BERGERIE
Poitiers est une vieille ville, pleine de souvenirs. Elle n'est point belle, mais elle est admirablement située. Les anciens monuments y abondent; ses rues étroites et tortueuses, où se voient encore des maisons de bois à pignons pointus, ont laissé passer bien des événements. La monarchie y a plusieurs fois cherché un refuge ; ce sol, éminemment français, a reçu le baptême du sang par une fameuse bataille, trop fameuse dans les fastes ennemis. Le Poitou est une de nos provinces les plus remarquables, bien que la moins exploitée par le roman et par la fantaisie ; les traditions s'y sont conservées longtemps après qu'elles eurent disparu ailleurs. Le paysan poitevin, fidèle à son Dieu,
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à son roi, à ses coutumes, est resté bien des années le dernier modèle d'un type oublié.On dit que là aussi ce type s'efface peu à peu. Tant pis ! car on ne le retrouvera plus.
Vivonne, sorte de ville à quelques lieues de Poitiers, est la capitale d'un ancien duché appartenant à la famille de Mortemart, elle montre avec orgueil le vieux château qui la domine. Les deux petites rivières, la Vive et la Vonne, se rencontrent sous ses murs et lui donnent leur nom réuni. Les environs sont charmants : c'est un paysage de Watteau, moins les houlettes et les rubans roses.
On beau castel du temps de la renaissance, situé dans la vallée, à une lieue environ de la ville, s'appelait autrefois Saulieu. Nous conduirons le lecteur dans cette habitation délicieuse, ombragée de grands arbres, entourée des eaux de la Vive, limpides comme du cristal, se repliant plusieurs fois sur elles-mêmes et serpentant autour des fossés qu'elles alimentent. Le château brille des feux du soleil couchant, les fenêtres à petits carreaux de plomb étincèlent de mille couleur?, les cheminées fument joyeusement, les oiseaux chantent, les fleurs embaument, c'est à cette heure de la journée où tout est bonheur et gaieté. Cette demeure seigneuriale, étalant tout le luxe d'une époque féodale encore, malgré les efforts du cardinal de Richelieu pour tuer la féodalité, respirait un sentiment de bienêtre et de tranquillité indicible.On devait vivre douce-
^,ES SECUETS D'bNE SORCIÈRE 7
ment à l'abri de ces tourelles pointues, sous ces grands écussons de pierre et ces hautes croisées de dentelles solides, soutenues de monstres curieux. Un grand nombre de domestiques allaient et venaient à travers les portiques, tous les visages étaient satisfaits, nul ne semblait souffrir.
Deux jeunes filles se promenaient lentement au bord de la Vive, en dehors du parc : leurs regards se tournaient sans cesse derrière elles, comme si elles craignaient d'être observées ; craintives et charmées pourtant, elles se pressaient Tune contre l'autre et cariaient tout bas. L'aînée avait dix-neuf ans, la cadette une année de moins à peu près. Toutes deux de la même taille; il régnait dans leurs traite une ressemblance évidente, bien que la première fût brune et la plus jeuffle blonde. En les voyant marcher, vêtues absolument de même, du si joli costume de ce temps de Louis XIII, il devenait impossible de les distinguer : c'était la même grûce, la même élégance ; la manière dont elles s'appuyaient l'une sur l'autre indiquait une confiance entière, une affection san3 bornes. Elles causaient sérieusement, un chagrin pesait sur elles, un de ces naïfs chagrins de cet âge qui nous accablent et nous brisent presque autant que le font plus tard les graves événements de la vie.
— Oui, nia sogut, disait la plus jeune, je l'ai vu, ma grand'mère l'a reçu dans son cabinet, elle a fait appeler madame Legrand, ils se sont enfermés tons les trois,
et c'est à la suite de cette conférence que le voyage a été rompu.
— Je ne m'en consolerai jamais, Béatrix, car à présent l'occasion ne se présentera pas. M. de Ravière avait bien besoin de se mêler de cela. Qu'a-t-il pu dire à notre gouvernante? C'est elle sans doute qui aura décidé, et ma grand'môre n'a pas d'elle-même pensé à nous affliger ainsi !
— Je vous assure, ma chère Isabelle, que je n'y comprends rien. Certes nous avons le droit de nous plaindre. Ce n'est ni vous ni moi qui avons imaginé ce départ: l'idée de Paris ne nous serait pas venue sans nous être inspirée. On nous a annoncé que nous y passerions l'hiver avec ma graad'mère et madame Legrand, nous nous sommes arrangées là-dessus; nous avons formé nos projets, et maintenant on nous refuse ce qu'on nous avait offert, en nous grondant même, je gage, si on s'apercevait que nous sortons du parc. C'est criant d'injustice, et tout cela pour M. de Ravière.
— Je détesterai M. de Ravière!
— Non, ma sœur; non, il fut l'ami, le compagnon d'armes de notre père, il l'a vu mourir, il nous a apporté sa dernière volonté, il a consolé jusqu'à sa mort notre pauvre mère, il a consolé notre aïeule, lorsqu'elle les eût perdus tous les deux, il ne faut pas le détester, mais il faut le [combattre, il faut lui apprendre à ne pas nous ôter nos plus chères espérances, vous verrez comme il sera confus.
— Et si Jacques était ici encore !
— Jacques est un bel officier, qui s'amuse à sa garnison et qui ne pense guère à nous.
Isabelle rougit et détourna son visage pour cacher sa rougeur. Béatrix ne s'en aperçut pas, elle continua :
— Eh bien, que décidez-vous ?
— Je no sais encore vraiment. On nous apprendra peut-être le motif de ce changement, nous pourrons agir en conséquence.
— Madame Legrand ne nous dira rien.
— Ma grand'mère parlera. * Toutes deux se regardèrent en souriant.
— Ma grand'mère nous contera tout ce que nous voudrons savoir, et si nous la prions bien, elle nous mènera à Paris malgré tout. Et Paris, jugez donc, Paris ! les promenades, les fêtes, la cour! Tout ce que nous voyons dans les livres et que nous ignorons ! Nous, pauvres enfants, habitant Saulieu depuis notre enfance, n'ayant jamais aperçu une ville, pas même la plus petite, excepté Vivonne, qui n'est qu'un gros bourg.
— Je me suis souvent demandé pourquoi on nous renfermait ainsi, pourquoi nous ne menions pas la vie de tout le monde. Il doit y avoir un motif.
— Oh ! je le sais bien, moi ! répliqua Béatrix d'un air important.
— Vous le savez?
— Oui.
— Comment se fait-il alors que je ne le sache pns?
— Parce que c'est un secret et que je suis l'aînée.
— Belle raison !
— Raison sans réplique... puis, je ne suis pas trèssûre de mon fait.
— Gomment?
— Oui, je crois avoir deviné, mais je me trompe peut-être.
— Avoues donc que vous ne savez rien, reprit Béatrix, en riant d'un air de bonne humeur.
— Ah! je ne sais rien! Ah! il n'y a pas un secret dans la vie de nia grand'mère, dans le mariage de nos parents. Ah ! nous n'avons pas une tante dont on ne nous parle jamais !...
— Une tante ! et quelle tante?
— Voilà justement ce que j'ignore, et ce qu'il m'est absolument difficile de deviner; enfin c'est pour cela que nous n'allons pas à Paris, «jyez-en sûre.
— Vous n'allez pas à Paris, mademoiselle, dit tout à coup une voix qui les fit tressaillir, parce que le médecin de madame la marquise l'a défendu, et que vous ne voulez pas la faire mourir apparemment.
Les deux sœurs s'étaient séparées après cette interruption intempestive. Leur premier mouvement fut de fuir, comme deux colombes effarouchées. Madafne Legrand les rappela. Elles s'arrêtèrent.
— Vous êtes sorties seules du parc, et cela vous était défendu ; vous vous promenez au bord de la rivière, et vous savez que les serpents et les autres bêtes seca-
chent iL\ns cos hautes herbes. Mes chères filles, songezvous donc à nous affliger, votre grand'mère et moi ?
Elles se rapprochèrent spontanément et lui prirent chacune une main.
— Pardonnez-nous ! ajoutèrent-elles.
— Certes, je vous pardonne, puisque vous sentez votre faute. Vos visages tristes me révèlent assez votre contrariété ; il faut demeurer à Saulieu et vous vous trouvez malheureuses! Malheureuses ici! Oh! si vous connaissiez le monde, combien vous chéririez cette douce retraite, combien vous craindriez de la quitter jamais!
— Pourtant, ma bonne amie, on vit dans le monde, on s'y amuse, on s'y plaît...
— Et Ton y souffre ! et l'on n'aspire qu'à le fuir ; croyez-moi, mes enrants, remerciez Dieu qui vous a donné ce beau nid ponr vous abriter, restez-y le plus longtemps possible, restez-y toujours.
— Mais, madame, ma grand'mère a passé la plus grande partie de sa vie à Paris, mais ma mère y est née, y a été élevée, n'est-ce pas?
— Voire grand'mère, ma chère Isabelle, a fui ce lieu de malheur, et ne l'a jamais voulu revoir ; votre mère, depuis son mariage, est restée ici.
— Alors pourquoi parlait-on de nous y conduire, si l'on y a tant à craindre?
La gouvernante parut un instant embarrassée de la naïveté de Béatrix, elle hésita à répondre.
— Madame la marquise s'était résignée à vaincre sa répugnance pour votre avantage, elle croyait devoir vous mener à Paris et vous présenter à la cour. Sa santé ne le lui a pas permis, c'est là tout ce que je puis vous dire, car il n'y a pas autre chose.
— Allons ! nous resterons donc, puisqu'il le faut, et sans nous plaindre encore, ma bonne grand'mère en serait trop affligée; elle aime tant à nous faire plaisir.
— Voici l'heure de son souper, ne la faites point attendre, mes chères filles; à l'âge de madame de Saulieu, les habitudes sont des nécessités. Soyez gaies, si cela vous est possible, faites-lui sa lecture habituelle, que Béatrix soigne le pauvre Gyrus, enfin déployez vos grâces et vos attentions, elle sera sensible à tout.
Les trois femmes se dirigèrent vers le château; madame Legrand marchant un peu en arrière de ses élèves et les épiant du regard. Une crainte qu'elle dissimulait agitait son cœur, elle cachait à ses enfants, si novices encore, quelque douleur ou quelque préoccupation. La cloche du souper se fit entendre, mesdemoiselles de Saulieu se /mirent à courir, et cette course emporta leurs regrets ; elles arrivèrent aux pieds de leur aïeule, essoufflées et souriantes, se tenant par la main, et toutes deux lui présentèrent leur front qu'elle baisa.
— Que Dieu vous bénisse, mes chères bien-aimécs! dit la marquise.
— Merci, ma mère, répondit Isabelle, mademoiselle de Saulieu. Selon l'usage" du temps elles avaient cha-
LES SECRETS D'i'NE SORCIÈRE 13
cune un nom de terre par lequel on ta distinguait, Béatrix s'appelait mademoiselle de Grivelle. Excepté dans leur intérieur, entre elles deux, elles ne portaient pas leurs noms de baptême, madame de Saulieu le leur donnait seule.
— Mes enfants, nous souperons vite, n'est-ce pas?
— Ma mère, vous êtes fatiguée, vous voulez vous coucher?
— Non, je veux causer avec vous.
— Et pourquoi ?
— Vous le verrez tout à l'heure. C'est un entrelien grave que je réclame, il décidera peut-être de votre avenir. Soupons d'abord.
— Grand'mère, je n'ai plus faim.
-Enfant!
— Grand'mère, vous avez vu M. de Ravière?
— M. de Ravière est parti pour Paris.
— Ah! sans nous!
— Voilà pourquoi nous n'y allons pas.
— Le vilain homme !
— Réatrix, M. de Ravière est mon ami.
— C'est Yrai, ma grand'mère, pardonnez-moi. Soupons!
Les trois dames se mirent à table. Les usages du temps, si cérémonieux, reléguaient madame Legrand au bout inférieur, avec l'écuyer et la demoiselle suivante de la marquise. Le repas fat silencieux; les jeunes filles essayèrent en vain de P%égayer; malgré elles,
elles s'inquiétaient, elles redoutaient ce qu'elles allaient entendre; le visage de leur grand'môre était solennel, préoccupé. Les événements publics, fort graves en ce moment, contribuaient peut-être à cette préoccupation. -On était vers la fin du règne de Louis XHI, le cardinal vivait encore, il venait dé sacrifier le duc de Montmorency et Châlais; le supplice de Cinq-Mars se préparait dans l'avenir. Nul grand seigneur ne se sentait en sûreté.
Après le souper, auquel le chapelain assistait d'ordinaire, Isabelle remplit son office et prononça les grâces. On se leva, on passa dans le cabinet de la mar* quise, on ouvrit les portes du jardin pour laisser entrer les senteurs des plates-bandes et les derniers rayons du jour; l'aïeule se plaça dans son fauteuil, près de la terrasse ; les jeunes filles s'agenouillèrent à ses côtés, leur cœur battait d'impatience.
— Dites à présent, madame, commença Béatrix.
— Embrassez-moi d'abord, mes filles chéries, mes anges, j'ai besoin de vous serrer dans mes bras.
— Bonne mère ! c'est donc bien terrible!
— Ce n'est pas terrible, mon enfant, c'est très-sérieux. Et puis... je suis si vieille !
— Vous, grand'mére 1 vous êtes jeune et belle, vdUs vivrez cent ans, vos cheveux blancs vous siéent mieux que toutes nos boucles. Ne parlez pas ainsi.
— 11 faut s'accoutumer à cette idée, il faut s'accôUtumer à tout ici-bas, et puis, j'ai tant souffert! te me
reposerai maintenant. Mesdemoiselles, vous êtes instruites depuis votre enfance des projets de votre famille?
— Oui, ma mère.
— Oh! mon Dieu, Ton veut nous marier! s'écria Béatrix.
— Vous avez dix-neuf ans, Isabelle, et vous dix-huit, c'est l'âge fixé par votre père, je dois accomplir ses volontés, je le lui ai promis et je le ferai.
Isabelle devint pâle comme un spectre et mit sa main sur son cœur, qui Pétouffait. Bile trouva la force de se contenir. Béatrix baissa les yeux.
— Monsieur de Fouquerolles arrivera demain, Isabelle ; M. d'Oston sera ici ce soir.
— M. d'Oston? reprit étourdiment la jeune fille.
— Oui, M. d'Oston, votre cousin, ne savez-vous plu* ce qu'il vient faire?
— Bonne mère ! Et vous?
— Moi, chères filles, je vous garderai ici dans ce vieux manoir, tant que vous voudrez y rester, mon beau couple de colombes; quand vous vous envolerez, Dieu me fera, j'espère, la grâce de rejoindre ceux qui m'attendent dans la chapelle.
Une larme roula des longs cils de Béatrix, elle baisa la main de son aïeule et resta la tête appuyée sur ses genoux. Dans cette posture, elle était charmante. Isabelle, elle, se tenait debout, dans la môme attitude de douleur et de réflexion, tout à coup elle rompit le silence et dit résolument à madame de Saulieu :
10 • . LES SECRETS D'UXE SORC1ÈP.E
— Je ne me marierai point, ma mère.
— Et pourquoi, mon Dieu !
— Parce que je n'aime point IL de Fouquerolles.
— Vous l'aimerez plus tard!
— Parce que j'en aime un autre, madame.
— Vous aussi, malheureuse enfant ! s'écria la marquise en cachant sa tête dans ses mains. Ah ! j'en mourrai!
— Ma mère, reprit Béatrix, Isabelle ne veut point vous affliger, elle se trompe, ou si elle ne se trompe pas, elle oubliera tout pour que vous soyez heureuse.
— Isabelle, ma fille! au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde, est-il vrai que vous ayez un amour dans le cœur? Un amour qui n'est point pour le marquis de Fouquerolles? répondez, je vous en conjure, et ne craignez rien.
— 11 est vrai, ma mère, que j'ai un amour dans le cœur, un amour que rien ne peut éteindre, ni dominer; il est vrai que cet amour n'est point pour M. le marquis de Fouquerolles.
— Et pour qui est-il alors?
— Dois-je le dire, madame?
— Ici, devant moi, devant votre sœur, qui vous empêcherait de l'avouer?
— Celui que j'aime vous le connaissez, ma mère, c'est Jacques de Maulevrier, le fils de votre amie, le seul jeune homme que j'aie connu jusqu'ici.
— Mon Dieu! mon Dieu! me destiniez-Tons encore cette épreuve!
— Et je vous l'avoue, ma mère, si je suis forcée d'en accepter un autre, je ne resterai pas longtemps avec lui, avec vous.
— Mon Dieu! mon Dieu! répétait la vieille femme en sanglotant.
— Isabelle, vous le voyez, vous voyez votre ouvrage, interrompit fiéatrix d'un ton de reproche, qu'aviezvons besoin de lui parler de Jacques à présent!
Isabelle jeta son long regard sur sa sœur, avec un sourire de pitié. Bien qu'une année seulement les séparât, la distance était immense entre elles. L'ainêe avait éveillé son cœur, celui de [\ cadette sommeillait encore. L'une soulevait le rideau de l'avenir, et entrait dans cette voie des passions, où Ton marche si vite, en laissant des lambeaux de sa chair aux épines du chemin, l'autre tenait à l'enfance par ses joies naïves, par ses larmes puériles, elle ne se doutait pas qu'elle eût autre chose à connaître. L'amour de sa sœur pour Jacques ne la touchait point, elle ne le comprenait pas. Elle ne voyait en tout cela que la douleur de sa grand'mère, et ne mesurait pas plus cette douleur que le sentiment ignoré.
— J'ai fait ce que j'ai dû, continua mademoislle de Saulieu, ma grand'mère m'a entendue maintenant, c'est à elle de décider le reste.
Au moment même la porte s'ouvrit et une vieille
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18 LES SECRETS DUNE SORCi&WE
femme, plus cassée que la marquise, entra dans l'appartement.
— Madame la marquise, une dame masquée, arrivant en litière, vous demande l'honneur d'un entretien secret.
— Ah! répliqua la marquise, quel messagerie malheur m'arrive encore maintenant?
l/lHCONKTJE
Béatrix, inquiète de l'état de sa grand'mère, se hâta de suivre la femme de charge, en déclarant qu'elle parlerait d'abord à la dame et qu'elle l'empêcherait bien d'entrer.
— Radegonde, vous allez me conduire, ma grand'mère souffre, madame Legraod verra l'étrangère à sa # place. Il faut que cela soit ainsi, Radegonde, je le veux.
— Ma chère demoiselle, je ne demande pas mieux, certes, mais je n'ai pas tout dit à madame, voilà pourquoi je vous ai fait signe de me suivre. Cette étrangère est chargée d'un ordre de Son Éminence, pour madame la marquise.
— Que dites-vous là?
— ' Je dis la vérité; madame Legrand est je ne sais où, madame de Saulieu' pleure, il fallait pourtant bien quelqu'un à qui parler.
— Radegonde, où est cette dame? que je la voie surle-champ.
— Elle est encore dans sa litière.
— J'y vais, ma grand'mère ne nous suivra pas. Vite, vite, courons.
Radegonde était une vassale de la maison de Rochegude, ayant suivi sa maîtresse lorsqu'elle épousa M. tic Saulieu, elle ne l'avait jamais quittée depuis. Son dévouement pour elle et pour les siens allait jusqu'au fanatisme. Elle avait élevé tous les enfants, elle les aimait comme leur mère, et l'idée qu'on pût les contrarier en la moindre chose la mettait hors d'elle-même. Elle marchait devant mademoiselle de Grivelle, en lui recommandant la prudence; dès qu'elles furent dans le vestibule elle, lui montra de loin la litière, en ajoutant:'
— Allez! je serai là.
' Béatrix avança sans timidité , sans gaucherie. . — Madame, dit-elle, vous désirez voir madame la marquise de Saulieu, n'est-ce pas?
— Vous êtes mademoiselle de Saulieu? demanda l'inconnue avec émotion.
— Je suis mademoiselle de Grivelle, madame. Mais que lui voulez-vous, à ma grand'mère?
La dame ne répondit pas, elle arracha vivement une torche des mains d'un laquais, qui la portait, et la promenant autour du visage de Béatrix, elle l'examina curieusement :
— Oui, poursuivit-elle, vous devez être mademoiselle de Grivelle, vous avez la fatale beauté de voire maison.
La jeune fille était fière, la rougeur lui monta au visage, elle reprit avec hauteur, en se reculant :
— Que voulez-vous dire à madame la marquise de Saulieu, madame, j'attends.
— Je ne puis le confier qu'à elle, mademoiselle.
— Allors, madame, vous allez vous en aller tout à l'heure. A l'âge de ma grand'mère, dans son état de faiblesse, on ne reçoit pas le premier venu.
— Voici mou droit, mademoiselle.
Elle lui montra le sceau du cardinal de Richelieu, apposé sur un parchemin.
— Vous devez remettre ceci?
— A madame la marquise elle-même, de suite. Béatrix se frappa la tête.
— Mon Dieu! que faire! cherchez parlout madame Legrand, Radegonde.
— Vous hésitez beaucoup à obéir à Son Éminence, mademoiselle. Que signifie cela ? Saulieu serait-il un refuge de rebelles?
— Saulieu est habité par de fidèles sujets du roi, madame; nous ne craignons ni M. le cardinal, ni qui que ce soit, car nous sommes de bons serviteurs.
Pendant qu'elle parlait Isabelle arriva derrière elle, je visage bouleversé, les joues brillantes encore des larmes qu'elle avait versées, sa beauté plus sévère, plus
formée que celle de sa sœur, frappa davantage encore l'étrangère.
— Oh! s'écria-t-elle, voici mademoiselle de Saulieu! Sa voix prit un accent déchirant en prononçant ces
mots.
— Oui, madame, je suis mademoiselle de Saulieu. Que vous importe?
— Toujours le môme sang, murmura l'étrangère. Il faut que je voie madame de Saulieu, mesdemoiselles, il le faut, où votre maison serait responsable des suites.
Isabelle eut un instant d'hésitation, elle allait répondre lorsqu'un paysan qui depuis un instant se glissait dans la foule, arriva jusqu'à elle et lui mit une lettre dans la main, en ajoutant à vois basse :
— Lisez tout de suite et silence!
Mademoiselle de Saulieu rompit le cachet, lut les quelques lignes que renfermait le billet, devint d'une pâleur effrayante et garda le silence quelques minutes.
— Madame, dit-elle enfin, vous ne verrez pas ma grand'mère, ou vous la verrez en ma présence.
— Il faut, et je vous le répète pour la dernière fois, il faut que je parle à madame de Saulieu sans témoins. Vous êtes bien jeunes, mesdemoiselles; vous ignorez la conséquence de ces difficultés, n'y a-t-il donc ici personne avec qui l'on puisse s'expliquer raisonnablement?
— Me voici, madame, me voici, interrompit madame
Legrand qui venait d'arriver, qui dois-je annoncer à madame la marquise?
L'étrangère répéta ce qu'elle avait déjà raconté, montra de nouveau le sceau du cardinal et insista plus que jamais pour remplir sa mission. Madame Legrand Pécouta sans répliquer, s'inclina devant elle, et lui lit signe de descendre.
— Mais, madame, s'écria mademoiselle de Saulieu, nous ne pouvons permettre cette entrevue, nous ne le pouvons pas, en vérité. A l'âge de ma grand'mére dans son état de santé tout est dangereux. Que madame nous confie...
— Rien, mademoiselle, c'est un secret d'État.
Ce mot répondait à tout, en ce temps de soumission et de respect pour l'autorité établie. Les jeunes filles se regardèrent d'un air craintif, mais résolu encore pourtant, et semblèrent se consulter par ce regard.
— Pardon, madame, reprit Isabelle en se plaçant devant l'ambassadrice descendue de sa litière, pardon, mais un mot encore. Si vous nous faites l'honneur d'être notre hôte, les portes du château de Saulieu s'ouvriront toutes devant vous, soyez la bien venue; si vous persistez dans votre résolution, mes domestiques ne me refuseront pas leur aide, et il n'en est pas un d'entre eux qui ne défende sa maîtresse sans s'inquiéter des conséquences,
— Mademoiselle! s'écria madame Legrand, vous ne savez pas...
— C'est vous qui ne savez pas, au contraire, répliqua la jeune fille avec un accent déchirant. Oh ! je vous en supplie, je vous en conjure, qu'elfe n'aille pas plus loin F qu'elle n'aille pas plus loin !
L'insistance étrange de* mademoiselle de Saulieu étonna sa gouvernante et commença à lui donner des soupçons. Que craignait-elle donc de cette inconnue ? n'était-elle pas chargée des pouvoirs du cardinal? La violence serait-elle employée vis-à-vis d'une femme de cet âge, de cette importance et de celte qualité ! Rien n'était moins probable assurément. Madame Legrand comptait d'ailleurs exercer une surveillance minutieuse, et enfin si un attentat était résolu contre la liberté de la marquise, le ministre n'était-il pas tout puissant et parviendraient-elles à l'empêcher? La raison voulait donc que l'on se soumit, madame Legrand prit un ton d'autorité, écarta de la main ses élèves qui résistaient encore :
— Venez, madame, et suivez-moi, ajouta-t-elle avec beaucoup de dignité.
Béatrix se rangea contre le mur, mais sa sœur, rouge et animée, contenant les larmes qui s'échappaient de 6es yeux, courut en avant et attendit les deux femmes dans la salle où elles devaient nécessairement passer, et lorsqu'elles furent seules :
— Madame ! madame ! au nom du ciel! qu'allez-vous dire à ma grand'mère?
La dame recula surprise, et répondit avec hauteur :
— Ce qu'une jeune Jille de votre âge ne doit pas savoir, reculez-vous et laissez-moi l'entrée.
Mais la résistante doubla les forces et la persévérance dlsabellc, elle s'élança vers la porte du cabinet de la marquise en s'appuyant le dos contre le chambranle :
— Non, vous n'entrerez pas, dit-elle.
— Cette jeune fille est folle! reprit l'inconnue en se retournant, vers la gouvernante, plus surprise qu'elle.
— Cette jeune fille est, je crois, sous l'influence d'une vive émotion, laissez-moi la raisonner, madame.
— Je n'ai pas le temps d'attendre, que cette scène se termine sur-le-champ, ou j'appelle les hoquetons de M. le cardinal, qui m'ont suivie, pour me faire livrer le passage.
— Vous entendez, mademoiselle?
— Oh! mon Dieu! mou Dieu! que faire? murmura mademoiselle de Saulieu, en cachant sa tête dans ses mains. ,
Béatrix entrait en ce moment, inquiète aussi, mais timide, à l'aspect de sa sœur, qui pleurait à chaudes larmes, elle courut vers elle et la prit dans ses bras :
— Qu'avez-vous, ma sœur? que vous fait-on? que signifie cette violence?
— Oh ! Béatrix ! Béatrix ! si vous ne vouiez pas que je meure, aidez-moi à l'empêcher de passer.
Cette résistance était si extraordinaire, si hors des
habitudes d'Isabelle que madame Legrand ne se l'expliquait point. Quant à la dame masquée, ses traits impénétrables ne révélaient pas ses impressions, mais elle marchait vivement par la chambre et prononçait à haute voix quelques exclamations incomplètes, cependant son émotion était incontestable, malgré ses efforts pour la dissimuler.
— Mademoiselle, ma chère enfant, répétait madame Legrand, vous exposez votre grand'mère, votre sœur, vous-même à la colère de Son Éminence. Que craignez-vous? que pouvez- vous craindre? retirez-vous, je resterai.
— Oh! non, non, disait-elle, je ne m'en irai point. Béatrïx se pencha vers elle et lui dit quelques mots
tout bas.
— Croyez-vous? demanda-t-elle, en relevant la tôle.
— Je tous en réponds.
— Ah! c'est bien alors! passez, madame.
Et elle ouvrit elle-même la porte que BÉ trix soutenait.
— Je vous remercie, mademoiselle, mais soyez tranquille, j'aurai pour madame la marquise tous les égards qui lui sont dus.
Madame Legrand précédait l'envoyée de la cour, les deux enfants s'étaient enfuies vers l'autre issue, la marquise était assise près de son lit, où elle allait se mettre bientôt saus doute; elle tenait en main un livre de prières, et son visage recueilli indiquait une pieuse
préoccupation. Aussitôt que l'inconnue l'aperçut, elle s'arrêta et s'appuya près de la muraille, saisie de respect apparemment.
— Madame la marquise me pardonnera d'entrer chez elle de cette manière, dit madame Legrand, mais il est arrivé un ordre de Son Éminence pour madame la marquise.
— Un ordre du roi, insista la dame, en s'avançant.
— Un ordre du roi! répéta la marquise. Et sans plus attendre elle se leva en pied.
— Qui apporte cet ordre, et que désire Sa Majesté de sa très-humble servante?
— C'est à vous seule; madame, que je puis le dire.
— Laissez-nous, madame Legrand, et veillez à ce que les gens de madame soient traités comme il convient.
Madame Legrand sortit, après avoir avancé un siège à l'étrangère. Aussitôt qu'elle les eût quittées, la marquise commença la conversation par une question à laquelle la dame ne s'attendait pas sans doute.
— N'aurai-je point l'honneur de savoir -à qui je m'adresse, madame? M. le cardinal emploie-tal des envoyés masqués jusqu'aux dents lorsqu'il fait parler à la mère et à la femme des serviteurs du roi?
Sans répondre, l'étrangère tendit à madame de Saulieu le parchemin dont elle était chargée, en lui montrant que le sceau n'avait point été détruit.
— Lisez, madame.
La marquise regarda soigneusement le cachet, coupa la soie et lut ce qui suit :
• Madame la marquise de Saulieu, je me souviens des services rendus par votre maison au feu roi et à ses prédécesseurs, je me souviens que votre fils a perdu la vie sur le champ de bataille, en défendant les droits du roi notre sire, Louis le Juste, aussi je ne veux point punir votre désobéissance à mes ordres comme je Taurais fait pour toute autre personne. Vous avez donné asile en votre château à un rebelle nommé Jacques de Maulevrier, ou s'il n'y est point encore il va s'y rendre, assuré d'y trouver un refuge contre la justice du roi. Je vous fais cette lettre pour que vous ayez à me le livrer sur-le-champ, s'il est déjà à Saulieu, ou pour que vous ayez à le livrer s'il s'y présente plus tard. La personne qui vous remettra ceci a toute ma confiance, elle vous dira tout ce que vous devez savoir, je désire que vous ne lui fassiez aucune question. Elle vous entretiendra aussi d'un autre sujet, pour lequel vous lui donnerez toutes les satisfactions qu'il vous sera possible, cela me sera fort agréable et aussi au roi notre sire, qui s'y intéresse beaucoup. Sur ce, madame la marquise de Saulieu, j'espère vous trouver obéissante et je vous prie de me croire tout à vous.
» Richelieu. »
La lettre, écrite en entier de la main du cardinal,
était par cela même une haute faveur. Madame de Saulieu la relut deux fois.
— Madame, dit-elle ensuite, veuillez assurer Son Éminence de mes très-humbles services, et ajoutez qu'elle a été trompée de tous points. Jacques de Mauievrier ne saurait être un rebelle, c'est le plus loyal chevalier de toute la province.
— Le duc de Montmorency était l'homme noble par excellence, madame, cependant sa tête est tombée sous une accusation méritée de haute trahison. Jacques de Maulevricr était l'ami du maréchal de Montmorency, vojis comprenez le reste.
— Je ne défends point ce que j'ignore, madame. La noblesse de France n'aime point à être opprimée, condamnée, et peut-être y a-t-il une différence à faire entre la résistance à faire au cardinal et celle aux ordres de Sa Majesté. Ce dont je suis sûre, c'est que Jacques de Maulevrier n'a point forfait à l'honneur, ce dont je suis sûre, c'est qu'il n'a point paru au château de Saulieu jusqu'à présent, enfin ce dont je suis plus sûre encore, c'est que s'il y était venu demander asile, si je l'avais accordé, s'il y venait plus tard, je ne le livrerais, à personne, fût-ce au roi lui-même, dût ma tête de quatrevingt-trois ans tomber comme celle du glorieux Montmorency dont vous avez tout à l'heure prononcé le nom.
— C'est votre dernier mot, madame la marquise?
— Mon dernier niot et ma dernière résolution, ma-
dame; Catherine de Rochegude, marquise de Saulieu, rendra à ses petites-filles l'héritage de leurs pures tel qu'elle Ta reçu, le blason sans tache, la fortune sans perte ni dissipation.
— Vous ne pensez pas, madame, à la suite de cette superbe réponse, H. le cardinal n'aime pas qu'on le refuse.
— Monsieur le cardinal fie peut exiger rie moi ni ma honte, ni mon parjure. Je suis prêle à mourir pour le rqi, si le roi l'exige, mais jamais je ne consentirai à une lâcheté, le roi m'ordonna-t-il de la commettre.
— Madame, insista l'étrangère, très-émue, prenez garde !
— 3e ne crains rien, encore une fois. Le roi est le maître de ma vie, non de mon honneur.
— Je serai donc obligée de laisser ici garnison, madame la marquise.
— Le château de Saulieu appartient à Sa Majesté, puisqu'il est à la maison de mon fils; on y recevra ses soldats comme déjà ces vieilles murailles ont abrité les soldats des rois, ses prédécesseurs, en amis et en alliés.
L'inconnue garda le silence quelques instants. Madame de Saulieu attendait, avec l'exquise politesse du temps, qu'elle ajoutât quelque chose; elle reprit:
— Voici la première partie de ma mission terminée, madame, je rendrai votre réponse à Son Eminence; puisque vou3 refusez de vous laisser fléchir, je souhaite que vous ne vous en repentiez pas. Il me resle main-
tenant à vous parler d'autre chose. C'est une entreprise délicate et pénible, j'en conviens, mais peut-être aussi votre cœur recevra-t-il quelque soulagement de ce que vous allez entendre. C'est toujours de la part de M. le cardinal, de la part du roi, ef vous m'écoutez, n'est-ce pas?
— Madame, c'est mon devoir...
— Eh bien... Eh bien... vous avez une fille...
La physionomie de la marquise changea subitement, elle était froide, hautaine, bien que résignée, elle devint triste, désespérée, outrée de douleur et de colère.
— Madame, interrompit-elle en se levant, pas une syllabe de plus, c'est assez.
— De la part du roi, madame!
— C'est un ordre de Sa Majesté?
— Oui, madame!
Alors elle se rassit, mais les larmes tombèrent une à une sur ce visage vénérable, des larmes sortant du cœur, de ces larmes qui ressemblent à des gouttes de lave et qui creusent leur sillon partout où elles passent.
— Parlez donc alors, puisqu'il le fautv
— Vous avez une fille, madame, pardonnez-moi si je vous afflige, mais cela est nécessaire. Cette fille, vous ne l'avez pas vue...
— Depuis vingt ans, madame, depuis le jour où elle a quitté la maison paternelle sans dire adieu à sa mère.
L'accent et le regard de la marquise étaient sublimes
de tendresse et de résignation. L'inconnue hésitait et sa voix était pleine d'une émotion mal déguisée. Elle eut besoin de reprendre un peu de courage pour continuer ;
— Votre fille, madame de Saulieu... vous a écrit plusieurs fois, madame la marquise, elle a tenté d'obtenir votre pardon, elle vous Ta demandé humblement agenouillée au seuil de votre porte, vous avez refusé de la recevoir.
— Je l'ai refusé. -
— Et maintenant votre fille n'est plus jeune, votre fille a besoin de l'affection de sa mère, elle a besoin de son indulgence et de sa bénédiction, elle vous conjure de les lui accorder.
— Jamais..,
— Le roi, Son Eminence le désirent...
— Je ne le veux pas.
— Elle a bien souffert I
— fille! elle a souffert, cette créature sans âme et sans entrailles qui a condamné ma vieillesse aux regrets, à l'abondon, qui a franchi sans sourciller le seuil de cette porte, où elle est revenue s'agenouiller plus tard, quand le besoin et l'inconstance l'ont isolée à son tour. Oh! madame, je ne sais qui vous êtes, ce masque qui me cache vos traits ne me permet pas de deviner votre cœur, je ne sais si vous avez des enfants, mais certainement vous avez eu une mère, vous comprendrez peut-être alors ce que j'ai senti, ce que je
sens encore en ce moment; j'ai quatre-vingt-trois ans, bientôt Dieu me rappellera, et la main de ma fille ne fermera pas mes yeux, et mes petites orphelines ne seront point remises par moi entre les bras de leur tante. Comprenez-vous cela, madame, le comprenezvous?
— Il dépend de vous qu'il en soit autrement, madame* la marquise; d'un mot vous changez le sort de vos derniers jours, vous retournez en arrière de bien des années, vous retrouverez les joies d'autrefois, les souvenirs et môme les espérances...
— Des espérances à mon âge!
— Oui, des espérances et Dieu les justifiera, si vous vous souvenez de ses commandements : « Pardonnezmoi mes offenses comme je pardonne à ceux qui m'ont offensé. »
— Offensé! ma fille! offensé, mon Dieu! Depuis bien ctes années mes lèvres étaient fermées sur ce nom;
.puisqu'elles se rouvrent aujourd'hui, écoutez-moi, madame, ensuite vous n'oserez plus plaider la cause de celle qui vous envoie. Je ne suis pas un juge inexorable; si madame de Saulieu, tel est son nom, m'avezvous dit, si madame de Saulieu s'était laissé entraîner par une passion irrésistible, si madame de Saulieu, coupable d'une faute, quelque grave qu'elle fût, en eût fait pénitence et fût venue vers moi pour implorer ma clémence maternelle, si je l'eusse sue malheureuse surtout, nul doute que je n'en eusse accordé le par-
don, et qu'elle n'eût trouvé un refuge sur ce sein qui l'avait portée.
— Eh bien, madame, cela n'est-il pas arrivé ainsi?
— Non, madame, cela n'est point arrivé ainsi. Ma fille a suivi un misérable...
— Madame!...
— Un misérable, je le répète; ma fille m'a abandonnée, mais ce qui est affreux, ce qui est horrible, c'est que ce misérable, elle ne l'aimait point, c'est que moi, sa mère, elle ne m'aimait point; c'est que ma fille est une sans cœur, je vous l'ai dit, une ambitieuse, un miracle d'orgueil et que ses remords mêmes ne sont peut-être que de la colère. Je la connais.
— Vous la méconnaissez au contraire. Elle vous aime, elle vous a toujours aimée, elle n'a point suivi un misérable. L'homme qui l'a entraînée mérite Tadmiralion de tous.
— Lui a-t-ii donné son nom? demanda amèrement la marquise, alors pourquoi s'appellerait-eile madame de Saulieu.
L'inconnue fit un mouvement.
— Il ne pouvait pas lui donner son nom, un obstacle invincible les séparait.
— Il l'a donc délaissée!
— Yous oubliez, madame, qu'il m'est interdit de répondre à vos questions. Je veux bien vous dire pourtant que vous ignorez complètement l'histoire de cette union. L'homme que vous supposez n'est point celui
qu'avait choisi votre fille, elle a l'âme trop haute pour cela, il ne m'est point permis, quant à présent, de vous apprendre la vérité; peut-être vous sera- 1* elle révélée un jour; d'ici-là, suspendez votre jugement, n'accusez point sans preuves, n'accusez point votre enfant surtout, votre enfant, dont le vœu le plus cher est de se jeter à vos pieds.
Madame de Saulieu tomba dans une profonde rêverie, elle regardait fixement l'iuconnue, elle examinait sa taille, ses cheveux, ses mains, jusqu'à sa toilette, et, à mesure qu'elle avançait dans cet examen, elle devenait paie et tremblante.
— Qui êtes-vous donc, dit-elle lentement, qui ôtesvous donc, vous qui venez ici chargée des paroles d'une fille pour sa mère, et qui ne montrez pas votre visage? qui êtes-vous, je veux le savoir, j'en ai le droit.
Pour toute réponse l'étrangère lui désigna du doigt le passage de la lettre du cardinal où les questions lui étaient interdites.
— Je ne ferai point de questions sur le service du roi? s'écria la marquise, éclatant enfin de désespoir, mais j'en ferai sur ma fille et sur sa messagère, il n'est pas de puissance humaine qui puisse m'en empêcher. On ne m'effraye pas facilement, vous l'avez vu. Tout à l'heure j'offrai3 ma vie pour défendre mon hôte, je puis bien la risquer pour ma fille, toute coupable qu'elle soit, je suis mère après tout!
— J'attendais ce cri, madame, et je n'en demande
pas plus aujourd'hui à votre ressentiment, je le porterai à celle qui m'envoie pour la consoler et lui donner un peu de patience, soyez bénie, vous qui l'avez prononcé. Madame de Saulieu écoutait à peine, elle continuait son examen, l'inconnue se sentit gênée par ce regard, elle se leva.
— Je prends congé de vous, madame, obligée que je suis de partir tout de suite. Je tâcherai d'obtenir que Son Éminence ne conserve point de rancune pour votre refus, je reviendrai, j'espère et vous me connaîtrez mieux alors.
— Je veux vous connaître sur-le-champ ! s'écriat-elle!
Et avec une force dont on ne l'aurait pas jugée capable, elle se précipita vers l'inconnue et lui arracha son basque. A peine eut-elle aperçu ses traits qu'elle tomba évanouie de toute sa hauteur sur le carreau.