EXAMEN DES SCULPTURES
geurs ^ qui leur font oublier souvent, pour un détail curieux,- un motif original, toutes les beautés d'un monument. Nous ne voulons pas dire cependant que la statue de la Madeleine soit sans mérite; sa pose naïve, ses mains îpintes, ses yeux fermés expriment très-bien une méditation pleine d'amour et de douleur (i).
Nous croyons pouvoir affirmer que les trois figures principales de l'ensevelissement ne sont pas des mêmes artistes et du même style que les figures dont nous venons de parler et qui appartiennent à notre art national. La première preuve que nous en donnerons, c'est qu'elles sont d'une autre grandeur que celles qui les entourent. L'artiste n'a pas su ou n'a pas voulu adopter les mêmes mesures, ce qui est un défaut dans l'ensemble du monument. Le style aussi accuse un art différent. Le tombeau n'a aucun rapport avec les lignes d'architecture qui l'encadrent. La forme générale, les moulures et les têtes de lion qui servent d'ornements rappellent l'antique et indiquent la Renaissance. La figure du Christ n'a plus la raideur que . nous avons remarquée dans le groupe de la Pietà; le corps est souple, largement sculpté et dans un style classique. La tête est encore belle, malgré les restaurations dont elle porte les traces. Nicodème, qui tient le linceul, est moins réussi. L'artiste a été mal inspiré pour faire un Juif habillé à la française, avec son turban, sa robe damassée, son camail et son aumônière. La tête est trop forte et le bras trop court ; cette figure ne vaut pas celle du Juif qui est à sa gauche et qui est de l'ancienne école.
(1) Cette statue étant un portrait, on pourrait peut-être trouver dans Phistoire des seigneurs de Sablé une personne ayant le nom de Madeleine, ou du moins une dévotion particulière pour cette grande sainte. Ce serait elle qui, à la même époque, aurait donné le charmant vitrail de l'église de Sablé, représentant toute la légende de l'amie de Notre- Seigneur, son arrivée à Marseille, sa prédication et ses miracles. C'est une des plus belles peintures sur verre de notre art français au xv e siècle.
l8 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Le Joseph d'Arimathie, au contraire, est unt oeuvre tres-remarquable. L'artiste a sculpté une nature énergique, puissante, qui a posé devant lui et dont il a rendu toute la personnalité. Les traits du visage sont vivants et les plus petits détails du costume sont minutieusement copié% Il est évident qu'on est en présence d'un des grands seigneurs de la cour de Charles VIII; il est facile de le nommer. La tradition et l'ensemble des faits désignent Jean d'Armagnac, duc de Nemours, seigneur de Sablé et bienfaiteur insigne du monastère.
Nous devons dire cependant que cette attribution a été contestée. Dans les Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts d'Angers, 17 juin i863, t. VI, p. 67, M. Lachèse cherche à prouver que le Joseph d'Arimathie du tombeau de Notre-Seigneur, à Solesmes, n'est pas le portrait de Jean d'Armagnac, duc de Nemours, mais bien celui du bon roi René, de poétique mémoire. Nous nous servirons contre lui des preuves qu'il donne à l'appui de sa thèse.
M. Lachèse trouve d'abord, dans le Joseph d'Arimathie, le portrait fidèle du roi René : ce portrait est assez connu par les monuments pour affirmer le contraire. Selon lui, le personnage représenté serait au moins sexagénaire, tandis qu'en 1496, Jean d'Armagnac n'avait que quarantedeux ans; c'est précisément l'âge qu'on doit donner à notre personnage qui est dans la force de l'âge et la maturité de la vie.
M. Lachèse tire une autre preuve du collier d'ordre qui orne la poitrine de Joseph d'Arimathie et qui serait, pense-t-il, le collier de l'ordre du Croissant, fondé par le duc d'Anjou et supprimé en 1460 par le pape Jules II. Nous ignorons comment M. Lachèse reconnaît dans ce collier l'ordre du Croissant. La chaîne n'offre aucun signe distinctif et l'objet qui pendait à l'extrémité étant complé-