Les secrets de l'oreiller
Pendant que M. Borel prenait connaissance (le la lettre que l'on venait île lui remettre, Alexis, se rapprochant de sa mère, . lui dit tout bas :
— Tu m'as bien compris tout à l'heure, n'est-ce pas, lorsque j'ai dit qu'/i/er matin je n'aurais pas eu l'éloquence que mon bon père prétend trouver en moi ?
— Si je vous ai compris, monsieur l'amoureux? Voilà une belle question! — répond madame Bore! haussant les épaules. — Aussi
fi r.ns SECRKTS
t'sl-ce ;"i l'anye que je fais honneur de ton éloquence, et point du tout à toi, illustre Cicéron; toi dont rirrésislible éloquence a le pouvoir prodigieux de persuader les gens qui... sont de Ion. avis.
— Voyez- vous la méchante mère ! elle se moque de son avocat, maintenant que la cause est gagnée ! — répond gaiement Alexis, tandis que M. Borel, s'adressant au domestique :
— Il n"ya pas de réponse, sinon mille remercîments de ma part.
Le serviteur sort, et le banquier se dit à part :
— Grâce à Dieu ! voici l'occasion de rompre cet entretien dont chaque mot me poignardait.
Et, se rapprochant de sa femme et de son fils :
— Enfin , mes amis, Ton m'envoie cette autorisation de visiter les appartements du château de Monceaux, autorisation que nous attendions depuis quelques jours; il paraît que celte faveur ne s'accorde qu'à un très-petit nombre de privilégiés.
— Alors nous en profiterons avec un double plaisir, — dit madame Borel. — L'on assure (|u'il y a diins le château des merveilles en objets d'arl et de curiosité. Or, je l'avoue, depuis que nous avons acheté d'excellents tableaux et quelques statues antiques pour oiner notre hôtel de
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Lyon, à force de contempler les belles choses, j'ai fini par devenir, sinon très-connaisseuse , assez du moins pour pouvoir distinguer les bons tableaux des mauvais, et j'éprouve une véritable jouissance à la vue des chefs-d'œuvre de l'art.
— Aussi, chère mère, tu trouveras dans In galerie de Monceaux de nombreux sujets d'admiration. On parle, entre autres, d'un magnifique tableau d'Ary Sclielïer, le grand poëte des peintres, — ajoute Alexis Borel ; — il me tarde de voir cette peinture.
— Eh bien, mes amis, ne différez pas votre plaisir ; allez ce matin au château de Monceaux ; je ne pourrai malheureusement pas vous accompagner ; je dois être avant midi au ministère des finances, et voici bientôt onze heures.
— En ce cas, mon ami, — répond madame Borel, — nous remettrons notre partie à demain, afin d'aller à Monceaux tous les trois.
— Il se peut que demain je sois obligé de retourner au ministère des finances; allez toujours visiter aujourd'hui le château ; nous y retournerons ensemble, — dit le banquier ; — Ton peut voir deux fois les belles choses.
— Certes, — reprend Alexis, — et surtout les tableaux d'Ary Sebffler; ils sont si prufun-
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(lémenl sentis el pensés, que, clia(|ue fois qu^on les revoit, on les apprécie el on les admire davantage. Il y a dans leur poésie je ne sais quoi de vague, de mystérieux, qui fait délicieusement rêver.
Puis, jetant un regard dintelligenceàsa mère, Alexis ajoute :
— Je suis certain que, jamais plus qu'aujourd'hui, je ne goiîterai mieux ladorable talent d'Ary Scheffer.
Madame Borel souriait à son fils dun aird'intelligence, lorsque le domestique, rentrant, dit à ses maîtres :
— M. le marquis Ollavio Ricci demande si M. Alexis peut le recevoir ?
— Sans doute, et priez M. le marquis d'entrer, — répond très-haut M. Borel, flatté de Tempressemenldu jeune patricien à venir visiter Alexis.
Et madame Borel ajoute :
— Celte prévenance de la part de M. Oltavio est très-gracieuse.
Et, souriant :
— Voyez-vous, monsieur Alexis, le fils d'un grand seigneur fait les premiers pas vers vous : n'allez pas devenir trop fier, au moins.
— Dieu m'en garde, bonne mère! car celte
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prévenance du marquis Oltavio, à qui la dois-je? Au nom si honorable que j'ai le bonheur de porter, — répond Alexis en regardant son père, au moment où le domestique introduit Ottavio.
Ollavio se présente avec une parfaite bonne grâce, et, s'adressant à madame Borel, après avoir salué le banquier :
— Vous voudrez bien m'excuser, madame, si , m'autorisant du voisinage , cl surtout de la cordialilc que m'a témoignée hier au soir M. Alexis, je prends la liberté de me présenter chez vous ; je désirerais vivement continuer , avec monsieur votre fils; des relations déjà si heureusement commencées.
— Vous ne pouviez, monsieur, nous faire un
plus grand plaisir, à mon mari, à moi et à mon fils. Je regrette seulement qu'il n'ait pas prévenu votre aimable visite, — répond madame Borel ; — mais ce que je vous assure, monsieur, c'est qu'Alexis désire, non moins vivement que vous, continuer des relations dont nous sommes si flattés.
— Après ce que vient de vous dire ma mère, monsieur Otiavio, je n'ai plus qu'à vous tendre la main, — reprend Alexis avec la franchise ingénue de son caractère.
Et il offre sa main au jeune marquis; celui-ci la serre affectueusement, en disant :
— C'est la main d'un ami qui serre la vôtre, monsieur Alexis; car ce titre d'ami, je prétends
'le mériter. Il existe entre nous déjà tant de motifs de sympathie et de rapprochement ! tous deux nous idolâtrons notre mère, tous deux nous sommes glorieux de notre père, et, au sujet du mien, je n'oublierai jamais les paroles que vous lui avez adressées hier, et dont il a été si touché.
— Ah ! monsieur ; vous avez comblé les. vœux d'Alexis en lui faisant Thonneur de le présenter à M. le duc délia Sorga, — reprend M. Borel. — Hier matin, en apprenant que M. le duc devait se trouver à la soirée de M. Wolfrang, mon fils nous disait que l'un des jours les
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plus heureux de sa vie serait celui où il pourrait contempler le héros de l'indépendance sicilienne.
— Aussi, jugez de mon bonheur, monsieur Ottavio, lorsque, grâce à vous, je me suis vu accueilli avec tant de bonté par ce héros, — ajoute Alexis; — mes vœux étaient comblés, dépassés. Ah ! vous l'avez dit, vous devez être bien glorieux de votre père !
— Pardon, j'ai dit jjoms, puisque à ce sujet vous n'avez rien à m'envier, monsieur Alexis , — répond Ottavio indiquant le banquier d'un regard de déférence.
Celui-ci rougit légèrement, et, redoutant de subir de nouveau des éloges qui le torturent, il dit au jeune marquis :
— Vous m'excuserez, monsieur, si je prends congé de vous ; je suis obligé de me rendre au ministère des finances.
— Un mot, de grâce, monsieur, — reprend Ottavio, — ma visite est doublement intéressée; je venais faire une proposition à M. Alexis, et j'ose espérer qu'elle vous agréera ainsi qu'à lui.
— En pouvez-vous douter, monsieur?
— Mon père et ma mère sont invités à aller ce soir à l'Opéra, dans la loge d'une personne de
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nos amis; il iiy a pas de place pour moi dans celle loge, je suis obligé de prendre une stalle d'orchestre ; or, si, |)ar hasard, il n'avait pas dispose de cette soirée, et si cela ne contrariait point vos projets et ceux de madame, de passer la soirée ensemble en allant tous deux à l'Opéra...
— Avec le plus grand plaisir, monsieur Ottavio, — répond Alexis enchanté de celte offre; — j'accepte de tout cœur, si toutefois mon père et ma mère y consentent.
— Nous sommes, mon enfant, très-obligés à M. Ottavio d'avoir songé à loi, et je lui ferai à mon tour une proposition qui lui conviendra peut-être, — répond madame Borel après un moment de réflexion. — Nous venons de recevoir la permission de visiter les appartements du château de Monceaux; on accorde, paraît-il, très-difficilement ces permissions; on dit des merveilles de la collection de tableaux eld'objels d'art que renferme cette galerie ; s'il convenait à M. Ottavio d'aller aujourd'hui avec toi, mon enfant, la visiter, vous passeriez ainsi la matinée et la soirée ensemble.
-- Rien ne pouvait m'èire plus agréable, madame, — répond Ottavio ; — j'ai souvent entendu parler de la galerie de Monceaux, et je ne
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saurais trouver une meilleure occasion de la voir.
— Merci, bouiic mère, merci d'avoir songé à cela! dit Alexis.
Et, s'adressant à Ollavio :
— Vous êtes libre ce matin?
— Parfaitement, et tout à vos ordres.
— Bravo ! tu l'as dit, mère, la journée sera complète. Tu viens avec nous?
— Non, mon enfant; M. Oltavio voudra bien m'excuser ; j'ai quelques lettres à écrire, et je désire aller voir ce malin cette charmante madame Wolfrang, qui a bien voulu me dire, hier au soir, que je la trouverais tous les matins chez elle.
Et, répondant aux regards surpris de son fils par un sourire singulier, madame Borel, s'adressant à Otlavio :
— Quelle aimable et gracieuse femme que madame Wolfrang, n'est-ce pas?
— Que vous dirai-je, madame? ce matin encore, ma mère la citait comme un modèle de perfections; l'on ne saurait faire un plus digne éloge de madame Wolfrang, à mes yeux, du moins; car je connais la sûreté infaillible du jugement de ma mère.
— Mais je ne veux pas vous retenir [plus
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longtemps, monsieur Ollavio, — reprend madame Borel. — Ai-je besoin dajouler que nous serons toujours on ne peut plus heureux de vous recevoir, et d'espérer que votre liaison avec Alexis deviendra une véritable intimité?.
— C'est pour moi, madame, plus qu'une espérance, c'est maintenant une certitude, — répond Ottavio tendant de nouveau la main à son nouvel ami ; — vous ne me démentirez pas, j'en suis sûr?
— Non! o\i\ non!... Eh! mais, tout à l'heure, en nous rendant à Monceaux, je vous dirai tout ce que j'ai le cœur, — répond Alexis en allant prendre son chapeau, tandis que M. Borel, lui remettant le pli :
— Voici la permission que tu oubliais, étourdi .
Puis, s'adressant à Ottavio, qui salue madame Borel, afin de prendre congé d'elle, le banquier ajoute :
— Je ne puis, monsieur, que me joindre à ma femme pour vous réitérer l'assurance que nous serons toujours très-flattés d'avoir l'honneur devons recevoir.
Les deux jeunes gens sortent, bras dessus, bras dessous, et se dirigent vers le château de Monceaux.
DE l/OREIiLER. il
Le banquier se rend au ministère des finances, et madame Borel, ayant demandé son châle et son chapeau, se prépare à aller faire à Syivia une visite très-intéressée.
Madame Borel, en se rendanl chez Sylvia, se souvint que celle-ci, la veille, lui avait présenté Francine Lambert, et crut de bon goût d'entrer un moment dans le magasin du libraire pour y voir cette jeune femme, dont la candeur et la modestie l'avaient intéressée.
Madame Borel, en passant sous la voiîte de la porte cochère, aperçut M. Saturne, le portier, toujours de noir vêtu, cravaté de blanc, portant son large tablier de serge verte, et manœuvrant de son balai au seuil de la porlo, en disant au
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commis du libraire, avec cet accent de cérémonieuse politesse, d'une fabuleuse urbanité :
— J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur Bachelard, que le jeune sous-oflicier ne s'est pas représenté ici depuis qu'il a été... reconduit jusqu'à la porte par les gens de mon honoré maître.
— C'est étonnant, — répond Bachelard, — c'est fort étonnant !
— C'est absolument comme j'ai eu l'avantage vous le dire.
— Et mademoiselle Antonine Jourdan n'est pas sortie ce malin?— continue le commis toujours curieux et interrogeant. — Et ce vieux décoré à moustaches grises, qui vient si souvent voir celte chanteuse, n'a point paru non plus ce matin ? Il paraît qu'il a été la cause de l'algarade d'hier au soir, et que ce forcené sous-oflicier a reproche à la chanteuse d'être entretenue par ce vieux roquentin. Quelle horreur ! hein ! monsieur Saturne? Qui aurait jamais cru que la chanteuse était capable d'indignités pareilles? Et c'est, la malheureuse, au vu et au su de toute la maison, et même de tout le quartier; car je suis allé ce matin chez le marchand devin, la fruitière et l'épicier, raconter l'algarade d'hier QU soir. Tout le monde sait maintenant que la
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chanteuse est une pas grand'chose ; d'aucuns même disent une rien du tout !
— Il m'est imposible d'entendre patiemment accuser l'une des honorables locataires de cette maison d'être...
— Père Saturne, voulez-vous que je vous confie un grand secret, à la condition que vous m'en confierez un autre?
— Bien obligé.
— C'est égal, je ne suis pas intéressé, vous me rendrez ça quand vous voudrez ; je vas toujours vous dire mon secret...
— Gardez-le pour vous.
— Impossible! il m'altère, il m'étrangle!... tant plus je le dis, tant plus j"ai soif de le dire.
— Ah! vous appelez cela un secret?
— Parbleu! c'est toujours un secret pour ceux qui l'ignorent.
— Mais, encore une fois...
— Figurez-vous qu'hier, dans la journée, M. Lambert m'envoie pour une commission au grenier, où il a des caisses de livres ; bien ! je fais ma commission ; très-bien! Je redescendais du grenier et j'étais à moitié de Tescalier du quatrième lorsque j'entends s'ouvrir la porte de la chanteuse; alors, naturellement, je m'arrêle afin de voir qui est-ce qui sort de chez elle.
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— Ail ! vous trouvez cela naturel d être toujours à épier les uns et les autres?
— C'est naturel, puisque c'est dans ma nature, père Saturne. Donc, je m'arrête à la moitié de resculier; j'avance la tête par-dessus la rampe avec précaution, et qu'est-ce que je vois?... Devinez...
— Je ne suis point devin, monsieur, et je vous prie de...
— Eh bien, si vous ne voulez pas deviner la chose, je vas vous l'apprendre : je vois donc la chanteuse qui avait reconduit le vieux décoré jusqu'au seuil de la porte, embrasser ce grison et lui dire (ici, Bachelard prend une voix de fausset): «Adieu, à demain; lu me le promets, mon vieux loulou?» Et le grison de répondre (ici, Bachelard prend une grosse voix) : « A demain, sois tranquille, ma bichette chérie !» Mais ce n'est pas tout, et vous allez frémir, père Saturne! Figurez-vous que...
— Monsieur Bachelard !
— Eh bien, quoi donc, père Saturne?
— Je comprends tout maintenant.
— Comment ?
— La cause du scandale d'hier an soir, c'est vous.
DE l'oreiller. 23
— C'est comme j'ai à la fois le vif désagrcmeiil et l'honneur de vous le dire.
— Vous rêvez, monsieur Saturne.
— Je vous ferai observer que je jouis de toute la lucidité de mon entendement et de ma mémoire. Hier au soir, vous étiez sous la voûte de la porte cochère, lorsque ce sous-officier est entré. Vous voyant nu-têle et devant croire que vous apparteniez à la maison, il vous a demandé si ce n'était point ici que demeurait mademoiselle Antonine Jourdan.
— Sans doute.
— Vous lui avez répondu : « Oui, monsieur; je puis vous donner tous les renseignements possibles sur cette demoiselle; je suis de la maison. »
— C'est encore vrai ; mais...
— J'entendais cet entrelien du seuil de ma loge; j'allais même vous faire remarquer, avec convenance mais fermeté, que vous empiétiez sur les fondions dont j'ai l'honneur d'être revêtu en qualité de concierge, et que j'ai la prétention de remplir à la satisfaction de messieurs les locataires; j'allais, dis-je, protester contre cet empiétement, lorsque vous avez emmené ce sous-officier dans la rue.
— Et puis ?
— Monsieur Bachelard !
— Monsieur Sal urne?
— Dix minutes après que vous aviez eminonc ce sous- officier dans la rue, il passait devant ma loge comme un ouragan, au point que je n'ai pas eu le loisir de lui demander où il allait. Il s'est précipité en courant vers l'hôtel de notre honoré maître; le reste n'est que trop connu. Ce sont donc vos suppositions indécentes — le mot est dur, mais la vérité m'oblige à l'articuler — ce sont donc vos suppositions indécentes, au sujet des visites de ce vénérable vieillard à cette respectable demoiselle, qui, indiscrètement communiquées par vous au jeune militaire, l'ont exaspéré.
Le concierge, apercevant alors madame Borel, s'interrompt et salue jusqu'à terre la femme du banquier.
Celle-ci , reconnaissant le commis , qu'elle voyait souvent sur le seuil du magasin, lui dit :
— Madame Lambert est-elle chez elle?
— Tiens, madame vient donc chez nous ? demanda Bachelard surpris. — C'est pour la première fois que madame...
— Je vous prie de me dire si madame Lambert est chez clic, — reprend madame Borel. — Peut-elle me recevoir un instant ?
DE L'OREILLER. 2o
— Un instanf ? En ce cas, madame ne compte donc pas faire une longue visite à ma bourgeoise ? — réplique le commis , tandis que M. Saturne, outré de la curiosité de cet indiscret, lève les yeux au ciel avec douleur.
Madame Borel, plus divertie que choquée des questions de Bachelard, sort de dessous la voûte de la porte cochère, et répète en souriant:
— Je vous demande si madame Lambert est chez elle, et si elle peut me recevoir?
— Pourquoi donc la bourgeoise ne recevraitelle pas madame? Est-ce qu'il y aurait des raisons pour que... ?
— Allons, décidément, c'est une gageure. Ce garçon est Irès-amusant, — se dit madame Borel, tandis que Bachelard, marchant aux côtés de la femme du banquier, qui se dirigeait vers la porte du magasin, continue avec volubilité :
— Madame avait sans doute prévenu de sa visite ma bourgeoise; car elle s'est habillée dès le malin et a mis sa belle robe de soie vertpomme, un joli bonnet que je lui vois pour la première fois, et des bottines neuves, sans compter qu'elle a l'air tout drôle et tout inquiet. La servante m'a dit que la bourgeoise n'avait rien mangé à déjeuner, et qu'elle s'informait toujours de l'heure.
2f) LKS SECRETS
Madame Borel avail atteint en quelques pas le magasin du libraire, ne prêtant aucune attention au flux de paroles du commis, lesquelles prouvaient, d'ailleurs, à quel effrayant degré d'investigation peut atteindre la curiosité, Bachelard ayant poussé la minutie de ses observations jusqu'à remarquer que Francine Lambert avail chaussé, ce jour-là, des bottines neuves!
Lorsque madame Borel entra dans le magasin du libraire, celui-ci se tenait debout près du comptoir, où sa femme était assise, vêtue avec une recherche d'élégance inaccoutumée, ainsi que l'avait observé le commis.
La charmante figure de Francine, légèrement pâlie par l'insomnie, révélait les perplexités que lui causait la pensée du rendez-vous accordé par elle la veille à M. de Luxcuil.
Ainsi que toute femme encore sensible à la voix du devoir, si affaiblie qu'elle soit, madame Lambert, voyant avec une secrète angoisse approcher l'heure du rendez-vous, devait, jusqu'au dernier moment, hésiter devant une démarche dont elle ne se dissimulait pas les funestes conséquences.
M. Lambert, malgré sa confiance aveugle dans sa femme, a d'abord été assez surpris de la voir si malinalenient habillée avec élégance, et, re-
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marquant en elle une sorte d'agitaiion fébrile et (rinquiétude trahie par ses fréquentes et involontaires informations au sujet de l'heure qu'il ëtait; M. Lambert, incapable de dissimulation, n'ayant pas caché à sa femme l'étonnement que lui causaient ces diverses circonstances, avait loyalement ajouté foi aux explications suivantes, fort plausibfes, d'ailleurs, à lui données par Francine,
Elle s'était, dès le malin, vêtu avec plus de soin que de coutume, parce que madame Wolfrang et madame Borel, ayant bien voulu, la veille, lui promettre de venir la voir, pouvaient lui faire leur visite le jour même; aussi avaitelle voulu être habillée convenablement pour recevoir ces dames. Enfin, l'embarras qu'elle éprouvait à la pensée de ces visites, elle, modeste femme d'un libraire et si peu façonnée au monde, lui inspirait une sorte d'inquiétude; aussi s'informait-clle souvent de l'heure, dans l'appréhension que lui causait la corvée dont elle était de moment en moment menacée.
Ces raisons, nous le répétons, fort plausibles même pour un homme défiant, furent et devaient être complètement acceptées par la loyale crédulité du libraire; seulement, il reprocha paternellement à Francine de regarder comme une
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corvée la visite de ces dames, qui lui léiiioigiiaieiil un si bienveillant intérêt.
La présence de madame Bore! dans le magasin du libraire devait donner à celui-ci plus de créance encore aux adroits mensonges de sa femme, en les justifiant par un fait prévu par elle.
Ainsi le souffle impur dun amour coupable avait fait éclore en une nuit dans 1 àme deFrancine, longtemps ingénue et d'un esprit assez borné, une astuce assez perfidement habile, pour en imposer, même à un homme moins généreusement confiant que son mari.
Indigne perversion du cœur et de l'intelligence, si souvent et si joyeusement chantée sur ce thème varié à l'infini : Comment Vespril vient aux niaises !
M. Lambert, à l'aspect de madame Borel entrant dans le magasin, avait dit tout bas à sa femme , faisant allusion à ces visites qu'elie |irétendait redouter comme une corvée :
— Vos prévisions ne vous trompaient pa?, chère enfant, voici une visite; du moins, vous n'aurez pas fait en pure perte une si jolie toilette. Allons, du courage !
Puis, faisant quelques pas au-devaul de la femme du banquier, M. Lambert lui dit en s'inclinant :
— Combien nous sommes flallés, madame, de la peine que vous avez prise de venir nous voir! Mais, si vous le voulez bien, nous monterons à notre enlre-sol.
— Pas du tout, je m'assoirai là, près de madame Lambert, si vous le permettez, — répond la femme du banquier prenant place au comptoir, à côté de Francine, qui s'était levée.
— Je vous le demande en grâce, ne vous dérangez pas, — ajoute madame Borel obligeant avec une cordiale familiarité Francine à se rasseoir.
— Je préfère rester ici, près de vous, chère madame.
— Vous, madame, dans un comptoir? — ^ dit en souriant le libraire. — Vous, la femme de M. Borel, le banquier millionnaire?
— Est-ce que le bureau de mon mari n'est pas aussi un comptoir? — répond gaiement madame Borel. — 11 vend de l'argent, vous vendez des livres, monsieur Lambert; où est donc la grande différence entre ces deux négoces? Et, s'il y a une différence, n'est-elle pas toute à votre avantage?
— Comment cela, madame?
— Mon mari vend de l'argent, et rien en soi n'est bêle comme l'argent... tandis que vous vendez des livres, produits du génie... Tirez-
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VOUS de là, si vous pouvez, monsieur Lambert. Et madame Bore!, s'adressant à Francine :
— Voilà pourquoi, chère madame, entre femmes de marchands , ainsi que nous le sommes, vous et moi, l'on agit sans cérémonie. Promettez-moi donc qu'à l'avenir il en sera toujours ainsi, n'est-ce pas?
— Vous l'exigez avec tant de bonté, madame, qu'il me faut bien vous le promettre, quoique je sois confuse, en vérité, de vous recevoir ici, — répond madame Lambert au moment où Bachelard dit au libraire :
— Monsieur, est-ce que vous désirez toujours un cabriolet?
— Quoi ! vous n'êtes pas encore allé le chercher? Il y a un quart d'heure que je vous en ai donné l'ordre !
— Oui, monsieur, et j'y courais lorsque j'ai rencontré madame, qui m'a demandé si la bourgeoise était visible; alors, j'ai cru devoir...
— Allez tout de suite chercher cette voiture et prévenez le cocher que je le prends à l'heure pour aller au delà de Saint-Denis.
— Tiens, monsieur va donc à Saint Denis et même plus loin que Saint-Denis? En ce cas, à quel endroit monsieur va-t-il? car il faut que je.,.
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— Faites ce que je vous commande, — dit le libraire avec sa mansuétude habituelle — Épargnez-moi vos bavardages, sempiternel questionneur.
— Mais, monsieur, pour dire au cocher où vous vous rendez, il faut bien que je le sache.
— Allez chercher ce cabriolet et pas d'observations, — répond le libraire à Bachelard, qui sort du magasin.
Madame Borel et Francine s'étaient entretenues à demi-voix pendant le dialogue du commis et de son maître.
Celui-ci , s'adressant à la femme du banquier :
— Pardon, madame, j'ai le malheur d'avoir pour commis le plus insupportable bavard et le plus incorrigible curieux qui ait jamais mis à l'épreuve la patience d'une créature humaine. Il possède, il est vrai, une qualité capitale à mes yeux : une probité à toute épreuve; cependant, — ajoute le libraire avec un accent d'indicible bonté, — comme ce malheureux-là, grâce à ces deux défauts, ne sérail, je le crains, gardé nulle part et tomberait dans une cruelle détresse, je ne puis me résoudre à le renvoyer; il sait cela, et voyez s'il abuse de ma tolérance !
— Entendez-vous votre mari, chère madame
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Lambert ? Il nous dit comme la chose la plus simple du monde qu'il se résigne à souffrir des défauts de ce garçon, tout bonnement, parce que d'autres n'auraient pas une patience égale à la sienne.
— Eh bien, madame, qu'y a-t-il donc d'extraordinaire dans mes paroles?
— Il le demande, et il est sincère , remarquez bien ceci, chère madame Lambert, — dit madame Borel.
Puis, s'adressant au libraire :
— Mais vous êtes d'une bonté adorable, monsieur; mais il n'y a rien de plus louchant que cette indulgence de votre part pour des défauts dont vous souflrez, persuadé que tout autre que vous renverrait ce garçon, qui se trouverait alors sans place... Mais, je vous le répète, monsieur, vous êtes d'une mansuétude angélique; tant pis pour vous si vous ne le savez pas !
Et, se tournant vers Francine, madame Borel ajoute :
— Mais nous le savons, nous autres, n'est-ce pas, chère madame ?
— Oh! oui, madame; il n'y a pas de cœur au monde meilleur que celui d'André, — répond Francine baissant les yeux, et se sentant alors si douloureusement tourmentée par le remords de
^4 ihs stcutis
tromper cel homme excellent, qu'elle pense :
« Non, non, je n'irai pas à ce rendez-vous. »
- A la bonne heure, madame. Je mérite l'admiration du monde, parce que je garde chez moi ce pauvre garçon, — avait dit en souriant le libraire à madame Borel. — Mais voyez combien peu les admirables actions sont récompensées : je ne puis profiter de l'aimable visite dont vous nous honorez : il me faut prendre congé de vous, madame; j'ai à peine le temps de me rendre au château de Stains, où s'ouvre, à une heure, la vente d'une bibliothèque très-précieuse.
— Ce qui diminue un peu mes regrets, mon cher monsieur Lambert, c'est que je n'avais moimême que très-peu de temps à vous donner. C'est un simple bonjour que je venais, en passant, offrir à votre aimable femme. Ceci ne compte pas pour une visite, je vous prie de le croire.
En ce moment, le cabriolet que Bachelard esl allé quérir, et dont il descend, s'arrête devant la porte du magasin.
Madame Borel s'est levée du comptoir, ainsi que Francine.
Celle-ci dit en rougissant à son mari et d'une voix qu'elle s'efforce de raffermir :
— A quelle heure rentreras-tu, mon ami?
— Oh! pas avant six ou sept iieures du
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soir; car la vente est considérable, et les livres seront vivement disputés.
— Vous allez rapporter de là quelque trésor, monsieur Lambert, — dit madame Borel ; — et, tout ignorante que je suis en bibliographie, je viendrai admirer votre conquête.
— Ah ! madame, puissiez-vous dire vrai, au sujet de mes conquêtes ! Le catalogue fait mention de plusieurs eizévirs à grandes marges, d'un prix inestimable ; je suis résolu à les pousser à outrance et à...
Mais, s'inlerrompant et souriant, le libraire reprend :
— Pardon, madame, j'oubliais, dans mon ardeur de bibliophile, qu'en vous parlant d'elzévirs, je vous parle à peu près hébreu.
El, baisant sa femme au front, M. Lambert ajoute:
— Adieu, chère enfant.
— Adieu, mon ami; reviens le moins lard possible.
— Aussitôt après la vente, je repartirai, — dit M. Lambert.
Et, saluant la femme du banquier, afin de prendre congé d'elle :
— Madame, je vous présente mes respects.
— Ah ! mon ami, j'oubliais, - dit soudain
36 LKS SECRETS
Francine semblant se rappeler un souvenir, — est-ce que tu as renfermé la clef du grenier qui le sert de magasin ?
— Oui ; elle est dans le tiroir de la caisse. Mais qu"as-lu besoin de celle clef, mon enfant?
— Je voudrais eu ton absence, et pendant que noire commis garderait la boutique, aller moimême visiter tes caisses de livres; car notre servante m"assure que les rais font de grands ravages là-haut, — dit Francine sans rougir, sans baisser les yeux, et avec une assurance dont elle s'étonnait elle-même; - je voudrais m"assurer qu'il n'y a rien de gâté là-haut.
— Je te remercie, chère Francine, de ton bon vouloir; mais Bachelard, qui est encore hier monté au grenier, m'a certiGé que loul était en bon ordre.
— Soit, mon ami ; mais notre commis est, tu le sais, souvent si négligent, que, par sa faute, des caisses de livres pourraient cire perdues; je préfère donc, si lu le permets, aller jeter làhaut un coup d'oeil.
— Moi, négligent, madame ! — s'écrie Bachelard; — ah! par exemple, je...
— Taisez-vous, — dit M. Lambert d'abord assez surpris de la demande de sa femme, demande fort concevable, d'ailleurs, si Francine
DK L'OREILIiER. 57
eût eu lliabilude de s'occuper des soins qu'elle voulait, disait-elle, ce jour-là remplir; mais il n'en était point ainsi.
De là l'élonnement du libraire.
Cependant, après un moment de réflexion, il sourit et se dit :
— Je devine : la pauvre enfant veut, en présence de madame Borel, paraîti-e prendre un vif intérêt à la conservation de mes livres, et faire ainsi montre de sa sollicitude de bonne ménagère. . Donnons-lui cette innocente satisfaction.
Et, allant ouvrir l'un des tiroirs du comptoir, M. Lambert y prend une clef qu'il remet à sa femme, lui disant :
— Je te sais gré, chère Francine, d'avoir songé à visiter les livres, et te suis reconnaissant de la peine que tu prendras à ce sujet.
Puis , s'adressanl en souriant à madame Borel :
— Vous le voyez, madame, je possède une excellente petite ménagère.
— J'en étais persuadé d'avance, monsieur Lambert, et je suis enchantée d'avoir une preuve de plus en faveur de la sollicitude de votre aimable femme pour vos intérêts. Ainsi donc, chère madame, au revoir; et, quant à vous, monsieur Lambert, bonne et heureuse chance!
— ajoute madame Borel quiltanl le magasin.
— Adieu, mon ami, el ne reviens pas trop tard, — dil Francine accompagnant son mari jusqu'au seuil du magasin, et serrant la clef du grenier dans sa main brûlante.
Le libraire monte dans le cabriolet, et, du geste, fait un dernier signe d'affectueux adieu h sa femme, qui, rêveuse et le sein oppressé, revient s'asseoir au comptoir, où elle s'accoude, le front penché sur sa main, tandis que Bachelard, feignant d'épousseter les rayons, la contemple avec une attention sournoise el tenace, se disant :
— Ah! ma bourgeoise, tu m'as accusé de négligence! tu me payeras cela! je me vengerai peut-être plus tôt que lu ne le penses! Ruminons la chose : Et, d'abord, il n'y a pas plus de rats dans le grenier que sur ma main. C'est donc une manigance de la bourgeoise, pour monter seule là- haut pendant que le patron est absent pour longtemps, el que je garderai le magasin. Bon!... Ensuite, ça n'est pas afin daller visiter des livres au grenier que la bourgeoise a mis un si joli bonnet, sa robe de soie vert-pomme et des bottines neuves. Ah çà ! voyons donc ! est-ce que le mirliflore dusecond, qui a tant l'air de ne faire jamais attention à la iionrgenise lorsqu'il passe
DE I/ORFILLKR. ^0
devant le magasin, que ça me devient suspect, s'entendrait avec elle? Car, encore une fois, elle a tout ce qu'il faut pour attirer l'œil. Or, en affectant de ne jamais la regarder, le mirliflore pourrait bien jouer une frime... Ce qu'il y a de sfir et certain, ma bourgeoise, c'est que je ne le perdrai pas de vue d'une seconde pendant l'abcence du patron. Ali! lu m'as accusé de négligence, loi ! Bon ! bon ! tu me payeras cela !
— Bachelard, — dit Francine sortant de sa rêverie, et d'une voix oppressée, — quelle heure est-il ?
— Voilù encore qu'elle demande l'heure. Évidemment, elle attend quelqu'un ou quelque chose,
— pensait Bachelard.
El il répond tout haut en tirant sa montre, quil consulte :
— Madame, il est midi moins un quart.
— Encore deux mortelles heures à attendre!
— se disait Francine. — Irai-je à ce rendezvous?... irai-je?
Madame Borel, ayant quitté le magasin du libraire, se dirigea vers l'hôtel du fond du jardin, afin de rendre visite à Sylvia.
Madame Borel avait l'usage du monde ; elle n'ignorait pas que l'intimité seule pouvait autoriser une visite aussi matinale que celle qu'elle rendait à Sylvia ; mais, accueillie la veille par celle-ci avec une affabilité parfaite, madame Borel devait compter sur Tindulgence de la jeune femme pour cette légère infraction aux règles du savoir-vivre.
Tranquillin se trouvait sous le péristyle de l'hôtel, lorsque la femme "du banquier monta les marches du pefron.
T. iv. ■ /*
^2 LES SECRKTS
fintcndanl s'empressa de descendre audevant d'elle, el, apprenant qu'elle désirait voir Sylvia, il répondit :
— Si madame veut se donner la peine d'enirer au salon, je vais faire demander à mon honorée maîtresse, qui est dans son atelier, si elle peut recevoir madame.
Ce disant, Tranquillin précède madame Borel sous le périslvle, dit quelques mots à un domestique qu'il rencontre dans le vestibule, introduit au salon la femme du banquier ; puis, s'inclinant cérémonieusement devant elle :
— Si madame veux prendre la peine d'attendre ici quelques instants, elle saura bientôt si mon honorée maîtresse, que l'on est allé prévenir à son atelier, peut avoir l'avantage de la recevoir.
— Un mot, de grâce, — dit madame Borel à riiomme de confiance, qui, après un nouveau salut, se préparait à quitter le salon, — J'ai une question à vous adresser, si, toutefois, elle n'est pas indiscrète.
— Je suis aux ordres de madame.
— Vous venez de parler deux fois de Vatelier de madame ^Volfrang^ qu'est-ce donc, je vous prie, que cet atelier?
— C'est l'endroit où mon honofée maîtresse eî
DE li'oRElLLER. 43
mon honore maître peignent leurs tableaux et modèlent leurs statues.
— Comment ! reprend madame Borel profondémentsurprise, quelles statues? quels tableaux?
— Dame ! — répond naïvement Tranquillin, — des statues et des tableaux dans le goût de ceux que madame voit ici.
Et Ihomme de confiance désigne d'un geste circulaire plusieurs tableaux suspendus aux boiseries du salon et deux statues de marbre deminature, placées sur des socles d'ébène dans les angles du salon.
Ces objets d'art eussent suffi, par leur perfection, à assurer la renommée d'un grand artiste.
Madame Borel, qui, dans son hôtel de Lyon, possédait de véritables richesses en peinture et en sculpture, devait à l'habitude de contempler depuis longtemps ces chefs-d'œuvre une sûreté de goût et d'appréciation incontestable ; elle fut donc parfaitement à même d'apprécier le rare mérite des œuvres de Wolfrang et de Sylvia , œuvres que, la veille, elle n'avait pas eu le loisir d'examiner attentivement, et qu'elle contemplait alors avec une admiration croissante, allant des statues aux tableaux, et revenant des tableaux aux statues, en disant à demi-voix :
— C'est incroyable ! je ne connais rien, dans
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l'école française moderne, de supérieur à ce que je vois ici.
En ce moment, un domestique entre et dit à Tranquillin :
— Madame va descendre; elle prie madame Bore! de vouloir bien l'attendre pendant quelques minutes.
Puis le domestique sort.
— Madame, — reprend Tranquillin s'adres^sant à la femme du banquier, qui, absorbée dans la contemplation des objets d'art, n'avait fait nulle attention aux paroles du serviteur, — mon honorée maîtresse vous prie de vouloir bien l'attendre pendant quelques instants.
— Mais, votre honorée maîtresse et votre honoré maître sont donc aussi de grands peintres, de grands sculpteurs, monsieur Tranquillin? — s'écrie madame Borel avec une sorte de stupeur. — C'est à n'y pas croire !
— De vrai, madame, mon honoré maître et mon honorée maîtresse ont, comme cela, une foule de petits talents.
— De petits talents? Quoi ! non contents de chanter, Tune comme madame Malibran, l'autre comme Rubini, ils sculptent comme Pradier, ils peignent comme Ingres et Ary Scheffer ! Sans compter qu'hier au soir j'ai entendu M. Wolfrang
DE l'oreiller. 4!)
parler finance comme mon mari, parler médecine comme un médecin, el répondre à M. do Saini-Prosper, au sujet de l'alimentation des enfants; causer de chevaux avec M. de Luxeuil en connaisseur émérite, et confondre par sa science le bibliographe M. Lambert, le libraire !
— Ce n'est rien que cela, madame ; ce n'est rien du tout que cela.
— Quevoulez-YÔus dire?
— Penh ! mon honoré maître et mon honorée maîtresse en font bien d'autres, allez, madame.
— Comment! ils en font bien d'autres?
— Ah ! si vous les voyiez jouer la comédie !
— Ils jouent la comédie?
— Et la tragédie, madame, et la tragédie !
— La tragédie aussi?
- Il faut les voir dans Roméo el JuUetle, drame traduit pareux envers, d'après Shakespeare.
— Ils sont aussi poètes?
— Ils font un peu de tout; mais, pour en revenir à la comédie, mon honorée maîtresse, la, sans flatterie, égale, si elle ne la dépasse point,- mademoiselle Mars dans le rôle d'Elvire du lUimntlirope. Quant à mon honoré maître, dans le rôle d'Alceste, il est véritablement inimitable, madame!
^6 LKS SECRETS
— Est-ce que je rêve? — dit madame Borel ajoutant foi à la sincérité de Tranquillin.
Les preuves que la veille elle avait "eues des dons si divers deWolfrang etde Sylvia rendaient et devaient rendre croyables les aflirmalions do l'intendant à l'endroit de la multiplicité des talents de ses maîtres.
— Ce dont je suis confondue, ce n'est point la diversité des heureuses aptitudes de M. et madame Wolfrang, — reprit madame Borel ; — car quelques personnes, en petit nombre, il est vrai, sont assez richement douées pour obtenir à la fois de certains succès dans les arts , dans les lettres, et posséder, en outre, des connaissances presque universelles; mais ce qui me confond, ce qui touche au prodige, c'est qu'il ne s'agit pas ici de talents d'amateurs. Ces tableaux, ces statues sont dignes de grands maîtres ! Et, hier, j'ai entendu M. Wolfrang et sa femme chanter comme les plus grands artistes !
— Eh bien, madame, tout cela n'est rien.
— Ah çà! mon cher monsieur Tranquillin, vous voulez m'en donner à garder.
— Ah ! madame, madame !
— Non, pardon... Après tout, je n'ai plus le droit de m'étonnerde quoique ce soit. Quels sont donc encore les autres mérites de vos maîtres?
DE l'oreiller. 4ï
— Ah! madame, si vous saviez comme ils moulent à clieval ! c'est un ciiarnie ! Qui n'a point vu mon lionorée maîtresse à la cliassc, en habit (l'amazone, n'a rien vu ; et, quant à la nage, ils défieraient les tritons et les naïades; et quant, à la danse, ah ! madame, il y a une certaine danse grecque, la pyrrhique, ah ! madame !
— Eh bien ?
— Dans celle pyrrhique-là, mon honorée maîtresse et mon honoré maître semblent être descendus de quelque bas-relief antique. Quelle chaste grâce chez l'une! quelle noblesse chez l'autre! Quoi d'étonnant? Mon honoré maître excelle dans les exercices du corps; il est nonpareil pour faire des armes, tirer le pistolet, lutter. Oh ! quant à la lutte, vous diriez un gladiateur de la vieille Rome. Il a vaincu, l'an passé, Hermann et Stolkhausen, les deux plus fameux champions de la Suisse allemande, et ce n'est pas peu dire assurément; et pourtant, madame, tout cela n'est encore rien.
— Celle fois, par exemple, vous vous moquez du monde, monsieur l'inlendant, — s'écrie madame Borel.
Puis, se ravisant :
— Non ; poursuivez , mon cher monsieur Tranquillin ; je suis on ne peut plus curieuse de
VOUS entendre, surtout si vous pouvez me convaincre que tout ce que j'admire chez vos maîtres n'est rien auprès de ce qui me reste à admirer en eux.
— Jai dit cela, madame, selon mon petit jugement.
— Soit! je vous écoule,
— Peut-être me trompé-je en regardant comme extraordinaire une chose qui...
— Enfin, voyons.
— Combien pensez-vous, madame, que mon honoré maître et mon honorée maîtresse puissent gagner par jour?
— Plaît-ii? — dit madame Borel ébahie. — Gagner par jour?... gagner quoi?...
— Dame? de l'argent.
— Gagner de l'argent? de quelle façon?
— En pratiquant un métier manuel.
— Je ne sais vraiment ce que vous voulez dire, monsieur Tranquillin ; quels métiers manuels?
— Ceux que possèdent mon honoré maître et mon honorée maîtresse.
— En voilà bien d'une autre ! — s'écrie madame Borel abasourdie, — Ils ont un métier?
— Excellent.
— Monsieur et madame W'olfrang exercent
DE l'oreiller. id
un métier manuel! Mais c'est inouï! mais c'est à n'y pas croire !
^ Eh ! eh ! madame, vous le voyez, mon petit jugement ne me trompait point lorsque je vous affirmais que ce que vous saviez de mes honorés maîtres n'était rien auprès de ce que vous ignoriez.
^ — Je l'avoue. Ne fût-ce que le contraste de celte pensée que vos maîtres, l'un si grand seigneur, l'autre si grande dame, ont exercé un métier manuel, ce contraste me semble, en efl'et, extraordinaire.
— Et il y a, madame, quelque chose de plus extraordinaire encore.
— Qu'est-ce donc?
— Mes honoréSîmaitres, en travaillant à leur tâche dix heures par jour comme leurs camarades, ont gagné les plus fortes sommes qui se soient gagnées de mémoire d'artisan ; la perfection de leur ouvrage était sans pareille dans ces corps de métiers. C'étaient de véritables chefsd'œuvre, ainsi que l'on disait autrefois dans les confréries d'artisans.
— Travaillé à leur lâche avec leurs camarades ! — répète madame Borel de plus en plus abasourdie, et réellement, ainsi que le lui avait prédit Tranquillin, |)lus stupéfaite encore peut-
être de ce dernier don qu'elle ne l'avait été des autres, quoiqu'il fût cependant beaucoup moins extraordinaire.
Mais le point de vue du conlrasle causait, si cela se peut dire, celle illusion d'optique dans le jugement de madame Borel, qui reprit :
— Mais, à vous entendre, Ion croirait que vos maîtres ont travaillé de leur métier avec d#s artisans ?
— L'on croirait? Mais il faut le croire, madame, c'est la pure vérité.
— Eux! M. et madame Wolfrang ? ils ont travaillé de leur métier avec d'autres artisans?
— Ccrlainement, pendant plusieurs mois consécutifs : mon maître, en sa qualité d'ouvrier horloger; ma maîtresse en sa qualité de tisseuse d'étoffes de soie à fleurs. Eh bien, madame, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire, travaillant à leur tâche pendant dix heures, ni plus ni moins que leurs camarades d'atelier, mon honorée maîtresse a gagné, pendant ces mois-là, en moyenne, cinq francs trente-sept centimes par jour, et mon honoré maître, seize francs quarante huit centimes ; ce qui, de mémoire d'artisan, ne s'est jamais vu, — s'écrie Tranquillin triomphant ; — non, madame, jamais, au grand jamais î
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— Monsieur Tranquillin, je...
— Non, madame, au grand jamais ! — répèle l'homme de confiance dans son enthousiasme ; — et les plus habiles ouvriers et ouvrières, camarades d'atelier de mes honorés maîtres, ont reconnu que ceux-ci n'avaient pas d'égaux dans la perfection de leur travail ; non, madame, pas d'égaux !
— Je vous crois; mais...
El ils ont offert, en témoignage d'admiration et de confraternité, une navette d'honneur à ma maîtresse, et un (OMr d'honneur à mon maître; oui, madame, un tour et une navette!
- Mais, mon bon monsieur Tranquillin, calmez-vous, je ne conteste pas le fait.
- Tour et navette honorifiques, madame, et vous pouvez les voir exposés dans le grand salon sous un glol)e de cristal ; car ce tour el cette navette font l'orgueil de mes maîtres !
— Mais , encore une fois, je ne nie point ce fait si extraordinaire; seulement, je l'avoue, il me surprend au delà de toute expression.
Et madame"Borel ajoute avec rempressemeut de la plus ardente curiosité :
— Mais, enfin, qu'est-ce donc que vos maîtres?
-- De bien bonnes gens, madame, - répond