‹ Les secrets de l'oreiller (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · PRIX DE LA SOUSCRIPTION · texte numérisé non relu

PRIX DE LA SOUSCRIPTION

(En blanc) Par mois.

Le chiffre du prix mensuel de celle souscription était l'objet des méditations actuelles de M. de Saint-Prosper.

nE l'orkiller. 14.3

Ce prix, il l'avait d'abord porté à dix francs par mois , puis réduit à cinq francs, puis soudain élevé à vingt francs.

II allait se flxer à ce dernier chiffre et l'écrire sur l'épreuve, lorsqu'il hésita, jeta sa plume, en se disant :

— Non, c'est trop; c'était bon lorsque je ne voyais dans cette fondation qu'un. . . expédient,., et un coup de filet... mais le succès dépasse toutes mes prévisions... Cette oeuvre, dont je ne soupçonnais pas la portée, a rencontré une sympathie si vive et si générale, que cela devient pour moi uneafTaire sérieuse... très-sérieuse... l)écuniairement parlant. C'est une véritable poule aux œufs d'or... Sans parler de l'incroyable considération qui rejaillit sur moi, et à laquelle je suis d'autant plus sensible que, jusqu'à présent, ce n'était pas précisément ce sentiment-là que j'inspirais. Il faut donc que le chiffre de la cotisation soit normal... suffise à couvrir les frais de l'œuvre, et à m'assurer une large existence... Peut-être faut-il porter le chiffre à dix francs...

Et, pensif, M. de Saint-Prosper appuie son front entre ses deux mains.

Une jeune servante, assez jolie, mais d'une pâleur extrême, et qui semblait relever d'une longue maladie, desservait en silence un guéri-

lii LES SKCRKTS

don sur lequel venait de déjeuner M. de Sainl- Prosper.

Cette jeune 011e, profondément triste et absorbée, paraissait obéira une impulsion machinale en se livrant aux divers soins de son service; mais, tout à coup, son regard devient flxe, presque hagard, et se mouille bientôt de larmes. Cachant son visage dans son tablier, elle tombe assise sur une chaise, en poussant des sanglots déchirants.

A ce bruit, M. de Saint-Prosper'se retourne brusquement; il réprime un mouvement dimpatience qui lui échappe, se lève, et, s'approchantde sa servante, il lui dit d'une voix onctueuse et pénétrante :

— Eh bien, eh bien, Toinette, qu'avez-vous encore?

— Laissez-moi L — répond la servante redressant soudain la tête, et la dégageant ainsi des plis de son tablier.

Puis, l'air presque égaré, elle répète : i — Laissez-moi !

— Toinette, — reprend 3L de Saint-Prosper d'une voix plus onctueuse encore, — mon enfant, revenez à vous, calmez-vous!

— Ah ! vous êtes bien heureux, vous, d'être calme !

DE l'oreilleu. 145

— C'est que je suis raisonnable, cl vous ne l'êtes pas, Toinette.

— Avoir de la raison! est-ce que je peux?... Non... Quand je pense à cela... voyez-vous... c'est plus fort que moi ! — balbutie la servante suffoquée par les larmes.

El elle ajoute avec un nouveau sanglot :

— J'en mourrai ! je vous dis que j'en mourrai! Ah! c'est plus tôt que j'aurais dû mourir ! Pourquoi ai-je quitté Lyon ! J'avais bien raison de vouloir rester près de ma mère. Mon Dieu... mon Dieu! il y a donc un sort jeté sur noire famille !

— Sachez donc, ma pauvre Toinette , vous résigner à ce qui est irréparable, — dil M. de Sainl-Prosper avec l'accenl du plus tendre intérêt ; — ayez donc du courage ! dites-vous donc que, hélas! les plus grands chagrins ont forcément leur terme... et il en sera ainsi du vôtre...

— Jamais celui-là n'aura de fin !... non, jamais! — murmure la servante continuant de sangloter; - je serais sous terre, que je pleurerais encore !

— Mais, pauvre chère créature, songez donc...

— Tenez, vous me donnez le frisson avec

votre voix douce; laissez-moi! vous me faites peur !

M. de Saint -Prosper entend sonner à la porte extérieure de l'appartement, et dit vivement à la jeune fille :

— On sonne, allez ouvrir la porte.

Mais, se ravisant, M. de Saint-Prosper ajoute :

— J'irai moi-même ouvrir; vous avez la figure bouleversée, inondée de larmes ; rentrez dans la cuisine en passant par ma chambre à coucher et par le couloir.

Ce disant, M. de Saint-Prosper quitte son cabinet, va ouvrir la porte à laquelle Tranquillin a sonné ; puis il l'introduit dans la pièce d"où la servante éplorée vient de sortir.

— Bonjour, monsieur Tranquillin, — dit M. de Saint-Prosper; veuillez vous asseoir.

— Je suis confus de vous avoir donné la peine de nr ouvrir vous-même votre porte. Est-ce que voire servante est toujours malade ? Ce serait dommage; elle paraît être une excellcnle fille.

— Excellente fille, en etîet ; mais elle entre en convalescence et se trouve encore bien faible ; tout à l'heure je l'ai engagée à aller se reposer-

— Je ne vous dérange point ?

— Pas du tout; mon cher monsieur Tran-

DE l'oreiller. m

quilliii. Diles-moi maintenant à quoi je dois attribuer le plaisir de votre visite.

— Je suis chargé de la part de mon honoré maître...

— Est-ce qu'il est de retour à Paris?

— Depuis cette nuit.

— El) ce cas, je pourrai avoir l'honneur de le voir demain?

— Aujourd'hui même, si vous y consentez.

— Certainement, et avec empressement !

— M. A\'olfrang m'a chargé de venir vous prier de passer la soirée chez lui, ce soir, à huit heures.

— Vraiment? Eh bien, cela se rencontre à merveille.

— A la bonne heure, — se disait l'intendant ; — avec celui-ci, mon invitation va comme sur des roulettes...

— Je désirais justement demander à M.Wolfrang quelques moments d'entretien, — reprend M. de Sainl-Prosper , — afin d'obtenir de lui un petit service, si toutefois il n'y voit aucun empêchement.

— Monsieur Wolfrang sera, je n'en doute point, enchanté de vous être agréable.

— Mais, pardon, il me faut vous adresser une question préliminaire ; est-il marié?

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— Je ne saurais, monsieur, vous renseigner précisément là-dessus.

— Comment! vous ignorez... ?

— Séparé depuis longtemps de M. Wolfrang, j'ignore s'il s'est marié durant ses voyages.

— Cependant, vous l'avez vu hier... ou ce matin?

— Évidemment, puisqu'il m'a chargé d'une invitation pour vous.

— Eh bien, en ce cas, vous devez savoir si...

— Mon honoré maître ne m'a accordé que le temps nécessaire pour nous entretenir de ses affaires, et n'a point jugé à propos de me faire de confidences..., si tant est qu'il en ait à me faire...

— Enfin, en admettant que M. Wolfrang soit marié, je voulais lui demander d'abord si madame Wolfrang consentirait à être l'une des dames patronnesses de mon œuvre philanthropique, destinée à...

— L'alimentation de la première enfance. Ah ! monsieur de Saint-Prosper, la noble et charitable idée que voilà !

— Ah ! vous êtes déjà instruit de ce projet ?

— Les journaux en ont fait mention, et tout le monde, dans le quartier, vous comble de bénédictions.

I)i; I/ORHILLEU. 119

— Mon cher nionsieur Tranquillin , vous exagérez...

— Point ! point! vous êtes un saint Vincent de Paul, nionsieur de Sainl-Prosper.

— Allons, allons.

— Toutes les mères vous béniront !

— Ce serait ma plus douce récompense, reprend modestement M. de Saint-Prosper.

Et il ajoute d'un ton récilatif, semblant annoncer que, bien souvent déjà, il a prononcé, ou plutôt psalmodié ces paroles :

— C'est, voyez-vous, quelque chose de si profondément touchant, de si digne d'un tendre intérêt qu'une pauvre petite créature qui vient au monde, exposée à tant de périls, et si frêle, si délicate, qu'il suffît d'un souffle ponr la briser! Elle n'a de refuge que dans le sein maternel, où elle trouve la chaleur et la source de la vie. 3Iais, souvent, trop souvent, hélas ! la misère a glacé, tari le sein maternel !

— Ah! monsieur, vous me navrez l'àme.

— Ou bien le lait vicié que la mère donne à son enfant devient meurtrier pour lui, ou bien, enfin, d'autres causes, non moins fatales, amènent la mort de milliers de pauvres petites créatures ! C'est à ces maux affligeants que mon œuvre remédiera, je l'espère, grâce à un moyen

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simple, peu coûteux, que la charité peut mettre à la portée des plus pauvres, et surtout d'un succès infaillible.

— Et ce moyen, quel est-il? car tout ceci m'intéresse au dernier point...

— Permettez-moi, mon cher monsieur Tranquillin, de réserver la primeur de cette découverte à madame Wolfrang, si elle daigne me faire l'honneur d'être Tune des patronnesses de mon œuvre,

— OEuvre sublime, monsieur!... Votre nom sera inscrit parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité ! Oui, et je le répète, au risque de blesser votre modestie, on dira saint Prosper, de même que l'on dit saint Vincent de Paul.

— Monsieur Tranquillin, ménagez-moi, de grâce !

— Si je vous admire, monsieur, c'est votre faute et non la mienne ; mais il faut que vous ayez eu des enfants, et que vous les ayez idolâtrés, pour que la pensée d'une pareille fondalion vous soit venue à l'esprit?

— Je suis, vous le savez, célibataire.

— Sans doute, sans doute; mais enfln... hum!... hum!... — reprit Tranquillin avec un pudique embarras, — mais enfin, soit dit... sans inculper vos bonnes mœurs, — et elles

DE Ii'OREILIiER. l'ol

sont exemplaires... — vous avez été jeune lionime, et parfois... les jeunes gens... hum ! Iiuni!... vous m'entendez bien?... Dame ! ra s'est vu...

— Jamais la Providence ne m'a accordé le bonheur d'être père... et je me dédommage de cette privation en cherchant à arracher à une mort presque certaine des milliers de pauvres enfants du peuple.

— Ah ! monsieur de Saint-Vincent do P..., non, monsieur de Saint-Prosper, quelle gloire pour cette maison d'avoir été le berceau de votre charitable projet! Elle mérite maintenant, grâce à vous, d'être appelée, ainsi qu'on l'a baptisée dans le quartier, la maison du bon Dieu.

— Le ciel m'a inspiré, voilà tout.

— 11 n'inspire que des cœurs généreux comme le vôtre.

— Afin de couper court à des louanges dont je suis embarrassé, mon cher monsieur Tranqiiillin, je vais commettre une nouvelle indiscrétion. J'aurais encore une faveur à demander à M. Wolfrang.

— Laquelle, s'il vous plaît ?

— De me présenter à madame la duchesse délia Sorga, qui habite avec sa famille rhôte! du jardin.

i!>2 LES SECRKTS

— Rien de plus facile. Madame la duchesse, ainsi que les autres locataires de la maison, assistera, je l'espère, à la réunion de ce soir, et mon honoré maître pourra vous présenter à madame della Sorga.

— Je désirerais vivement la compter aussi parmi les dames patronnesses de mon œuvre, à laquelle plusieurs nobles étrangères ont déjà hicn voulu s'intéresser.

— Si j'en juge d'après la piété notoire de madame la duchesse, qui sort à pied chaque matin afin de se rendre aux offices et de visiter ses pauvres, elle regardera comme un devoir de patronner votre œuvre.

— Ainsi, mon cher monsieur Tranquillin, vous voudrez bien être auprès de M. Wolfrang l'interprète de mes deux demandes?

— Assurément, — répondit Tranquillin en se levant ; — la réponse que mon honoré maître vous fera lui-même ce soir, sera, je n'en doute point, conforme à vos désirs; et c'est, pénétré de cet espoir, monsieur, que j'ai l'honneur de vousprésenler mes très-humbles civilités.

— Au revoir, mon cher monsieur Tranquillin, — dit .^I. de Saint-Prosper en accompagnant l'homme de confiance jusqu'à la porte de l'appartement.

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Près de celle porte s'élevait une cloison vitrée, en carreaux dépolis ; elle formait l'une des parois de la cuisine, où la servante s'était rendue par ordre de son maître.

Celui-ci, prenant congé de Tranquillin, lui dit :

— Au revoir, mon cher monsieur...

— Adieu, monsieur Saint-Vincent de P...; non, je me trompe... Eli bien, non, je ne me trompe point, et je répète et j'articule tout haut, bien haut : Adieu,' monsieur Saint-Vincent de Paul, car vous m'avez donné le droit de vous qualifier ainsi, vous à qui tant de pauvres petits enfants devront la vie et...

Un cri déchirant, étouffé par un sanglot, se fit soudain entendre derrière la cloison vitrée, attenante à la cuisine , et auprès de laquelle se trouvait alors Tranquillin.

Il s'interrompit, et, tressaillant, dit à M. de Sainl-Prosper :

— Ah! mon Dieu! quel cri douloureux!... il m'a été au cœur.

— C'est ma servante, — répond M. de Saint-Prosper avec un accent profondément apitoyé ; — la pauvre fille, à peine rétablie de sa longue maladie, est en proie, depuis deux jours, à une rage de dents si atroce, qu'elle la rend presque folle, tant elle souffre parfois.

— Vous me rassurez, mon cher monsieur ; car, en vérité, ce cri m'avait fait frissonner jusque dans la moelle des os ! Du reste, je sais quel terrible mal c'est que le mal de dents; et, pour calmer les tortures de cette pauvre fille, je vous recommande particulièrement la créosote Bitlard; j'ai expérimenté ce spécifique, il est souverain.

— La créosote Billard? Très-bien ; je n'oublierai pas votre recommandation et vous en remercie. Au revoir donc, mon cher monsieur Tranquillin.

— Au revoir, mon digne et vénérable monsieur. Veuillez ne pas oublier que Ton se réunit ce soir, chez mon honoré maître, à neuf heures.

— Je serai exacl...

Tranquillin, en sortant de chez M. de Saint- Prosper , traverse le palier afin de se rendre chez mademoiselle Antonine Jourdan, locataire du deuxième appartement situé au troisième étage.

L'intendant approchait la main du cordon de la sonnette, lorsque, voyant la porte s'ouvrir soudain de dedans en dehors, il s'efface machinalement le long de la muraille, se trouve ainsi masqué par le développement du battant de celte porte, et entend le bruit d'un baiser d'adieu,

accompagné de ces mois prononcés par une voix d'homme :

— A demain, ma petite Anlonine! compte sur ma promesse.

— Ne manque pas de venir avant midi, — répond la jeune fille ; — je sors à une heure pour mes leçons.

— Sois tranquille, je serai chez toi à l'heure dite, — répète l'autre voix.

ïranquiilin , inaperçu des personnes qui venaient d'échanger ces paroles, masqué qu'il était à leurs yeux par le battant de la porte, qui bientôt se referme, ai)erçoit alors un homme de cinquante ans environ, mais d'une tournure ju vénile encore, descendre les degrés dun pas alerte.

Sa figure martiale, ses épaisses moustaches grises, et un ruban rouge noué à sa boutonnière, faisaient supposer que ce personnage appartenait à l'état militaire.

L'intendant n'avait pas été le seul témoin de celte scène d'adieu.

Le commis Bachelard, chargé par le libraire de porter des livres dans un grenier, redescendait l'escalier du quatrième étage, lorsqu'il s'arrêta, remarquant au-dessous de lui Antonine Jourdan embrasser l'homme aux moustaches

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grises qu'elle avait reconduit jusqu'à sa porte en prenant cengé de lui.

— Oh! fameux!... quelle découverte!... fameux !... Quelle bonne aubaine! Je ne l'ai pas clierclice, celle-là ! elle me tombe des nues ! Quelles délices ! quels cancans dans la maison du bon Dieu '.... — s'était dit Bachelard. — La chanteuse du troisième qui becquotle un vieux à moustaches. Elle le tutoie, la malheureuse !... Elle lui roucoule amoureusement de ne pas manquer de revenir demain; et le vieux roquenlin de répondre : « Sois tranquille, je viendrai ! » Ils se tutoient, il s'embrassent ! Plus de doute, le vieux troupier fait des renies à la jeune chanteuse!... Eh bien..., c'est du ])ropre!... Qui est-ce qui aurait jamais cru une telle horreur? Cette donzelle a l'air si honnête fille lorsqu'elle sort avec son carton à musique sous le bras, son parapluie et ses socques!... Et penser qu'à son âge..., ce grison... C'est indigne ! Ah bien, c'est le cas de le dire qu'il y aura aujourd'hui du bruit dans Landernau... Quels cancans ! la langue me démange. A qui vais-je octroyer la primeur de ma découverte?,,., voyons... à qui?... Ma foi... à tout le monde; il n'y aura pas de jaloux...

Pendant que le commis regagnait son maga--

sin, en se livrant à ces peu charitables réflexions, Tranquillin, presque aussitôt après la rentrée d'Antonine chez elle, avait sonné à sa porte, et était bientôt introduit par une femme de ménage dans le charmant petit salon où la jeune artiste, assise depuis un instant devant son piano, préludait à ses études par quelques gammes et par des vocalises, si légères, si mélodieuses, qu'elles semblaient s'échapper du gosier d'un rossignol.

Au-dessus du piano se voyait le daguerréotype d'un jeune homme d'une figure énergique, revêtu de l'uniforme de cavalier des chasseurs d'Afrique.

Un autre portrait, placé au fond du salon, représentait, de grandeur naturelle, une femme à cheveux gris, d'une figure remarquablement belle et vénérable.

Antonine atteignait alors sa vingt-deuxième année. Cheveux châtains, yeux bleus frangés de, cils noirs, regard ferme et loyal, bouche riante et purpurine, aux dénis éclatantes; physionomie ouverte, enjouée ; figure plus expressive, plus atlrayante que régulièrement jolie ; teint rose et blanc, taille charmante et pied d'enfant; tel est, en peu de mots, le signalement de la jeuneartiâte, à (|ui liiitendant disaltence moment ;

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— Mademoiselle, j'ai riioniieur de vous présenter mes très- humbles respects et de vous demander pardon de la liberté que j'ai prisede...

— Je vous pardonne cette liberté, mon cher monsieur Tranquillin, — répond gaiement Anlonine. — Mais, de grâce, pas de cérémonie entre nous; soyez le bienvenu et causons.

— Je ne vous dérange point ?

— Au contraire, je suis enchantée de vous voir.

— Et qu'est-ce qui me vaut, mademoiselle, un si flatteur accueil?

— Votre figure...

— Mademoiselle, je... ne sais... je... en vérité, je ne...

— Ne vous troublez pas , ne rougissez pas, mon bon monsieur Tranquillin ; ce n'est pas une déclaration que je vous adresse... N'allez pas croire cela au moins!...

— Juste ciel ! Ah ! mademoiselle, pour concevoir seulement l'ombre d'un soupçon si monstrueux, il faudrait que je fusse...

— Un monstre ! ce que vous n'êtes pas, tant s'en faut. Vous devez être, vous êtes, j'en suis certaine, le meilleur des hommes; aussi l'aspect de votre bonne et honnête figure, toujours si placide, si bienveillante, me met, commo on dil

ICO LES SECHETS

vulgairement , du baume dans le sang. Voilà pourquoi je suis enclianlée de vous voir. Donc, (|u"avez-vûus à nie dire, ce malin?

— 3Ion honoré niailre, de retour de voyage, donne aujourd'liui une soirée.

— Fort Lien.

— Il aurait le plus vif désir de vous entendre charmer celte soirée par ces mélodieux... ces délicieux accents qui...

— Bon! bon ! il désire que je vienne chanter chez lui, n'est-ce pas?

— Tel serait son plus vif désir...

— J'irai, c'est convenu !... Veillez seulemeiil à ce que le piano soit d'accord.

— #Ah ! mademoiselle, que de bonlé, surtout que de bonne grâce! Tant d'autres se feraient prier...

— Me faire prier! je serais donc ingrate?... C'est bien le moins que je tâche d'être agréable à un propriétaire modèle, introuvable, grâce à qui je suis logée comme une princesse, pour un prix très-modéré.

— Pardon, mademoiselle, je crois que nous ne nous entendons point...

— Comment cela?

— Et d'abord, mademoiselle, je serais aux regrets, au désespoir, de blesser en quoi que

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ce fùl voire délicatesse, soyez-en convaincue.

— Je le crois de reste, mon bon monsieur Tranquillin. Mais rassurez-vous, je ne suis nullement susceptible, par cette raison que j'ai un excellent caractère... et j'ai un excellent caractère... par cette autre raison que je suis très-heureuse, et que, de plus... j'ai la conscience de mériter d'être heureuse, .le ne me ménage pas les complinienls, vous le voyez.

— Ces compliments-là, mademoiselle, sont des vérités, d'éclatantes vérités.

— Je ne dis pas non ; j'aime mieux paraître glorieuse que de menlir par fausse modestie.' Mais pour quel motif craindriez-vous de blesser ma délicatesse, mon bon monsieur Tranquillin?

■ — M. Wolfrang, en espérant que vous voudriez bien vous faire entendre dans cette soirée, considérerait comme un véritable larcin de vous |)river de la légitime rémunération de... de...

— En un mot, il tient, si je viens clianler chez lui, à me payer?

— Ah! mademoiselle, ce mot malséant...

grossier...

— Comment-! malséant... grossier?... Mais je ne trouve pas cela malséant du tout, moi : au

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coniraire, puisque je vis des lerons de clianl el des concerts que je donne.

— Et cela vous en honore davantage, ma chère demoiselle.

— Donc, si M. Wolfrang lient ahsolunient à me payer, mon bon monsieur Tranquillin , je recevrai son argent, voilà tout. J'avais d'abord songé à me faire entendre chez lui par pure courtoisie ; mais je trouve tout simple qu'il désire rémunérer mon chant, comme cela se fait habituellement.

— En ce cas, mademoiselle, — dit l'homme de confiance tirant de sa poche un billet de cinq cents francs qu'il remit à la jeune artiste, — Voici ce que mon honoré maître m'a chargé de vous offrir, ajoutant qu'il vous serait encore et toujours redevable de...

— Pas du tout ! c'est moi, au coniraire, qui vous suis redevable de quatre cents francs, que je vais vous rendre, répond Antonine en se levant et allant prendre dans le tiroir d'un meuble de salon vingt louis qu'elle rapporte en disant d'un air de triomphe enjoué :

^- Ah !... ah !... vous le voyez, l'on a quelques économies, mon bon monsieur Tranquillin, et les artistes sont parfois bonnes ménagères, n'est-ce pas? Je me suis ainsi peu à peu amassé

DE l'oreimeu. 165

une petite dol, et je raugmêiUe chaque jour. Mais j'y pense, à propos de dot, est-ce que je ne vous ai pas encore présenté mon fiancé?

— Non, mademoiselle, vous ne m'avez point fait jusqu'à cette heure cet honneur-là.

— Eh bien, vous allez le voir, — dit la jeune fille faisant quelques pas; — je suis certaine qu'il vous plaira. . . il est si gentil ! . . .

— Comment! mademoiselle, il est ici...?

— Certainement.

— Ici..., chez vous?...

— Je le crois bien, il ne me quitte jamais, — ajoute Antonine se dirigeant vers le piano, tandis que l'intendant répète, ébahi :

— Il ne vous quitte jamais !... il serait... céans ! céans !

— Mon Dieu, oui... Je suis une drôle de fille, et je me compromets joliment, n'est-ce pas ?..

Et, décrochant de la boiserie le daguerréotype, la jeune artiste revient près de Tranquil lin ; puis, lui montrant le portrait, elle ajoute gaiement, avec une gentille révérence :

— Je vous présente M. Albert Gérard, mon fiancé, sous-officier aux chasseurs d'Afrique. N'est-ce pas qu'il est beau ?

— Fortbeau, mademoiselle. Quel mâle visage !

— Ah! si l'on pouvait daguerréotypcr l'àme.

IGi LES SECRETS

le cœur, ce serait bien autre chose, allez, mon bon monsieur Tranquiiiin, et ce porlrail-là vous paraîtrait bien supérieur à celui-ci!

— J'en suis persuadé, mademoiselle.

— Il n'a, ou plutôt il n'aurait qu'un défaut... mais qui n'en a pas?

— Et quel défaut, mademoiselle?

— II est jaloux, et, sous l'impression de ce sentiment, son caractiire, dune douceur extrême, deviendrait d'une violence terrible...

— Que voulez-vous, ma chère demoiselle!... j'ai ouï dire que, lorsqu'on aimait... passionnément..., l'on devenait... fùt-on un agneau... un véritable tigre. Ainsi moi... par exemple... moi... si j'avais aimé... passionnément...

— Vous seriez devenu un tigre, mon bon monsieur Tranquiiiin?

— Dame!... il paraît... et c'est effrayant, savez- vous ?

— Heureusement Albert n'a jamais eu et n'aura jamais de sujet de jalousie... car je devrais dire qu'il serait jaloux... et non qu'il est jaloux...

— Et où se trouve-t-il actuellement, votre fiancé, chère demoiselle ?

— Il est en Afrique, où il achève son temps de service; ensuite, nous devons nous marier.

DK l'oreiller, ifiS

Voilà pourquoi j'amasse une petite dot, que 31. Wolfrang vient d'augmenter de cent francs; et, à ce propos, voici l'argent qui vous revient sur le billet.

— Mais, mademoiselle, — répond l'intendant refusant d'accepter les vingt louis que lui offre la jeune artiste, — M. Wolfrang m'a cliargé de vous remettre ce billet de cinq cents francs.

— Parfaitement... Mais, si, de cinq cents francs, on en retranche cent, restent quatre cents que voici.

Et Antonine ajoute en riant :

— On sait, je vous prie de le croire, au moins ses quatre règles.

— Je ne puis, mademoiselle, recevoir ces vingt louis ; ils sont à vous...

— C'est une plaisanterie; il serait par trop curieux qu'après avoir consenti à être payée par votre maître, moi qui comptais chanter pour rien chez lui, je lui fisse payer cette soirée (inatre fois plus cher qu'à tout autre, puisque l'on me donne habituellement cent francs par concert.

— Cependant, mademoiselle...

— Oh ! ne craignez rien ; si jamais, à force d'éludé et de travail, je parviens à obtenir la ré-

T. I. Il

iCG LES SECRETS

pulalion des Grisi, des Pauline Viardot et autres illustres cantatrices à qui Ton donne cinq cents francs par soirée..., je les recevrai bien, je vous en réponds, parce que je les aurai gagnés: mais, aujourd'hui, je ne suis encore qu'une écoJière, et je me trouve Irès-convenablemenl rétribuée moyennant cent francs. Donc, reprenez ces vingt louis.

— Mademoiselle, c'est absolument pour vous obéir, — dit Tranquillin acceptant enfln les vingt louis ; — mais je serai terriblement grondé par M. Wolfrang, qui, d'ailleurs, croyez-le bien, serait désolé que son offre eût pu vous of-

enser.

— Jl'oSfenser? Pas le moins du monde. Son erreur, au contraire, très-flatteuse pour moi, évaluait mon talent à un prix beaucoup trop élevé ; je rétablis la proportion, voilà tout; mais, j'y songe... savez-vous ce qu'il préfère, delà musique italienne ou de la musique allemande?

— Je crois qu'il préfère la musique allemande.

— En ce cas, je chanterai quelques morceaux de Mozart, de Weber et de Beethoven. Auronsnous un accompagnateur?

— Je l'ignore.

— Peu importe ; je m'accompagne suflisam-

aE LOKr.Ti,LER. 167

ment moi-même. A quelle heure est ce concert?

— A neuf heures, si cette heure vous convient, mademoiselle.

— A neuf heures donc. Je suis toujours trèsexacte. Ainsi, au revoir, mon bon monsieur Tranquillin. Je vais étudier les morceaux que je me propose de chanter ce soir... avant de sortir pour aller donner mes leçons.

— Pardon, mademoiselle, je venais ici pour deux objets; il me reste quelques mots à vous dire encore.

— De quoi sagit-il?

— D'une réclamation.

— De la part de qui?

— De l'un de messieurs nos locataires ; mais je me hùte d'ajouter, avec toute la déférence ([uc je dois au susdit locataire, que sa réclamalion me semble intempestive , et légèrement entachée d'exagération.

— Enfin, quelle est-elle, cette réclamation?

— M. de Francheville, qui demeure ici dessous, se plaint de ce que tant d'autres à sa place envieraient avec délices... avec transport; en d'autres ternies, il...

— En d'autres termes..., -- reprend Antonine en riant, — mon chant et mon piano le

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fatiguent et renimienl liorrililcment, ce pauvre monsieur?

— Ah ! mademoiselle, quel blasphème ! pouvez-vous supposer que...?

— .le conçois à merveille que quelqu'un qui n'aime pas la musique trouve assommant ce lapage de piano et ces roulades auxquels je me livre dès le malin; car c'est singulier... j'aime surtout à chanter au point du jour... surtout lorsque le ciel est bien pur... et que le soleil le dore de ses premiers rayons... Ah! j'ai toujours compris que les oiseaux ne soient jamais plus en voix qu'à l'aurore... Il ne s'ensuit pas que je doive être insupportable à mes voisins; seulement, je regrette que ce monsieur ne se soit pas plaint plus tôt ; vous pouvez donc l'assurer que je choisirai pour mes études une heure moins matinale.

— Et vous qui aimez tant à chanter au soleil levant, chère demoiselle !

— Je ferai, je dois faire le sacrifice de mon goût au repos de mes voisins; d'abord, parce qu'ils ont le droit de l'exiger ; et puis n'auraientils pas même ce droit-là..., il ne faut jamais désobliger personne.

— Ah î mademoiselle Anionine ! mademoiselle Anionine !

DE L'uKElLLtR. 169

— Bon Dieu ! trou vient celte exclamation, mon bon monsieur Tranquillin?

— Quelle femme vous êtes !

— Comment?

— Tant d'autres à votre place se récrieraient contre l'irritabilité de ce fâcheux voisin, ne se résigneraient qu'avec aigreur ou impatience à sacrifier à autrui leur convenance, tandis que vous, au contraire, vous vous soumettez à ces exigences avec tant de bonne grâce, avec tant de bonne humeur, que c'est un charme de vous voir et de vous entendre !

— Cela prouve que j'ai ce bon caractère dont je vous ai parlé...

— Ah! chère demoiselle! Mais un pareil caractère est si rare!

— Tenez, monsieur Tranquillin, si vous croyez devoir accorder quelques louanges à mon caractère, adressez-les à celle à qui je dois le peu que je vaux, — dit Antonine Joui-dan, dont l'enjouement fait place à une douce émotion.

Et, d'un regard attendri, elle désigne à l'intendant le portrait représentant une femme à cheveux gris ; puis elle ajoute :

— C'est ma mère.

— La noble et vénérable figure ! — dit l'intendant.

Et il reprend en hésilant :

— Et... il y a longtemps que... vous avez... perdu madame votre digne mère, pauvre chère demoiselle?

— Trois ans, — répond Antonine avec une sorte de sérénité ; — mais, non, je ne l'ai pas perdue; non, elle est toujours aussi présente à ma pensée en corps et en esprit, que son image est présente à mes yeu.\...

— Ah! chère demoiselle, j'ai maintenant le secret de vos touchantes qualités.

— Eh bien, mon bon monsieur Tranquillin, répond Antonine, moitié émue, moitié souriante, — puisque vous avez mon secret, nous sommes, pour ainsi dire, de vieux amis... or, en cette qualité, permettez-moi d'agir avec vous sans façon.

— Parlez, ordonnez, chère demoiselle.

— L'heure de mes leçons est inexorable, elle va bientôt sonner ; il me reste à peu près le temps d'étudier les morceaux que je dois chanter ce soir... et...

— Parfaitement, chère demoiselle, — dit l'intendant en se levant; — excusez-moi de vous faire perdre ainsi votre temps.

— C'est à moi de m'excuser de vous renvoyer ainsi; mais, je vous le répète, l'heure de mes leçons est inexorable.

DE l'oreiller. 171

— Ah! mademoiselle, vous ne pouviez me donner une preuve de votre plus cordiale estime... qu'en me mettant si gracieusement à la porte.

— Eh hien, soyez donc satisfait, mon bon monsieur Ti'anquillin, répond Anlonine Jour dan revenant à sa gaieté habituelle. — Adieu... et au revoir, je l'espère.

L'un des deux hôtels conligus, élevés au fond (lu jardin auquel donnait accès la cour de la maison du bon Dieu avait pour locataire le duc César délia Sorga, appartenant à l'une des plus anciennes familles de la Sicile, et proscrit par le gouvernement napolitain en commutation de la peine capitale prononcée contre lui lors de la découverte d'une conspiration dont il était l'un des chefs, ainsi que son frère aîné Pompeo.

Celui-ci, condamné aussi à mort, avait subi sa peine.

174 LES SECnETS

César, devenant alors chef de sa maison, prit le titre et le nom de duc della Sorga; il avait, jusque-là, selon la tradition de famille, porté le titre et le nom de marquis Ricci, qui devinrent ceux de son fils aîné Ottavio ; son second fils prenait le nom de comte Felippe.

Le duc César délia Sorga, âgé de cinquante ans environ, maigre, nerveux, robuste encore, offrait le type méridional dans toute son énergie, mais non dans sa beauté. Son front, bas et proéminent, couronné d'une forêt de cheveux noirs à peine grisonnants vers les tempes ; ses épais sourcils, ses yeux renfoncés dans leur orbite, vigoureusement cernés d'un cercle charbonné tranchant sur la teinte olivâtre de ses traits, donnaient de prime abord à sa physionomie un caractère de résolution et de dureté remarituable.

Le duc, seul dans son cabinet, venait de sonner.

Bientôt parut son majordome, Bartolomeo, à peu près de même âge que le duc. Il le servait depuis trente ans, partageant les diverses chances de la vie de son maître, alors que celui-ci, pauvre cadet de famille, n'avait pas encore, par suite de la mort de son frère aîné, hérité des biens et des immenses domaines de sa maison.

DE l'oreiller. 175

— Bartolomeo, — dit le duc, — va trouver mou lils Felippe, et prie-le de venir me parler.

— Oui, monseigneur.

— La duchesse est-elle rentrée ?

— Non, monseigneur.

— A quelle heure est-elle sortie?

— A neuf heures, pour se rendre à roffice du malin, selon l'habitude de madame la duchesse.

— Envùie-moi Felippe.

Le majordome sort.

Le duc, resté seul, se promène lentement dans son cabinet, et se dit avec une sorte d'accablement involontaire :

— Je ne suis pas superstitieux, cependant ce jour anniversaire de...

Mais, tressaillant, il s'interrompt et ajoute :

— Ce jour commence mal. Encore une discorde entre mes deux fils, eux que je voudrais voir, hélas ! si tendrement unis, ainsi qu'ils relaient autrefois... En vain je m'efforce de deviner la cause mystérieuse... je n'ose dire de Taversion que mon second fils témoigne maintenant pour son frère aîné... que jadis il chérissait...

El, tressaillant de nouveau, comme s'il eût répondu à une pensée secrète, le duc ajoute :

— Serait-il donc, de uos jours , ainsi que dans l'antiquilé, des familles frappées d'une sorte de fatalité !

M. délia Sorga tombe dans une rêverie profonde.

Il en est tiré par l'arrivée de son flis cadel^ le comte Felippe.

Ce jeune homme atteint à peine sa dix-huitième année ; petit, chétif, malingre, il est de plus bossu; la déviation de sa taille a fait saillir lune de ses épaules presque à la hauteur de son oreille gauche ; il incline de ce côté sa tête, d'une grosseur démesurée pour sa stature rabougrie; ses traits sont d'une laideur repoussante, presque sinistre; sa maigreur, son teint étiolé, terreux, d'une pâleur bilieuse, annonce une constitution débile, maladive ; sa physionomie est à la fois sardonique, sournoise et atrabilaire.

Cependant il fut un temps où Felippe, si cruellement disgracié par la nature, faisait oublier ces disgrâces par la bonté de son cœur, par l'aménité de son caractère, et par une sorte d'adoration pour son frère aîné.

Les traits du duc, assombris jusqu'alors, semblent s'éclaircir à l'aspect de son fils, qu'il idolâtre ; car il ne se souvient que des excellentes qualités dont Felippe était doué naguère, et que

DE L'oRFJLLER. in

?a laideur cl sa difformité semblaient reiidre plus toucliantes encore; mais, réfléchissant qu'il doit se montrer sévère, M. deHa, Sorga refrène sa tendresse, fronce ses épais sourcils, et, d'une voix rude, il dit :

— Comte Felippe, asseyez-vous; j'ai à causer sérieusement, très-sérieiisemenl avec vous.

— J'écoule.

— L'objet de cet entretien, comte, n'est malheureusement pas nouveau, et déjà bien des fois j'ai dû vous faire entendre les reproches (|u'ii me faut encore vous adresser.

— Des reproches ! — répond le comte Felippe avec un accent d'impatience et d'aigreur. — A quel sujet?

— Au sujet d'Oltavio.

Felippe, au nom de ce frère qu"il avait tant aimé, frémit, et sa laideur, déjà repoussante, devient hideuse.

Il ne répond rien, baisse les yeux, appuie son coude droit sur son genou et porte à ses lèvres SCS ongles, qu'il ronge à vif, par un mouvement à la fois lent et convulsif.

— Comte, votre silence me prouve que vous m'avez compris, — poursuit le duc.

Puis, d'un Ion radouci :

— Vous avez, je l'espère, honte, regret et

remords de ce qui s'est passé hier au soir enlre vous et votre frère ?

— Non, répond brièvement, d'une voix âpre et dure, Felippe continuant de ronger machinalement ses ongles, qui commencent de saigner, — je rfai ni honte, ni regret, ni remords.

— Malheureux enfant ! oubliez-vous donc que vous avez levé la main sur Oitavio ?

— Je recommencerais.

— Felippe !

— Je recommencerais !

— Osez !

— Vous le verrez.

— 3Iais c'est affreux ! mais l'on croirait que vous avez de la haine pour votre frère ?

— Vous en doutez?

— Quoi ! vous Tavouez ! vous haïssez Oitavio?

— Oui ! je le hais maintenant... oui !...

Le comte Felippe, en prononçant ces mois, relève audacieusement la tête, et attache sur son père un regard fixe dont l'expression étrange le fait frissonner.

Mais, Voyant soudain les lèvres de son Gis ensanglantées, car, à force de ronger ses ongles avec un redoublement de rage muette, il a fait jaillir le sang de rexlréniilé des phalanges, le

ME l'oreiller. 179

duc s'imagine que ce sang alllue de la poitrine de Felippe, et, changeant soudain de physionomie et d'accent, il s'écrie d'une voix palpitante de tendresse et les traits empreints d'angoisse :

— Grand Dieu! mon pauvre enfant, tu craches le sang!

Et le duc ajoute d'une voix alarmée :

— En tâchant de contenir sa colère, il se sera brisé quelque vaisseau dans la poitrine ; cela, pour lui, peut être mortel ; il est si chélif!

— Si chétif, si difforme que je sois, je ne crache pas encore le sang ! — répond aigrement Felippe en montrant l'extrémité de ses doigts rougis et à vif; je rongeais mes ongles, voilà tout.

Le duc, afin de s'assurer du fait, prend la main de son fils, l'examine attentivement, et, à mesure qu'il acquiert la certitude de la vérité, sa figure se rassérène, et il murmure :

— Quel effroi tu m'as causé, cher enfant; mon Dieu, je suis rassuré !

Ce disant, le duc délia Sorga, les yeux humides de larmes, étreint son fils sur sa poitrine et l'embrasse avec effusion.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvre, et paraît le marquis Ottavio Ricci, frère aîné de Felippe et âgé de deux ans de plus que lui.

480 liKS SKCRKTS

Si le ducdella Sorga oiTrail le type méridional dans sa puissante énergie, Otlavio le réalisait dans sa divine beauté : sa taille accomplie et audessus de la moyenue, svelte, élégante, robuste, décelait la vigueur et la souplesse, son visage brun, à la fois mâle cl cliarmant, encadré d'une barbe naissante d'un noir de jais, comme sa cbevelure bouclée, réunissait la grâce juvénile de son âge à une expression remplie de franchise et de bienveillance ; l'aménité de son sourire, le radieux éclat de son regard pur comme son âme, complétaient l'ensemble de la physionomie d'Oltavio. Elle s'attendrit profondément, lorsque, en entrant chez le duc, il le vil embrasser Felippe avec effusion, et il s'écria :

— Ah ! mon père, vous devancez mes vœux ; j'accourais vous demander le pardon de Felippe. Apprenant que vous l'aviez mandé près ùe vous, je craignais pour lui vos reproches au sujet de l'enfantillage survenu entre nous hier au soir.

Ces mots, où se peignaient la mansuétude et la générosité d'Ottavio, causèrent au duc délia Sorga la plus douce émotion; car il chérissait ses deux enfants, éprouvant peut-être cependant une sorte de préférence pour son second fils, que les disgrâces de sa personne rendaient digne de pitié.

DE l'oreiller. 181 -

— Viens m'embrasser, Otlavio, — dit le duc. — Il irest pas de cœur meilleur, pas de cœur plus indulgent que le tien...

— L'indulgence est facile envers un frère qui m'aimait... qui m'aime encore si tendrement... je n'en doute pas... je n'en veux pas douter!... — reprit le jeune homme, répondant à l'étreinte du duc, tandis que Felippe, muet, impassible, recommençait de ronger ses ongles.

Mais son père, le prenant par le bras, lui dit affectueusement :

— Allons, cher enfant, embrasse ton frère ; que tout soit oublié î

— Non, — répond Felippe se reculant et résistant, — jamais!

— 3Ion frère, écoute-moi, dit Otlavio d'une voix affectueuse, et tâchant de calmer par un regard la douleur que cause au duc l'endurcissement obstiné de Felippe, — quoique notre altercation d'hier au soir n'ait été, je le répète. qu'un enfantillage, tous les loris sont de mon côté, j'en fais YAveu ; pardonne-les-moi, Fe lippe.

— C'est par trop de générosité ! — s'écrie le ducdella Sorga; est ce que ton frère...?

— Mon frère a cédé à un emportemenl dont

j'ai élé cause sans le vouloir, il est vrai, mon père ; mais je devais m'apercevoir que Felippe était alors sous l'impression de l'un de ces accès dhumeur noire auxquels il est,liélas ! sujet depuis quelque temps... et dont nous ignorons les causes... En ces moments-là...; tout le chagrine et l'irrite.

— Pouvais-tu supposer qu'il s'irriterait de ces mots dits par toi avec Taccent d'une inquiète sollicitude : « Qu'as- tu donc, cher frère? Tu semblés Lien soucieux, ce soir ! » puisque tel a élé le point de départ de cette altercation dont je suis navré.

— Mon père, il était présumable que Felippe, dans la disposition d'esprit oîi il se trouvait, accueillerait mes questions avec impatience. Retiré dans un coin du salon, il désirait sans doute rester à l'écart, et, au lieu de respecter son isolement, je suis, au contraire, allé, pour ainsi dire, le provo(fuer par une marque d'intérêt sincère, mais inopportune ; sans cela, notre discorde n'aurait pas eu lieu. Ainsi, je le répète, Felippe, — ajoute Otlavio s'adressant à son frère et lui tendant la main, — j'ai eu tort, je Tavouc; pardonne-le-moi, je t'en prie, je t'en conjure.

— Mon enfant, tu entends ton frère, — dit le duc délia Sorga à Felippe, impassible, malgré

DE li'ORElLIiER. 183

les cordiales avances d'Otlavio; — il regrclle; peut- il faire davantage? il regrette de n'avoir pas respecté cet isolement que, parfois, tu recherches pendant ces accès d'hypocondrie dont tu semblés atteint depuis quelque temps... Ainsi, que tout soit oublié, mes enfants : si vous saviez combien je souffre de vosdiscords !

Et, prenant les mains de Felippe et d'Otlavio, le duc ajouta :

— Chers enfants, ne redoublez pas l'amertume de notre exil par votre désunion ; c'est à toi surtout que je m'adresse, Felippe. Je t'en conjure, embrasse ton frère; redeviens pour lui ce que lu étais autrefois.

— Jamais t — répond Felippe d'une voix inflexible, au moment où la duchesse délia Sorga entre dans le cabinet, suivie de Tranquillin.

La duchesse della Sorga, quoiqu'elle alleignît sa quaranlième année, conservait les restes d'une éclatante beauté; son fils Oltavio était, abstraction faite de la virilité de ses traits, le vivant portrait de sa mère.

Celle-ci, très-grande et d'une taille à laquelle un léger embonpoint donnait une sorte de majesté, sans nuire aux rares perfections de ses formes, était vêtue avec une extrême simplicité, selon qu'il convenait pour ses sorties liabiluelles du matin, consacrées, disait-on, à aller aux of-

fices, à visiter les pauvres el à porter des consolations aux proscrits siciliens.

D"épais bandeaux de cheveux d'un noir bleuâtre encadraient le visage de madame délia Sorga, visage d'une régularité antique et d'une pâleur mate, que faisaient surtout ressortir l'arc d'ébène de ses longs sourcils et le duvet brun qui estompait fortement ses lèvres, d'un vif incarnat et très-charnues.

Cette particularité, ainsi que l'excessive dilatation de ses narines, palpitantes à la moindre émotion ; l'ardeur, parfois à peine contenue de son regard, eussent donné un caractère remarquablement passionné à sa physionomie, si elle n'eût été, pour ainsi dire, réfrigérée par une expression habituelle de rigidité hautaine, expression particulière aux personnes qui dissimulent avec une adroite hypocrisie leurs penchants pervers, ou qui, sincèrement, et non sans luttes pénibles, refrènent leurs passions, grâce à l'ascendant que l'esprit, soutenu d'une inflexible volonté, peut exercer sur la matière.

Le duc délia Sorga et Ottavio, à l'aspect de Tranquillin entrant sur les pas de la duchesse, surmontèrent la douloureuse impression que leur causait le vindicatif endurcissement du comte Felippe.

DE l'oreiller. 187

Celui-ci, profitant de l'entrée de sa mère pour

quitter le cabinet, disparut en lançant à son

frère un regard de haine, et à son père un regard

de défi.

Oltavio, s'approcliant avec empressement de

la duchesse, lui baise la main en disant dun ton

rempli de tendre déférence :

— Je n'ai pu vous souhaiter le bonjour ce matin, ma mère ; déjà vous étiez absente ; Dieu, vos pauvres et nos compagnons d'exil vous en béniront davantage ; car c'est pour leur consacrer quelques moments de plus que vous êtes sortie de meilleure heure que de coutume.

A ces mots, qui peignent l'attachement et la vénération filiale d'Ottavio, la duchesse l'embrasse au front et répond :

— Bonjour, cher enfant ; je me suis agenouillée ce matin devant la sainte table, et j'ai dû, en effet, sortir plus tôt que d'habitude.

— Pendant cet échange de quelques mots prononcés à demi-voix par Ottavio et par sa mère, Tranquillin, saluant 'profondément M. della Sorga, lui disait:

— Monsieur le duc, j'ai eu Phonneur d'instruire madame la duchesse de la mission dont j'étais chargé par mon maître. Madame la duchesse m'a fait observer qu'elle ne pouvait me

donner de réponse avant de vous avoir consulté, et elle a daigné m'autoriser à l'accompagner ici, aûn de savoir, monsieur le duc, quelle sera voire décision?

— Ma chère Béatrice, — demande le duc à sa femme, — de quoi s'agit-il ?

— Le propriétaire de cet hôtel nous engage à venir passer aujourd'hui la soirée chez lui, — réplique la duchesse. — J'ai répondu que les habitudes de retraite que nous avons prises depuis notre exil ne nous permettent guère d'accepter l'invitation ; je ferai, d'ailleurs, à cet égard, mon ami, ce qu'il vous conviendra.

— Madame vous a donné la véritable et seule raison qui nous empêche daccepter une invitation à laquelle nous sommes, du reste, fort sensibles , monsieur Tranquillin , — dit le duc avec une froideur polie. — Veuillez être rinterprèle de nos regrets auprès de M. Wolfrang.

M. délia Sorga accompagne ces mots d'un mouvement de lète, espèce de salut protecteur et significatif, annonçant à Tintendanl que de nouvelles instances au sujet de l'invitation seraient inutiles, et que l'entretien était terminé.

Tranquillin parut comprendre à demi-mot les

DE l'oreiller. 189

intentions du duc , et s'inclina profondément devant lui.

— Je communiquerai votre refus, monsieur le duc, à mon honoré maître ; il n'avait, d'ailleurs, que hasardé timidement celte invitation, peutêtre inconvenante, sentant bien la distance qui le séparait d'aussi grands personnages que monsieur le duc...

Et Tranquiilin salua le duc.

— Que madame la duchesse...

El Tranquiilin salua la duchesse.

— Que monsieur le marquis...

Et Tranquiilin salua Ottavio.

— Que monsieur le comte...

Et Tranquiilin, cherchant des yeux Féli^ipe, dont il remarque seulement alors l'absence, salue, en déssepoir de cause, la porte par laquelle le comte est sorti.

Puis, ajoutant à toutes ces révérences une sorte de salut circulaire adressé aux personnes présentes, il ajouta avec un redoublement d'humilité, et gagnant la porte à reculons :

— J'ai Ihonneur de présenter mes respectueuses civilités à la noble et illustre compagnie, en lui demandant, au nom de M. Wolfrang, pardon de la trop grande liberté qu'il s'est permis de prendre, en osant adresser à Vos

respectables Seigneuries une invitation... incongrue...

— Mon père,*— avait dit tout bas Ottavio au duc, avec un accent de regret, pendant les évolutions révérencieuses de Tranquillin, — ce brave homme et son maître vont s'imaginer que tu refuses cette invitation par fierté.

— Loin de moi un orgueil si mal placé, mon enfant; mais, en vérité, celte invitation est au moins singulière : nous ne connaissons aucunement M. Wolfrang, et nous ne pouvons aller chez lui, — répond le duc.

Cependant, afin de mieux préciser son refus aux yeux de l'homme de confiance, M. della Sorga le rappelle au moment où celui-ci, redoublant ses révérences, gagne le plus lentement possible la porte à reculons.

— Monsieur Tranquillin, un mot, de grâce !

— Plaît-il, monsieur le duc ?

— Madame, moi et mes fils, nous serions aux regrets que M. Wolfrang pût supposer un instant qu'un sentiment de fierté, que rien n'autorise, nous empêche de nous rendre à rinvHation qu'il veut bien nous faire, et <i laquelle, je vous le répète, nous sommes très-sensibles ; mais je vous ai dit la cause de notre refus : nous vivons fort retirés depuis notre exil, et...

DE L'ORElIitER. 191

— Ah! combien monsieur le duc est indulgent ! — s'écrie l'intendant! — que de bontés! \'raiment, c'est trop de bontés!

— De quelles bontés voulez-vous parler, monsieur Tranquillin ?

— Des vôtres, monsieur le duc; n'êtes-vous pas assez bon pour daigner prendre la peine de donner un prétexte au refus que paraît mériter l'indiscrète invitation que mon honoré maître, sans penser à mal, je vous l'assure, s'était permis d'adresser à monsieur le duc et à sa noble famille ?

— Mais je vous répète, monsieur Tranquillin, que...

— Point, point, monseigneur ; je sens, comme je le dois, tout ce qu'il y a d'indulgence de votre part dans la façon si courtoise dont vous voulez bien colorer votre refus. Mon honoré maître sera profondément touché de votre procédé, monsieur le duc. Encore une fois pardon de la trop grande liberlé, pardon !

El Tranquillin recommence à gagner la porte en saluant à reculons.

— Bonlé^livine ! M. Wolfrang ne se pardonnera jamais sa malheureuse outrecuidance. Oser inviter des seigneurs à passer la soirée chez lui !

— Vous le voyez, mon père, ce brave homme, dont l'esprit semble assez borné, va, malgré vos assurances, s'en aller persuadé que l'orgueil a dicté votre refus, — dit tout bas Otlavio.

El, s'adressant à la duchesse :

— Ma mère, pourquoi u'irions-nous pas à cette soirée, ne fût-ce qu'un instant ?

— Soit, si ton père y consent, mon enfant.

— Il est, en vérité, des gens d'une susceptibilité bien ridicule!... — dit le duc à demi-voix à sa femme et à son lils. — L'anniversaire de ce jour est pour moi, vous le savez , un sujet de deuil. Mais, enfin, puisque vous le voulez...

Le duc, appelant l'intendant, ajoute :

— Monsieur Tranquillin, écoutez-moi...

— Monseigneur !

— Puisque vous persistez à croire que la fierté seule...

— Je vous en conjure, monseigneur, veuillez ne point insister là-dessus; vous me rendez confus ! Quoi ! vous prenez la peine de vous disculper encore? C'est trop de bonté! Mon honoré maître s'était simplement dit ceci : « J'invite tous les locataires de la -maison à une manière de petite réunion de famille ; dois-je ou ne doisje pas inviter monseigneur le duc et sa famille?

DE l'oreiller. 193

Si je ne l'invile poiiil, il pourra se formaliser de ce manque de déférence envers lui; si je liiivite, il pourra mêmement se formaliser de mon impertinente familiarité.» Ceci est malheureusement arrivé; aussi je...

— Mais, mon cher monsieur, — dit impatiemment Ottavio allant vers Tranquillin, — si vous n'aviez, à deux reprises, interrompu mon père, vous sauriez que lui, ma mère, moi, et probablement mon frère , nous acceptons l'invitation de M. Wolfrang.

— Il serait vrai , monseigneur ? — s'écrie l'homme de confiance. — Vous , et madame la duchesse, et monsieur le marquis, et monsieur le comte, vous daigneriez accepter ?

— Oui, oui ! cent fois , oui ! — répond le duc; — est-ce clair, monsieur l'intendant?

— Ah ! monseigneur, combien M. Wolfrang sera heureux et flatté de vous recevoir, ainsi que votre illustre famille ! dit Tranquillin se confondant de nouveau en salutations. — Je me permettrai d'ajouter que Ton se réunit à neuf heures, si cette heure convient à l'illustre compagnie...

— A neuf heures, soit! —répond le duc. Au revoir, monsieur Tranquillin.

— Je présente mes humbles civilités à l'il-

194 LKS SECRETS DE l'oREILLER.

lustre compagnie, — dit Traiiquiiliu faisant sa dernière et sa plus belle révérence.

Puis, sortant du salon, il se dit d'un air joyeux :

— Allons, mon honoré maître sera satisfait de son vieux serviteur. Tous nos locataires ont, bon gré, mal gré, couci-couci, cahin-caha, accepté l'invitation, et ils s'y rendront... c'est l'important !

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