LA PIN DE TOUT
Ce lendemain matin, le cardinal retourna à Paris, incomparablement mieux. L'effet du breuvage de Ryna avait été merveilleux et spontané. H lui avait rendu des forces en lui étant les douleurs intolérables qu'il souffrait.
— Ne vous y trompez pas, lui dit la magicienne, ce remède ne vous guérit point, au contraire, il avance peut-être d'un jour ou deux le terme fatal, néanmoins
vous vous en irez sans vous en apercevoir, dans toute la plénitude de son intelligence, n'était-ce pas là ce que vous vouliez?
— C'était en effet tout ce que je demandais aux hommes, mais non pas tout ce que je demandais à Dieu.
— Dieu est le maître, et bientôt vous ne le serez plus.
— Ryna, demeurez près de moi le peu de temps qui m'est accordé encore; vous resterez chez Gampanelli, vous travaillerez avec lui, puisque vous ne pouvez vous dispenser de travailler. Je saurai que vous êtes là, que je puis vous voir au premier moment, et cela me renctra du courage, si je me sentais prêt à le perdre.
— Je ne suis point venue pour vous quitter, je resterai.
L'amélioration singulière arrivée chez le cardinal préoccupa toute la cour, à commencer par les médecins. Le roi, dès qu'il l'eût entendu dire, se hâta d'accourir près de lui, afin d'en juger par ses yeux. Il avait tant peur qu'il ne se guérît. Le visage défait, les mains tremblantes du malade le rassurèrent.
— C'est un soulagement éphémère, se dit-il. Il n'en reviendra pas.
— Votre Majesté me semble bien mieux portante aujourd'hui.
— C'est comme vous, vous avez une mine superbe, monsieur le cardinal.
On eût dit deux cadavres parlant de leur réssnrection.
— Je viendrai vous voir chaque jour, ajouta le roi, jusqu'à ce que vous puissiez me le rendre, et j'espère que ce sera bientôt.
Le ministre secoua la tête.
— Je ne sortirai plus de cette chambre, sire, <iue pour aller à ma dernière demeure. Je ne me fais pas d'illusion, et j'ai la force d'envisager la mort en face, grâce à Dieu.
— Votre Éminence travaille trop, elle se fera du mal.
— Non, sire, je ne puis plus rien pour moi-môme, mais je puis encore quelque chose pour l'État. Je laisserai en ordre tout ce que je pourrai terminer.
— Quelle folie de croire ainsi à votre fin prochaine, lorsque vous vous trouvez si bien depuis deux jours.
— Je sais, je sais, sire !
— Ah! je voudrais bien être comme vous et ne pins souffrir!
En disant ces mots, le roi mettait la main dans sa poitrine, qui le brûlait.
— Gela viendra, sire, cela viendra.
Cette visite fut le sujet de toutes les conversations, chacun la rapporta à sa manière, et personne ne la rapporta comme elle s'était passée, selon les habitudes des cours, où l'on ment, non-seulement par ignorance, mais encore par précaution, dans la crainte d'apprendre aux autres ce que l'on désire savoir seul. Le car-
dinals'en soucia peu, il ne regardait plus au-dessous de lui maintenant Pour le roi, ce ne fut pas la même chose. Il s'informa minutieusement de ce qui avait été répété là-dessus, redressa les faits erronés, ne voulant que personne ignorât les réponses de son ministre.
— Il n'est pas bien, M. le cardinal, reprenait-il.
Et, pour lui être agréable, chaque courtisan redisait après lui :
— Il n'est pas bien, M. le cardinal.
Ce qui n'empêcha pas les antichambres de son palais d'être pleines chaque soir et chaque matin, à l'heure où le bulletin se publiait, et les plus grands noms de l'Europe d'être inscrits sur les listes, à la porte de sa chambre.
— Vanité! vanité! répliqua-t-il à Bernin, qui voulait les lui lire, espérant le distraire et l'intéresser, quand je serai mort, pas un de ces gens-là ne me regrettera.
Cependant, il devenait de jour en jour plus faible. Le galvanisme, opéré sur lui par la potion miraculeuse, s'éteignait visiblement. Il avait demandé à Ryna de le prévenir vingt-quatre heures avant le terme, afin de se réconcilier avec Dieu. Celle-ci le lui avait promis; néanmoins, son ressentiment s'apaisait en face de l'agonie, et peu à peu elle ne trouvait plus dans son cœur que le pardon, que l'indulgence.
— Je veux qu'il meure tranquille et sans remords, se disait-elle, je lui donnerai cette joie; et, après, le
bon Dieu prendra cetle àinc, si grande, que le monde la contient à peine.
Le matin du 2 décembre, il sommeillait, fatigué, la tète alourdie; une bougie unique brûlait dans une grande chambre sombre, et le silence le plus complet régnait encore dans le palais et aux alentours. Bernin s'était endormi également, épuisé par les veilles, la porte secrète tourna silencieusemeut sur ses gonds, et Ryna, pâle comme un spectre, entourée de ses voiles noirs, parut sur le seuil. Elle s'arrêta un instant, la main sur le rideau levé, examinant celte chambre silencieuse, funèbre, où elle apportait la mort.
— Ah! dit-elle, c'est affreux! ma mission est terrible; mais je l'ai promis, et, avant toutes choses, je dois tenir ma promesse : c'est la dernière fois que je lui rendrai service.
Elle approcha alors de ce lit, où l'homme qui dominait son siècle si peu de jours auparavant, sommeillait abattu, mourant.
— Mon Dieu! envoyez-moi du courage. Il faut l'éveiller pour qu'il se prépare au grand passage. Pauvre Armand! Est-ce donc là celui que j'ai tant aimé!
Elle contempla quelques instants encore ce visage décoloré, ces lèvres violacées, ces yeux enfoncés : c'était tout ce qui restait du grand ministre, et quelques étincelles de son âme, qui, bientôt, allaient aussi s'éteindre.
Elle le toucha du bout du doigt, il ouvrit les yeux.
— Armand de Richelieu ! lui dit-elle.
— Ali ! c'est vous, Ryna; merci, je comprends. Voici Lien lot l'heure.
— Oui, oui, voici bientôt l'heure! Dieu vous appelle.
— Je suis prêt, répondit-il ; j'ai fait hier ce qu'un chrétien doit faire, j'ai confessé mes fautes, elles m'ont été pardonnées au nom de mon Créateur. Maintenant, lui et la postérité me jugeront.
— Le moment qui vous est accordé est le dernier, sans doute; après, votre famille, le roi, les grands de l'Etat, viendront entourer ce lit et assister à l'adieu suprême. Écoutez-moi donc, Armand, je veux que vous partiez tranquille et réconcilié avec tous, avec vousmême, comme avec les autres.
— Non, pas en ce moment, Ryna, au contraire. Laissez-moi appeler d'abord le monde, et conserver pour vous, pour Dieu, les dernières minutes de ma vie. Retirez-vous dans l'asile secret où déjà tant de mystères se sont ensevelis, que je vous sache près de moi, que je puisse au besoin entendre votre voix, et laissez-moi jouer la dernière scène de mon rôle. Éveillez d'abord Bernin, je vous en prie, j'ai hâte d'en finir avec les hommes.
Ryna éveilla Bernin, en effet ; elle rentra ensuite dans ce cabinet mystérieux, qui joua un si grand rôle sous ce gouvernement, où tout était secret. Bernin, sur l'ordre de son maître, fit ouvrir les antichambres, envoya chez le roi, et cette grande parole :
— Monseigneur le cardinal se meurt! retentit bientôt d'un bout de Paris à l'autre.
Le roi en fut salué à son réveil.
— Ah! ah! Son Éminence va partir, dit-il d'un ton presque joyeux. Il faut alors que je me rende auprès d'elle et que je lui adresse toutes mes félicitations» il préparera mes logements.
— Le roi se porte infiniment mieux, dit un courtisan, et, grâce au ciel! monseigneur le cardinal s'en ira tout seul.
— Nous serons obligés de nous en consoler, reprit un autre d'un air hypocrite.
Le roi sourit. Les seigneurs pensèrent que ces plaisanteries lui étaient agréables etl'en régaMranfctottt le temps de sa toilette.
— Allons, maintenant, messieurs, reprit-H en enfonçant son chapeau de côté sur sa tète, d'un air de bravade, il ne serait pas poli de faire attendre.
Louis XIH , en arrivant au Palais-Cardinal, jeta un regard de côté sur les gardes de Son Éminence, qui lui présentaient les armes. Il monta silencieusement l'escalier et ne prononça pas une parole, jusqu'à l'instant où il entra dans la chambre de son ministre.
— Le roi! annonça l'huissier.
Le cardinal essaya de se soulever sur son coude pour rendre encore hommage à la Majesté Royale, il ne put se soutenir et retomba de suite.
— Ne vous dérangée pas, monsieur le cardinal, je
ne viens point ici pour vons gêner, mais pour tous assurer, an contraire, de l'amitié que je vous porte.
La duchesse d'Aiguillon et les antres membres de la famille du ministre l'entouraient; tous saluèrent profondément Louis XIII, qui le leur rendit avec une nuance de hauteur & laquelle ils n'étaient point accoutumés.
— Sire, je suis reconnaissant, très-reconnaissant...
— Cest bien... Que Votre Éminence ne se fatigue pas à parler, nous connaissons vos sentiments.
— Sire, Sa Majesté la reine...
— La reine n'a pu venir, mais elle a oublié tous les nuages, soyez tranquille.
— Permettez-moi de vous recommander ma famille, mes serviteurs, M. de Mazarin...
— Soyez tranquille, encore une fois, ce que l'on devra faire sera fait.
— Un mot, un mot seulement à Votre Majesté... qu'elle daigne se baisser vers moi...
Le roi était assis près du lit, il avança son oreille, toute la cour s'éloigna de quelques pas.
— Sire, je me suis repenti, amèrement repenti de ma conduite envers la reine, votre mère. Faites comme moi, afin que son spectre ne vienne pas se placer près de vous, et vous maudire au dernier moment!...
Le roi pâlit et se mordit les lèvres.
— Je me suis repenti aussi du sang versé, j'ai eu de terribles nuits jusqu'à ce que ce repentir fût venu. Je
les ai vus tous... tous... et c'était horrible. Faites comme moi, sire, ou vous les verrez île môme; vous, pour qui ils ont conspiré, et qui les avez laissé condamner tous. . .
— Monsieur!...
L'œil du cardinal retrouva un éclair.
— La vérité doit se dire lorsqu'on va quitter ce monde, sire. Ne versez plus de sang, vous ne gagneriez rien à suivre mon système, vous n'auriez plus le temps de l'achever, et quelle suite de meurtres depuis Conciui jusqu'à Cinq-Mars! Cependant, ne laissez pas revenir Monsieur de Blois, croyez-moi.
— Je vous crois, je vous crois comme mon propre père, monsieur, et je suis charmé de voir que vous conservez vos saines idées. Adieu, voici l'heure de la messe, je reviendrai vous Yoir ce soir ou demain. Je vous trouve en meilleure santé que je ne l'espérais. Soignezvous, soignez- vous.
Le roi se leva, fit un signe de sa main à Richelieu mourant, dont l'œil le suivit jusqu'à ce qu'il fût sorti de la chambre, laquelle se vida promptement.
— Je ne le verrai plus, murmura-t-il, je mourrai en repos. Na nièce, il faut nous quitter, et vous tous aussi, j'ai à donner de l'ordre à mes dernières allaires, si je me trouve mieux dans la journée, je vous rappellerai.
— Mon oncle...
— Du courage, yous saviez que je n'étais pas éternel , tâchez de bien vivre à la cour, quand je n'y serai plus. Allez! ne pleurez point, je suis fort heureux.
On entendit à la porte un cliquetis d'armes, qui n'échappa pas au malade, dont les sens conservaient toute leur finesse.
— Qu'est-ce cela? qui vient encore? ne peut-on me laisser mourir en paix?
— Monseigneur, répondit un de ses neveux, qui sortait pour s'informer, ce sont les. mousquetaires du roi, qui remplacent ceux de Votre Éminence, par Tordre de Sa Majesté...
— Il ne pouvait pas attendre quelques heures!... l'ingrat!... qu'on me laisse, ajouta-t-il d'une voix plus forte, je veux être seul.
Après quelques hésitations, quelques prières, la famille sortit, on entraîna mademoiselle d'Aiguillon en larmes.
— Ryna! Ryna! s'écria-t-il, je vous attends.
H retomba inanimé après ces mots, hors d'haleine, brisé, non par l'émotion de sa lin prochaine, mais par l'espèce de rage qui saisit usn ambitieux dans sa disgrâce. Ses gardes chassés de son vivant, et par le roi lui-même! ne pas attendre qu'il eût fermé les yeux, le considérer déjà comme un cadavre, celte offense avait remué jusqu'aux dernières fibres de son être, et, comme le dit mademoiselle de Montpensier, il en mourut.
— J'ai tout vu, tout entendu, monseigneur, et je comprends ce que vous éprouvez; mais écoutez-moi et j'espère apporter le baume sur vos blessures. Armand, souhaitez-vous arriver à Dieu avec mon pardon?
il. 16.
— Oui.
— Souhailez-vous y arriver avec celui de cette douce créature, sacrifiée à la haine et que...
— Gomment l'obtenir, hélas !
— Monsieur... il vit!
— Il vit, mon Dieu!
— Ah! que vous n'avez pas un cœur de mère! croyez- vous que je serais ici s'il ne vivait pas? croyezvous que Josseline empoisonnerait encore ce monde si je l'avais perdu? Il vit, je l'ai sauvé, mes merveilleux secrets Font rendu à l'existence, à une existence chétive, précaire, qu'il doit perdre bientôt, malgré tous mes efforts, mais il vit, mais je l'ai volé quelques jours au tombbeau.
— Où est-il? que je le voie?
— Non, une semblable entrevue briserait le fil si léger» si imperceptible qui le tient encore à la terre, et je ne veux pas abréger d'une minute le temps qui me reste. Il vous aime toujours, chaque soir, chaque matin, vous êtes le premier nommé dans les prières de cet ange. Quand tous ne serez plus, il pensera à vous plus souvent encore, et priera davantage, c'est un cœur d'élite, je vous en réponds.
— Il n'est donc pas ici, avec vous !
— Il est dans la retraite où je l'ai laissé. Il est au milieu du luxe et de l'aisance. Pour lui. J'ai exhumé les trésors du vieux cardinal Bamba, qui, vous le savez, m'a laissé des millions pour travailler au grand œuvre,
dont je lui avais révélé les secrets dans un de mes voyages d'Italie. Jusque-là, méprisant les biens de ce inonde, et ne songeant qu'à la science, j'avais dédaigné cette fortune, aujourd'hui je l'ai cherchée pour mon Olivier, il aura au moins ses derniers jours embellis par tout ce que je pourrai lui trouver de joies terrestres ; malheureusement son cœur détruit tout. Il aime, il aime avec passion et cet amour est sans espoir-, ma puissance, mon savoir ne me servent à rien dans cette circonstance, je le verrai mourir sans que ses lèvres aient retrouvé le sourire, et le bonheur est la seule chose que je ne puisse pas lui donner.
Mais Ryna se trompait, malgré son expérience, elle se trompait sur celui qui se mourait devant elle. A peine écoutait-il ses paroles, toutes ses pensées se concentraient sur Paffront qu'il avait reçu.
— Ryna, interrompit-il, cet homme mourra bientôt?
Elle repoussa sa chaise d'un coup de pied et se leva furieuse.
— Àh ! dit-elle, j'oubliais que vous étiez le cardinal de Richelieu, le ministre tout-puissant, pour qui cette puissance était le premier , le seul bien de ce monde, j'ai cru parler à l'Armand d'autrefois, je m'égarais.
Richelieu ne répondit rien, depuis ce moment il parla à peine et ne donna presque plus signe d'existence. Ryna et Bernin étaient seuls près de lui et le
silence le plus complet régnait dans cet appartement où cette grande âme allait s'éteindre.
Tout à coup, au moment où six heures sonnaient, il se releva sur son séant, avec une force qu'on n'eût pu attendre de lui, ses joues se colorèrent, ses yeux s'animèrent singulièrement, il étendit les bras et sembla avoir retrouvé la vie.
— Ah ! dit-il, je sais, je sais, daus quelques mois il viendra me rejoindre. Merci, mon Dieu !
Ce furent ses dernières paroles ; ses joues pâlirent, ses yeux se vitrèrent, ses bras retombèrent inertes sur son lit, son corps s'affaissa et le ràlc le prit.
— Appelez sa chapelle, Bernin, il est temps, dit Ryna, la lampe s'éteint, tout ce qu'il y avait de divin est déjà envolé. Il ne lui faut plus que des prières.
Sur un si^ne de Bernin les aumôniers de la maison entrèrent, on commença l'office des morts. Ryna s'agenouilla derrière les courtisant et pria aussi. Au coucher du soleil, au moment où son dernier rayon passait à travers une fenêtre devant le lit funèbre, le râle cessa. Un médecin de quartier mit la main sur le cœur, promena une petite glace devant les lèvres, attendit le résultat quelques secondes, et, se retournant vers l'assistance, il dit :
— Son Êminence monseigneur le cardinal duc do Richelieu est mort, messieurs.
Pas un mot, pas un cri, ne répondit à cette phrase, les portes étaient ouvertes sur la galerie et sur les
vastes appartements, on n'entendait pas un bruit dans tout le palais, une sorte de respect semblait paralyser les mouvements, à défaut de l'affection. Cinq minutes se passèrent, chacun se releva et se disposa à sortir, excepté le service indispensable. Pendant ses derniers moments, la chambre était à peine éclairée, la porte secrète s'ouvrit sans que nul s'en aperçût, une femme se glissa derrière tout le monde, à côté de Ryna, qui se recula et tressaillit à son aspect. Profitant de la confusion de la sortie, elle fit deux pas en avant vers le lit. Ryna se plaça vivement sur son passage.
— Mauvais auge, l'àme est devant Dieu, tu n'as plus rien à faire ici, va où ton châtiment t'appelle !
L'inconnue, effrayée de cette apparition, se recula vivement et disparut.