‹ Les secrets de l'oreillerChapitre 11 sur 13 · O LES SECRETS · texte numérisé non relu

O LES SECRETS

lions par ses aveux impalienls, brusques et empreints (lune sorte d'amerlune. Le malheureux avait hâte d'en finir; il soulTrait horriblement dètre exposé aux regards des juges et du public comme un malfaiteur.

Oui, par suite de cette disposition de son caractère qui rendait son sacrifice doublement héroïque, M. Dubousquet éprouvait une honte, une humiliation dévorante dès qu'il se trouvait en contact avec les hommes; il ne retrou vaille calme et l'apaisement que lorsqu'il était, disait-il, — seul avec sa conscience.

La brusquerie des réponses de l'accusé durant son procès, la crudité de ses aveux, que ne tempérait pas même l'apparence du repentir, passèrent et durent passer, aux yeux des jurés, pour le comble de l'endurcissement et du cynisme!

Ce n'est pas toul; depuis son entretien avec 31. Borel (présent à l'audience comme témoin), M. Dubousquet était obsédé de la crainte que Ton ne soupçonnât son frère ; car il était, en effet, dilTîcile de se rendre compte de ce fait presque inexiilieable, à savoir : que le prévenu de cette tentative de vol et de meurtre possédait quelque fortune et avait mené jusqu'alors une conduite honorable, certifiée par les chefs de l'adrainis- Iralion où il remplissait un emploi, lesquels.

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interrogés sur la moralité de M. Dubousquet, déposèrent en sa faveur ; — ce dont il se désolait, quoiqu'il ressentît atrocement la honte d'être assis sur la sellette des criminels ; mais, en vertu de la logique de son dévouement, tout ce qui tendait à l'innocenter pouvait devenir redoutable à son frère.

L'accusé ayant refusé de choisir un avocat, on lui nomma un défenseur d'office; celui-ci, en présence des aveux réitérés de son client, qui rendaient la défense impossible, commença de la sorte sa plaidoirie :

— Messieurs les jurés, l'accusé, en avouant avec une si surprenante et si incroyable opiniâtreté les faits dont il est prévenu, me ferait, par la persislauce même de ces aveux inouïs, presque douter de sa culpabilité, surtout si je songe à sa vie si longtemps irréprochable; mais, malheureusement, les faits existent : une tentative d'effraction a été commise... le sang a coulé... soit; et cependant... l'accusé, malgré ses aveux... l'accusé est-il bien réellement Tauleur de ces faits? Examinons...

A ces mots, qui exprimaient un doute sur sa culpabilité, M. Dubousquet fut saisi d'épouvante ; son défenseur était sur la voie de la vérité...

— Je crus mon pauvre frère perdu, dil à ce sujet le repris de justice à Wolfrang. — Heureusement, le ciel m'inspira... et, interrompant l'avocat avec une ironie féroce..., dont je me croyais bien incapable, mon Dieu ! je dis froidement, en ni'adressant au garçon de caisse, cilé comme témoin, à peine convalescent, la tête encore enveloppée de bandages, et assis non loin de mon banc :

y> — Réponds donc à l'avocat... qui demande si je suis le meurtrier... Tu m'as vu entre les deux yeux, toi... gredin... qui m'as erapêcbé de faire un si bon coup !... »

L'effroyable cynisme de ces paroles, cette insulte de l'accusé à sa victime, soulevèrent l'borreur de l'auditoire et du tribunal ; des imprécations menaçantes s'élevèrent contre M. Dubousquet, du sein de la foule

— Malheureux ! — s'écria le président du tribunal, — vous osez encore outrager celui que vous avez assassiné!

— Sans lui, je metlais la main sur une centaine de mille francs, el je ne serais pas ici ! — répondit M. Dubousquet avec un sang-froid effrayant. — Ce gueux-là m'a fait perdre le fruit de mes combinaisons... Je m'étais logé à proximité de la maison du banquier, afin d'être à

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portée de m'iiilroduire chez lui et de forcer sa caisse; je n'ai que trois misérables mille livres de rente et j'en voulais avoir dix mille, chiffre rond ; quelques paquets de billets de banque réalisaient mes vœux, et, le vol fait, personne au monde ne me soupçonnait : j'étais couvert par mes honorables antécédents... Celte canaille de garçon de caisse est donc la cause que j'ai manqué de m'enrichir une bonne fois et que je suis ici; et vous voulez, messieurs, que je regrclle de l'avoir assommé? Allons donc!... vous voulez rire, ou vous ne connaissez pas le cœur humain !... J'ai d'abord refusé de répondre, afin de voir quelle tournure prendrait l'affaire. J'espérais pouvoir tout nier; mais, en homme de bon sens, j'ai reconnu que c'était impossible en présence des faits, et j'ai tout avoué. Mon |)arti est pris... le bagne m'attend... j'irai au bagne, d'où je compte bien m'évader; mais, puisque j'ai tout avoué, jour de Dieu!... finissons-en! car, depuis les juges jusqu'à mon avocat... personne n'est amusant ici; je vous l'apprends, si vous l'ignorez.

Cette réponse odieuse était fort habilement calculée; car, en montrant l'accusé cupide, dissimulé, méditant de longue main sa criminelle tentative à l'abri de la bonne renommée dont il T. y. 2

jouissait, ces antécédents honorables tournaient contre lui, et le cynisme de ses aveux, ainsi motivé, éteignait tout sentiment de pitié pour lui et redoublait l'aversion qu'il inspirait.

Cette réponse réussit au gré des vœux de M. Dubousquet, et son avocat, indigné, quitta l'audience, convaincu dès lors d'une scélératesse dont il avait pu douter un instant.

En vérité, l'esprit reste confondu, lorsque l'on réfléchit que cette réponse, digne d'un criminel endurci, avait pu être improvisée par cet homme dont la timidité naïve égalait la bonté angélique, et qui ressentait si cruellement les mépris et l'horreur de ceux qui le croyaient un criminel. Celte contradiction semblerait incroyable, si l'on ne savait quels prodiges peut enfanter le dévouement.

— Lorsque, le lendemain, je lus dans le journal les paroles que j'avais prononcées en interrompant mon avocat, — dit à Wolfrang le forçat libéré avec sa touchante ingénuité, — je pouvais à peine en croire mes yeux; il me fallut longtemps interroger ma mémoire pour me persuader que j'avais réellement répondu de pareilles scélératesses.

» Afais je parlais sous le coup de mon épouvante de voir soupçonner ou nccnscrnion frère...

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La présence de M. Borel, qui ne me quittait pas des yeux... et qui savait mon secret, redoublait ma terreur... Cette surexcitation m'aura sans doute donné de l'aplomb, de l'imagination, et j'aurai dit précisément ce qu'il fallait dire... pour ptraître un grand criminel.

» Je n'aurais jamais, au grand jamais, imaginé de sang-froid une telle réponse ; il paraît que j'étais vraiment effrayant, à ce que rapportait le journal. C'est bien possible, puisque lorsque je ne me suis plus entendu parler... (car par une singulière hallucination de mon esprit, il me semblait, en répondant ainsi, entendre une autre voix que la mienne), le public a redoublé ses imprécations contre moi, tandis que le tribunal et les jurés me regardaient avec horreur... »

II va de soi que l'accusé, en raison de son abominable cynisme, fut condamné au maximum de la peine, — aux travaux forcés à perpétuité.

Dirigé sur le bagne de Brest, il y arriva mourant, n'ayant pu résister à la réaction physique de tant de secousses morales, et, étant d'ailleurs, d'une assez chétive santé.

Sa guérison achevée, il revêtit la casaque rouge et coiffa le bonnet vert, signes dislinctifs des condamnés h perpétuité.

Il fut accouplé à la même chaîne qu'un ro-

Luste forçat nommé Landry, voleur el assassin, liomme iniloniplable el féroce, l'effroi de la chiourme. La douceur angélique de M. Dultousquel apprivoisa ce nionslre.

Un mol à ce sujel. Nous lavons dil ailleurs, el souvenl, ù l'appui de noire foi religieuse dans

LA BONTK NATIVE DE LHOMME, nOUS U'admellOUS

poinl la tache originelle. Les plus grands scélérals, toujours poussés au crime par l'ignorance, par la misère, par l'abandon , par le mauvais exemple, par la subversion de leurs forces passionnelles, ou, enfin, par certains vices conslitulifs de l'étal social, — les plus grands scélérats ne sont pas scélérats tout d'une pièce, el presque toujours ils sont encore accessibles à de bons sentiments.

La fièvre du crime n'est qu'un phénomène dans l'étal normal de l'âme, de même que la fièvre proprement dite est un phénomène dans l'état normal du corps. Les accès de l'une comme ceux de l'autre peuvent non -seulement se guérir, mais se prévenir, de même que les gens soumis dès l'enfance à une hygiène sévère, salubre cl prévoyante, acquièrent une complexion saine, robuste, et sont rarement malades.

L'accès du mal moral, de même que le mal physique, est passager; c'est une perturbation

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momentanée des notions du juste et de l'injuste ; mais, bientôt, ces éternels et divins principes reprennent leur équilibre dans les âmes les plus endurcies; chez elles, le mal n'est jamais la condition normale, elle est accidentelle; leur accès de crime passé, le voleur et l'assassin redeviennent, ainsi que l'on dit, des hommes comme les autres, ayant conscience du bien et du mal, accessibles aux sentiments généreux jusqu'au moment où leur raison, troublée par un nouvel accès, les pousse à un nouveau méfait; après quoi, ils retombent dans la loi commune de l'humanité; Ils ne sont, pendant les cinq sixièmes de leur \ie, ni pires ni meilleurs que le commun des hommes, et ils ont alors souvenir et rcpentance de leurs méfaits, puisque, nous le répétons, ils ont, qu'ils le veuillent ou non, conscience du juste et de l'injuste.

C'est une erreur ridicule que de croire que le voleur et l'assassin vivent constamment sous l'empire de cette pensée : « Je fais bien de voler et (le luer. » Cela n'est pas vrai. Ils ont parfaitement conscience que le vol et le meurtre sont des forfaits condamnables et punissables.

Donc, nous avons dit comment, cl nous venons de tenter d'expliquer pourquoi la douceur angélique de Dubousquet apprivoisait son com-

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pagiioii de chaîne, le forçat Landry, homme (l'une force herculéenne cl la terreur du bagne. Les coups de bàlon, les doubles fers, le cachot, étaient impuissants à dompter celte nature rebelle à la force; mais quelques paroles bienveillantes, un touchant appel aux sentiments généreux, célestes trésors toujours enfouis, souvent à leur insu, au fond de l'àme des plus pervers, et aussitôt s'accomplissait le miracle opéré par M. Dubousquet. Sa bonté, sa résignation, son courage à supporter les rudes labeurs, malgré sa faiblesse, intéressèrent à lui Landry, son compagnon de chaîne; seulement, il ne pouvait concevoir comment Dubousquet, si limitle, si affectueux, avait eu jamais l'énergie du crime, et il lui répétait sans cesse :

— Comment!.., toi... toi... lu as volé ?... lu as assassiné ?

— 11 faut bien que ce soit, — répondait Dubousquet, — puisque je suis ici.

— Tu as assassiné... toi, si bonasse... si maigrelet? — reprenait l'hercule à bonnet vert. — C'est étonnant! tout le monde s'en mêle donc?

— Quoi d'€tonnant? — répliquait Dubousquet ; — vous vous mêlez bien, vous, d'être bon pour moi en m'épargnant le plus de fatigue

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que vous pouvez quand nous allons aux travaux (le force...

— C'est tout simple : tu es faible, je suis robuste, ça ne me coûte rien de te soulager.

— Et puis vous êtes bon...

— Je suis bon... je suis bon... quand je n'ai pas autre chose à faire ; je suis bon quand je n"ai pas intérêt à être méchant , tonnerre de Dieu !

— Ne vous fâchez point, Landry; c'est justement là ce que je voulais dire.. . Oui, i'occa sion fait le larron, n'est-ce pas?

— C'est malin !... Et puis après?

— Donc, sans occasion, il n'y aurait pas de larron ?

— T'es fin comme Gribouille, toi... Parbleu ! si je n'avais pas eu de pipe, en ne m'aurait pas volé la mienne hier... un brûle-gueule que je culottais depuis six mois!... Ah ! si je le connaissais, le brigand !

— Le fait est qu'un pareil vol, c'est indigne! — disait Dubousquel: — car, enlin, ce qui est à nous n'est point aux autres : pas vrai, Landry?

— Je crois bien... ma pipe est à moi... nom d'un nom ! et si je connaissais le brigand !...

— Donc, dérober à autrui... est vilain , fort Nilain. C'est ce que je me dis parfois quand je

l'enseauvol que jai commis... El vous, Landry?

— Minute... je ne parle que de ma pipe !

— Je le Veux bien, parlons de voire pipe... C'est probablement pendant la nuit qu'on vous l'a volée ?

— Pour sûr... le triple gueux î

- Supposons qu'éveillé en sursaut par le \uleur, au moment où il vous larronnait votre pipe, vous ayez voulu la rejjrendre et qu'il vous ait lue d'un coup de couteau... qu'esl-ceque vous penseriez de ça, vous, Landry?

— Je penserais... que ça serait un fier scélérat : m'assassiner parce que je défends ma l)ipe ! une pipe culottée î

— Croyez-vous que cet assassin-là, en admettant même que personne ne sût qu'il aurait fait le coup, fumerait toujours sans remords dans une pipe qu'il n'aurait pu posséder qu'en vous tuant?

— S'il n'avait pas de remords, mon brùlegueule devrait la lui brûler pour de bon, la gueule, à ce brigand-là... si le bon Dieu était juste; oui, car, si je m'étais volé à moi-même une pipe si bien culottée... je ne me le pardonnerais jamais... je me le reprocherais toute ma vie.

— Eh bien, voyons, est-ce que vous croyez que ceux que nous avons tués ou voulu tuer

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pour leur voler leur argent... et cet argent élait à eux aussi bien que votre pipe était à vous, n'est-ce pas, Landry?

— Dame!

— Est-ce que vous croyez qu'en pariant de nous, ceux-là n'ont point aussi le droit de s'écrier comme vous : « Brigands ! s'ils n'ont pas de remords, l'argent qu'ils m'ont volé en m'assassinant leur brûlerait les mains, si le bon Dieu élait juste! >> Hein, Landry?

— Qu'est-ce que lu veux que je te dise?

— Enfin, est-ce vrai?

— Est-ce que je sais, moi !

— Oh! que si... vous le savez bien... que c'est vrai...

— « Tiens, fiche-moi la paix ! lu m'cmbèles à la fin, avec les raisons !... tu m'écœures ! >> — m'avait répondu Landry après un moment de sombre silence, — disait Dubousquel à Wolfrang en lui racontant celte scène. — J'élais tout joyeux. Ce malheureux distinguait toujours le bien du mal... Il avait éprouvé des remords... ou bien je les éveillais en lui, mais il ne les avouait pas, par mauvaise honle... par fanfaronnade, .le vous dis cela, monsieur Wolfrang, parce qu'il me semble qu'il y a toujours du bon chez les plus méchants. La bonté, l'amitié de

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Landry à mon égard ne se sont jamais démenlies pendant quinze mois que nous avons élé accouplés à la même chaîne; et, lorsqu'on nous a séparés pour m'employer dans les bureaux en qualité d'écrivain, Landry, cet homme de fer, a pleuré comme un enfant... il m'affectionnait environ comme le tigre du jardin des Plantes, qui aimait tant ce petit chien blanc qu'on avait mis dans sa cage... Du reste, six semaines après que l'on nous eut désaccouplés, Landry s'échappa de la chiourme. Je ne l'ai pas revu.

Dubousquet, employé dans les bureaux du commissaire de la marine chargé de l'administration du bagne de Brest, se trouva, d'un côté, beaucoup plus heureux qu'à la chaîne, en cela quil s'occupait d'un travail de bureau, et que sa douceur, son zèle laborieux, la parfaite régularité de sa conduite, lui méritèrent bientôt l'intérêt des commis supérieurs.

Mais, par cela même qu'il se trouvait ainsi de nouveau en contact avec d'honnêtes gens, il ressentit derechef la poignante amertume de la honte ; souffrance pour lui la plus cruelle de toutes, et elle lui était du moins épargnée lorsqu'il vi\ait à la chaîne au milieu des forçats :

DE L'oKElLLliR. l'J

ceux-là n'éprouvaient pour lui ni mépris ni aversion.

Chaque année, le commissaire du bagne envoie au minisire des noies sur la conduite des forçais; celle de M. Dubousquel fut leliement irréprochable, qu'au bout de cinq ans, on le jjorla sur le tableau des condamnes qui méritaient d'obtenir d'abord une réduction dans la durée de leur peine, et plus tard une grâce entière, si leur conduite était toujours satisfaisante.

Ainsi, la peine de Dubousquet, d'abord commuée de la perpétuité à quinze ans, lui fut complètement remise au bout de onze années de séjour au bagne de Brest.

Six mois avant sa libération, Dubousquet, ainsi qu'il le dit naïvement à Wolfrang, lit connaissance avec Bonhomme.

Ces premiers rapports furent tragiques.

Bonhomme venait de voir le jour, et un domestique du commissaire de la marine à qui appartenait la mère du nouveau-né, allait simplement le jeter à l'eau.

Dubousquet demanda en grâce la permission d'élever le chien ; il eut la patience de le nourrir au biberon, et Bonhomme grandit, sinon en beauté, du moins en intelligence et en attachement pour son maitre.

20 LUS SFXRKTS

— Depuis noire sortie du bagne, cette pauvre bête et moi, nous ne nous sommes jamais quittés, — dit le forçat libéré à Wolfrang en achevant son récit. — Il a été le seul confident de mes peines et aussi de mes petits bonheurs ; car je vous le répète, monsieur Wolfrang, et vous me croirez maintenant que ma vie entière vous est connue, mes bons moments sont ceux que je passe seul avec ma conscience et avec mon chien; aussi je vais le rendre fièrement heureux en lui apprenant que vous nous gardez comme locataires, quoique nous ayons été tous les deux au bagne.

M. Dubousquet prononçait ces mots, lorsque la sonnette extérieure de l'appartement retentit bruyamment, tintement auquel succédèrent deux aboiements du chien, jusqu'alors couché en dehors de la porte du salon.

— Qui peut sonner si fort ? — dit Dubousquet se levant surpris et s'adressant à Wolfrang. — Vous permettez, monsieur, que j'aille voir ce que c'est?

— Je vous en prie, ne vous gênez pas... j'ai deux mots encore à vous dire.

Lé forçat libéré sortit, et, répondant aux caresses de son chien, il lui dit d'une voix triomphante de bonheur :

DK l'oreiller. 21

— ^ous restons ici, mon pauvre Bonlioninie ;

mon Dieu, oui , nous restons... Ah ! c'est

toute une histoire... va! Je te conterai ça, ce

soir.

Ce (lisant, Dubousquel, étant allé ouvrir la porte qui donnait sur le palier, se trouva en présence de Toinelte Dubousquet, servante de M. de Saint-Prospor , fondateur de l'œuvre d'aliiiicntalion pour la première eiifani.-e.

M. Dubousquel resta fort surpris à la vue de la servante de M. de Saint-Prosper, qu'il n'avait jamais jusqu'alors rencontrée dans la maison; car il sortait rarement el choisissait Ilieure du soir pour ses promenades.

La jeune fille, habitant, d'ailleurs, depuis peu de ten)ps ce logis, ainsi que son maître, avait été presque toujours retenue au lit par la maladie.

Toinetle, Irès-émue, très-pâle, et à qui le

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ri|.ri . lie |ll^lln■ \iiiil (I iiiiviir lu puMi', le COnti'iiipli' |ii'iiil;iiil un iiiiiiiiciil :iM'i' un iii(-lu(ige (I in(|iiitHii(l(; cl (li; ciirioMli'.

fuis l.'i |iiiii\r(; jciJlif; (illciiiiiiiniirc iIiiik; voix «'•K.iillrc :

Plus (l<; (loulc! c'est lui... Mon iJieu ! mou liicu ! conirui! il resseinl*l(! h feu mon |)a livre piif;!...

(^cs uiols, |)ronoric(';s d'une manière presque iiiiuleliigiijlc, ne sont pas entendus du foreat l\\n'v('-, (|ui, fr.ippé (le la toucliaiile physionomie •II- la jeune lille et surloul. du trouble croissant dont (îlle semble, a^ilée, car elle baisse lu tête et resO; tremblante au seuil de la porte, lui dit avec 1)011 té :

— Qu'y a-t-il |)our votre service, mon enfant? Donnez-vous la peine d'entrer, \i'. vous en |irie...

— Non... non, — répond Toinclte se reculant et paraissant presque eiïrayée.

Puis elle ajoute après un moment de ré-

llexi.iii :

i:i pourtant, (|ue faire?... Mon Dieu, mon Dieu... que f;iire?... A (|ui rerourir dans mon iiialheur ?

— Qu'avez-vous, de f;iace..., ma pau\re enfant? Vous senjblez soullranle, eUrajée, — de-

iiiamlo nulH.tisqud. .le plus on |>lii> riomi.- .lu Iroultle tiuo sa prost'iuo parciil cuimt à la stM-- \ aille.

Puis il repri'iul :

- Jf vous vu supiilio. niiulouioisi'IK'. si vous avoz quol»iuo chose ii m'approiulro.... onlrtv. ("lie/: tnoi.

— Il le faul... il le faulî — murmura ToiiioUe répomianl pUilôl à sa pensèoinlinie qu'aux paroles du forçai libèri^ — Ali! que dira ma mère?

Oubousquel. \oyaiil la jeune lille faire un pa> vers lui. la précède el i'iiilrodtiil dans la pièce conli.uue à celle où esl resté Wolfrang.

A peine entrée, la jeune lille tombe avec accablemonl sur une chaise, et, eachaiil sa figure sous les plis de son lablier, fond en larmes sans articuler une parole.

I.e repris de justice, do qui réloimemenl fait place à une pitié pleine d'angoisse, se rapproche de Toiiiotte et s'écrie d'un ton profondément apito\é :

— Pour lamour de Dieu ! ma pauvre chère enfanl, qu'avez-vous?

— Monsieur, — répond Toiiiette d'une voi\ tremblante, laissant retomber son lablier iremiie de ses larmes el sans relever les yeux, c est bien

vous, n'est-ce pas, qui èles M. Dubousquel? --- Sans doute.

— Vous êtes de Lyon?

— Oui, mon enfant.

— Moi aussi..., monsieur, je suis de Lyon.

— Eh bien, puisque nous sommes compatriotes, cela doit vous engager à me parler avec confiance.

— Hélas ! — murmura la servante en proie à une hésitation cruelle , — je n'ose... je n'ose...

— Rassurez-vous donc, pauvre enfant, est-ce que je vous fais peur?

— Non, monsieur.

Et Toinette pense à part soi :

— Il n"a pourtant pas l'air méchant.

— Si je ne vous fais pas peur, alors ditesmoi franchement ce que vous désirez de moi, mon enfant... Est-ce un service? Je vous le rendrai de bon cœur... Votre jeunesse... votre figure, le chagrin que vous éprouvez... m'intéressent.

— Monsieur..., vous connaissez... ma famille...

— C'est possible... puisque vous êtes de Lyon... Mais j'ai depuis si longtemps, si longtemps, quitté cette ville..., que je n'y ai plus

DE l'oreiller. 27

guère de connaissances... Eiilin, comment vous nommez-vous?

A celte question, nouvelles hésitations de Toinette; elle ne peut encore les vaincre, et, atermoyant, ainsi que ceux qui reculent de seconde en seconde le moment d'une nécessité fatale, elle reprend :

— Je suis en service dans cette maison.

— Je m'étonne de ne vous avoir jamais rencontrée ..Du reste, ce n'est pas extraordinaire... je sors si peu...

— Il n'y a pas longtemps que nous demeurons ici... et je relève... de maladie...

— En effet, vous êtes très -pâle... et vous paraissez encore souffrante... Et chez qui ètesvous en service?

— Chez M. de Saint-Prosper.

La jeune fille a prononcé ces mois comme s'ils lui eussent brûlé les lèvres.

Le forçai libéré reprend :

— Vous ne pouviez trouver une meilleure condition que la vôtre... M. de Saint-Prosper est un bien digne homme, et son œuvre charitable pour lenfance le fait bénir de toutes les mères.

— Lui!... grand Dieu! — s'écrie Toinette en cachant de nouveau son visage entre ses mains. — Lui!

Celle exclanialion csl accentuée avec tant d'horreur el d'effroi par la servante, que M. Dubousquet la conlempic avec une vive surprise; puis :

— On croirait que vous avez à vous plaindre gravement de voire maître? Cela me surprendrait beaucoup. C'est un iiomnie si vénérable! Enfin... il se pourrait que, malgré ses vertus, son caractère ne vous convînt point. En ce cas, vous viendriez donc me prier de vous trouver une autre condition... S'il en était ainsi, je serais bien embarrassé; car...

— Je n'en sais rien... ne me demandez rien... j'ai la tête perdue... je ne vis pas depuis six semaines... je deviendrai folle!... — s'écrie Toinelte, les yeux fixes, hagards, et semblant sous le coup d'une sorte d'égarement.

Le forçat libéré, dont létonnement redouble, contemple en silence la jeune fille, et celle-ci, revenant à elle , reprend d'une voix plaintive :

— Pardon... monsieur, pardon!... Ah! si vous saviez ! je suis si malheureuse... que parfois je ne sais plus ce que je dis.

— Pauvre chère créature, vos paroles me navrent... mais, pour l'amour de Dieu, que puis-je faire pour vous?... Vous aviez sans doute

DE l'oreiller. 29

une demande à m'adresser en venant près de moi. Celle demande, quelle est-elle?

Toinellese recueille pendant un instant; puis, faisant un violent effort sur elle-même :

— Hier au soir, monsieur, j'ai appris par mon maître que vous habitiez la maison... je' {ignorais jusqu'alors... je ne causais avec personne.

— Et... à quel propos votre maître a-t-il parlé de moi?

— En me signifiant... qu'il me renvoyait... de chez lui... et que je devais chercher une autre place...

M. DuLousquet regarde la servante, comme s'il ne comprenait pas ces paroles, et répète :

~ Pardon, mon enfant... vous dites que c'est en vous renvoyant de chez lui... que M. de Sainl-Prosper... vous a appris que j'habitais celle maison?...

— Oui, monsieur...

— Mais, ma chère enfant... cela est inexplicable... Quel rapport peut donc avoir ma personne avec votre renvoi?

— C'est... c'est vous qui... en êtes cause...

— Qu'entends-je ! — s'écrie Dubousquet abasourdi, — c'est à cause de moi... que votre maître vous renvoie?...

— Hélas! oui... Mon maître m'a dit...

oO LES SECRETS DE l'oREILI-ER.

— Achevez...

— Qu'il ne pouvait pas...

— Qu'il ne pouvait pas?...

— Garder ciiez lui...

— Ensuite?...

— La nièce...

— Comment ! . . . la . . . nièce ?

— D'un forçai libéré !

— Grand Dieu!... vous êtes...?

— La fille de votre frère aîné, Auguste Dubousquet.

M. Dubousquet, d'abord élourdi, pélrifié par cette révélation , aussi soudaine qu'imprévue, grâce à laquelle il retrouvait la fille de son frère, servante chez M. de Saint-Prosper, supposa, non sans raison, que sa belle-sœur, ne trouvant pas le métier de tisseuse de soie, qu'elle exerçait ainsi que Toinette, suffisant à leurs besoins et à ceux de leur famille (Suzanne avait trois enfants), s'était résignée à envoyer sa fille en condition à Paris.

Puis, sa première surprise apaisée, le repris (le juslice, ne songeant plus qu'au bonheur de pouvoir enlîn venir en aide à sa famille, qui, ,jnsi|u'al()rs, |i;ir une lière et honorable siisceplibili(«'", aviiii repoussé ses services, Dubousquet, les yeux baignés de douces larmes, s'écrie en tendant les bras à Toinetle, dont il s'approche :

— Viens, viens, ma nièce bien-aimée! Béni soii le bon Dieu! il me permet, après tant d'années, de prouver à l'un des enfants de mon pauvre frère combien je l'aimais... combien je l'aime encore...

Mais, hélas ! le forçat libéré remarque, avec surprise d'abord, et ensuite avec une douleur poignante, que la jeune fille, non-seulement ne répond pas à l'affectueux appel qu'il lui adresse, mais qu'elle a reculé avec une expression involontaire (le crainte et de répugnance, lorsque son oncle a fait un mouvement pour l'embrasser.

Le malheureux recule à son tour, frémit; sa tête se penche sur sa poitrine, ses bras inertes retombent à ses côtés ; il murmure atterré :

— C'est juste... c'est juste... celte pauvre enfant... a été élevée par sa mère dans le mépris et l'horreur... de son oncle le voleur... le meurtrier... le galérien !

DE l'oreiller. 33

Un pénible silence succède à ^es navrantes paroles de j\F. Diibousquel.

Toinelle, devinant ce qu'il soulTre, est sur le puinl de cédera la pitié, à l'attrait qu'elle éprouve pour son oncle, si bienveillant pour elle avant même de l'avoir reconnue, et qui semble si malheureux et si accablé de la répulsion qu'il inspire.

Mais, habituée dès l'enfance à voir dans le repris de justice le déshonneur de sa famille, Toinelle ne peut surmonter le dégoût, l'aversion, pour ainsi dire sucés avec le lait d'une mère que rendaient impitoyable sa vertu rigide et les malheurs dont elle attribuait en partie la cause au repris de justice, dont la condamnation infamante avait hâté les jours de son frère, — selon du moins que le croyait Suzanne.

31. Dubousquet, dominant la souffrance qu'il ressentait de l'accueil glacial et répulsif de sa nièce, dévore ses larmes, d'abord si douces et devenues bien amères, puis reprend, n'osant |)lus tutoyer la jeune fille :

— L'éloignenienl, pourne pas dire plus, que je vous inspire, m'afilige beaucoup... mais je n'aurais pas dû m'en étonner... Cet éloignenieni...jele mérite... Voudrez-vous du moins.., avant de parler de ce qui vous concerne actuelle-

5i liKS SECRETS

ment... me donner des nouvelles de notre...

Mais, se reprenant, car il se savait, hélas ! exclu de cette famille , le repris de justice ajoute :

~ De votre famille... Comment se porte votre mère '.

— Lorsque j'ai quitté Lyon, il va six mois, ma mère se portail assez bien... quoique trèsfaliguée...

— Par l'excès du travail?

— Oui, mon onc...

Mais, se reprenant ainsi que Dubousquet, un moment auparavant, s'était repris, Toinette ajoute :

— Oui, monsieur...

Celte réticence, le refus de lui donner le titre d'onc/e, prouvent derechef au forçai libéré combien est opiniâtre l'aversion dont il est l'objet dans la famille de son frère.

Il soupire et continue ainsi :

— Le salaire que gagne voire mère... est donc toujours bien minime?

— Malheureusement, oui, monsieur ; les métiers chôment trois jours sur cinq ; alors, ma mère, afin d'employer le temps que lui laisse le chômage, a entrepris de blanchir le linge... Elle va laver aux bateaux du Rhône, les jours où elle

DK l'oretlier. 35

ne travaille pas au métier ; mais elle est faible de santé... il lui est nuisible d'avoir si souvent et surtout en hiver les pieds dans l'eau.

— Pauvre femme !... quelle aciivilé!... quel courage!... elle est toujours la même... Hélas !... il na pas dépendu de moi... qu'elle eût une existence moins dure... mais enfin !...

Et, en soupirant, M. Dubousquet ajoute : ~ Et votre sœur Louise?

— Elle va au bateau et au métier avec ma mère.

— Elle doit avoir bientôt treize ans ?

— Oui, monsieur, et elle est bien laborieuse... elle fait tout ce qu'elle peut pour aider ma mère...

— C'est, du moins, pour elle une consolation... Et votre frère Amédée?

— Vous voulez dire mon frère .lus! in ?

— Je croyais pourtant qu'on lui avait donné mon nom : Amédée.

— Oui, monsieur... d'abord, on l'appelait Amédée... mais... plus tard...

— C'est bien..., ~ reprend M. Dubousquet.

Et, les larmes lui montant aux yeux, il se dit avec amertume :

— Mon Dieu t.. . jusqu'à mon nom de baptême

3b LES SECRETS

qui leur fait honte ! Ils n'ont pas souffert qu'il fût porté par cet enfant après ma condamnation. Le forçat libéré reprend tout haut :

— Que fait voire frère Justin?

— Il est en apprentissage chez un bijoutier; mais il ne gagne pas encore sa nourriture... il est toujours à la charge de maman...

— Améd...

Mais, se reprenant, M. Dubousquet ajoute :

— Justin a pourtant seize ans passés... comment ne gagne-t-il pas même sa nourriture chez son patron ?

— Il est étourdi... il ne peut tenir en place... il n'aime pas beaucoup son état. Quand on l'envoie en course, il reste très-longlemps dehors. 3Iaman craint qu'il n'ait fait de mauvaises connaissances.

— Comment cela?

— Un soir, en revenant de son bateau avec ma sœur, maman a vu Justin attablé dans un cabaret du bord de l'eau, avec des hommes de mauvaise mine... Elle a laissé là son paquet de linge, a couru au cabaret, et a ordonné à nion frère de retourner tout de suite chez son patron... où elle l'accompagnerait. Justin est bien affectionné à maman, mais il a beaucoup d'amourpropre. Il s'est irrité d'être traité comme un en-

DE l'oreiller. 37

fant devant les amis avec lesquels il se trouvait, et qui riaient de lui... Il a mal repondu à ma mère... Elle est très-vive... elle lui a donné un soufflet ; alors il a juré (|u'il ne remettrait pas les pieds chez nous... Et, malgré les ordres, les prières de maman , il s'en est allé avec ces hommes de mauvaise mine...

— Ce que vous m'apprenez là, Toineltc, m'afflige et m'inquiète beaucoup... Mais cette menace de Justin n'a été, je l'espère, qu'un coup de tète... il est revenu à la maison?

— Au bout de trois jours seulement.

— Et les trois jours d'absence, où les avait-il passés ?

— Il n'a jamais voulu le dire à maman.

— Est-il ensuite retourné chez son patron?

— Celui-ci ne voulait pas d'abord le reprendre; mais maman a tant pleuré, l'a tant supplié, qu'à la fin il a consenti à recevoir Justin, mais en déclarant qu'à la première faute il le renverrait sans rémission.

— Justin s'est-il mieux conduit depuis ?

- Oui, monsieur, pendant une quinzaine de jours; et puis son naturel a repris le dessus... Il est très-bon garçon; mais malheureusement il est d'un caractère très-faible... et il a de nouveau mécontenté son patron.

— Celle fois, voire frère a élé renvoyé sans rémission?

— Hélas! oui... el maman qui s'esl un peu aigrie... — elle a eu lant de chagrins! — s'est emportée contre Justin. . elle lui a fait une scène terrible, lui disant qu'il était un sans-cœur, un fainéant , un vaurien, qu'un jour il irait aux galères comme son...

ïoinelle n'acheva pas, el regretta de sèlre laissé entraîner par la chaleur de son babil, en regardant la |»hysionomie navrée de son oncle.

Le repris de justice, quoiqu'une larme roulât sur ses joues, sourit avec une expression de résignation angélique, el dit tristement à sa nièce :

— J'espère que votre frère ne sera jamais aussi... aussi malheureux que moi... J'aime à croire exagérées les appréhensions de votre pauvre mère... bien que la conduite de Justin doive éveiller eu elle de grandes inquiétudes... Et qu'est-il avenu du renvoi de votre frère de chez son patron?

— Les reproches de maman ont fait beaucoup de peine à Justin ; il a longtemps pleuré, car au fond il a très-bon cœur ; ses plus grands défauts sont son étourderie et sa faiblesse de carac-

BE l'oretller. 39

tère... Il a répondu à ma mère qu'il serait digne du nom de mon père, qui nous avait laissé l'iionneur pour tout bien... qu'il mourrait plutôt que de devenir la honte de notre famille, que c'était bien assez...

Toinette s'interrompit encore.

Cette nouvelle rélicence, si humiliante pour M. Dubousquet, ne le surprit pas ; son opprobre étant devenu, pour ainsi dire, une tradition domestique chez ces infortunés, ils devaient faire souvent allusion à cet opprobre, soit pour en gémir, soit pour le citer comme un exemple effrayant...

Aussi, plus que jamais, W. Dubousquet se disait :

— Ah ! je frémis, quand je songe que le malheur de celte famille, si cruel déjà, deviendrait désespéré... si elle savait, grand Dieu! que ce n'est pas moi, mais mon frère qui, sans mon sacrifice, serait l'objet de celte horreur invincible, de ces malédictions dont ils me poursuivent... que l'opprobre de notre famille serait ce père... cet époux... dont la mémoire est par eux si vénérée... Ah! combien je me félicite de nrêtre dévoué pour Auguste !

Le forçat libéré reprit d'un ton de douceur inefl'able ;

40 LES SECRKTS

— Voire frère avait raison, Toinelle... c'est bien assez... c'est trop des chagrins causés par moi... à voire famille...

— Pardon... monsieur... si je \ous ai fait de la peine... c'est malgré moi... et...

— Ce n'est pas un reproche que je vous adresse, mon enfant...

3Iais, craignant de blesser sa nièce par celle familiarité, M. Dubousquel ajoute timidement et dune voix traînante :

— Laissez-moi... vous appeler mon enfant... Le voulez-vous?...

— Monsieur...

— Bien... bien... si cela vous contrarie... je n'insiste plus...

— Non, monsieur... cela ne me contrarie pas...

La jeune fille, malgré la répulsion que lui inspirait le repris de justice, se sentait attendrie, désarmée, en présence de tant de mansuétude et de résignation.

Elle ne pouvait revenir desa surpriseen trouvant son oncle si différent du portrait repoussant quelle se figurait depuis son enfance. Cependant, les premières impressions que nous recevons dès le bas âge sont tellement tenaces et incarnées en nous, que Toinelle ne pouvait

DE L'oRKTLLKR. i{

complètement vaincre la défiance, réioigiiement (Urelle éprouvait pour le forçat libéré.

— Non, ce n'est pas un reproche que je vous adresse, mon enfant, — avait repris 31. Dubous- (|net. — Il est convenable que Justin ait parlé de moi dans les termes que vous me rapportez... Il sera, je n'en doute pas, fidèle à ses bonnes résolutions; car, lorsque son père m'écrivait, il me disait que son fils avait un excellent cœur... Le bon cœur, il l'a conservé, dites-vous; il ne faudrait point désespérer de lui... A-t-il continué son apprenlisage chez un autre patron?

— Non, monsieur ; il a dit à maman qu'il ne se sentait aucun goiît pour la bijouterie... où il lui fallait rester enfermé dans un atelier, toujours assis sans bouger... qu'il avait besoin d'air et de mouvement ; il a conjuré ma mère de lui laisser prendre le métier de déchireur de bateaux sur le Rhône...

— Quelle étrange idée !... Ce métier est des plus pénibles!

■— Sans doute, monsieur ; mais Justin disait que, pour cet état-là, il n'y avait pas besoin d'apprentisage, et qu'il gagnerait bientôt sa vie, car il était fort et aciif... Maman lui a répondu que, sans mépriser personne... et que, tout en reconnaissant qu'il y avait dhonnêtes gens par-

42 LES SECRKTS

loul, on rencontrait parfois des gens sans aveu, (les vagabonds, des braconniers de rivière parmi les décbireurs de bateaux. •

— C'est justement la réflexion qui me venait à l'esprit, mon enfant; et, tout en disant, comme votre mère, quïl est d'honnêtes gens partout, il serait à craindre, vu la faiblesse du caractère de Justin, qu'il ne fit, dans ce métier-là, de dangereuses connaissances.

— C'est ce que maman a répondu à mon frère, ajoutant ijuc, depuis plus de quatre ans déjà, il travaillait dans la bijouterie; que ce serait une folie que de quitter uu état avantageux, où il gagnerait bientôt sa vie s'il voulait être laborieux et sage, et qu'elle tâcherait de le placer chez un autre patron.

— Votre mère parlait sagement, mon enfant. Et Justin a-l-il écouté ces conseils?

— Non, monsieur... il a tant supplié maman..., que, de guerre lasse, elle a consenti à ce qu'il voulait...

— Et cela est fâcheux... très-fâcheux.

— Sans doute, monsieur; cependant, lorsque j'ai quitté Lyon..., mon frère déchirait des bateaux, et gagnait ses vingt-cinq sous par jour...

— Enfin... quoique j'eusse désiré pour mon nev... pour Justin une autre profession... il faut

DE l'oreiller. 45

se consoler s'il gagne lionnêlemenl son pain.

— Maman, dans ses dernières lettres, me disait qu'elle n'avait pas à se plaindre de mon frère... mais qu'elle restait parfois des quinzaines de jours sans le voir, parce qu'il allait, disait-il, travailler sur les rives de la basse Saône, avec un patron qui l'avait embauché. Ce patron se nomme Landry, et...

— Ah ! mon Dieu ! — s"écrie M. Dubousquet tressaillant au souvenir de son ancien compagnon de chaîne à Brest, qui s'était évadé du bagne.

— Ah! mon Dieu!... Landry!... Si c'était lui?...

— Est-ce que vous le connaissez, monsieur?

— demande Toinette surprise de l'angoisse qui se peint sur les traits de son oncle. — Vous semblez alanné...

— Savez-vous, mon enfant, quel âge a ce Landry?

— C'est un homme déjà vieux... à ce que m'a écrit maman.

— Déjà vieux... c'est bien cela... il avait environ trente ans, alors que nous étions au bagne, se dit M. Dubousquet.

Et il reprend tout haut :

— Cet homme, votre mère l'a donc vu, mon enfant?

H LES SKCRETS

— Oui, nicnsieur; elle m'a écrit que, la première fois que mon frère était resté si longtemps absent, il avait amené à la maison ce nommé Landry, afin qu'il pût tranquilliser maman, en l'assurant que Justin travaillait chez lui depuis quinze jours... Et elle ajoutait, dans sa lettre, que cet homme avait une bien mauvaise figure.

— Plus de doute ! ça doit être lui! — s'écrie Dubousquet. — Ah t le malheureux enfant!.., il est perdu !

— Perdu!... mon frère? — s'écrie à son tour Toinette effrayée de Texpression des traits de son oncle. — Pourquoi donc serait-il perdu ?

3Iais, sans répondre à celle question, le repris de justice ajoute :

— Votre mère vous donnait-elle d'autres détails sur ce Landry?

— Non, monsieur... elle me disait, dans sa lettre, comme je viens de vous le rapporter, qu'il avait une bien mauvaise figure, mais que, d'après ses paroles, il semblait honnêle homme; il lui a promis de veiller sur mon frère... comme il veillerait sur son fils !

— Quel mentor ! bonté divine ! — s'écrie M. Dubousquet en frémissant.

Et il reprend vivement :

DE l'orëillër. 45

— Mon enfant... écrivez... aujourd'hui même à voire mère... qu'il faut à tout prix retirer Justii* (le la compagnie de ce Landry; sinon, je vous le répète, ce malheureux enfant est perdu... s'il ne l'est déjà... hélas!...

— Mon Dieu... monsieur, vous me faites trembler... Ce Landry est donc...?

— Un homme des plus dangereux.

— Mais ce n'est peut-être pas le même que celui dont vous vous défiez...

— C'est possible, à la rigueur... Pourtant, je ne crois pas me tromper... 11 vaut mieux, d'ailleurs, en tout cas, et dans le doute, que votre frère quille son nouveau métier. Apprenez donc à votre mère que j'ai tout lieu de croire que ce Landry est un misérable... qu"il faut sur-lechamp lui enlever Justin... Peu importe, quant à présent, quil gagne ou non sa vie... je pourvoirai à ses besoins... Il \aut mieux cent fois qu'il reste un mois ou deux auprès de votre mère... sans travailler, ([ue de fréquenter davantage ce Landry... Ah! ma pauvre enfant, je frémis en songeant à la faiblesse du caractère de voire frère !... Pourvu, mon Dieu ! qu'il ne soit pas trop lard !

Et, montrant son bureau, où il se trouve du papier, des plumes et de l'encre :

— Il n'y a pas un moment à perdre... mettezvous là, mon enfant, et écrivez sur l'heure à votre mère... L'n seul jour de retard peut être fatal...

Mais, voyant la jeune tille rester immoliile , rougir et baisser les yeux avec embarras, M. Dubousquet reprend avec instance :

— Je vous en adjure... ceci est plus grave que vous ne le pensez... écrivez sans retard à votre mère... que ce Landry est un misérable... et qu'en attendant que Justin ait trouvé du travail, il ne manquera de rien ; je vais vous donner un billet de deux cents francs : vous le mettrez dans la lettre.

— Monsieur. . . , — reprend la jeune fille d'une voix altérée, — je regrette de vous atïliger... en ce moment surtout... où vous voulez me rendre service... mais, si ma mère savait seulement que je vous ai parlé... elle ne me reverrait de sa vie... Quant à l'argent... que vous voulez lui envoyer, elle nous a dit cent fois qu'elle aimerait mieux mourir à la peine... que d'accepter un liard de vous.

— Ah ! c'est à se désespérer ! — s'écrie le repris de justice. — Mais, en présence des circonstances actuelles, ces préjugés sont insensés, sont coupables, et...

DE l'oreiller. 47

— Ma mère n'a pas de préjugés... monsieur, — reprend Toinette avec vivacité ; — tous les honnêtes gens agiraient comme elle.

— Mais votre frère... votre frère!...

— Je ne demande pas mieux que d'écrire à maman... sans m'expliquer autrement, qu'elle s'oppose le plus tôt possible à ce que mon frère continue de fréquenter ce Landry... parce que c'est un mauvais homme, ainsi qu'elle l'avait d'abord jugé sur sa figure... Voilà tout ce que je peux dire à maman.

— Soit, mon enfant, — reprend M. Dubousquet consterné; — mais, du moins, écrivez cela tout de suite...

Toinette s'approche de la table, et, pendant quelle écrit, le forçat libéré se dit avec un accablement douloureux :

— C'est juste... la fatalité le veut ainsi... Quelle créance aurait ma belle-sœur à mes alïirmations au sujet de ce Landry?,., est-ce que je ne suis pas moi-même un forçat libéré?... Puis, d'ailleurs, aux yeux prévenus de Suzanne, je n'ai pas le droit de me mêler des intérêts d'une famille qui me repousse depuis si longtemps de son sein... Quant à l'argent que j'olîrais afin de subvenir aux besoins de cet enfant, — hélas ! peut-être perdu à cette heure, — Suzanne doit

le refuser... ifa-t-elle pas jusqu'à présent refusé impitoyablement mes secours?... n'a-l-elle pas dit à ses enfants qu'elle aimerait mieux mour à la peine que d'accepter un liard de moi?. Ah! monsieur Borel... monsieur Borel!... elles ne sont pas encore à leur terme... les terrible; conséquences de voire abus de confiance!.. Sans votre crime... celte femme vivrait heureuse cl dans l'aisance, et, depuis vingt ans, elle vil dans les angoisses de la détresse... et peutêtre le fils de mon frère est en ce moment sur le chemin de perdition... qui doit un jour le conduire au bagne!,.. El vous êtes dix fois millionnaire, monsieur Borel ! et vous jouissez de res[in)e de tous les gens de bien!

— J'ai écrit, monsieur, — dit Toinetle se levant; — j'annonce à ma mère que le hasard ma appris que ce Landry était un homme trèsdangereux, et qu'il faut se hùter de retirer mon frère d'auprès de lui... J'espère ([ue maman me croira... Ce que je lui apprends au sujet de ce Landry n'est que trop d'accord avec la première impression qu'elle avait eue de lui...

— Ce sera déjà beaucoup d'enlever votre frère à une si dangereuse influence... mais, hélas!... il restera peut-être longtemps à la charge de votre mère... Enfin, Dieu mcn est

uiii l'urëilldr. 49

témoin... il n'a pas dépendu de moi que la famille de mon frère ne fùl à l'abri du besoin...

— Justin a déjà été à la charge de maman et de ma petite sœur... et, à force de travail, elles ont pu à peu près suffire à tout...

— Mon enfant..., — reprend M. Dubousquet après un moment de réflexion, — il y aurait cependant, si vous le vouliez, un moyen d'épargner cette lourde charge à votre mère et à votre sœur, qui ont déjà tant de peine à vivre...

— Quel moyen, monsieur?

— Cet argent que je vous proposais...

— Monsieur, je vous ai déjà dit que...

— Attendez; ne pourriez-vous laisser croire à votre mère... que cette petite somme... que vous lui envoyez... est le fruit de vos économies?...

— Est-ce que je ne saurais pas, moi... d'où vient cet argent, monsieur?... Ce serait tromper maman... Je lui ai envoyé, depuis que je suis en service... les trois quarts de mes gages... je me priverais de tout pour elle, pour ma petite sœur et pour mon frère... mais il m'en coûte de vous le répéter, monsieur... je ne dois rien accepter de vous,, ni pour ma mère... ni pour moi...

— Qu'il en soit donc ainsi, mon enfant!,..

50 liliS SLCRETS

pourtant... je vous l'avoue... lorsque, tout à riieiire, je vous ai vue venir ici... vous adressera moi... j'avais espéré que...

— Je ne voulais rien vous demander qu'un conseil, monsieur, — s'empresse de répondre la jeune lîlle, ainsi ramenée aux circonstances qui lui étaient personnelles, et dont l'entretien sur sa famille l'avait momenlanémeiit distraite.

Ses traits s'altérèrent de nouveau ; elle baissa la tête et parut en proie à une angoisse croissante.

Le forçat libéré soupira et reprit :

— Soit, mon enfant, puisque vous ne voulez accepter de moi que des conseils... je vous conseillerai de mon mieux... Sans doute, vous êtes entrée en service, parce que votre métier de tisseuse, souvent interrompu par le cbômage, vous était insuffisant?

— Oui, monsieur... Il y a environ dix-liuit mois, ma mère m'avait placée à Lyon cliez une dame veuve, dont elle blancbissait le linge; je gagnais peu d'abord, parce que je n'étais pas encore au fait du service... mais, au bout de six mois, ma maîtresse, satisfaite de moi, venait (l'augmenter mes gages... lorsque malheureusement. . . ah ! . . . bien malheureusement pour moi... elle est morte...

DE l'oreiller. 51

— Est-ce à celle époque que vous êtes venue à Paris?

— Hélas! oui... On assurait à ma mère que les gages que l'on donnait à Paris étaient presque le double que ceux que Ton gagnait à Lyon... cela m'a décidé... J'espérais ainsi pouvoir aider ma mère et ma petile sœur... Une de nos voisines m'avait indiqué un bureau de placement à Paris; je m'y suis fait inscrire... et, huit jours après...

Toinelte s'interrompt; elle frissonne, agitée d'un tressaillement nerveux, puis murmure d'une voix à peine intelligible :

— Huil jours après... j'entrais chez M. de Saint-Prosper... Mon malheur... a daté... de ce jour-là...

La jeune lille n'achève pas ; un sanglot la suffoque. Elle cache son visage entre ses mains.

M. Dubousquel, de plus en plus étonné de l'effroi que cause à sa nièce la seule pensée de M. de Saint-Prosper, le moderne Vincent de Paul, s'efforce de la calmer, afin de provoquer ses confidences, lorsqu'il entend sonner à sa porte.

Il laisse pendant un instant Toinetle seule, va ouvrir, et reste ébahi à l'aspect de Sylvie.

Celle-ci lui dit avec un accent d'affectueuse déférence :

— Bonjour, mon cher monsieur Dubousquet, je viens d'apprendre, en monlanl ciiez mademoiselle Anlonine, que M. Wolfrang était chez vous.

— Oui, madame, — répond le repris de juslice.

El il se dit à pari lui :

— Ah! mon Dieu! pendant mon enlrelien avec ma nièce... j'avais oublié M. Wolfrang !

— Jai deux mots à lui dire, — poursuit Sylvia , — et j'ai saisi avec empressement cette occasion de vous répéter ce que vous savez d'ailleurs déjà, que nous ressentons pour vous une si profonde estime, que nous serons très-heureux si vous voulez bien regarder notre maison comme la vôlrc... sans oublier Bonhomme, qui, vous le voyez, me traite déjà en ancienne connaissance.

Et la jeune dame, souriant, accorde une caresse au barbet, qui lui fait fêle, n'ayant pas oublié le bon accueil qu'il a reçu la veille.

Puis elle ajoute :

— Auriez-vous l'obligeance, monsieur Dubousquet, de prévenir Wolfrang que je désire lui parler? ou mieux, permettez-moi d'entrer un moment chez vous et de vous rendre ainsi votre aimable visite d'hier au soir...

DE l'orkiller. H5

M. Dubousquel éprouvail une émotion nouvelle pour lui... et si douce... oh! si douce, qu'en s'y abandonnant, il oubliait, si Ion peut s'exprimer ainsi, la présence réelle de Sylvia.

Ainsi, à l'instant même où sa nièce, avec une naïveté cruelle, lui donnait tant de preuves poignantes du mépris, de l'aversion traditionnelle qu'il inspirait et devait inspirer à sa famille, une jeune femme douée des plus nobles qualités du cœur et de tous les avantages de la beauté, de l'esprit et de la richesse, venait chez lui, repris de justice, accablé la veille sous les dédains de tous, lui témoigner sa profonde estime.

L'impression née de ce contraste était, nous le répétons, à la fois si étrange et si douce pour M. Dubousquet, qu'il s'y abandonnait avec délices, oubliant d'abord la présence de Sylvia, debout au seuil de la porte; puis, enfin, il lui dit, les yeux pleins de larmes et la contemplant avec l'expression d'une reconnaissance ineffable ;

— Ah ! madame... madame... si vous saviez quel bonheur je vous dois en ce moment!

La physionomie, l'accent, le regard du repris de justice, étaient si touchants, que Sylvia, oubliant également que leur entrelien avait lieu sur le palier de l'escalier, lui répondit, émue :

— Et vous, monsieur Dubousquet, vous me

rendrez aussi très-heureuse si, comme je l'espère, vous êtes convaincu de l'admiration que, Wolfrang et moi... nous ressentons pour votre caractère...

El la jeune femme réprend avec un doux et gai sourire :

— Vous ne voulez donc pas absolument me permettre d'entrer chez vous, monsieur Dubousquet, ne fût-ce qu'un instant, afin que j'aie au moins le plaisir de vous rendre votre visite en venant chercher Wolfrang?...

— Ah! mon Dieu, madame... que de pardons j'ai à vous demander !... que de bontés de votre part!... Quoi!... vous daigneriez... me faire la grâce... de...?

— Mais certainement... et je suis, à regret, obligée de vous avouer, mon cher voisin que. Bonhomme me fait beaucoup mieux que vous les honneurs de votre logis... Voilà déjà plusieurs fois que, par ses regards, ses allées, ses venues, il m"inviteà entrer céans..., — reprend gaiement Sylvia remarquant rinlelligenl manège du barbet. — Je le suivrai donc, s'il vous plait...

Ce disant, et précédée du barbet, qui, gambadant et jappant comme s'il eût été fier de proclamer la glorieuse visite faite à son maître, la

BE L'oRKlIiliKR, 5r>

jeune femme, suivie du forçai libcrt', entre dans la pièce où est restée Toinette.

Celle-ci n'était plus seule.

Wolfrang, sortant du salon, d'où il avait entendu la conversation de M. Dulousquet et de sa nièce, venait de la rejoindre.

Elle ignorait le nom de cet étranger qui s'offrait soudain à ses yeux ; et, à son aspect, éprouvant une confusion extrême, elle demeurait immobile, accablée sur sa chaise, la tète penchée sur sa poitrine, et fuyant les regards de Wolfrang, qui la contemplait avec une commisération profonde; car il savait depuis la veille le secret terrible que l'infortunée venait confier à son oncle.

Sylvia ne put retenir un mouvement de surprise et d'intérêt à la vue de la servante; car son attitude douloureuse et brisée annonçait un chagrin accablant.

Wolfrang, d'un signe expressif, engage la jeune femme à garder le silence, et à laisser Dubousquet seul avec Toinette.

— Du courage... mon ami... du courage !... voire cœur, si endolori déjà... va recevoir un coup cruel, — dit Wolfrang au forçat libéré, qui l'accompagnait dans l'antichambre précédant la pièce où restait Toinette. — Ne prenez aucune

■jfi LES SECUETS

décision avant de me revoir... Voire nièce et sa famille refusant vos services , nous saurons bien les amener à accepter les nôtres... Nous ne l'abandonnerons pas, votre nièce ; elle mérite la commisération des honnêtes gens... Oui, je vous le répète... malgré l'aveu... terrible qu'elle va vous faire... Toinette est digne de la plus tendre commisération, croyez-en ma parole...

— L'aveu... terrible... qu'elle va... nie faire?... — répète M. Dubousquel aussi surpris qu'alarmé. — Grand Dieu!... vous savez donc... de quoi il s'agit? vous savez donc, monsieur... quel motif Ta conduite chez mol?

— Oui; mais, je vous le répète.. .ne la blâmez pas, celte malheureuse enfant... plaignez-la... el consolez-la... en l'assurant qu'elle peut compter sur nous...

Puis Wolfrang, s'adressant à sa compagne et lui désignant, dun regard encore humide d'attendrissement et de vénération, le repris de justice, demeuré muet de stupeur el dangoissç en songeant à ce terrible aveu qu'il attend de sa nièce, Wolfrang ajoute :

— Nous ne le connaissons que par l'un de ses actes, ce généreux martyr du dévouement fraternel; mais, quand tu sauras, Sylvia, quel trésor de tendresse, d'abnégation, de vaillance,

DE li'onKILLEn. 57

de délicatesse exquise el d'adorable boulé, renferme cette âme céleste... quand tu sauras à quelle hauteur elle a, sans avoir conscience de sa grandeur, pu s'élever par le sacrifice... lu diras comme moi, selon noire croyance : « Ils viennent, ils vivent parmi les hommes... mais ils diffèrent des hommes, ceux-là qui, ainsi que LLi..., sont marqués de l'empreinte divine... »

Le forçat libéré alla rejoindre sa nièce après le départ de Wolfrang et de Sylvia.

Celle-ci entra bientôt chez Antonine Jourdan, habitant au même étage que M. Dubousquet.

Antonine Jourdan, encore sous l'impression des tragiques événements de la veille, avait, ce jour-là, renoncé à aller, selon sa coutume, donner des leçons de musique.

Deux portraits, nous l'avons dit, ornaient le salon d'étude de la jeune artiste : le portrait de sa mère et le daguerréotype de son fiancé Albert Gérard, portant l'uniforme des chasseurs d'Afrique.

Le daguerréotype a disparu.

Anlonine Jourdan est agenouillée devant le

00 LES SECRKTS

liorlrait de sa mère, dans une atlilude de pieux recueillement ; ses mains sont jointes avec ferveur, elle semble prier... les yeux attachés sur l'image maternelle, qu'elle invoque en sa pensée avec une expression de tendre et religieuse adoration.

Les traits d'Antonine, pâlis, fatigués par l'insomnic, sont calmes, graves, mais non pas abattus... ils respirent, au contraire, une sorte de sérénité mélancolique.

Soudain, le bruit de la sonnette de son appartement attirant l'attention de la jeune artiste, elle se lève, et, en l'absence de sa femme de ménage, elle va elle-même ouvrir la porte.

Elle demeure d'abord très-étonnée à la vue de la compagne de Wolfrang, ne pouvant supposer le but de celte visite, qui lui paraît étrange, presque inexplicable en raison des funestes préventions que lévénement de la veille devait laisser dans l'esprit des témoins de cet éclat scandaleux.

Cependant elle adresse à la jeune femme une révérence polie, et l'introduit silencieusement dans son salon.

A peine y sont-elles entrées toutes deux, que Sylvia,ne pouvant retenir ses pleurs, et, cédant à un mouvement d'irrésistible sympathie, em-

DR l'orhillkr. ci

brasse la cantatrice avec effusion, lui disant d'une voix entrecoupée:

— Pauvre Antonine !... combien vous avez dû souffrir hier !...

Celte preuve de louchant intérêt, rendue plus affectueuse encore par cette douce familiarité, (|ui supprimait le terme formaliste de mademoiselle, surprend et impressionne vivement la jeune artiste; cependant rien en elle ne trahit la confusion que nous causent souvent les témoignages d'une bienveillance imméritée.

Non, Antonine ne baisse pas les yeux ; son regard loyal, assuré, cherche, au contraire, celui de la jeune femme et semble lui dire: «Merci... vous m'avez bien jugée, malgré les apparences dont je suis accablée... »

Ce regard aurait suffi à justifier Antonine, lors même que, la veille, Wolfrang, sans s'expliquer davantage, n'eût pas affirmé à sa corn pagne que, non-seulement la jeune artiste était innocente, mais qu'elle aussi, de même que le repris de justice, accomplissait vaillamment un généreux sacrifice.

— Pauvre Antonine ! — avait dit Sylvia, — combien vous avez dû souffrir hier !

— C'est vrai ; mais vous me faites en ce moment oublier mes chagrins, madame,..

62 iES SECRETS

— Madame?... Vous voulez donc ni'obliger de nouveau à vous appeler, à mon tour, mademoiselle?... Est-ce que l'on doit se traiter si cérémonieusement entre artistes, puisque, selon vous du moins, chère Antonine, je possède à peu près un talent d'artiste... En ce cas je revendique mes droits de bonne camaraderie...

— Ah! l'impression profonde que m'a causée votre chant me sera toujours présente, chère Sylvia... puisque vous me permettez de vous appelerainsi ; et, jevousTavoue, j'en suis ravie... le mot madame m'eût paru glacial... Oui, j'ai pour vous une si vive sympathie... votre présence chez moi ce matin... après le scandale d'hier au soir... prouve, de votre part, une si grande bonté de cœur, mais aussi tant de pénétration, que j'en suis confondue...

— En quoi suis-je donc si pénétrante ?

— Si vous ajoutiez l'ombre de foi aux outrageants reproches qui m'ont été adressés hier au soir, vous ne seriez pas ici à cette heure, chère Sylvia.

— Non, certes...

— Qui donc a pu vous convaincre que, malgré de fâcheuses apparences, je suis une honnête fille?

— Qui a pu me convaincre de cela ?... Eh!

i)E l'orkiller. 63

mon Dieu, chère Antonine, c'est vous-même, c'est l'expression ouverte de votre physionomie, où j'ai lu tout de suite la droiture de votre àme; c'est la franchise que révèlent vos moindres paroles; c'est votre regard ferme et loyal, qui, en ce moment encore, s'altache sur le mien avec une si fîère assurance... Est-ce que vous oseriez me regarder de la sorte si vous n'étiez pas, comme vous le dites, une honnête fille ?

— Il est vrai, Sylvia, mon embarras trahirait ma fausseté si je vous trompais...

— Eh bien, je vous le demande, sans transition, sans ménagement, et au risque de raviver une plaie saignante encore... comment se fait-il que ce malheureux insensé... qui sans doute vous connaît depuis longtemps... qui doit pouvoir vous apprécier, puisqu'il vous aime... éperdûment... car un amour éperdu, s'il n'excuse pas, explique du moins ces emportements sauvages... oui, je vous le demande, chère Antonine, comment ce malheureux insensé a-t-il pu vous croire un seul instant coupable d'une infamie?...

— C'est qu'Albert Gérard... c'est son nom... aies défauts de ses qualités... Il n'est pas de caractère plus noble, plus courageux, mais plus emportéquele sien.. .Quoique bien jeune encore,

il coniple des traits de bravoure héroïque, non pas seulement à la guerre, c'est son métier... mais il a arraché aux flammes des femmes et des enfants, il a arraché aux flots des gens qui se noyaient... Il se précipite dans le danger sans jamais calculer les périls... Son' premier mouvement est toujours d'une impétuosité irréfléchie ; aussi j'attribue le funeste éclat d'hier au soir à celle fatale irréflexion, et surtout à des instincts jaloux, que rien n'autorise, mais qui sont invincibles...

— Je conçois la jalousie, lorsqu'elle a un motif... mais comment votre fiancé a-l-il pu se rendre l'écho d'une calomnie injuste... absurde?

— Non, ce n'était pas une calomnie, chère Sylvia.

— Que dites-vous ?

— 11 est vrai, ainsi que je l'ai dit à Albert, qu'hier matin ayant reconduit jusqu'à ma porte un vieil ami à moi, que j'aime autant que je le révère... je l'ai embrassé en lui disant : « A demain. » Comment Albert a-t-il été instruit de celte circonstance?... Je l'ignore; mais ces apparences ont sufli pour exaspérer sa jalousie naturelle, et j'ajouterai qu'elles auraient dû l'exaspérer, s'il ne me connaissait pas depuis mon enfance, s'il ne savait pas dans quels prin-

Dlî LOREIlIiKR. 6!>

cipes (l'honneur j'ai élé élevée par la meilleure, par la plus tendre des mères...

En disant ces mots, Anlonine lève les yeux vpi's le portrait maternel.

Sylvia, remarquant alors cette peinture, la contemple; puis :

— Antonine, quelle douce et noble figure ([ue celle de votre mère î

— Elle a été, elle est restée mon adoration, mon guide, mon soutien, mon culte, ma toi, ma religion, — répond la jeune fille d'un accent profondement pénétré. — Elle me conseille, elle m'encourage, elle me console, comme au temps où elle vivait. Oui, Sylvia, par un miracle d'adoration filiale, je vois ma mère encore me sourire... je l'entends me répondre lorsque je lui parle. Non, pour moi elle n'a jamais cessé (l'exister, elle ne m'a jamais quittée... Sans cela... sa mort m'aurait tuée. Son corps a disparu... son âme, restée vivante, m'est toujours présente.

— Chère Antonine, je vous aimais ; maintenant, je vous admire... Oh! oui, c'est quelque chose d'admirable que ce prodige d'adoration filiale qui dit à la mort avec sérénité : « Non, tu ne m'enlèveras pas ma mère... elle vit, elle vivra toujours et tout entière dans mon cœur,

asile sacré où elle demeure impérissable... »

— Sylvia, mon amie, ma sœur, — dil Antonine en prenant la main de la jeune femme et la contemplant avec un bonheur ineflable, combien je suis heureuse de me voir, de me sentir si bien comprise de vous ; car au vulgaire... elle paraîtrait étrange, insensée, ma foi dans l'existence actuelle de ma mère, qui cependant, aux yeux de tous, n'existe plus.

— Voire surprise cessera, chère Antonine, lorsqu'un jour vous saurez que, pas plus que vous, je ne crois à la mort.

— Que voulez-vous dire ?

— On ne meurt point. .

— Comment ?

— Nous sommes immortels , corps et âme, esprit et matière !

— De grâce, Sylvia, expliquez-vous.

— Nous reparlerons de cela... mais, je vous en prie, revenons à ce qui vous intéresse, à vos chagrins ; car, enfin, ce pauvre fou qui était hier en proie au délire furieux de la jalousie... vous l'aimez ?

— Passionnément!... ilaété... il sera l'unique amour de ma vie.

Et Antonine, regardant fixement la jeune femme, reprend d'un ton grave, pénétré :

DE li'oRKIttER. 07

— Ce ne sonl point là, Sylvia, je vous l'assure, des paroles de roman... Mon caractère enjoué est cependant très-ferme : il est trois choses qu'en mon àme et conscience je puis afllirmer: c'est que ma mère me sera toujours présente, c'est que je serai toujours une lionnêle femme, c'est que j'aimerai toujours Albert.

Et Antonine ajouta avec eftusion :

— Je puis encore affirmer que votre amitié, Sylvia, me sera toujours chère... car je lui dois une sœur.

— Oui, la plus tendre... la plus dévouée des soeurs, croyez-le bien, Antonine. Aussi votre sœur vous demande: Que comptez-vous faire maintenant, puisque Albert Gérard est... et sera l'unique amour de votre vie... et que, malgré sa folie furieuse d'hier au soir... il est digne de votre amour; vous ne l'aimeriez pas sans cela?

— Non... et savez-vous, Sylvia... ce qui rend presque mon amour sacré pour lui?... Savez-vous surtout pourquoi je Talme tant?... C'est qu'il partageait mon idolâtrie jtour ma mère !...

— Il l'a donc beaucoup connue ?

— Il a été presque élevé avec moi... il demeurait dans la même maison que nous, avec sa (anle ; elle tenait un petit commerce de mercerie.

— Et son père... et sa mère?...

— Albert est orphelin ; nous avons grandi ensemble ; il venait constamment chez ma mère, il l'adorait.

:> — Albert serait ton frère, — me disaitelle souvent, — qu'il n'aurait pour moi ni plus de tendresse, ni plus de respect...

» A quinze ans, j'ai commencé mes études au Conservatoire. Albert, âgé de deux ans de plus que moi, est entré dans une élude de notaire ; nous nous sommes, à cette époque, promis de nous marier.

» Nous nous voyions chaque jour; sa conduite était exemplaire, malgré l'ardeur de son iîge et l'impéluosilé de son caractère; il était doux et rangé comme une fille. La conscription l'a atteint ; sa tante était trop pauvre pour le racheter; ma mère était pauvre aussi, elle ne pouvait non plus faire ce sacrifice, sinon elle l'eût fait de grand coeur, car elle approuvait nos projets d'union.

» Albert est parti pour l'armée, el nous nous sommes promis qu'à l'expiration de son temps de service, nous nous marierions. Blessé légèrement en Afrique, il est venu passer sa convalescence près de nous.

» Je l'ai retrouvé tel qu'avant son départ,

DE L OREILLEU, 69

aussi bon, aussi tendre, aussi aimant; seulement, j'ai remarqué en lui une propension croissante à la' jalousie: il s'inquiétait, il s'alarmait presque de me voir aller seule clianter dans les salons, ou sortir seule pour donner mes leçons : aussi fut-il convenu qu'à l'expiration de son temps de service, il demanderait une concession de territoire en Algérie. Certain de l'obtenir , car ses étals de service sont excellents, la petite dot que je me suis amassée servirait à mettre en valeur les terrains concédés. iV'ous irions en Afrique, Albert et moi, mener la vie paisible et retirée des colons.

» Cet avenir m'enchantait, parce qu'il convenait à Albert, et parce que j'ai peu de goût pour le monde... Tels étaient nos projets. Nos espérances devaient bientôt se réaliser , puisque Albert sera libéré du service dans cinq mois; aussi, en le voyant venir hier à l'improvisle, ma première pensée a été qu'ayant obtenu son congé définitif, il m'avait ménagé la surprise de cette heureuse nouvelle... car j'ignorais son retour, et... »

La femme de ménage d'Antonine entre en ce moment d'un air grave et compassé, tenant une lettre à la main :

— Esl-ce que vous avez été indisposée, ma

bonne madame Pigal ? — dit avec bienveillance la jeune artiste à la femme de ménage ; — vous n'êtes pas venue ce matin ?

— Non, mademoiselle, je n'étais pas indisposée, — repond sèchement madame Pigal.

— Je suis venue à sept heures du malin... comme à l'ordinaire... mais je m'en suis retournée aussitôt.

— Pourquoi cela?

— Parce que j'ai rencontré à la porte M. Bachelard... le garçon de boutique du libraire...

— Eh bien... ensuite?...

— Eh bien, mademoiselle... M. Bachelard m'a appris sur votre compte des choses... ah ! mais des choses.. .

— Quelles choses? — demande Antonine. — Achevez... je vous prie.

La jeune artiste, se tournant alors vers Sylvia, lui dit avec un demi-sourire :

— Pardon, mon amie, je désire entendre la révélation si terrible que cette bonne madame Pigal ose à peine articuler...

— Non, mademoiselle!... j'aurai moins de front que vous ! et je ne les répéterai pas, ces vilaines choses-là, — s'écrie la femme de ménage révoltée du sang-froid d'Antonine ; - mais, en apprenaiit ce qui s'est passé... jai couru chez

DE l'oreiller. 71

mon mari lui demander si je pouvais continuer de faire voire ménage.

— Ah! ail! voilà qui prouve une louable déférence pour les volontés de M. Pigal, — dit Anlonine souriant. — El que vous a -t -il répondu ?

— Il m'a défendu de rester un jour de plus ici... et je viens...

— Il suffît, — reprend Antonine ; — je chercherai quelqu'un qui vous remplace.

El la jeune fille ajoute, en priant du regard Sylvia de garder le silence, car celle-ci paraissait outrée de l'impertinence de la femme de ménage :

— Je regrette vos services ; car vous êtes une bonne et digne femme, madame Pigal... Qu'est-ce que cette lettre... <|ue vous tenez là ?,.. Est-elle pour moi?

— Oui, mademoiselle... Le soldat qui vient de me la remettre attend une réponse à la porte, — reprend la femme de ménage donnant la lettre à Antonine.

Celle-ci prend vivement la lettre et pâlit légèrement, tandis que madame Pigal continue ainsi :

Je ne me serais pas chargée d'une pareille commission, si ce soldat... ne m'avait

72 LES SKCUETS

supplice en pleurant de vous reniellre la lettre... car il m'a fait grand'pitié, ce pauvre jeune homme!...

Pendant celte réflexion de madame Pigal, la jeune artiste a lu le billet.

Un radieux espoir illumine ses traits, el elle tend la lettre à Sylvia, en lui disant, sans retenir une larme d'attendrissement :

— Lisez... mon amie... ma sœur... lisez, et partagez mon bonheur.

Sylvia parcourt rapidement la missive, pendant que madame Pigal, honnête, très-honnête d'ailleurs, son scrupule le prouvait, se disait à part soi, contemplant Antonine avec un mépris douloureux :

— Et penser... qu'ainsi que me l'a raconté M. Bachelard, cette malheureuse reçoit des bienfaits... de ce vieux militaire qui vient si souvent la voir... sans parler du jeune qui lui a fait hier au soir une scène de jalousie effroyable, devant tout le monde ! Et elle ne rougit pas devant moi, l'elTrontée ! elle a un vieux et un jeune, et elle a l'air de trouver ça tout simple ! Est-il possible !... On lui aurait pourtant donné le bon Dieu sans confession !... Je me serais jetée au feu pour elle... tant je la croyais bonne et vertueuse !

DE L OREILLER. 7o

— Ah ! cette lettre navrante.., doit l'excuser à vos yeux, — dit à demi-voix Sylvia à Antonine. — 11 faut le recevoir... lui pardonner... Je vous laisse et reviendrai savoir...

— Sylvia, — dit vivement Antonine prenant la jeune femme par la main au moment où e\k se levait, — donnez-moi une preuve de votre aniilié.

— De grand cœur... Laquelle ?

— Restez...

— Quoi!... vous voulez?...

— Que vous assistiez à mon premier entretien avec Albert, après celte pénible soirée, chère Sylvia...

— Mais...

— Je vous en prie, ne me refusez pas... je veux que vous connaissiez Albert... je veux vous convaincre qu'il est aussi digne de mon amour... que je suis digne de votre aniilié.

— Antonine... u'esl-il pas iudiscrrt de ma part... de...?

— Cet entrelien ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà... Je vous ai tout dit... Puis Albert ne doit-il pas aussi vous offrir ses excuses... au sujet du scandale qu'il a causé hier au soir chez vous?...

El Anlonine ajoute avec un charmant sourire.

7i LES SECRETS DE li'OREILIiER.

— Enfin, excusez mon orgueil... je suis fière de montrer à Albert... que j'ai su conquérir une amie telle que vous...

— Soit... je reste, chère Anlonine...

— Priez M. Albert Gérard d'entrer , ma bonne madame Pigal, — dit presque gaiement la jeune artiste; — et vous voudrez bien m'attendre, afin que nous réglions notre compte... si vous persistez toujours , ce que je ne veux pas croire... à me quitter... pour cause d'indignité... bon Dieu ! selon l'ordre impitoyable du rigide M. Pigal !

— El elle ose plaisanter, la malheureuse ! s'écrie en sortant la bonne femme indignée.

Bientôt Albert Gérard entre dans le salon d'Antonine.

Albert Gérard, croyant trouver sa fiancée seule, ne peut cacher sa surprise à l'aspect de Sylvia : il est pâle, déf;iit, et semble profondément abattu.

Le jeune homme, si effrayant la veille dans ses sauvages emportements de jalousie, est presque méconnaissable; ses traits, malgré leur caractère énergique et passionné, expriment alors la mansuétude, la résignation et la souffrance.

Interdit, il s'arrête au seuil de la porte, osant à peine lever les yeux sur les deux amies.

Anlonine se lève, va prendre son fiancé par la main, le conduit; et il la suit macliinalenient jusque devant Sylvia ; puis, d'une voix louchante :

— Albert... il faut d'abord que je vous présente à madame Wolfiang... mon amie... ma meilleure amie... Elle vous pardonne le scandale que vous avez, hier au soir... causé dans son salon... car c'est chez elle que je chantais...

— Ah! madame! balbutie le sous-officier écrasé de confusion, — je suis désespéré... de ce qui s'est passé... Que d'excuses!...

— Ces excuses, Antonine me les a faites, monsieur... et je les ai de grand cœur acceptées... j\e parlons plus de cet événement : il est, je vous l'assure, en ce qui me concerne, tout à fait oublié... Votre lettre nous a profondément émues toutes deux.

Et Sylvia, répondant à un geste ele surprise d'Albert, ajoute :

— Ce billet, Antonine m'a permis de le lire... elle m'a dit combien elle vous aimait, combien vous vous étiez toujours montré digne de son amour... et, lorsque par discrétion... je désirais la laisser seule avec vous: c Non, — m'a-t-elle dit, et je vous rapporte ses paroles, — non, je désire que vous connaissiez Albert... je veuxque

DU l'oreiller. 77

vous sachiez qu'il est aussi digne de moi que je suis digne de lui... Enfin..., a ajouté Anloiiine..., et pourquoi ne le dirais-je pas? — continue Sylvia, — Je suis fière de montrer à mon fiancé que j'ai su conquérir une amie telle que vous, m De cette amitié, Antonine doit, en effet, être fière, monsieur... car ce qui la lui a conquise et méritée, c'est la noble franchise de son caractère, c'est la loyauté, la droiture de son cœur... enfin, c'est sa vertu, monsieur !

Ces derniers mots sa vertu, accentués d'une voix ferme et haute par Sylvia, étaient une allusion trop positive aux soupçons injustes manifestés la veille par le jeune homme à l'égard d'Antonine, pour que celui-ci ne sentît pas la portée de ces paroles, et la nécessité d'y répondre.

Il se recueillit un instant, et, se tournant vers Sylvia :

— Madame, voici toute la vérité... je bénis le hasard qui vous a amenée ici... car vous faire à vous, madame, cet aveu accablant et déshonorant pour moi, me semble moins pénible, je le confesse, que si je devais directement l'adresser à Antonine.

— Allons, courage, monsieur!..., — dit Sylvia d'un ton bienveillant, — ma digne amie

78 LL> r-i,(i;tis

n'entendra de tel aveu que ce qui peut vous être

favorable... le reste sera pour elle non avenu...

— J'avais, madame, obtenu un congé jusqu'à re.xpiration de mon temps de service; j'étais ainsi à peu près libéré. Voulant ménager une surprise à Antonine, je ne lui écris rien de ce congé; j'arrive à Paris, j'accours ici hier au soir...

•» J'allais m'adresser au concierge afin de savoir si Antonine était chez elle, lorsque je rencontre sous la porte cochère un jeune homme qui s'empresse de me dire ((u'i! est de la maison, et offre de me donner les renseignements que je cherche peut-être... Je lui demande simplement si mademoiselle Antonine Jourdan est chez elle...

» A ce nom, il me regarde attentivement, sourit d'un air étrange, me répond que cette demoiselle est absente, ayant été invitée à passer la soirée chez le maître de la maison, et ajoute d'un air mystérieux :

» — Si vous le voulez... je peux vous confier beaucoup de choses très-particulières sur notre belle et jeune locataire, et, entre autres, certaine aventure arrivée ce matin, et qui ne peut manquer de vous intéresser, ne fût-ce que par esprit de corps, car il s'agit d'un militaire...

DE l'orkiller. 79

» Je l'avoue à ma honte, au lieu de tourner le dos à ce bavard... je me sens... je ne sais pourquoi... vaguement inquiet... je cède à une misérable curiosité... j'écoule... et j'apprends... v

Mais, pâlissant encore à ce souvenir et à celui de la terrible scène de la veille, le sous-officier est tellement ému, que sa voix expire sur ses lèvres.

Sylvia, non moins apitoyée qu'Antonine, veut épargner à Albert la douleur d'achever celte cruelle confession, et ajoute:

— Vous apprenez, monsieur, une calomnie infâme; et, sans même réiléchir que linfaniie de ce soupçon renfermait la meilleure preuve de son absurdité, l'impétuosité naturelle de votre caractère vous em])ortc... une jalousie insensée trouble votre esprit, votre raison s'égare... vous devejiez fou... si complètement fou..., qu'après avoir adressé à Antonine le plus sanglant outrage qui puisse être fait à une honnête femme... vous voulez la tuer.

— Ah! malheur à moi! — nuirmure Albert Gérard frissonnant et cachant son visage entre ses mains. — Honte et malheur à moi !...

— Non, — répond Antonine d'une voix miséricordieuse et tendre; — à vous indulgence, pardon et bonheur, mon ami...

80 LES SECKETS

El la jeune arlisle, prenant alors l'une des mains de son fiancé, l'oblige ainsi, par undoux niouvenienl, à déniîisqiier son visiige.

Puis elle ajoute :

— Sylvia l'a dit..., pauvre Albert, hier au soir... vous étiez fou... vous n'aviez plus conscience de vos paroles... de vos actes... Oubliez ce funeste rêve, ainsi que je l'oublie nioia)ênie...

--Ah! coniineiil oublier jamais... qu'à la face de tous... et sans presque vous donner le temps de me répondre... de me convaincre de la fausseté de ces terribles apparences... je vous ai accusée... vous, Antonine... vous... grand Dieu!... d'avoir... été...?

— Franchement, Albert, — reprend la jeune a'rtisle avec une affectueuse dignité, inlerrom» |)anl le sous-oflicier, — est-ce qu'une pareille accusation... lors même que, par impossible, vous l'auriez de sang-froid portée contre moi, pouvait m'alteindre ?... C'est vous, pauvre aveuglé, qu'elle eût avili... Mais, de grâce, laissons là ces suppositions indignes de vous, de moi et de l'amie qui nous écoule... cl, puisque tout est oublié, témoignons-lui notre reconnaissance pour l'intérêt qu'elle nous porte, en la rendant heureuse de noire bonheur... Elle sait nos pro-

DK I/OREILLER. 81

jets. . . rien ne s'oppose plus maintenant à ce qu'ils se rôaiisenl ; vous êtes, grâce à votre congé, libéré du service... Il reste à savoir ce qu'il a viendra (le la concession de terrain en Algérie... L'avezvous obtenue ?

— Pas encore..., — répond Albert; — mais prochainement elle me sera accordée, j'en ai la promesse formelle de mon colonel.

Albert Gérard a prononcé ces mots d'un air embarrasse, en pâlissant davantage; ses traits, malgré les indulgentes et tendres assurances de sa liancée, loin de se rasséréner, révèlent une contrainte, une angoisse croissantes, jusqu'alors inaperçue d'Anlonine.

Sylvia, plus clairvoyante, est saisie d'un doute soudain dont elle est effrayée.

Voulant à tout prix l'éclaircir, elle examine attentivement les traits du sous-oflicier, dont le regard est baissé.

Puis elle reprend en s'efforçant de sourire malgré ses perplexités :

— Clière Antonine, vous allez me reprocher sans doute de brusquer un peu les choses... mais voici mon excuse... Wolfrang et moi, nous sommes des oiseaux voyageurs... Il est possible qu'avant peu nous quittions Paris... mais je tiens tant à être témoin de votre bonheur... que je retar-

derai notre départ jusqu'à l'époque de votre mariage... Quand aura-l-il lieu?...

— CLère Sylvla, — répond gaiement Anlonine, - je suis trop franche pour ne pas répondre... contrairement aux loisdela bienséance, obligatoires pour toute demoiselle bien élevée... que je désirerais que noire mariage eût lieu le plus tôt possible... mais c'est à mon futur seigneur et maître de décider celle question... Donc, qu'il réponde...

La jeune artiste , regardant alors Albert , commence à remarquer le silence pénible, les traits de plus en plus soucieux et assombris de son fiancé.

Aussi reprend-elle, étonnée, mais sans pourtant concevoir encore d'inquiétude :

— Quoi! mon ami, seriez-vous toujours sous l'impression de ces pénibles souvenirs que nous devons oublier... oubli dont je vous donne 1 exemple?...

— Ces souvenirs , — répond Albert avec effort et d'une voix altérée, — ces souvenirs... je les oublierai... Anlonine... après un mot d'explicalion... que je viens vous demander, que je vous supplie, les mains jointes... de m'accorder... au nom de notre bonheur à ve-

DE Ij'oreili.er. 83

Et la physionomie du sous-officier a pris soudain une expression si douloureuse, que les soupçons de Sylvia se confirment ù mesure que s'éveillent ceux d'Anlonine.

Celte demande d'explication, implorée à mains jointes par Albert Gérard au nom de l'avenir de son bonheur et de celui d'Anlonine, la surprit d'abord extrêmement, et ensuite laftligea et lui causa de vives alarmes.

La lettre du sous-officler témoignait seulement, il est vrai, de son profond repentir du scandale de la veille, et il venait d'exprimer de nouveau ses remords à ce sujet.

Antonine, faisant généreusement la part de l'aveugle emportement du caractère de son fiancé, et pensant sincèrement qu'il se trouvait en proie

à un accès de folle et furieuse jalousie, lorsque la veille il lui jetait en présence d'étrangers ce reproche abominable : « Vous vous êtes vendue à un vieillard !« Antonine, autant parniiséricorde et par tendresse que par dignité de soi, avait dédaigné, pardonné, oublié cet outrage; elle ne songeait plus qu'à ces riants projets d'avenir caressés si longtemps, et à l'heure de s'accomplir.

Enfin, Sylvia prononçait ces paroles décisives : « A quand le mariage?... «Antonine, fidèle à sa franchise accoutumée, avouait en souriant que ce mariage, elle le hâtait de tous ses vœux.

Et Albert, d'abord silencieux, contraint et sombre, demandait d'une voix altérée une explication, au lieu de tomber aux genoux d'Antonine, enivré de reconnaissance, de foi et d'amour, et de fixer le terme prochain de leur union.

Ces réflexions, à mesure qu'elles se présentaient à l'esprit de la jeune artiste, lui semblaient de plus en plus inquiétantes. Sa dignité, sa conscience irréprochable lui avaient inspiré une pitié douloureuse envers l'insensé qui l'accusait d'une infamie où le ridicule le disputait à l'odieux pour qui connaissait Antonine. Aussi sa fierté, quelque passionné que fût son amour pour son

DR L OREILLER. fS/

fiancé, ne pouvait, ne devait pas pardonner ou excuser une pareille insulte réitérée de sang-froid.

Mais, bientôt rassurée à ce sujet, croyant Albert incapable d'une telle aberration d'esprit, elle se demandait néanmoins quel pouvait être alors le but de celte explication.

Aussi, se contenant, reprit-elle d'une voix grave et douce :

— Je croyais, mon ami, d'après votre lettre et en suite de notre entretien, toute explication superflue. Il n'en est pas ainsi... je le regrette... et je suis prête à vous répondre en présence de notre amie.

— Moi aussi, répond Albert, je désire vivement que cette explication ail lieu en présence de madame, qui veut bien nous porter tant d'intérêt.

Le sous-ofllcier se recueille alors un inslant, et reprend :

— Je crains, Antonine, que vous ne vous soyez méprise sur le sens de ma lettre, écrite dans l'effervescence de la douleur et du repentir.

— Permettez, monsieur, — dit Sylvia, — le sens de celte lettre ne prêtait à aucune méprise... non plus que vos récents témoignages de regrets au sujet du passé.

— Mes regrets... mes remords... sont sin-

cères, madame, et c'est parce qu'ils sont sincères... navrants, c'est parce que je me reprociierais toujours... quoiqu'elle m'ait pardonné... d'avoir hier, dans l'emportement d'une jalousie aveugle, accusé Antonine d'un acte infâme, sans presque lui donner le temps de justifier les funestes apparences qui pesaient sur elle, que je la conjure, à celte heure... où de sang-froid je puis l'entendre... de me prouver... combien ces apparences étaient trompeuses.

A ces mots, qui ne lui laissent plus aucun doute sur la pensée d'Albert, Antonine tressaille, reste silencieuse et jette un regard où se révèle le douloureux ressentiment de son cœur et de sa fierté blessée.

— Comment! monsieur, — s'écrie Sylvia, — vous n'êtes pas convaincu de l'innocence d'Antonine?

— J'en suis convaincu, madame, si j'en crois mon amour... mon respect pour Antonine... et cependant, malgré moi, un soupçon me reste... et quelques mots d'elle..', quelques mots seulement... peuvent à jamais détruire ce soupçon.

— Mais, monsieur, — reprend Sylvia, — la persistance de ce doute est un outrage pour celle-là qui n'a jamais... entendez-vous bien... jamais démérité de votre estime.

DE L'tKHILLliK. 89

— Ah ! madame, — iMl Albert avec un accent de sincérité irrésistible, — croyez-moi... lorsqne je conjure Antonine de m'acconler cette explication au nom de notre bonheur commun, loin de songer à l'outrager... j'agis en honnête homme... Quelle serait notre vie, grand Dieu! si, unis l'un à l'autre, elle devait être empoisonnée par un doute absurde, indigne, odieux, je l'avoue... mais que je n'aurais peut-être pas le courage de vaincre !... Hélas! je ne serais pas Je seul malheureux ! Antonine souffrirait encore plus que moi de mon injustice à son égard... notre existence deviendrait un enfer; je connais la jalousie, la violence de mon caractère... Ah! je vous le répète, croyez-moi, madame... croyezmoi, Antonine... moins honnête homme, je n'écouterais que la voix égoïste de la passion, je sacrifierais toulà l'accomplissement d'un mariage rêvé par nous depuis notre adolescence, attendu par moi avec la fiévreuse ardeur d'un amour constant... je céderais à sou ivresse, sans souci de l'avenir... mais, plus tard, les soupçons, un moment oubliés, reviendraient malgré moi m'assaillir, et je rendrais ma femme à jamais malheureuse!... Dites, madame... dites... suis-je donc si coupable de conjurer Antonine de détruire dès à présent et à jamais ce germe de mal-

heur...? Et pour cela, que faut-il? Quelques paroles d'elle... ijui uiellront ternie au supplice que j'endure depuis hier.

Le caractère jaloux et violent d'Albert accepté, il parlait et agissait évidemment en honnête homme.

Il aimait ardemment sa fiancée; il dépendait de lui de paraître convaincu de la vanité de ses soupçons, (le la posséder par le mariage, et, sa passion satisfaite, de rendre sa femme victime de ce doute, dabord hypocritement dissimulé.

Soupçon encore plus absurde qu'odieux, on l'a dit; soupçon que devait démentir, en tout et pour tout, le caractère d'Antonine, connu, apprécié el estimé depuis tant d'années par son lîancé ; soupçon dont la seule pensée était une insulte à celle pure et loyale jeune fille.

Soit; mais parce qu'elle est ancienne commn le monde, cette vérité n'en est pas moins flagrante : « La jalousie ne raisonne point ; la jalousie est aveugle. »

Or, les esprits les plus clairvoyants, les plus droits, les plus généreux, sont frappés de cécité, sont atteints de déraison lorsqu'ils subissent l'obsession de cet impitoyable sentiment.

Sylvia est touchée de ce qu'il y avait de sage, de tendrement prévoyant dans Tabnégation d'AI-

DE l'oheiller. 91

bert, qui pouvait, par une feinte conviclion, posséder la femme qu'il adorait, et préférait lui avouer franchement la persistance d'un doute dont il rougissait, la conjurant de le détruire par quelques paroles...

Aussi la jeunefenime, s'adressant à son amie, lui dit en souriant :

— Allons, chère Antonine, soyez compatissante jusqu'à la fin... Ayez pitié de ce dernier et faible accès d'une 'maladie dont queiiiues paroles de vous vont à jamais guérir ce jaloux. En ceci, d'ailleurs, son insistance aura eu cet avantage... qu'elle lui attirera une leçon dont il saura, espérons-le, profiler à l'avenir... Allons, chère sœur, puisqu'il vous faut prouver à monsieur que le bien n'est i)as le mal... que la nuit est habituellement obscure... et que le soleil a coutume de resplendir, résignez-vous... persuadez votre fiancé de l'étonnante réalité de ces phénomènes incroyables... dont, à l'honneur éternel de sa perspicacité, M. de la Palisse avait eu jadis l'intuition... Excusez ce man(|ue de gravité, Antonine; carvraiment, après réflexion, il y a moins à se chagriner qu'à sourire de tout ceci...

Et Sylvia reprend sérieusement en s'adressant au jeune homme :

-- Je reconnuis, d'ailleurs, que, dans votre aherralion regrettable, monsieur, vous faites |)reuve,du moins, de délicatesse et déloyauté...

— Ah î madame... si vous saviez ce que j'endure!... Avoir conscience que ce doute de ma part doit être odieux, insensé, outrageant... Et cependant ne pouvoir échapper à son obsession... Antonine... pardon... pardon... rendez-moi à la raison... à la vérité ! je vous aurai dû deux fois le bonheur de ma vie...

— Je suis prête à répondre à vos t|ueslioi!S, Albert. ..si vous voulez m'enadresser, — dit Antonine d'une voix calme et grave. — Je vous écoute.

— Hier malin..., — articula péniblement le sous-officier, car ces mots semblaient brûler ses lèvres, — vous avez reconduit jusqu'à la porte de votre appartement... un homme...

— C'est vrai... et cet homme... est le meilleur de mes amis...

Puis, Antonine voyant Albert hésiter à continuer ce pénible interrogatoire, elle ajoute, en regardant bien en face et sans l'ombre d'embarras son fiancé :

— Et, de plus... ce vieil ami m'a embrassée... en me disant adieu...

— Vous avez ajouté, Antonine : « A demain, tu me le promets... »

DE l'oreillkr. 93

— Oui... je lui ai dit cela...

Un moment de silence succède à cette réponse.

Albert reste confondu de l'assurance du regard et de la placidité de la physionomie de sa fiancée, en faisant l'aveu qu'il vient d'entendre.

Sylvia elle-même éprouve un léger mouvement de surprise ; car, la veille, au milieu de Fémolion produite par la brusque apparition du sous-officier et par ses emportements, la jeune femme avait à peine entendu (sauf cette abominable accusation : « Vous vous êtes vendue à ce vieillard » ) quelques paroles rapidement échangées entre les deux fiancés; aussi s"étonnait-elle un peu de voir Antonine avouer avec tant de confiance et de sérénité qu'elle tutoyait ce personnage qui l'avait embrassée.

— Antonine, je serais désolé de vous blesser... mais je dois vous parler en toute sincérité...,-reprend le sous-officier, dont la pâleur augmente... — ne pensez-vous pas qu'en apparence, du moins... je dis, en apparence... une pareille familiarité, envers un étranger... est au moins... bien singulière?

~ M. le colonel Germain... c'est son nom, n'est pas un étranger pour moi... il est mon meilleur ami, je vous l'ai dit, Albert...

— Cependant je ne l'ai jamais vu chez votre mèrel...

— Il est vrai...

— Votre amitié pour lui est donc récente?

— Elle date de trois ans bientôt, Albert...

— C'est l'époque de la mort de votre mère, et de mon dernier congé... Pourtant vous ne m'avez jamais, en ce temps-là, parlé du colonel Germain.

— Parce que je ne l'ai connu qu'après votre départ, lorsque vous êtes allé rejoindre votre régiment.

— Me permettez -vous, Antonine, une observation ?

— Sans doute...

— Nous nous écrivions souvent... presque chaque jour... Comment se fait-il (peut-être m'étonné-je à tort : en ce cas, je vous en prie, pardonnez-moi)... comment se fait-il que, dans vos lettres, vous ne m'ayez jamais parlé du colonel Germain ?

— Parce que, lorsque je vous écris, mon ami, j'aime mieux vous parler de vous... que d'aulrui...

— Cette réponse, Antonine, est aussi gracieuse que tendre... cependant...

—Elle est vraie... Interrogez vos souvenirs,

DE LOREILLER. 9u

et, sauf le nom de ma mère, répété presque autant que le vôtre... vous reconnaîtrez que, dans ma correspondance, je ne vous ai jamais parlé d'une personne étrangère...

— Je l'avoue... Pourtant n'était-ce pas, permettez-moi de vous le dire, n'était-ce pas un fait très-exceptionnel que cette liaison d'amitié... si intime... si étroite... si familièrement afifectueuse, que vous en êtes venue à tutoyer... le colonel Germain?... Ne pouviez-vous pas m'apprendre les causes, les circonstances, sans doute trèsexceptionnelles aussi, qui ont amené cette liaison?... Car, enfin, je le demande à madame, — ajoute Albert d'une voix contenue, s'adressant à Sylvia jusqu'alors attentive et silencieuse; — une pareille liaison ne semble-t-elle pas, en apparence du moins, presque... incompréhensible?

— En apparence... soit, — répond Sylvia; — mais vous oubliez, monsieur, que, d'abord, l'àgc du colonel Germain , et ensuite les circonstances particulières qui ont dû amener sa liaison avec notre chère Anlonine, autorisent légitimement une familiarité qui vous semble incompréhensible ?...

-- Vous avez raison, madame, et, je n'en doute pas, lorsque Antonine m'aura instruit de

96 iKS SKCBET9

ces circonslances si particulières... je reconnaîtrai, j'en suis certain, que rien n'est plus naturel que rinliniiiié de ma fiancée avec le colonel Germain... Aussi, je vous le demande en grâce, Aiilonine... dites-moi comment vous l'avez connu... pour quels motifs...

— Mon ami..., — reprend Antonine interrompant le jeune homme, et attachant sur lui son regard loyal, mais profondément attristé, — vous me connaissez dès l'enfance... ai-je jamais menti?

— Oh! jamais...

— Me croyez-vous capable... et pesez bien mes paroles... elles sont graves, — ajoute Antonine d'une voix presque solennelle, — me croyez-vous capable d'un mensonge... même lorsqu'il s'agirait des plus cliers intérêts de ma vie?

— Non... non... je sais quelle est votre franchise, Antonine.

— Eh bien, mon ami... ne m'interrogez pas sur les circonstances qui ont amené mon intimité avec le colonel Germain...

— Pourquoi ne vous interrogerais-je pas... à ce sujet... Antonine? balbutia Albert d'une voix palpitante d'angoisse; — refuseriez-vous, grand Dieu! de me répondre?

DE i'OREILlER. 97

— Oui...

— Qu'enteiids-je; Antonine!...

— Je refuserais, je refuse, je refuserai toujours de vous répondre à ce sujet... Albert... ne l'oubliez jamais...

— Et... la cause de ce refus?...

— Cest que, ne pouvant vous dire la vérité, je serais obligée de mentir...

-— Ah! madame... madame... vous l'entendez !...

Ces paroles sont exclamées par Albert Gérard avec un accent désespéré; des larmes baignent son mâle visage; il tombe accablé sur un fauteuil.

L'innocence d'Antoniue n'est pas mise en doute par Sylvia, parce qu'elle a une foi absolue dans les affirmations de Wolfrang à ce sujet, et parce que tout lui dit que la jeune artiste est sincère...

Néanmoins, sa réponse à son fiancé cause à Sylvia un si pénible élonnement, qu'elle ne peut le dissimuler, non qu'elle soupçonne Antonine d'être coupable, mais il lui semble incompréhensible qu'elle refuse d'expliquer la cause de sa familiarité, de sa liaison avec le colonel Germain.

Antonine, se méprenant à l'expression de la

physionomie de son amie, se dit avec une amertume navrante :

— Elle aussi... doute de moi !

Et, tournant ses yeux éplorés vers l'image maternelle, comme si elle lui eût demandé assistance, courage et consolation, elle murmure :

— 0 ma mère!... ma mère!...

Sylvia, en suite de quelques moments de réflexion, fut obligée de reconnaître avec douleur que l'homme le moins jaloux, le plus confiant, se fût justement inquiété ou alarmé à cette pensée, que sa fiancée tutoyait un étranger, se laissait embrasser par lui, et surtout se refusait opiniâtrement à jamais expliquer la cause de ces familiarités si compromeltanles, quel que fût l'âge de cet étranger.

Aussi , combien s'accroissaient les cruelles appréhensions de Sylvia, en songeant que le

fiancé d'Antonine subissait l'obsession d"une jalousie invincible !

Ce malheureux, en ce moment, la figure cachée par son mouchoir, pleurait comme un enfant...

Les larmes de ce soldat, dun caractère violent et d'une bravoure intrépide, étaient navrantes... Elles prouvaient la sincérité de son amour pour Antonine, et attestaient que cet amour, malgré, ou à cause même de sa jalousie, hélas t trop justifiée en apparence, le rendait digne de la tendresse de sa fiancée... dont il était adoré...

L'effroi de Sylvia augmentait à chaque instant; la persistance d'Antonine dans ses refus d'expliquer son intimité avec le colonel Germain pouvait amener entre les deux fiancés une rupture éternelle, et Antonine avait dit : « Cet amour sera Tunique amour de ma vie. » Sylvia la croyait... et devait la croire...

La jeune artiste semblait non moins désespérée quWlbert Gérard, quoiqu'elle se montrât plus contenue dans sa douleur; car. après le long regard jeté sur le portrait de sa mère, dont elle paraissait invoquer l'assistance en ce moment si grave, elle essuya ses pleurs, se raffermit, redressT le front, et, quoiqu'un sourire poignant coniraclàt ses lèvres, son pâle et doux

DE l'oreiller. 101

visage, son regard, son allilude, révélaient une telle sérénité de conscience, que Sylvia s'écria, s'adressant à Albert :

— Mais regardez-la donc, monsieur, et vous tomberez à ses genoux en lui demandant pardon, comme je le lui demande moi-même d'avoir un instant, non pas douté de son innocence... grand Dieu !... mais...

— Ah! Sylvia... merci... merci! — s'écrie Anlonine avec effusion, en pressant entre ses mains les mains de son amie. — Un moment je me suis crue méconnue de vous, et je souffrais cruellement !

— Non, non, jamais je n'ai douté de vous, mon amie, ma sœur; mais (oui à l'heure, je l'avoue, votre refus de répondre à votre fiancé m'a causé un moment de pénible sur|)rise. Maintenant, tout me dit qu'une raison impérieuse, invincible, vous force à vous taire à ce sujet... et que celte raison ne peut être... ne doit être (lii'honorable...

— Ah! l'instinct généreux de votre cœur ne vous trompe pas, vous!

Au moment où Antonine prononce ces paroles d'un ton déchirant, Albert Gérard, pâle, le visage ruisselant de larmes, témoignant la lutte acharnée de ses soupçons contre son estime pour

102 LBS SECRETS

sa fiancée , se jetle à ses genoux , les mains jointes, balbutie d'une voix suppliante, entrecoupée par les sanglots :

— Anlonine, moi aussi... je crois en vous... j ai confiance en vous, je vous sais incapable de mentir, de me tromper... Votre visage, votre regard, tout me dit que vous êtes innocente... oui, je le jure par la mémoire de votre mère, aussi sacrée pour moi que si elle eût été la mienne... oui, je vous crois innocentée cette heure !

— Soyez béni, mon Dieu! — s'écrie Syivia échangeant avec Antonine un regard ineffable, pendant qu'Albert, sans s'arrêter à lexclamation de la jeune femme, poursuit dune voix pleine dangoisse :

— Oui... je le jure, je vous crois innocente à cette heure... mais, malheur à moi!... cette... impression ne durera pas,., je me connais... mes doutes se renouvelleront plus lard. Je sais, hélas!... l'infernale obsession de ma jalousie.

Et le jeune homme, s'adressant à Syivia :

— Ah ! madame, je ne lui ai jamais dit tout ce que j"ai souffert loin d'elle, en pensant qu'elle allait seule dans un monde brillant, qui l'entourait dhommages , lorsque je pensais qu'elle vivait seule ou qu'elle sortait seule... pour don-

DE l'oreiller. 103

lier ses leçons... J'avais tort de souffrir ainsi... (•'était honteux... c'était stupide... mais c'est horrible, voyez-vous, madame, ce que je souffrais...

Albert Gérard, suffoqué par ses sanglots, s'interrompt un instant, et, se tournant vers sa fiancée :

— Et cependant alors, je ne vous soupçonnais pas, Anlonine; je me révoltais à tort, j'en conviens, contre la nécessité de votre position d'artiste; je l'avoue encore, cette opiniâtre jalousie m'a inspiré ce projet, accepté par vous, d'aller en Algérie vivre de la vie paisible et solitaire du colon... Antonine, je vous le rél)ète... en ce moment, oui, je vous crois innocente... mais demain... mais dans une heure... mes soupçons reviendront plus affreu.x que jamais...

Et le sous-oflicier, interpellant de nouveau Sylvia :

— Vous-même, madame, vous avez éprouvé, vous l'avez dit, un moment de pénible surprise en entendant Antonine refuser de me répondre au sujet de cet homme... qui... la tutoie... qui l'embrasse. .. Misère de Dieu!... cet homme... je le...

Le soldat n'achève pas; il devient livide,

104 LES SE(.RErS

effrayant, et, bondissant pour ainsi dire sur luiniénie, il se redresse dageiiouilic qu'il était, et jelle autour de lui des yeux presque égarés, étincelanis d'une jalousie si féroce, qu'Anlonine, frissonnant d'épouvante, saisit le jeune homme par le bras en balbutiant :

— Mon ami... au nom du ciel!... revenez à vous...

Albert Gérard porte ses mains crispées sur son front baigné d'une sueur froide, garde un moment le silence; puis, d'une voix brisée par la douleur :

— Pardon, Anlonine... pardon, madame, je ne sais plus ce que je disais... j'étais fou de rage,

Albert Gérard garde un instant le silence; puis, s'adressant à sa fiancée d'un ton suppliant, dont la douceur touchante contraste avec ses derniers emportements :

— Antonine, ayez pitié de moi!., soyez indulgente, soyez généreuse... ne me refusez pas cette explication... qui, à l'instant, changerait en joie... en confiance pour le présent et pour l'avenir, les tortures de la jalousie... Antonine, je vous en conjure... au nom de votre mère, qui a béni notre amour, ne me poussez pas au désespoir... faites la part de ce qu'il y a d'indomptable... d'emporté dans mon caractère...

DE l'oreiller. lOS

Anlonine se recueille, et, d'une voix douce mais ferme , annonçant une résolution inflexible :

— Écoulez-moi, mon ami : celle discussion a trop duré, terminons-la... Vous me conjurez de fiiire la pari de ce qu'il y a d'indomptable, d'emporté dans votre caractère... celte part, je lai faite... Vous m'avez accusée... en public... de m'être vendue... à un homme... vous avez voulu me tuer...

— Ah! mon repentir... mes remords...

— Voire repentir... vos remords m'ont loucliée, yVIberl... et, Sylvia vous le dira, même avant d'avoir reçu votre lettre... vous étiez pardonné... Si outrageante que fût votre accusation d'hier au soir, elle ne pouvait m'alteindre... vous ne jouissiez plus de votre raison... el dans votre accès de folie furieuse... vous m'eussiez tuée... que je serais morte en vous excusant... Eli bien, malgré votre accusation odieuse... malgré vos menaces de mort... malgré la ténacité de vos injurieux soupçons... mon cœur est toujours à vous... mes projets sont toujours les mêmes... Vous fixerez à notre mariage le terme qu'il vous plaira... nous irons vivre où vous voudrez el comme vous le voudrez... Ces offres, je vous les fais le front haut, parce que... et

JOG LES SECRETS

songez à la valeur de ce serment dans ma bouclie, mon ami, parce que je vous jure, sur la mémoirede ma mère, que voilà. . . que je n'ai jamais, en quoi que ce soit, démérité de votre estime... et que je suis toujours la loyale et honnête fille que vous aimiez...

— Quoi! et racccnt de cette voix... l'assurance de ce regard... la sainteté de ce serment ne vous convaincraient pas... monsieur!... vous pourriez encore conserver quelque soupçon !,.. — s'écrie Sylvia entraînée par l'irrésistible empire de la sincérité d'Antonine.

Mais celle-ci, d'un geste, la priant de ne point l'interrompre, continue ainsi :

— J'ajouterai ceci, Albert... Oui, pour tout autre que vous... mon refus de m'expliquer sur les causes de mon intimité avec le colonel Germain... serait injustifiable... et pourrait éveiller des doutes... fâcheux pour moi...

— Vous en convenez... mon Dieu... et vous refuseriez de...?

— .l'en conviens... parce que cela est vrai... et je refuse... et, je vous le répèle, je refuserai toujours... vous m'entendez, Albert?... et vous savez la fermeté de mon caractère... je refuserai toujours de m'expliquer à ce sujet...

— Ah !... vous êtes sans pitié !...

DE 1,'ORRTLIjER. 107

— Telle est la falalilé de ma position, mon ami.

— Mon Dieu ! — s'écrie le soldat ; — mais enfin... les causes de votre intimité avec... avec... cet homme... sont honorables... sans doute?

— Parfaitement honorables...

— Alors... au nom du ciel!... Antoniiie... pourquoi vous obstiner à me les cacher ?

— Parce que le devoir me commande de me taire, mon ami.

— Le devoir !... quel devoir?

— Je ne puis vous en dire davantage... Vous savez maintenant, Albert... la vérité... toute la vérité... Votre destinée... la mienne sont entre vos mains ; si vous n'avez pas assez de confiance en moi pour croire à ma parole... à mon serment sacré... si le soupçon... doit à jamais empoisonner votre vie... si, enfin, votre raison ne peut admettre qu'il se présente des circonstances telles qu'une honnête femme, liée par le devoir... ne puisse autrement défendre son honneur qu'en jurant qu'elle est irréprochable, en ce cas, mon ami... que tout soit fini entre nous... vous l'aurez voulu...

Antonine essuie ses pleurs, raflermit sa voix altérée par une émotion croissante, et poursuit ainsi :

i08 LES SECRETS

— Quelle que soil voire décision, Albert, je ne m'en plaindrai pas... je ne vous accuserai pas... parce qu'il faudrait, je le sais, votre caractère jaloux accepté, être d'une trempe dïime peu commune... ou avoir en moi la confiance que je mérite d'inspirer, pour braver des apparences dont je ne me dissimule pas la gravité... Vous réfléchirez ù loisir, Albert... vous me ferez connaître voire résolution... Quelle qu'elle soil, je vous le répète... croyez-le, mon ami... croyez -le bien... elle ne changera en rien mon amour pour vous... Je vous amierai dignement... jusqu'à la fin... et je mourrai fille... Et, ce ne sont pas là... des paroles de roman... je vous l'ai dit, Sylvia.

Et Antonine, brisée, vaincue par l'émolion contre laquelle en vain elle essaye de lutter de nouveau, ne peut contenir ses larmes ; elle appuie en sanglotant son front sur l'épaule de son amie.

Celle-ci la serre entre ses bras, en disant à Albert d'une voix éplorée :

— Ah! monsieur... ne pas la croire... ce serait ne pas l'aimer...

— C'est elle qui ne m'aime pas !... c'est elle qui ne m'aime plus !... — s'écrie le jeune homme exaspéré ; — elle sacrifie notre amour, noire avenir à un entêtement odieux!

DE l'oreiller. 109

— Ce reproche est injuste... Albert, — répond Anlonine d'une voix entrecoupée. — S'il me faut accomplir ce cruel sacrifice... je l'accomplirai, je vous l'ai dit... au nom du devoir!

— Votre devoir est d'être sincère envers moi! — s'écrie le soldat rendu injuste parla douleur et la jalousie. — Votre devoir, c'est de me prouver que votre étrange intimité avec cet homme a des motifs honorables... et, s'ils l'étaient... vous les avoueriez... oui... et, puisque vous vous obstinez' à me les cacher, c'est que vous avez à en rougir...

— Quoi, monsieur ! — reprend Sylvia avec un accent de reproche véhément, — cette malheureuse enfant vous a dit que, liée par le devoir, elle devait se taire ! A ce devoir elle aurait l'admirable courage de sacrifier son amour... le vôtre, et vous osez l'accuser encore !

— Eh ! madame, cela fût-il vrai, il est donc un sentiment qui, chez elle, passe avant son afi'ection pour moi... puisque à ce sentiment, elle est capable de me sacrifier...

— Mais, insensé que vous êtes ! Anlonine est prêle à vous épouser... malgré des doutes injurieux qu'elle vous pardonne...

— Oui, — reprend amèrement le soldai, —

110 LtS StCRLTS l)t LORElLLtR.

si je suis assez... assez lâche... assez ignoble pour fermer les yeux sur son intimité coupable avec ce misérable.

— Albert! ces paroles sont indignes... et je... Puis Antonine , dominant son indignation

douloureuse, ajoute :

— Mais vous recommencez de perdre la raison... vous ne pouvez plus m"offenser...

— Vous offenser! — s'écrie le soldat cédant à la violence de son caractère, jusqu'alors et depuis longtemps si difficilement contenue ; — ah! c'est vous offenser que de qualifier comme il doit Tètre... ce misérable vieillard qui a détruit mon bonheur... mon avenir!... qui vous a corrompue peut-être!... Vous l'aimez donc bien, cet homme... que vous le défendez ainsi?

— Ah ! c'en est trop ! — s'écrie Antonine, Mais, à ce moment, la porte du salon s'ouvre,

et la femme de ménage introduit le colonel Germain.

Madame Pigal, la femme de ménage, en introduisant chez Antonine le colonel Germain, avait dit à part soi, avant de se retirer :

— Voilà le vieux et le jeune ensemble... qu'ils s'arrangent... ça va faire une scène terrible! Ils vont se carnager! se dévorer! Eh bien, tant mieux! ça lui donnera une bonne leçon, à cette vilaine créature que je croyais si honnête!

Ce pensant, madame Pigal referme sur elle la porte du salon.

I 12 LtS SKCRETS

Le colonel Germain, âgé d'environ cinquante ans, n'offrait en rien laspecl d'un vieillard, malgré sa moustache grisonnante, ainsi que sa chevelure abondante et bouclée; sa (aille était svelte, élégante et élevée ; son œil, noir comme ses sourcils prononcés, semblait encore briller du feu de la jeunesse; ses traits, jadis rem-ariiuablement beaux, conservaient la régularité de leurs lignes.

On ne pouvait, en somme, rencontrer une tigure plus noble, plus martiale que la sienne.

Albert Gérard, quoique la femme de ménage neùt pas prononcé le nom du colonel Germain, le reconnut aussitôt en sentant sa jalousie s'exasliérer jusqu'au délire.

A l'entrée de ce personnage, dont l'extérieur différait complètement de celui d'un vieillanl, tel que se l'était jusqu'alors imaginé le soldat, il ne douta plus : le colonel, probablement très-roué, grâce aux nombreuses bonnes fortunes dont il avait dû jouir dans sa jeunesse, grâce à ses avantages naturels, était parvenu à abuser de linexpérience et de la candeur d'Antonine, étant seule, sans appui et livrée presque sans défense à la merci de son séducteur.

De sorte que — alternative horrible — Albert se persuada que, si sa fiancée ne s'était

1)E L'oRlilLLtR. 115

pas vendue, elle avail pu se donner librement à son rival.

Or, l'orgueil humain est si féroce, que le malheureux fou aurait peut-être préféré qu'Antonineeûtcédéà une cupidité infâme, plutôt que de céder aux séductions du colonel Germain.

Cette dernière préférence accordée à un homme sur un autre homme et dégagée de tout intérêt sordide, blessant, déchirant à vif l'amour-propre d'Albert, le mettait hors de lui.

Enfin, il remarqua ([ue sa fiancée, prévoyant sans doute un éclat redoutable, s'était, aussitôt après l'entrée du colonel Germain, élancée vers lui sans cacher les symptômes de la crainte la plus vive, la plus tendre, et, lui serrant la main, fui avait murmuré quelques paroles à l'oreille, en lui désignant du regard son fiancé.

Sylvia, pâle, tremblante, est si bouleversée, qu'elle est obligée de s'appuyer à un meuble, jiresque défaillante d'efl'roi, en pensant à ce qui va se passer entre ces deux hommes...

Albert, livide, les traits contractés par les spasmes de la jalousie, de la haine, de la fureur, s'efforce d'abord de se contenir, obéissant malgré lui au respect que lui impose le grade du colonel Germain, respect presque involontaire, né d'une longue observance de la discipline militaire.

114 LES SKCREIS

ALBERT, d'une voix sourde et sardouiquc.

Mon colonel... vous êtes exact au rendezvous qu'hier matin... lorsque tous l'embrassiez... vous a donné mademoiselle... Je suis vraiment fâché... de venir troubler votre téteà-téte...

ASTONINE, éperdue; bas, au colonel.

Ayez pitié de lui !

LE COLO.VEL GERMAIN, bas, à AntoHinc.

Sois tranquille. [Ilaui, d'une voix calme et grave.) Monsieur Albert Gérard, je vous crois et je vous sais un galant homme...

ALBERT, avec tiH éclat de rire ironique.

En d'autres termes... vous me croyez un sot, mon colonel?

SYLviA, bas, à Antonine.

Du courage... sœur... du courage!...

ANTO.MNE, d'une voix faible.

Je nie sens mourir... j'avais oublié la risite que devait me faire le colonel, ce matin...

DE L OREILLER. llo

LE COLONEL GERMAIN, à Albert.

Quelques mois, monsieur, mettront terme à une méprise que vous serez le premier à déplorer. Mademoiselle Antonine, pour qui j'ai la plus respectueuse, la plus sincère amitié, m'a fait l'honneur de me confier ses projets de mariage avec vous... et je voyais dans ce mariage le plus heureux avenir pour mademoiselle et pour vous... Elle m'a dit tout le bien qu'elle pensait de vous... monsieur... ajoutant que vous étiez et seriez l'unique amour de sa vie...

ALBERT, effrayant.

Sans vous compter, mon colonel... cela va de soi... Et vous avez pensé que je serais plus tard assez benêt... pour épouser votre maîtresse?

ANTONINE, avec xin sanglot.

Mon Dieu! entendre cela... entendre cela!...

SYLVIA, à part.

Le sang-froid de ce malheureux m'épouvante plus encore que ses fureurs d"hier...

Ub LES SECRETS

LE COLONEL GERMAIN, impassible.

Monsieur Albert, nous sommes tous deux soldats... tous deux gens de cœur... et entre soldais... entre gens de cœur... il est un serment auquel on a toujours foi... à moins d'être... ce que, heureusement, nous ne sommes... ni l'un ni l'autre... J'ai cinquante ans, monsieur...

Allons donc, mon colonel... vous avez l'air d'un jeune homme... Demandez plutôt à voire

maîtresse.

ANTONiNE, suppliante, au colonel.

De grâce!... il n'a plus la tète à lui.

LE COLONEL GERMAIN, rassiiraut Anlonine d'un j-er/ard., l'eprend avec une dignité froide.

J'ai cinquante ans... monsieur Albert... et, pendant trente ans de bons services, je n'ai donné à personne... le droit de douter de ma loyauté... Vous me croirez donc... Je vous donne ma parole de soldat... que mademoiselle Antonine Jourdan n'a jamais cessé de vous aimer, qu'elle est aussi digne de votre profond

DE L ORETI.LF.R.

respecl et de votre amour... que lorsque vous l'avez quittée.

Mon colonel... avez-vous, hier, en la quillant, embrassé mademoiselle?

LE COLONEL GERMAIN , It'gèvemcnt embarrassé . Il est vrai, monsieur.

A la bonne lieure!... voilà qui est parler!... c'est franc î pas de mystères !

LE COLONEL GERMAIN

Je n'ai aucune raison de vous caclier cela, monsieur, que lorsque j'ai l'honneur de prendre congé d'elle, mademoiselle veut bien me permettre de l'embrasser...

Excellente habitude, mon colonel!.,, et mademoiselle... a la non moins amoureuse habitude de vous tutoyer ?...

LE COLONEL GERMAIN, rOHgisSUnt.

Monsieur...

Quoi! vous rougissez, mon colonel?,., vous n'osez répondre?... Touchante liniidité chez un... vieux roué!... {Mouvement du colonel; un regard éploré d'Jntonine le contient. ) 3Iais votre maîtresse, moins rouée... ou plus rouée... que vous... je vous laisse le choix, mon colonel... avoue tout simplement qu'elle vous tutoie... Pourriez-vous, s'il vous plaît... m'expliquer le motif de cette honnête familiarité, avec une jeune personne que je devais épou-

svLviA, à part.

Ah! je tremble... la fureur de ce soldat va éclater...

LE COLONEL GERMAIN

Mon âge autorise la familiarité avec laquelle mademoiselle daigne traiter un bon et vieil ami, monsieur... Mais, permettez : je le vois avec regret, vous n'avez pas, par inadvertance sans

DE l'oreilliîr. H9

doute, suffîsamment pesé la valeur de ces mois... que je vous répéterai, monsieur... et cette fois... j'en suis certain... vous mettrez fin à des accusations... que le trouble de votre esprit peut seul excuser. {D'une voix haute et solennelle.) Mademoiselle Antonine n'a, en quoi que ce soit, démérité de votre respect, monsieur... et, de cela... je vous donne de nouveau ma parole de soldat...

ALBERT, livide et l'œil injecté de sang.

El moi, monsieur... je vous donne ma parole de soldat... que vous êtes le dernier des misérables!...

ANTONINE se jette au devant du colonel Germain, qui a bondi à l'insulte d'Albert.

Ne lui répondez pas... il perd la raison... Par pitié-., sortez... sortez...

SYLviA, épouvantée, voyant Albert se précipiter devant ta porte, afin d'en barrer le passage. Il est trop lard !

ANTONJNE , courant éperdue à Albert, adossé à la porte, et effrayant.

Je vous en conjure... revenez à vous,.. Al-

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bert... il vous a dit la vérité... je vous le jure... Laissez-le sortir... au nom du ciel, laissez-le sortir !

Tu trembles... pour la vie de ton amanl... tu as raison de trembler... Je le tuerai !

ANTONiNE, voulant prendre la main d'Albert.

Mon ami... écoulez-moi... je...

ALBERT, la repoussant violemment.

Arrière, infâme !

Anlonine a été si rudement rejetée en arrière, qu'elle serait tombée sur le parquet sans le secours de Sji via.

Celle-ci la reçoit dans ses bras et la soutient au moment où le colonel Germain, incapable de se dominer plus longtemps, s'élance menaçant vers le sous -officier...

3Iais, par un dernier effort de volonté, il s'arrête à deux pas du jeune homme, le toise, garde un instant le silence, puis d'une voix presque calme, s'adressanl à Albert :

— Dans l'état d'exaspération où vous êtes...

DE l'oreiller. 12i

je ne vous laisserai pas seul avec nuuleinoisellc... Sortons... monsieur...

ALBERT

Oh! pas encore!... pas encore!...

m COLONEL GERMAIN.

Regardez-la donc... nialiieureux fou!..,ellese meurt d'épouvante î

Tant mieux !... et, lorsque je vous aurai aussi tué, vous, je serai vengé! Ce sera un duel à mort! {Se tournant versAntonine.) Tu entends, mon honnête et chaste fiancée?... un duel à mort!... bien à mort!...

ANTONiNE, se redressant avec terreur.

Un duel !... entre eux!... mais c'est impossible!... et je... (Les forces lui manquent ; elle retombe dans les bras deSylvia, qui la soutient toujours agenouillée.) Mon Dieu... ayez pitié de moi!...

LE COLONEL GERMAIN, froidement, à Albert. Je ne peux pas me battre avec vous... vous le

J22 LES SKCRETS

savez bien... je suis colonel... vous êtes sousofficier.^

ALBERT

Je ne suis plus militaire... jai mon congé...

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