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Pourquoi ai-je écrit ce livre?
Je vais le dire.
Car parnïi tous les sujets qu'il pouvait me venir à la pensée de traiter, certes celui-là eût été le dernier auquel j'eusse songé.
Mais .le hasard a toujours joué un grand côle dans les plus petites, comme dans les plus graves
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choses de ce monde ; il est le point de départ imprévu de bien des événements. — C*est donc le hasard qui m'a fait entreprendre ce travail, dans lequel j'ai jeté des idées et noté des observations qui me sont personnelles sur un art auquel je me suis livré pendant de longues années.
J'étais allé passer quelque temps dans un vieux château ajipartenant à un de mes amis.
L'auloninu semait déjà les bois et les champs de feuilles mortes et de plantes jaunies. — C'est une belle saison pour les poètes, car tout près du sommeil de l'hiver^ la nature prend un aspect mélancolique et calme qui prête à la rêverie et donne des ailes à la pensée.
C'est une belle saison aussi pour les chasseurs : le bois, ce dernier refuge du gibier, n'est plus impénétrable, et le vent emporte chaque jour une portion du bouclier de verdure qui protégeait les pauvres animaux.
Là, où j'étais, il n'y avait pas de poètes, mais en revanche, il y avait bon nombre de chasseurs. On se mettait en campagne après le déjeuner,
et le soir chacun revenait fatigué, comme on doit l'être, après six ou huit heures de marché.
Le dtner terminé , nous nous réunissions habituellement dans le fumoir et nous devisions de mille chosesy le cigare à la bouche.
Un soir, je ne sais trop comment, la conversation tomba sur Tescrime.
D'abord nonchalante, suivant la marche capricieuse de la fumée bleuâtre qui montait au plafond, cette conversation s'anima peu à peu, se précisa, se concentra pour ainsi dire.
On parle beaucoup et avec plaisir de ce qu'on aime, c'est une vérité vraie pour tout le monde; aussi comtne j'ai aimé passionnément l'exercice des armes, j'en parlai longuement et j'émis plusieurs opinions qui par l'expérience, la pratique et l'observation sont devenues chez moi des convictions profondes.
On m'écoutait avec attention, bien que parmi
les quelques personnes présentes, la plupart ne se fussent jamais occupées d'escrime. — C'est une mine si féconde que cette lutte d'adresse, d'habileté, de science, de coup d'œil, d'énergie, de jugement, où toutes les facultés intellectuelles et physiques s'emploient à la fois et se viennent mutuellement en aide.
— Savez-vous, me dit un des assistants, que ce sont les secrets de l'épée que vous nous dévoilez?
— Les secrets que je connais, du moins, répondis-je. — Mais certes jamais expression ne fut plus vraie que la vôtre, car l'épée a des secrets infmis; elle se transforme sous la main qui la guide; agile, attentive, souple, intelligente, elle obéit à la moindre indication de la pensée : — Robuste. et menaçante avec celui-ci, elle est légère et prudente avec celui-là : — tantôt c'est la
pointe acérée qui attaque , tantôt le bouclier qui pare.
« Pauvre épée ! elle et ses secrets sont aujourd'hui bien oubliés, ou du moins médiocrement appréciés.
« Autrefois, et même à une époque qui n'est pas éloignée de nous , — ne pas savoir manier une épée eût fait tache au blason d'un gentilhomme. Aujourd'hui, vous voici plusieurs ici \ chacun de vous, je crois, pourrait faire deux ou trois fois ses preuves de noblesse; et combien seraient ce- . pendant sérieusement embarrassés, s'il leur fallait se servir d'une épée, et, permettez-moi le mot , — s'en serviraient fort tristement. »
Je vis au sourire qui accueillit mes paroles qu'elles n'étaient que trop justes.
« — Parbleu ! repris-je aussitôt , je sais la réponse habituelle en pareil cas.
« Cela ne nous empêcherait pas de nous battre avec autant de courage qu'aucun autre. » •
— Oui, messieurs, c'est-à-dire de vous faire tuer par le premier insolent avec lequel vous
aurez maille à partir. — Ah ! le beau courage ! et comme c'est la peine d'être jeune, intelligent, fort, énergique, pour ne pas savoir même défendre sa vie.
« Ceci me rappelle la réponse d'un général à un officier qui , ne partai^eant pas son opinion sur je ne sais plus quelle entreprise de guerre, avait ajouté :
« Du restf, général, l'heure venue, vous verrez si je sais me faire tuer. »
— Ce que vous dites est absurde, monsieur, répondit le général; ce qu'il faut, ce n'est pas savoir vous laire tuer, mais au contraire, savoir ne pas vous faire tuer. »
— Que voulez-vous, interrompit un de nos amis; — pour devenir seulement un tireur d'armes à peine passable, il faut des années entières d'études sérieuses et continuelles.
— C'est là une grande erreur.
— Ah! permettez, mon cher; l'autre jour il
m*est tombé sous la main un ou deux traités d'escrime, je les ai ouverts; — ils m'ont terrifié.
— Voilà le grand mot lâché , m'écriai-je : et vous avez tout aussitôt passé avec armes et bagages dans le rang des terroristes, parce que les professeurs, qui ont écrit ces traités d'escrime ont oublié de prévenir, qu'en leur qualité de maîtres d'armes, ils devaient tout savoir et montrer qu'ils savaient tout. —Aussi, de peur d'être taxés d'ignorance, ou de rester au-dessous de leurs prédécesseurs, ils ont fait de la science à tout prix, de la science toujours, de la science encore; érudition profonde mais effrayante, comme vous l'avez dit.
« Pour moi qui ai lu et relu souvent avec la plus scrupuleuse attention les divers écrits publiés sur les armes , je suis resté convaincu , que si j'écrivais un traité d'escrime, ma plus grande préoccupation serait de le dégager de cette effrayante nomenclature de qualités soit-disant indispensables. — Arsenal bien capable, j'en conviens, d'épouvanter les plus résolus et de faire pâlir les vocations les mieux prononcées.
— El VOUS avez raison, interrompit le m.iître de la maison, qui avait peul-êlre essayé de faire des armes. — Combien Tart et les professeurs eussent gagné, s*ils eussent simpliliù Tescrime et fait loucher du doigt la facilité des enseignements. »
La conversation, on le voit, s'animait.
Je repris :
« Malheureusement le plus grand nombre des professeurs qui ont laissé des écrits, ont pensé autrement,, et se sont livrés à d'interminables dissertations sur le nom des coups; ils se sont servis de mots appartenant, c'est vrai, à la langue française, mais d'un usage au moins peu familier, tels, par exemple , que la main en 'pronation, ou en supination, pour dire la main, — les ongles en dessus, ou la main , — \vs> nni^lcs en dessous.
« D'autres se sont attachés à combiner et à classer par nuances infinies les feintes, les parades, les
ripostes, et à faire des subtilités de dénominations, mettant leur amour-propre à arriver au total fabuleux de 12 500 coups*. (Quelle mémoire pourrait y suffire!)
c J'eusse moi, bien au contraire, tendu de tous mes efforts à prouver que Ton peut parfaitement sans un travail herculéen, arriver à manier fort convenablement une épée, et à trouver dans Texercjce des armes un délassement k la fois plein de charmes et de noble émulation. '
« Car hélas ! messieurs, il ne faut pas oublier que le latin dont on se sert bien peu , si Ton s*en sert une fois sorti des bancs du collège, le grec dont on se sert moins encore, sont des éludes utiles, indispensables, mais que la natation par exemple, qui peut vous sauver la vie à un moment donné, que l'escrime, un des exercices les plus salutaires à la santé, qui développe et fortifie les organisations débiles, et peut sauvegarder votre existence contre les provocations d'un bretailleur, ou les brutales agressions d'un butor , sont des arts d'agrément.