T. III
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vais comprendre ton dissenlimenl avec nous sur un pareil sujet, — dit gaiement madame Borel à son mari.
Et, s'adressant à Alexis :
— Hélas! illustre Cicéron, voilà tes frais d'éloquence perdus, et les miens aussi. Quel beau triomphe ! nous sommes parvenus à persuader ton père, qui était peut-être encore plus de notre avis que nous-mêmes.
— Aussi, je suis grandement tenté de vous chercher querelle à tous deux. Comment ! vous avez pu croire un moment que mon opinion différait de la vôtre? — répond en souriant M. Borel. — Il est vrai qu'à votre excuse vous pouvez m'objecter que je ne vous combattais point en mon nom, mais au nom de la loi.
— Voilà justement ce qui me faisait douter de la sincérité dans la discussion, mon ami, — reprend madame Borel ; — lu nous disais toujours, à Alexis et à moi : « La loi vous répondra ceci, la loi vous répondra cela. »
— Et c'était à la fois loyal et adroit, — reprend Alexis. — Ce cher et bon père, en nous objectant des raisons puisées dans la loi et non dans sa conviction, conciliait ainsi son désir de nous engager dans cette discussion, et son aversion de la feinte et du mensonge ; il eût répugné
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à sa droiture de soutenir, même en apparence, une opinion qui n'était et ne pouvait cire la sienne !
— Et cependant, voyez la perfidie ! — ajoute gaiement madame Borel : — monsieur mon mari, s'avouant à l'avance vaincu, semblait vouloir fuir la discussion...
— Afin de redoubler voire envie de la poursuivre, mes pauvres amis ; et vous avez innocemment donné dans le piège, — répond le banquier ; — mais, sérieusement, j'ai été aussi ému que frappé de la chaleureuse indignation d'Alexis, en flétrissant l'abus de confiance, ce crime, le plus liklie, le plus hideux de tous, à mon avis comme au vôtre. Mais sais-lu, cher enfant, que tu as parfois atteint ù l'éloquence? Je ne te connaissais pas ce don.
— Ma foi, je l'ignorais aussi, si tant est que je possède la moindre parcelle de ce don, mon père, — répond Alexis.
Puis, s'adressant à madame Borel d'un air (I intelligence, et faisant ainsi allusion à l'impression qu'avait causée sur lui Sylvia, il ajoute :
— Seulement, je suis certain qu'hier matin, je n'eusse pas trouvé ces accents que mon pèrt veut bien qualifier d'éloquents.
— Pourquoi cela ? — demande M. Borel ; —
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pour quelle raison l'éloquence te serait-elle venue soudain, mon garçon?
— Oh ! c'est notre secret, à ma mère et à moi. Tout ce que je puis le dire, c'est que, depuis hier au soir, je vous aime tous deux davantage, s'il est possihle; c'est que, depuis hier au soir, le bien, le juste, le vrai, m'inspirent encore plus d'attrait, et le mal plus d'aversion; de lu provient ce que tu appelais mon éloquence, mon bon père, lorsque tout à l'heure je m'indignais contre l'abus de confiance.
Le secret d'Alexis fui bientôt pénétré par le banquier, grâce aux sourires et aux regards expressifs de sa femme, dont il comprit la signification, se rappelant les confidences qu'elle venait de lui faire, quelques moments auparavant, au sujet de l'amour de leur fils pour Sylvia, qui devait êlre l'ange gardien d'Alexis.
M. Borel reprit, jugeant plus convenable de ne point paraître instruit du secret de son fils:
— Quelle que soit la cause qui redouble en toi l'amour du bien et la haine du mal, mon enfant, je ne saurais que m'en féliciter pour toi et pour nous. El maintenant, revenant ;'• la cause première de notre apparente discussion, il faudra, ainsi que je le l'ai dit, répondre à notre
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caissier de porter au compte des profits et pertes les dix mille francs que nous a volés, c'est le mot, ce misérable M. Du port. Notre correspondance contenait-elle quelque chose d'important?
— Non, mon père: tout va bien à la maison ; on désirait vivement à Lyon que vous fussiez adjudicataire de l'emprunt; on regardait cela comme un honneur pour la haute banque de Lyon, dont vous êtes le représentant vénéré ; aussi combien l'on sera glorieux dans notre ville lorsque l'on apprendra votre succès, et que l'on y lira l'article de ce journarqui vous rend un si juste liommage, mon bon pore! — ajoute Alexis en tirant de sa poche un numéro du journal de la veille. J'ai bien regretté que cet article ne fût pas signé, afin de...
— Comment ! — dit M. Borel surpris, — où t'es-lu donc procuré ce numéro du Messager?
— Au bureau du journal ; et, pour me le procurer, je suis sorti ce matin de bonne heure ; je désirais, de plus, remercier le rédacteur d'avoir si bien apprécié, sans parler de la capacité financière, la délicatesse et l'élévation de ton caractère ; mais, ne trouvant pas au bureau du journal le rédacteur de cet article, qui nialheu-
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reusemoiit n'ëlait pas signé, j'ai laissé une ieltre pour lui, dans laquelle je lui lénioignais loule ma reconnaissance filiale.
— Cher enfant, combien je te sais gré de celle bonne pensée ! — dit madame Borel, tandis que son mari, à qui la présence de Dubous- (luel et la discussion précédente sur l'infamie des abus de confiance venaient de rappeler si terriblement le passé, cachait, sous une expression de modestie embarrassée, les poignants sentiments que lui causaient toujours les éloges de sa femme et de son fils.
Celui-ci reprit :
— N"élait-il pas naturel, bonne mère, que j'allasse remercier ce rédacteur du doux orgueil que nous avons éprouvé en lisant ces lignes que le Journal de Lyon, à qui je vais les envoyer, s'empressera de reproduire; d'autres l'imiteront, et bientôt la France, l'Europe entière répéteront ces éloges si flatteurs pour nous.
— Alexis, — dit M. Borel, — je l'en prie, mon enfant, ne...
— Il n'y a pas là de quoi alarmer ta modestie, mon bon père; j'ai dit (|uc ces éloges étaient flatteurs, non pour toi : ils ne sont que justes ; mais flatteurs pour ma mère et pour moi qui avons riionneur de porter Ion nom.
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El, répondanl à un nouveau geste d'embarras (lu banquier, Alexis ajoute:
— Oui , l'bonneur, l'insigne honneur de porter ton nom !
— Ajoute : et le bonlieur de le itorler, ce nom, cher enfant, — dit madame Borol contemplant avec une expression d'orgueil et d'inelTable affection son mari.
Puis, lui tendant la main :
— Oui, honneur et bonheur; nous te devons tout, mon ami !
— Oh ! si vous saviez ! si vous saviez!... — balbutie le millionnaire serrant entre ses tremblantes mains celles de sa femme et de son fils.
Puis son émotion interne devient si poignante, que sa voix expire sur ses lèvres, et il se dit encore :
— Ah! malheur à moi, si ces deux nobles êtres, si chers ii mon cœur, eux dont l'atreclion est ma vie, découvraient jamais que j'ai commis cet acte infâme, tout à l'heure flétri par eux avec tant d'indignation! Malheur à moi ! leur aversion, leur mépris me tueraient !
— Si nous savions, dis-tu ? — avait repris madame Borel voyant son mari s'interrompre, vaincu par son émotion secrète. — Oh ! nous savons, et cela depuis longtemps, que ta mo-
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(leslie égale les vcrlus ; nous savons que le jusle, le beau, le bien le sont si naturels , que tu n'as pas plus conscience de ces trésors de ton âme épandus autour de toi, que l'arbre n'a conscience des doux fruits qu'il prodigue à tout venant.
Un domestique, entrant, mit terme à la torture de M. Borel, et, lui remetlant un large pli cacheté, lui dit :
— On vient d'apporter cette lettre pour monsieur, de la part de l'intendant de la liste civile; on demande s'il y a une réponse.
— Attendez, — dit le banquier en rompant le cachet de l'enveloppe.