‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 5 sur 43 · LES BORDS DE LA VIVE · texte numérisé non relu

LES BORDS DE LA VIVE

Le même soir, un peu avant le coucher da soleil, un jeune homme, vétn d'un simple costume de clerc, marchait lentement sur la route de Poitiers à Vivonnc. 11 portait sur son épaule un bâton noueux au bout duquel une serviette, attachée les quatre bouts ensemble, contenait sans doute son bagage de campagne. Son

chapeau, enfoncé sur ses yeux, cachait une partie de son visage, ce que Ton en pouvait entrevoir semblait soucieux et triste, il côtoyait les arbres de la forêt, la tôle basse, et, s'il rencontrait un voyageur, au lieu de répondre gaiement à son salut de bienveillance, il touchait à peine le bord de son feutre, sans prononcer une parole.

Il arriva vers sept heures à la petite ville et s'arrêta avant d'y entrer, pour examiner scrupuleusement son costume, ensuite il prit résolument la grande rue et alla tout droit vers un cabaret borgne, annoncé aux passants par un énorme bouchon de feuillage. 11 jeta de la porte un regard scrutateur, enlin'il se décida à y pénétrer, au risque d'être asphyxié par l'odeur nauséabonde qui s'en exhalait. Cette pièce était fort obscure, à peine éclairée par un lampion fumeux, il choisit pourtant le coin le plus obscur encore, s'assit devant une table boiteuse et paya une chopine de vin. Aussitôt qu'on l'eut servi, il devint le point de mire de tous les buveurs et chacun se demanda quel était ce jeune cadet, si retiré, si triste, si caché dans ce coin noir. Il n'eut pas l'air de voir celte préoccupation et contiuua tranquillement, en apparence du moins, cette réflexion solitaire.

Il était assis depuis une demi-heure environ, lorsqu'un, autre homme, presque aussi jeune que lui, plus simplement vêtu encore, entra dans l'auberge. Il s'arrêta aussi au bord de la porte, regarda dans l'intérieur,

et dès qu'il aperçut le premier voyageur, il marcha droit vers lui.

Celui-ci se leva, et tendit la main.

— Donne, dit-il.

— Je n'ai rien, répondit l'autre, elle est absente.

— Absente, moil Dieu ! comment faire alors?

— M'envoyer à celle qui vous attend, qui vous désire, vous êtes certain de la trouver prête et de n'être point refusé.

— Partie! partie! ne sais-tu où elle est allée? demanda-t-il, sans répondre à son compagnon.

— Nul ne le sait au château, elle n'a emmené que * deux de ses femmes et un laquais.

— Le jeune homme mit ses coudes sur la table et cacha son visage.

— Ne vous laissez point abattre, monsieur, que ferions-nous, je vous le demande? De la résolution, au contraire, et de la patience, c'est la seule manière de nous en tirer. Écrivez un mot, donnez-le-moi, je cours où vous savez, et je reviens de môme. Allons! hâtonsnous.

Le jeune homme leva la télé et regarda fixement celui qui parlait.

— Mais c'est une mauvaise action que tu me proposes là. Tu veux que je lui ofïre de partager mon sort, que je la jette dans ce gouffre où je vais tomber moi-même, je ne le ferai point.

— Écoutez-donc et vous verrez,

Leurs têtes se rapprochèrent et ils se parlèrent bas pendant plus d'un quart d'heure, le clerc céda enfin aux observations de son confident, il sortit de sa poche un encrier, une feuille de papier, et écrivit quelques mots très-vite, l'autre jeune homme se hâta de les prendre et quitta la maison.

Cependant, uncconversation animée avait lieu entre les buveurs. On commençait à se renvoyer les épithètes de maraud, de bélître, et tout le vocabulaire du temps, changé maintenant comme les mœurs. Il s'agissait du duc de Mortemart, annoncé depuis quelques semaines à Vivonne, et qui n'y avait point encore paru.

— Et moi je te dis que monseigneur arrive ce soir, on a ouvert toutes les fenêtres du château.

— Monseigneur ne viendra point. ».

— Je gage que si!

— Je gage que non!

— Tiens, entends-tu ce bruit dans la rue? le voilà lui-même, cela t'apprendra à me contrarier.

Tous se levèrent et coururent à la porte. En effet un cortège passait, éclairé par les torches. Une litière entourée de gardes, de hoquetons, de pages; les rideaux baissés ne permettaient point de distinguer par qui elle était occupée, mais ce devait être une personne de grande qualité à en juger par le train qu'elle menait sur le chemin du roi.

Quand la dernière lumière eut disparu, les ivrognes

rentrèrent" au cabaret, reprirent leurs places et leurs discours.

— Ce n'est point M. le duc, ce ne sont point ses livrées, je les connais bien apparemment.

— Non, ce n'est point M. le duc, dit le maître d'école, le plus savant de la compagnie, mais je sais bien qui c'est, je l'ai reconnu, et vous ne vous en doutez guère. Aussi vous n'avez pas été à la cour!

— Oui, comme toi pour y compter le linge sale de la cuisine, voilà ce qui te rend si fier.

— Insolent!

— C'est égal, va toujours. Qui donc 3e trouve dans cette litière?

— j'ai reconnu les hoquetons, ne faites pas semblant de rien, entendez-vous? ce n'est ni plus ni moins, que Son Ëminence monseigneur le cardinal de Richelieu, ou quelqu'un de sa maison du moins.

— Miséricorde! et que viendrait-il faire ici?

Au nom de Richelieu le jeune homme avait vivement levé la tête, il fil même un mouvement pour parler, il se contint. Les paysans et le maître d'école continuèrent leur conversation, jusqu'à ce qu'un nouveau tapage les amenât encore à la porte, pour satisfaire leur curiosité. Plusieurs cavaliers marchaient en avant, d'autres les suivaient, c'était encore quelque grand seigneur en voyage. Ua des hommes de la troupe se détacha, et s'approchant du groupe amoncelé devant rauberge, il demanda un verre de vin.

— Je yous le donnerai volontiers, et pour rien, répondit l'hôte, si vous voulez me dire à quel seigneur vous appartenez.

— Nous n'en faisons point de mystère : je suis à H. le marquis de Fouquerolles, qui se rend au château de Sauiieu, ainsi que son frère, M. le comte d'Oston pour leurs mariages avec les petites-filles de madame la marquise, leur grand'tante.

— Mon Dieu! murmura le jeune homme, encore cela. Mais l'enfer est donc déchaîné contre moi?

H écouta la suite de la conversation, il recueillait avidement les paroles de cet homme et les observations qui les suivaient. Lorsque le cortège fut pa^sé, il revint à son banc et se laissa tomber la tète et les bras sur la table, dans l'attitude de la désolation ou du sommeil.

— Je suis perdu! pensa-t-il. Encere si Gournay revenait, je saurais la vérité toute entière.

Gournay tarda une heure encorel Le moment vint de fermer le cabaret, on pria le jeune homme de se retirer, et d'une façon assez peu courtoise. On lui ferma la porte au nez, on le poussa dans la rue, il fut forcé d'attendre tout en maugréant, enfin Gournay parut au bout du chemin, il courut à lui.

— Eh bien, eh bien, dit-il, pourquoi as-tu tant tardé?

— J'ai youIu tout voir, tout savoir pour tout dire. Votre lettre est remise, mais la jeune demoiselle m'a

cherché partout pour vous conjurer de tarder quelque temps ayant de vous présenter. 11 y a au château une envoyée du cardinal ; elle est venue pour vous chercher, elle a eu une scène avec madame la marquise, à la suite de laquelle celle-ci s'est évanouie. Elle est fort malade, on ne sait ce qui arrivera. La dame étrangère demeure à Saulieu, et tout cela cache un mystère impénétrable jusqu'ici. Sur ces entrefaites sont débarqués les beaux fiancés...

— Je sais, je sais; ensuite?

— Ensuite voilà ce qui a été convenu avec la vieille Radegonde... Nous allons aller au bord de la Vive, à un endroit qu'elle m'a indiqué. Là nous trouverons une barque dont les avirons seront enveloppés de linges, afin de ne pas faire de bruit ; elle prépare tout en ce moment, malgré l'embarras que donne au château l'état de madame de Saulieu. Nous monterons dans la barque, nous nous rendrons au pied de la muraille, où l'ombre des arbres empêchera de nous apercevoir, en nous tenant cachés au fond du bateau, et là nous attendrons qu'on puisse nous ouvrir la petite porte du fossé, celle où passent les pécheurs, le vendredi matin, vous vous le rappelez.

— Parfaitement.

— Allons donc doucement vers la rivière, on ne nous introduira pas avant deux ou trois heures du matin.

— Gournay, je suis bien malheureux !

— Hélas! monsieur, qui le sait mieux que moi! Il

n'en faut pas moins aller jusqu'au bout, tout essayer tout tenter ; si nous ne réussissons pas, au moins n'y aura-t-ii pas de notre faute. Du courage ! Marchons I

— Et Isabelle I

— Mademoiselle de Saulieu vous aime, elle ne consentira point à se séparer de vous I

-~ Et si on la force?

— On ne le pourra pas. D'ailleurs, nous en serions prévenus, et nous agirions en conséquence.

— Tu Yeux me rendre le courage que je n'ai plus, mon pauvre Gournay. Ah! sans elle je ne défendrais point ma vie, j'irais la livrer sur-le-champ. Qu'est-ce que j'en pourrai faire, avec une carrière brisée, une fortune perdue?

«r- Et madame votre mère?

— Tu vois, Gournay, quel est l'état de mon cœur, ma bonne mère, que j'aime tant, je n'y pensais pas.

Ils avaient quitté la petite ville et suivaient un sentier fleuri, au bord duquel un petit ruisseau serpentait en murmurant. La lune s'était levée, elle éclairait de sa lueur mélancolique tout ce paysage tranquille. Le silence régnait partout : de temps en temps seulement l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un oiseau de nuit, interrompait le calme de la nature, et Jacques de Maulevrier, que depuis longtemps sans doute on a reconnu, se laissait aller involontairement à la rêverie. Il oubliait ses peines pour ne songer qu'à son amour. Il se rappelait combien de foi3 il avait parcouru avec Isa-

belle cette route parfumée, ea mémoire lui présentait jusqu'aux moindres détails ; il écoutait encore ces longues causeries, répétées en se promenant, les bras enlacés. Maintenant il était seul, il était proscrit, sa bienaimée allait peut-être appartenir à un autre, si elle n'avait pas le courage de résister. Quel serait son avenir? Dieu seul le savait, bêlas ! Gournay respecta ses réflexions, il marchait à côté de lui, en serviteur fidèle, il songeait à la petite maison de ses parents, qu'il allait quitter pour son maître. L'idée ne lui venait pas de l'abandonner en cette circonstance douloureuse ; son dévouement allait jusqu'à la mort.

Depuis un instant ils apercevaient à travers les feuilles une petite lumière immobile, à un endroit où jamais ils n'avaient connu de chaumière. Us s'arrêtèrent spontanément et se consultèrent avant d'aller plus loin. C'était peut-être un piège, peut-être un ennemi in* connu.

— J'irai voir avec précaution, dit Gournay, n'allons pas tomber dans une souricière.

— Ce sont peut-être les gens de Radegonde qui préparent le bateau.

— Ils ne prendraient pas de lumière, ce n'est pas cela.

— Alors ce sont des pécheurs d'écrevisses,

— Je vous en instruirai tout à l'heure, ne quittes pas cette place» monsieur, cachez-vous derrière ces broussailles, et ne répondes qu'à ma voix.

Le domestique partit, après avoir ôté ses chaussures pour faire le moins de bruit possible. Il avança à pas de loup ; tant qu'il fut sous le couvert des arbres, il ne redoutait pas grand'chose, mais le bosquet finissait brusquement, et au milieu d'une assez vaste clairière se trouvait un joli bâtiment tout neuf, une sorte de cabane ornée, couverte en chaume comme celles des paysans, mais entourée de fleurs, de mousse et de végétation de toute espèce. La maison n'avait qu'un rez-dechaussée, des fenêtres à carreaux assez larges pour l'époque ; l'une d'elles était seule éclairée et répandait au loin la lumière qui les avait frappés. A peine Gournay eut-il mis le pied sur le gazon de la clairière, qu'un chien de moyenne taille, noir de la tête à la queue, sortit de la maison et s'élança vers lui, en aboyant. Il tâcha de retourner en arrière, mais le chien le suivit en aboyant toujours, et presque en même temps une vieille femme se mqntra à la porte de la chaumière.

— Ne craignez rien, si vous n'avez que des desseins paisibles, avancez sans trembler, s'écria-t-elle, Asmodée ne vous fera point de mal.

Gournay hésitait, pourtant Je chien continuait ses cris et commençait à lui faire sentir ses dents au talon.

— Avancez franchement, ne vous cachez pas, vous dis-je, reprit la vieille femme, autrement vous aurez de la peine à vous en débarrasser.

— Que le diable emporte la satanée vieille et son roquet, murmura le valet, n'importe, payons d'audace,

et voyons un peu ce qui se passe dans cette maison-là. Suivant donc le conseil qui lui était donné, il marcha hardiment vers la chaumière, et en effet, selon ce quVlie lui avait annoncé, le chien se tut comme par enchantement, se contentant de suivre pas à pas l'étranger,dont les intentions lui paraissaient moins sus-' pectes, puisqu'il ne se cachait plus. La femme qui avait parlé attendait sur le seuil de la porte, et à mesure qu'il s'approchait d'elle son aspect étonnait de plus en plus le iidèle serviteur ; elle lui fit signe de venir tout à fait auprès d'elle. Lorsqu'il fut dans le cercle lumineux, dont la maison était entourée de ce côté, la vieille femme, qui le voyait alors parfaitement, dit :

— C'est bien cela, c'est justement cela que j'attendais ; entrez, jeune homme, et remerciez le hasard qui vous amène près de moi en cet instant.

Gournay était brave, même un peu aventureux, ou l'a vu ; il était surtout profondément dévoué à son maître. Il flairait un danger, et il voulait l'essuyer d'avance, afin de n'y point exposer celui pour lequel il eût donné sa vie sans hésiter.

— Je bénirai le hasard ou la Providence, bonne inère, répondit-il, selon que votre accueil servira mes projets.

— Tu as donc des projets ?

— Qui n'en a pas dans ce monde? Vous-même, ne formez-vous pas en ce moment celui de me tromper?

— Je te pardonne, tu ne sais à qui tu parles. Hûtc-toi

41) LES SECRETS D'UNE SOnCIÊRE

d'entrer, l'heure est favorable, plus tard elle ne le serait point, je le crains, hàte-toi.

Elle s'effaça pour livrer passage à Gourcay, qui fut ainsi obligé de la toucher presque, fin jetant les yeux sur elle, il resta frappé d'étonnement et faillit reculer en arrière.

— N'aie donc pas peur, enfant, et va où ton destin t'appelle.

— Peur! je n'ai point peur des hommes, mais j'ai peur des mauvais esprits, et tu ne portes point là un accoutrement chrétien. Ah! mon Dieu! ajouta-t-il, lorsqu'il fut entré dans la maison, qu'est-ce que tout ceci?

Le lieu où il se trouvait était bien propre en effet à causer une surprise réelle, jamais cabinet d'histoire naturelle et de chiromancie ne porta un aspect plus - saisissant. C'était une grande pièce lambrissée de chêne, avec le plafond pareil : le sol était en marbre noir luisant, couvert au milieu d'un tapis de laine noire brochée de rouge. Des animaux empaillés, suspendus à des cordes mobiles, s'entrechoquaient au moindre vent et produisaient un bruit sinistre et indéfinissable. Des hihoux, des chats-huants, voire même un grand-duc, se trouvaient placés sur un perchoir, avec une chaîne à la patte sur de petites consoles attachées à la muraille. Tout cela roulait des yeux effroyables, se disputait souvent une proie, et criait à qui mieux mieux.

Ce n'était pas tout : des chats noirs de toutes les tail-

les, vieux et jeunes, grands et petits, se promenaient, dormaient ou jouaient les uns avec les autres, pendant que le balancier d'une pendule immense augmentait par son mouvement monotone et uniforme la mélancolie involontaire qui pénétrait Pâme dans cette mystérieuse demeure. Des fioles de verre etde faïence, aux mille couleurs, des alambics, des instruments inconnus, des tableaux inexplicables, une immense table encombrée do livres et do grimoires, complétaient l'ameublement.

Quant à la maltresse elle-même, son costume était aussi extraordinaire que le reste. Bile portait une longue robe à queue, composée de mille plis. L'étoffe, d'un rouge de sang, était fine et forte en même temps ; son bonnet, semblable à la couronne ducale de Venise, était de la même couleur que sa robe; ses cheveux, entièrement blancs, tombaient en nattes tout autour de sa tête, et, par une idée singulière, un bouquet de roses, les plus fraîches et les plus éclatantes, embaumait à son côté. Elle avait dû être belle, ses traits indiquaient positivement une origine étrangère et méridionale. Ses yeux brillaient comme deux étoiles, et ses dents, qu'elle montrait avec affectation, étaient aussi blanches, aussi bien rangées qu'à vingt ans. Sa taille élevée et admirablement prise, avait quelque chose de majestueux, elle marchait comme une reiiîe.

Lorsque Gournay eut bien examiné tout cela, il regarda un peu en arrière et se repentit intérieurement

d'être venu. En suivant le bord de la Vive, ainsi qu'il lui avait été recommandé, il eût évité cette maudite maison, où Satan tenait ses assises, et ni lui ni son maître, n'aurait couru le moindre danger.

— Assieds-toi là et lève les yeux, dit-elle, il faut que j'y puisse lire à mon aise.

— Dans mes yeux! et pourquoi faire?

— Tu es bien curieux, mon garçon. Ah! oui, c'est toi et ce n'est pas toi, ajouta-t-elle en écartant ses cheveux; ton maître est dans les environs, va le chercher. C'est à lui que je dois tout dire.

— Mon maître! Je n'ai point de maitre.

— Allons donc! reprit-elle en haussant les épaules, tu n'as point de maître! Tu en as si bien un que le voici.

En effet, M. de Maulevrier était debout à l'entrée de la porte.

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