‹ Les secrets de l'oreillerChapitre 2 sur 13 · H2 LES SECRETS · texte numérisé non relu

H2 LES SECRETS

Tranquillin reprenant son calme liabituel ; — il n'est point de meilleurs maîtres.

— Je n'en doute pas; mais, par leurs manières, ils appartiennent -au plus grand monde.

— Eh! eh! — fait Tranquillin se rengorgeant, — ils sont, de vrai, d'assez bonne compagnie, oui, oui, d'assez bonne compagnie, mes honorés maîtres...

Par leur fortune, ils appartiennent aux classes riches?

— Eh ! eh! madame, l'argent ne leur manque point.

— Par leurs talents hors ligne, ils marchent de pair avec les artistes les plus éminents dans tous les genres.

— Eh ! eh ! ils ont, en effet, quelque petit mérite.

— El cependant, confondus avec de simples artisans, ils ont travaillé à ces métiers où ils excellent?

— Won Dieu, oui.

— C'est inimaginable, incompréhensible !

— Penh! sans doute, au premier abord, il en paraît ainsi; et puis, voyez-vous, l'on s'y habitue, et, sur ma foi, mes honorés maîtres me font l'effet de personnes fort naturelles.

—Ils doiventêlreFraneais, j'ensuis sûre; car

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ils parlent notre langue sans le moindre accent !

— Ils parlent l'anglais et l'italien pareillenienlj madame, et pareillement la langue allemande.

— Je ne m'étonne plus de rien ; mais ce nom de Wolfrang est allemand , celui de Sylvia est italien; est-ce que telle serait l'origine de vos maîtres?

— Je vais vous dire, madame ..

— Voyons, voyons !

— Je vais vous dire, madame, — reprend Tranquillin, — mon honoré maître s'appelle aussi William, et aussi Edmond, et aussi Paoli; de même que mon honorée maîtresse s'appelle Stjlvia, Kellly, Ifaniet et Adolphine.

— Mais ce sont là des noms de baptême! dit impatiemment madame Borel, de qui la curiosité était surexcitée presque jusqu'à l'indiscrétion par les réponses évasives de Tranquillin. — Quel est, en un mot, le nom de famille, ai quelle est la naissance de vos maîtres? Elle doit être illustre, si l'on en juge d'après leurs grandes manières.

— Dame !... de même qu'elle doit être fort obscure, si l'on en juge d'après l'habileté de mes maîtres, l'un comme artisan horloger, l'autre comme tisseuse d'étoffes de soie, — ré-

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pond Tranquillin, avec ce mélange de bonliomie et de flnesse qui le caractérisait.

Et, voyant entrer en ce moment Sylvia dans le salon, il s'incline devant madame Borel en disant : .

— Voici mon honorée maîtresse.

L'homme de confiance salue et 'sort, laissant ensemble Sylvia et la femme du banquier.

Les révélations de Traiiquillin avaient un moment fait oublier à madame Borel l'objet de la visite qu'elle rendait à Sylvia : — la sui)plier d'être l'ange gardien d'Alexis.

Cette remémorance fil doublement rougir la femme du banquier de se sentir prise, pour ainsi dire, en flagrant délit de curiosité indiscrète, en raison de ses questions pressantes adressées à Tranquillin au sujet de la qualité de ses maîtres ; et elle avait trop de noblesse dans l'âme pour ne pas éprouver un léger remords

d'une iiidiscrélion, sinon excusable, du moins explicable, si l'on songe à ce qu'il y avait d'étrange dans les révélations de l'intendant. •

Sylvia, de son côté, à la vue de madame Borel, ressentit pour elle un redoublement de sympalbie, mêlé de compassion, en se rappelant les paroles de Wolfrang à elle adressées, la veille :

« M. Borel, si tendrement vénéré dans sa famille, et qui jouit de la considération universelle, a commis un acte infâme, source de son immense fortune. »

Rien ne semblait donc plus pénible à Sylvia que la situation de cette mère et de son fils, si généreusement doués, dupes de l'hypocrisie et de la bonne renommée du banquier ; aussi s'approcbant de madame Borel, lui dit-elle avec l'accent d'un affectueux intérêt :

— Combien je suis heureuse de vous voir, chère madame! et, croyez-le, ce n'est pas là de ma part une formule de banale politesse; non, je vous l'assure, je suis heureuse, très-heureuse de vous voir, — ajoute Sylvia d'un ton tellement pénétré, que madame Borel, ne pouvant douter de la sincérité de ces paroles, est émue et répond à la jeune femme avec un demi-sou-

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— El penser, madame, que je ne mérite pas cet aimable accueil î

— Pourquoi donc cela ?

— Parce qu'en vous attendant, madame, j"ai commis toutes sortes de vilaines indiscrétions, et que le seul moyen de réparer ce manque de convenance, inexcusable surtout à mon âge, est de vous confesser mes méfaits.

— Vous ne parlez pas sérieusement , ma chère madame Borel ?

— Si, vraiment.

— Et quelles indiscrétions avez-vous donc commises, de grâce?

— J'ai- pressé, accablé, torturé de questions à votre sujet ce pauvre M. Tranquillin, votre intendant, — répond madame Borel d'un Ion demi-sérieux et demi-souriant. — Je dois cependant dire à mon excuse que ma première question, source involontaire de toutes les autres, n'avait rien de très-blâmable. M. Tranquillin m'ayant répété par deux fois que vous étiez dans votre atelier, je lui ai demandé quel atelier... C'est ainsi que j'ai su de votre intendant que vous et M. Wolfrang étiez les auteurs de ces tableaux, de ces statues, dont la rare perfection...

Et, répondant à «n mouvement d'embarras de la jeune femme, madame Borel ajoute :

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— Mais non, je ne blesserai pas votre modestie en vous disant ce que je pense de ces œuvres. Enfin, de questions en questions, et je dois encore ajouter à mon excuse que cet infernal M.Tranquiiiin irritait déplus en plus ma curiosité; car, après chaque révélation de ces dons si variés qui vous distinguent, ainsi que M. Wolfrang, votre intendant reprenait : «Eh bien, madame, ce n"est rien encore. » Enfin, c'est de la sorte, vous le dirai-je? que, de questions en questions, entraînée malgré moi par une curiosité invincible et croissante, je suis arrivée, presque à mon insu, à une regrettable indiscrétion qui, je vous l'assure, chère madame, nest nullement dans mes habitudes. Voilà ma confession sincère; m'absolvez-vous?

— Oui ; mais à une condition?

— Laquelle, je vous prie ?

— C'est que, dans le cas où le bon Tranquillin n'aurait pas satisfait complètement votre curiosité, vous vous adresserez à moi pour la satisfaire, ma chère madame Borel.

— Il est impossible de m'excuser avec plus de grâce et d'indulgence; mais je ne veux ni abuser, ni même user de ce que vous m'accordez : ce serait, et Dieu m'en garde! retomber dans ce maudit péché de curiosité dont j'étais si

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confuse, et duquel vous m'absolvez généreusement, chère madame. Je sais en ce qui vous louche beaucoup plus que je ne voudrais savoir : je suis, vous le voyez, punie par où j'ai péché ; car je vous l'avoue maintenant...

— Achevez, je vous prie.

— Eh bien, maintenant, vous me faites «n peu peur.

— Ah ! mon Dieu ! — dit en souriant madame Wolfrang, — de quelles noires calomnies ce malheureux Tranquillin m'a-t-il donc rendue victime ?

— Ma foi, chère madame, — répond gaiement madame Borel, — grâce à votre intendant, et quoi qu'il prétende, lui, vu l'habitude de considérer ses honorés maîtres comme des personnes parfaitement naturelles, moi, n'ayant pas, ainsi que le bonhomme... Chabilude, puiS"que c'est depuis hier seulement que j'ai le plaisir de vous connaître , je ne vous regarde point conmie une personne absolument naturelle.

— Vraiment? — reprend en riant Sylvia ; — voici qui tombe dans le. merveilleux.

— Il s'en faut de peu, en vérité; car, enfin, chère madame, permeltez-nioi de vous le dire, vous êtes une personne fort extraordinaire, dans Kl nipilleure acception dn mol, bien entendu: ce

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qui, par parenthèse, coïncide éloniiamnienl avec le rêve de mon fils.

— Quel rêve ?

— Le pauvre garçon, — excusez celte impertinence bien involontaire de sa part, chère madame, — le pauvre garçon vous a vue celte nuit en rêve : vous planiez dans lazur, une étoile au front et étendant vos belles ailes bjanches.

— Quoi ! il est ainsi flatteur jusque dans ses rêves, monsieur votre fils? — répond gaiement Sylvia ; — voyez combien les physionomies sont perfides ; au premier abord, je l'avais cru sincère et ingénu.

— Ah ! vous ne vous trompez pas, madïme, je vous le jure : le cœur de mon fils est ce qu'il y a de plus candide, de plus loyal an monde î — répond madame Borel dune voix pénétrée, dont l'accent ému contraste si vivement avec l'enjouement de ses paroles précédentes, que Sylvia, surprise et craignant d'avoir involontairement blessé la femme du banquier dans son affection maternelle, reprend :

— Je serais aux regrets que vous vous fussiez méprise, chère madame Borel, sur ma pensée; je plaisantais en semblant douter de la sincérité de votre fils. Mes premières impressions m'abusent rarement; aussi je le crois

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doué, ainsi que vous le dites, d'un cœur loyal el candide. Hier, mille riens, cependant signiticatifs à mes yeux , ont confirmé la bonne opinion que j'avais de lui.

— Ah! madame, quel bonheur est le mien en vous entendant ainsi juger mon lils! — répond madame Borel après un instant de silence.

Puis , attachant son regard attendri sur Sylvia :

— Tant de bonté de votre part devrait m'encourager , et cependant... maintenant, j'hésite...

— Vous hésitez... à quoi?

— A vous faire connaître le véritable but de ma visite, ma chère madame WolCrang.

— Parlez, je vous en prie.

— Je n'ose... J'éprouve à cette heure un embarras invincible. Pourtant, ce matin, rien ne me paraissait plus simple que ma démarche, parce (|ue rien ne me paraissait plus digne de vous, madame, et de moi.

— Mais encore?...

— Je vous en conjure, pardoimez-moi da- \ance, si mes paroles vous choquent en quoi que ce soit; oui, pardonnez-moi, en raison de l'inquiète sollicitude el des anxiétés qu'une

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bonne mère éprouve toujours en songeant à l'avenir de son enfant.

— Que vois-je! une larme dans vos yeux î — dit Sylvia en prenant affectueusement la main de madame Borel ; — avez-vous quelque chagrin ? Jai peu de droits encore à votre coiiliance, mais...

— Non, ce n'est pas de chagrin que je pleure; mes larmes sont douces, rattendrissement les cause.

— En ce cas, dites-moi donc l'objet de votre visite; si je puis vous être utile, disposez de moi.

— Ma demande vous semblera si étrange...

— Quelle qu'elle soit, j'y souscris d'avance, ma chère madame Borel ; je vous apprécie trop bien pour ne pas être certaine qu'une demande de votre part doit être honorable pour nous deux : ainsi je vous écoute.

— Vous le voulez ?

— Je vous en supplie.

— Eh bien, sachez que...

3Iais, s'interrompant de nouveau, la femme du banquier répond avec perplexité :

— Non, je ne puis... je n'ose .. Et Dieu sait, cependant, si le motif qui me guide est

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Sylvia, de plus en plus étonnée, regardait en silence madame Borel, lorsque Wolfrang entra dans le salon.

Madame Borel Iressaillil de joie à la vue de Wolfrang ; el, au nionieiU où celui-ci s'approchant d'elle, la saluail, elle s'écria :

— Bénie soit votre venue, monsieur ! elle m'allège d'un grand poids !

— J'en suis charmé, madame, et me félicite d'arriver si à propos , — répond Wolfrang souriant et interrogeant Sylvia d'un regard surpris. — Vous sachant ici, je désirais vous offrir mes hommages

— Je suis certainement très-sensible à votre

courloisie, monsieur; mais, je vous l'avoue en loule sincérité, j'ai l'odieux égoïsme d'être plus sensible encore au service que vous me rendez par votre présence, — reprend madame Borel retrouvant son assurance et sa douce gaieté. — J'avais à adresser à madame une demande des plus étranges, du moins en apparence , mais je ne sais quoi d'invincible retenait cette demande sur mes lèvres. Or, voici, monsieur Wolfrang... et non-seulement ce je ne sais quoi d'invincible m'est expliqué, mais il est vaincu, et cela, je vous le répète, grâce à votre bienheureuse présence.

— Sylvia, — dit Wolfrang en souriant, — pouvez -vous me donner le mot de cette énigme?

— Non, mon ami ; moi-même, je le cherche.

— Ce mot est vieux comme le monde, el toujours nouveau ; c'est le mot amour, — répond madame Borel avec un mélange d'enjouement et de gaieté.

Puis, voyant Sylvia et Wolfrang se regarder fort étonnés :

— Quoique je vous aie dit le mot de l'énigme, elle ne vous paraît probablement pas plus claire; je le comprends, il en doit être ainsi. Je vais donc m'expliquer sans aucune contrainte

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celte fois; car je puis vous dire, chère madame, en présence de M. Woll'rang, ce qu'en son absence je ne pouvais nie résoudre à vous apprendre.

— El qu'est-ce, je vous prie, chère madame?

— Mon (ils a le bonheur d'être passionnément amoureux de vous.

La hardiesse sereine de cet aveu de la part d'une mère, et d'une mère que la rare pénétration de Wolfrang appréciait à sa haute valeur ; enfin, celte réserve, d'une délicatesse exquise, de n'oser absolument, malgré la maternelle et sainte pureté de ses intentions, faire cet aveu à Sylvia en l'absence de Wolfrang, tandis que madame Borel n'hésitait plus en sa présence, le louchèrent profondément, ainsi que Sylvia.

El, après un moment de silence causé par la surprise, il répondit à la femme du banquier :

— Vous ne pouviez, madame, nous donner une marque de confiance plus hoiiorable qu'en nous parlant ainsi; lorsque vous dites qu'Alexis ( permettez-moi celle familiarilé de frère aîné, car j'ai une dizaine d'années de plus que votre cher enfant ), lorsque vous dites qu'Alexis a le bonheur d'être amoureux de Sylvia, je crois deviner votre pensée. Oui , cela est vrai , c'est un bonheur, un grand bonheur pour un adolescent de vingt ans, plein de candeur et de foi, et

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(loué des qualités d'Alexis, d'aimer noblemenl, sainlemenl, une belle et honnête jeune femme. Un tel amour est une sauvegarde assurée contre bien des égarements, et...

— C'est à n'y pas croire! — balbutie madame Borel attendrie jusqu'aux larmes, en joignant les mains et regardant Wolfrang avec stupeur. — Cela tient du prodige ! vous lisez au plus profond de mes pensées, monsieur Wolfrang.

— En ce cas, ma chère madame Borel, je réclame ma part de la faculté prodigieuse que vous attribuez à Wolfrang, — reprend gaiement Sylvia. — Moi aussi, je lisais dans votre pensée, sans me croire douée pour cela d'une miraculeuse pénétration. Franchement, quel pouvait être votre but en nous apprenant que votre cher Alexis était amoureux de moi? Et, s'il faut vous le dire, au risque de sembler présomptueuse, je me doutais bien quelque peu de cet amour; je |iuis à mon tour, n'est-ce pas, vous faire cet aveu en présence de Wolfrang, et, de plus, vous avouer encore — toujours en raison de la présence de Wolfrang — que j'étais enchantée de l'impression que je causais à votre cher enfant, parce que son caractère est élevé, son cœur noble, généreux, et que mou influence ne pouvait être ([ue bonne et salutaire pour lui.

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— Ah ! madame! quelle âme que la vôtre!

— (lit la femme du banquier d'une voix entrecoupée par des pleurs d'une douceur ineffable, et baisant avec effusion l'une des mains de Sylvia ;

— vous êles le bon génie que mon pauvre enfant a vu en songe; vous serez son ange gardien. Si vous saviez quelle respectueuse adoration vous lui avez tout d'abord inspirée! si vous saviez quelle heureuse influence vous avez déjà sur lui , ainsi que vous le pressentiez! Tenez, c'est à ce point que, ce matin même, dans une discussion soulevée à dessein par mon mari, qui voulait mettre à l'épreuve la délicatesse des principes d'Alexis, il nous a étonnés par son éloquence, par l'élévation de ses idées ; puis, remarquant notre surprise, il m'a dit tout bas, car son amour est si pur, qu'il m'en a fait confidence, il ma dit tout bas :

" — Jlère, je le sens, hier matin, je n'aurais pas parlé ainsi; il me semble que, depuis que je connais madame Wolfrang, j'éprouve encore plus dattrait pour lé juste, le bien, le beau, et plus d'aversion pour le mal.

» — Mon ami, lui ai-je répondu, il fout... x Mais, s'inlerrompanl, madame Borel ajoute :

— Pardon madame, pardon, en vérité; j'abuse de voire bonté, déjà si grande.

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