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DIEU LE VEUT

Cependant à Poitiers, le nouvel ordre du cardinal ne pouvait être éludé; revêtu de la signature du roi, ne pas le reconnaître, eût été rébellion. Le matin même du jour où il arriva, la comtesse n'étant plus là pour exciter à la révolte, après une courte délibération les portes s'ouvrirent et on relûclia les prisonniers.

Le comte d'Oston attendait son frère à la porte du

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palais; quant à Jacques, il sortit seul; il n'avait point d'ami, son éloignement ne lui en avait guère laissé, et il n'était point encore assez hautement rentré en faveur pour qu'ils se déclarassent. M. de Fouquerolles, néanmoins, ne quitta pas le palais sans se retourner vers lui.

— Monsieur de Maulevrier, dit-il, quelque parti que vous décidiez à prendre, comptez sur mon estime et sur l'intérêt véritable que je vous porterai toujours. Je me flatte que plus tard il deviendra de l'amitié.

— Oui, monsieur , plus tard, répondit le jeune homme. Je reprends mon exil ; j'aime mieux être seul chez les étrangers que dans ma patrie.

Ils se séparèrent après mille protestations.

— Mon frère, dit le comte d'Oston, qui souffrait impatiemment de tous ces délais, je suppose que, comme moi, vous désirez en finir avec ce misérable vicomte avant de retourner à Malières?

— C'est en en effet mon plus ardent désir.

— Rendons-nous donc chez lui sur-le-champ, prenons le lieu et l'heure. La cérémonie des témoins est trop longue, et d'ailleurs elle ébruiterait la chose.

— Allons! je vous suis.

En les voyant entrer tous les deux, Cabines, dont la santé se rétablissait et qui se sentait maintenant tout à fait dispos, comprit le sujet de leur visite. 11 ne les salua pas moins avec toute la politesse requise, leur

offrit un siège, des rafraîchissements, absolument comme si rien ne se fût passé entre eux, l'usage le voulait ainsi. Ravière se trouvait là et sa position devint fort embarrassante. 11 se promit de rester neutre.

— Messieurs, dit le vicomte, qui ne laissait jamais à personne le meilleur rôle, lorsqu'il pouvait faire autrement, qui me procure l'honneur de vous recevior dans celte misérable chambre d'auberge?

— Vous devez le comprendre de rester répliqua Fouquerolles, en faisant signe à son frère de se modérer» vous savez ce que vous, avez dit, ce que vous avez écrit, et voua deviez tout naturellement nous attendre, monsieur.

Le vicomte s'inclina.

— A vos ordres, monsieur le marquis; aux vôtres, monsieur le comte.

Un salut fut la seule réponse des deux frères

— Mais, messieurs, comment nous y prendronsnous? Les édits sont sévères en diable, et il ne me paraît pas nécessaire que les survivants accompagnent leurs adversaires chez Pluton. Il faut trouver un moyen; aides-moi, messieurs, aidez-moi. Ravière, c'est à vous surtout de nous donner un avis utile, vous l'ami de tout le monde ici.

11 le savait bien et ne se souciait pas de la mission.

— Monsieur le vicomte, poursuivit le comte è'Oston, les conditions de ce duel ne ressemblent nuliemeal à celles que l'on pose d'ordinaire.

288 LES SECRETS ll'UXE SORCIERE

— Vraiment! dites-les vite, je les accepte d'avance.

— D'abord nous ne chercherons point de seconds.

— Accordé.

— Ensuite, vous avez offensé M. le marquis de Fouquerolles autant que moi et moi autant que lui. Yocs nous ferez raison à tous les deux.

— En bonne justice je ne la devrais qu'à vous, waïs enlin, j'accepte encore.

— Nous tirerons au sort à qui commencera, celui qui ne sera point tué prendra la place de l'autre.

— Sur-le-champ?

— Après un repos raisonnable, fixé par un témoin, ou plutôt le témoin, car nous nous contenterons de M. de Raviôre, ce sera plus sûr.

— Comme il vous plaira. Est-ce tout?

— Oui, sauf le choix des armes qu'on vous laisse.

— J'y consens toujours. Remarquez bien, messieurs, que je vous fais la partie belle. Je suis seul contre deux, Je 3uis blessé de la main d'un de vous et vous êtes sains et forts, il n'y a dans tout ceci ni égalité, ni justice. Il est vrai que je suis calme et que vous vous emportez, cela égalisera peut-être les choses. Cependant j'ai bien le droit de proposer les précautions qui pui?sent^e sauver si, par impossible, j'échappe à vos épée^; n'est-il pas vrai?

— Assurément.

— Voici donc ce qui me semble le mieux. Je pars pour Paris avec M. de Raviére, vous partez pour Chau-

vigny, sans doute, deux routes opposées. Toutes se rencontrent quand on le veut bien. Prenez ostensiblement à midi le chemin de Matières, nous en ferons autant de notre côté, c'est-à-dire que nous nous embarquerons pour Paris, mais au lieu de nous diriger chacun vers nos destinations fictives, nous nous rejoindrons à trois lieues d'ici, sur le chemin de Chàtellerault, où je connais le plus joli bois du monde, pour les rencontres d'amour et de guerre. Là nous ne serons ni soupçonnés, ni dérangés, nous achèverons tranquillement nos affaires, après lesquelles chacun tirera de son côté.., s'il y a lieu. Gela vous convient-il?

— Admirablement.

— Eh bien donc, apportez vos épées; le pistolet est bruyant, et quelquefois la main tremble après une course en carrosse. L'épée est plus facile à porter» c'est notre arme, à nous autres gentilshommes ; d'ailleurs, on se voit de plus près.

Les conditions, ainsi réglées avec cet air de persifflage moqueur particulier au vicomte, on se sépara. Les préparatifs furent bientôt faits. Les deux frères prirent les dispositions nécessaires en cas de mort; Cabines n'en voulut pas entendre parler.

— Je les tuerai tous les deux, dit-il, j'en suis sûr; je n'ai pas besoin de songer à autre chose qu'à m'enfuir.

— Mais la comtesse... reprenait Raviôre.

. — La comtesse sera enchantée. J'épouserai Isabelle, et j'aurai Saulieu.

— Folies!

— Vous verrez.

Ge qui avait été dit fut exécuté de point en point. Les adversaires arrivèrent presque en même temps au bois désigné. Le vicomte, aussi gai, aussi tranquille qu'à une partie de plaisir, MM. de Fouquerolles tristes et sombres, Ravière embarrassé. Cabines les guida à Feudroit dont ils avaient parlé, et qui avait été reconnu comme parfaitement convenable.

On se mit en garde, après les cérémonies d'usage; le sort avait désigné le comte d'Oston, comme devant le premier venger son injure.

— Ceci prouve la justice du ciel, dit le vicomte,

IL commença l'attaque, ou plutôt la défense, car il se ménageait extrêmement, et se contentait de parer. M. d'Oston devint plus furieux encore de cette retenue, il poussa bottes sur bottes, il espéra fatiguer cet homme, qui relevait à peine de maladie, mais son bras semblait d'acier. Le comte s'emporta davantage, et enfin s'enferra lui-même dans Fépée de son adversaire, qui lui traversa la poitrine; il tomba.

Le vicomte retira son arme, et se retournant vers M. de Fouquerolles» qui se précipitait sur son frère.

— À vous, monsieur, dit-il avec une dignité triste.

— Quoi! reprit Ravière, à l'instant, sans repos, cela ne se peut.

— Je souffrais avant de commencer ce combat, mais je ne souffre plus, mon cher, soyez tranquille.

— Oui, à Piratant! s'écria le marquis. J'ai maintenant mon frère de plus à venger. En garde, monsieur.

— De tout mon cœur.

Ils s'y placèrent en effet, et le duel reprit plus furieux que jamais. Fouquerolles mit une telle rage dans son attaque, qu'elle gagna Cabines, dont la patience se lassait; et alors, ce fut un cliquetis d'épées à éblouir. Le vicomte plaisantait toujours.

— Déjàune belle veuve, et bientôt une autre. Raviôre! quels remerclments me devront les jeunes seigneurs ! Vous êtes blessé, monsieur.

— Ce n'est rien; continuons. Il faut que je vous tue.

— Cela ne sera pas, s'il vous plaît; je me cbarge de vous le prouver.

Un coup furieux d'épée suivit cette phrase; le marquis le para, et en rendit un autre; il atteignit le vicomte au bras droit.

— Bien touché. Je continue, pourtant.

Ce combat dura plusieurs minutes à chance égale, le sang coulait sur leurs habits, sans qu'ils parussent s'en apercevoir, leur acharnement augmentait sans cesse. À la fin, le vicomte s'impatienta; il profita d'une faute de H. de Fouquerolles, et, se jetant sur lui, il lui entra son épée dans la gorge jusqu'à la garde. Le malheureux tomba à côté de son frère sans pousser un seul gémissement.

— Ah! ne l'avais- je pas dit? reprit tranquillement Cabines en retirant son épée, qu'il essuya.

292 LES SECRETS U'i'XE SORCIÈRE

Ravière resta stupéfait.

— * Oîi est donc la justice de Dieu? Morts l'un et l'autre, et par lui? Qu'allons-nous foire maintenant?

— Rien autre chose, j'imagine, que gagner du pays, en recommandant ces pauvres diables à leurs gens. C'étaient de braves gentilshommes, pourtant; il est dommage qu'ils se soient trouvés sur la route du marquisat de SauLieu. Allons, allons, vite, Ravière! tos regards ne les ressusciteront pas. 11 y a loin d'ici à mon carrosse, et très-loin d'ici aux frontières. Partons!

— Pas encore, monsieur.

Ces mots, prononcés par un être invisible, firent tressaillir même le vicomte ; il crut presque qu'un des deux frères ressuscitait pour se venger de lui. Mais un homme masqué, qui apparut soudain, lui expliqua le problème, en lui mettant la main sur l'épaule, et le forçant à reculer.

— Que signifie ceci, monsieur, étes-vous un archer? demanda-t-il. Ces façons de faire me déplaisent, je vous en avertis; et pendant que je suis en train de donner des leçons, une de plus ne me coûtera point.

L'homme, au lieu de répondre, siffla trois fois, dix autres accoururent.

— Qu'on appelle le chirurgien, il y a ici deux cavaliers blessés.

Un homme sortit des rangs, et te baissa pour examiner les plaies.

— Eh bien, demanda le chef.

— En voici un qui est bien mort ; quant à l'autre, je crois qu'il en reviendra.

— Qu'on les emporte à l'ambulance, et qu'on soigne celui qui peut guérir : l'autre n'a plus besoin de rien.

— Et moi? reprit le vicomte, placé au centre d'un cercle dont il ne pouvait sortir. Il n'en avait pas l'air plus ému, ni plus préoccupé. Son courage railleur et sceptique ne s'étonnait de rien.

— Vous, monsieur? nous allons, s'il vous plaît, régler nos comptes : ce sera bientôt fait.

— Je ne demande pas mieux, je suis pressé.

— Voyons, qui donc avons-nous ici?

Il regarda alors plus attentivement, et, lorsqu'il aperçut Ravière, il jeta un cri si aigu que toute la forêt en retedtit.

— C'est lui!

— Oui, parbleu, c'est moi, c'est moi-même. Est-ce que j'ai l'honneur de vous connaître?

— Et ce beau muguet est sans doute le vicomte do Cabines, votre inséparable?

— C'est lui-môme, en propre original.

— Ah! Dieu est juste! s'écria le chef en joignant les mains ; le jour est arrivé.

Puis, d'un mouvement brusque, il arracha son masque et le jeta loin de lui. Ravière devint pâle comme uq linge, Cabines s'écria ;

— Ah! c'est une ancienne connaissance. Vous souvenez-vous, monsieur, que nous nous sommes rencontrés sur les bords de la Vive, chez certaine sorcière...

— Parfaitement. On vous tira votre horoscope, auquel je mêlai ma petite prophétie. Je vous ai appelé, il m'en souvient, gibier de potence; je suis certain, à présent, de n'avoir pas menti.

— Comptez- vous me perdre pour en être plus sûr ? Alors ce sera votre amie qui se trompera, car je devais, d'après sa science, mourir la couronne en tête et le sceptre à la main...

— Rien de plus facile que de nous accorder tous les deux, on peut vous satisfaire sur ce point.

— Bien obligé!

Depuis que Ravière et Giorgio s'étaient reconnus, le premier n'avait plus osé lever les yeux et restait dans un anéantissement complet. Un masque livide s'étendait sur ses traits, il murmurait quelques mots inintelligibles. Giorgio se retourna vers sa troupe : son air était grave et sérieux, il fit un geste pour réclamer le silence.

— D'après nos statuts, dit-il, nous avons le droit de nous former en tribunal, et de rendre la justice selon notre conscience, chaque fois qu'un crime nous est dénoncé, que les tribunaux ordinaires ne punissent point, n'est-il pas vrai?

— Oui, répondirent-ils unanimement.

— Eb bien, l'occasion se présente telle que noua ne

la retrouverons plus. C'est moi qui suis l'accusateur, et voici les accusés. Placez-vous, et écoutez-moi.

— Cabines, dit tout bas Ravière, nous sommes perdus.

— Que diable avons-nous fait à cet homme? répliqua celui-ci de même.

— Vous ne le saurez que trop tôt.

Le cercle se forma au commandement du chef, dans le silence le plus absolu et avec un ordre qu'on n'aurait pu attendre d'une pareille multitude! Giorgio resta debout au milieu, près des deux amis, dont la contenance était bien différente. Ravière cherchait à reprendre courage et appelait à son secours son effronterie ordinaire; le vicomte sifflait un pont-neuf entre ses dents, regardant l'un après l'autre ses juges improvisés, et ne se montrant pas plus soucieux que s'il eût été question d'un autre.

— Pour que vous connaissiez ces hommes, il faut que je vous parle de moi, commença Giorgio. Ce nom que je porte n'est pas le mien, ou plutôt ce n'est que mon nom de baptême, italianisé par la fantaisie d'une grande dame, arbitre fatal de mon existence. Je m'appelle Georges Handale; je suis bourgeois, j'ai été clerc, j'ai appris les sciences, et j'entrai dans un château en qualité de professeur d'un jeune marquis. Cet homme — il montra Ravière — était son parent et élevé chez lui par charité. Dans ce château se trouvait aussi une demoiselle, sœur de mon élève, belle comme le jour;

j'eus la faiblesse d'en devenir amoureux et la folie de ne le point cacher. On en rit d'abord, je m'en aperçus à merveille; on m'encouragea, on me laissa croire qu'on y répondait, on en vint enfin à l'aveu d'une passion partagée, je me crus le plus heureux des mortels; je demandai plus, néanmoins, et à ma grande surprise, un jour, ou plutôt un soir que nous nous promenions au bord de la rivière, ma noble maîtresse m'annonça, en rougissant beaucoup, qu'elle ne pouvait plus vivre en pareille contrainte, que, si je le voulais, elle était disposée à me suivre dès le lendemain au soir, et que notre confident, cet homme, son cousin, avait tout préparé pour notre fuite. Mon bonheur fut au comble, je ne trouvai pas d'expressions pour la remercier. Je jurai de lui consacrer ma vie, de l'adorer toujours; elle me le rendit, et ce fut un délire.

» On peut juger de l'état dans lequel je passai cette nuit et cette journée; j'étais comme un homme ivre, n'entendant, ne voyant rien, que cette heure bienheureuse qui allait bientôt sonner. J'arrivai longtemps avant au lieu du rendez-vous. J'attendis avec une impatience fiévreuse; enfin le moment vint, et peu après cet homme parut. Nous avions passé deux années eusemble, il connaissait parfaitement mes goûts et mes habitudes.

» — Venez ! me dit-il laconiquement, les chevaux et elle sont derrière le moulin.

» — Pourquoi a-t-on changé le lieu du rendez- vous?

» — On vous le dira; venez!

» Je le suivis sans dêfiauce, et heureux! Nous marchions vite, je respirais à peine. Nous traversâmes un petit pont, une simple planche, sans parapet, conduisant au moulin, et jeté sur un bras de la rivière assez étroit, mais très-profond. Je ne savais pas nager, j'avais même une certaine horreur de l'eau, dont cet homme et sa cousine me plaisantaient souvent. Il passa tout à coup devant moi, me poussa, me fit perdre l'équilibre et me jeta dans l'eau, avant que j'aie eu le temps de me reconnaître. Je me souviens que je poussai un cri, et qu'après un plongeon je reparus, en lui tendant les bras. H était encore sur le rivage , je l'appelai, dans mon angoisse. Il me répondit, avec un affreux sou* rire :

» — Apprends à nager, beau Giorgio.

» Puis il s'en alla.

Un murmure se fit entendre dans le cercle; le vi« comte regarda Ravière.

— Je comprends, dit-il.

— Je ne sais ce qui arriva ensuite, je perdis connais* fiance ; et quand je revins à moi, j'étais couché dans une chambre fort propre et fort rangée. Une femme était près de moi, ainsi qu'un paysan encore jeune. Cette femme avait le visage enveloppé de linges, il était impossible de la reconnaître, mais sa taille me parut belle néanmoins. Dans un berceau dormait un enfant beau et frais à faire envie aux anges. Cette femme me fit

signe de me taire, et me raconta que ce paysan m'avait sauvé la vie; qu'elle, son enfant et lui, passaient par hasard, et m'avaient entendu ; que maintenant il ne fallait plus que des soins, et que le lendemain, lorsque je serais en état de partir, elle me demanderait mon histoire.

» — Si vous êtes ce que je crois, ajouta-t-elle, j'aurai beaucoup à vous apprendre.

» Le lendemain, en effet, après un peu de repos, je lui racontai, sans hésitation, les événements de la veille, mon espoir détruit, mon amour, et tout ce que j'avais perdu.

» — C'est cela, dit-elle. Nous sommes tous les deux victimes de la même cause. Regardez-moi d'abord.

» Elle arracha ses bandes et me montra des traits défigurés, des cheveux blanchis, un visage à peine humain.

» — Je n'ai pas vingt ans, ajouta-t-elle.

» Je fus glacé d'horreur. Ce qu'elle m'apprit ensuite me parut si épouvantable, que je n'en pus croire mes oreilles : ce n'était cependant que trop vrai. Ma bienaimée et cet homme étaient deux scélérats. Cette pauvre jeune fille, comme moi, plus que moi, leur dupe et leur victime, leur échappait le même jour; mais, plus à plaindre que moi, elle y laissait sa beauté, sa jeunesse.

- Mon Dieu! dit un homme de la troupe, c'est abominable!

— La dame que j'aimais m'avait pris pour son jouet; elle se servait de moi afin de détourner les soupçons. Aimée d'un grand personnage, ou du moins recherchée par un grand personnage, elle s'y attacha facilement; elle résolut de lui appartenir à tout prix et pour toute sa vie, de lier son avenir à celui de cet homme, quoi qu'il pût lui en coûter et quels que fus-t sent les obstacles qu'elle eût à vaincre. Elle chercha donc une couverture, un homme de paille : ce fut moi. Je devais attirer sur moi les soupçons de sa famille ; c'était moi qu'on accuserait, et pendant ce temps elle s'en irait tranquille avec celui que nui n'oserait accuser. Mais pour cela je devais disparaître : on me noya.

— Pas mal! dit le vicomte à demi-voix; seulement, il fallait mettre une pierre au cou, c'est plus sûr.

— Cet homme qu'elle aimait s'était attaché aussi à une jeune demoiselle du voisinage, bien plus belle qu'elle, bien plus savante, fille d'un gentilhomme et d'une gitana d'Espagne, fille légitime pourtant, car son père avait épousé sa mère et l'avait amenée chez son frère pour y être élevée. C'était la perle du pays, c'était une houri orientale, c'était une pythonisse antique, elle reçut en naissant, de sa mère sans doute, le don de prophétie, et sa beauté était une vraie merveille. Elle aussi elle aima cet exilé de haut parage, elle l'aima au point de tout oublier pour lui : elle devint mère. C'était

un obstacle à l'ambition de ma maîtresse, elle craignit non pas l'amour, mais le "pouvoir qu'uue créature aussi accomplie el un charmant enfant pouvaient prendre sur celui qu'elle voulait subjuguer à elle seule. Elle trouva le moyen, et cela par cet bomme, qui voyait souvent sa rivale, de lui faire prendre un de ces poisons italiens qui ne tuent pas, mais qui défigurent, qui blanchissent et font tomber les cheveux, qui donnent à la peau l'apparence d'une lèpre, enfin il la rendit en trois mois telle que je l'avais vue. Ce ne fut pas tout. On lui ravit son enfant, ma maîtresse le crut mort, mais celui-ci le garda pour s'en faire un arme contre sa complice. Le ciel permit que le confident de ces crimes, le paysan qui m'avait sauvé, feignit d'y prendre part et les déjoua, il remit l'enfant à sa mère, il me retira du gouffre où l'on m'avait enseveli tout vivaut. Cet homme et sa complice suivirent le personnage éminent, alors rentré en faveur; depuis lors ils ne l'ont pas quitte et ont ajouté crime sur crime, infamie sur infamie à celles dont ils étaient déjà coupables. Cette fille déshonorée, cette descendante d'une race de héros était mère aussi, et voilà son fils. Elle Ta élevé et instruit pour qu'il lui succédât dignement, l'élève a surpassé le maître, si c'est possible, vous venez de voir ses prouesses tout à l'heure, c'est un louveteau digne de la mère qui l'a engendré, digne de cet ami qui Ta guidé dans le mal. Pendant qu'ils poursuivaient leur carrière de lâchetés et d'abominations, moi j'ai

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souffert, moi j'ai erré par toute la France, par toute l'Europe, suscitant des ennemis à ceux qui détruisaient ma vie, aux ennemis de mon culte et de mes frères, j'ai failli périr vingt fois, vingt fois je me suis sauvé miraculeusement. J'ai appelé de tous mes vœux la vengeance à laquelle j'avais droit, qui seule me faisait supporter la vie, je l'ai appelée et enfin elle est venue, après vingt ans! C'est beaucoup attendre, n'est-ce pas?

Ravière avait bien l'air d'un coupable, il sentait instinctivement que son heure était venue et qu'à peine lui serait-il possible de la retarder par quelques prières; il dédaigna de les essayer. Quant au vicomte, ses sarcasmes ne tarissaient pas, pendant que les protestants délibéraient sur son sort. Il persifflait Ravière, il se jouait de lui et de la comtesse, de leurs plans mal conçus, prétendait-il.

— Ah! cet estimable Giorgio a grande raison de dire que l'élève surpasse le maître, on ne me prendra pas & des gaucheries de cette espèce. Les choses taites à moitié ne valent rien et les complices ne sont inventés que pour trahir.

L'indignation de ces hommes proscrits et chassés de leurs foyers n'était pas difficile à exciter. Bouillants de rage, la soif du sang de leurs persécuteurs les dévorait. Ravière et Cabines s'étaient montrés des plus zélés catholiques, de ceux qui poussaient le plus à la rigueur contre les malheureux religionnaires. Plusieurs vassaux de la terre de Cabines, chassés par lui, se

trouvaient parmi ces espèces de brigands et les excitaient encore. Giorgio voyait avec joie ces symptômes se développer, il poussait aussi ses chefs, et ceux-ci, gnidés à la fois par un enthousiasme sauvage et par un sentiment de justice naturelle, prononcèrent, d'après l'avis unanime, la peine de mort contre les prisonniers.

— Allons donc! reprit le vicomte, est-ce qu'on tue ainsi les gens, dans les forêts du roi?

— On les tue, monsieur, lorsqu'ils ont tué, répliqua un vieillard, on les tue quand une justice partiale les laisse vivre et frappe des innocents, parce qu'ils sont pauvres et sans appui. Nous sommes les vengeurs et nous vengeons Dieu, nous vengeons sa loi méconnue, ses commandements oubliés. Nous frappons au nom du maître qui a dit : Celui qui se servira de l'épée contre son frère périra par Pépée.

— Que demandez-vous à ces fanatiques, vicomte, dit Ravîêre, il n'y a rien à en obtenir, ils vous assommeront à coups de psaumes et voilà tout.

— Je ne leur demande, parbleu, rien! et je ne veux rien d'eux qu'une chose. Il me faut une couronne et un sceptre pour que cette vieille sorcière, leur amie, ne m'ait point volé ma confiance. Je le veux, j'y tiens.

— Vous les aurez, dit Giorgio.

— Alors, à vos ordres, quand il vous plaira. J'oubliais; on ne pend pas des gentilshommes, messieurs.

— Nous ne regardons point les généalogies ; d'ailleurs, où est la vôtre, monsieur le vicomte?

— C'est juste, il y a une fameuse barre sur mou écusson.

Il vit qu'on préparait un arbre, qu'on arrangeait des cordes, il vit qu'on se rapprochait de lui pour lui lier les bras sans doute ; plus prompt que la pensée, il tira son poignard et se le plongea jusqu'à la garde dans la poitrine.

—J'étais venu ici pour mourir, dit-il en tombant, ainsi qu'importe 1 mais au moins ils ne me toucheront point.

Ce furent ses dernières paroles.

En le voyant tomber les protestants craignirent que leur autre proie ne leur échappât. Ils se jetèrent sur Ravière et en un clin d'oeil l'eurent percé de plus de coups qu'il n'en eût fallu pour lui ôter dix existences. Après l'avoir achevé, leur rage ne fut pas encore satisfaite.

— A la potence! crièrent-ils.

On enleva les deux corps, on les suspendit en moins de temps qu'il n'en faut pour écrire ces lignes.

— Un instant, dit un des plus zélés, ce jeune drôle a droit à sa couronne, nous devons le satisfaire.

On lui entoura la tête d'une cercle d'oripeaux, arrachés naguère à l'habit d'un autre victime, on lui attacha dans la main un morceau de bâton doré et on le porta en cet équipage à cette branche qui l'attendait.

Il n'était pas tout à fait mort, il s'aperçut de cette mas* carade et essaya de sourire. Jusqu'au dernier moment son caractère ne ploya point.

Le lendemain la troupe était retirée et les deux corps 6e balançaient seuls dans cette clairière déserte. La furie de leurs ennemis les avait tellement défigurés qu'il eût été impossible de les reconnaître. Leur sort resta donc un mystère. Les domestiques épouvantés s'étaient enfuis dans toutes les directions. Ces bandes inspiraient la terreur partout où elles se montraient. La Fronde seule parvint à les détruire, en donnant un autre cours aux passions des masses.

Quant à ce qui arriva de nos autres personnages, le lecteur l'apprendra en prenant la peine de lire le volume qui a pour titre : le Neuf de pique.

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