‹ Les secrets de l'oreiller (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · Ï)V. I/OREILLER · texte numérisé non relu

Ï)V. I/OREILLER

Un jour, M. dcLuxeuil, l'«5iégant localairo du second étage, sortait à pied; il s'awète un moment devant la loge du concierge, afin de lui donner un ordre, et jette loin de lui son cigare éteint...

31. Saturne, se tournant aussitôt, à demi, vers ce cigare qui décrit sa parabole, s'incline légèrement devant cet objet, comme s'il eût participé delà respeclahililé de son possesseur; puis M. Saturne continue de prêter une attention pleine de déférence aux paroles de son locataire.

Bachelard, invité par la servante à aller assouvir sa curiosité auprès du concierge, hoche la tète, se disant :

— Voilà un original qui fait mentir le proverbe : ti Bavard comme un portier !... » mais, enfin, faute de grives, on mange des merles.

Et, faisant deux pas au delà du seuil de la boutique, le commis reprend :

— Bonjour, monsieur Saturne, bonjour; comment ça va-t-il, ce malin?

— Et vous-même, monsieur Bachelard ?

— Vous êtes trop honnête. Voilà un beau temps.

— Eh! eh!..i

— A propos de beau temps, monsieur Saturne..., dites-moi donc pourquoi... car cela me

troUe depuis une élernilé dans la cervelle... diies-nioi doic pourquoi le propriétaire de celle maison et des deux hôtels du fond de la cour a, selon le bruit du quartier, fait construire ces bâtiments par des maçons alsaciens, venus tout exprès à Paris pour celte bâtisse, cl qui ne disaient pas quatre mois de français? Pourquoi donc ces maçons, pendant tout le temps qu'a duré la bâtisse, n'ont-ils pas quitté une sorte de grande baraque où ils étaient d'ailleurs, dit-on, trèsbien établis et hébergés, mais où l'archilecle les tenait, pour ainsi dire, en charlre privée? Pourquoi donc aussi, pendant tout le temps q,ue celle bâtisse a duré, le terrain de construction étaitil entouré dune clôture en planches, en dedans de laquelle personne ne pouvait pénétrer? Pourquoi donc encore le propriétaire tient-il absolument à louer ses appartemenls en garni, les donnant toutefois au même prix que s'il les louail sans meubles? El cependant le mobilier a dû coûter cher, si j'en juge d'après celui de l'entresol du patron. Rien de plus élégant, de plus recherché... (Aussi, par parenthèse, appelle-t-on celte maison-ci la maison du bon Dieu , tant les locataires y sont choyés, dorlotés selon les inlenlionsdu propriétaire.) Puisque nous parlons du propriélaire, dites-moi donc, par la même

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occasion, quel homme c'est que ce monsieur Wolfrang?... Esl-il jeune ou vieux, marié ou célibataire?

Le commis, après celte avalanche d'interrogations, se disait à part lui :

— C'est bien le diable si le père Saturne ne répond pas au moins à une de mes questions.

— Tiens..., — dit le concierge, — voilà Bonhomme qui s'en va au bureau de tabac faire remplir la tabatière de son maître.

M. Saturne, trompant ainsi l'espoir du commis, lui désignait du geste un chien barbet de moyenne taille et d'un poil touffu et grisâtre; ses yeux, noirs comme son museau, pétillaient d'intelligence à travers les mèches ébouriflfées dont ils étaient à demi recouverts.

Il sortait de la maison et trottait d'un air affairé, portant à sa gueule une tabatière de huis.

— Savez -vous, monsieur Bachelard, — ajouta le concierge, — savez-vous que ce chien-là n'a pas son pareil au monde pour la gentillesse et l'intelligence?

— Je ne dis point non ; mais je vous demandais pourquoi la maison...

— Après avoir rapporté le tabac à son maître, — reprend le concierge, — l'on verra repartir Bonhomme, un petit panier à la gueule, afin

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d'aller chercher le déjeuner : une flûte de deux sous chez le boulanger el quelques fruits chez le fruitier.

— D'accord. Mais dites-moi donc si le propriétaire est...

— Et puis , remontant dare dare ses trois étages, Bonhomme déposera son i>anier à la porte de Tappartement, se dressera sur ses pattes, prendra entre ses dents ]e cordon de la • sonnette, que je me suis donné le plaisir de rallonger à cet effet, et drelin drelin drelin! son retour sera ainsi annoncé à son maître.

— Mais, monsieur Saturne, écoutez-moi donc...

— Je vous dis, monsieur Bachelard, qu'à ce chien-là il ne manque, voyez-vous, que la parole, absolument que la parole.

— Ma foi, elle manque aussi à son maître, — dit Bachelard désespérant d'obtenir du concierge quelque réponse à ses questions précédentes. — Ce M. Dubousquet, maître de ce barbet, ne dit mot à personne, vit seul comme un ours, ne sort que rarement le soir, rasant la muraille, toujours emmitouflé d'un cache-nez, ni plus ni moins qu'un malfaiteur qui se cache. A telle enseigne que, depuis qu'il loge ici, je n'ai pas pu seulement voir sa figure. Et, à pro-

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pos (le ce M. Dubousquel, dites-moi donc ce qu'il est ou ce qu'il a été. Est-ce qu'il vit de ses rentes? est-ce ([ue...?

— Monsieur Baciieiard, — répond le concierge d'un air grave et confidentiel, — je dois vous déclarer une chose...

— Ah! enfin ! — pensait le commis.

El il ajoute tout haut avec empressement :

— Dites vile, dites, mon bon, mon digne, mon excellent monsieur Saturne! qu'avez- vous il me déclarer?

— Que je suis et serai toujours votre trèshumble et très-obéissant serviteur, — répond le concierge avec le salut le plus courtois.

Et il continue de manœuvrer gravement de son balai, à la grande déconvenue du commis, bientôt distrait de son dépit par la voix de son patron qui, du seuil de la porte, appelait :

— Bachelard ! Bachelard !

M. André Lambert, le libraire, l'un des plus savants bibliophiles de Paris, ne vendait que de vieux livres rares et curieux, ou d'excellentes éditions des œuvres classiques françaises, grecques ou latines.

11 dit doucement à son commis, mais avec un accent de légère impatience :

— A quoi songez-vous donc? Vous auriez dû avoir déjà déballé cette caisse d'elzévirs que m'envoie mon correspondant d'Amsterdam.

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— Monsieur, ce n'est pas ma faute; c'est ce bavard de parlier qui me relenaii.

Et Bachelard, selon l'ordre de son patron, s'occupe de déballer les livres.

Puis, toujours l'œil aux aguets, selon son habitude, et voyant le libraire interroger du regard quelques-uns des rayons chargés de volumes, le commis s'écrie :

— Qu'est-ce que vous cherchez donc, monsieur?

— Occupez-vous de ce déballage, — répond le libraire, qui semble doué d'une grande mansuétude. — Si j'avais besoin de vous pour trouver ce que je cherche, je vous en instruirais probablement.

— Après tout, c'est une simple question que je vous adressais, monsieur.

— Je ne le sais que trop, éternel questionneur !

En ce moment, Tranquillin entre à pas comptés dans la boutique, salue révérencieusement le libraire, dépose lentement son chapeau sur le comptoir, se mouche avec méthode, tousse deux ou trois fois afin d'éclaircir le timbre de sa voix ; puis, enfin :

— Je vous présente mes civilités, monsieur Lambert.

— Bonjour, monsieur Tranquillin.

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— Tiens, — se dit Bachelard prèlanl l'oreille, — l'inlendant du propriétaire! Pourquoi vient-il ici?

— Monsieur Lambert, — poursuivit Tranquillin laissant tomber une à une ses paroles, — je suis... chargé... d'une... communication... pour... vous... de la part... de mon honoré maître...

— Bachelard, laissez-nous, — dit le libraire à son commis désappointé ; — vous achèverez plus tard de déballer ces livres.

— Monsieur, je vais avoir fini en un clin d'oeil ; ce sera l'affaire de dix minutes.

— Vous achèverez plus tard, vous dis-je, de déballer ces livres; allez épousseter ceux de i'arrière-magasin.

— Cependant, monsieur...

— De grâce, faites donc ce que je vous ordonne.

— A la bonne heure, monsieur, à la bonne heure ! — répond Bachelard quittant la boutique en grommelant. Après tout, mon observation était dans l'intérêt du déballage.

— Monsieur Lambert, — reprend Tranquillin, — je suis chargé d'une communication pour vous de la part de mon honoré maître M. Wolfrang.

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— Je le croyais en voyage?

— Il est de refour depuis hier au soir; il est descendu dans lliôtel qu'il s'est réservé au fond du jardin.

— Quelle est la coniniunicalion dont il sagit? Le libraire, voyant en ce moment rentrer le

commis dans l'arrière -magasin, reprend sans se départir de son indulgente bonhomie :

— Que voulez-vous encore, Bachelard ?

— Monsieur ne m'a-t-il pas commandé dépousseter les livres?

— Sans doute; eh bien?

— Je ne trouve pas mon plumeau; je dois l'avoir laissé ici quelque part, et je...

— Retournez dans l'arrière-magasin; ne revenez ici que lorsque je vous manderai.

— Mais, monsieur, ce plumeau...

— Allez, allez.

Bachelard sort, et Tranquillin continue :

— Mon honoré maître M. Wolfrang m'a chargé, monsieur Lambert, de vous inviter h lui faire l'honneur de venir passer aujourd'hui la soirée chez lui avec madame Lambert.

— Je suis très-sensible à cette invitation,— répond le libraire surpris; — mais, ma femme et moi, nous vivons fort retirés; nous avons peu de goùl pour le monde, et...

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— Oh! rassurez-voui, monsieur Lambert; on sera chez mon hononé maître tout à fait en famille, entre locataires.

— Comment?

— M. Wolfrang désire, — désir bien naturel ! — avoir l'honneur de faire connaissance avec messieurs ses locataires, et il les convie ce soir à une petite réunion intime ; je dis intime, en cela qu'elle sera composée de peu de personnes: à savoir, les locataires de l'hôtel du jardin, M. le duc et madame la duchesse délia Sorga, ainsi que leurs deux fils; vous et madame Lambert; M. et madame Borel, ainsi que leur fils, habitant le premier étage; M. de Luxeuil et M. le comte de Francheville, habitant le second; enfin, M. de Saint-Prosper, M. Dubousquet.et mademoiselle Antouine Jourdan, habitant le troisième étage; en tout, quatorze personnes. Ce sera donc, vous le voyez, une véritable soirée de famille. En outre, mon honoré maître se fera un plaisir, — que dis-je * — un devoir, de demander à messieurs ses locataires et à mesdames ses locatrices s'ils se trouvent bien chez lui ; s'ils n'ont pas quelques réclamations à lui adresser, quelques embellissements ou quelques meubles à lui demander pour leur appartement; car M. Wolfrang serait

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aux regrets de n'avoir point prévenu ces demandes. Mais vous semblez surpris?

— Je l'avoue, — répond le libraire; de pareils procédés de la part d'un propriétaire...

— Sont assez rares, n'est-ce pas?

— Fort rares, en effet.

— Que voulez-vous ! M. Wolfrang n'est point un propriétaire comme un autre ; aussi, lors- ([u'il a su que l'on avait, dans le voisinage, baptisé sa maison du surnom de la maison du bon Dieu, vous ne pouvez vous imaginer sa douce satisfaction.

— Cette satisfaction doit lui coûter cher ; car, vraiment , le prix des appartements de celte maison est de plus de moitié au-dessous de leur valeur.

— Certainement, tel est le désir de mon honoré maître.

— Ainsi, en ce qui me concerne, je paye deux mille francs la location de cette boutique, de ses dépendances et d'un logement complet à l'entre-sol, meublé avec une élégance, une recherche à laquelle ma femme et moi n'étions pas habitués, bien que nous vivions dans l'aisance.

— L'unique ambition de M. Wolfrang est que messieurs ses localaires se plaisent chez lui. C'est son idée fixe.

DE L'ORniLLER. 3i

— II y paraît de reste ; seulement, je regrette fort cette clause du bail eu vertu de laquelle, en me prévenant un mois d'avance...

— Vous pouvez donner ou recevoir congé chaque trimestre ?

— Oui, et cette clause...

— N'a d'autre fin que le désir incessant de M. Wolfrang à l'endroit de la plaisance et de la liberté de messieurs les locataires.

— Vraiment?

— Sans doute... Il serait désolé de leur imposer la moindre sujétion ; d'où il suit qu'un locataire ne se plaisant plus céans, il peut s'en aller quand bon lui semble, et ce, d'autant plus aisément qu'il n'a, comme on dit, apporté avec lui, dans la maison, que son bonnet de nuit, puisque les appartements sont meublés. Voilà pourquoi mon honoré maître a tenu absolument à louer en garni.

— Mais, par contre, l'on peut recevoir congé ; or, l'on se trouve ici tellement bien établi, nous, du moins, que ce serait, pour ma femme et pour moi, un vérilable chagrin que de quitter ce logis.

— Je m'en vais vous dire pourquoi M. Wolfrang a désiré la réciprocité du congé. Il est, vous le savez, des caractères hargneux, taquins, tou-

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jours mal satisfaits, quoi qu'on fasse, et qui, néanmoins, s'obstinent à demeurer où ils sont : c'est en prévision de ces vilains caractères-là que mon iionoré maître a inséré la clause en question dans les baux; car, voyez-vous, à la seule pensée de locataires mécontents, il ne vit plus, mon pauvre monsieur Lambert, il ne vit plus, il est comme une âme en peine 1

— Somme toute, c'est un original dans la meilleure acception du mot que M. Wolfrang, n'est-ce pas ?

— Eh! eh ! peut-être...

— Quel âge a-t-il ? Est-il marié ? Mais, Dieu me pardonne! — ajouta le libraire en souriant, — la contagieuse curiosité de mon commis m'a, je crois, gagné malgré moi.

— Si vous acceptez l'invitation de M. Wolfrang, vous saurez par vous-même ce que vous désirez savoir.

— Je vous l'ai dit : ma femme et moi, nous vivons fort retirés, nous n'allons jamais dans le monde...

— Mais, encore une fois, ce n'est point aller dans le monde que de passer la soirée chez son propriétaire, avec une douzaine d'autres locataires. Allons, monsieur Lambert, ne me refusez point... ce serait d'un mauvais augure pour les

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autres invitations que je vais de ce pas aller faire à chaque étage de la maison. Donc, c'est convenu : mon honoré maître peut, ce soir, compter sur vous et sur monsieur Lambert.

— Il me faudrait tout au moins consulter ma femme.

— Allez la consulter, je vous attends.

— Je ne vous réponds point, tant s'en faut, de son consentement.

— Demandez-le-lui toujours.

Au moment où le libraire quitte son comptoir, Bachelard entre brusquement.

— Monsieur m'a appelé?

— Nullement; mais vous allez garder la boutique en attendant mon retour.

Madame Lambert, âgée de vingt ans au plus, est blonde, et, pour la caractériser pbysiquement dun trait, nous la comparerons à h Psyché de Prudhon, dont elle avait la beauté pure, délicate et candide; mais, malgré leur perfection, ses traits, d'une douceur extrême, manquaient complètement d'animation, et Tintelligence ne brillait pas dans ses charmants yeux bleus, alors rêveurs.

Elle achevait presque machinalement sa toilette, en tordant par derrière ses longs cheveux

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cendrés, dont elle pouvait à peine, de sa petite main, embrasser la natte épaisse.

— Oui, madame, — disait Juliette à sa maîtresse , — c'était une corbeille de violettes de Parme; mais grande, mais grande ! enfin, elle ne pourrait pas tenir sur la table ronde du salon. Une dame assez âgée, qui doit être une femme de chambre du grand monde, car elle porte un chapeau et est très-bien mise, avait, dans le fiacre qui l'amenait, celle corbeille avec elle, et elle a prié M. Saturne de l'aider à la descendre, en disant qu'elle apportait ces fleurs à M. de Luxeuil.

— Qui vous a si bien instruite, Juliette?

— Le hasard, madame... car je passais devant la loge du concierge, et même je me suis dit : « C'est drôle, pourtant ! ce sont les messieurs qui, ordinairement, envoient des fleurs aux dames ; il paraît que c'est le monde renversé ; » car c'est bien certainement une dame qui envoie cette belle corbeille à notre voisin du second, n'est-ce pas, madame?

— Quelle question ! Comment voulez-vous que je sache cela? — répond madame Lambert sans pouvoir dissimuler son impatience mêlée de dépit. — Et , d'ailleurs , que m'importe, à moi !

Dt: L'oRKILIiER. Ô?

— Sans doute, madame; aussi je vous dis cela comme je vous dirais autre cliose.

— Eh bien, alors, j'aime autant que vous me disiez autre chose.

— Je serais fàcliée d'avoir contrarié madame.

— Pourquoi rn'auriez-vous contrariée? Qu'estce que cela me fait que l'on envoie des fleurs ;i M. de Luxeuil ? Est-ce que je le connais ?

— Allons, se dit la peu pénétrante Juliette, madame a de l'humeur; son caractère est bien changé depuis quelque temps; elle était douce comme un mouton, elle devient brusque et grondeuse; qu'est-ce donc qu'elle peut avoir?

Puis elle ajouta tout liant :

— Madame n'a plus besoin de moi?

— Non, pas à présent.

— En ce cas, madame, je relnurne à ma ctiisino.

A peine la servante a-l-elle quitté la chambre à coucher, que madame Land)ert se dit avec amertume :

— Elle me mettait au supplice, cette Juliette !... Qu'avait-elle besoin de me parler de ces fleurs?

Et après un moment de silence :

— Quelle fausseté ! il a osé m'écrire (iu'ii m'aimait depuis trois mois; que, s'il ne me re-

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gardait pas en passant devant lo magasin, c'était de peur de me compromettre. Hélas! je ne l'ai que trop regardé, moi, pour mon malheur!... El mon mari, si bon, si généreux, à qui je dois tant, à qui je dois tout !... car lorsque je pense à sa conduite envers moi...

Puis, tressaillant et rougissant de repentir, madame Lambert ajouta :

— Ah ! je ne suis déjà que trop coupable ! Avoir reçu cette lettre, l'avoir lue surtout ! car, la recevoir, je ne pouvais m'en empêcher : M. de Luxeuil a saisi Tinstant où j'étais seule dans le magasin. Comment a- t-il pu deviner cela? Il est entré vite, et, déposant la lettre sur le comptoir, il m'a dit : << Lisez, et sachez combien je vous aime!.,. » Maudite lettre! je l'ai lue, relue, je la sais par cœur maintenant; aussi j'ai pu la brûler !... 3Iais ces fleurs... qui les lui envoie? Quelque grande dame! Oh! certainement, il doit n'avoir qu'à choisir; il est si beau, si élégant! il, a de si jolis chevaux!... tout le monde se retourne pour le voir passer... Mais ces fleurs, qui les lui envoie? Peut-être celle dame qui, avant-hier, est venue dans un superbe carrosse armorié; il s'est arrêté à la porte pendant que le domestique, (oui galonné d'or, allait remettre une lettre au concierge. Qu'elle

nn M)U(;H.M;i'.. o!>

(Uait belle, celle jeune dame ! mon Dieu ! qu'elle était belle et (lislinguée, comparée à moi, pauvre bouliquière t II me semblait que plus je la regardais, car je ne pouvais délacher mes yeux d'elle, plus je la haïssais. Haïr!... moi qui n'ai jamais jusqu'ici voulu de mal à personne? Ali ! je deviens méchante! Eh bien, oui, quand ce ne serait que pour la faire enrager, celte grande dame, ollui prouver que je la vaux bien, moi, puisqu'il m'aime, je...

E(,sinlcrrompant de nouveau, madame Lambert ajoute en frémissant :

— C'est affreux ce que je pense là!... Non ! non! je n'aimerai pas M. de Luxeuil, et, s'il m'écrit encore, je brûlerai sa lettre sans la lire. Non, jamais, jamais je ne m'exposerai à rougir devant mon mari, si bon, si généreux pour moi !

M. Lambert entre chez sa femme au moment où elle se livre à ces réflexions.

Elle reste confuse à la vue du libraire, et, afin de dissimuler son embarras, elle s'occupe de terminer sa coiffure devant la glace de sa toilellc.

— Ma chère Francine, — dit M. Lambert, — nous sommes invités à passer aujourd'hui la soirée chez M. Wolfrang, notre propriétaire,

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ainsi que les autres locataires de la maison.

— Ah ! mon Dieu ! — dit madame Lambert, tellement étonnée, que ses cheveux, s'échappanl de sa main, se déroulèrent sur ses épaules, l'enveloppèrent à demi de leur nappe soyeuse et dorée, qui tombait jusque sur le tajiis. Mais une autre émotion que celle de la surprise empourprant bientôt les traits de la jeune femme, elle profila du désordre de sa chevelure pour dissimuler sa rougeur sous les bandeaux ondulés qu'elle laissa voiler à demi son frais visage.

Puis elle ajouta, comme si elle eût voulu se ménager le temps de réfléchir à sa réponse :

— Ah ! mon Dieu ! André, je n'en reviens pas : nous, invités chez le propriétaire?

— Je m'attendais à ton grand étonnement, chère enfant, — dit en souriant le libraire. — Je sais combien lu es timide et peu habituée au monde : aussi ai-je d'abord refusé cette invitation, objectant les habitudes de noire existence retirée ; mais l'intendant a insisté, observant qu'il s'agissait d'une soirée en petit comité, uniquement composée des locataires de lu maison.

— De... tous les locataires?

— Sans doute, car ceux de rhôlel du fond du jardin sont aussi invités; il s'agit donc d'une

DE l,'oRi;iLLER. il

réunion d'une quinzaine de personnes au plus.

— Mon ami, tu as bien fait de ne pas accepter, — dit madame Lambert après un pénible effort sur elle-même, car M. de Luxeuil devait être l'un des invités : — nous ne pouvons aller à cette soirée.

— Soit ! seulement, je te ferai observer que...

— Nous ne pouvons, je te le répète, mon ami, aller à cette soirée, — se hàla de répéter la jeune femme semblant vouloir, quoique à regret, s'engager irrévocablement par ce refus, — nous n'irons pas.

— Il en sera selon tes désirs, chère enfant ; j'ai, d'ailleurs, prévenu M. Tranquillin que mon acceptation était subordonnée à la tienne.

— C'est entendu, nous refusons; n'en parlons plus.

— Tu es bien décidée?

— Oui, oui, cent fois oui! — répondit im- » patiemment Francine craignant de céder à la

tentation de se raviser. — Pourquoi m'obliger de te redire deux fois la même chose ?

Mais la jeune femme, regrettant l'inflexion presque dure de sa réponse :

— Pardon, André, mais je...

— C'est moi, chère enfant, qui, par mon insistance, après ton premier refus, ai provoqué

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(un léger mouvemciil d'iuipalience. Voici, dailleurs, pourquoi j'insistais : ma première pensée, avant de l'avoir même consultée, avait été de décliner cette invitation , après tout fort polie ; cependant j'ai réfléchi que ce M. Wolfrang parait être un franc original, et que noire refus pouvait le blesser...

— Que t'importe?

— Cela m'importe assez peu , il est vrai ; mais néanmoins ce M. Wolfrang a le droit, en vertu de l'une des clauses de notre bail, de nous donner congé chaque trimestre : nous avons bravé ce très-grave inconvénient, cédant moins encore à lattrail du prix modéré du loyer qu'aux convenances de mille sortes que nous trouvions dans cet appartement...

— Combien lu es bon, André ! lu dis nous, et c'est moi seule qui, séduite par l'élégance et la recherche du mobilier de cet apparlemenl, ai insisté pour demeurer ici.

— Toi ou moi, chère Francine, c'est toul un; je trouvais^ d'ailleurs, pour mes livres, en outre de la boutique, parfaitement appropriée à mon commerce, un arrière-magasin Irès-scc, 011 j'ai placé mes éditions les plus précieuses, et un grenier fort aéré où j'ai pu encore déposer des livres. Il résulte de tout cela que nous som-

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mes établis à merveille, et mieux que nous ne le serions iiarlout ailleurs pour le double de ce que nous payons. Or, en te manifestant tout à riieure mon désir de ne point choquer M. Wolfrang par notre refus, je craignais que, si cet original se trouvait en effet blessé , il ne nous signifiât congé, ce qui serait très-fàclieux.

— Sans doute, mon ami; mais est-il à présumer que le propriétaire nous donne congé pour un motif si futile?

— Il n'en sera pas ainsi, je l'espère ; car peut-être nous regretterions plus lard de n'avoir point fait à cet original le sacrifice d'une heure ou même d'une demi-heure de noire soirée ; nous eussions seulement fait acte de présence à celte réunion. Mais, puisque tu préfères l'abstenir, ma chère Francine, je vais l'excuser auprès de M. ïranquillin, lui disant que lu os légèrement indisposée, excuse banale, mais enfin suffisante.

— André, reprend la jeune femme faiblissant dans sa lutte contre les tentations mauvaises, et rougissant de nouveau sous le voile de ses cheveux, qu'elle ne se hâtait pas de renouer, — en refusant d'abord celle invitation , je ne songeais pas aux conséquences que tu semblés craindre. Puisqu'il en est ainsi...

'r ^ LKS SECRETS

— Tu le dt^cides à venir à cette soirée, chère enfant ?

— Je crois maintenant, comme loi, que ce serait peut-être... plus convenable.

Puis Francine, réfléchissant, ajoute :

— Mais non, André, nous ne pouvons .iccepler; tu oublies celte vente de livres au château de Stains, près Saint-Denis, à laquelle tu dois aller à deux heures, et qui peut, m'as-lu di(, le retenir une partie de la soirée?

— Celte vente est remise à demain ; ainsi, nul obstacle. Donc nous acceptons, c'est convenu?

— Oui, mou ami; et cepeudant...

— Quelle autre objection?

— Pour aller à cette soirée...

— Eh bien ?

— Je ne sais... je...

— De grâce, Francine, achève.

— Mon ami, je... je... n'ose.

— Tu n'oses? — reprend le libraire surpris, cherchant à pénétrer la secrèle pensée de sa femme.

Puis, après un moment de réflexion, il sourit, tire de sa poche son portefeuille, y prend un billet de cinq cents francs, et, le remettant à Francine :

I)K L'ORlilLLIiR. ' 4o

— Tiens, mon enlïint, lu achèteras des dentelles, des rubans, que sais-je ! enfin, de quoi te faire belle ce soir.

— André, comment ! tu as deviné ?

— Oh ! sans être grand sorcier, j'ai deviné (|uc, par un sentiment d'amour-propre excusable à ton âge, tu craignais que la modestie de ta toilette ne contrastât avec celle de la fennnc de ce banquier de Lyon, dix fois millionnaire, et locataire du premier étage de la maison, sans parler de cette grande dame qui occupe avec sa famille l'hôtel du jardin. Or, si j'étais galant, je te dirais, Francine , qu'avec tes vingt ans , la jolie figure, une robe très-simple et une fleur dans tes cheveux, tu n'aurais rien à redouter de la comparaison des plus splendides toilettes; mais je ne suis point galant; mon aiïection pour toi est trop sérieuse, trop paternelle , mon enfant, pour parler le langage de la galanterie, et...

Le libraire s'interrompt en voyant une larme échappée des yeux de la jeune femme touiber sur le billet de banque qu'elle tient machinalement.

— Quoi! Francine..., tu pleures? — demande M. Lambert avec inquiétude. — D'où vient ce chagrin ?

— Je n'ai pas de chagrin; mais la pénétration de la bonté et ta délicatesse me touchent pro-

i(> LES SECRETS

fondement, Antlrc. Il faut avoir un cœur comme le lien pour deviner ce qui me préoccupait tout à l'heure. 3Ion Dieu ! et penser que, depuis trois ans de mariage, et après tout ce que je le devais déjà, la bouté envers moi ne s'est jamais démentie !

— Parce que jamais en toi , chère enfant bien-aimée, ne s'est démentie cette qualité si précieuse à mes yeux : la sincérité. Cette qualité, jointe à la douceur de ton caractère cl à ton dévouement à les devoirs de bonne ménagère, a été et sera toujours, ne l'oublie jamais, Fraiicine, la base de mon tendre attachement ; aussi le bonheur que je te dois me paye au centuple de ce qu'autrefois j'ai pu faire pour loi...

Cet hommage rendu à sa sincérité, au bonheur dont jouissait sou mari, empourpra de nouveau les joues de la jeune femme, dont la tète était toujours penchée, à demi voilée par ses cheveux.

Pendant un instant, une expression navrante contracte ses traits.

M. Lambert, ne pouvant remarquer l'émotion de Francine, lui disait en se dirigeant vers la porte :

— Je te quille, car j'oubliais M. Tranquillin: je l'ai laissé à in merci du bavardage et de la

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curiosité de cet insupportable Bachelard. Je vais donc répondre que nous acceptons l'invitation de M. Wolfrang?

— André, — dit vivement la jeune femme, — reprends ces cinq cents francs.

— Pourquoi cela?... quelle idée!

— J'irai à cette soirée ainsi que tu me le conseilles, avec une robe très-simple et une fleur dans mes clieveux.

— Mais, mon enfant, je...

— Je t'en prie, André, reprends cet argent ; je suis résolue à ne rien acheter.

— Singulier caprice !

— Pardonne-le-moi, mon ami, et ne doute pas que ma reconnaissance ne soit la même que si je profitais de ta générosité.

— Soit, chère Francine ; mais ce qui est donné est donné, — dit en souriant le libraire. — Tu emploieras cet argent comme il te conviendra. Je vais demander à M. Tranquillin l'heure de la réunion, et je reviendrai t'en instruire, — ajoute le libraire en sortant.

— Ah ! — se dit Francine après le départ de son mari, — accepter son offre eût été une indignité. Ce n'est pas pour lui que je voulais me faire belle. Hélas! pourquoi n'ai-je pas eu le courage de persister dans ma première résolu-

4S LES SMIRKTS lli: l'oRKIT.LKR.

lion? J'iii lorl, grand tort d'aller à celle soirée où je verrai M. de Luxcuil. Heureusement, ce sera la première el la dernière fois que nous nous rencontrerons... et puis j'aurai peut-être Poccasion de lui dire que je ne veux pas l'aimer, (|iie je ne Tainierai jamais ! Oh ! non, jamais ! je serais trop coupable... André est si bon pour moi! et tout à l'Iieurc encore... Oh! c'est un ange, un ange de bonté!

M. Borel, banquier de^Lyon, plusieurs fois millionnaire, occupait, avec sa femme et son (ils, l'un des deux apparlemenls du premier de la viai&on du bon Dieu.

La famille réunie déjeunait dans la salie à manger.

M. Borel a soixante ans, sa femme quelques années de moins que lui; leur (ils Alexis a depassé l'âge de sa majorité.

— Ma foi, mes amis, — dit le banquier, —

t)0 LES SECUlîTS

cet appartement est si confortable, celte maison si parfaitement tenue, que j"ai grande envie de faire une folie.

— Voyons la folie, mon père ?

— Je n'ai loué ce logis que pour trois mois, appelé momentanément ù Paris par mes affaires, et surtout afin de soumissionner le nouvel emprunt du gouvernement; mais, comme je suis toujours obligé, chaque année, de résider à Paris pendant un ou deux mois, sans compter dau- (res voyages de quelques jours, je suis presque résolu à garder cet appartement toute l'année, au lieu de courir d'hôtel garni en hôtel garni. Qu'en pensez-vous ?

— Je pense, mon ami, que, lors(|ue, comme toi, l'on a gagné une fortune considérable par son travail et surtout avec une probité de plus en plus rare de nos jours, il est bien permis de se donner quelque satisfaction.

— Et ce bon p«;re qui taxait de folie ce désir si simple !

— Ainsi vous êtes tous deux d'avis...?

— Qu'il faut garder cet appartement à l'année, mon ami, puisqu'il te plaît, — répond madame Borel. — Je te demande un peu, que nous importe une dépense de quelques milliers de francs de plus ou de moins? Seulement, comme le loyer

DE l'oreiller. 51

doit être considéré, en grande partie du moins, conimoune dépense tout à fait de Inxe...

— Ah ! ah! madame Bore!, — dit en riant h' financier, —je vous vois venir à pas de loup... avec vos pauvres sur vos talons.

— N'est-ce pas notre convention, mon ami? Distribuer en secours bien placés une somme égale à celle que nous dépensons pour nos plaisirs... ou pour notre superflu?

— Chère mère, tu es dans ton droit, — reprend gaiement Alexis; — le loyer de l'appartement est de trois mille francs par an, n'est-ce pas ?

— Oui...

— Or, admettons que, lors des séjours indispensables que, mon père ou moi, nous faisons A Paris, nous dépensions environ mille francs chaque année pour notre logement en garni, il reste une différence de deux mille francs pour atteindre le chiffre de notre loyer actuel... Estce encore vrai, ma mère ?

— Soit... et lu conclus?

— Je conclus que, cette somme constituant une dépense essentiellement superflue, je créditerai ton compte des pauvres de deux mille francs de plus par année.

— Pas du tout, — s'écrie non moins gaiement

{)2 LlîS SECRETS

M. Bord, — je proleste contre ces disÇinclions, contre ces subtilités.

— Voyons la protestation, mon ami? \

— La voici : moi ou mon Dis, nous passons en moyenne, et à diverses reprises, six semaines ou deux mois au plus à Paris. Mettons en moyenne six semaines, à savoir quaranle-cinq jours; c'est raisonnable, n'est-ce pas ?

— Oui, mon père.

— Eli bien, l'on peut trouver pour trois francs par jour à Paris une cxcellenle eliambre garnie, voilà le nécessaire; donc, si je sais compter, quaranle-cinq fois trois francs... font cent trente-cinq francs... Çst-ce vrai, madame ma femme?

— Très-vrai.

—D'où il suit que, sur les trois mille francs de loyer de noire appartement de Paris, il faut défalquer cent Irenle-cinq francs pour le nécessaire...

— El, en ce cas, mon ami, resterait au superflu deux mille huit cent soixante-cinq francs.

— Madame Borel, vous devriez vous appeler madame Barème, tant vous calculez promplement, — reprend le banquier. — C'est donc une somme de deux mille huit ceiit soixante-cinq

UE LOKEILLLR. 0<>

francs dont mon fils voudra bien créditer le compte de vos pauvres ; mais, comme j'ai l'iiorreur des fractions, il créditera ledit compte de trois mille francs.

— Ah ! mon ami, — reprit madame Borel avec émotion, — la générosité est inépuisable.

— Allons, ma femme, tu me rends honteux, tu me fais rougir devant notre fils. Beau mérite que le mien, en vérité ; ouvrir ma caisse et (c dire : « Prends. »

— Mais, mon ami...

— Mais, madame Borel, je sais ce que je sais, que diantre ! Est-ce que, moi, je monte dans les plus misérables mansardes de la Croix- Rousse pour y secourir les indigents? est-ce (|ue je passe des heures entières au chevet de pauvres femmes malades? est-ce que je possède comme toi, chère et bien-aimée femme, le génie delà charité? Génie délicat et touchant, il sait épargnera l'infortune jusqu'à l'amertume de l'aumône qu'elle reçoit, et il ne lui laisse que la douceur de la reconnaissance! Encore une fois,

- mon rôle est par trop (acile : ouvrir ma caisse, voilà tout.

— Mais cette caisse, bon père, (jui la remplit? IN'est-ce pas ton travail? ii'es-lu pas à ton bureau dès le jour et avant le dernier de nos

M LKS SECRKTS

employés? n'es- lu pas ruine, l'intelligence, la vie (le la maison? El moi qui, depuis qualre ans déjà, me suis initié au seerel de les affaires, ne sais-je pas que cette immense fortune dont lu fais un si noble emploi, lu la dois non-seulemenl à un labeur assidu, à ton génie financier, mais que tu as eu d'autant plus de peine et d'honneur ù la gagner, cette fortune..., qu'elle est pure de toute spéculation, je nedirai pas même douteuse, mais de toute spéculation qui ne pût braver l'examen de la plus rigoureuse, de la plus ombrageuse probité.

— Alexis! — dit M. Borel en rougissant, — mon enfant...

— Ton fils a raison, mon ami, — reprend madame Borel; - faul-il te rappeler l'affaire Dumolardet compagnie? Tu pouvais, en acceptant les offres de celle maison, réaliser un bénéfice certain de plus d'un million, et tu as refusé; pourquoi?

— Pourquoi ? — ajouta Alexis. — Parce qu'il répugnait à la délicatesse de mon père de s'associer à une maison dont le chef était un failli, cependant réhabilité par un concordat Irès-lionorable.

— Et l'affaire Morand, qui présentait de si importants bénéfices, que les plus fortes mai-

DE l'oREILLEK. yS

sons de banque de Lyon se la dispiMaient? — reprend madame Borel ; — on le l'offre, mon ami, el, après avoir consacré plus de deux mois à l'étudier, à la mûrir, lu allais donner la signature, lorsque tu la refuses... en apprenant que l'un des cessionnaires se prétend el le semble lésé dans ses intérêts...

— Oui, et rappelle-loi, ma mère, qu'à ce sujet, la majorité du conseil d'administration prouva à mon père qu'au point de vue légal la prétention dont il s'agissait était absolument inadmissible, qu'elle se bornait à une appréciation toute morale; il n'importe : mon père met pour condition expresse à son engagement qu'il sera fait droit à cetlc réclamation; le conseil refuse, et mon père renonce à cette affaire.

— Désintéressement d'autant plus méritoire, — ajoute madame Borel, — que cetlc affaire est reprise par la maison Barclay, certes, des plus bonorables ; et elle y a gagné des millions que de moins scrupuleux que toi auraient gagnés, sans qu'on piîl leur adresser le moindre reproche.

— Et la proposition de la maison Hengelniann, de Francfort?

Au moment où la femme el le fils du banquier exaltaient ainsi à l'envi et avec bonheur

son irréprochable probité, son ombrageuse tlclicalesse, un tiomosti(iuc entre, et, sadrcssanlà M. Borel :

— L'homme de confiance du iiropriélaire demande à parler à monsieur.

— Voilà, mes amis, qui se trouve à merveille , — dit à sa femme et à son fils M. Borel semblant satisfait de celle occasion de se dérober à leurs louanges ; — je vais demander à Tintcndanl de nous accorder un bail de trois ans.

— Pauvre père ! — dit Alexis après le départ de M. Borel et du domesti(jue, — sa modestie souffrait tellement de nous entendre le louer comme il mérite d'être loué, qu'il a été, j'en suis certain, enchanté de pouvoir nous échapper; mais nous le rattraperons !

— Ah! mon enfant, si lu savais combien je suis heureuse de voir que, comme moi, ce que tu apprécies, ce que tu admires le plus en ton père, c'est l'honnête homme dans la plus glorieuse acception du mot...

— En peut-il être autrement, chère mère? Mon éducation entière n'a-t-clle pas tendu à enraciner en moi le culte, la religion de la probité ? Combien de fois mon père ne ni'a-t-il pas répété : « Mon enfant, ne l'oublie jamais, dans la carrière des affaires, carrière si périlleuse pour la

riE l'ouiîilliîr 87

délicatesse... en raison d'une foule d'amorces offertes à la cupidité, il siiflil d'une seule opération entachée d'improbité pour vicier une fortune jusqu'alors lioiiorablenicnt acquise, de même qu'il sulTil d'un atome de limon pour troubler la pureté d'une source. »

— Et celle morale rigide, ton père l'a toujours prêcliée d'exemple, — répond madame Borel avec l'expression d'une douce fierté. — ,J'ai été initiée à ses affaires depuis le jour de notre mariage, et je n'ai pas vu ton père démentir une seule fois celle délicatesse, poussée, je dirais jusqu'à l'exagération, si l'on pouvait appliquer ce mot à un sentiment d'une nalure si élevée.

M. Borel rentre ù ce moment dans la salle à manger, disant gaiement à sa femme :

— Devine le but de la visite de l'homme de confiance de notre propriétaire?

~ Que sais-je, mon ami !

— Eh bien, il vient, de la part de M. Wolfrang, nous inviter à passer aujourd'hui la soirée chez lui.

— Mais nous ne connaissons pas du tout iM. Wolfrang, —dit madame Borel, — et celte invitation...

— Est bizarre, n'est-ce pas, mes amis?

— Forl bizarre, mon père ; et qu'as-tu répondu?

— J'ai accepté, après avoir cependant d'abord refusé, très-poliment d'ailleurs.

— Quel motif t'a fait changer d'avis, mon père ?

— Une pensée d'un machiavélisme affreux, — reprend en riant le banquier; — machiavélisme que m'inspirait le désir de conserver cet appartement à l'année.

— Explique-toi, mon ami.

— Vous savez que, par une clause de notre location, nous pouvons donner ou recevoir congé chaque trimestre ; cette clause nous a d'abord d'autant mieux convenu, que nous ne devions rester à Paris que deux mois.

— Sans doute, — reprit madame Borel; — mais elle nous devient maintenant gênante, puis- (jue nous songeons à louer cet appartement à l'année.

— Évidemment. Aussi ai-je fait part de nos intentions à l'homme d'affaires, après avoir décliné l'invitation de son maître sous un prétexte très-plausible.

— Et que t'a répondu l'intendant?

— « .le ne pense pas que M. Wolfrang se départe jamais du droit de pouvoir, chaque tri-

liE l'oreiller. îî!)

niestre, donner congé à ses locataires; c'est chez lui un principe invariable, - m'a objecté M. Tranquillin. — Cependant, si vous lui aviez, monsieur, fait l'honneur d'accepter son invitation, vous auriez pu, ce soir, lui exprimer votre désir, et peut-être y eût-il accédé. »

— Fort bien, mon père, et, par suite de cet affreux machiavélisme dont lu viens de te confesser, tu as accepté l'invitation de ce monsieur, dans l'espoir d'obtenir de lui notre bail à l'année ?

— Hélas ! oui, j'avoue ma scélératesse.

— Eh bien, que veux-tiT, moji ami ! puisqu'il le faut, nous serons les complices de ta scélératesse ; et, pour ma part, je me mettrai en frais damabililé, afin d'amadouer le farouche propriétaire, — ajoute en souriant madame Borel ; — je ne regretterai nullement mes coquetteries, car la fin justifie, dit-on, les moyens; et, si nous obtenons un bail d'un an, c'est mille écus de gagnés pour mes pauvres.

— Ce M. Wolfrang me paraît devoir être un homme très-original, — reprend Alexis Borel. — El son intendant ne l'a donné, mon père, aucun détail sur ce bizarre personnage?

— Aucun; et à mes questions, il répondait constamment avec un llegine imperturbable : «■ Si

(i(l hVS SECRETS

VOUS faites à M. Wolfrang l'honneur d'accepter son invitation, vous vous renseignerez par vonsniôme de ce que vous désirez savoir. » Enfin, j'oubliais d'ajouter que les invités de celle soirée se composent exclusivement des locataires de cette maison et de ceux de l'Iiôlel du jardin, M. le duc et madame la duchesse délia Sorga et leurs deux fils. En un mot, M. Wolfrang réunit ce soir ses locataires, afin d'avoir l'honneur de nouer connaissance avec eux ; l'on ne peut, en somme, se montrer plus poli.

— El moi, mon père, je suis maintenant enchanté de cette invitation.

— Pourquoi cet enchantement , mon garçon ?

— Il me sera donné de voir de près, et de eoiiieniplcr avec l'admiration et le respect qu'il mérite l'un des plus grands hommes et des plus courageux patriotes d'Italie î

— De qui veux-tu parler?

— De M. délia Sorga, d'abord condamné à mort, puis proscrit par le gouvernement napolitain; carie duc et son' frère, qui a péri sur léchafaud, étaient h la tête de cette conspiration. Elle eut, il y a un an, beaucoup de retentissement <lans les journaux.

— En effet, dit M. Borel, — je me rappelle

DE l'oreiller. G1

niaiiUeiiant ce nom de della Sorga ; il y eut même, hélas ! si j'ai bonne mémoire, plus de cent conspirateurs exécutés à celte époque...

— Hélas ! oui, mon père.

— Maintenant, mon ami, je partage l'intérêt que t'inspire ce noble exilé, — reprit M. Borel ; — aussi je m'applaudis doublement d'avoir accepté cette invitation.

— J'ajouterai un détail qui doit augmenter notre vénération pour cette famille, — dit madame Bord; — ma femme de chambre me racontait hier que, selon ce qu'elle a appris des domestiques de l'hôtel, madame la duchesse della Sorga, très-belle encore, malgré ses quarante ans, était un ange de vertu, le modèle des mères de famille ; elle ne vit que pour ses deux fils ; sa charité est inépuisable; chaque matin, cette dame sort à pied, modestement vêtue, afin d'aller entendre la messe d'abord, et ensuite s'occuper de bonnes œuvres surtout en faveur de ceux des proscrits napolitains dont la misère aggraverait les malheurs de l'exil.

— En ce cas, celte grande dame a plusieurs points de ressemblance frappante avec certaine personne de ma connaissance, — sauf en ce qui touche la messe entendue chaque matin, — dit M. Borel regardant sa femme en souriant; —

C2 LtS SECRLTS

je ne m'attendais pas à ce que mon affreux machiavélisme dût nous introduire en si bonne et si haute compagnie.

M. Borel, entendant soimer midi à la pendule, ajoute :

— Voici midr. Allons, Alexis, rendons-nous au ministère des finances, oîi l'on prend à cette heure connaissance des offres des soumissionnaires de l'emprunt ; notre sort se décide en ce moment. Serons-nous adjudicataires? Là est la question.

— Nous avons soumissionné en notre âme et conscience, mon père ; advienne que pourra !

— Adieu, chère femme ! nous serons de retour de bonne heure, et, si tu as reçu de l'intendant de la liste civile cette permission que j'ai demandée, afin de pouvoir visiter le château de Monceau, que l'on dit si merveilleux en raison des tableaux et des objets d'art qu'il renferme, nous irons tous trois ensemble à 3Ionceau.

— C'est convenu, mon ami.

— Encore adieu, — dit le banquier en prenant son chapeau, — et fais des vœux, madame ma femme, pour que la maison Jacques Borel et fils, de Lyon, soit adjudicataire de l'emprunU

— De ces vœux de ma part, tu ne doutes pas, mon ami ?

DE l'oreiller. 63

— Non ; mais ce dont lu ne le doutes guère, loi..., c'est de ce qui t'allend, si le chiffre de notre soumission est accepté.

— Que veux-tu dire ?

'— Alexis, ouvre la porte, et laisse-la toute grande ouverte, mon garçon, dit le banquier à son fils.

Et, remarquant la surprise et riiésilalion du jeune homme, il ajoute avec une gravité comique :

— Obéissez, monsieur mon fils, — obéissez à Tinslant, ou sinon, morbleu !...

— Épargnez-moi dans voire terrible colère, — répond le jeune homme non moins gaiement, (îM allant ouvrir la porte de la salle à manger. Votre ordre menaçant est exécuté, monsieur mon père.

— Très-bien, car il faut toujours se ménager un moyen de retraite, afin d'échapper au péril que l'on redoute.

Puis le financier, s'adressant d'une grosse voix à sa femme :

— El maintenant, madame Borel, retenez bien ceci, sac à papier! oui, retenez bien ceci, madame : dans le cas où nous serions adjudicataires de l'emprunl...

Mais, s'interrompanl afin de se retourner vers son fils, le banquier reprend :

Gi LES SP.CnKTS DK T-'OREILLER.

— La porte csl-elle ouverle, toute grande (luverle, Alexis ? le passage est-il libre ?

— Oui, mon père.

— Donc, madame Borcl, dans le cas où nous serions adjudicataires de l'emprunt, notre bénéfice devant être de tinalre millions au moins, je mettrai ù votre disposition deux cent mille francs pour la fondation d'un bospice des ménages, près de notre maison de campagne.

El, courant vers son fils, qu'il prend par le bras et qu'il entraîne avec lui iiors de la salle à manger, le financier s'écrie gaiement en s'enfuyant :

— Sauve qui peut, mon garçon ! nous serions écrasés par une avalancbe de remercîmenis dont nous accablerait la pauvre mère; sauve qui peut! sauve qui peut !

— Merci, mon Dieu, merci! — murmura d'une voix fervente et contenue madame Bore), restée seule et les yeux pleins de larmes, joignant les mains avec force; — vous m'avez récompensée au centuple du peu de bien que je fais, en unissant ma vie à celle d'un pareil homme.

— Je voudrais avoir rhonneur de parler à M. Alfred de Luxeiiil, s'il esl visible, — disait M. TraïKiiiilliii au valet de clianitre du jeune homme à la mode ( style consacré ), occupant l'un des deux appartements du second étage de la maison.

— Je vais savoir si monsieur peut vous recevoir, — répondit le serviteur. — Votre nom, s il vous plaît?

— Tranquillin, riionimc d'affaires du propriétaire.

— Ah ! pardon, monsieur, je ne vous reconnaissais pas; veuillez attendre un instant, — répliqua le domestique.

Et, revenant au bout de quelques moments, il engage l'inlendanl à le suivre, et l'introduit bientôt dans un somptueux salon, oii M. de Luxeuil déjeune d'œufs frais et d'une tasse de thé.

Ce jeune homme est âgé de vingt-cinq ans environ ; sa taille élevée, svelle et souple se dessine avec élégance sous les plis flottants de sa robe de chambre. Il est remarquablement beau; mais sa physionomie révèle une telle confiance en lui-même, une telle audace de fatuité, une foi si imperturbable dans la puissance irrésistible des séductions de sa personne, qu'il passerait, à bien dire, pour nionomane à cet endroit, si de trop nombreux et trop faciles succès n'attestaient à ses yeux que l'opinion qu'il a de son mérite invincible, si exorbitante, si insensée qu'elle doive paraître, n'est nullement exagérée.

— Bonjour, mon cher, — dit M. de Luxeuil à Tranquillin.

Et, lui indiquant du geste une chaise basse de bois doré, tapissée de brocatelle pourpre et blanche, comme les tentures du petit salon :

— Asseyez-vous là...

DE l'orisilldr. <"»7

— Monsieur, c'est trop d'Iionneur...

— Asseyez-vous là, vous dis-je : je suis bon prince, moi...

— Monsieur , ce sera donc pour vous obéir.

— Vous arrivez, mon cher, très à propos ; je voulais justement vous faire dire de passer chez moi.

— Enchanté, monsieur, d'avoir prévenu votre désir...

— Mon cher, mes chevaux n'ont jamais été logés comme ils le sont ici. Mon hack^ est en possession d'un vaste box bien aéré où il peut évoluer en liberté, sans parler de la mangeoire de marbre, du râtelier de bronze historié qui font de ce box un modèle d'élégance.

— M. Wolfrang désire que les chevaux de messieurs les locataires soient aussi satisfaits de la maison que leurs maîtres.

— Il y paraît. L'écurie qui avoisine ce box rivalise par son élégance avec ce que j'ai vu de mieux en Angleterre. Chaque stalle, menuisée en chêne, est une merveille de sculpture ; la muraille, revêtue de stuc vert pâle, encadrée d'arabesques ponceau, ne déparerait aucune salle à manger; la sellerie, lambrissée de bois de ci-

I Cheval de promenade.

fi8 LES SEtRtTS

(roiiiiier rehausse de bordures d'acajou; enfin, les remises, vilrces, boisées el plancliéices, sont encore un modèle dans leur genre.

— Mon honore maître sera, monsieur, foi t aise de votre approbation.

— En somme, mes chevaux et moi, nous nous trouvons si parfaitement bien établis céans, que nous voulons y rester.

— Monsieur, ce désir si flatteur...

Tranquiilin est interrompu par la rentrée du

valet de chambre, apportant entre ses bras une énorme corbeille de viulellcs de Parme, audessus desquelles est déposée une enveloppe cachetée.

Le valet de chambre dépose la corbeille sur un guéridon de mosaïque de Florence, tandis que M. de Luxeuil dit insoucieusement à son domestique.

— Bien, bien; cela vient de la rue d'Anjou, hein ?

— Non, monsieur.

— De la place Beauveau, alors?

— Non, monsieur, mais de la rue de Grenelle-Saint-Germain, el cette corbeille est accompagnée d'une lettre...

— Tiens... liens!... de la rue de Grenelle? — se dit le beau assez surpris.

DE l'oRETLLKR. (il)

El il ajouta :

— Donnez-moi celle lettre ?

— J'oubliais de dire à monsieur, que M. Bérard est là ; il arrive de Yiroflay, — ajouta le valet de chambre en remettant à son maître le billet déposé sur la corbeille de violettes. — On attend la réponse à celle lettre, et...

— Comment ! Bérard est là, et vous ne le laites pas entrer tout de suite!— dit M. de Luxeuil jetant la lettre sur la table.

Puis, se levant brusquement, il s'élance à l'entrée du salon, et crie :

— Bérard ! Bérard ! arrivez donc !

M. Bérard s'empresse d'accourir à cet appel.

A peine est-il entré, que M. de Luxeuil lui

dit avec un accent de sollicitude et d'angoisse :

— Eb bien, comment va-t-elle, ce matin?

— ilademoiselle -Madeleine n'est ni plus mal, ni moins mal qu'elle ne l'était bier.

— Ainsi, aucun changement?

— Aucun.

— C'est désolant!...

— Elle est toujours dans un élat d'agitation extrême.

— Je le crois bien ! Elle est si nerveuse !

— La fièvre est très-forte; j'ai compté jusqu'à cent dix pulsations à la minute.

— Cent dix pulsations!... c'est énorme, n'est-ce pas, Bérard?

— Oui, monsieur, et, de plus, le sommeil est rare, entrecoupé, la soif ardente, el c'est à peine si l'infusion que j'avais ordonnée a sulïi à la désaltérer; les aspirations du poumon sont fréquentes, et souvent elle se plaint.

— Pauvre Madeleine! — dit M. de Luxeuil, d'un air attendri, apitoyé; — elle se plaint!

M. Tranquillin, ému de la sollicitude du beau, se livrait à celle réflexion philosophique :

— Ainsi va le monde: ce jeune homme, à qui une grande dame, sans doute, envoie ce matin des fleurs, n'ouvre seulement pas cette lettre el ne songe qu'à la santé de mademoiselle Madeleine... quelque grisette, sans doute, à en juger par son nom baptismal... Il n'importe... l'attendrissement de ce jeune homme prouve qu'il a bon cœur.

— Enfin, que pensez-vous au juste de la maladie de 3/ade/(Jne? —reprenait M. de Luxeuil. — Vous croyiez que l'air de la campagne, le repos, le régime et un exercice modéré sufliraient à la rétablir?

— Je l'ai cru d'abord ; voilà pourquoi je vous avais engagé, monsieur, à envoyer Mademoiselle-Madeleine à Viroflay ; mais la maladie,

DE l'oueillkr. 71

iilors latente, a fait des progrès, et, si j'en crois mon diagnostic, qui m'a rarement trompé, elle est atteinte d'une péripneumonie à sa première période.

— Et celte maladie est grave ?

— Excessivement grave à sa seconde période ; mais, à sa première période, elle offre des ciiances de guérison, et si, à ma visite de ce soir, l'état de Mademoiselle- Vadelcine ne s'est pas amélioré sensiblement, j'attaquerai énergiquement la maladie dans son siège, à l'aide de

^ révulsifs : j'ordonnerai deux larges vésicatoires.

— Des vésicatoires !... — répèle M. de Luxeuil avec une répugnance douloureuse, mêlée d'anxiété; — mais elle ne voudra jamais les supporter, vos vésicatoires... et puis ces traces hideuses...

— Ces traces disparaîtront, et dans un mois il n'en restera plus vestige, — répond l'iiomme de l'art. — Quant à la résistance de Mademoiselle-Madeleine ^ à l'application des vésicatoires, cette résistance serait facilement surmontée à l'aide du torche-nez, s'il fallait absolument recourir à cet expédient. — Sur ce, monsieur, je

1 Plusieurs jumenta de course ont reçu de ces noms bizarres,

/2 LES SECKETS

VOUS quitte, car je suis appelé, ce matin, chez lord Seymour, pour un cas de fracture fort grave.

— Qu'est-ce qu'il veut donc dire avec son torche-nez, M. le docteur? — se demandait naïvement TranquiJiin. — Après tout, c'est sans doute un terme de l'art.

M. deLuxeuil, reconduisant M. Bérard jusqu'à la porte extérieure de l'appartement, lui réitéra les recommandations les plus instantes au sujet de la santé de rinléressanle malade.

Puis le jeune beau, tout attristé, revint dans le salon, et, se rasseyant accablé, dit à l'homme d'affaires :

— Pardon, mon cher, mais jetais, mais je suis encore d'une inquiétude mortelle...

-— Au sujet de celle pauvre mademoiselle -Madeleine?

— Hélas, oui ! je suis d'une inquiétude... Mais, encore une fois, pardon, mon cher.

— Monsieur, ne vous excusez point, de grâce, ne vous excusez point. Une pareille sensibilité ' fait l'éloge de vos sentiments, et je...

— Celte perle serait pour moi irréparable.

— Ah ! monsieur, ne prévoyez point un pareil malheur; il y a tant de ressources dans la jeunesse, et...

DK L ORKILLEU. lo

— Enfin, mon cher, que vous dirai-jc? Madeleine franchissait de pied ferme un fossé de (|uinze pieds dont le revers était garni d'une haie de cinq pieds.

— Peste! la gaillarde, quel jarret! — s'écria Tranquillin joignant les mains avec stupeur. — Est-il possible, monsieur? cette pauvre mademoiselle Madeleine sautait... des fossés de... quinze pieds... Bonté div?ne!... quinze pieds!... Révérence parler, cela me paraît, je n'ose dire... incroyable; cependant je...

— Comment ! mais il n'y a pas à douter de ce que j'affirme, mon cher, puisque ces sauts-là, c'est moi qui les lui ai fait faire.

— Quoi! cette jeune demoiselle... Hum!

hum ! — reprit Tranquillin. — En vérité, monsieur, je ne sais où j'en suis...

— Ajoutez à cela qu'elle m'a coûté sept cents guinées à Londres, rhcz Taltersall, où je l'ai achetée lors de la vente des écuries de lord Clamorgan. Elle s'appelait alors Miss-Alicia, et n'avait que trois ans...

— Achetée... à l'âge... de trois ans..., — balbutie Tranquillin complètement abasourdi, — lors de la vente d'une écurie !

— Sans doute, Madeleine, à celte époque, était encore pouliche.

74 LES SECIIEXS

— Une pouliche!... Ah î mon Dieu!

— Eh bien, mon ciicr, qu'avez-vous donc? Vous semblez efTaré.

— Une pouliche! et moi qui croyais...

— Et une pouliche du premier sang, s'il vous plait, fille de Ralph-junior et de Lady-Burlesc.

— Très-bien, monsieur; pardonnez à ma simplicité...

— Petite-fille de Jostph II et de Fulvia.

— Je ne conteste point...

— Arrière-pelile-fille de Comodor-Brown et de Duchesse. Lisez le Stud-Booh, mon cher, lisez le Slud-Book.

— Je vous crois, monsieur, sur parole...

— Et ce qu'il y a de désolant, c'est qu'avant sa maladie, jai engagé Mademoiselle-Madeleine dans le prochain steeple-chase de la Croix-de- Berny ; or, si ma jument ne peut courir, je serai obligé de payer forfait, et j'ai, aux yeux des niais, l'inconvénient... mais, selon moi, l'avantage d'être fort serré, mon cher, et de tenir beaucoup à l'argent, malgré ma fortune. Il n'y a pas, voyezvous, de petites économies; les pièces de dix sous font les pièces de vingt sous, et celles-ci font les louis !

— Monsieur, les prodigues sont les fous;économes sont les sages.

DE L'oREILIaER. 75

— Ce n'est déjà pas si bête, ce que vous dites là, mon cher. Mais revenons à notre entretien,

— Je suis, monsieur, tout à vos ordres ; je me permettrai seulement une petite observation. Excusez la liberté grande.

— Parlez, parlez.

— On attend la réponse à la lettre que vous venez de recevoir, monsieur ; et, s'il vous plaisait de faire cette réponse, nous reprendrions ensuite notre entretien sans être interrompus.

— C'est vrai, j'oubliais cette lettre, — dit M. de Luxeuil prenant l'enveloppe.

Et, avant de la décacheter, il ajoute :

— Ainsi... vous permettez, mon cher?

— Ah ! monsieur, je vous en supplie, — répond Tranquillin.

Et il se dit à part lui :

— Étais-je assez oison d'aller m'imaginer que ce jeune homme oubliait une grande dame pour une grisettc? Et cette dame, il l'oubliait pour qui?... pour une pouliche! Quel cheval que ce beau jeune homme-là ! Ce n'est point un cœur qui bat dans sa poitrine... que dis-je!... dans son poitrail !

M. de Luxeuil a décacheté l'enveloppe, scellée

d'un cachet largement armorié, d'où il tire une lettre de plusieurs feuillets, couverts d'une écriture très-fine ; il fait un geste d'épouvante à Taspecl de cette interminable missive , et se borne à jeter un regard nonchalant sur les dernières lignes de l'épître, qui doivent, selon lui, la résumer.

Celle supposition ne la pas trompé, car il murmure à demi-voix en haussant les épaules :

— Quelle insupportable phraseuse!... huit pages de son écriture... (et quelle écriture!... (les pattes de mouche microscopiques!...) le tout, pour me dire qu'elle me conjure de renouer avec elle. Peuh! Héloïse est abominablement phraseuse, c'est vrai, mais je ne lis pas ses lettres; puis elle est très-jolie et pas gênante ; son mari est philosophe; elle a une très-bonne loge à rOpéra, où j'ai ma place; de plus, elle possède un excellent cuisinier ; c'est toujours six francs de moins à dépenser lorsque je dîne chez elle au lieu de dîner au club ; or, une économie de trois dîners par semaine, à six francs chacun, c'est soixante et douze francs par mois, cent quarante-quatre francs pour deux mois ; et... Tiens... mais j'y songe, tiens... c'est un peu plus que le prix d'une culotte de peau pour mon postillon à la Daumont; et justement la

BE l'orkillkk. 77

sienne a bientôt besoin d'être renouvelée... Eh bien, Héloïse a eu, par ma foi ! une fameuse idée en m'écrivant... si à propos... Ce que c'est que l'amour, pourtant!

Après cette judicieuse réflexion, M. deLuxeuil, surtout frappé de sa dernière et triomphante considération à l'endroit de la culotte de son postillon, sonne son valet de chamtre.

Celui-ci entre, et son maitre lui dit :

— Répondez que c'est bien, j'irai...

— Monsieur, c'est que...

— Quoi?

— Madame Justine qui a apporté la lettre et les fleurs, a ordre de ne revenir qu'avec une réponse écrite.

— Eh bien, madame Justine retournera sans réponse écrite, voilà tout; encore une fois, dites (|ue c'est bien et que j'irai.

— Il suffit, monsieur, — dit le serviteur en se retirant et laissant son maître avec Tranquillin.

M. de Luxeuil, après le dépari de son valet de chambre, dit à Tranquillin :

— Pour revenir à notre entrelien, mon cher, les écuries de cette maison et leurs dépendances sont tellement confortables, avantage presque introuvable à Paris, où les propriétaires lésinent toujours sur le terrain, tandis qu'au contraire M. Vol... Yolfan... comment l'appelez-vous au juste?

— Wolfrang.

— Tandis que M. Wolfrang fait les choses

80 LES i^EClltTS

en grand seigneur et en amateur, car il doit avoir... ou avoir eu la passion des chevaux; sans quoi, il n'eût pas construit de pareilles écuries. On y remarque une entente des moindres détails du service, qui annoncent une expérience consommée.

— Mon honoré maître a possédé les plus beaux chevaux du monde.

— En ce cas, c'est évidemment un homme comme il faut; nous nous entendrons à merveille, et il m'accordera ce que je désire absolument, à savoir un bail d'au moins neuf ans.

— Monsieur...

— .le lui payerai, s'il le veut, une année d'avance.

— Monsieur, permettez, je...

— Ah ! c'est que, voyez-vous, moi, mon cher, je suis un homme d'ordre et parfaitement réglé. Je tiens mes livres de recettes et de dépenses par doit et avoir. Oh ! je n'ai rien de commun avec ces benêts qui mangent leur blé en herbe, se ruinent pour des drôlesses qui se moquent d'eux, ou pour des parasites qui vivent à leurs crochets.

— Je ne doute point, monsieur, que vous ne soyez le personnage ordonné que vous dites ; mais...

DE L'ORElMiER. 81

~ Mes revenus se inonlenl à cinquantetrois mille sept cents francs , sur lesquels , bon an mal an, je mets de côté cinq à six cents louis...

— L'épargne est, monsieur, une très-sage coutume; mais je...

— Il n'est personne de plus économe que moi : ma toilette et mon écurie sont mon seul luxe. J'engage mes chevaux dans des courses dont je peux gagner le prix, mais je ne fais jamais de paris. Je n'ai de ma vie touché à une carte ni prêté un louis à quelqu'un. J'ai, entre autres, la réputation méritée d'être inflexible comme un roc au sujet de ces billets de loterie à vingt francs dont on est aujourd'hui poursuivi, et qui soutirent aux niais cinquante ou soixante louis par an. Or, savez-vous que c'est une somme, mon cher, soixante louis.

— Certainement, monsieur... c'est douze cents francs... mais ..

— Justement les gages de mon valet de chambre... Enfin, les femmes ne me coûtent rien, bien entendu. Je suis très-sobre, je déjeune comme vous voyez : deux œufs frais et une tasse de thé ; je dîne à mon club pour six francs; je suis donc ce qu'on appelle un jeune homme excessivement rangé. Jcvousdis tout cela

o!2 liES SKCRETS

pour VOUS convaincre, mon cher, que voire maître ne peut trouver un locataire qui loi offre plus de' garanties, plus de solvabilité que moi, et qui, après tout, fasse mieux honneur aux écuries de la maison par la beauté de ses chevaux, par Iclégance de ses attelages. Est-ce que cela n'est pas très à considérer?

— Certainement, mon honoré maître se félicite, se glorifie de voir ses écuries si noblement occupées par un locataire qui...

— En ce cas, c'est convenu, mon cher : un bail de neuf ans, avec payement d'une année d'avance, dont je déduirai l'escompte à cinq pour cent, ainsi que cela se pratique lors de tout payement comptant.

— Monsieur, permettez...

— Oh ! je connais les affaires ; vous m'apporterez demain matin le projet de bail.

— Mais, monsieur... encore une fois...

~ Je l'examinerai attentivement, parce que, voyez-vous, mon cher, j'ai fait mon droit : cela me procure l'avantage de n'être jamais dindonné. Donc, si le bail me semble bien et dûment libellé, je le recopierai loul entier de ma main...

— Vous n'aurez point celte peine... car...

— Ce n'est pas une peine, c'est une excellente précaution contre le danger de certaines

DE LOREILLER. 85

clauses entortillées ou subreplices qui, trop souvent, vous échappent à la simple lecture des yeux, tandis qu'en recopiant le tout de sa main, et à tête reposée, Ton n'est jamais dupe d'une surprise. Mon cher, à demain matin, à dix heures.

— Pardon, monsieur, mais...

— A neuf heures, si vous le préférez.

— Ce n'est point de l'heure qu'il s'agit, monsieur, mais du bail ; je n'ai pouvoir ni de le conclure, ni même de le promettre ; il est indispensable que vous preniez la peine de vous entendre à ce sujet avec M. Wolfrang.

— Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite ! Je le verrai, votre maître, aujourd'hui même.

— C'est ce dont il osait se flatter, vu l'invitation que je suis chargé, monsieur, de vous faire de sa part.

— Une invitation... à quoi?

— A passer la soirée aujourd'hui chez lui.

— Chez M. Vol... Vol...

— Wolfrang.

— Et pourquoi diable veut-il que j'aille passer la soirée chez lui ?

— Mais, monsieur, à seule fin d'avoir l'honneur de vous recevoir, ainsi que messieurs les

autres locataires et mesdames les locatrices, invités pareillement.

— Ah ! — fit M. de Luxeuil en songeant à la femme du libraire, — ah ! mesdames les locatrices seront aussi de la fête?

— Elles en seront le plus bel ornement, — répond Tranquillin avec un accent de courtoisie chevaleresque ; — j'ai déjà la promesse de madame et de M. Lambert, le libraire, ainsi que celle de madame et de M. Borel, le banquier; je me flatte d'obtenir aussi la promesse de mademoiselle Anlonine Jourdan, locatrice du troisième étage, et aussi la promesse de madame la duchesse della Sorga, qui occupe l'hôtel du jardin avec sa famille.

— Dites donc, mon cher, savez-vous qu'elle est jolie comme un ange, la petite femme du libraire ?

— Fort jolie, en effet, est madame Lambert, monsieur... fort jolie assurément!

— Où diable ce vieux hibou de libraire a-t-il déniché celte charmante créature ?

— Révérence parler, monsieur, le terme de vieux hibou... me paraît...

— Qu'est-ce que ce ménage-là? qu'est-ce qui se passe là dedans? Vous devez savoir cela, vous, mon cher ! Allons, voyons, contez-moi la chose.

uJi l'oukiller. 85

— De vrai, je ne saurais, monsieur, rien du tout vous conter là-dessus, vu que j'en ignore absolument.

— Bah ! bah ! elle doit avoir un amant, cette petite femme-là.

— Ah ! monsieur, fi ! fi !

— Comment, fi ? Mais elle est ravissante, cette petite Lambert; vous faites diantrement le dégoûté, mon cher.

— Ne prenant point la coupable liberté de me sentir ragoùlé par la beauté de madame notre estimable localrice, je ne saurais, à /bra'or/, faire le dégoûté.

— Peste ! vous êtes un fin logicien , mon cher !

— Je hasarde ceci selon mon petit raisonnement.

— Et qu'est-ce que cette mam'sellc Antonine Jourdan qui demeure au troisième? Je l'ai rencontrée deux ou trois fois dans l'escalier; elle m'a paru gentillette.

— Mademoiselle notre localrice du troisième est élève du Conservatoire ; elle chante dans les concerts de salon ; aussi M. Wolfrang espèret-il qu'elle voudra bien se faire entendre ce soir chez lui.

— Est-ce que c'est sage, cette chanteuse-là ?

— Je me plais à croire, pour la dignité de la maison de mon honoré maître, que chacune de mesdames les localrices en général, et mademoiselle Anlonine en particulier, offrent l'exemple de toutes les vertus de leur sexe.

— Ah çà! dites donc, mon cher?

— Plaît-il , monsieur?

— Vous devez avoir concouru i)our le prix Monlyon, vous?

— En mon àme et conscience, monsieur, jamais !

— Vraiment?

— Au grand jamais !

— C'est surprenant.

— 11 en est cependant, monsieur, ainsi que l'ai l'honneur de vous dire, el...

Tranquillin est interrompu par le bruit croissant d'une altercation élevée dans la pièce voisine, entre le valet de chambre de M. de Luxeuil et une femme qui semble absolument vouloir \oxceT la consigne, ainsi que l'on en peut juger par le dialogue que Ton entend du salon où se tiennent le jeune teau et Tranquillin.

— J'assure à madame que monsieur est absent.

— Ce n'est pas vrai : le portier m'a dit que Luxeuil était chez lui.

DE l'oreiller. 87

— Mais j'assure à madame que.,.-

— Je me fiche pas mal de vos assurances! je veux entrer, et, foi de Cri-Cri, j'entrerai !

A ces mots, la portière du salon se soulève, et une très-jeune et fort jolie femme, à la physionomie remarquablement affrontée, se précipite dans rappartement , et, s'adressant impétueusement à M. de Luxeuil :

— Ah ! tu me fais ,fermer la porte, à moi, Cri-Cri, la troisième fois que je viens ici?

— Mais, ma chère...

— El tu crois que ça va se passer en douceur?

— En vérité, mademoiselle, ce tapage est indécent, — dit M. de Luxeuil contraignant à peine son dépit. — Il est inconcevable que vous prétendiez...

— De quoi ? de quoi? Ah çà! tu crois donc que, lorsqu'on a pour amant de cœur un pingre de ton acabit...

— Mademoiselle !

— Oui, un pingre!... Est-ce que tu m'as seulement jamais offert un bouquet de vingt francs, un souper ou une loge de spectacle ?

— C'est intolérable... et je...

— C'est donc bien le moins que je puisse te voira ma guise, et quand ça me passe par la tête.

— Tenez, décidément vous êtes folle, ma pellle, — dit M. de Luxeuil s'efforçant de sourire, mais de plus en plus courroucé.

Puis, faisant à Tranquillin signe de le suivre, en se dirigeant vers la pièce voisine, il dit à mademoiselle Cri-Cri j

— Attendez-moi là.

— Tallendre? Ah çh! est-ce que je suis ta servante, dis donc? Tiens, ne me pousse pas à bout, sinon je vas tout casser ici!

Mademoiselle Cri-Cri, voulant passer de la parole à l'action, court vers la cheminée afin d'y saisir une paire de pincettes, à l'aide desquelles elle se propose d'instrumenter.

M. de I.uxeuil, tremblant dans son avarice pour une magnifique garniture de porcelaine de vieux Sèvres dont est ornée la cheminée, et dont il serait obligé de payer les dégàls,- s'élance vers mademoiselle Cri-Cri, afin de mettre obstacle à ses intentions dévastatrices ; et, d'une voix suffoquée par le dépit et la colère, s'adressanl à M. Tranquillin en lâchant de prendre un ton plaisant :

— Avez-vous jamais vu pareil petit démon, hein, mon cher ? Vous direz à M. Wolfrang que je le verrai ce soir chez lui, et nous causerons du bail.

DE l'oretllkh. 89

— J'ai l'honneur dèlre, monsieur cl madame, votre très-humble serviteur, — répond Tranquillin en saluant révérencieusement la compagnie, et quittant le salon, où il entend les éclats de voix de mademoiselle Cri-Cri, que M. de Luxcuil s'efforce d'apaiser, en lui disant avec l'accent le plus caressant et le plus amoureux :

— Voyons, mon petit Cri-Cri chéri, calmetoi, je le recevrai tant que lu voudras ; mais pas de folies ; je suis logé ici en garni, el c'est moi qui payerais la casse, diable!

Le second appartement du deuxième étage était occupé par M. de Francheville, sous-secrélaire d'État d'un ministère.

Ce haut fonctionnaire, âgé de soixante ans environ, s'entretenait avec un petit vieillard alerte et sec, d'une physionomie matoise, portant des besicles d'or, et coiffé d'une perruque noire artistemenl frisée.

Le petit vieillard avait nom M. Morin, et disait en ce moment au fonctionnaire :

— Enfin , mon cher monsieur, pour aller

!l!2 LES SECRETS

droit au fait, votre ministre, alité depuis quelques jours, vous a-t-il donné, oui ou non, carte lilanclieau sujet de ladite fourniture?

— Oui.

— Celle fourniture dépend donc absolument de vous?

— Absolument ; le ministre signera l'acte que je lui souraetti'ai à ce sujet : c'est entendu entre nous.

— Cette signature, il peut la donner aujourd'hui?

— Sans aucun doute.

— En ce cas, pourquoi n'acceptez-vous point mes offres purement et simplement ?

— Parce quil ne me paraît pas convenable de les accepter.

— Cependant, mon cher monsieur, cent vingtdeux mille francs en beaux billets de banque, et quittance générale de cent soixante et dix-huit mille livres que vous me devez ; total trois cent mille francs, c'est une somme !

— Évidemment, c'est une somme.

— Et une grosse somme , mon cher monsieur, une fort grosse somme !

— C'est selon.

M. Morin jette par-dessus ses besicles un regard pénétrant sur le haut fonctionnaire, réfléchit

DE l'oreiller. 93

pendant quelques instants, prend un crayon dans son portefeuille, fait quelques cliiffres sur son carnet, et semble les supputer.

Puis tout à coup :

— Je vais jouer avec vous cartes sur table, La fourniture, acceptée par vous aux conditions que je propose, me produira, de bénéfice nef, chiffre rond, huit cent mille francs.

— Et plus...

— Je vous affirme que...

— Votre bénéfice s'élèvera peut-être à un million , vous dis-je.

— Allons donc..., monsieur de Francheviile, un million !

— J'ai fait aussi mes calculs.

— Ah ! vous... avez fait... aussi... vos...? M. de Francheville hausse les épaules et

jette à M. Morin un regard qui semble lui dire :

— Vous me prenez donc pour un imbécile?

Aussi, le fournisseur s'empresse-l-il d'ajouter :

— Après tout, c'est juste : il faut bien se rendre compte des choses. Eh bien, voyons, partageons le gâteau î... Quatre cent mille francs pour vous, quatre cent mille francs pour moi :

Qi LES SECRKTS

ça vous va-t-il? Oh ! c'est à prendre ou à laisser ; je n'ajoute pas un centime.

— Nous verrons.

— Oh! c'est tout vu... El, si vous refusez, j'ai ailleurs l'emploi certain de mes capitaux dans une opération plus avantageuse que celle-ci ; mais, je vous en préviens, je serai forcé de mettreen circulation les cent soixante etdix-huit mille francs d'obligations que vous m'avez souscrites en garantie des fonds que je vous ai prêtés depuis six mois environ ; car ces obligations, je les ai jusqu'à présent gardées en portefeuille, selon ma promesse; or, il vous faudra me les rembourser intégralement, prenez garde !

— Une menace?...

— Allons, mon cher monsieur de Francheville, ne nous fâchons point, nous y perdrions l'un et l'autre; et, entre nous, vous seriez un ingrat... car l'intérêt dont je vous ai donné souvent des preuves...

— Oui..., un intérêt... à huit pour cent... et quatre pour cent de commission!... telle est la preuve dintcrêt... que vous m'avez donnée... en me prêtant de l'argent ù ce taux exorbitant... Magralitude, en effet, doit être extrême.

— Voyons, soyez juste : vous ne possédez pas un sou de fortune; est-ce que personne

DE l'orkilleu. 9b

autre que moi aurait consenti à vous faire des avances aussi considéraijios ?

— Vous saviez parfaitement que ma posilion me permettrait tôt ou tard de m'acquitter...

— Parbleu ! est-ce que, sans cela, je vous aurais prêté un liard? Aussi, lors de votre premier emprunt m'avez-vous dit : « Soyez sans inquiétude : je disposerai prochainement de plusieurs fournitures considérables , et nous nous entendrons. » J'étais persuadé qu'en effet je pouvais, grâce à vous, faire un magnifique coup de filet; mes seuls risques étaient votre mort ou un changement de ministère : mais, pour gagner beaucoup, il faut risquer beaucoup; je vous ai donc d'abord avancé vingt mille francs, puis vingt mille autres, et ainsi de suite, jusqu'à la concurrence de cent soixante et tant de mille francs, dont je suis à découvert... Vous m'avouerez que c'est raisonnable... et que si vous continuez d'aller ce train-là... Mais ceci vous regarde; vous faites les choses en grand seigneur, et, entre nous, cette petite fille est fièrement heureuse de vous avoir ensorcelé.

— Monsieur Morln, assez sur ce sujet; nous T)arlons d'affaires ; chaque chose en son temps...

— Soil. Eh bien, acceptez-vous, oui ou non, deux cent vingt-deux mille francs écus , et quittance de vos obligations; total quatre cent mille francs?

— J'accepte, mais à une condition.

— Laquelle?

— Vous allez écrire une lettre sous ma dictée.

— Dans quel but ?

— Écoutez-moi bien. Celte fourniture, le ministère ne peut vous l'accorder en votre nom, puisque vous êtes failli non réhabilité, par suite de plusieurs banqueroutes assez véreuses.

— C'est évident, etGobert sera en cette circonstance mon homme de paille : c'est un garçon raisonnable; il dépose le cautionnement de deux cent mille francs exigé par le gouvernement, et l'affaire se conclut sous le nom de Gobert et compagnie.

— Fort bien. Voici donc ce que Gobert et compagnie auront à m'écrire; prenez une plume, je vais vous dicter le modèle de cette lettre... Vous déchirerez le brouillon, et il n'y aura rien de fait, car cette lettre est de ma part une condition absolue.

— Quoi! cette lettre... ?

— M'est indispensable; et, sans elle, je vous

iJE l'oheiller. 97

le répète, il n'y aura rien de fait; aucun mulif ne me fera changer de résolution à ce sujet.

— Voyons donc celte lettre; dictez, — répond IM. iMorin prenant une pluiue et une feuille de papier, — j'écris...

« Monsieur le sous-secrétaire d'État, — dit M. de Francheviile en dictant à M. Morin, qui écrit, veuillez être auprès de M. le ministre l'interprète de ma gratitude au sujet de la confiance dont il daigne nriionorer en m'accordant la fourniture que je sollicitais du gouvernement de Sa Majesté ; soyez convaincu, monsieur le sous-secrétaire d'État, que de cette confiance je me rendrai digne par la loyale et fidèle exécution des clauses de l'acte signé hier par M. le ministre... ■»

M. de Franche\ille s'interrompt, et, s'adressant à M. Morin :

— Avez-vous écrit ?

— Oui; mais, en vérité, je ne comprends pas à quoi peut vous servir celle lettre de renicrcîment.

— Attendez la fin et écrivez, — répond M. de Francheviile.

Et il continue ainsi sa dictée :

98 LKS SKCRIiTS

« Je n'ignore pas , monsieur le sous-secrétaire d'État, que, chargé spécialement par M. le ministre de rédiger le cahier des charges et d'acquérir la certitude morale et matérielle que noire maison remplirait rigoureusement les obligations qui lui sont imposées, c'est surtout à votre intervention auprès de M. le ministre que je dois l'honneur d'être le soumissionnaire de ladite fourniture; croyez, monsieur le soussecrétaire, que vous n'avez pas obligé un ingrat... »

M. de Francheville, sadressant de nouveau à M. Morin :

— Avez-vous écrit ?

— «... Que vous n'avez pas obligé un ingrat, » — répèle M. Morin en achevant d'écrire ces mots.

Puis, se tournant vers le haut fonctionnaire :

— Que le diable m'emporte si je vois où vous voulez en venir ? Et sans celle lettre , ditesvous... ?

— Il n'y a rien de fait.

— C'est une énigme.

— Vous allez en savoir le mot. Poursuivez, je dicte.

— J'écoule.

M. de Francheville reprend ainsi :

« Après avoir longtemps et vainement cherché le moyen de vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des paroles, monsieur le sous-secrétaire d'État, j'ai pense que, sans offenser en rien votre délicatesse si connue, je pouvais vous rendre l'intermédiaire d'une œuvre équitable et généreuse en faveur de pauvres artisans, dont le modique salaire est souvent plus qu'insuffisant... »

— Comment? quoi? que signifie? —dit M. Morin abasourdi, se retournant vers le haut fonctionnaire, — quels artisans?

— Ne m'interrompez point, et écrivez, vous allez savoir ce dont il s'agit, — poursuit M. de Francheville.

Et il continua de dicter à M. Morin ce qui suit :

« Personne n'ignore, monsieur le sous-secrétaire d'État, qu'une fourniture aussi considérable que celle dont notre maison est chargée, ne puisse et ne doive, grâce à une bonne et intelligente gestion, rapporter quelques bénéfices honorables et avouables.

JOO LbS SECRKTS

» J"é value le chiffre certain de ces bénéfices à environ deux cent mille francs.

)) Mon désir, et celui de ma maison, serait que la moitié de cette somme fût, sous le sceau du plus profond secret , en ce qui touche son origine, distribuée par vos mains, monsieur le secrétaire général, aux honnêtes artisans chargés de famille qui vous sembleraient méritants, et au fur cl à mesure de leurs besoins.

» Ma maison acquitterait ainsi une dette envers rhumanilé, et sa dette de reconnaissance envers vous, monsieur le secrétaire général, en vous mettant à même de satisfaire les nobles penchants de votre cœur, par la distribution de ces secours aux malheureux.

'< Une personne sûre vous remettra cette lettre, dans laquelle sont inclus cent mille francs en billets de banque. »

— C'est donc cent mille francs de plus... que vous exigez! — s'écrie M. Morin s'inlerrompant d'écrire.

Et, jetant la plume :

— En ce cas, je vous dis à mon tour : il n'y a rien de fait; je ne consentirai jamais à vous accorder un centime au delà des quatre cent mille francs convenus, et je...

DK l'oRKÎLLER. 101

— Je ne vous demande pas un cenlime de plus.

— Comment ! et ces cent mille francs applicables à de bonnes œuvres faites à nos dépens?.. Eh bien, elle est, sur ma foi, fort commode, et surtout fort peu coûteuse, votre manière de pratiquer la charité !

— Vous êtes dans l'erreur : les cent mille francs dont il est question dans cette lettre, vous ne me les donnerez pas !

— .le ne vous les donnerai pas ?

— Non; est-ce clair?

— Fort clair; mais le reste ne devient que plus obscur.

— Attendez...

— A quoi bon alors mentionner cette somme dans cette lettre? Et puis, d'ailleurs, celle lettre même offre un danger que...

— Achevez d'abord d'écrire, vous ferez ensuite vos observations, je vous répondrai, tout s'éclaircira.

— Dieu le veuille! car, jusqu'à présent, c'est la bouteille à l'encre!,.. Enfin, dictez, j'écris.

« Puis-je espérer, monsieur le sous-secrélaire d'Étal, — poursuivit M. de Francheville , — que vous n'interpréterez pas autrement qu'elle

102 LKS SECRETS

ne doit l'être, une démarche inspirée par la gratitude et par la connaissance de vos sentiments généreux?

» Si, cependant, contre toute prévision, cette offre de notre maison ne vous semblait pas acceptable, j'ose espérer qu'en la regardant comme non avenue, vous n'inculperiez pas du moins les bonnes intentions de celui qui a Thonneur de se dire, avec le plus profond respect, monsieur le sous-secrétaire d'État , votre très-humble et très-obéissant serviteur, etc. »

M. de Francheville ajoute, s'adressanl à M. Morin :

— Est-ce -écrit?

— Oui. Et maintenant puis-je enfin savoir...?

— Cette lettre, condition absolue de la concession de la fourniture, me sera remise par vous (moins les cent mille francs qu'elle est supposée renfermer), ce matin, avant midi, ainsi que la somme en question, et tantôt, à trois heures, M. Gobert pourra se présentera mon cabinet, au ministère : je lui remettrai la concession de la fourniture.

— D'abord, mon cher monsieur de Francheville, vous ne réfléchissez pas que cette lettre offre un inconvénient fort grave.

DK l'oreiller. 103

— Quel inconvénient?

— Celui de contenir une espèce de tentative de corruption envers un fonctionnaire public, très-habilement déguisée, il est vrai; mais il n'importe, cette tentative (je connais mon code...) est passible de la police correctionnelle. Vous n'avez point, sans doute, mon cher monsieur, songé à cela?

— J'y ai tellement songé, au contraire, qu'une heure après sa réception, cette lettre sera déposée par moi au parquet de M. le procureur du roi.

— Hein! — fit M. Morin bondissant sur sa chaise et regardant M. de Francheville avec stupeur; — plaît-il?

— Je vous dis que la lettre de M. Gobert sera déposée par moi au parquet de M. le procureur du roi une heure après que je l'aurai reçue ; c'est assez net, j'imagine !

— Fort net, — répond le fournisseur encore suffoqué par la surprise, — fort net, en vérité!... Ce qui no m'empêche pas d'être abasourdi, renversé, de la parfaite placidité avec laquelle vous nous demandez de vous fournir bénévolement la corde qui doit servir à nous pendre, en nous avertissant, non moins placidement, de l'usage que vous voulez faire de ladite

corde. Morbleu ! c'est à n'y pas croire, el j'ai comme un éblouissemenl...

— Parce que, au lieu de regarder froidement au fond des choses, vous ne considère?, que leur surface.

— Surface tant que vous voudrez; il n'en est pas moins vrai que...

— Mais, encore une fois, ne vous arrêtez donc point aux apparences, — répondit M. de Francheville haussant les épaules; — examinez donc le vrai des choses, el le vrai, le voici : Pr/mo... point capital, cette tentative de corruption est faite, non pas avant, mais après l'obtention de la fourniture.

— D'accord... mais...

— Écoutez -moi bien , vous répondrez ensuite... Or. celte seule circonstance, sur laquelle j'attire votre attention, change complélement la nature du délit, si délit il y a... Remarquez bien ceci... ce n'est plus vouloir corrompre, puisque l'on a obtenu ce que l'on désire : c'est vouloir témoigner sa reconnaissance d'une façon blâmable, sans doute, aux yeux de la loi, aiais au fond assez excusable. Enfin, la sincérité de l'offre et le charitable emploi affecté à la somme peuvent être, sinon admis par le liibunal. du nioins Irès-liabilemenl soutenus de-

BE l'oreiller. 101)

vant lui par l'avocat de M. Goberl (rappelezvous ceci au besoin), lequel avocat devra invoquer, à lappui de la bonne foi de son clienl, mon renom si mérité d'homme charitable et généreux, bien que je ne possède d'autre fortune (|ue mes appointements. Ainsi, quoi d'étonnant à ce que M. Gobert ait cru ne pouvoir mieux me prouver sa gratitude qu'en me fournissant les moyens de venir en aide à l'infortune? etc., etc. Voyons, commencez-vous à comprendre?

— Je commence... Ah! mon cher monsieur de Francheville...

— Eh bien ?

— Vous êtes d'une tière force !

— Je suis prudent; j'ai souci de l'avenir cl de ma bonne renommée, voilà tout. Il vous importe autant qu'à moi que celte affaire demeure secrète; j'ai pris à cet effet toutes les précautions imaginables; mais elles peuvent être déjouées par une circonstance imprévue ! il peut transpirer que j'ai vendu cette fourniture; les journaux hostiles au gouvernement du roi re- doublent de violence depuis le déplorable |)rocès que vous savez; ils peuvent je ne sais comment être mis sur la voie de celte aflaire, l'ébruiter...

— C'est impossible ! loul se passe entre vous

et moi, à Tinsu même de Gobert, mon homme (le paille; il ignore mes sacrifices pour obtenir celle fourniture. Mon intérêt..., vous en convenez, vous répond de ma discrétion. Qui donc pourrait révéler nos arrangements?

— Vous, par exemple!

— Comment ! vous me croyez capable d'une telle indignité? Est-ce que, encore une fois, mon intérêt ne vous répond pas de ma discrétion?

— Mon cher monsieur Morin , en pareilles affaires, il faut toujours tabler sur ceci : que notre complice est notre ennemi mortel et capable de se vendre lui-même, afin de se donner la satisfaction de nous perdre avec lui.

— Me soupçonner de...!

— J'ai besoin de faire mieux que vous soupçonner : il faut que je vous regarde comme mon ennemi implacable, et, partant de celte hypothèse, je me dis : Demain, M. Morin voudrait, au risque de se perdre, divulguer ce qui s'est passé entre nous, quelle créance obtiendraient ses affirmations? Examinons : M. Morin esl flétri par des faillites quasi frauduleuses, M. Morin est ce que l'on appelle dans le monde des affaires, un homme taré, véreux.

— Hum! le portrait n'est point précisément flallé.

DE l'oreiller. 107

— Nous ne sommes point ici pour édianger des madrigaux, mon cher monsieur 3[orin,.. ainsi, je poursuis... ma supposition. Vous m'accuseriez de vénalité ?... Quelle créance obtiendraient vos affirmations?... Aucune probablement, si l'on comparait l'accusateur à Taccusé... Car, enfin, quelle est ma réputation, à moi? Excellente ! mon intégrité a été jusqu'à présent irréprochable, oui; irréprochable..., — répète M. de Francheville en étoulTant un soupir involontaire. — Mon nom, mes services administratifs sont environnés de l'estime générale. Enfin, lors de la fourniture en question, le soumissionnaire ayant tenté, non de me corrompre, — ma réputation d'honnête homme éloignait de lui la seule pensée de celte tentative, — mais ayant voulu me témoigner sa gratitude, sincèrement peut-être, mais à la façon d'une âme peu délicate, j'ai été tellement blessé de ses offres, que je les ai déférées à la justice. Or, mon cher monsieur Morin, tout, sans doute, 'jci possible ; mais, je vous le répète, il est plus que probable que, si la question se posait ainsi entre vous et moi, vous seriez considéré comme un abominable diffamateur, car vous ne possédez pas une ligne de moi qui puisse me compromettre.

— El VOS obligations souscrites à mon pro6t?

— Vous êtes un enfant...

— Cependant, ces obligations...

— Est-ce que vous ne me les rendrez pas si l'affaire se conclut?

— Cest juste.

— Vous affirmeriez, je nierais, et je serais cru.

— Tout ceci est fort habile cl fort profondément calculé, j"en conviens; mais voulez-vous savoir toute ma pensée?

— Certes!

— Tenez, mon cher monsieur de Fraiicheville, et ceci soit dit à votre avantage, c'est pour la première fois de votre vie que vous prévariquez...

— Oui , — répond le haut ' fonctionnaire étouffant un nouveau soupir, — c'est la première fois.

— Et sans cette diablesse de Cri-Cri...

— Parlons affaires, monsieur Morin... parlons affaires...

— Soit. Eh bien, novice en prévarication, vous vous exagérez le danger de la chose, vous recourez à un luxe de précautions et de combinaisons plus nuisibles qu'utiles, croyez-en un vieux routier.

Dli I.'ORtlLlvLR. 109

— Trop de précautions ne niiil jamais, au contraire ; aussi je tiens absolument à la lettre en question.

— Mais, je vous en conjure, remarquez donc que, si vous déposez la lettre au parquet, il y aura presque assurément des poursuites contre Gobert.

— Je repère bien, et, pour ce, j'userai de toute mon influence personnelle et de celle du ministre.

— Et si Gobert est condamné?

— Tant mieux!

— En vérité, vous êtes d'un sang-froid... incroyable.

— A quoi Gobert sera-t-il condamné? A une peine très-légère, puisque, je vous le répète, sa tentative de corruption aura eu Heu, non pas avant, mais après la concession de la fourniture, circonstance qui réduit le délit presque à néant; puis, je vous le répèle, son avocat doit surtout plaider la bonne foi de son client, qui, sachant mon renom d'homme généreux et charitable, malgré mon manque de fortune, aura cru, bêlement sans doute, mais loyalement, me faire une offre acceptable. En définitive, tout se résumera donc pour Gobert... au pis-aller, car il est fort probable qu'il sera acquitté, vu ses

honorables anlécédenls... tout se résumera, dis-je, en deux ou trois mois de prison ; or, que vous importe, après tout, qu'il aille en prison, puisque, de fait, vous avez la gestion de cette fourniture?

— Évidemment, je me passerais très-facilement de Gobert ; mais il est douteux qu'il consente à écrire une lettre qui puisse l'amener sur les bancs de la police correctionnelle, Fexposer à quelques mois de prison ; il est, je vous l'ai dit, foncièrement honnête homme, mais ce n'est point un aigle.

— Justement. Ah çà ! vous n'avez donc pas lu ma lettre, quoique vous l'ayez écrite?

— Qu'est-ce à dire?

— Elle est justement dictée au point de vue d'un honnête homme d'un esprit un peu borné, tel que m'a paru M. Gobert lors de nos entrevues; vous n'aurez donc qu'à le convaincre (et rien ne vous sera plus aisé) que, la fourniture obtenue, il serait convenable de me témoigner de votre gratitude en m'olTrant cent mille francs à distribuer en bonnes œuvres, et que^. si je refuse cette offre, il n'en sera que cela. Rien ne pourra donc faire craindre à M. Gobert un procès correctionnel ; et, la condamnation échéant, vous direz à votre associé: '< Qui se serait jamais

DE l'oreiller. dll

allcndu à ce qu'une proposition si honoralile fût inlerprolûe de la sorte? Mais, enfin, quelques mois de prison sont bientôt passés; une pareille condamnation n'entache en rien votre honneur. " , ■

— Tout cela est bel et bon ; mais, si Gobert a le nez plus fin que nous ne le supposons et s'il se refuse à écrire la lettre ?

— En ce cas, mon cher monsieur 3Iorin, je vous l'ai dit, il n'y aura rien de fait.

— Et mes obligations, quand me seront-elles payées?

— Lorsque se rencontrera l'occasion d'une autre fourniture; mais cette occasion pourra ne pas se représenter de longtemps, je vous en préviens.

— Et jusque-là?

— Vous attendrez. Vous avez trop de bon sens pour me mellrc en demeure de vous payer; vous savez que cela m'est radicalement impossible. Ferez-vous saisir une partie de mes appointements? Vous ne serez guère plus avancé.

— Maudite affaire !

— A qui la faute? Il dépend de vous qu'elle s'arrange à notre avantage à tous deux, moyennant cette lettre.

— Eh ! si cela ne tenait qu'à moi, vous l'auriez à l'instant.

— Vou5 ne me ferez pas accroire que, adroit comme vous l'êtes, vous n'obtiendrez pas cette lettre de Gobert, garçon borné, et i|iii, de plus, vous doit tout.

— Enfin, on verra, on tâchera ; mais, je vous le répète, ce luxe de précautions...

— Ceci me regarde, mon cher nionsieur Morin.

— El tant d'argent dépensé pour qui?... Pour imi; petite coquine qui vous rira au nez lorsqu'elle aura mangé votre dernier sou.

— Non point. Je la tiendrai ferme et serré.

— Ail! que vous connaissez peu ces créatures-là ! Tenez, vous êtes novice en bien des choses, malgré vos soixante ans, mon pauvre monsieur de Franeheville. Quand vous tiendrez une fille comme Cri-Cri, vous pourrez être aussi fier que si vous aviez déniché un merle blanc.

— J'ai mon projet, et, s'il réussit, je vous déclare qu'elle sera, aussi longtemps que je le voudrai, soumise à mes moindres volontés.

— Et ce beau projet, quel est-il?

— J'ai, pour l'accomplir, compté sur vous.

— Comment cela?

— Oh ! rien de plus simple. Si notre affaire

DE l/ORIÎIIJ.IÎU. 113

se conclut, vous nie donnerez en compte une lettre de change de mille francs à trois mois.

— A votre ordre?

— Non pas. Celte fille ignore mon vrai nom. ma demeure et les fonctions que j'occupe...

— Il est vrai : vous êtes, aux yeux de Cri- Cri, M. Duport, négociant marié et retiré des affaires. Je vous donnerai donc en compte une lettre de change de mille francs tirée sur mon correspondant de Nantes.

— Et écrite tout entière de votre main.

— Soit... Et vous dites qu'à l'aide de cette lettre de change, cette endiablée Cri-Cri...?

— Deviendra la plus soumise des femmes et restera, dans ma dépendance absolue, m'eût-elle mangé, comme vous dites, jusqu'à mon dernier sou.

— Vous parlez sérieusement?

— Très-sérieusement. Je vous dirai le reste en temps et lieu. Donc, pour nous résumer, si vous m'apportez ce malin, avant midi, la somme convenue, mes obligations et la lettre de Gobert, la concession de la fourniture sera signée à trois heures par le ministre; mais, à quatre heures, la lettre de Crobert sera déposée au parquet de M. le procureur du roi; c'est à prendre ou à laisser.

m LES SECRETS DE l'oREILLER.

Le domestique de M. de Francheville ayant en ce moment frappé à la porte, entre et dit à son maître :

— L'homme de confiance du propriétaire désirerait parler à monsieur.

— Priez-le d'entrer.

Puis, se levant, M. de Francheville ajoute, s'adrcssant à M. Morin :

— Au revoir, mon cher monsieur.

— Ainsi, vous m'attendez jusqu'à midi ?

— Jusqu'à midi, mais pas plus tard, — répond le haut fonctionnaire à M. Morin, qui sort et se croise avec M. Tranquillin, lequel reste seul avec M. de Francheville.

M. de Francheville, de meure seul avec Tranquillin, qui le salue très-révcrencieusenieiil, lui montre du geste un siège et lui dit d'un ton sec :

— Asseyez-vous, monsieur; je voulais .justement vous inviter à passer chez moi.

— Je suis ravi, monsieur, de...

— El moi, monsieur, je ne suis point ravi du tout, tant sans faut, du tapage infernal que font journellement au-dessus de ma tête les

1 10 i,t:s secrets

locataires du (roisiènie étage : c'esl insoutenable !

— Pourtant, monsieur, l'unique désir du propriétaire, mou honoré maître, est que...

— Je ne sais pas ce que désire votre honore maître; mais, moi, je vous déclare, monsieur, que je désire dormir en paix; aussi je suis résolu à quitter la maison, si Ton ne met fin au tapage dont j'ai à me plaindre...

— Je prendrai, monsieur, la liberté grande de vous demander quel est ce tapage? M. Wolfrang s'empressera de faire droit à vos réclamations.

Puis Tranquillin se dit :

— Hum ! voilà un locataire qui me paraît, d'après son accueil^devoir se montrer quelque peu récalcitrant au sujet de l'invitation dont je suis chargé pour lui.

— Dabord, monsieur, — reprend M. de Francheville, — tous les soirs, régulièrement, entre onze heures et minuit, heure à laquelle je me mets habituellement au lit, il s'établit une espèce de colloque entre l'un des locataires du troisième étage et son chien, colloque entremêlé dun insupportable fredon sur lair de la Bonne aventure, ô gué! lequel fredon m'arrive trèsdislinctement par le tuyau de la cheminée;

DE l'oreiller. 117

puis le colloque recoiniiience avec le chien...

— Très-bien... Un barbet gris appelé Bonhomme, je le connais; il ne lui manque, en eftet, que la parole, et...

— Morbleu! monsieur, plaisantez-vous? Ce dont je me plains justement, c'est que ce maudit animal ne fait que japper depuis onze heures jusqu'à minuit.

— Je vous supplie de croire, monsieur, que j'ignorais les jappements indiscrets dudit Bonhomme, et, dès à présent, les recommandations les plus formelles vont lui être adressées.

— C"est donc un fou qui habile cet appartement du troisième?

— Non point que je sache, monsieur ; c'est un locataire fort paisible, sortant rarement, et s'en allant toujours trottant menu comme une souris, avec son chien sur ses talons, et...

— Je vous répète, monsieur, qu'il faut que cet homme-là soit fou, puisque, chaque jour, je l'entends, sans distinguer ses paroles, dialoguer avec son chien, lequel répond par des aboiements si aigus, si insupportables, que je finis par avoir les nerfs tellement agacés, que, souvent, je ne puis m'endormir qu'à trois ou quatre heures du matin.

— Je m'emprcsSe de vous assurer derechef,

•118 LES SECKETS

monsieur, que les jappements de Bonhomme seront réprimandés comme il convient. Vous n'aurez à l'avenir aucun sujet de plainte, et 31.>Wolfrang continuera davoir l'honneur de vous compter parmi messieurs ses locataires, — dit Tranquillin.

El il ajoute à part soi :

— Le voici apaisé, c'est le moment de glisser mon invitation.

Puis il reprend à haute voix :

— Tout étant dit, monsieur, au sujet des réclamations, j'aurai l'honneur de vous prévenir que je suis chargé de...

— Eh! non, monsieur, tout n'est pas dit. — s'écrie M. de Francheville d'un ton de plus en plus impatient et bourru; — car au sabbat du soir succède le sabbat du matin.

— Ah ! mon Dieu ! Quoi donc encore, s'il vous plaît?

— Lorsque enfin je suis parvenu à m'endormir vers trois ou quatre heures, à peine le jour parait-il, que je suis brusquement réveillé...

— Par cet endiablé jappeur de Bonhomme? C'est donc une peste que ce chien-là !

— Cette autre peste n'est pas le chien, c'est une enragée chanteuse qui, dès l'aube, s'établit à son piano et commence une série de vocalises

DE t'OREILlER. 110

et de roulades qui ont le privilège de m'agacer autant, sinon plus, que les jappements du chien ; doù il résulte qu'après avoir été tenu éveillé une partie de la nuit, si je trouve enfin le sommeil, je suis éveillé en sursaut par les gammes sempiternelles de cette locataire, et il m'est impossible de me rendormir tant je suis impatienté, outré, exaspéré, monsieur...

— Permettez...

— Oui, monsieur, outré, exaspéré; ainsi. je vous le déclare, si l'on ne met fin à ce tapage, je quitte la maison.

— Décidément, ce n'est point encore tout à fait le moment de glisser mon invitation, — pense Tranquillin.

Et il reprend :

~ Monsieur, permettez-moi, de grâce, une toute petite, et humble, et' respectueuse observation.

— Je n'ai pas d'observation à entendre, monsieur, — reprend brusquement 31. de Francheville se levant, afin de faire comprendre à l'intendant que l'entretien avait assez duré. — Si le tapage dont je me plains ne cesse pas, je déloge au terme prochain.

Et, se dirigeant vers la porte :

— Pardon, monsieur, mais l'heure m'appelle

au ministère; vous ferez part à votre maître de mes intentions.

— Non, monsieur, — répond soudain Tranquillin, d'abord désolé d'être éconduit sans avoir pu glisser son invitation, et illuminé par une idée subite; —impossible, monsieur, impossible !

— Qu'est-ce à dire? Vous refusez de faire part de mes réclamations à votre maître?

— Oui, monsieur, il m'en coûterait trop de vous obéir...

— Vous osez!...

— Révérence parler, je ne me chargerai point, s'il vous plaît, de cette commission -là.

— Vraiment ?

— Je craindrais trop de chagriner mon honoré maître.

— Fort bien. Sortez, monsieur; je verrai tout à l'heure votre maître et vous ferai tancer verlenient.

— Monsieur, ah ! monsieur, de grâce, soyezmoi indulgent! — dit Tranquillin d'un air pileux; — épargnez-moi les remontrances de mon honoré maître; et, d'ailleurs, vous ne le trouveriez point céans. Arrivé ce matin à Paris, il est absent pour toute la journée, ainsi que vous pouvez vous en assurer; il ne sera de

DE l'oretller. 121

retour chez lui que ce soir, vers neuf heures...

— Peu m'importe ! je le verrai ce soir, à neuf heures, et il saura que vous avez eu l'imperlinence de refuser de lui communiquer mes réclamations.

— Ainsi, monsieur, mes prières ne vous touchent point, — répond Tranquiliin d'un ton lamentable; — vous voulez absolument aller ce soir trouver mon honoré maître et...

— Certes, — répond M. de Francheville do plus en plus courroucé, et indiquant du geste la porte à l'intendant. — Ce soir, à neuf heures, je serai chez votre maître, vous pouvez y compter; je n'y manquerai pas.

— Eh ! mon Dieu ! voilà justement ce que je demandais, — pensait Tranquiliin en saluant M. de Francheville jusqu'à terre.

Puis, en sortant, le malin bonhomme se disait :

— Pourvu que ce récalcitrant se présente chez mon honoré maître, à l'heure où seront réunis chez lui les autres locataires, ce sera tout comme s'il venait en invité à la soirée... ce sera tout comme.. Hé ! hé!

Tranquillin, ayant gravi les marches conduisant du second au troisième étage, arriva sur le palier où s'ouvraient les portes des appartements occupés par M. de Saint-Prosper, mademoiselle Antonine Jourdan et M. Dubousquct, propriétaire de Bonhomme.

Un long cordon attaché à l'extrémité de la chaînette de bronze doré, appendice de la sonnette, était disposé de façon à pouvoir être saisi entre les dents du barbet, qui, au retour de ses

d24 LES SECRETS

diverses commissions, trouvait ainsi le moyen de signaler sa présence à son maître.

Tranquillin, afin de communiquer à M. Dubousquet l'invitation dont il était chargé pour lui, agita la sonnette.

A son premier tintement répondirent trois jappements de Bonhomme; puis l'intendant, distinguant à travers la porte la voix de M. Dubousquet, entendit celui-ci dire au barbet, lequel, de nouveau, aboya trois fois d'un ton interrogalif :

— Dame, je ne sais pas plus que toi qui peut sonner chez nous, mon pauvre Bonhomme, puisque nous ne recevons jamais personne.

Et, entre-bâillant la porte, M. Dubousquet ajouta :

— Qui est là?

— Moi, l'homme de confiance du propriétaire. Je viens de sa part vous dire deux mots, — répondit Tranquillin.

Aussitôt la porte s'ouvre devant lui, et, pendant que le barbet le flaire aux jambes d'un air cogilatif, M. Dubousquet dit avec un accent d'empressement mêlé d'inquiétude :

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur l'homme de confiance, donnez-vous la peine d'entrer.

DE l'oreiller. i2îi

Bonhomme, après s'clre livré aux iiivestigalions de son odorat, semblait dire de son côté :

— Je reconnais ce monsieur, je l'ai souvent rencontré dans la cour de la maison ; il me caresse quelquefois; donc, qu'il soit le bienvenu chez nous.

Et, frétillant de la queue, le barbet précède allègrement son maître et l'intendant, qui entrent dans un salon très-confortablement meublé.

M. Dubousquet paraît âgé d'environ cinquante ans; ses cheveux gris, drus, épais et taillés en brosse, dessinent leurs cinq pointes sur son front proéminent, surplombant de petits yeux gris, mobiles à l'excès et se dérobant d'habitude au regard qui s'atlache sur eux. Son teint hàlé, tanné, a cette couleur de brique particulière aux gens qui ont longtemps vécu sur la mer ou dans son voisinage.

L'ensemble des traits de ce personnage ne prévient pas tout d'abord en sa faveur, et il est difficile de saisir la véritable expression de sa physionomie, car il envisage rarement son interlocuteur , et porte toujours la tête basse ; son attitude embarrassée, presque craintive, est humble à l'excès.

Il se hâte d'avancer un fauteuil àTranquillin, et s'assied modestement sur le bord d'une chaise.

ayant entre ses jambes son chien, accroupi sur son train de derrière.

Les yeux noirs et intelligents de Bonliomnie suivent tantôt les mouvements de l'intendant, et tantôt se reportent sur son maître.

— Je venais d'abord, monsieur, afin d'avoir l'honneur de m'enquérir ds votre santé, — dit Tranquiilin ; — car, ayant, par hasard, appris de notre concierge que vous n'étiez pas sorti depuis assez longtemps, je craignais que vous ne fussiez indisposé.

— Comment ! monsieur Ihomnie de confiance, vous daignez prendre la peine de venir vousmême... vous informer de ma santé? — balbutie M. Diibousquet, les yeux baissés, semblant aussi surpris que confus de la marque d'intérêt qu'on lui témoigne.

Et, dans son étonnement, cédant malgré lui à la force de l'habitude, il ajoute, s'adressant à son chien en lui désignant Tranquiilin d'un regard oblique :

— Tu entends, mon pauvre Bonhomme, monsieur Ihomme de confiance prend la peine de venir s'informer de notre...

Mais, s"inlerrompanl, et honteux de ce colloque, iM. Dubousqnet s'empresse d'ajouter :

— Pardon, monsieur, mille pardons; mais je

DE l'orkili.kr. 127

vis toujours seul avec cette bote, et, malgré moi, j"ai pris l'habitude de lui parler comme si elle pouvait m'entendre.

Bonhomme, à qui son maître , en lui adressant la parole, avait d'un coup d"œi! oblique désigné l'intendant , avec lequel le barbet n'avait eu, d'ailleurs, jusqu'alors, que d'excellents rapports, va droit à lui et lui lèche les mains, comme s"il voulait témoigner de sa reconnaissance pour la preuve d'intérêt dont son maître est l'objet, tandis que celui-ci dit :

— Ici, Bonhomme , ici ! vous importunez monsieur.

— Pas du tout, pas du tout; nous sommes, lui et moi, de vieux amis, — reprend Tranquillin en donnant une dernière caresse au barbet, qui, obéissant à l'appel de son maître, revient se placer entre ses jambes. — Il y a longtemps que j'ai dit qu'il ne lui manquait que la parole, à ce chien, — ajoute Tranquillin. — Je n'ai jamais vu de plus intelligent animal.

— Ah! monsieur l'homme de confiance, c'est trop, vous me comblez, — dit M. Dubousquet, plus sensible encore peut-être à l'éloge de son chien qu'à la preuve d'intérêt dont il était si confus, si étonné; — je ne mérite point tant de bontés; ma santé, dont vous me faites l'honneur

de vous informer, est très-bonne. Je ne suis pas sorti depuis quelques jours, il est vrai, ainsi qu'a pu le remarquer M. le concierge, parce que je me trouve si parfaitement bien établi ici, que je préfère rester chez moi, sauf une longue promenade de temps à autre, que je fais, je vous l'avoue, beaucoup plus pour promener mon chien que pour mon plaisir particulier. Excusez ces détails bien puérils, bien ridicules, mais...

— Ils ne sont point du tout hors de propos ; car, après nvêtre informé de votre santé, je ve-. nais justement et expressément, monsieur, vous entretenir de lui.

— De qui, s'il vous plaît ?

— De Bonhomme.

Le barbet, entendant prononcer son nom , dresse ses oreilles, et, comprenant dès lors qu'il joue un certain rôle dans la conversation, regarde .alternativement son maître et Tranquillin.

Celui-ci, remarquant le profond étonnement de 31. Dubousquet, concevant à peine que l'on vienne expressément lui parler de son chien, ajoute :

— Je commence par vous prier de croire, monsieur, qu'au sujet de la petite réclamation dont il s'agit, je ne cède en quoique ce soit à un

DE l'oreiller. 120

senlinient d'injustice ou d'animosilé contre Bonhomme. Oui, je vous l'ai dit, nous sommes au contraire, lui et moi, très-lwns amis; mais mon devoir m'oblige de vous informer, quoique à regret, de ladite réclamation.

— Juste ciel ! une réclamation au sujet de mon chien! — balbutie M. Dubousquet consterné, tremblant.

Et, dans son effarement, il cède de nouveau à la puissance de l'habitude , et, s'adressant à Bonhomme avec un accent de reproche et d'alarme. I

— Tu entends! l'on va peut-être nous renvoyer, l'on se plaint de toi. Qu'as-tu donc fait, malheureuse bête?... oui , qu'avez-rows fait, hein ?

Ce vous, accentué d'un ton sévère, paraît surprendre et affliger Bonhomme. 11 baisse la queue, contracte ses oreilles, se couche, s'aplatit aux pieds de son maître, et , tournant vers lui sa tète ébourilîée, où brillent ses grands yeux noirs, devenus soudain humides de larmes, il regarde fixement M. Dubousquet avec Texpression d'une conscience si tranquille, que celui-ci s'écrie :

— Monsieur l'homme de confiance, je vous le jure sur l'honneur, mon chien est innocent! Je

J30 LKS SECRF/rs

le connais comme moi-même; s'il ;ivait quelque méfait à se reproclier, il n'oserait me regarder en face ; et, quand je lui ai dit vous d'un ion fàclié, il serait à l'instant allé se caclier sous un meuble.

Le barbet, devinant sans doute sa justification au seul changement d'inflexion dans la voix de son maitre, se relève, de couché qu'il était, se dresse sur ses pattes de derrière, et, appuyant l'une de celles de devant, mais eu hésitant, sur le genou de M. Dubousquel, il tient l'autre suspendue, semblant le questionner de ses regards et Texaminant avec quelque angoisse encore, comme s'il eût attendu d'être complètement réhabilité avant de se permettre d'appuyer sa seconde patte sur le genou de son maitre.

Mais celui-ci, d'un clignement d'yeux presque imperceptible, ayant encouragé le barbet, il ne doute plus de sa complète réhabililation, et, dans les transports de sa folle joie, il couvre de caresses M. Dubousquet, qui lui dit tout bas :

— Oui, oui, pauvre bête, je t'ai pardonné, lu n'as rien fait de mal, je te crois ; mais tiensloi tranquille, tu me diras ta joie quand nous serons seuls.

L'intendant, témoin de celle scène, se sent t'rès-ému.

11 feint de se gratter le coin de l'œil du bout

DE l'oreillku. 131

(le son index, dissimulant ainsi une larme qui liumecle sa paupière, et, véritablement apitoyé sur le barbet, sur son maître, il se hâte de dire à ce dernier :

— Rassurez-vous , mon digne monsieur , rassurez-vous ; il n'est nullement question, et tant s'en faut, bon Dieu ! de vous signifier votre congé. Mon honoré maître tient, au contraire, extrêmement à vous conserver parmi messieurs ses locataires, ainsi que je vous en donnerai tout à l'heure la preuve irrécusable. Donc, encore une fois, ne craignez rien. Vous resterez ici, vous et Bonhomme, tant que cela vous conviendra.

— Ah! monsieur l'homme de confiance, s'il était vrai î — dit avec un allégement inexprimable M. Dubousquet joignant les mains avec l'expression de la plus vive gratitude. Il est si peu de maisons où l'on autorise les locataires à avoir un chien ! Et puis le mien connaît déjà si bien le quartier, ainsi que les marchands auprès desquels je l'envoie en commission. Enfin, je me trouve si heureux ici, que j'aurais un chagrin mortel s'il me fallait quitter cette maison, régie par une personne aussi bienveillante que vous daignez l'être pour moi, monsieur l'homme de confiance.

— Je vous le répète, mon digne monsieur, il n'est aucunement question de vous signifier congé. Je vais, en deux mots, mettre fin à vos inquiétudes en vous instruisant du sujet de ma petite réclamation à l'endroit de Bonhomme ; oui, mon garçon, à ton endroit, — ajoute l'intendant répondant au regard interrogatif du barbet, qui, revenu se placer entre les jambes de son maître, et s'entendant nommer, tourne la tète vers Tranquillin.

Celui-ci reprend :

— Voici le fait : M. de Francheville, qui occupe ici -dessous l'un des appartements du second étage, se plaint, mon digne monsieur, de ce que, chaque soir, entre onze heures et minuit, il s'établit une manière de colloque entre vous et Bonhomme, lequel, ne possédant naturellement d'autre moyen de dialoguer, vous répond par des jappements réitérés.

— Je dois, monsieur l'homme de confiance , vous avouer en toute humilité que...

— Attendez, ce n'est pas tout...

— Ilélas ! — dit M. Dubousquet tout tremblant, — qu'est-ce donc encore ?

— Calmez-vous, cher monsieur, pour l'amour du ciel ! calmez-vous ! le plus fort de la réclamation est articulé ; voici donc Bonhomme

DK l'oreiller. 133

hors de cause ; maintenant, c'est de vous qu'il est question.

— De moi ! mon Dieu !

— Oui ; mais il s'agit d'une misère, d'une bal)iole ; la voici : Le même M. de Franciieville se plaint encore de ce que vous entremêlez votre colloque du soir avec Bonhomme d'un continuel refrain, sur l'air de la Bonne avenliiref ô gué! lequel fredon, renouvelé chaque soir à la même heure, avec accompagnement continu des jappements de votre chien, possède, il parait, le don d'agacer, d'horripiler à ce point votre voisin d'ici-dessous (extraordinairement nerveux, ce me semble), qu'il ne peut s'endormir avant trois ou quatre heures du matin. Telles sont, mon digne monsieur, les deux petites réclamations que j'ai l'honneur de vous transmettre.

— II y sera fait droit, monsieur l'homme de confiance, je vous le jure ! — s'empresse de répondre M. Dubousquet. — J'avais, je le confesse, la puérile habitude, ou plutôt la ridicule manie, pensant, d'ailleurs, n'incommoder personne, de parler à mon chien avant de m'endormir, et de chantonner un vieil air dont j'ai été bercé dans mon enfance; mais, dorénavant, je vous en donne ma parole, je ne fredonnerai plus jamais le soir, et nous deux Bonhomme, nous ne souf-

fierons plus mot. Monsieur le locataire du second étage n'aura donc, à l'avenir, jamais à se plaindre de nous. Daignez assurer monsieur le propriétaire que l'on ne nous entendra pas plus, Bonhomme et moi, que si nous n'existions pas.

— Mais, point du tout, mon digne monsieur ; ce serait une exorbitante tyrannie exercée par le second étage sur le troisième, et M. Wolfrang ne souffrira pas une pareille énormité. Vous avez, saperlolte ! le droit de parler, de fredonner chez nous à votre guise, en observant seulement de ne point troubler le repos de vos voisins.

— D'accord, monsieur Thomme de confiance ; mais j'aime cent fois mieux, voyez-vous, renoncer à ce qui est peut-être mon droit, que de risquer de provoquer de nouvelles réclamations, et ainsi d'encourir, peut-être, la disgrâce de monsieur le propriétaire, qui alors, ne gardant plus aucun ménagement, nous signifierait notre congé.

— Mais encore une fois, mon digne monsieur, n'ayez donc pas cette crainte, — répond Tranquillin.

El, croyant trouver une adroite transition, il ajoute en souriant :

~ M. Wolfrang est tellement désireux de vous conserver céans, qu'il m'a chargé de vous prier

DE l'oreiller. lolî

de vouloir bien lui faire Ihonneur de venir passer aujourd'hui la soirée chez lui.

M. Dubousquet, d'abord muet de stupeur, envisage pour la première fois Tranquillin en face.

Puis, désignant sa propre personne en portant à trois fois son médium au creux de son estomac, il articule enfin d'une voix effarée :

— Moi ! invité ! moi !

Et, regardant Bonhomme, qui ne le quitte pas des yeux, son maître semble aussi lui dire :

— Tu entends? moi, invité!

Ce à quoi le barbet, moins modeste que M. Dubousquet, paraît répondre :

— Tiens! pourquoi donc pas?

■ — Cette invitation doit d'autant moins vous surprendre, mon digne monsieur, — reprit Tranquillin, — qu'elle est commune à messieurs les locataires et à mesdames les locatrices que mon honoré maître s'estime heureux de réunir ce soir chez lui; j'espère donc, monsieur, ((ue vous lui faites l'honneur d'accepter son invitation?

— Moi! — répond M. Dubousquet presque sulYoqué, — moi! lui faire l'honneur de... !

— Certainement ; M. \yolfrang sera très-

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honoré de voire présence à celle pelile réunion, — dilTranquillin.

El, se levant, il ajoule :

— Sur ce, monsieur, comptant sur votre acceptation, je vous présente mes très-humbles civilités.

— Monsieur , de grâce ! je vous en supplie!...

— Quoi? qu'avez-vous, mon digne monsieur? Vous voici encore tout bouleversé !

— Monsieur l'homme de confiance, depuis plusieurs années, je vis complètement seul et en dehors du monde; veuillez donc supplier monsieur le propriétaire de daigner m'excuser...

— Allons, mon cher monsieur Dubousquet, vous ne résisterez pas à mes instances... vous viendrez.

— Cela m'est impossible, je vous assure.

— Eh bien, je vous le demande en grâce, au nom de mon honoré maître !

— Je suis désolé d'être obligé de persister dans mon refus, monsieur Ihomme de confiance, — reprend M. Dubousquet; — mais je ne puis absolument accepter celte invitation... dont je suis,d'ailleurs, profondément honoré...

DE l'oreilleu. 137

— Fort bien ! — reprend Tranquillin affectant d'être piqué de l'obstination du locataire; — cette invitation ne vous agrée point, n'en parlons plus, monsieur, n'en parlons plus... je suis votre serviteur....

— Pour l'amour du ciel !... ne vous courroucez pas... monsieur... je...

— Il vous déplaît de venir chez M. Wolfrang ; à votre aise, monsieur, ne venez pas chez lui, vous êtes parfaitement libre dans vos déplaisances...

— Écoutez-moi, par pitié! je...

— Mon honoré maître croyait faire envers vous acte de courtoisie ; il se trouve, au contraire, qu'il vous a offensé; il en sera marri... très-marri...

— Je vous en conjure! n'allez pas lui dire que je me trouve offensé, il n'en est rien ; au contraire, je...

— Vous serez le seul, parmi messieurs les locataires, qui aurez repoussé l'invitation de M. Wolfrang; soit, chacun se conduit à sa guise.

— Malheur à moi ! me voici mis au ban de la maison ! — s'écrie Dubousquet, tandis que Tranquillin, le guignant du coin de l'œil, et préjugeant le bon succès de sa ruse, ajoute :

— Qu'il en soit ainsi, monsieur; vous brillerez par voire absence de celle réunion de famille.

— Nous sommes perdus, mon pauvre Bonhomme! Le propriétaire, courroucé de mon refus, nous donnera congé, — balbutie M. Dubousquel, qui, dans son anxiété, s'adresse de nouveau à son chien.

Celui-ci, remarquant l'accent douloureux de la voix de son maître, lui lèche les mains et lui répond par un léger grognement plaintif.

Enfin, M. Dubousquet, pâle, agité, visiblement en proie à une cruelle lutte intérieure, réfléchit, et, paraissant prendre une résolution désespérée, s'écrie :

— Eh bien, j'irai, monsieur, j'irai à cette réunion; mais, je vous en supplie ! n'instruisez pas M. Wolfrang cle mes hésitations à accepter sa trop flatteuse invitation; cela pourrait l'indisposer contre moi.

— Soyez assuré, mon digne monsieur, que mon honoré maître ne saura rien, sinon que vous lui faites le plaisir d'accepter son invitation. Il peut donc compter sur vous ?

— Oui, monsieur l'homme de confiance, répond M. Dubousquet avec accablement , oui, j'irai !

I)E L"0REILLER. lôî)

— L'on se réunit à huit heures.

— A huit heures, soit!

— Sur ce, monsieur., je vous présente mes civilités, — dit Tranquiilin se levant.

Et il gagne la porte extérieure de l'appartenicnt, qui lui est ouverte par M. Dubousquet, morne, consterné, abattu, et que le barbet a suivi pas à pas.

— Ah ! mon pauvre Bonhomme ! murmure Dubousquet d'une voix étouffée, après le départ de Tinlendant, — quelle soirée! bonté divine! quelle soirée!

Un jappement du chien ayant répondu à ces paroles de son maître, celui-ci ajoute précipitamment :

— Tais-loi, tais-toi! nous incommodons les voisins ; l'on nous renverrait d'ici ; tais-toi ! nous parlerons tout bas !

M. de Sainl-Pi'osper occupait l'un des deux autres petits appartements situés au troisième étage de la maison du bon Dieu.

Ce locataire, âgé d'environ quarante ans, doué d'une pliysionomie remarquablement douce et placide, était assis devant son bureau, et cor-

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rigeail les épreuves dun prospectus en (éle duquel on lisait :

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