T.UI
b LKS SECRETS
ressent au cœur une douleur pliysique d'une profonde inlensité.
Un panneau de la boiserie du salon du rezde-chaussée, où se lient alors Sylvia, glisse sans bruit dans sa rainure; un courant d'air froid comme celui qui s'exhalerait d'un souterrain, s'échappe de l'ouverture pratiquée dans la boiserie, et qui donne accès à un passage secret d'où sort Wolfrang, tenant à la main une lanterne sourde.
II l'éteint et la dépose sur un guéridon, après avoir de nouveau masqué l'ouverture en faisant reprendre au panneau de la boiserie la place qu'il occupait.
Sylvia, plongée dans sa rêverie, ne s'aperçoit pas de la présence de Wolfrang.
Il s'arrête et la contemple avec une expression d'amour, de sollicitude et de -commisération ineffable; une larme brille dans ses yeux, tandis qu'un sourire effleure ses lèvres : sourire d'espérance et larme accordée à la douleur actuelle de sa compagne ; mais Wolfrang est certain de la guérir de ces souffrances dont il sait la cause.
Il s'approche doucement de la jeune femme, el, lui prenant la main avec tendresse :
— Courage, ma Sylvia! courage!
DE l'oreiller. 7
La jeune femme tressaille, sort de sa rêverie, et, lournant son \isage endolori, navré, vers Wolfrang :
— Déjà de retour? dit-elle.
— Oui, et je reviens avec l'assurance de guérir ta pauvre âme blessée ; je te l'ai promis, il y a un an ; les circonstances me secondent, je tiendrai ma promesse.
— Vaine espérance! — répond Sylvia secouant la tête avec une expression de doute et de tristesse amère. — Tu m'abuses ou tu t'abuses, mon Wolfrang : cette épreuve si longtemps attendue augmente, irrite ma souffrance au lieu delà calmer. Va, une fois de plus, et pour la dernière fois, car je suis lasse, lasse, je dirai : Le mal, l'hypocrisie, l'iniquité, toujours impunis, triomphent et jouissent en ce misérable monde-ci, où je ne veux plus séjourner; de charmantes apparences cachent d'odieuses réalités ; tout est déception, fourberie ou mensonge! A qui se fier ? que croire ! Dieu juste ! Ainsi, ce soir, cette Antonine, qui m'apparaissait si franche, si pure, si loyale, n'a pu se défendre de l'infamie dont l'accusait son fiancé. Ah ! Wolfrang, il est quelque chose de plus hideux encore que le vice : c'est l'hypocrisie qui le caciie. M. Dubousquel, aux dehors si humbles,
si honnêtes?... qu'est-il?... Un forçat libéré! La jeune femme reprend après un moment de silence, tandis que Woifrang la contemple avec un redoublement de tendresse :
— Ce soir, je bénissais le hasard qui réunissait en cette maison, sauf un fat ridicule, tant de caractères généreux, délicats ou élevés ; j'éprouvais un sentiment délicieux, et maintenant je me sens brisée, je souffre là, au cœur... oui, je souffre, autant et plus que le jour où, ^ il y a un an, après des révélations non moins cruelles que celles de ce soir, je voulais...
— Quitter cette terre, afin d'aller revivre en ces sphères étoilées où nous renaissons à l'infini, corps et âme, esprit et matière ?
— Ah ! Woifrang , pourquoi l'es-tu opposé à notre départ ?
— Parce que je veux guérir à jamais la funeste erreur, ma Syhia ; parce que je veux ouvrir tes yeux à léterîselle vérité, afin de le rendre facile, doux cl surtout fécond pour le bien, notre passage en ce monde.
— Tu vois le résultat de tes vœux !...
— Ils sont ou ils seront bientôt dépassés ; je n'ose rêver pour toi guérison plus prompte, plus complète.
— Woifrang, par pitié! ne me raille pas.
Est-ce que, ce soir, sous nos yeux, cette jeune fille...?
— Antonine Jourdan est la plus digne, la plus nobte, la plus vaillante personne qui ait nuM'ité lestime, le respect, l'admiration, oui, l'admiration des gens de cœur, ma Sylvia.
— Antonine ?
— Oui !
— Quoi ! elle qui pouvait dun mot se justifier d'une accusation infâme? et ce mot, elle ne l'aurait pas dit dans cette situation terrible! Non ! non ! elle est coupable, Wolfrang ! Son opprobre est justice, son hypocrisie est démasquée. Une fois, du moins, et par aventure, le vice est flétri, exception qui confirme, hélas ! son impunité habituelle.
— Une fois de plus, pauvre Sylvia, tu es le jouet d'une apparence : Antonine est innocente.
— Impossible!...
— Elle est loyale, elle est pure!
— Et elle a gardé le silence.
— Elle a dû le garder !
— Ainsi, sa réputation est souillée à la face de tous; ainsi, son amour est perdu, car son fiancé ne la reverra sans doute jamais ; et ces cruels sacrifices...
— Ils lui étaient imposés.
— Par quelle nécessité?
— Tu le sauras plus tard, ma Sylvia ; mais j'affirme, et je n'affirme rien en vain, qu"Antoiiine Jourtian, je le répèle, mérite le respect, l'admiration de tous.
— Je crois à tes paroles, — reprend Sylvia étonnée jusqu'à la stupeur; — je dois y croire...
Mais les traits de la jeune femme exprimant soudain un regret pénible et une compassion navrante, elle s'écrie :
— Pauvre Anlonine! j'ai pu douter d'elle, malgré Tallrait qu'elle m'inspirait, et la voici maintenant en butte au mépris de tous! Hélas! que je la plains !
— Ne plaignons pas ceux-là qui, par leur caractère, par leurs actions, sont dignes d'inspirer une généreuse envie aux nobles âmes comme la tienne, ma Sylvia. Ainsi est-il encore de celui qui, ce soir, a été chassé d'ici, aux yeux de tous, comme le dernier des' misérables !
— Ce forçat libéré?
— Ta main serrera bientôt la sienne avec estime.
— Avec estime?
— Avec estime et avec orgueil, Sylvia; car l'on s'enorgueillit de rendre hommage à la vertu,
DE l'oreiller. 11
surtout lorsqu'elle élève l'Iionime à la hauteur où est placé ce martyr d'un sentiment divin.
— Ta voix est grave, Woifrang, — reprend la jeune femme, dont la stupeur augmente, — ton regard est attendri ; une larme coule de tes yeux...
— Oh ! le meilleur et le plus valeureux des hommes! — ajoute Woifrang avec émotion. — Quelle simplicité dans la grandeur de ton dévouement! quelle naïveté dans ton abnégation sublime ! Tu n'as au monde d'autre ami, d'autre confident que ton chien, compagnon de la solitude; lu n'as d'aulre consolation que la voix touchante de ta conscience! Sois glorifié parmi les hommes, pauvre victime d'une erreur inévitable !
— Il serait vrai! il mérite, comme Antonine, l'estime, l'admiration des gens de bien? Mais, alors, tu le vois, hélas ! tu le vois, Woifrang, tu l'as dit, tous deux ont dû se sacrifier héroïquement, et les voici couverts d'opprobre aux yeux du monde! Dis, leur sort est-il assez cruel, assez grande leur infortune? Tu vois combien, dans ce triste monde, les bons, les justes sont méconnus, opprimés, combien est inique l'opinion des hommes !
— Oui, si ton regard trompé s'arrête aux
12 LES SECRKTS
apparences; non, si ton regard peul pénétrer l'éternelle vérité, et celte vérité, bientôt lu la connaîtras... Courage, ma Sylvia bien-aimée! encore un jour ou deux d'épreuves, et ta guérison est assurée; mais, pour que les épreuves soient complètes, j'ai à le faire entendre des révélations cruelles, oui, cruelles pour toi, pauvre chère sensitive que le souffle du mal fail frissonner, souffrir et se replier surelle-même.
— Quelles révélations?
— Tu ne dois conserver aucune illusion sur les personnes réunies chez nous ce soir ; lu dois connaître d'abord, ma Sylvia, les réalités que masquent de fausses apparences. Ainsi le mépris, l'aversion que l'inspiraient Dubousquet et Antonine .lourdan, par suite des accusations portées contre eux, feront place à l'admiration... de même que la sympathie, l'intérêt ou l'admiration que tu ressens pour d'autres personnages présents ici ce soir, vont se changer en dégoût, en mépris, en aversion, en horreur, pauvre Sylvia !
— Que vas-tu m'apprendre?... Je tremble!
— Que penses-lu de madame Lambert?
— C'est une honnête jeune femme; la bonté, la candeur se peignent sur son visage ; elle me pariait de son mari avec une touchante reconnaissance.
DE l'oreiller. 13
— Madame Lambert, plus égarée, d'ailleurs, qne pervertie, cédant ce soir aux obsessions de M. de Luxeuil, lui a donné un rendez-vous.
— Elle! trahir cet homme si délicat, si généreux, pour ce fat impudent et sot! elle dont la timidité naïve et la douceur m'avaient charmée! Mon Dieu! — ajoute la jeune femme en tressaillant douloureusement, — après une pareille déception, en qui avoir foi? que croire?
— Il faut croire à l'élévation du caractère de M. Lambert et à la noblesse de son cœur, ma Sylvia ; il faut croire aux vertus, à l'inépuisable charité de madame Borel ; il faut croire aux généreux sentiments de son fils, qui, ce soir, plus que personne, admirait en toi le beau et le bien dans leur radieux éclat; mais il ne faut pas croire à l'honnêteté de M. Borel.
— Quoi!... les journaux, échos de l'opinion publique, le citaient ce soir comme un exemple de scrupuleuse probité !
— La source de l'immense fortune de ce banquier est un infâme abus de confiance, accompli avec la plus noire perfidie et la plus effrayante audace.
—Dieu juste ! et cet homme jouit de l'estime, du respect de tous !
— Oui.
il LES SECRKTS
— Et son indignité csl impunie ! Hélas! toujours le triomplie du mai !
— Peut-être... Mais, dis-moi, Sylvia, que penses-tu de M. de Franclieville ?
— Ah! celui-là a du moins donné aujourd'hui une preuve éclatante de son désintéressement, (le son intégrité; ses adversaires politiques euxmêmes lui rendent justice et hommage.
— M. de Francheville a déshonoré aujourd'hui une vie longtemps irréprochable, par un acte de vénalité rendu plus ignoble encore par des raftlnements d'astuce et d'hypocrisie exécrables.
— M. de Fi'ancheville! — répète la jeune femme, tellement abasourdie par ces révélations successives, qne la surprise et une curiosité poignante lui font oublier le pénible ressentiment de tant de déceptions ; — M. de Francheville! — ajoute-t-elle avec stupeur, vénal et hypocrite, lui?
— Oui, et cependant combien encore son hypocrisie est loin de celle d'un autre hypocrite, hideux scélérat qui mérite l'échafaud !
— L'échafaud! grand Dieu! Woifrang, de qui s'agit-il?
— De M. de Saint-Prosper... Il a commis un infanticide ! Il a tué son enfant !
BE l'oREILLKR. IS
Sylvia contemple pendant un moment Wolfrang, sans trouver une parole, ne saciiant si elle rêve ou si elle veille.
Elle se rappelait la physionomie benoîte et douce, la parole onctueuse du fondateur de l'œuvre pour l'alimentation de la première enfance; l'accusation d'être un infanticide, portée contre ce prétendu saint Vincent de Paul, atterrait, terrifiait la jeune femme. Elle restait anéantie, en proie à la recrudescence de cette douleur physique que lui causait le ressentiment du mal moral.
Wolfrang, ayant hâte d'achever ces révélations si pénibles pour la sensibilité de sa compagne, reprit avec un redoublement de tendresse :
— Du courage, ma Sylvia ! tu touches au terme de ces révélations ; mais les dernières sont peut-être, de toutes, les plus odieuses... Madame Lambert, un moment égarée, a du moins conscience de sa faute; elle n'a pas cédé sans lutte, sans remords; et peut-être s'arrêtera-t-elledans la voie qui la conduit à sa perte... Mais la duchesse délia Sorga joint à la profonde dépravation de ses mœurs, la dissimulation, la ruse et l'audace !
— Celte mère de famille sur qui les proscrits attiraient ce soir les bénédictions du ciel? —
iC ^ LES SECRETS
s'écrie Sylvia, les mains jointes;— cette épouse austère qui, dans sa sévérité inexorable, s'indignait de ce que, de nos jours, la femme adultère ne fût pas punie de mort? Non! jamais je ne croirai...
— La duchesse délia Sorga est un monstre de dépravation, te dis-je, pauvre Sylvia; et le respect universel dont elle est l'objet, et qu'elle a su conquérir à force d'hypocrisie; la tendre vénération dont l'entoure son fils Oltavio, âme généreuse et ingénue, rendent plus révoltante encore la perversité de celle moderne Messaline, digne compagne du duc délia Sorga.
Et, répondant au regard effaré de Sylvia, qui, à celle allusion relative au duc , semble ne pas croire à ce qu'elle entend , NVolfrang reprend :
— Traître à sa cause, délateur d'une conspiration qu'il a fomentée ! Enfin, et tu vas frissonner d'épouvante, le duc délia Sorga est fratricide : et, afin d'hériter du titre et des biens de son frère aîné... il l'a livré au bourreau !
A cette dernière et horrible révélation, Sylvia ne peut retenir un cri de douleur déchirant, et, par un mouvement machinal, elle enlace, presque égarée, Wolfrang entre ses bras et cache sa tète dans le sein du jeune homme, comme si elle y
cherchait, pour ainsi dire, un refuge contre ces horribles découvertes.
Elle pâlit et est agitée d'un léger mouvement convulsif.
Wolfrang serre sa compagne contre lui avec une sollicitude passionnée, couvre son front de baisers, lui disant d'une voix palpitante de tendresse :
~ Cher, cher ange bien-aimé, pardonne-moi ! je savais quel coup cruel j'allais te porter en te dévoilant ces terribles réalités ; mais je le devais, afin d'écarter les trompeuses apparences qui le cachaient la vérité, premier pas vers la croyance, qui te guérira... El maintenant que tu l'as vidée jusqu'à la lie, cette coupe amère des déceptions, reprends courage, ma Sylvia ! Ce qui le désespère à cette heure, te causera bientôt un allégement ineffable !
La jeune femme garde pendant quelques moments le silence, se recueille, raffermit ses esprits; puis :
— C'est à moi de te demander pardon de ma faiblesse, mon Wolfrang, et pardon aussi de l'obscurcissement de mon intelligence ; car il me semble qu'elle m'échappe en ce moment... Ne m'as-tu pas dit : « Le chagrin, cette désespérance qui souvent te navre jusqu'à la mort, pau-
vre Sylvia, a pour cause ta funeste croyance au triomphe et à l'impunité des méchants en ce monde-ci, et ii l'infortune des bons et des justes, méconnus ou victimes de l'iniquité des hommes? »
— Je l'ai dit cela.
— N'as-tu pas ajouté tantôt, avant celle fatale soirée, que les circonstances, le hasard, dépassant tes désirs, avaient réuni, comme locataires de celle maison, un choix de personnages qui seraient autant de preuves vivantes à l'appui d'une conviction que tu veux me faire partager... parce que, selon ton espoir, elle doit me garantir d'une erreur pour moi si douloureuse?
— Oui, ma Sylvia bien-aimée, ta foi en celte croyance te guérira.
— Je le répète, Wolfrang, pardonne ù l'obscurcissement de mon intelligence. Hélas ! à mon sens, les faits dont ce soir j'ai été témoin, tes révélations même ne démontrent que Irop au contraire...
— L'impunité des méchants et linfortunç des justes?
^— N'est-ce pas trop réel ? Quels étaient ici, ce soir, les gens de bien, les gensde cœur, les gens de généreux dévouement?... M. Lambert? Il est indignemenl trompé par sa femme. Antonine
DU l'oRIîIMjER. i9
Jourdan? Elle est déshonorée aux yeux de tous par son Gancé, qui l'abandonne. M. Dubousquel? Il est repris de justice et a été chassé honteusement d'ici. Est-ce vrai, Wolfrang?
— C'est vrai.
~ Quels étaient ici, ce soir, les gens méprisables, les corrompus, les méchants, les scélérats? Le banquier Borel ?... Il doit sa fortune à un infâme abus de confiance, et l'opinion publique exalte sa probité ! La femme et le fils de ce fripon insigne, nobles cœurs s'il en est, sont ses dupes, et ressentent pour lui autant do tendresse que de respect ; de sorte que ce misérable...
— Jouit de l'estime publique, et est chéri, vénéré dans sa famille, n'est-ce pas, Sylvia?
— Oui ou non, Wolfrang, est-ce une nouvelle preuve du bonheur et de l'impunité des méchants en ce monde? M. de Francheville s'est rendu coupable d'un acte d'ignoble vénalité ; les journaux acclament son intégrité, - poursuit la jeune femme avec une indignation amère, brûlante, douloureuse, qui succède à son abattement. — Ce M. de Saint-Prosper a commis le plus lâche, le plus atroce des forfaits : il a tué son enfant ! Et les mères. Dieu juste ! les mères bénissent cet infanticide avec des larmes de re-
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connaissance t L'Europe, l'Amérique proclament ce monstre un nouveau saint Vincent de Paul. La duchesse deila Sorga est, dis-lu, Wolfrang, une moderne Messaline, et elle impose à ses enfants et il tous une vénération profonde ! Enfin, le duc, traître, parjure, délateur, fratricide, a vu, ce soir, ici ses nobles compagnons d'exil venir rendre hommage à son patriotisme... lui offrir... une épée d'honneur, et... Ah ! je n'achève pas, Wolfrang ! En face de ces faits exécrables, monstrueux, j'éprouve une sorte de vertige d'épouvante et d'horreur.
Sylvia frémit, garde un moment le silence.
Puis elle reprend d'une voix touchante et passionnée :
— Et maintenant, Wolfrang, mon bien-aimé, mon guide, mon soutien ; toi, le meilleur, le plus généreux, le plus éclairé des hommes; loi, mon adoration, ma foi, mon amour en ce monde et dans les autres, où nous irons ensemble revivre à rinflni ! je connais ton cœur, ta franchise, ta fermeté; tu es incapable de m'abuser par une trompeuse espérance, atin de calmer mes angoisses, je lésais; aussi, je le le répèle, Wolfrang, aie pitié de l'infimité de mon intelligence : c'est elle et non le doute qui me rend incrédule à les assurances! Quoi! tu prétends
DE l'oreiller. 21
qu'en ce monde-ci... le mal trouve infailliblement son châtiment elle bien sa récompense?
— Oui, il existe en ce monde-ci des élus et des damnés, trouvant en ce monde-ci joies célestes ou peines infernales.
— El, à l'appui de cette croyance constante, de cette foi sublime qui mettrait un terme à mes douleurs... tu invoques, ô Wolfrang ! les faits éclatantsdont, ce soir, nousavonsélé témoins ?... Ces faits, nouveau témoignage, hélas ! du triomphe ou de limpunité des méchants !... et de l'infortune des justes ou de l'iniquité dont ils sont victimes sur celte terre ?
— Sylvia, tu crois à ma parole?
— J'y crois comme à la lumière du jour.
— Eh bien, après-demain, à cette même heure de la nuit, je te le jure par notre amour, mu Sylvia, ces témoignages, aujourd'hui, selon toi, évidents, irrécusables, de Timpunilé des méchants et de l'infortune des justes, seront à tes yeux, alors ouverts à la lumière de I'éter- NELLi: VÉRITÉ... scront des témoignages évidents, irrécusables de \ infaillible châtiment des méchants et de l'infaillible récompense des justes en ce monde-ci.
— 3Iais quel prodige me donnera cette croyance?
Le lendemain du jour où ont eu lieu les événements précédents, et vers neuf heures du matin, le duc délia Sorga, seul dans son cabinet, où il s'est soigneusement enfermé avec son majordome et intime confident Barloloméo, qui ne l'avait pas quitté depuis trente ans, achevait de lui dicter une lettre, lui disant :
— As-lu écrit?
— Oui, monseigneur,
— Continue.
Et le duc poursuit ainsi sa dictée :
'( Tels sont les faits qui se sont passés hier.
V L'espèce d'ovation à laquelle le chef de l'émigration sicilienne n'a pu, dans sa position particulière, se soustraire, l'offre de l'épée qu'il a dû nécessairement accepter, ne sauraient être invoqués contre lui, et interprétés comme une preuve de sa déloyauté par le roi, son maître, dont il s'honorera toujours d'être le plus fidèle, le plus dévoué, le plus respectueux des sujets. >.
— As-tu écrit?
— Oui, monseigneur.
— Plie cette lettre, mets-la sous enveloppe, seelle-Ia de trois cachets, inscris dessus l'adresse que tu sais ; tu iras toi-même la porter ce malin.
— Oui, monseigneur, — répond Bartoloméo s'occupant de plier la lettre et de cacheter l'enveloppe.
Le duc délia Sorga, pensif, silencieux, se promène de long en large dans son cabinet.
Puis, voyant Bartoloméo, tenant à la main la dépêche cachetée, se diriger vers la porte du cabinet, le duc arrête d'un geste son confldenl. Celui-ci revient sur ses pas et attend les ordres de son maître.
Le duc se recueille un instant; puis :
nn l'oreiiler. 2b
— Hier au soir, à notre retour de chezM, Wolfraiig, que s'est-il donc passé entre mes deux fils? Il me semble avoir entendu quelque brull dans leurs chambres; la tienne est proche de leur appartement; tu sais peut-être...
— Bah ! une misère, monseigneur.
— Mais encore...
— Un verre de limonade, un simple verre de limonade.
— Que veux-tu dire?
— Monseigneur sait que le marquis Otîavio boit chaque soir, avant son coucher, un verre de limonade; je lui portais ce breuvage, en traversant la chambre du comte Felippe, lorsque celui-ci s'est écrié qu'il lui était insupportable que l'on passât toujours par sa chambre pour aller chez son frère; j'ai fait observer au comte qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement; il s'est emporté davantage. Le marquis, attiré par le bruit, est venu; sa présence a exaspéré Felippe : il m'a arraché des mains le plateau sur lequel je portais le verre de limonade, et il a jeté le tout sur le parquet avec fureur, en signifiant à son frère, qui tentait de le calmer, de rentrer chez lui, et à moi de sortir; ce que nous avons f;iii l'un et l'autre.
— Barloloméo, — dit le duc d'un ton navré,
— lu ne m'as pas quitté depuis trente ans ; tu as, pour ainsi dire, élevé mes (ils; lu sais, — ajoute le duc d'une voix profonde, — lu sais si je les aime !
— Vous les aimez autant, sinon plus, que ne les aime madame la duchesse, leur digne et vénérable mère, — répond en toute sincérité le majordome, à qui son maître répond non moins sincèrement :
— Oui, je les aime autant que je respecte et estime leur mère. Pourquoi faut-il que la froideur do son naturel, sa dévotion , peut-être outrée, ait élevé entre Béatrice et moi un mur de glace! J'aurais, dans ma jeunesse, adoré ma femme comme la maîtresse la plus chère; mais, tout en nie donnant la preuve d'un sérieux atlachemenl, Béatrice m'atoujours imposé par la rigide austérité de son caractère, réservant pour ses enfants la tendresse de son àme.
— Madame la duchesse est une sainte, monseigneur, une sainte !
— Jen conviens ; mais, à toi à qui je dis tout, je n'ai jamais caché quil était souvent pénible d'avoir pour femme... une sainte.
— Et je vous ai toujours répondu, monseigneur, que tant de maris qui ont pour femmes des diablesses vous envieraient, — reprend
DE l'oreiller. 27
Bartoloméo avec la faniiliarilé d'un vioux serviteur. — Ne vous plaignez donc point; applaudissez-vous, au contraire, de la sainteté de madame la duchesse.
— J'avais donc reporté sur mes lils, que je pouvais du moins aimer sans contrainte, une partie de ce sentiment trop passionné que repoussait leur mère; juge de mon chagrin, dont tu as été tant de fois confident, lorsque j'ai vu poindre et lorsque je vois chaque jour s'accroître Téloignement, je ne voudrais pas dire, hélas! la haine... de Felippe à l'égard d'Oltavio. Tu le sais, je les affectionne tous deux également; et si, malgré moi, je témoigne quelque préférence pour l'un deux, Felippe en est l'objet : son état maladif, son caractère, devenu taciturne et morose, que dirai-je? la difformité même dont il est atteint, expliquent, justifient cette préférence, plus apparente que réelle. Et cependant l'animosité de Felippe contre son frère va toujours augmentant; aniniosité que rien n'explique, puisque autrefois Felippe aimail Icnil rement son frère!
— Celait plus que de l'attachement, monseigneur, c'était une sorte d'adoration. Combien de fois, lorsque je sortais avec les deux enfants, Felippe ne m'a-(-il pas dit : « Bartoloméo, as-tu
remarqué ce passant? Il s'est arrêté, frappé de la beauté de mon frère, et cela me rend tout fier ; car Otiavio, c'est mon amour-propre, c'est mon orgueil, à moi, qui ne peux en avoir d'autre, pauvre petit bossu (|ue je suis; aussi, je me réjouis, je me glorifie dans la beauté de mon frère. «
— Ces paroles touchantes, — répond le duc délia Sorga, — et une foule de faits encore présents à ma mémoire, qui prouvaient la tendresse de Felippe pour son frère, me rendent inexplicable le changement que j'observe en lui. Il en est de même, hélas ! de la transformation de son caractère; n'en as-tu pas été aussi très-frappé?
— C'est à n'y point croire, monseigneur, lorsque l'on compare le Felippe d'aujourd'hui au Felippe d'autrefois; car enfin il était alors un exemple de douceur, d'affabilité; il s'efforçait, le pauvre enfant, de plaire à tout le monde. Combien de fois encore ne m'a-t-il pas dit : 0 Vois-tu, Barloloméo, je suis laid, difl'orme; le premier sentiment que j'inspire est une sorle de répulsion ; il faut donc que je sois meilleur el plus avenant que nul autre, afin de vaincre les préventions que l'on éprouve tout d'abord à laspecl de ma triste personne. » Et, en effet, monseigneur, rappelez-vous les prévenances,
DE l'oreiller. 29
raniabililc de ce pauvre enfant pour un chacun ; ou finissait par Tainier à l'égal de son frère, dont la personne attirait tout d'abord.
— Ah! Bartoloméo, ces souvenirs sont à la fois ma joie et mon tourment; ma joie, lorsque je songe au passé; mon tourment, lorsque j'envisage le présent.-Je vois de plus en plus s'aggraver l'aigreur, la morosité haineuse, la violence du caractère de ce malheureux enfant, autrefois si affectueux, si soumis, s'efforçant de lire dans nos yeux à tous ce qui pouvait nous plaire, et nous disant avec un sourire mélancolique et touchant : « Il faut bien me faire pardonner ma laideur et ma difformité; » enfin, montrant une sorte d'adoration pour son frère, tandis que maintenant...
Le duc tressaille et ajoute :
— Ah ! c'est affreux ! Mais encore une fois, de ce changement inexplicable , quelle est la cause? Peux-tu la deviner, Bartoloméo ?
— Non, monseigneur, et d'autant moins qu'hier encore, essayant de représenter au comte Felippe le chagrin que le changement dont )ious parlons cause ù sa famille, il m'a répondu d'un air sardonique et sombre par le proverbe sicilien : « Qui a semé la ronce sur nn bon sol, récolte l'épine. »
— « Qui a semé la ronce sur un bon sol, récolle l'épine? » — répèle le duc délia Sorga d'un air pensif.
PuiSj après un moment de silence :
— Quel peut être le sens caché de ces paroles ? En vain je le cherche.
— .Moi aussi, monseigneur, je l'ai cherché sans pouvoir le trouver, le sens de ces paroles.
— Elles me semblent incompréhensibles.
— J'en ai demandé l'explication à Felippe : il m'a tourné le dos.
— Souvent j'ai rappelé mes souvenirs, afin de l)réciser l'époque où j'ai vu poindre cette transformation du caractère de Felippe, — reprend le duc délia Sorga après un nouveau silence. — J'aurais peut-être découvert un fait, une circonstance qui m'eût donné la clef de ce mystère ; mais cette transformation a été lente, graduelle, et il m'a été impossible de lui assigner une date fixe. El loi, n'as-tu rien observé à ce sujet?
-:- 'Son, monseigneur.
— Interroge ta mémoire.
— Je ne me rappelle rien, — répond le majordome en réfléchissant.
Puis il ajoute :
— Cependant... Mais... non...
DE L'ORlilLIiER. 31
— Achève ; dis loute la pensée. Cela me meltra peut-être sur la voie.
— 11 me semble, sauf erreur, que ce cliaiigeiiienl clans le caractère du comte Felippe doit à peu près remonter à cette époque où, de retour de ses voyages en Europe, et surtout en Amérique, où avait empiré son détestable esprit de rébellion contre l'autorité royale, votre indigne frère Pompéo, alors duc délia Sorga...
— Bartoloméo!
— Monseigneur, — répond vivement le majordome, — malgré le respect que je vous dois, je maintiens que, quoique voire frère..., un sujet félon, traître et rebelle à son roi, est un homme indigne.
— Encore une fois, je...
— D'autant pUis indigne, — s'écrie Bartoloméo,— que voire loyauté, votre fidélité, voire dévouement à notre souverain, à mon noble maître, rendent plus horrible encore la félonie (!(> votre frère Pompéo.^.
Le majordome, coupant de nouveau la parole au duc, poursuit avec une animation croissante :
— Oui, monseigneur, vous avez donné à noire roi une preuve de dévouement sublime, digne des temps antiques, et...
32 LES SKCRKTS
— Assez, Bartoloniéo, — dit anicrenienl le duc della Sorga ; — je le le répète, assez sur ce sujet. Tais-toi!...
— Non, monseigneur, je ne me tairai point, s'il vous plaît; je suis en celte affaire votre unique confident; j'ai donc le droit d'affirmer que jamais l'on n'a vu, l'on ne verra sacrifice pareil à celui que vous vous êtes imposé pour le service de notre bien-aimé souverain...
— Bartoloméo..., je...
— Quoi! monseigneur! feindre de prendre part à celle conspiration, dont, révérence parler, votre indigne frère était l'âme, pénétrer ainsi les secrets des conjurés, les dévoiler à Sa Majesté, faire de la sorte avorter la conjuration au moment où elle allait éclater, faire saisir ses principaux chefs, et, parmi eux, votre frère tout le l)remier, n'était-ce point sacrifier avec héroïsme les liens du sang à la fidélité que tout loyal sujet doit à son roi?
— Encore une fois, Bartoloméo..., je l'adjure de...
— Encore une fois, monseigneur, je soutiens que l'anliquité n'oflYe rien de plus admirable. En envoyant votre frère au supplice qu'il méritait, vous avez égalé Brutus envoyant ses fils h la mort.
DE L OREILLER. ÔO
— Te laii-as-tu ?
~ Non, monseigneur ; j'ai trop peu l'occasion de revenir sur ce sujet, qui toujours blesse votre modestie, pour ne point profiter de la circonstance ! Donc, bon gré, mal gré, vous m'entendrez, monseigneur ! Oui, votre acte est héroïque ! Comment! vous, le plus dévoué des serviteurs du roi, vous avez consenti à paraître jusqu'à la tin complice de ces scélérats rebelles ! Vous, d'une antique maison toujours illustrée par son attachement à ses rois, vous avez été condamné à mort, comme votre indigne frère Pompéo! vous! ô mon noble et loyal maître! — ajoute le majordome les larmes aux yeux. — Et vous avez eu le courage de vaincre l'horreur que vous inspirait la félonie de Pompéo en recevant ses embrassements au pied de l'échafaud, où il est monté sous vos yeux, ignorant que vous étiez le vaillant révélateur de son crime! Sa Majesté a paru, par miséricorde, commuer en exil voire condamnation à mort, sachant bien qu'en exil encore, vous pouviez lui être utile ! Non, jamais souverain n'a reçu de l'un de ses serviteurs la preuve d'un dévouement aussi sublime que le vôtre. Et maintenant, monseigneur, rudoyezmoi, grondez-moi, chassez-moi si vous le voulez ! je vous aurai dit une fois de plus ce que je
34 LKS SECRETS
voudrais pouvoir vous répéter tout le jour durant. Je vous suis attaché comme au meilleur des maîtres, et je vous révère, je vous admire comme le plus fidèle, le plus héroïque dos sujets de notre auguste souverain.
Le duc délia Sorga avait dû, malgré lui, laisser Bartoîoméo, unique et naïf instrument de ses scélératesses, lâcher la bride à sa faconde admiratrice.
Le majordome, aveuglé par son attachement à son maître et par son fétichisme monarchique, était sincère en exaltant à l'égal d'un sacrifice sublime l'infernale trahison de cet homme qui, possédé d'envie, de jalousie et de cupidité, avait livré son frère au dernier supplice, afin d'hériter des immenses domaines et du titre de cet infortuné chef de la maison délia Sorga; fratricide plus horrible peut-être, parce qu'il était plus lâche que s'il eùt,desa main, poignardé Pompéo.
El cependant, mystère incompréhensible de rame, le duc délia Sorga ressentait pour sa femme, qu'il croyait pure, autant d'attachement que de vénération, et ce pourvoyeur d'échafaud adorait ses enfants; anomalie étrange, parfois remarquée chez les plus vils criminels.
Le duc délia Sorga reprit après un moment de silence, en tendant sa main au majordome, qui la
DE l'oreiller. 35
porta à ses lèvres el la baisa avec effusion et respect :
— Tu es un bon vieux serviteur, Bartoloniéo ; je ne puis, après tout, te faire un reproche, non de m'êlre affectionné, mais de ressentir pour moi une admiration que pourtant rien ne justi- 11e... Jai accompli mon devoir de fidèle et loyal sujet envers mon roi, voilà tout. Mais, pour en revenir à Felippe et à la cause du changement dont nous cherchons l'origine, tu croyais te rappeler, disais-tu, qu'il remontait à l'époque où mon frère Pompéo, de retour de ses voyages, est venu se fixer en Sicile ?
— Oui, monseigneur.
— Et qui te donne cetle croyance?
— Vous vous souvenez, monseigneur, que vous viviez alors assez pauvrement de votre portion congrue de cadet de famille. Nous habitions à Palerme une triste maison. Votre frère Pompéo avait fait restaurer et meubler magnifiquement l'antique château délia Sorga, berceau de votre famille. Vous êtes allé, avec madame votre femme et vos enfants, à la fête d'inauguration donnée au château par votre frère, et vous êtes demeuré environ un mois dans celle résidence quasi royale. Or, je me rappelle maintenant qu'à son retour, Felippe...
36 LES SECRETS IIC l'oREILLER.
Le majordome s'interroiiipl en eiileiuliint frapper à la porte du cabinet.
Le duc délia Sorga dit à voix haute :
— Qui est là?
— Moi, mon père. — répond la voix de Felippe.
Le duc, s'adressant à Barloloméo :
— Mon fils vient à propos ; j'espère lui faire regretter ses violences d'hier au soir. Nous reprendrons cet entretien. Va ouvrir ; tu porteras ensuite cette dépèche à qui tu sais.
Le majordome ouvre la porte.
Le comte Felippe entre chez son père et reste seul avec lui.
Le duc (lella Sorga est loiil d'abord frappé de la physionomie de son fils; jamais elle ne lui avait semblé plus sinistre; et, se rappelant ce (|uc venait de lui raconter Barloloniéo, relativement à la pénible altercation de la veille entre les deux frères, le duc dit tristement à son fils :
— Hier malin, je vous avais témoigné le profond chagrin que me causaient vos discords avec voire frère; je viens d'apprendre qu'hier au soir encore, et pour le motif le plus futile, un verre de limonade que Bartoloniéo apportait à Olla-
vio, en traversant volrecliamhre, vous vous êtes livré à des eniporlenients déplorables. Ah ! Feiippe! Felippe! — ajoute le duc d"uii ton douloureux, — vous me rendez bien malheureux!
— Je désire mettre tin à vos chagrins, mon père.
— Serait-il vrai? s'écrie le duc cédant à l'espérance.
— Oui, mon père, et c'est dans ce but que je viens prendre congé de vous.
— Que voulez -vous dire, Felippe?
— Que j'ai Tinlention de partir le plus tôt possible.
— Partir?
— C'est une résolution irrévocable.
— Et sans ma permission?
— Je viens la solliciter, mon père.
— Et si je vous la refuse?...
— J'aurai la douleur de m'en passer.
— Oubliez-vous, mon fils, que l'autorité paternelle a ses droits? Je vous le prouverai, si vous m'y contraignez!
— Vous me faites regretter mon acte de déférence : j'aurais dû m'éloigner sans vous prévenir.
— Mon Dieu ! ~ murmure le duc portant les deux mains à son front: — mon Dieu ! est-
nE l'oreiller. Î^O
ce assez dedurelc! est-ce assez (l'ingralilude! Un enfant que j'aime tant!
— D'ailleurs, mon père, si vous vouiez me retenir ici de force...
— Maliieureux ! vous retenir de force! — s'écrie le duc d'une voix navrante et indignée. — Non ! non ! Et puisque vous êtes assez dénaturé pour...
Mais le duc délia Sorga , changeant d'accent , et s'adressant à son fils avec une affectueuse compassion :
— Non , je ne te retiendrai pas près de nous par la force, pauvre cher insensé! je le retiendrai en redouhlant d'indulgence, de tendresse; tu as résisté à mes ordres, tu écouteras mes prières, Felippe, mon enfant, je t'en conjure, je l'en supplie , reviens à la raison.
Serrant Felippe entre ses bras, le duc ajoute avec effusion :
— Mon enfant , ne te laisse pas abuser par les visions de ton cerveau troublé ; ouvre les yeux , vois combien ici tout le monde te chérit , ton frère des premiers , ton frère, pour qui, nous le disions encore tout à l'heure, moi et Bartoloméo, tu avais une sorte d'adoration. Mon Dieu! d'où vient donc cet inexplicable changement qui fait notre malheur à tous?
40 LES SF.CRETS
— Il me le demande , lui ! lui dont l'exemple a changé mon amour fraternel en jalousie, en envie , en haine ! Il me le demande ! — pensait Felippe, tandis que son père, avec un redoublement de tendresse, disait :
— îVous étions tous si heureux jadis! nous vivions si unis ! Ta santé même , quoique toujours débile, se ressentait de la quiétude de ton esprit; tu n'éprouvais pas ces soufl'rances physiques qui te rendent maintenant chagrin , morose , irascible. Et , sans parler même de l'affliction que me cause ce projet insensé, tu songerais à nous quitter, toi, si frêle, si maladif, grand Dieu ! T'cioigner de nous , lorsque jamais nos soins ne t'ont été plus nécessaires!... Tiens, à cette seule pensée, je frissonne!
Le duc, remarquant alors, feinte ou réelle une lueur d'attendrissement éclaircir la sinistre physionomie de son fils, le duc ajoute avec un redoublement de tendresse :
— Felippe ! tu es ému ! tu sens enfin combien tu m'es cher, pauvre malheureux enfant!
— Laissez-moi ! — dit Felippe paraissant de plus en plus attendri , et faisant un léger effort afin de se dégager des étreintes paternelles; — hiissez-nioi , je suis ici un objet de trouble et de discords ; c'est à moi de m'éloigner !
DE l'oreiller. 4^1
— T'éloigiier! Oli! je t'en délie inainleiiaiil! — reprend le duc cessant d'enlacer son fils entre ses bras. — Tu as enfin conscience du mal affreux que nous causerait ton départ ; tu resteras auprès de nous , et...
— Non non! pas de faiblesse, — reprend Felippe comme s'il luttait contre son désir. — Je connais mes défauts : mon caractère est devenu odieux , incorrigible ; j'en ai honte ! C'est à moi de partir, — ajoule-t-il d'un ton d'amère récrimination contre lui-même. — J'ai appris trop tard, trop lard! le mal que j'ai fait... Pauvre Ottavio !
Et Felippe reprend avec effort :
— Adieu, mon père ; blàmez-moi! mais aussi plaignez-moi ; je mérite votre pitié !
— Mon enfant! — s'écrie le duc, radieux, retenant son fils par la main , — tu as dit : « Pauvre OItavio ! » et cela , tu l'as dit d'une voix qui m'a été au cœur : elle m'a rappelé ce temps heureux où lu chérissais ton frère. Béni soit Dieu! Ces seuls mots, prononcés par toi , ces seuls mots : «. Pauvre Ottavio ! » sont une révélation , et mes entrailles de père tressaillent de joie ! Ah ! je n'en doute plus , lu aimes Ion frère comme tu l'aimais autrefois!
— Oui ; cl voilà pourquoi il faut que je
42 LES SECRKTS «E l'oREILLER.
m'éloigne, — repond Felippe, semblant revenir à sa première détermination.
Et, ferme , résolu, il ajoute :
— Je dois partir; j'ai déjà trop de reproches à me faire ; que serait-ce si un malheur irréparable...?
Mais Felippe, paraissant regretter ces derniers mots , comme s'ils lui eussent involontairement échappé, s'interrompt brusquement, et dit au duc :
— Je vous le répète , mon père , il faut que je m'éloigne , il le faut !
Le duc délia Sorga, après avoir entendu Felippe dire d'une voix attendrie : « Pauvre Otlavio! » et avouer qu'il aimait son frère autant qu'autrefois, puis faire allusion à un malheur irréparable, et, après une brusque réticence , répéter qu'il lui fallait absolument s'éloigner, le duc sentit redoubler son espoir de voir la concorde se rétablir entre ses deux llls, et sa curiosité fut doublement excitée au sujet de ce malheur irréparable que redoutait Felippe.
Aussi repril-il de l'acceiil le plus leiidre cl le plus pressant :
— Cher enfant, tu as parlé d'un niallicur irréparable que pourrait causer ta présence ici.
— Je ne crois pas avoir dit cela, mon père.
— Tu l'as dit.
— Ces mots nie seront échappés ; ils n'ont aucun sens...
— C'est impossible.
— .le vous l'assure, mon père...
— Que ces mois le soient échappés, je l'adniels, mon ami; mais, qu'ils n'aient aucun sens, c'est impossible, je te le répète.
— Je vous en supplie, oubliez-les; ne m'interrogez pas! s'il fallait vous répondre, je mourrais de honte. Non ! non ! abandonnez-moi à mon malheureux sort; je suis maudit! mon caractère est devenu aussi repoussant que ma personne; je mérite la répulsion que j'inspire ; je suis un objet d'aversion ; tant mieux ! on nie laissera seul.
— Voilà les traits redevenus sombres et sardoniques, cruel enfant !
— Si je suis cruel, c'est que je souffre.
— Quelle est la cause de tes souffrances?
— La pensée du mal dont je suis déjà cause, et que peut encore amener ma présence ici.
— Mon Dieu ! lu me (oiiures ù plaisir, en me répondant par des énigmes.
— Je vous inspirerais de l'horreur si je m'expliquais clairement, mon père; et cependant... Mais, non... non... jamais, je n'oserai jamais!...
— Ce secret que lu t'obstines à me cacher te pèse, je le vois.
— Oh ! oui ! il me navre, il me déchire, il me lue !
— Épanche-toi donc alors... Qui sérail ton confident, sinon moi, pauvre cher enfant?
Felippe reste un moment silencieux ; il paraît en proie à une violente lutte intérieure.
Le duc épie avec une profonde anxiété la physionomie de son fils.
Enfin , celui-ci reprend d'une voix grave , presque solennelle.
— Mon père, me jurez-vous de ne jamais, et en quelque circonstance que ce soit, révéler ni à OiJavio, ni à ma mère, ni à personne, ce que je vais vous apprendre?
— Je le jure !
— Sur l'honneur?
— Sur l'honneur !
Felippe se recueille un instant ; puis :
— Sans doute , Bartoloméo vous a appris qu'hier au soir...
4't liES SECRETS
— Le voyant traverser ta chambre, afin de |iurter à Ion frère le verre de limonade qu'il boit cluKiue soir, tu l'es écrié qu'il t'était insupportable d'être ainsi dérangé. Ce futile motif a causé ton irritation.
— Il est vrai, et Ottavio, je l'avoue, s'est montré aussi patient, aussi affectueux envers moi, que j'étais injuste et emporté.
— Parce qu'il sait, cher enfant, qu'il faut accuser beaucoup moins ton cœur que ton caractère, souvent aigri par la souffrance. Mais, de grâce! continue.
— Je me suis couché ; j'avais dans ma colère oublié de fermer la porte qui communique de la chambre de mon frère à la mienne; j'étais trèsagité, je ne pouvais m'cndormir; trois heures du matiti sonnaient, lorsque j'ai cru entendre Ottavio mappeier dune voix étoufTée, douloureuse...
— Achève ! achève ! dit le duc à Felippe, qui hésitait à continuer son récit. Pourquoi finlcrrompre ?
— C'est que vous ne nie croirez peut-être pas...
Et Felippe ajoute avec amertume :
- J'ai un si mauvais cœur, maintenant!
- Quoi ! ce reproche, lors(|ut' à l'inslanl je
DE li'OREILIiER. i^i
viens de te dire encore que ce n'était pas ton cœur qu'il fallait accuser !
— Ce reproche, je me l'adresse à nioi-niêmc; il est mérité. Je suis devenu méchant; mais du moins j'ai maintenant conscience de ma méchanceté passée.
— Depuis celte nuit?
— Oui, depuis cette nuit, où j"ai entendu Oltavio m'appeler d'une voix oppressée.
— Continue, je t'en supplie!
— Je crus d'abord ni'ètre trompé; mais bientôt mon frère prononça mon nom d'un accent si douloureux, que je crus qu'il m'appelait à son aide ; aussitôt je me levai, j'entrai dans la chambre d'Ottavio, éclairée par sa veilleuse : il dormait.
— Mais cet appel réitéré qu'il t'avait adressé?
— Mon frère rêvait... Son sommeil était sans doute troublé par un songe pénible... J'allais m'éloigner, rassuré sur ma première crainte, lorsque de nouveau Oltavio prononça mon nom, et...
— Pourquoi l'interrompre encore, cher enfant?
— Vous allez me maudire !
— Tu me mets au supplice, malheureux enfant ! Achève di^nc !
— Ce secret restera entre vous et moi, mon père ?
— Je te l'ai promis, juré; je te le jure encore.
— « FelippCj — disait Ottavio dans son sommeil, et d'une voix déchirante et entrecoupée, — que t'ai-je fait pour me haïr? Je l'aime si tendrement, et lu m'aimais tant autrefois ! Hélas! je ne puis plus douter de ton aversion; elle cause mon malheur, celui de mon père, de ma mère ! —ajoute Felippe, dont l'accent semble de plus en plus s'attendrir. — Cela ne peut durer; ma presence t'est devenue odieuse; mon cœur saigne à chaque instant de tes duretés; c'est trop, je souffre trop! »
Felippe interrompt de nouveau son récit, et, semblant suffoqué par l'émotion, il se jette au cou du duc, penche sa figure sur son épaule, en murmurant :
— Pardon ! mon père ! oh ! pardon des cruels chagrins que j'ai causés à ce pauvre Ottavio !
Le duc délia Sorga, Irès-ému lui-même au récit de Felippe, et profondément touché des remords que celui-ci témoigne , répond en le serrant contre sa poilrine :
— Ah! je ne doute plus maintenant du retour de la tendresse pour ton frère.
— Malheur à moi ! il est Iron tard ! — mur-
DK l'oretller. 49
mure Felippe d'un Ion déchirant. — Il est trop tard ! vous ne savez pas quelles ont été ses dernières paroles !
Et Felippe, toujours penché sur l'épaule de son père, ajoute d'une voix basse et frémissante :
— Les dernières paroles d'Ollavio, mon Dieu ! j'ose à peine les répéter ; il a dit : « Ah ! c'est trop souffrir, la vie m'est ù charge, j'aime mieux mourir ! »
Felippe, se redressant alors et attachant sur le duc un regard éperdu, s'écrie en portant à son front ses mains crispées :
— Il se tuera ! J'aurai causé la mort de mon frère! Je suis un maudit ! un Gain !
Et, paraissant en proie à un sinistre égarement, il reprend :
— Laissez-moi! je veux fuir, me cachera tous les yeux ! je suis indigne de voir le jour ! Malheur à moi ! Ottavio se tuera peut-être, et j'aurai causé la mort de mon frère!
— Reviens à toi, mon enfant, reviens à loi ! s'écrie le duc délia Sorga , saisissant son fils entre ses bras et s'elTorçant de calmer le trouble de lesprit de Felippe.
La douleuret l'égarement de Felippe semblent quelque peu apaisés : il tombe accablé sur un canapé.
Le duc délia Sorga s'assied auprès de son fils, et, prenant ses mains dans les siennes :
— Cher enfant, te voici plus calme, et en état de m'enlendre. Je t'en conjure, ne t'exagère pas la portée des paroles d'Ottavio; il se sera endormi encore sous l'impression de tes emportements de la veille, et y rêvant sans doute dans l'agilalion de son sommeil, les paroles dont lu as été si douloureusement ému lui seront échappées ; mais, je te le répète, il ne faut pas l'exagérer leur portée.
52 LKS SECRETS
— Hélas ! elles ne peignent que trop les décliirenienls de son âme, — reprend Felippe.
El 11 ajoute en gémissant :
— Je l'ai rendu si malheureux, qu'il est capable de vouloir se tuer. Ah ! mou père, je suis maudit!
— Mon enfant, tu me désespères! Réfléchis donc, je t'en conjure, réfléchis donc que le propre des rêves est d'outre-passer toujours la réalité. Notre esprit alors ne nous appartient plus ; il est entraîné aux écarts les plus étranges, les plus fantasques. La vérité sur ce rêve, mon enfant, la voici : Ottavio a été cruellement afl"eclé de votre altercation d'hier au soir ; ce songe est la preuve de ce pénible ressentiment; mais il y a, grâce à Dieu, un abime entre ce ressentiment et la résolution, ou seulement même la pensée d'attenter à sa vie. Encore une fois, il rêvait; son esprit ne lui appartenait plus, et, en s'éveillant, il ne se souviendra peut-être même plus de ce songe funeste.
— Le ciel vous entende, mon père ! le ciel vous entende ! mais, moi, je tremble!
— Est-ce à dire que ces paroles échappées à ton frère durant son sommeil n'ont aucune signification? Non! non! elles prouvent combien il soull're de la désafl"eclion ; mais heureusement
DE LOREILLER. 00
ces paroles ont pénétré bien avant dans ton cœur; la louchante exagération de tes craintes me le prouve.
— Ah î ces paroles ont été pour moi une terrible révélation, mon père : elles m'ont appris la profondeur du mal que j'ai fait à Ottavio, puisque je lui rends l'existence à charge.
Et, paraissant de nouveau frémir, Felippc ajoute :
— 3Ialbeur à moi ! Celle horrible pensée me poursuit, me poursuivra toujours. Ah! si celle catastrophe devait arriver, mon Dieu! oh! je le jure! je ne survivrais pas d'une heure à mon pauvre Ollavio ; vous auriez perdu en un jour vos deux enfants, mon père !
— Mais ces craintes sont insensées.
— Je ne puis les surmonter, elles m'obsèdent, elles seront le remords, la terreur de ma vie !
— Mais, malheureux enfant, en admettant même, ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être, que, jusqu'à présent, la conduite envers ton frère lui ait rendu l'existence à charge, est-ce qu'il ne dépend pas de loi, absolument de loi, mon Felippe, de lui rendre désormais l'cxislence aussi douce qu'elle lui a été pénible, depuis qu'il a perdu Ion affection? Aime-le comme tu l'aimais jadis, et tu le verras soudain redevenir aussi
heureux qu'autrefois. Ah ! de Ion retour de tendresse envers lui je ne doute plus maintenant ! Béni soit Dieu ! Aussi, à part le chagrin navrant que cela t'a causé, je me félicite de ce qui s'est passé celte nuit, car d'aujourd'hui datera ta réconciliation avec Ottavio. Ah! mon enfant, — ajoute le duc d'une voix sourde et contrainte, — ah ! si tu savais, si tu pouvais savoir comhien vos discords m'affligeaient ; ce qu'ils avaient d'alTrcux pour moi ! Si tu savais combien serait grand mon bonheur de vous voir vivre en bons frères, tendrement unis, ainsi que par le passé î jai tant besoin de cela pour oublier...
Le duc n'acheva pas sa pensée : et, après cette réticence, il ajouta :
— Oui, j'ai tant besoin d'oublier les amertumes de l'exil! Cher, cher enfant, je te devrai lun des meilleurs jours de ma vie, lorsque tout à l'heure je te verrai dans les bras de ton frère.
— El s'il me repousse ?
— Ottavio le repousser... lui... cœur angélique !
— Je l'ai si souvent blessé !
— Il oubliera tout à ton premier embrassement.
— Pauvre Ottavio!
DE l'oreiller. 85
— Je vais le faire inaiuler ici, à l'instanl; veux-lu ?
— Vous m'avez juré que ni lui, ni ma mère, ni personne, ne saura le cruel secret de cri rêve?
— Ma promesse est sacrée.
■ — Ali! je mourrais de honle et de douleur si Ion découvrait jamais...
— Mon enfant, peux-tu douter de ma parole?
— A Dieu ne plaise !
— Je vais sonner , — ajoute le duc délia Sorga se levant, transporté d'allégresse; — je vais envoyer quérir Ottavio. Tu lui feras un tendre accueil?
— Oh ! de toute mon âme ! je meurs d'envie de lui sauter au cou.
— Cher enfaiU ! Ah ! que j'avais raison de ne pas désespérer de toi! Oui..., malgré ces apparences qui auraient dû me désalîectionner, j'étais siir que tu reviendrais au bien.
Le duc, les traits empreints d'une satisfaction ineffable, se dirige rapidement vers la cheminée, afin de sonner, tandis que Felippe, le suivant d'un regard sinistre, se dit :
— Il tombe dans le piège ; il croit à la réalité de ce rêve !
Et, un sourire féroce contractant les lèvres du jeune homme, il ajoute :
— Oh! l'habile el profonde invenlion (|ue celle de ce rèvc!... comme il prépare l'événemenl el le rendra vraisemblable ! . . . Tout va bien î Et pourtant, autrefois, je l'aimais, je l'adorais vraiment, ce frère aine... Oui, mais l'exemple! l'exemple !
Et, lançant au duc un regard effrayant :
— Ah ! tu me demandes pourquoi mon amour fraternel s'esl changé en haine fratricide? Peutêtre je devrai le la dire un jour, la cause de ce changement, ô mon père! et, à cette révélation, tu tomberas foudroyé à mes pieds !
A l'appel de la sonnette, un domestique est entré.
Le duc lui dit :
— Mon filsOttavio esl-il chez lui?
— M. le marquis se promène dans le jardin, attendant le lever de madame la duchesse, monseigneur.
— Allez prier mon fils de se rendre ici à l'instant.
Le domestique sort, et le duc, revenant joyeux près de Felippe :
— Ah ! mon enfant ! quel beau jour que celui-ci ! Mais qu'as-tu? ta figure, tout à l'heure épanouie, est redevenue triste, abattue?
— Hélas ! maintenant, je tremble à la pensée
(le celle réconciliation qui nieltail le ciel dans le cœur.
— Pourquoi Irembler?
— Si Oltavio se doutail que je l'ai entendu parler cette nuit !
— Est-ce que l'on a jamais conscience ou souvenir de ce que l'on a dit en rêve, mon enfant? Et si Oltavio, par impossible, se rappelait ce rêve, que l'importe?
— Il croirait, hélas ! ce qui n'est que trop vrai...
— Achève.
— Il croirait que je reviens à lui, parce que, celle nuit, j'ai surpris par hasard son funeste secret.
Puis l'exécrable fourbe ajoute, semblant de nouveau frissonner à se souvenir :
— J'ai rendu à mon frère la vie si à charge, si insupportable, qu'un moment il a pu songer au suicide. Grand Dieu ! Toujours celle horrible pensée me revient malgré moi ; elle m'obsède comme un remords et je tremble qu'OUavio, me voyant revenirà lui, ne me soupçonne d'avoir surpris le secret de son chagrin.. Ah ! si mon frère concevait ces soupçons, je mourrais do honte et de douleur !,,,
— Rassure-toi, mon enfant; je puis rendre
Irès-pIausible aux yeux d'Otlavio ton désir de réconcilialion ; je ne m'écarterai en rien de la vérité en lui disant qu'instruit par Bartoloméo de ce qui s'est passé hier entre vous deux, je l'ai adressé ce matin des reproches dont tu as senti la gravité, la justesse, et que, regrettant ton emportement, tuas voulu... Mais, — dit le duc s"inlerrompant 'a l'aspect d'Ottavio, qui entre dans le cabinet, — voici Ion frère.
OUavio se rendait, en effet, aux ordres de son père, et, la présence de Felippe lui rappelant les douloureux événements de la veille, il soupira.
Sa loyale et cliarniantc figure s'atlrisla profondément, et, de crainte de rencontrer le regard hostile de son frère, il ne tourna pas les yeux vers lui, et, «'adressant au duc délia Sorga :
— Vous m'avez fait appeler, mon père?
— Oui, mon ami, et voici à quel sujet : jai su par Bartoloméo qu'hier au soir, ton frère...
— De grâce ! que tout ceci soit oublié ! — s'empresse de répondre OItavio. — Felippe, après tout, n'avait pas tort; il dormait de son premier sommeil. Bartoloméo Ta réveillé en passant par sa chambre, afin de m'apporter mon verre de limonade ; mon frère, ainsi éveillé en sursaut, s'est impatienté, s'est emporté ; rien de plus concevable ; aussi, mon père, je vous le répète, ne parlons plus de cet enfantillage.
— Cher et bon Ollavio , avec quelle touchante générosité il dissimule le nouveau chagrin que je lui ai causé, tandis que, hélas! le chagrin avait comblé la mesure de ses souffrances ! — dit tout bas Felippe au duc, afin d'expliquer ainsi, et d'une façon d'ailleurs trèsvraisemblable, la contradiction existant entre l'indulgence d'Otlavio pour un fait qu'il qualifiait d'enfantillage , et les paroles désespérées que son frère prétendait avoir surprises pendant la nuit.
Le duc della Sorga fut dupe — et il devait l'être — de celte nouvelle fourberie de Felippe.
Et, touché des paroles de celui-ci, il reprit avec expansion et incapable de conlenir plus longtemps sa joie :
— Oitavio, embrasse ton frère!
DK li'OREILLER. 61
— Oli ! de loiit cœur ! — dit vivement ûttavio.
3Iais, craignant de se faire repousser, ainsi qu'il l'avait été tant de fois par Felippe, il ajoute :
— Oui, de tout cœur... si mon frère y consent.
Pour toute réponse, Felippe se jette au cou d'Ollavio, en murmurant d'une voix étouffée :
— Pardon, oh ! pardon, mon frère, de tous les chagrins que je t'ai causés depuis si longtemps ! Je t'aime autant et plus qu'autrefois peut-être ; car à ma tendresse se joint le désir de te faire oublier le passé.
— Qu'cntends-je? — s'écrie Ottavio serrant avec ravissement Felippe dans ses bras. 0 mon frère ! je te retrouve , je...
Les larmes étouffent la voix dOttavio , et, dans son effusion fraternelle, il étreint Felippe sur sa poitrine.
— J'ai sur le cœur un aveu qui m'oppresse, et de ce poids je veux m'alléger , — dit Felippe en répondant aux caresses d'Ottavio; cet aveu, écoulez-le, mon père, écoute-le, mon frère, et vous saurez le triste secret du changement qui s'est opéré en moi , et qui vous rendait, qui me rendait moi-même si malheureux: car il est si
affreux de croire que ceux que nous chérissons . rougissent de nous !
— Rougir de toi ! — reprend le duc délia Sorga, délicieusement ému de la réconciliation de ses enfants. — Qui donc, grand Dieu! pouvais-tu, je ne dirai pas accuser, mais seulement soupçonner de rougir de toi, pauvre enfant ?
— Ce n'est ni ma mère, ni mon père , ni moi, je l'espère, que tu accuses de cela, mon cher Felippe? — ajoute Ottavio non moins surpris que son père.— Jamais , j'en appelle à ta mémoire, jamais nous ne t'avons donné même le prétexte de nous adresser un pareil reproche, grand Dieu !
— Il doit, en effet , vous paraître injuste, à mon père et à toi ; cependant au risque de vous blesser , je serai sincère. Oui , depuis longtemps, je voyais ou plutôt je croyais... que, de môme qu'ils s'enorgueillissaient de la beauté, Ottavio, nos parents rougissaient de ma' laideur et de ma difformité.
— Nous!... — s'écrie le duc délia Sorga, — nous qui, au contraire, te témoignions plutôt une sorte de préférence, mou ami, parce que lu nous semblais mériter un redoublement d'intérêt !
— Ah ! Felippe, reprend Ottavio avec l'ac-
DE l'oreiller. 65
cent de la plus tendre compassion, si j'avais pu conserver le plus léger ressentiment contre toi, combien je me le reprocherais à cette heure ! Ah ! que tu as dû souffrir de cette funeste croyance! Elle était fausse ; rien au monde ne la motivait; mais enfin elle existait dans ton esprit; elle te désolait; elle devait, en effet, te navrer. Pauvre cher frère ! sois donc , au nom des chagrins que tu endurais toi-même, mille fois pardonné de ceux que j'ai endurés !
— Je comprends tout maintenant! — s'écrie le duc délia Sorga non moins dupe et non moins apitoyé qu'Ottavio à l'endroit de la prétendue cause du changement survenu dans le caractère et dans les sentiments de Felippe.
Et il ajoute, s'adressanl à cet exécrable fourbe :
— Oui, je comprends tout maintenant, pauvre enfant! persuadé que nous rougissions de toi, tandis que nous étions fiers d'Ottavio...
— J'en suis peu à peu venu à envier, à maudire les brillants avantages dont mon frère est doué, et dont moi-même j'étais jadis si orgueilleux, cher Ottavio, — reprend Felippe avec un sourire touchant. — Tu te le rappelles , tu étais mon amour-propre , ma fierté; je n'en pouvais avoir d'autre ; je m'enorgueillissais en toi : il en sera désormais toujours ainsi. J'ai honte et
ni LES SECRFTS
regret de mon absurde et coupable erreur; mais (u l'as dit, cher et bon Ottavio, que les chagrins dont j'ai été pour toi le sujet me soient pardonnés au nom de ceux que j'ai endurés ! Oui, je mérite la pitié, car j'ai bien souffert, va ! Si tu savais, vois-tu, l'amertume de cette pensée incessante, que, déjà si à plaindre d'être aux yeux des étrangers un objet de répulsion, je devenais pour ma famille une gêne, un embarras parce qu'elle redoutait le ridicule de se montrer en public avec un avorton contrefait!
— Esl-il possible qne ton esprit se soit égaré jusqu'à nous méconnaître à ce point? — reprend le duc délia Sorga ; — car enfin rieu au monde ne justifiait une pareille appréhension de ta part ; peux-tu citer un fait, un seul qui la rende vraisemblable?
— Cependant, mon père... Mais, non, pardon , oublions ce funeste passé.
— Parle, Felippe, je t'en conjure, ne nous cache rien , ni à ton frère ni à moi.
— Eh bien, depuis longtemps, vous sortiez seuls sans m'emaener avec vous, et hier encore. . .
— Mais, mon frère, — dit vivement Ottavio, — tu nous as...
— Laisse-le achever, — reprend le duc délia Sorga interrompant Ottavio.
DE l'oreiller. 65
Puis, s'adressant à Felippe :
— Tu disais, mon enfant, qu'hier encore?...
— Vous êtes ailés à cette soirée donnée par le propriétaire de l'iiôtel ; je suis resté seul ici.
iMais, s'empressanl de répondre à robjeclion que le duc délia Sorga allait lui faire, Felippe ajoute :
— De grâce, mon père, ne croyez pas que ce soit un reproche de ma part! Non, non, puisque j'ai refusé cette fois, ainsi que tant d'autres fois de vous accompagner; mais ce refus m'était dicté par cette douloureuse conviction que vous me proposiez à contre-coeur de venir avec vous, craignant, si j'acceptais, d'avoir à faire à des étrangers l'exhibition de ma ridicule et triste personne...
— Ah ! mon fils ! mon fils !
— Ces craintes étaient, de ma part, absurdes, insensées, je le reconnais maintenant, mon père; mais vous comprenez que, sous leur préoccupation continuelle, mon caractère a dû s'aigrir, devenir taciturne, morose, atrabilaire, irritable; je me repliais sur moi-même, je recherchais la solitude, persuadé que j'étais devenu pour vous un objet de répulsion; mon attachement pour Ottavio était non pas détruit... puisqu'il renaît aussi vif que par le passé... mais,
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comprimé par la jalousie qu'il m'inspirait, lui dont vous étiez, donl vous deviez être si fiers, tandis que moi... Mais c'en est assez, c'en est trop sur ce sujet, mon père. Telle est la cause de ce changement dont tout à l'heure, avant la venue d'Otlavio, vous me demandiez l'explication avec tant d'indulgence et de sollicitude, faisant appel à la tendresse que je ressentais autrefois pour mon frère. Votre appel a été, grâce au ciel, entendu; vous m"avez donné, je le répète, conscience et remords de la peine dont j'affligeais ceux qui ont pour moi tant d'affection; j'ai reconnu, je reconnais ma funeste erreur. Mon affection pour toi, cher et bon Otlavio, est redevenue ce qu'elle était; la paix et le bonheur sont rentrés dans mon cœur, et, comme autrefois, je le dis, je le sens, je ne puis avoir qu'un ami au monde... mon frère! — ajoute Felippe se jetant de nouveau dans les bras d'Oltavio.
Celui-ci répond avec délices aux étreintes de ce monstre, et s'écrie en levant au ciel ses yeux baignés de larmes :
— Soyez béni, mon Dieu ! soyez béni : vous me rendez mon frère !
— Tu le hâtes trop de bénir le ciel, ô naïf Ottavio, ceci n'est que le premier acte de la
DE l'oreiller. G7
comédie... attends le second, — pensait Felippe en embrassant son frère, au moment où la duchesse délia Sorga entrait cliez son mari.
La duchesse délia Sorga, à l'aspect de ses deux enfaiils enlacés dans les bras l'un de l'autre, s'arrête nn iiislant, frappée de surprise; sa figure, si souvent impassible comme un masque de marbre, révèle l'expression d'un bonheur indicible.
Cette épouse infâme chérissait ses enfants autant que les chérissait son époux fratricide.
Chez elle, la perversité des mœurs n'avait pu dénaturer le sentiment maternel; sentiment divin, souvent il demeure immaculé au milieu
des souillures, comme le diamant dans la fange.
Madame délia Sorga aimait ses fils à l'égal l'un de l'autre; Felippe lui inspirait une touchante compassion, et Ollavio flattait son orgueil de mère par sa beauté, par ses qualités charmantes, et surtout par son pieux respect pour les vertus qu'il adorait en elle.
Il ne faut pas s'y tromper : les âmes profondément corrompues et endurcies se plaisent surtout, par un détestable raffinement de dépravation, à imposer à tous, grâce à l'hypocrisie, l'estime, la déférence.
Cette vénération usurpée est le sel de leurs débordements; elle leur donne une saveur plus piquante; tandis que les âmes moins perverses, quoique coupables, sont, au contraire, incessamment torlurées par les témoignages d'une considération dont elles se sentent indignes ; elles y voient une sorte dironiesanglanle qui, à chaque instant, leur rappelle les vices ou les crimes qu'elles voudraient oublier.
La duchesse della Sorga , aussi dépravée qu'endurcie, jouissant donc, avec une délectation diabolique, de sa renommée de femme austère et pieuse, se confiant néanmoins parfois (ainsi que la veille, au sujet de M. de Luxeuil) dans la
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léméi'ilé même de sa conduite, parce que, étant véritablement incroyable chez une personne de son rang, posée comme elle avait su se poser, cette conduite paraissait invraisemblable, à ce point, que sa révélation devait être taxée de la plus absurde des calomnies ; — madame délia Sorga se complaisait donc dans son secret et sardonique dédain pour les sots, convaincus de ses vertus ; mais le respect passionné qu'elle inspirait à Oltavio la charmait, non parce qu'il était sa dupe, ainsi que le vulgaire, mais parce qu'elle voyait dans cette vénération filiale la cause dominante de l'idolâtrie d'Ottavio pour elle.
Madame délia Sorga éprouva donc la plus douce surprise, en voyant enlacés dans les bras l'un de l'autre, ses deux enfants, dont elle pleurait depuis si longtemps les discords.
Le duc, remarquant l'étonnement et la joie de sa femme, lui dit :
— Béatrice, vous partagerez mon bonheur : nos deux fils sont pour toujours réconciliés.
— Ah ! ma mère, nous n'étions pas désunis, — reprend Ottavio conservant l'un de ses bras sur l'épaule de son frère, qu'il contemple avec ivresse. — Une fâcheuse erreur , dont il est inutile de le parler, puisqu'elle est pour toujours dissipée, avait jelé une froideur apparente entre
nous ; mais, au fond du cœur, Felippe m'aimait autant que par le passé. N'est-ce pas, frère?
— Hélas ! mon Ollavio, le souvenir de cet attachement était la seule consolation de mes chagrins.
— Chers enfants, — dit la duchesse, — vous me faites oublier en un instant bien des jours d'affliction. Dieu, dans sa miséricorde, aura écouté mes ferventes prières, où j'exhalais la douleur que me causait votre désunion.
— Le Seigneur devait exaucer vos vœux, Béatrice, — reprit gravement le duc: — — jamais âme plus pieuse que la vôtre ne s'est élevée vers le ciel !
— Oh ! mère chérie ! tu es sainte et bénie pour tes vertus entre toutes les mères! — s'écrie Ottavio avec ravissement, en baisant les mains de la duchesse. — Oui, Dieu a exaucé (es prières! elles m'ont rendu rafifection de Felippe ; tu m'auras donné deux fois mon frère.
— Quel cœur adorable que celui d"Otlavio ! Et penser que ce cœur est à moi, à moi tout entier ! Ah ! je suis une heureuse mère ! — se disait la duchesse délia Sorga, lorsqu'un domestique entra, portant une lettre sur un petit plateau dargent, qu'il présenta à sa maîtresse; puis:
DE L'oREIIiLER, 73
— Madame la duchesse, dit-il, on attend la réponse à cette lettre, de la part de madame la l)rincesse Orsini.
— C'est bien ; que l'on attende, — répond la duchesse délia Sorga au serviteur.
Il sort, et elle décacheté l'enveloppe du billet, dont elle prend lecture.
Le duc s'assoit, fait signe à ses deux fils de se placer à ses côtés, prend leurs mains dans les siennes, et les regarde silencieusement tour à tour avec une expression d'ineffable félicité.
Ottavio comprend la signification des regards de son père, et lui jette l'un de ses bras autour du cou; Felippe imite son frère, et M. délia Sorga serre passionnément ses deux enfants contre sa poitrine, lorsque sa femme, ayant achevé de lire la lettre, lui dit :
— Mon ami, la princesse Orsini me rappelle la promesse que nous lui avons faite d'accepter des places dans sa loge, l'un des jours de cette semaine , et elle nous propose devenir nous prendre ce soir pour aller à l'Opéra , espérant que cette fois, — ajoute-t-elle, — nous ne la priverons pas du plaisir qu'elle attend de cette soirée.
— Cette invitation vient mal à propos ; j'aurais désiré passer la soirée en famille, — dit le duc; —cependant voilà déjà deux fois que nous
Ti LES SECRETS
manquons de parole à la princesse; et nous ne saurions, sans grave inconvenance, y manquer de nouveau.
— D'autant plus, ma mère, que madame la princesse Orsini est une des personnes qui vous honorent le plus et vous apprécient le mieux, témoin ce noble portrait de vous, écrit par elle et inséré dans le Livre de Beauté, que publie à Londres lady Blessington.
— Je te soupçonne fort, Ottavio, d'être complice de cette chère princesse et de l'avoir un peu aidée à broyer les couleurs de ce portrait, beaucoup trop flatté pour être ressemblant. Je suis une femme chrétienne, et rien de plus, mon enfant... , — répond la duchesse. — Néanmoins, ainsi que ton père l'a fait observer, nous avons déjà manqué deux fois de parole à la princesse au sujet dune invitation pareille à celle d'aujourd'hui ; je pense donc, comme lui, qu'y manquer de nouveau serait plus qu'impoli; mais, ainsi que lui, je regrette beaucoup de ne pouvoir passer en famille la soirée de ce jour si heureux pour nous tous.
— Puisqu'il le faut, — dit le duc, — nous irons donc à TOpéra.
— Ottavio, — reprend la duchesse, — veuxtu répondre à la princesse que nous l'attendrons
DE l'okkiller. 75
ce soir, à huit heures, puisqu'elle veut bien se donner la peine de venir nous chercher?
— Mon père, — dit Ollavio, — me permettrez-vous d'écrire celle lettre sur votre bureau?
— 'Oui, mon enfant.
Pendant que son frère s'assied devant le bureau, Felippe, rêveur, se disait :
— La reconciliation, premier acte de ma comédie, a très bien réussi ; songeons au second : la rupture ; il faut qu'elle remette les choses en pire état qu'elles n'étaient hier au soir, entre mon frère et moi, lors de cette scène violente qui, j'en ai persuadé mon père, a motivé le prétendu rêve d'Oltavio; mais quel prétexte trouver à cette rupture soudaine après une réconciliation si tendre? C'est diflicile... Cherchons... Oh! je trouverai! j'ai bien trouvé l'invention de ce rêve... ce rêve, sur lequel reposent désormais toutes mes espérances... Cherchons...
— Béatrice, — dit le duc à sa femme, — nous pourrons ce soir, en sortant pour aller à l'Opéra, déposer nos cartes chez M. et madame Wolfrang.
— Oui, mon ami.
— Madame Wolfrang encore une de mes corn-
76 LES SIXRKTS
plices en admiration pour vous, ma mère, — dit Ollavio s'inlerrompant d'écrire sa réponse à la princesse. — Avec quelle gracieuse déférence elle vous a reçue ! Oh ! elle a fait en cela tout de suite ma conquête.
Et, s'adressant à Felippe, pensif et absorbé :
— Toi aussi, cher Felippe, tu as eu part, quoique absent, au charmant accueil que nous a fait cette aimable madame Wolfrang.
— Moi! vraiment? — reprend Felippe sortant de sa rêverie à la voix de son frère; — et comment cela, cher Oltavio?
, — Mon père l'ayant excusé auprès d'elle de n'être pas venu à la soirée, parce que tu souffrais d'une migraine, madame Wolfrang a répondu qu'en ce cas elle regrettait d'autant plus ton absence, et que le charme de la voix de mademoiselle Antonine Jourdan t'aurait guéri.
— C'était fort aimable; mais je préfère devoir ma guérison à notre tendresse, bon Oltavio, — répond Felippe.
El, retombant dans sa rêverie, il se dit :
— Il me faut absolument un prétexte, et je ne trouve rien... Cherchons encore.
— 3Ion enfant, ne prononçons pas même le nom de celle chanteuse dont tu parles, — dit avec un accent de mépris cl de dégoût la du-
DE l'oreiller. 77
cliessc à son fils, qui conlinuait d'écrire. — Je rougis en songeant que je me suis assise à côté (le celle indigne créature, que ce jeune soldat a écrasée sous une accusation infâme. Ah ! pourquoi faut-il, et sans cesse je le répète avec l'énergi(iue indignation d'une âme honnête, pourquoi faut-il que tant de vices houleux échappent à la vindicte humaine ! Pourquoi la loi n'infligerait-elle pas une flétrissure publique aux perverties de celle espèce? Pourquoi pas le pilori pour elles?
— Ah ! chère mère !
— Mon enfant, l'impunité du vice est la source exécrable de la corruption des mœurs; songe à cela, cl mes paroles ne te sembleront pas trop sévères !
— Vous avez, ma mère, plus que personne, le droit de vous montrer sans pitié pour le vice; mais, hélas! qui aurait cru cette demoiselle coupable? Elle semblait si loyale, si candide !
— Celle hypocrisie aggrave encore l'infamie de cette misérable; elle mériterait une double flétrissure, — répond la duchesse à son fils.
Celui-ci continue d'écrire, tandis que le duc, s"adressanl à sa femme :
— Puisqu'il s'agit de cette soirée, ne trouvezvous pas, Béatrice, vous, si excellent juge en
musique, que le talent de M. Wolfrang est peutêtre encore plus extraordinaire que celui de sa femme? J'ai entendu les plus célèbres ténors de la Fenice et de la Scala, et, malgré la perfection de leur chant, ils ne me semblent pas même approcher du talent de M. Wolfrang.
A ces mots qui ravivaient en elle l'impression profonde que lui avait causée Wolfrang et dont elle sentait, depuis la veille, avec un mélange de surprise et d'angoisse, l'influence s'accroître, la duchesse répond d'un ton de parfaite indifférence avoisinant le dédain :
— Je suis, mon ami, d'un avis complètement opposé au vôtre à l'égard de ce que vous voulez bien appeler le talent de M. Wolfrang. Ce... monsieur... a certainement de la voix, mais il manque absolument de méthode et de goût ; ses chevrotements, lorsqu'il attaqueles notes élevées, sont de l'effet le plus ridicule, d'autant plus ridicule, que ce... monsieur... croit atteindre ainsi le sublime de l'expression. C'est un beau chanteur de carrefour, très-vulgaire et surtout trèsoutrecuidant ; rien de plus.
— Ce jugement me semble bien cruel, chère mère, — dit en souriant Ottavio, qui s'occupait alors de cacheter la lettre qu'il avait écrite, et tenait le bâton de cire approché d'une bougie
DE l'oreiller. 79
qu'il venait d'allumer. — M. Wolfraiig un chanteur vulgaire et outrecuidant! Qu'en pensez-vous, mon père ?
— Je m'incline devant le jugement de ta mère, meilleur juge que nous en musique, mou ami; mais, quant à la vulgarité de la personne de M. Wolfrang, je proteste, — dit le duc délia Sorga souriant à son tour. — J'ai rarement rencontré d'hommes de meilleure compagnie; j'ignore quelle est sa naissance; mais, certes, les plus hautes aristocraties pourraient le réclamer pour un des leurs.
— Et les sportmen, pour l'un des leurs aussi, et les grands artistes, pour l'un des leurs. Pardon si je me trouve ainsi en contradiction avec vous, chère mère, — ajouta gaiement Ottavio ; —sans compter la science flnancière de M. Wolfrang; car mon nouvel ami, M. Borel, médisait que cet homme universel traitait les questions de crédit comme un banquier consommé. El, à propos du jeune Borel, il faudra que je te le présente, Felippe, — dit Ottavio.
Mais, remarquant l'attitude rêveuse et le silence prolongé de son frère, il ajoute assez surpris :
— Qu'as-tu donc ? Tu semblés pensif, Felippe !
— C'est vrai, je pense au présenl et à Taveiiir ; je suis si heureux, si heureux! Ne t'occupe pas (le moi, bon Ottavio; l'état où je suis est délicieux. Il me semble que j'entends battre mon cœur de bonheur, — répond le fourbe.
Et, retombant dans ses noires pensées, il se dit :
— Mais ce prétexte, ce prétexte ! Et rien encore ! Oh! je trouverai, il le faut!
La duchesse, à chacune des louanges accordées par son fils et par son mari à Wolfrang, avait ressenti un coup profond, qui, si cela peut se dire, enfonçait plus avant et plus douloureusement encore dans son âme une passion dont elle sentait l'inanité, ne doutant pas de l'amour de Wolfrang pour Sylvia, et ne pouvant espérer, à son âge, et malgré la beauté qu'elle conservait, de se voir préférer à cette adorable jeune femme, qu'elle abhorrait.
Cependant, regardant, non sans raison, comme une maladresse, l'exagération de ses critiques au sujet de Wolfrang, madame délia Sorga reprit avec un demi-sourire, s'adressant à son mari ;
— Je m'incline à mon tour, mon ami, devant votre jugement et celui de mon fils, en ce qui touche les excellentes manières et l'esprit si re-
DE l'oreiller. . 81
marquable, dites-vous, do M. Wolfrang; vous êtes, à cet égard, meilleurs juges que moi; d'ailleurs, j'ai accordé peu d'attention à la personne de ce monsieur et ù ses paroles, reconnaissant cependant très-volontiers qu'il nous a fait en homme bien élevé les honneurs du salon de sa charmante femme. Oh! quant à celle-ci, nous sommes d'accord : non-seulement c'est une musicienne de premier ordre, et je maintiens que son talent est mille fois supérieur à celui de M. Wolfrang, mais il est impossible d'être plus jolie, de montrer plus de tact et de mesure, plus de bonne grâce et de bon goût; aussi, mon ami, ce que vous disiez du mari de celte jeune femme, moi... je le dirai d'elle : j'ignore à quelle classe de la société elle appartient; mais, à en juger d'après ses dehors, elle est certainement née grande dame, et très-grande dame.
Ces éloges de Sylvia, qu'elle exécrait comme une rivale préférée, brûlaient les lèvres de la duchesse délia Sorga ; mais telles étaient l'astuce et la dissimulation de cette mégère, qu'elle sut donner à son accent, à sa physionomie, une expression si vraie de sincérité, qu'Ottavio, quittant le bureau où il venait d'écrire l'adresse de la lettre à la princesse Orsini, et sonnant
82 LKS SECRETS
ensuite un domestique, dit à sa mère en lui baisant la main :
— Ali ! ma mère, vous êtes l'image de la justice : inexorable pour le mal, accordant au bien les éloges qu'il mérite. Tout à l'beure vous avez flétri la conduite de cette malheureuse demoiselle, et maintenant, ma mère, vous rendez hommage à cette charmante madame Wolfrang ! Combien elle serait fière de vous entendre !
Un domestique étant entré, répondant à l'appel de la sonnette, Ottavio lui remet le billet qu'il a écrit.
— Voici la réponse à la lettre de madame la princesse Orsini, dit-il.
Le domestique sort, et la duchesse dit à son mari :
— Mais, j'y songe, mon ami, la princesse n'a que deux places à nous offrir dans sa loge...
— Sans doute, puisque le prince et elle occupent les deux autres places.
— Et Ottavio ? car je ne parle pas de Felippe : noire cher sauvage a le monde et le théâtre en aversion. Nous ne pouvons donc espérer qu'il nous accompagne ce soir à l'Opéra. Eh bien, — ajoute la duchesse après un moment de réflexion, — Ottavio prendra une stalle d'orchestre.
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— Merci, ma mère, — se dit Felippe tressaillant d'une joie sinistre aux paroles de la duchesse ; — grâce à vous, le second acte de la comédie égalera le premier... le motif de la rupture est trouvé; merci, oh! merci... ma mère !
Le duc délia Sorga avait vivement regretté que sa femme, ignorant, d'ailleurs, le prétexte imaginé par Felippe pour expliquer le changement survenu dans ses sentiments à l'égard de son frère, eût, à bien dire, exclu de prime abord Felippe de cette partie de plaisir, sans lui demander s'il lui convenait d'accompagner sa famille au théâtre.
Le duc craignait que la susceptibilité prétendue de Felippe, à peine calmée, ne s'irritât peut-être derechef; il pouvait trouver dans la
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proposition de sa mère un nouveau motif de croire que ses parents rougissaient de lui.
Oltavio, plein d'une foi candide dans la sincérité du retour de tendresse de son frère, ne le soupçonna même pas d'être blessé de l'espèce d'exclusion dont il était l'objet.
N'avait-il pas, un moment auparavant, reconnu, avoué, la cruelle absurdité de cette croyance que, craignant de partager le ridicule qui s'attachait à sa difformité, sa famille le laissait à l'écart?
Aussi, obéissant au premier mouvement de son affectueux naturel, Ottavio répondit à la duchesse, qui venait de lui proposer de prendre une stalle d'orchestre à l'Opéra :
— Vous m'excuserez, manière, je n'aurai pas le plaisir de vous accompagner à l'Opéra.
— Pourquoi cela, cher enfant?
— J'ai disposé de ma soirée.
— Quel sera donc son emploi?
— 0ht un emploi délicieux! je n'aurai jamais passé de soirée plus douce, plus charmante.
— Je ne te comprends pas.
— Je reste ici.
Puis, faisant un pas vers son frère, dont il prend la main, Ottavio ajoute :
DE l'oreiller. 87
— Et lui donc, ce cher sauvage! est-ce que je le laisserai seul désormais? est-ce qu'à l'avenir je ne partagerai pas sa solitude, si elle lui plait?
— Bien, bien, cher enfant, — dit le duc espérant voir atténuée par celte offre cordiale la fâcheuse impression que pouvait ressentir Felippe.
Et il ajoute en souriant :
— Plus heureux que nous, vous passerez seuls ensemble celte douce soirée de réconciliation.
— Mais nous sortirons de l'Opéra avant la fin du spectacle, afin de venir plus tôt vous rejoindre, — dit la duchesse, — et nous achèverons celle journée en famille.
Depuis le commencement de cet entrelien, les traits de Felippe (Il venait, grâce à sa mère, disait-il, de trouver le prétexte de rupture vainement cherché par lui jusqu'alors ) s'étaient soudain transfigurés; sa physionomie, habituellement sardonique et méchante, qui donnait à sa laideur un caractère repoussant, avait d'abord fait place à une expression d'une douceur touchante; mais, actuellement assombrie, elle révèle une sorte de contrainle pénible, que le duc seul remarque avec une angoisse croissante,
tandis qu'Ollavio reprend gaiement, en faisant allusion aux dernières paroles de la duchesse :
— Oui, revenez bien vile près de nous, ma mère; mais, quelle que soit Iheure de votre retour, vous nous trouverez, noire cher sauvage et moi, cœur contre cœur. N'est-ce pas, Felippe?
— Tu es trop bon, mon frère, — répond Felippe avec une nuance de sécheresse; — je ne veux pas te priver du plaisir d'aller à l'Opéra.
— Un plaisir que tu ne partages pas, est-ce que c'est un plaisir?
— C'est trop aimable de la part; mais, je t'en prie, va au spectacle.
— Y songes-tu, mon Felippe? Nous sommes redevenus les deux bons frères d'autrefois, et je te laisserais seul au logis î
— Qu'importe? — répond avec amertume Felippe; — j'ai l'habitude d'être seul.
— El c est justement de cette vilaine habitude que je veux maintenant te guérir ; et je l'en guérirai, cher et bien-aimé sauvage, — continue Oltavio, tandis que le duc se dit :
— Ah ! mes craintes ne sont que trop justifiées : Béatrice, sans le savoir, vient de rouvrir une plaie à peine cicatrisée; ce malheureux en-
DK l'oreiller. S'J
fanl va de nouveau penser que nous rougissons de lui.
— Mon ami, — reprend à demi-voix la duchesse s"adressaiil à son mari, et commençant à s'apercevoir de l'assombrissement des traits de son second fils, — ne vous semble-t-il pas que Felippe est tout à coup redevenu maussade et chagrin ?
— Je faisais la même observation que vous,
— répond aussi à demi-voix le duc délia Sorga.
— Il est bien regrettable que vous n'ayez pas aussi proposé à Felippe de nous accompagner à l'Opéra.
— Luiî... Mais il eût refusé; vous connaissez son caractère.
— Oui ; mais, dans les circonstances présentes, celte proposition était d'une extrême importance.
• Pourquoi donc cela, mon ami?
— Je vous le dirai tout à l'iieure. Écoulons nos enfants, — répond le duc délia Sorga.
Car, pendant ces quelques mois échangés entre lui et sa femme, Felippe avait ainsi poursuivi :
— Je te suis reconnaissant, Ottavio, de ton désir de nili guérir de mes goûts solilairtîs; m;iis, décidément, je le reconnais, je suis de ceux-là
00 MîS SECRETS
qui sont nés pour vivre seuls; je ne puis plus, ainsi que je l'espérais, m'abuser ià-dessus.
— Que veux-tu dire? — reprend Oltavio.
El, regardant plus attentivement son frère, il
s'aperçoit enfin de l'altération de ses traits. Puis il ajoute, très-surpris.
— Tu parais soucieux, attristé, mon frère; et il n'y a qu'un instant ta figure était souriante, heureuse; d'où vient ce changement soudain?
— Tu te trompes, il n'y a rien de changé en moi.
— Felippe, ne me dis pas cela, je m'aperçois bien que...
— Encore une fois tu te trompes, et, d'ailleurs, fais-moi grâce de tes remarques sur ma figure : elle est peu agréable à contempler; cette privation ne te coûtera guère, — répond Felippe d"un ton brusque et sardonique.
Ottavio, dont la surprise fait place à une sorte de stupeur douloureuse, reprend d'une voix pleine d'anxiété :
— Mon frère, t'aurais-je contrarié, blessé sans le vouloir?
— Pas le moins du monde.
— En ce cas, pourquoi nie parler d'un air pres(|ue fâché, Felippe?
DE l'oretlïiEr. 91
— Je parle comme il me convient de parler.
Un moment de silence succède à cette réponse de Felippe.
Le duc, pendant l'entretien des deux frères, a en quelques mots instruit sa femme des causes de Tappréhension dont il est tourmenté; la duchesse alors comprend et regrette swi imprudence involontaire.
Ottavio s'est un moment recueilli.
Puis, d'une voix émue, s'adressant à Felippe :
— Écoule-moi, mon frère; lu en es convenu tout à l'heure : une funeste erreur avait, hélas î malgré notre sincère affection, amené le refroidissement dont nous souffrions tous deux depuis longtemps; un pareil malheur ne saurait plus se renouveler entre nous; nous avons maintenant trop de confiance l'un en l'autre pour qu'un malentendu puisse exister entre nous. Expliquemoi donc franchement en quoi j'ai pu te blesser, ce qui me semble impossible, car jamais je n'ai ressenti pour toi plus de tendresse qu'en ce moment, cher Felippe ; je t'en conjure, expliqueloi; je te répondrai avec la même sincérité. Ah ! mon frère, je l'en prie, je l'en supplie à mains jointes, plus de malentendu entre nous !
— Oh ! il n'y a pas de malentendu possible,
92 LES SECRF.TS
— répond amèrement Felippe; — j'ai entendu Irès-biçn, et trop bien entendu.
— Que veux-tu dire?— demande le duc avec une angoisse croissante, ne doutant plus de la justesse de ses prévisions, mais voulant, dans Tespoir de la combattre et d'en triompher, obliger son (ils à exprimer sa pensée secrète; — qu'as-tu entendu, mon enfant ?
— Rien, rien, — réplique Felippe d'un ton sardonique; — je serai probablement devenu sourd. Pourquoi non? Celte inflrmilé me manquait.
— Mon ami, cette réponse n'estpas sérieuse,
— dit à son tour la duchesse non moins aftligée que son mari, et voulant, comme lui et pour les mêmes motifs, amener Felippe à un aveu sincère.
— Sois donc franc. Tu réponds à ton frère que lu n'as que trop bien entendu. Il a donc été prononcé quelque chose dont tu es blessé?
— Je n'ai pas le droit d'être blessé; je mérite ce qui m'arrive; j"étais fou, la raison me revient, voilà tout.
— Tu n'as pas, dis-lu, le droit d'être blessé,
— reprend la duchesse avec une insistance pleine de mansuétude; — à quoi ces paroles font-elles allusion?
— Aux vôtres.
— Aux miennes? (|ue signifie...?
DE l'orhillkr. 93
— Vous avez, ma mère, peu do mémoire.
— Mon enfant, je t'en adjure! réponds-moi sans contrainte et clairement. Prélends-tu que que quelques mots do moi causent Ion chagrin?
— Vous ne me chagrinez nullement, ma mère; vous me rappelez à la réalilé; elle vaut mieux, si cruelle qu'elle soit, que l'illusion.
— La réalilé! l'illusion! — répèle la duchesse délia Sorga ; — ce sont là des énigmes !
— Quoi! — s'écrie Felippe feignant d'être incapable de se contenir plus longtemps ; — quoi ! ma mère, vous nierez vos propres paroles !
— Et qu'ai-je donc dit ?
— Vous avez dit... Mais non! — .ijoule l'exécrable fourbe semblant vouloir dominer ses ressentiments et faisant un pas vers la porte. — La leçon me profitera. Je viens d'apprendre à ne plus jamais prendre la vérité pour une erreur, et un moment j'ai été dupe de cette méprise, pauvre niais que je suis !
— Felippe! expliquez-vous; je le veux!
— s'écrie impérieusement la duchesse délia Sorga.
Puis, changeant d'accent :
— Non, je t'en prie, je t'en adjure, Felippe, mets un terme à nos angoisses; vois combien
î>4 LKS SECRETS
ton père el Ion frère, si heureux loulà Ihcuro, ainsi que moi, sont allrislés. Explique-loi franchement, et tout s'éclaircira.Tu m'as accusée la première. Voyons, achève; cile-moi une seule de ces paroles blessantes auxquelles tu fais allusion.
— Vous le voulez ?
— Je t'en supplie.
— Soit; el, puisqu'il vous plaît sans doute de jouir de la cruelle humiliation que vous m'avez infligée, ma mère, soyez satisfaite...
— Voilà ce que je prévoyais ! — s"écrie le duc délia Sorga. — Comment! malheureux enfant, tu peux supposer... ?
— De grâce, mon ami , ne l'interromps pas, — dit la duchesse à son mari.
Et, s'adressant à son fils :
— Quelle humiliation l'ai-je infligée?
— Tout à l'heure, lorsqu'il s'est agi d'aller à rOpéra, quelle a été voire première pensée, ma mère? Celle pensée a été de m'exclure de cette partie de plaisir.
— Et comment, je te prie, mon enfant, ai-je voulu l'exclure de celte partie de plaisir?
— En vous empressant de dire que mes habitudes sauvages m'empéchant de vous accompagner à l'Opéra, Ollavio s'y rendrait seul avec vous. Alors, j'ai compris...
DE li OREILLER. 1)5
— El qu'as-tu compris, mon enfant? - demande la ducliesse engageant de nouveau son fils et son mari à garder le silence. — Voyons, (ju'as-tu compris?
— Vous rougissez de m'a voir près de vous, ce que je savais depuis longtemps ; je vous fais honte.
— Pourquoi me ferais-tu honte?
— Parce que je suis laid et bossu, parce que vous craignez le ridicule en m'emmenant avec vous, — répond Felippe avec une animation croissante et comme s'il cédait à une irritation longtemps contenue; — parce qu'autant vous avez, je le répèle, honte de moi, ma mère, autant vous êtes glorieuse de votre Oltavio; il est si beau, lui ! Et à lui aussi je fais honte !
— Mon Dieu ! — murmure Oltavio d'une voix navrante et les larmes aux yeux, — quelle injustice ! Mon premier mouvement a été de refuser d'aller à l'Opéra, afin de rester près de toi. Felippe.
— Oui, parce que vous avez mieux aimé renoncer au plaisir d'aller au spectacle que d'y aller avec moi ! parce que, à vous aussi, je fais honte !
— Ah î m'entendre adresser ce reproche odieux, lorsque...
Of) LES SECRfiTS
Oltiivio naclicve pas; sa voix esl élouffé(! par ses pleurs, cl le duc della Sorga s'écrie :
— Inlerpréter ainsi celle offre si cordiale de la pari de voire frère ! ah ! c'est indigne !
— Esl-ce que, s'il n'avail pas rougi de moi, son premier mouvement n'aurait pas été de dire à ma mère : « Pourquoi donc mon frère ne viendrait-il pas avec nous? » — répond Feiippe d'un ton d'amer reproche, en simulant un courroux croissant. — Mais non, il a préféré rester ici plulôt que de sortir avec moi !
— Mon Dieu ! une telle accusation est insensée ! — s'écrie Oltavio d'un ton navré. — Est-ce que je ne devais pas croire que, selon Ion habitude, lu aurais refusé de nous accompagner ce soir? .le l'en supplie, Feiippe, songe à cela ; et, si la colère ne t'aveugle pas, tu reconnaîtras ta cruelle injustice envers moi.
— Taisez-vous, fourbe ! votre fausseté me dégoûte et me révolte ! — s'écrie Feiippe feignant l'exaspération, et voulant pousser jusqu'au désespoir la douleur de son frère. — Vous mentez impudemment ! Vous saviez très-bien qu'en ce jour, en ce beau jour... où je reconnaissais ma prétendue erreur, où je me laissais persuader comme un sol que l'on ne rougissait point de moi ici, j'aurais été trop heureux de trouver
DE l'oreiller. 97
h\ preuve de celle afïirmalion dans une offre de mes parents de les accompagner ce soir au lliéàlre. Mais non, vous vous entendez avec eux, vous avez voulu à la fois jouer votre rôle de bon frère, de tendre frère, d'excellent frère... el vous épargner le ridicule de m'avoir près de vous au spectacle. Être accompagné d'un bossu, cela eût donné trop à rire à vos voisins ; aussi avez-vous imaginé ce touchant, ce sublime sacrifice de partager ma solitude. Allons donc ! est-ce que vous me croyez dupe de vos fraternelles jérémiades , de vos larmes de commande ! Je vois clair maintenant ! vous ne m'abuserez plus, misérable ! Vous êtes jugé ! Vous n'êtes qu'un pleurard hypocrite ! qu'un fourbe pileux et geigneux ! Je vous méprise et je vous hais ! je vous abhorre et je vous défends de m'adresser la parole !
Ce débordement dinjures, ces sarcasmes d'une méchanceté perfidement calculée, ont d'abord jeté Ollavio dans une sorte d'étourdissement. Suffoqué par les larmes, par une douloureuse indignalion, il n'a pu prononcer un seul mot; il souffre d'autant plus cruellement qu'il a cru davantage à la sincérité du retour de tendresse de Felippe.
Aussi, se sentant presque défaillir, il tombe
98 LES SECUKTS
anéanti sur un siège, pousse un long sanglot, et, cachant son visage entre ses mains, il murmure d'une voix étouffée :
- Ah ! c'en est trop ! c'en est trop !... c'est à me faire détester la vie !
— Enfin ! voilà ce que je voulais. Ah ! je lui aurais soufflé ces paroles, qu'elles n'eussent pas été plus favorables à mon dessein, — pensait Felippe au moment où le duc, se rappelant le prétendu rêve dont l'exclamation dOttavio semhie confirmer encore la réalité, court à Felippe et lui dit tout bas :
— Malheureux ! ces paroles de votre frère ne vous font pas frémir ! Oubliez-vous son rêve de celte nuit?
— Laissez-moi ! laissez-moi ! — s'écrie Felippe repoussant son père et simulant l'égarement.
Car, dans les calculs de sa profonde scélératesse, il voulait que sa famille restât sous la sinistre impression de ces dernières paroles du bon Ottavio : « C'est à me faire détester la vie ! »
Puis Felippe, se précipitant vers la porte, ajoute :
— Non! non! je ne m'abusais pas! je suis ici pour tous un objet d'aversion ; j'accomplirai
mon projet, je fuirai celle maison ! vous serez délivrés de ma présence !
El le monslre se dit en sortant, et poussant avec fureur la porte, qu'il referme violemment derrière lui :
— On croira demain au suicide d'Ottavio ! Ah! moi aussi..., cadet de famille comme l'était mon père, moi aussi, je serai un jour, comme lui, par le fralricide... duc dellaSorga!
Un morne silence succède à la brusque sortie (le Felippe; ses noires prévisions se réalisent en partie.
Le duc délia Sorga, efîrayé de ces paroles arrachées à Oltavio dans la première expansion de son chagrin : « Ah ! c'en est trop ! c'est à me faire détester la vie ! » le duc délia Sorga, sans croire précisément que la cruelle déception dont son fils aîné est victime puisse le pousser an suicide, sent pourtant condjien il est indispensable
402 LES SKCRETS
de calmer au plus tôt le chagrin d'Otlavio et de le ramener à l'espérance.
Aussi, rompant le pferaier le silence, le duc s'adresse au jeune homme :
— Cher enfant, je comprends tout ce qu'il y a de désolant pour toi à penser que ton maiheureux frère interprète si faussement les généreux motifs qui l'engageaient à rester près de lui ce soir.
— Ah ! c'est affreux ! — reprend Ottavio, toujours abattu et essuyant ses larmes. — J'étais si heureux, si heureux de retrouver en lui mon tendre frère d'autrefois! et jamais il ne m'a traité avec autant d'injustice et de cruauté que tout à l'heure! Ah! c'est fini, il me faut renoncer à son affection; c'est de la hain» qu'il ressent pour moi maintenant. Mon Dieu! mon Dieu ! et quel mal lui ai-je fait pourtant?
— Calme-toi, cher enfant; ne l'exagère pas, de grâce, ce nouvel égarement d'un pauvre esprit malade, — reprend le duc délia Sorga. — Crois-moi, Felippe était sincère en l'exprimant d'abord ses regrets au sujet de vos discords passés.
— Hélas ! mon père, je l'espérais ; mais, à cette heure ..
— Il était sincère, te dis -je, je le l'atlirme, je
Dlî b'ORETLLER, \07i
te le jure; car, avant que tu vinsses nous rejoindre, il m'a profondément touché par l'expression poignante de son chagrin Mais, que veuxtu, mon ami ! l'on ne parvient souvent à une guérison complète qu'après plusieurs rechutes. Ce malheureux enfant s'était imaginé, s'imagine encore, que nous rougissons de lui. Cette absurde, mais dangereuse erreur, enracinée dès longtemps dans son esprit, ne peut être détruite en un jour, et du premier coup.
— Ton père a raison, mon Ottavio, — ajoute la duchesse délia Sorga; — nous ne pouvons espérer chez ton frère une guérison complète, immédiate; aussi, rendons grâce au ciel de l'heureux symptôme qui s'était d'abord manifesté chez le pauvre insensé. Ce retour vers loi, si éphémère qu'il ait été, est d'un bon augure; il nous présage certainement un meilleur avenir; c'est un premier pas vers le bien. Ton frère, sans doute, est revenu sur ce premier pas; mais il le fera de nouveau, et, cette fois, d'un cœur plus affermi. Ainsi, mon Ottavio, garde-toi de t'affliger outre mesure de ce mécompte passager; nous en rencontrerons sans doute d'autres encore; mais nous parviendrons à persuader à cet infortuné qu'il est aimé, chéri de nous. Jusque-là, mon Odavio , patience et espoir;
lOi I,F:.S 8KCRIÎTS
laissons-le à lui-même, et peu ù peu il nous reviendra, lu le verras,
— Ah ! ma mère, que Dieu vous entende ! el je le prends à témoin que je suis navré, désespéré, mais non blessé de l'injustice de Felippe! 11 a beau me haïr, je l'aimerai malgré lui, parce qu'il m'inspire une pitié profonde : il est si malheureux!
— Cher enfant, — dit la duchesse baisant son fils au front, ~ il n'est pas d'àme plus angélique que la tienne; je vais prier le Seigneur de le...
Mais, malgré son exécrable hypocrisie, celte femme songeant qu'elle va au rendez-vous donné par elle la veille à M. de Luxeuil au parc de Monceaux, cette femme rougit cependant, el son mensonge sacrilège expire sur ses lèvres, non qu'elle redoute le ciel ; mais ce blasphème lui parait un outrage infâme à la pieuse croyance de son fils aux vertus qu'il adore en elle.
Aussi, s'interrompanl et baisant de nouveau le jeune homme au front :
— A tantôt, cher enfant, et surtout ne désespère pas de Ion frère ; je te le répète, malgré sa méchante boutade de ce matin, il nous reviendra ; le premier pas esl fait.
Et, tendant la main à son mari :
— Adieu, mon ami.
— Adieu, Béatrice, vous verrez saiisdoute ce malin quelque pauvre famille de nos compagnons d'exil ; dites-leur encore en mon nom combien j'ai été sensible à l'honneur qu'ils m'ont fait hier au soir.
— Cet honneur était dû, mon ami, à votre patriotisme et aux souffrances de l'exil que vous endurez si vaillamment pour votre cause !
— Bonne et sainte mère, toujours à l'œuvre, tant qu'il y a des larmes à sécher, une infortune à soulager! —reprend Ottavio contemplant sa mère avec idolâtrie. — Comment le ciel n'exaucerail-il pas vos prières? Oui, oui, grâce à elles, il nous rendra mon frère, et, une fois de plus, vos vertus auront...
— Taisez-vous, dangereux flatteur! vous m'induirez en péché d'orgueil, — dit la duchesse posant ses mains sur les lèvres d'Ottavio, qui les baise avec respect.
Puis, comme si elle eût voulu couper court à ces louanges, la duchesse ajoute :
— Cher enfant, il faut te distraire des cruelles pensées dont lu as lanl souffert tout à l'heure; et, si lu me crois, lu iras faire le premier une visite à ce jeune M. Alexis Borel, pour qui tu sens, m'as-tu dit, un attrait si mérité. Celle prévenance de la part serait de bon goût.
— Cerlainenieiit, — ajoute le duc delfa Sorga; — ce jeune homme est charmant, et j'ai été, hier au soir, vraiment (rès-touché de la sympailiie qu'il m'a témoignée.
- Soit ! Peut-être vaut-il mieux me distraire de mon chagrin que de m'y trop abandonner, — répond en soupirant Oltavio. — Je vais aller voir M. Alexis Borel ; nous avons été hier au soir tout de suite en conflance l'un envers l'autre.
— Pourquoi ne lui proposerais-tu pas d'aller ce soir avec toi à l'Opéra?
— Il me serait impossible de prendre aujourd'hui le moindre plaisir : j'ai le cœur navré.
— Voilà pourquoi il faut, mon Ottavio, chercher quelque distraction.
— Non, non, je me sens si triste, si abattu, ma mère, que vous m'excuserez de ne pas aller avec vous ce soir.
— Et, moi, je dis comme ta mère, cher enfant : il faut lutter contre ta tristesse; tu viendras à l'Opéra, je l'exige; et la compagnie de ce jeune M. Borel t'empêchera de l'abandonner à tes noires pensées, si elles résistaient aux distractions du spectacle. Voilà pourquoi je serais, ainsi que la mère, enchanté de voir ce jeune homme l'accompagner ce soir.
DE l'oreiller. 107
— Y songez-vous, mon père? me rendre à celle partie de plaisir, tandis que ce malheureux Felippe resterait seul ici !
— Mon ami, ta mère nous l'a dit avec beaucoup de sens : nous devons maintenant laisser ton frère à lui-même. Tu connais mieux que personne l'irritabilité de son caractère, et si, après la scène si pénible de ce matin, dont il aura bientôt regret, sois -en persuadé, tu voulais rester ce soir près de lui, pour ainsi dire, malgré sa volonté, tu l'exposerais à de nouveaux emportements de sa part.
— Peut-être bien : sa susceptibilité est si grande! — répond Oltavio pensif et cédant à demi aux observations de son père.
Puis il ajoute :
— Cependant je ne m'engagerai que conditionnellemcnt avec M. Alexis Borel, et tantôt, lorsque l'emportement de mon frère sera sans doute apaisé, je lui offrirai de passer la soirée avec lui ; s'il accepte, je me dégagerai envers M. Alexis.
— Celte tentative si cordiale de la part auprès de ton frère soulèvera, je le crains, un nouvel orage, — reprit la duchesse. — Crois-moi, laisse du moins aujourd'hui Felippe seul aveclui-même; cet isolement ne peut qu'être favorable à nos espérances.
108 lifiS SECRETS
— Qui sail, au contraire, ma mère, si ma démarche ne lui fournira pas l'occasion qu'il désire peut-être de nous témoigner son regret de ce qui s'est passé ce malin?
— EnOn, essaye, — reprend le duc; — mais je suis de l'avis de ta mère : mieux vaudrait l'abstenir.
Un domestique entre et dit :
— La voiture que madame la duchesse a demandée pour dix heures est à ses ordres.
— Jevaisvous accompagner, ma mère, jusqu'à la porte de la rue, — dit Ottavio offrant son bras à la duchesse; - je monterai ensuite chez M. Alexis Borel.
Ottavio, traversant le jardin de Thôlel et la cour de la maison avec la duchesse, arrive à la voûte de la porte cochère, devant laquelle stationnait un fiacre.
Le jeune homme, montrant du regard à sa mère ce modeste véhicule, lui dit avec un sourire . touchant .
— Je sais bien pourquoi, ma mère, ayant six chevaux à votre disposition, vous sortez cependant toujours en fiacre le matin.
— Vraiment ! tu sais cela, cher enfant?
— Oui, c'est afin de ne pas risquer d'humilier les infortunés que vous secourez. Un brillant
un i/oREliLER. 109
équipage, d'où vous descendriez, offrirait à leurs yeux un pénible contraste avec leur pauvreté; vous leur épargnez même cette comparaison.
— Je désire simplement, mon ami, épargner à nos gens un service trop matinal.
— Ah ! ma mère ! ma mère ! — répond Oltavio secouant la tête avec incrédulité et aidant la ducliesse ù monter dans le fiacre.
Puis le cocher, s'adressant à elle :
— Où faut-il conduire madame?
— A l'église de la Madeleine, — répond la duchesse d'une voix Irès-élevée, pour être en- ^ tendue de son fils, à qui elle adresse de la main un dernier adieu.
Car, découvert et debout, au seuil de la porte, il attendait, avant de monter chez Alexis Borel, le départ de la voiture où se trouvait sa mère.
Le fiacre s'éloigna, et, pensive, la duchesse délia Sorga se dit :
— Décidément, irai-je à ce rendez-vous, peu compromettant d'ailleurs, puisqu'il doit se passer dans le parc de Monceaux? Si j'y vais, peut-être parviendrai-je ainsi à m'étourdir sur l'inexplicable et folle passion que m'a inspirée Wolfrang; à moins... redoutable symptôme... à moins que, tout à l'heure, lors de l'entretien que je vais avoir avec ce Luxeuil, sa personne ne me cause
une répulsion insurmonlable. S'il en était ainsi, ail! plus de doute, je serais dominée, vaincue par cet amour insensé. L'éjjreuve serait décisive : il n'importe, je veux la tenter. Du reste, que risqué-je?... Le hasard me fait rencontrer ce matin M. de Luxeuil au parc de Monceaux, où je vais souvent me promener; quoi de plus naturel, dans le cas où nous serions rencontrés? Ce fat... il faut toujours tabler sur l'indiscrétion des hommes, ce fat irait-il ébruiter que je lui ai donné ce rendez-vous? qui croirait à cette hâblerie? Je l'ai vu hier pour la première fois, et j'ai eu soin de l'accueillir, aux regards de tous, avec une si hautaine impertinence, que son indiscrétion, considérée comme une basse et calomnieuse vengeance, tomberait à l'instant devant la négation d'une femme posée comme je le suis. Jusqu'ici, mon audace, la promptitude de ma décision, et ma pénétration au sujet de mes choix, qui m'a rarement trompée, ont sauvegardé ma bonne renommée. Puis pourquoi ce Luxeuil serait-il indiscret? La cause éternelle de l'indiscrétion des hommes est leur vanité; or, j"ai quarante ans bientôt ; ma conquête n'est pas assez flatteuse pour que ce Luxeuil, homme évidemment très à la mode, soit empressé de la divulguer ; je suis une grande dame, il est vrai ; mais il est trop du
DE l'oreiller. m
monde pour s'enorgueillir de mon rang; je dois donc êlre, autant qu'on peut l'être, certaine du secret. Une indiscrétion... fût-elle commise... passerait pour une calomnie et une vengeance.
Après de nouvelles réflexions, la duchesse délia Sorga se dit :
— Et cependant j'hésite encore; car, si la présence de ce Luxeuil me repousse, si le souvenir de Wolfrang m'obsède, me domine, durant ce rendez-vous, plus jje doute, je suis perdue; car, me connaissant telle que je suis, je frémis des conséquences de la passion que je redoute !
Durant les alternatives de la pensée de madame délia Sorga, le fiacre avait atteint l'église de la Madeleine.
La duchesse dclla Sorga, trop prudente pour le conserver dans le cas où elle se déciderait à aller à son rendez-vous, le congédia et entra dans le temple, où l'on avait coutume de la voir chaque matin, au grand avantage de sa réputation de piété.
Puis, après l'achèvement du service, ayant pris sa résolution, la duchesse se dirigea vers une place de fiacres voisine de l'église, monta dans l'une de ces voitures, et dit au cocher : - Conduisez-moi au parc de Monceaux.
Nous prions nos lecteurs de nous croire, — sans le désir, sans la cerlitudc de (irer un grand et peut-être salutaire enseignement de la liideusc perversité de madame délia Sorga, — nous leur aurions épargné ce tableau, et nous nous serions épargné à nous-même tout ce qu'il y a de révoltant dans l'exposition d'une pareille personnalité.
Il nous faut être soutenu par la conscience de Télévalion du but auquel nous tendons pour nous résigner à soumettre laborieusement ces ignominies au creuset de l'analyse, dans l'espoir (le dégager de leur honteux résidu l'or brillant et pur de la morale éternelle.
Erreur que de penser que l'écrivain moraliste Se complaît dans ces tableaux repoussants où il semble uniquement chercher de sombres oppositions au rayonnement des vertus !
Non, non! s'il prend au sérieux sa mission, s'il est pénétré de cette imposante vérité qu'en une certaine mesure // a charge d'âmes, s'il songe que l'honnèlelé des. mœurs publiques peut et doit lui demander incessamment compte, et un compte sévère du pourquoi de ses créations.
L'écrivaiii, digne de ce nom, hésitera donc longtemps devant l'exhibition de certains caractères ; — non qu'il craigne d'êlre accusé de
DB l'oreiller. ilo
rendre le vice attrayant et séducteur : il se gardera toujours de cette profanation du sens moral ; — mais, si repoussants que soient les vices, et par cela seulement que cette peinture sera repoussante, il craindra qu'elle ne blesse la délicatesse, la pudeur du sentiment général.
El cependant il faut souvent aller jusqu'aux extrêmes confins de la peinture du mal, afin de rendre plus éclatant, plus profitable son châtiment longtemps suspendu.
Citons un exemple entre mille.
Quoi de plus indécent au premier abord que cette scène sublime où Tartufe , bouillant de luxure, l'œil étincclant de convoitise charnelle, porte une main lubrique sur le genou dTIvire?
Pourtant, sans celte adniirabfe audace du divin génie de Molière, le plus honnête, le plus élevé des moralistes, la lumière ne se ferait pas enfin dans l'esprit aveuglé d'Orgon, et Tartufe, démasqué, ne subirait pas la peine de son hypocrisie infâme.
Que nos lecteurs, et surtout nos lectrices, ne s'effarouchent donc point de la peinture du caractère de la duchesse délia Sorga ; qu'ils aient fiance dans le sentiment de moralité qui nous guide de plus en plus sûrement à mesure que nous approchons du déclin de la vie.
m LES SECRETS DE l'oREILLER.
On peut pardonner à la jeunesse d'un écrivain certaines verdeurs et exubérances d'images, le regrettable cmporlèment sensuel de certaines descriptions ; mais, lorsque l'expérience de l'âge et du monde, les réflexions, les événements, les convictions saines et fortes ont mûri son esprit; lorsque enfin — pourquoi ne pas le dire en ce qui nous concerne? — l'exil l'a pour ainsi dire sacré de son austère empreinte, il y aurait indignité à cet écrivain de chercher à captiver l'intérêt de ses lecteurs par d'autres moyens que ceux qui ressortent d'une foi inébranlable au juste et au bien.
Donc, pendant que la duchesse délia Sorga se faisait conduire au parc de Monceaux, Otla- \\o se rendait chez son nouvel ami, Alexis Borel.
Madame Borel, qui possédait toutes les vertus dont la duchesse della Sorga prenait le masque afin de cacher sa profonde perversité, madame Borel s'entretenait avec son fils Alexis et lui disait en souriant .
— Oui, oui, elle est charmante, cette madame Wolfrang, et je ne sais ce que l'on doit admirer Je plus en elle, de sa beauté, de son esprit ou de son talent, c'est entendu...
— Et cependant, ma mère, quelle simplicité ! quelle modestie!
— J'en conviens encore ; mais...
— Fùl-ellc sotte et sans talents, on admirerail madame Wolfrang pour sa beauté; fût-elle laideetsanstalent, onPadorerait pour son esprit; enfin, que dirai-je? fùt-elle laide, sans esprit, sans talents, on l'adorerait encore pour la bonté de son cœur; n'est-il pas vrai, ma mère?
— Voilà qui est fort poétique assurément ; mais il me faut répondre à cette poésie par ce (|u'il y a de plus prosaïque au monde, en le répétant : Va donc ouvrir tes lettres de Lyon et faire ton courrier, vilain paresseuxj Tu es en retard aujourd'hui de plus d'une heure,
— C'est sa faute !
— A qui?
— A madame Wolfrang.
— Vraiment?
— Certes! j'ai tant déplaisir à parler d'elle avec toi, bonne mère, que j'oublie tout; c'est elle que tu devrais gronder.
— Voilà, par ma foi, une belle excuse! — reprend madame Borel en riant, — el tu mériterais bien que, la première fois que j'aurai le plaisir de voir cette aimable dame, je lui fisse part de cette réponse !
— Dis-le-lui si lu veux, cela m'est bien égal.
— Voyez-vous, celle mauvaise lêle !
DE li'ORElLLER. 117
— Je le lui dirais bien à elle-même,— ajoute Alexis d'un air très-cràne; — oui, je lui dirais à elle-même : « Figurez-vous, madame, que ma mère a tant de plaisir à s'entretenir de vous avec moi, que nous oublions tout, et... »
— Comment, monstre d'enfant! c'est moi que tu accuses!...
— Certainement. N'est-ce pas loi qui, ce malin, dès que je suis entré ici, m'as dit : « Croirais-tu que j'ai été si impressionnée hier au soir par le chant de cette charmante madame \Volfrang,'-que, cette nuit, j'ai eu en rêve la répétition du concert de la veille ; ce qui, par parenthèse, m'a été infiniment agréable? » Mère, m'as-tu dis cela, oui ou non ?
— C'est vrai.
~ Attends ; ce n'est pas tout ! Et, comme je te répondais que, moi aussi, j'avais rêvé de cette charmante madame Wolfrang, rêve singulier, dans lequel jie la voyais, une étoile au front, planer dans l'azur du ciel, avec de grandes ailes blanches comme les longues draperies qui flottaient au...
— Ah! bon ! nous voilà planant dans l'azur avec les anges ! .le vais joliment te ramener sur lerre, monsieur mon fils! va liro tes lettres de commerce et faire ton courrier !
I 18 LKS SECRKTS
— Laisse-moi donc achever. Ne m'as-lu pas répondu que mon rêve n'étail pas très-éloigné de la réalilé, car tu ne le trompais guère sur les physionomies, et que madame Wolfrang devait être un ange?... M'as-tu encore dit cela, mère, oui ou non?
— D'accord.
— Tu vois donc, bonne mère, que tu éprouves aulaiiî de plaisir que moi à parler de madame Wolfrang, un ange selon toi !
—- Soit ; mais, en disant que celle charmante jeune femme devait être un ange, je n'ai point du tout inféré de cela que tu devais, toi, vilain musard, relarder la lecture de ton courrier ; donc, va lire tes lettres...
— Ah! mon Dieu ! — reprend soudain Alexis feignant de se rappeler un souvenir, — j'y songe ! est-ce queje ne l'ai pas raconté... ?
— Quoi donc ?
— A propos de madame Wolfrang !
— Mais quoi donc, encore une fois?
— Cette action si noble, si touchante envers une pauvre femme et ses enfants ?
— Non, lu ne m'as rien dit de cela, — répond naïvement madame Borel, dupe de l'innocente malice de son fils.
Et elle ajoute avec empressement :
DE l'oreilliîr. 119
— Raconle-moi donc ce beau Irait...
— Eh bien, flgure-toi, mère, quuii jour d'hiver, le soir, par une nuit noire, madame Woifrang...
Mais Alexis, s'interrompant et faisant un pas vers la porte :
— Pardon, mère, nous reprendrons cet enire tien...
— Pas du tout ; il m'intéresse fort, au contraire... Achève, — dit madame Borel.
Et, répétant ingénument les paroles de son lils, elle ajoute :
— Tu disais donc qu'un soir d'hiver, par une nuit noire, madame Wolfrang... ?
— La suite à un prochain numéro, ainsi que se terminent les romans-feuilletons, bonne mère, — dit en riant Alexis. - Il me faut aller tout de suite lire mes lettres de commerce. Je suis déjà très en retard.
—Tes lettres, tes lettres. . .qu'importent maintenant quelques minutes de plus ou de moins de relard ?
Et, cédant à une impatiente curiosité, madame Borel ajoute :
— Tu disais donc que, par cette soirée d'hiver, madame Wolfrang...?
— Mais mes lettres, ma mère?
— Eli ! mon Dieu ! sois donc tranquille! elles ne s'envoleront pas, tes lettres. Je suis impatiente d'entendre la fin de ce récit: car tout ce qui est relatif à cette aimable femme m'intéresse à un point incroyable. Tu disais donc qu'un soir, madame Wolfrang...?
— Ali! es-tu curieiise! es-tu curieuse! — répond en riant Alexis, qui embrasse sa mère; je t'y prends ! tu es tombée dans un affreux guclapens !
— Comment?
— J'inventais cette histoire.
— Ah ! traître ! — reprend gaiement madame Borel; — et moi qui, bonnement... C'est indigne ! li! l'afifreux menteur!
— Vois-tu, mère, que tu aimes autant que moi à parler de madame Wolfrang?
— Allons, je l'avoue, je suis prise; mais tu es un fier traître, monsieur mon tils !
— Eh bien, puisque tu es prise, voici ta rançon. Supposons que le récit que tu désirais si vivement d'entendre ait duré... combien?... voyons... dix minutes; est-ce trop? je ne veux pas abuser de ma position.
— Va pour dix minutes; ensuite?
— Pendant ces dix minutes, les lettres que j'ai à lire ne se seraient pas envolées, n'est-
DE l'oreiller, 121
ce pas, mère?... Ce sont les propres termes.
— Hélas ! il n'est que trop vrai , double fourbe!
— Eh bien, pendant ces dix minutes que lu consacrais à entendre mon récit, nous nous entretiendrons de cette charmante femme... Voilà ta punition !
— C'est la loi du vainqueur, je dois la subir, je me résigne.
— Et, au fond du cœur, tu es enchantée.
— Taisez-vous, fils sans pitié.
— Oh ! ma mère, — reprend Alexis, non p.is gaiement cette fois, mais d'un accent plein de tendresse et d'attendrissement ; — oh ! ma mère, quelle riante vertu que la tienne! Pourquoi donc toujours la représenter sérieuse et rigide, la vertu? Un bon et franc sourire comme le tient sied si bien! il double son prix! Croirailon, à te voir si simple, si gaie, si indulgente aux folies de ton fils, que tu es celle sainte femme, celte bonne dame de charité tant bénie, tant vénérée par les pauvres ouvriers de Lyon ? Qui te connaîtrait, mère chérie, le prêterait l'une de ces physionomies austères qui imposent seulement le respect, tandis qu'il y a en toi je ne sais quel attrait à la fois grave et doux qui fait qu'on te révère autant qu'on est charmé de l'aniénilé,
(le l'enjouement de Ion caractère. Oh ! mère, combien je l'aime ! — ajoute Alexis, les yeux légèrement humides, en baisant à plusieurs reprises avec effusion les mains de madame Borel. Celle-ci, touchée de l'émotion de son fils, lui répond tendrement :
— Tu es un digne enfant; et, si le peu de bien que je répands autour de nous ne portait en soi mille fois sa récompense, tes bonnes et chères paroles me payeraient au centuple de ce que mérite ma charité, bien facile à exercer; car, après tout, qu'est-ce que je donne? Une bien faible portion de notre superflu.
— Eh! qu'importe! Ce n'est pas seulement l'argent que tu donnes, c'est ton cœur; oui, il est tout à tous ; il est à ceux qui souffrent. Ce n'est pas une froide aumône que tu leur jettes ; tu leur apportes les douces consolations de l'âme. Combien de fois n'ai-je pas vu ta sereine gaieté rappeler le sourire, la confiance, l'espoir, sur des visages assombris par le chagrin ! combien de fois ta générosité...
— Oh! ma générosité! ma générosité ne se peut en rien comparer à la tienne, surtout en ce niomenl, cher prodigue.
— Que veux-tu dire, mère?
— Regarde la pendule.
DE 1,'oRKTLIiER. i2î>
— Eh bien ?
— Eh bien, — répond en souriant madame Bord , — voilà déjù trois ou quatre minutes d'écoulées sur les dix, ni plus ni moins, dont tu peux disposer pour parler de madame Wolfrang.
— Soit, — répond Alexis souriant à son tour; — mais, si je ne parle pas d'elle, du moins je parle comme elle, en le disant ce que ta bonté, la vertu, m'inspirent. Rappelle-toi avec quelle grâce, quel à-propos madame Wolfrang faisait hier ton éloge et celui de madame la duchesse délia Sorga !
— Je mentirais en disant que je n'ai pas été Irès-sensible à la sympathie que me témoignait madame Wolfrang; car, pour en revenir à ton rêve élhéré, j'incline à croire décidément qu'elle est un ange égaré sur notre planète, et que, quelque jour, nous la verrons, comme lu l'as vue en songe, s'envoler à lire-d'ailes avec une brillanle étoile au front.
— Et voilà justement pourquoi, je le l'avoue, mère, je suis...
— Tu es.?
— Je n'ose.
— Voyons, achève donc... Tu es?
— Amoureux de madame Wolfrang.
— Vraiment, mon garçon V
— Oh! vrai !... va!
— 3[ais, la, ce qui s'appelle amoureux?... amoureux pour tout de bon ?
— Je crois bien !
— Oii ! oh ! monsieur Alexis, voilà une bien grosse confidence.
— IS'est-ce pas, ma mère? Et tu ne mcgrondes pas?
— Ma foi, non ; être amoureux d"un ange qui plane là-haut, tout là-haut... à perte de vue dans l'azur, une étoile au front, ça n'a pas, vois-tu , grand inconvénient , attendu que les ailes ne te pousseront point pour aller rejoindre ce bel ange dans son éther, mon pauvre garçon !
— Mêlas ! j'en doute!
— Comment! lu en doutes? L'entendez-vous? ' il n'est pas absolument convaincu que, quelque
jour, il ne prendra point son vol, à l'instar de feu M. Dégaine et de sa mécanique (lequel, par parenthèse, s'est cassé le nez). Voyez-vous la fatuité de monsieur mon fils!
— Bien, bien, tu te moques de moi!
— Oh! par exemple, je n'oserais prendre cette liberté-là.
— Méchante mère, va!
— Je suis si peu méchante, et je compatis
DE l'oreiller. 125
tellement à ton martyre, infortuné garçon, que, lorsque j'irai rendre ma visite à madame Wolfrang, je lui dirai : «Vous ne savez pas, chère madame ? mon fils est amoureux de vous ! Il attend seulement que ses ailes lui soient poussées, afin de vous faire sa déclaration. »
— Tu es pourtant capable de me jouer ce tour-là !
— Et je n'y manquerai certes point.
Puis, quittant ce ton enjoué, madame Borel dit à son fils :
— Tiens, mon ami, parlons sérieusement.
Une mère est pénétrante ; je me suis bien aperçueliier de la vive impression que causait sur toi cette enchanteresse. Eli bien, je te le répète, cher enfant, maintenant, je parle sérieusement, je suis ravie...
— De ce que madame Wolfrang m'ait causé cette vive impression ?
— Oui ; et tout à l'heure je ne plaisantais qu'à demi en te disant qu'il n'y avait pas grand inconvénient à être amoureux d'un ange qui plane dans l'élher; en d'autres termes, mon enfant, il est heureux pour un jeune homme de ton âge, doué, comme tu l'es, d'une extrême délicatesse de cœur qui t'a toujours préservé de ces fàcheu.x entraînements où tant de jeunes gens
trouvent leur perle; il est lieureux, dis-je,pour toi, d'éprouver un vif attrait pour une belle, vertueuse et aimable personne, aussi incapable d'encourager par sa coquetterie l'honorable sentiment qu'elle a inspiré, que d'en faire l'objet de ses railleries ou de son dédain. Non, elle userait de son influence sur toi, si elle la connaissait, pour élever encore ton âme, pour te rendre meilleur, plus attaché à les devoirs.
— Oh! mère, si tu savais comme tu dis vrai !
— Je l'espère.
— Figure-loi que, depuis hier, il me semble que je vous aime davantage, toi et mon ilÈre ; que je me sens meilleur, plus ambitieux encore de mériter aussi le renom dhonnête homme, le titre le plus simple, le plus glorieux de tous. Il me semble toujours entendre la voix de madame Wolfrang me disant : « Jlonsieur Alexis, vous serez digne d'honorer le nom de votre père. » Enfin, depuis hier, il me semble que je ressens, comme jamais je ne l'ai ressenti, l'amour du bien et Ihorreur du mal.
— Cela doit être, mon enfant, parce que le sentiment que l'inspire celte noble jeune femme, ne dépassant jamais, de ta part, je le sais, les bornes du respect le plus profond, épurera en-
DE l'oreiller. 127
core, s'il se peut, ton âme si pure. Ton rêve, rêve généreux et touchant, sera d'obtenir que madame Wolfrang te dise un jour en le tendant cordialement la main : « Vous êtes un bon et brave cœur; si j'avais une sœur ou une amie à marier, je lui dirais : « Épouse-le, tune saurais « faire un meilleur choix. »
— Tiens, mère, en t'écoutant, les larmes me viennent aux yeux. Oui ! épouser une femme choisie par madame Wolfrang, ce serait encore l'aimer!
— Bien, bien, cher enfant ! tu dis vrai; car, au sein de cette heureuse union, tu te souviendrais avec délices, avec orgueil, de ce noble amour auquel tu auras dû ton bonheur passé, ton bonheur présent.
— Quel avenir enchanteur, ô mère! Oui, oui, madame Wolfrang saura que...
— Elle saura, monsieur le musard, et elle vous en gourmand"era fort, quelle vous fait oublier tout... jusqu'à vos lettres de commerce, que vous devriez avoir lues depuis une heure. Si l'empire de madame Wolfrang débute ainsi, elle en sera fort peu flattée, je vous en avertis.
— Tiens, si elle est l'ange des femmes, lu es, toi, l'ange des mères !
Et Alexis Bord, prenant entre ses mains le
128 LKS SKCKEiS
visage de madame Borel, l'embrasse avec tendresse ; puis :
— Je vais à rinslant lire mes lettres et m'occuper de mon courrier.
3f. Borel entre à ce moment chez sa femme.
Il est pâle, soucieux, et dit à son (ils, comme s'il voulait chercher une distraction à ses pensées secrètes :
— Mon ami, y a-l-il quelque chose de nouveau dans noire correspondance de ce malin?
— Je ne Tai pas encore ouverte, mon père. Je vais m'en occuper à l'instant; je te demande l^ardon de ma négligence.
— Ce retard est insignifiant, mon ami, — répond le banquier de nouveau absorbé, tandis que sa femme dit à Alexis, qui se dirige vers la porte :
— N'oublie pas de me renseigner, si tu l'es, sur ce prêt de dix mille francs dont M. Duport n'a pas donné de reçu à notre caissier ; car je crains...
— Ah! ma mère, encore ce soupçon?
— Je suis presque certaine de ne pas me tromper.
— M. Duport! un si honnête homme?
El, s'adressanl à 31. Borel de plus en plus absorbé, Alexis ajoute :
DE l'oreillek. 129
— Mon père, lu entends?
— Quoi? — demande le banquier coniplétenienl étranger à ce qui se passait autour de lui ; — que dis-tu, Alexis?
— Je répondrai à ton père ; dépêche-toi d'aller mettre à jour ta correspondance, — reprend madame Borel s'adressanl à son fils.
Celui-ci sort, et elle reste seule avec son mari.
Madame Borel, remarquant d'autanl plus la soucieuse préoccupation de son mari, qu'elle contrastait avec l'habituelle et apparente placicidité de son caractère, lui dit :
— Qu'as-tu donc, mon ami? Tu semblés ce malin très -absorbé.
— 11 est vrai.
— Qui peut t'attrister ainsi ?
— Le souvenir de la pénible scène d'hier au soir.
— Ce malheureux Dubousiiuel?
— Cette rencontre inattendue m'a fait mal...
— Pauvre ami, je le comprends ; ton âme, si loyale et si droite, souffre cruellement de...
— Ma chère amie, — dit M. Borel interrompant sa femme, — il m'est insupportable de penser que, chaque jour, je serai exposé à rencontrer ici ce misérable!
— [1 n'est pas à présumer qu'après le scandale d'hier au soir, M. Wolfrang consente ù conserver cet homme parmi ses locataires.
— Je l'espère; sinon... — et il m'en coûtera beaucoup, car nous sommes établis à merveille ici, — je quitterai cette maison ; j'y suis résolu.
— Tu n'as pas môme à craindre celte contrariété ; M. Wolfrang a trop de tact, trop de justesse d'esprit pour hésiter un moment à donner congé à un repris de justice, surtout en apprenant que le séjour de ce malheureux dans cette demeure t'obligerait à en sortir.
— Ce M. Wolfrang est sans doute un homme du plus grand monde; il nous a parfaitement accueillis ; il traite les questions de finance et de crédit comme un banquier; mais je le crois fort original.
— Soit... mais il ne poussera par l'originalité jusqu'à conserver, au nombre de ses locataires, un malfaiteur.
— Qui sait !
DE l'oretllkr. 155
— Comment?
— Hier au soir, jai remarque qu'au lieu d'appeler ses gens pour faire jeter à la porte ce misérable Dubousqucl , il Ta lui-môme pris sous le bras, et, le soutenant. Ta conduit dehors avec une compassion visible,
— Cette compassion, mon ami, prouve eu faveur du cœur de M. Wolfrang, et, je le l'avoue, ce repris de justice, ainsi de nouveau flétri aux yeux de tous, semblait si cruellement atterré, ;raînanl ses pas défaillants, suivi de ce pauvre chien qui lui léchait les mains, qu'il m'a fait pitié à moi-même.
— Pitié, d'accord... Je suis loin de demander la mort du pécheur ; mais il y avait plus que de la pitié envers ce coquin dans le procédé de M. Wolfrang. Il se pourrait que, par singularité, il ne consentît pointa le chasser de céans.
— Cela n'est pas probable; mais, enfin, en admettant cette bizarrerie de la part de M. Wolfrang, serait-ce une raison suffisante pour nous faire abandonner cette maison, où, ainsi que tu le dis, nous nous trouvons établis à merveille ?
— Quoi ! ma chère amie, je m'exposerais volontairement à me trouver, chaque jour, ici, face à face avec ce misérable ! y songes-tu ?
— Que t'importe ?
^îîi LKS SECRKTS
— Que m'imporlc?
— Sans (loule ; car, enfin, si quelqu'un doil redouter une pareille renconlre, c'est ce malheureux et non pas toi, — dit madame Bore! en regardant son mari.
Celui-ci baisse les yeux, rougit imperceptiblement et répond avec un sourire forcé :
— Je ne partage pas ta philosophie : la vue d'un scélérat m'est toujours odieuse, intolérable.
— Je le conçois, mon ami ; mais, enfln, l'on peut-, après tout, se résigner, ce me semble, à un inconvénient regrettable , s'il est compensé par un très-grand avantage.
— Quel avantage? Celui de trouver un appartement confortable ! Nous sommes, Dieu merci, assez riches pour trouver partout ailleurs un pareil avantage.
— Tu sens bien que. s'il ne s'agissait que de cet avantage-là, je n'insisterais pas de la sorte...
— Que veux-tu dire ?
— Mon ami, notre fils jie nous a donné jusqu'ici que des motifs de satisfaction , n'est-ce pas?
— Certes ! il pourrait être le modèle des jeunes gens de son âge ; mais à quel propos cette question au sujet d'Alexis?
— A propos de ceci : souvent, en nous félicitant
DE l'oreiller. ]T)V>
de rexcelleiilc conduite de noire flls, conduite (|ui doit nous donner tant de garanties, de sécurité pour l'avenir, notre sollicitude, toujours inquiète, se demande pourtant si Alexis, qui n'a encore que vingt et un ans, traversera sans encombre , sans défaillance , sans orage, ces quelques années ordinairement si critiques pour la plupart des jeunes gens, et qui précéderont l'époque à laquelle nous comptons le marier.
— Tout nous fait espérer, jusqu'ici, que notre fils continuera de se bien conduire.
— Certes, mon ami, cette espérance est très -fondée; mais ne c'est point une certitude?
— Pourquoi ne serail-ce pas pour nous une certitude?
— Parce qu'Alexis est bien jeune encore ; et puis il est si confiant, si ingénu, si expansif! or, tu le sais mieux que moi : chez un garçon de cet âge, il suffît souvent d'une mauvaise connaissance, ou, pour parler net, d'une maîtresse vicieuse, pour ruiner les plus belles espérances d'une famille.
— Il n'est que trop vrai ; mais, grâce à Dieu, notre fils, jusqu'à présent...
— A été préservé des écueils si funestes à tant de jeunes gens, je le sais. En sera-t-il tou-
^Ô6 LES SECRKT8
jours de même à l'avenir? A combien de dangereuses séductions ne sera-t-il pas exjwsé!
— Le fait est que l'on nigiiore pas de quelle fortune nous jouissons.
— Sans doute, mon ami, et il est d'indignes et adroites créatures qui, par un honteux calcul, pourraient surprendre ce cœur ingénu, le dominer, le fausser, le pervertir.
— Cela, il est vrai, est possible... mais peu probable.
— Mais, enfin, cela est possible. Souvienstoi du fils aîné de M. Bérard, banquier de Lyon.
— Ce jeune homme était un détestable sujet, et sa fin...
— Sa fin a été horrible... mais il avait d'abord donné à sa famille autant de satisfaction, autant d'espérances que nous en donne Alexis. Ces espérances ont été cruellement déçues, dès qu'une odieuse créature est parvenue à s'emparer de l'esprit de ce jeune homme ; et les conséquences de cette funeste liaison, tu les connais !
— Oui ; il a contrefait la signature de son père pour une somme considérable, et, ce faux découvert, il s'est brûlé la cervelle.
— Eh bien, mon ami... cela ne te fait pas trembler... pour notre fils?.. .
DE l'oreiller. 137
— Quoi î tu peux supposer que jamais Alexis...?
— Mon ami, lu as vu souvent ce jeune Bérard; n'égalait-il pas notre fils par ses qualités ?
— Il est vrai.
— Tu vois donc bien.
— Je suis loin de nier que linlluence d'une mauvaise femme puisse pervertir le meilleur naturel , et pousser un jeune homme à sa perte; mais quel remède à cela, en ce qui touche Alexis?
— Ne pas quitter celle maison, en admettant qu'au pis-aller ce malheureux Dubousquet continue d'y résider.
Puis madame Borel ajoute :
— Tu me regardes, mon ami , avec ébahissement !
— En effet, je ne comprends rien à les paroles.
— Ton ébahissement va cesser. Dis-moi, que penses-tu de madame Wolfrang ?
El, souriant, madame Borel reprend :
— Ma prédiction est en défaut; ton ébahissement , loin de cesser , augmente énormément.
— Ce n'est pas sans raison, j'imagine. Quel
lo.S Li:S SECRETS
rapport peut-il y avoir entre madame Wolfrang et notre fils ?
— Je compte sur elle... et mon instinct , ma pénétration maternelle ne me trompent point, j'en jurerais ; oui , je compte sur celte jeune femme, aussi vertueuse que spirituelle et charmante.
— Comment î lu comptes sur elle ! et pourquoi faire?
— Pour être l'ange gardien d'Alexis jusqu'à l'époque de son mariage.
— Lange gardien d'Alexis? — répèle le banquier de nouveau ébahi ; — madame Wolfrang ?
— Alexis est amoureux d'elle.
— Ah ! mon Dieu ! est-il possible ?
— Heureusement! c'est possible, puisque cela est.
— Tu me fais peur, ma chère amie ; je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.
— Et de cette peur . . . le motif ?.. .
— Quoi ! Alexis, amoureux de cette grande dame!
— Eh bien ?
— Mais c'est effrayant !
— Non, c'est excellent !
— Toi, ma femme, tu dis que..,?
DE l'oreiller. 139
— C'est excellent! Songe donc, mon ami, qu'un noble et pur amour est la plus sûre des sauvegardes contre de mauvaises liaisons ! Est-ce qu'un jeune homme sous l'empire d'une pareille passion s'appartient encore ?... ^on ! devant celte passion, toutes les séductions, même les plus dangereuses, deviennent impuissantes.
— Il y a du vrai dans ce que tu dis... et cependant...
— Ah! crois-moi, mon ami, rien ne serait plus salutaire, pour l'avenir d'Alexis, que l'influence qu'une femme belle et vertueuse comme madame Wolfrang prendrait sur lui.
— Je commence à comprendre ta pensée, ma chère amie, — répond M. Borel après réflexion. — Sans doute, à ce point de vue, tu as raison. Mais madame Wolfrang n'a aucune espèce de raison pour s'intéresser à notre fils...
— D'abord, il est amoureux d'elle... voilà qui est déjà fort intéressant...
— Est-ce une plaisanterie, chère amie ?
— Pas du tout ; j'irai ce malin voir madame Wolfrang et lui parler à ce sujet en toute sincérité maternelle ; je suis sûre qu'elle me comprendra.
— Tu iras parler à madame Wolfrang, à quel sujet ?
140 LES SECRKTS DE l'oREILLER.
— Au sujet (le l'amour d'Alexis.
— Hein?— fil M. Bore! reculant d'un pas et regardant sa femme d'un air abasourdi ; — tu iras... ce matin, chez madame Wolfrang, Ijour,..?
— Eh ! mon Dieu, pour lui dire tout bonnement qu'Alexis est passionnément amoureux d'elle.
Le banquier, stupéfait de la résolution de sa femme, garde u:; moment le silence, ne pouvant croire à ce qu'il entend.
Et il va reprendre la parole lorsqu'un domestique annonce :
— Monsieur Dubousquet !
W. Borel, entendant annoncer et voyant, en effet, entrer chez lui M. Dubousquet, qui reste timidement au seuil de la porte du salon , ayant Bonhomme sur ses talons, M. Borel tressaille, devient livide et semble atterré.
Madame Borel, attribuant la soudaine altération des traits de son mari à la répulsion invincible que lui cause l'aspect du repris de justice, va vivement à sa rencontre, et lui dit sévèrement :
— Vous devez penser, monsieur, que votre
\i2 LES SECRETS
présence est, pour trop de raisons, odieuse à M. Borel ; je vous prie donc de vous retirer.
— Non, non, — s'écrie le banquier, — qu'il entre î
Et M. Borel, reprenant son assurance et se rapprochant de sa femme, ajoute, s'adressant au forçat libéré :
— Puisque vous avez eu l'audace de vous présenter chez moi, je veux savoir cefque vous aurez l'audace de me dire.
Le banquier, se retournant alors vers sa femme :
- — Laisse-nous, chère amie.
— Y penses-tu ? Celte entrevue...
— Je t'en prie, laisse-moi seul avec cet homme.
— Mais à quoi bon t'exposer à de si pénibles émotions ?
— Il l'a voulu, il portera la peine de son imprudence.
— Mon ami, de grâce...
— Laisse-moi ; je suis résolu à l'entendre. Madame Borel n'insiste pas davantage, et se
dispose à quitter le salon, autant affligée que surprise de la persistance de son mari à entretenir ce repris de justice.
M. Borel, remarquant l'étonnement qui s'est
DE l'oreiller. i43
manifesté sur les traits de sa femme, et réfléchissant qu'elle peut et doit trouver étrange qu'il ait insisté pour entretenir avec une sorte de mystère le repris de justice, dont la présence lui était, disait-il, insupportable, M. Borel se ravise, craignant d'éveiller quelques soupçons dans l'esnrit de sa femme, et lui dit au moment où elle allait sortir du salon :
— Âqtfait, ma chère amie, je préfère que lu sois témoi^ de cette conversation.
— Je fe préfère aussi, mon ami; car il m'en coûtait de te laisser seul avec cet homme.
M. Dubousquet est resté près de la porte, ainsi que Bonhomme, qui, semblant comprendre le mauvais accueil que reçoit son maître, se tient discrètement derrière lui.
Le banquier, s'adressant alors d'un air menaçant au repris de justice :
— Je le répète, je suis confondu de votre audace; mais, enfin, que voulez-vous?
— Implorer votre bonté, votre compassion, monsieur, — répond d'une voix tremblante le forçat libéré. — Je ne viens pas, hélas ! vous braver, monsieur; je n'ai plus le droit, dans ma position, d'adresser la parole à un honnête homme; je le sais bien, mon Dieu! je le sais bien.
Hi LKS SECRETS
— En ce cas, — icpn'iul duremenl le banquier, — pourquoi vous permeltre de vous présenter ici ?
— Malgré moi, ce mallicureux me fait pilié,
— se dit madame Borel ; — il n"a pourtant pas, quoique criminel, la figure d'un scélérat.
— La démarche que je risque m'a bien coûté, monsieur, — répond Dubousquet; — mais je suis si malheureux ! >,.
— Qu'est-ce à dire? — reprend le banquier;
— c'est donc l'aumône que vous me dennindez?
— Non, monsieur, non ! je n'ai, grâce à Dieu, besoin de rien.
— Que voulez-vous, alors ?
Le repris de justice, se tournantvers madame Borel, lui dit d'un ton craintif et suppliant :
— Jladame, je vous en conjure, ne vous formalisez pas... si... Mon Dieu! je n'ose...
— Parlez, monsieur, — reprend madame Borel cédant de plus en plus à la compassion;
— que désirez-vous?
— Si... vous daigniez le permeltre, je... je...
— Achevez.
— Je désirerais, s'il voulait bien y consentir, rester un moment seul avec M. Borel.
— Allons, soit! — dit impatiemment le banquier, — finissons-en...
DE li'ORKILLER. 145
El, s'adressanl à sa femme, M. Borei ajoute :
— Chère amie, laisse-nous ; je daigne condescendre au désir de cet homme.
— Il est si tremblant, si abattu, que je m'en vais sans autre crainte que celle du souci et de la répugnance que va te causer cet entrelien, mon ami , — répond à demi-voix madame Borel quittant le salon, où demeurent tête à tête le repris de justice et le banquier.
M. Borel, malgré sa hautaine assurance, ne peut cacher son profond et secret allégement après le départ de sa femme, qu'il avait cependant, par calcul, engagée à assister à son entretien avec M. Dubousquel.
Celui-ci, après la sortie de madame Borel, parut non moins craintif et timide qu'auparavant.
Son chien, alors, frétillant de la queue, s'approcha du banquier, a (in de le caresser, sorte de fêle que Tintelligent animal faisait d'ordinaire au
petit nombre de personnes quil voyait en lêle-;ilête avec son maître; mais, brusquement surpris par les caresses du barbet, jusqu'alors inaperçu à ses yeux, M. Bore), de fort méchante humeur en ce moment, s'écrie :
— Qu'est-ce que ce vilain chien-là?
Et, d'un violent coup de pied dans la mâchoire, le banquier repoussa les avances de Bonhomme.
Le chien jeta un cri plaintif et se réfugia, tout tremblant, auprès de M. Dubousquet, en contenant ses hurlements douloureux; car sa souffrance était grande.
— Il est inconcevable que vous vous permettiez d'amener votre chien ici, — dit avec un redoublement de dureté M. Borel à M. Dubousquet. — Vous êtes d'une rare impertinence!
Le forçai libéré, dont Tceil était devenu humide en entendant le cri de Bonhomme, lui fit signe de se coucher à ses pieds ; car, sa première douleur passée, le chien s'était redressé, afin de lécher la main de son maître et de se consoler ainsi du mauvais traitement qu'il venait de subir.
— Excusez-moi, monsieur, — répondit humblement M. Dubousquet, — je ne me suis pas aperçu que mon chien jne suivait, et...
~ Assez ! — repartit brusquement le ban-
DE l'oreiller. 149
quier. — Encore une fois, quel est le but de votre impudente visite? Je devais croire qu'après votre avanie d'hier au soir, vous auriez eu ia pudeur de ne pas vous montrer jusqu'au moment de quitter celte maison, que vous souillez de votre présence.
— Quitter cette maison serait pour moi un •très-grand chagrin, monsieur, — répond, non sans effroi, M. Dubousquet ; — aussi j'ai le courage de venir à vous pour vous supplier à mains jointes dénie faciliter les moyens de rester céans.
M. Borel, regardant le repris de justice avec une stupeur muette, semble croire à peine ce qu'H entend.
M. Dubousquet, encouragé par ce silence qu'il interprète favorablement, continue :
— Si vous saviez, monsieur, quelles sont mes angoisses lorsque j'entre dans une nouvelle demeure, et, si retiré, si solitaire que je vive, quelle inquiétude me causent les nouveaux visages de mes voisins ! Je crois toujours, dans les premiers temps, que chacun sait ou devine le secret de mon triste passé ; que l'on jette sur moi des regards de mépris ou d'aversion ; puis, peu à peu, l'habitude affaiblit mes craintes, et il me semble que Ton me regarde comme tout le monde. Mais, pour en arriver là, monsieur, je
150 lES SECBF.TS
VOUS le répète, si vous saviez, mon Dieu! par combien de jours d'angoisses il nie faut passer ! Je frémis, rien qu'à la pensée de ce que j'aurai à souffrir de nouveau, s'il me faut quitter cette maison-ci, où déjà j'étais bien accoutumé.
Le forçat libéré s'exprimait avec une sorte de bonhomie si touchante, que M. Bore! se sentit ému.
Cet homme, quoiqu'il eût commis dans sa vie une action infâme, n'était pas méchant, et, lorsque l'on saura quelle était sa position à l'égard du repris de justice, on comprendra d'autant mieux l'émotion qu'éprouvait en ce moment le banquier.
Aussi répondit-il avec une sorte de commisération :
— Mais, malheureux î vous êtes fou !
— Moi?
— Vous redoutez, dites-vous, lorsque vous allez habiter un nouveau domicile, que l'on ne découvre votre ignominie?
— Hélas ! oui ; et, pendant les premiers temps, je ne vis pas; ces craintes sont pour moi un supplice de tous les moments.
— Mais, encore une fois, malheureux que vous êtes, vous perdez la raison ! Est-ce que, depuis hier au soir, tout le monde dans cette
DE ïi'OREILliER. lol
maison ne sait pas que vous êtes un repris de justice?
— Il n'est que trop vrai ! J'ai, en descendant ici, rencontré M. Lambert, le libraire; il montait à son grenier, et il s'était montré hier pour moi
.si bon, si bon, que j'en éprouvai de la confusion, ainsi qu'il m'arrive toujours, lorsqu'une personne, ignorant mon passé, daigne me témoigner quelque intérêt. Eh bien, M. Lambert, en me voyant, a détourné la tête d'un air de dégoût et de mépris.
— Il en sera ainsi des autres locataires ; vous serez en horreur à tout le monde ; et vous voulez rester dans cette maison, que vous devriez avoir hâte de fuir ? Encore une fois, vous êtes fou!
— Je suis, il est vrai, maintenant en horreur à tout le monde ici, parce que l'on me prend pour un scélérat, — répond le repris de justice d'une voix plaintive.
Et il ajoute timidement et en hésitant :
— Et... et, sans reproche, monsieur Borel, vous savez mieux que... personne, s'il est... vrai... que... je sois... un scélérat, moi!
— Qu'est-ce à dire? — reprend le banquier redevenant hautain et menaçant. — Oseriezvous...?
452 liES SECRETS
— Je vous en conjure, ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, monsieur! Hélas ! je ne veux ni ne puis récriminer contre vous ; je me suis mis à moi-même, et volonlairemenl, la casaque rouge sur le dos. Je dirais la vérité, l'on ne me croirait point. J'ai déposé en justice contre moimême; vous me tenez par mes propres dépositions. — Quelle foi accorderait-on à la parole d'un repris de justice, accusant un homme donl tout le monde vante, et dont, hier encore, les journaux, à propos de cet emprunt, vantaient la loyauté, la probité?
— Comment, misérable ! oseriez-vous mettre en question ma probité?
— A Dieu ne plaise, monsieur ! en mon âme et conscience, je le dis et le crois : personne ne peut vous surpasser en probité, en délicatesse... depuis que vous avez fait fortune...
— Il est, en vérité, fort heureux que vous reconnaissiez cela...
— Je le reconnais, mais... enfin... avant de... de... faire fortune... vous avez...
— Achevez donc ! ayez donc l'audace de répéter une calomnie atroce !
— Hélas ! monsieur, vous avez le droit de parler ainsi, puisqu'il a été écrit et signé par... qui vous savez... que la vérité était une ca-
BE l/ORETLLnn. V.iô
- lomnie... Mais, au fond de râiiic, vous lu; pouvez vous empêcher de rendre justice à mou lionnêteté; pourlant j'ai été aux galères, jai grandement souffert par votre faute. Eli bien, je ne vous demande qu'une chose et à mains jointes, monsieur Bore! : soyez compatissant pour moi, et, malgré tout ce que je pourrais vous reprocher, je vous serai éternellement reconnaissant.
— Oh ! quelle patience il me faut ! Voyons, dit«s donc ce que je puis faire pour vous î
— Vous êtes si haut placé, si universellement considéré, qu'un mot de vous, n'est-ce pas?... serait accepté comme parole d'Évangile par tout le monde?
— Ensuite...
— Onvous croirait d'autant plus, en ce qui me concerne, que ce vol, que cette tentative de meurtre pour lesquels j'ai été condamné...
— Justement condamné.
— Pouvez-vous dire cela ! vous ! vous, monsieur Borel ?
— Oui, je le dis... Et pourquoi donc ne le dirais-je pas?
— Enfin il n'importe!... — répond M. Dubousquet étouffant un soupir. — Ce crime a été commis chez vous; vous avez déposé lors du
l)rocès; toulce que vous aflirmerez au sujet de celle affaire sera donc cru.
— Où voulez-vous en venir? Achevez donc! c'esl intolérable !
— Pardonnez-moi, monsieur ; je suis si troublé ! Je voulais en venir à ceci... Qu'est-ce que cela vous ferait, par exemple, de dire à M. Wolfrang... et par lui ce serait bientôt connu dans la maison...
— Quoi? que dirais- je à M. Wolfrang?
— Que j'ai été plus malheureux que coupable, et que, malgré ma condamnation, j'étais moins criminel qu'on ne pouvait le supposer, puisque, condamné aux galères à perpétuité, j'ai été, après plusieurs années de bagne, gracié en récompense de ma bonne conduite. Dites cela, monsieur Borel, dites seulement cela, en ajoutant que vous ne pouvez vous expliquer davantage ; vous jouissez d'une telle réputation d'honneur et de probité, que M. Wolfrang ne mettra point vos paroles en doute ; il les répétera, et ainsi, au lieu d'être pour tous les locataires un objet de mépris et d'aversion, j'inspirerai quelque pitié. Mon Dieu ! je le sais bien, malgré cette pitié, personne ne voudra frayer avec un forçai libéré. A cela, je me résignerai; je suis depuis longtemps accoutumé à l'isolement; j'ai tou-
DK l/ORElLliER. 1 HS
jours, depuis ma sortie du bagne, vécu seul avec mon pauvre Bonhomme.
" A son nom affectueusement prononcé, le barbel, regardant son maître, lui répondit par un l)etit jappement.
— Tais-loi ! pauvre bête ! tais-loi ! — ajoute M. Dubousquet mettant sa main sur le museau de l'animal, et craignant de le voir de nouveau battu.
Puis, s'adressant d'un Ion suppliant au banquier, qui l'écoutait, impassible :
— Soyez bon, soyez généreux, monsieur Borel ; accordez-moi la grâce que je sollicite, et ainsi je ne serai pas obligé de quitter cette maison, pour aller recommencer ailleurs et souffrir de ces craintes, de ces angoisses dont je suis tourmenté, jusqu'à ce que je sois habitué aux nouveaux visages. Enfin, que vous dirai-je ! ici du moins, maintenant, mon compte est réglé, on sait qui je suis; ce qu'il y a de plus pénible pour moi est passé. Lorsque, grâce à votre parole, monsieur Borel, on aura pour moi, au lieu, d'aversion, un peu de pitié, eh bien, je me trouverai encore très-heureux ; ce que je demande, c'est que l'on me supporte ici, rien de plus. Cela dépend de vous, monsieur Borel, uniquement de vous. Est-ce que vous aurez le courage de
150 LKS SECRETS DE I.'OREII.LER.
me refuser cela? Mon Dieu ! j'ai lanl souffert! et, au fond de votre conscience, vous savez bien que je suis honnête iioninie!
Nous le répétons : quoique jadis coupable d'un infâme abus de confiance, — le seul acte criminel, qu'il eût, il est vrai, à se reprocher, — M. Borel n'était point un méchant homme.
Il jouissait actuellement d'une réputation de droiture et de probité méritée; il possédait les vertus du père de famille; jamais l'infortune ne s'adressait en vain à lui ; il se montrait, en un mot, un grand homme de bien.
Mais il est dans le crime, si expié qu'il paraisse, une logique tellement fatale et surtout
tellement vengeresse, que le coupable ne s'appartient plus.
Il appartient a son crime...
Il est parfois contraint, par cette implacable logique du mal , de commettre de nouveaux méfaits, dont cependant sa conscience se révolte.
Ainsi était-il en ce moment de M. Borel.
Il avait jadis, par son infâme abus de conflance, causé les malheurs de M. Dubousquei; il savait (et le lecteur saura bientôt) par suite de quel dévouement sublime cet homme si simple, si naïf, avait volontairement endossé la livrée de Tinfamie, témoignant en justice contre lui-même, rendant ainsi sa réhabilitation impossible, et impossible ou impuissante aussi toute accusation, toute révélation contre M. Borel.
Or, non-seulement le banquier connaissait ce sacrifice héroïque, mais il ne pouvait s'empêcher de l'admirer
Il lui fallait pourtant, — et là était l'un de ses châtiments , — il lui fallait en ce moment repousser la demande si humble, si touchante de cet infortuné, réduit à supplier, à invoquer presque à genoux la pitié de l'homme qu'il dominait de toute la hauteur d'une irréprochable vertu et de toute la grandeur dun sacrifice Kéroïque.
DE l'oreiller. 159
Oui, M. Borel était condamné à entendre cet • innocent — quel sanglant sarcasme de la destinée! — lui dire, à lui, criminel, à lui, cause uniquexles mépris, de l'aversion qu'inspirait cet admirable martyr : « On vous croit si honnête homme, qu'il suffirait de quelques mots de vous l)our me rendre digne de la compassion de tous; ces mots, je vous en conjure, au nom de tout ce que j'ai souffert par votre faute, ces mois, ditesles! ).
Ces mots, M. Borel — fatalement dominé par la logique du mal — ne voulait pas, ne pouvait pas les dire.
Et cependant il avait conscience, douloureusement conscience, de l'impitoyable cruauté de ce refus.
Et cependant il était ému presque jusqu'aux larmes de la douceur résignée de sa victime, ne récriminant pas, ne l'accusant pas, ne l'accablant pas, ne se donnant pas l'amère et légitime consolation de lui dire : «. Regardez-moi donc cil face, si vous l'osez ! Vous savez bien, de vous à moi, que vous êtes un misérable; car, après tout, il vous est facile d'èlrc probe, généreux et charitable, depuis que vous avez entassé millions sur millions ; mais, lorsque, pauvre et cupide, la probité vous était difficile, vous avez
160 LES SfctKEVS
. lâchement, indignement succombe à la tentation du mal, et causé par votre crime des maux affreux ! »
Or, ce que le repris de justice ne disait point au millionnaire, celui-ci se le disait a luimême, — châtiment bien autrement terrible!
Aussi M. Borel devait-il refuser l'humble et louchante supplique de sa victime. Sa seule présence dans cette maison eût incessamment rappelé au banquier le crime qu'il voulait oublier avant tout, parce qu"il lui devait en partie son immense fortune.
Puis, vivement frappé des réflexions de sa femme au sujet de madame Wolfrang, — qui pouvait devenir « lange gardien d'Alexis, » JI. Borel avait un motif très-sérieux de ne pas quitter celle maison ; ce à quoi il se fût cependant d'abord décidé plutôt que de s'exposer à rencontrer chaque jour son vivant remords.
Enfin, telles sont les défiances ombrageuses, les alarmes d'une àme bourrelée par la remémorance de son forfait, qu'il semblait très-dangereux à M. Borel d'innocenter, même de la façon la plus vague, le repris de justice.
La culpabilité de celui-ci, sa condamnation, ainsi qu'on le verra plus tard, étant les plus fermes assises de l'excellente renommée du
DE l'oreiller. 161
banquier, il redoutait que le moindre ébranlement dans la base de sa fortune et de sa répulalion ne renversât cet édifice si laborieusemenl, si habilement construit.
Donc, M. Borel, ressentant cruellement luimême le nouveau coup qu'il devait porter à sa victime, mais lui cachant son émotion, et forcé de jouer jusqu'à la fin son rôle d'odieuse hypocrisie, lui répondit avec un sourire sardonique :
— Fort bien. Rien de plus simple, en vérité, que voire modeste demande ; je vais tout bonnement aller de ce pas donner ma parole d'honneur à M. Wolfrang que vous êtes innocent du crime qui vous a conduit au bagne, et que vous êtes la perle des honnêtes gens ! Est-ce assez, cela ? Voyons... cela vous suffit-il?
— Si cela me suffit, bonté divine! Ah ! je ne demandais pas tant! — s'écrie M. Dubousquet d'une voix palpitante de joie, et prenant au sérieux la cruelle ironie du banquier; — ah ! je n'en demandais pas tant !
Et le repris de justice, dans l'exubérante expansion de sa surprise et de son bonheur, ajoute, avant que son interlocuteur ait eu le temps de l'interrompre :
— Tenez, vous êtes un brave et digne homme, monsieur Borel; vous tâchez de réparer le mal
162 liES SECRETS
dont vous avez été cause; c'est d'un bon cœur, ce que vous faites là, d'autant plus que je nejjouvais en rien vous contraindre à m'accorder i-elte grâce. Elle est toute volontaire de votre part.
— Comment, malheureux î ne voyez-vous pas que je me... ?
— Je répèle que celte grâce est toute volontaire de votre part, — réplique M. Dubousquel interrompant M. Borel ; — aussi je vous en sais gré, voyez-vous, oh! mais gré, plus... plus... que je... ne puis vous... le...
31. Dubousquet ne peut achever ; des larmes entrecoupent sa voix, et, cédant à l'effusion de sa joie, il s'adresse à son chien :
— Nous restons ici, mon pauvre Bonhomme! nous restons !
Un jappement du barbet répond aux joyeuses exclamations de son maître, qui ajoute :
— Mon Dieu ! oui, nous restons. Va ! vaî, jappe tant que tu voudras, ma pauvre bête ; M. Borel, cette fois, ne s'en formalisera pas, en nous voyant tous les deux si heureux, grâce à sa bonté.
Le banquier avait hâte de mettre fin à ce (juiproquo, dont léclaircissement devait être écrasant pour sa victime.
Aussi, élevaiil la voix, s'écrie-t-il d'un air menaçant :
— Avez-Yous perdu le sens, malheureux que vous êtes ?
— Comment ! que voulez-vous dire , monsieur Borel?
— Quoi ! vous avez pris ma réponse au sérieux ?
— Ah ! mon Dieu t
— Vous n'avez pas compris que mon ironie témoignait du dédain que méritait votre demande outrageante ?
— Bonté divine, et moi qui croyais!... Ali î mon Dieu !
— Ah çà! vous supposez donc que je suis un misérable de votre espèce ?
— Je ne sais plus où j'en suis : que voulezvous que je vous dise ?
— Vous me supposes donc capable de coniniellre une infamie ?
— Une infamie?
— Et que serait-ce donc de (émoigner de votre innocence, même aussi vaguement que possible? Comment ! je me rendrais coupable d'un mensonge ! je surprendrais la religion d'un honnête homme en lui laissant entendre que vous êtes innocent! lorsque je sais mieux que personne
164 LES SECREiS
combien est juste la punition qui vous a frappé comme voleur et meurtrier!
Le banquier, par l'audace etlïayante de celte affirmation, pratiquait cet axiome de Machiavel :
<• Un maître fourbe, afin de ne risquer jamais liétre démasqué, doit s'accoutumer de considérer comme une vérité le mensonge dont il veut persuader autrui, et finir par se le persuader à soi-même. »
L'audace de M. Borel, jointe à la poignante déception qu'éprouvait le repris de justice, lui causèrent une sorte de vertige; et, muet, chancelant, il fut obligé de s'appuyer à un meuble pour ne pas choir.
Puis, le premier étourdissement de sa douleur passé, rappelant ses esprits, ses souvenirs, il frémit ; des larmes amères sillonnèrent son visage ; il courba le froNt, soupira, et, se baissant vers son chien, qui , semblant deviner la tristesse de son maître, grognait légèrement, il dii en le caressant :
Ah ! laa pauvre bêle ! ma pauvre bêle ! il est des gens bien méchants, va !
Telle fut la seule plainte arrachée à celle créature d'une douceur angélique.
Puis, ne levant pas même les yeux sur le
nr î."obfti.lt:r. ■16ti
iianquier, ne Icnlanl pas même rie faire fléchir sa résolution, qu'il croyait, qu'il devait croire inébranlable, le repris de justice se dirigea vers la porte, essuyant ses pleurs du revers de sa main tremblante, s'adressanl de nouveau à son unique confident :
— Viens, allons-nous-en; allons cliercher un gite ailleurs, mon pauvre Bonhomme.
M. Borel eût donné l'un de ses millions pour s'épargner ce qu'il souffrait en ce moment, et pouvoir consoler sa victime par quelques paroles de pitié.
Mais la fatalité du mal et son h\-pocrisie condamnaient le millionnaire à laisser impitoyablement ce malheureux s'éloigner, affaissé sous le poids de son affliction.
Et plus encore : le millionnaire était condamné à poursuivre sa victime d'un dernier outrage ; car. voyant madame Borel entrer au moment où M. Dubousquet allait sortir du salon, le ban- •inier fut contraint par son rôle d'ajouter d'un fou presque menaçant :
— El n'oubliez jamais , misérable, que, si dure qu'elle soif, vous subissez la juste peine de votre forfait.
Cette dernière insulte ébranla la longanimité du martyr.
^C0 LES SECRKTS DE l'oREILLER.
Il se retourna bnisqiienionl, redressa son front jusqu'alors courbé, lança au banquier un regard qui le fit tressaillir, malgré son audace et la certitude de son impunité.
Mais, détournant la vue de son bourreau et contemplant la figure vénérable de madame Borel, dont il connaissait les vertus, le forçat libéré se dit :
— Noble et digne femme, je parlerais, qu'elle ne me croirait pas. Tout est contre moi ; et, d'ailleurs, pourrais-je la convaincre de l'improbilé, de la méchanceté de son mari, qu'elle serait trop à plaindre, car je sais combien elle est généreuse et charitable.
Et, répondant au jappement de son chien, qui, allant et revenant du seuil de la porte au milieu du salon, où venait de s'arrêter son maître, semblait l'engager à partir, M. Dubousquet dit en le suivant :
— Tu as raison , mon pauvre ami, nous n'avons plus que faire ici; allons-nous-en; nous ne pouvons plus demeurer dans cette maison !
Le repris de justice, sortant du salon, laisse seuls le millionnaire et sa femme.
Madame Borel, malgré l'empire que possédait son mari sur lui- même,— son mari,qui, en ce moment surtout, sentait la nécessité de redoubler sa contention, — madame Borel remarqua, mais s'expliqua l'altération des traits du banquier, et lui dit :
— Mon ami, je craignais d'être indiscrète en revenant si tôt ; mais, songeant à ce qu'il devait y avoir de pénible pour toi dans une conversation prolongée avec ce malheureux, j'étais résolue à la rompre ; il s'éloignait. Dieu merci,
IfiS LKS SECRETS
lorsque je suis rentrée. Cet enlrelicn t'a été pénible, je le vois; tu parais ému.
— Oui, ému dindignation d'abord, et ensuite ému malgré moi de pitié.
— Je ne m'en étonne pas, je connais Ion cœur.
— Sais-tu, ma chère amie, ce que ce misérable venait me demander?
— Je l'ignore.
— De l'innocenter aux yeux du propriétaire de cette maison.
— Ah ! c'est trop d'elîi'onterie t quoi! ce malfaiteur...?
— Me suppliait d'affirmer, sans m'expliquer davantage, qu'il avait été plus malheureux que coupable : et, grâce à cette aflirmation de ma part, il espérait que M. Wolfrang ne le chasserait pas de céans, et que l'on aurait ici pour lui quelque compassion.
— En vérité, mon ami, une telle audace me confond de la part de cet homme, qui semble si humble et si repentant. Comment! c'est chez toi qu'il a commis son crime, et il ose te demander de le déclarer innocent! Te supposer capable de mentir à ce point !
—C'est précisément ce que je lui ai répondu.
— Toi ! couvrir de ta parole d'honnête homme un malfaiteur de celte espèce! J'en suis
DE l'oreiller. 169
presque à regretter la pitié qu'il m'inspirait d'aliord ; et, si je ne savais combien lu es adorableuient bon et indulgent, je m'étonnerais de t'entendre encore parler de ta commisération pour ce misérable, après cette inconcevable demande de sa part, qui est pour toi un outrage.
— Un tel outrage ne peut m'atteindre, et j'ai été affligé, malgré moi , du chagrin que ce malheureux éprouvait de quitter cette maison.
-- Quoi ! lorsqu'il y est maintenant connu pour ce qu'il est : un forçat libéré! Mais il doit, au contraire, avoir hâte de la fuir.
31. Borel allait répondre à la question de sa femme, lorsque Alexis entre dans le salon, et, dès le seuil de la porte, dit tristement à madame Borel en secouant la tête :
— Eh bien, mère, tes pressentiments n'étaient (jue trop fondés au sujet de M. Duport.
— Vois-tu, mon enfant? j'étais certaine de ne pas me tromper.
— Ah ! c'est infâme et doublement infâme! , — reprend Alexis avec indignation. — Un vol serait moins odieux que cet abominable abus de confiance!
A ces mots d'abus de confiance, M. Borel tressaille et dit à son fils :
— De quoi s'agit-il donc, mon ami?
T. lil, 12
170 LES StCRETS
— iMon père, tu connais M. Duporl?
— M. Duporl? — reprend le banquier interrogeant ses souvenirs. — En cfiet, ce nom ne m'est pas étranger.
— Notre maison, depuis plusieurs années, lui escomptait du papier sur Grenoble, répond Alexis. — Je le rencontre, la veille de notre départ pour Paris ; je sortais de la Banque. « Ah ! me dit-il en m'abordant, combien je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Alexis! Auriez-vous des fonds sur vous ? — Sans doute ; je viens de toucher une somme assez considérable. — En ce cas, veuillez doncme donner une somme de dix mille francs : il s'a'git d'une excellente affaire à conclure tout de suite, et je la manquerais faute de celte somme; je vous la remettrai dans la journée, » ajoute M. Duport. J'ouvre mon portefeuille; je lui remets dix billets de mille francs, ne songeant pas à lui demander de reçu, d'abord parce que nous étions au milieu de la rue, puis parce que javais'une confiance entière dans un homme avec qui la maison était en relations d'affaires depuis plusieurs années. Il me remercie, nous nous séparons, et, de retour à la maison, je prie le caissier de prendre note de celle avance de dix mille francs faite à M. Duporl, qui doit les rembourser dans l'après-
DE l'oreiller, 171
dînée. Cependant il ne paraît pas à la caisse ce jour-là; ce relard de payement ne me cause nulle inquiétude; je ne doute pas qu'il ne vienne s'acquitter le lendemain. Nous partons pour Paris; au bout de quelques jours, notre caissier m'apprend dans sa correspondance qu'il n'a pas de nouvelles de M. Duport. Assez surpris, je l'avoue, je l'engage à écrire à notre débiteur. Sais-tu, mon père, ce que celui-ci a Taudace de répondre ?
— Non ; que répond-il ?
— Qu'il y a erreur, et qu'il n'a pas reçu de moi ces dix mille francs. Notre caissier, ne pouvant douter d'un fait que j'ai affirmé, se rend le lendemain chez ce fripon, et apprend ce dont notre correspondance vient de m'instruire, que M. Duport a, pendant la nuit, quitté Lyon furtivement, laissant pour plus de cent mille francs de dettes. Dis, mon père, l'abus de confiance dont nous sommes victimes est-il assez odieux?
— Ce M. Duport m'inspirait des doutes sur sa probité depuis que, par hasard, j'avais su qu'il laissait sa femme et son enfant dans la détresse, et qu'il vivait avec une fille perdue, ajoute madame Bord. — Un mauvais époux, un mauvais père est rarement honnête homme.
— Eh bien, mon ami, — dit à son fils le
banquier sans s'émouvoir, — il faudra faire porter ces dix mille francs au comple des profils et pertes. Voilà tout.
— Comment, voilà tout! — s'écrie Alexis; — cet infâme abus de confiance ne te révolte pas, mon père ?
— Notre maison peut, grâce à Dieu, supporter une perle, en somme, assez légère.
— Ab! ce n'est pas celte perte qui me courrouce, c'est l'indignité d'un pareil acte. Un abus de confiance ! mais, je le répète, c'est cent fois plus hideux que le vol, je dirais presque le vol à main armée.
— Allons, mon ami, pas d'exagération, — dit avec un sourire contraint le millionnaire, jadis coupable d'un abus de confiance bien autrement exécrable que celui de M.'Duporl. — La loi établit avec raison une énorme différence entre l'abus de confiance et le vol à main armée. Le premier est puni de quelques années de prison ; le second est justement puni des travaux forcés à perpétuité.
—Qu'est-ce que cela prouve, mon père ? L'inconséquence, l'aberration de l'opinion commune.
~ Mon cher enfant, lu raisonnes avec la généreuse exaltation, mais aussi avec l'inexpérience de Ion âge, — reprend M. Borel, dont le
1)K l'oREILIiKR. iTù
supplice iiUerne est inexprimable. — La loi établit sagement une distinction profonde entre le délit d'un homme à qui l'on prête volontairement de l'argent, ou à qui on confie un dépôt, et qui nie cette dette ou ce dépôt, et le brigand qui vient, armé, briser nuitamment votre caisse, prêt à joindre le meurtre au larcin, afin d'assurer l'impunité à son crime !
— Eh bien, moi, cher père, je prétends que l'abus de confiance devrait être puni au moins de la même peine, sinon plus sévèrement, que le vol à main armée.
— Mon cher ami, tu soutiens la un paradoxe dans toute la force du terme.
— Permets-moi , bon père, de te prouver... ma mère, j'en suis certain, sera de mon avis... que rien n'est moins paradoxal que la thèse que je soutiens.
— Voyons cela, monsieur l'avocat, — répond gaiement madame Borel ; — voyons comment vous allez plaider notre cause , jeune Cicéron ; je dis notre cause, car je l'avoue mon énormité, mon ami, — ajoute madame Borel s"adressaiit à son mari: — je partage, sur cette question, l'opinion de mon fils, et qui pis est, bon Dieu! je suis, comme lui, en révolte ouverte contre l'opinion reçue.
nt LKS SECRKTS
— Vous èles deux, je suis seul, je m'avoue vaincu, — répond le banquier s'efforcanl de sourire, malgré sa lorlure atroce. — Laissons là cette discussion.
— Alexis, notre adversaire recule devant la discussion; il est perdu, — dit en riant madame Borel ; — il faut outrageusement abuser de notre avantage, et lui imposer la dure obligation de se déclarer vaincu.
— Soit, je le déclare; triomphez donc, impitoyables vainqueurs ! — dit le banquier, d'autant lilus contraint de donner, ainsi que sa femme, un tour plaisant à la conversation, qu'il craint de laisser pénétrer ses secrets sentiments. — Oui, je me déclare battu à outrance, je me rends à merci et miséricorde... Vous êtes satisfaits, j'imagine?
— Pas du tout, monsieur mon mari,
— Que diable voulez-vous donc de plus, madame ma femme , impitoyable épouse que vous êtes ? et vous, monsieur mon fils, non moins impitoyable ?
— Nous voulons te forcer à t'avouer vaincu .
— Mais je le suis, je l'avoue, je le crie, je le proclame !
— Oh ! il s'agit, non point de l'avouer vaincu par une dédaigneuse condescendance dont nous
DK li'ORETLLER. HS
sommes abominablement humiliés, mon fils et moi, mais de t'avouer vaincu de par l'irrésistible logique et l'admirable éloquence de l'illustre avocat ici présent, Alexis Borel, à qui je donne la parole. Alexis, tu as la parole.
— Mais, encore une fois, chère amie...
— Mais, encore une fois, cher ami, (une nous échapperas pas ainsi. Parle, Alexis ; hardi, mon enfant ! et surtout sois sublime, entends-tu? Je tiens particulièrement à ce que tu sois sublime, en ma qualité de mère on ne peut plus orgueilleuse!
— Je serai, du moins, convaincu, et nous allons le confondre, ce cher et bon père.
M. Borel ne pouvait, l'entretien monté à ce diapason, le rompre brusquement sans donner à sa femme et à son fils une raison plausible, et il n'en trouvait aucune.
Il se résigna donc, se reprochant amèrement d'avoir cédé, malgré lui, au désir d'atténuer aux yeux des siens ce qu'il y avait de hideux dans l'abus de confiance, parce qu'il s'était jadis rendu lui-même coupable de ce délit, qu'il aurait dû flétrir, au contraire, avec une véhémente indignation, selon riiabitude des coquins oriani lou-
nS LES SECRETS
jours, et des premiers : « Au voleur !•» Le millionnaire dut donc se résigner à boire jusqu'à la lie la coupe anière de sa propre ignominie, et ne songea plus qu'à veiller scrupuleusement sur ses moindres paroles et sur l'expression de sa physionomie.
— Eh ! mon Dieu ! mon père, avait repris Alexis, — je trouve, pour le besoin de ma cause, ainsi que disent les avocats, un exemple qui n'est que trop réel et personnifie le vol à main armée, de même que ce misérable Duport personnifie l'abus de confiance.
— Comment cela? — demande le banquier; — de quel exemple veux-tu parler?
— Ce malheureux repris de justice, ce'Dubousquet.
— En effet, — reprend madame Borel, — ces deux exemples ne sauraient être mieux choisis.
— Ainsi, — poursuit Alexis, — ainsi ce malfaiteur est entré de nuit chez loi, à main armée, pour te voler; un de nos domestiques, éveillé par le bruit, accourt, veut saisir le voleur ; celui-ci le frappe et prend la fuite. Certes, voilà un grand crime, n'est-ce pas? Eh bien, mon père, selon moi, le crime de ce Duport est peut-être plus horrible encore.
DE l'oretller. 179
— C'est ce qu'il s'agit de démontrer, mon ami, sous peine, je le répète, de soutenir un paradoxe tout simplement... insoutenable.
— Je demande que l'orateur ne soit pas interrompu, — dit en souriant madame Borel; -- il débute dans la carrière, et les interruptions pourraient le faire patauger d'une façon regrettable.
— Sois tranquille, bonne mère, notre cause est juste, nous la gagnerons, et je réponds à ce cher père : Tu as chez toi une somme d'argent considérable, tu crains d'être volé ; que fais-tu ? Tu sauvegardes cette somme de ton mieux, tu la renfermes dans une caisse de fer, gardée par l'un de tes domestiques; tu as pris toutes les sûretés possibles, tu t'es mis ainsi sur la défensive ; c'est une espèce d'état de guerre ouverte entre les voleurs et toi. Ce Dubousquel s'introduit de nuit dans ta maison ; il veut te voler, mais lu es pour ce bandit un ennemi, puisque tu possèdes l'argent qu'il convoite; il n'est lié envers toi ni par la confiance, ni par l'amitié, ni par un service rendu ; enfin, pour commettre le crime, ce bandit court des dangers, risque sa vie ; il fait du moins montre de courage, exécrable courage, soit, et qui n'atténue en rien, aux yeux de la loi et de la morale, son forfait ; au
contraire, il l'aggrave et doit l'aggraver. Mais, enfin, je le répèle, ce bandit, pour voler, risque sa vie, et aucun lien de confiance, daiïection ou de reconnaissance ne rattache à toi. Est-ce vrai, père ?
— C'est vrai ! — répond le millionnaire impassible.
Et il se sentait glacé jusque dans la moelle des os en entendant son fils, son fils ! l'accuser — sans le savoir — d'être peut-être plus scélérat encore qu'un voleur à main armée; tandis que madame Borel, partageant l'opinion de son fils, disait à son mari :
— Avoue, mon ami, et je parle sérieusement cette fois , avoue qu'Alexis pose parfaitement la question.
— Oui, à son point de vue, — répond le millionnaire ; — mais pas à celui de la loi.
— C'est précisément là l'objet de la discussion, — dit madame Borel. — Continue, mon enfant.
— Et maintenant, père, je m'adresse à ta bonne foi, à (a conscience; compare au crime de Dubousquel; qui fait du moins preuve d'un certain courage, si horrible qu'il soit, compare, dis-je, la lâche infamie de ce Duporl. Quel est son but ? Le même, absolument le même que
!»E l'ordiller. 181
celui de Dubousquet : voler; mais risquera-t-il sa 'vie comme l'autre, en tentant de nuit une dangereuse effraction ? l\on, non ! il vient h moi, au grand jour, l'air loyal, et, s'adressant à ma tonfiance, il me demande un service ; ce service, je le lui rends, et, persuadé de sa bonne foi, croyant à sa parole, je n'exige aucun reçu des dix mille francs que je lui remets. Quelques jours après, il nie effrontément cette dette, et ainsi, non-seulement il me vole impunément sans péril, mais encore, et pour comble d'infamie, c'est moi qu'il accuse d'être un voleur, puisque je parais vouloir lui extorquer dix mille francs qu'il ne me doit point.
— C'est évident, — dit vivement madame Borel. — Bien, bien^ mon enfant!
— Quoi! mon père! — reprend le jeune homme avec une véhémente conviction, — quoi ! aux yeux du bon sens, de la morale, de la juslice, ce misérable qui nie vole lâchement, qui me diffame, moi qui lui ai généreusement rendu service, ne serait pas aussi coupable que le bandit qui, au risque de sa vie, dépouille un inconnu?
— Quoi! mon ami! — s'écrie à son tour chaleureusement madame Borel s'adressant à son mari, — (juoi! le brigand embusqué au coin
(l'un bois pour luer et dévaliser les passants, ne le semblerait pas peut-être moins odieux encore que le scélérat qui empoisonnerait son ami pour le voler?
— Celte comparaison, — dit le |)anquier s'efforçant de rester maître de lui-même, — cette comparaison n'est pas juste, ma chère amie.
— Elle n'est pas juste, dis-tu? Comment! ton ineiHeur ami, je suppose, a foi dans ta probité ; il te prête de l'argent sans reçu, ou il te confie un dépôt ; ce dépôt, tu le nies audacieusemenl ; mais c'est infâme! mais, c'esl, de tous les crimes, le plus ignoble, le plus noir! mais, ainsi que le disait ton fils, c'est non-seulement voler, c'est encore accuser ton ami d'être lui-même un voleur; c'est témoigner de la plus détestable ingratitude; c'est outrager un sentiment divin; c'est concentrer dans une seule action les vices les plus hideux, le mensonge, l'hypocrisie, îa calomnie, l'ingratitude, le vol, le meurtre !
Et, répondant à un mouvement de son mari, madame Borel ajoute avec un redoublement d'indignation :
— Oui, le meurtre ! Est-ce que l'on n'a pas vu des abus de confiance laissant exposés à une misère atroce ceux qu'ils dépouillaient... les
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pousser au suicide? Est-ce que l'on n"a pas vu des familles, ainsi réduites à une détresse affreuse, mourir de faim, ou, pis encore, poussées à bout par le besoin, des femmes se vendre, des hommes commettre des actes quelquefois dignes de l'échafaud? Ah ! jamais, jamais la loi ne se montrera trop inexorable pour ce crime, le plus lâche, le plus horrible de tous !
Non, il est impossible de peindre ce qu'éprouvait alors le millionnaire.
Un hasard vengeur voulait que madame Borel, recourant à un exemple d'abus de confiance, dont, pour le besoin de la discussion, elle supposait son mari coupable, lui retraçât presque identiquement l'abus de confiance, autrefois commis par lui envers un ami d'enfance, et les conséquences de cet acte.
Aussi M. Borel, parvenant, par un effort surhumain àdissimulerson épouvante, — il songeait au mépris et à l'aversion dont il serait l'objet de la part de sa femme et de son fils, si tendrement chéris de lui, s'ils découvraient jamais son crime, — M. Borel reprit :
— Vos arguments sont très-spécieux , je l'avoue, mes amis, parce qu'ils prennent leur source dans des sentiments généreux ; mais la loi vous répondra ceci : Vous avez imprudem-
ment prèle voire argent, ou confié un dépôt à un ami dont vous ne suspectiez point la probité; vous portez la peine de votre imprudence. En un mol, vous dira la loi, il fallait mieux placer votre confiance, vous renseigner mieux sur la moralité de celui à qui vous prêtiez votre argent ou confiiez un dépôt. Vous avez agi librement; rien ne vous obligeait à lui donner celle preuve de confiance.
— Rien ne m'y obligeait ! — s'écrie Alexis ; — mais tout m'y obligeait, au contraire: mon amitié, ma foi dans la probité du misérable qui s'en montre indigne. Est-ce qu'en confiant ce dépôt à son honneur, je ne devais pas le croire plus en siirelé que sous la triple serrure dun coffre-fort? La loi exige donc en principe la défiance, le soupçon, si répulsifs à toute àme loyale, qu'elle peut à peine les concevoir? Ainsi, au lieu de céder sans réserve à ma confiance dans mon meilleur ami, ou dans l'homme que je crois intègre, il faut donc que je les outrage par des doutes odieux, me disant que, malgré les apparences, il est possible qu'ils soient des misérables? Est-ce assez t'insulter, ô sainte confiance! généreux élan du cœur, sentiment divin, si honorable pour ceux qui l'inspirent, que fùt-il immérité par eux, ils devraient s'en ren-
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(|re (lignes par un noble orgueil? Et souvent cela doil être; oui, j'en suis certain : des gens capables de vous voler votre bourse, vous la renietlraienl fidèlement , si vous leur disiez : « Gardcz-la-nioi ; je me fie à votre honneur. »
— Cher enfant! des milliers de faits sont d'accord avec l'instinct de Ion cœur ! — ajoute madame Borel, émue de la touchante exaltation de son fils ; oui, l'abus de confiance est révoltant, irrémissible, doublement infâme, parce que celui à l'honneur de qui nous confions un dépôt, contracte envers nous un engagement sacré, qui, moralement, le lie envers nous cent fois plus qu'un acte écrit ! Aussi la forfaiture à cet engagement sacré égale-t-elle à mes yeux le plus grand des crimes, et...
— Viens m'embrasser, Alexis! — sécrie soudain le banquier simulant un profond attendrissement: — viens, cher et digne enfant, tu ne m'as pas convaincu ; car, avant celle discussion, je partageais Ion avis et celui de ta mère, — ajoute M. Borel en embrassant tendrement son fils ; — mais je voulais me donner la douce satisfaction de l'entendre soutenir et défendre de si nobles principes !
— El, moi, je me doutais de ton horrible trahison ; car, connaissant ton cœur, je ne pou-