LE COLONEL
Il n'importe!... je ne me battrai pas avec vous...
ALBERT
Ab! vous refusez?...
LE COLONEL GERMAIN
Oui...
ANTONiNE, soutenue par Sylvia, d'une voix basse et déchirante.
Ils vont s'égorgerî... mon Dieu!... eljen'avais qu'un mot à dire !...
SYLVIA, suppliante.
Dites-ie... empêchez un affreux malheur... dites-le...
DE LOREILLER. 120
ANTONiNE, se lovilant Ic's mains de dc'scsjjoir.
Je ne peux pas le dire... mon Dieu ! je nepeux pas! J'ai fait un serment... le plus terrible des serments !
ALBERT, au colonel, et haletant de fureur.
Vous refusez de vous battre?
LE COLONEL GERMAIN
Je refuse.
ALBERT
Mais, non content... d'être un menteur, un parjure, vous êtes donc aussi un lâche?...
LE COLONEL GERMAIN. Il devient pourpre, puis, d'une pâleur mortelle; il va éclater; mais, voyant Antonine toujours à genoux, muette de terreur, se tourner vers hii en tendant ses mains jointes, il se dompte.
Je ne suis pas un lâche... et je ne me battrai pas avec vous... monsieur...
ALBERT, terrible, et les poings crispes^ C'est votre dernier mot ?
LE COLONEL GERMAIN-
C'est mon dernier mol...
ALBERT
Ecoulez... vous êtes un vieux soldai... j'ai encore mes préjugés militaires... il me répugne, voyez-vous, de lever la main sur un iiomme à cheveux gris... qui a porté luniforme; mais, si vous ne voulez pas vous battre, je vous soufflette!
Le colonel Germain, à ce dernier outrage, perd son sang-froid; il lance au sous-officier un tel regard, sa physionomie est si menaçante, qu'Antonine se traîne sur ses genoux entre les deux adversaires, et, palpitante, s'écrie :
— Albert!... écoutez... vous allez tout sa voir... je...
Mais, soudain, les yeux égarés de la jeune fille rencontrent le portrait de sa mère: elle pousse un cri d'effroi, et, cachant son visage entre ses mains, elle murmure, défaillante :
— Non !... je ne peux pas !... je ne peux pas... Et Antonine, se renversant en arrière, reste
presque mourante, soutenue par Sylvia, qui vient de s'agenouiller près d'elle.
DE l'orktiler. 12?)
LE COLONEL GERMAIN, se plantant face à face devant Albert, et croisa^it ses bras sur sa poitrine.
Oui, je refuse le duel... El niaiiUenanl, jeune lionmie, osez donc lever la main sur moi!., osez donc soullfleler ce visage cicatrisé par la bataille!... [Albert, atterré, recule d'un pas.) Osez donc vous porter contre moi à ce dernier outrage... sachant un duel impossible entre nous» et alors... qui de vous ou de moi, jeune homme, sera le lâche? Répondez!. ..quel sera le lâche?,..
ALBERT , écrasé par ces nobles paroles, garde le silence ; un morne désespoir succède à son farouche emportement.
Monsieur... si j'avais pu conserver le moindre doute... sur le malheur affreux... qui me frappe (sa voix se fcrise), votre calme devant mes insultes, votre inexplicable refus de vous battre avec moi... me prouveraient ce dont je ne suis que trop convaincu : l'on ne fait un pareil sacrifice... qu'à une... femme... dont on est aimé !
LE COLONEL GERMAIN
Mais, insensé que vous êtes... je vous ai juré ma parole de soldai que...
Pas un mol de plus, monsieur; je vous cède la place... {S'adressanl h sa fiancée, qui sanglote convulsivement, le front appuyé sur répaulede Syhia.) Adieu, Anlonine... et pour jamais, adieu !... Vous me faites bien du mal... je vous le pardonne; soyez heureuse!... quant à moi... tout est fini... el ce soir... (Albert n'achève pas ; il s élance vers la porte, et, se retournant vers la jeune fille.) Adieu ! Anlonine, soyez heureuse!...
Le sous-officier disparait au moment oii le colonel Germain court à lui, dans l'espoir de le retenir.
Sylvia, avec le secours du colonel Germain, a aidé Anlonine à se relever, et l'a placée à demi étendue sur un sofa. La jeune fille continue de sangloter, les yeux fermés, sans prononcer une parole, serrant de temps h autre, avec une force convulsive, la main de Sylvia, debout près du sofa, vers lequel est penché le colonel Germain.
Celui-ci contemple Antonine avec une expression d'angoisse et de tendresse inexprimable, et ses larmes, coulant alors, vont se perdre dans son épaisse moustache grise.
d28 LES SECRETS
Le silence prolongt' que gardent son amie et le colonel Germain fait penser à Sylvia qu'après cette scène cruelle ils désirent rester seuls.
Elle se courbe vers la jeune artiste, et, la baisant tristement au front :
— A bienlôl,chère Antonine... je reviendrai dans la journée... Courage, pauvre sœur, courage!... ne vous désespérez pas... vous reverrez Albert... la réflexion el son amour vous le ramèneront.
Puis, répondant à un signe de tête négatif et ù un gémissement douloureux d'Antonine, la jeune femme ajoute :
— Son amour vous le ramènera, vous dis-je... mais il faudrait lui écrire... Si cela vous coûte, dans l'abattement où vous êtes... voulez-vous que, moi, je lui écrive?... Il a paru me témoigner quelque confiance... Wolfrang lui porterait ma lettre... et, pour plusieurs raisons, j'en suis Ijresque certaine, il convaincrait ce malheureux insensé que vous n'avez pas démérité de son amour...
— Chère... chère Sylvia, — répond Antonine d'une voix affaiblie, baisant la main de la jeune femme, — vous êtes un ange de consolation et de bonté.
~ Ah! madame..., excusez-moi de ne pas
DE l'oreiller. 429
vous avoir exprimé jusqu'ici... ma profonde reconnaissance de Pinlérêt que vous portez à mademoiselle..., — dit le colonel Germain d'un accent pénétré; — mais... au milieu du trouble causé par tant de pénibles incidents... je n'ai pu vous adresser la parole... et j'ignore encore, madame, à qui j'ai l'honneur de parler?
— A la meilleure amie d'Antonine, monsieur... bien que notre connaissance ne date que d'hier... Mais que pensez-vous, monsieur, de mon idée, d'écrire à cet infortuné, en lui faisant porter ma lettre par une personne qui, je le répète, saura, peut-être, le persuader de la vérité?
— Cette idée, madame... est excellente... il faudrait l'exécuter tout de suite...
— Chère Anlonine..., — reprend Sylvia, — où demeure Albert?
— Hélas!... j'ignore à quel hôtel il est descendu... et, vous le savez... je n'ai pas eu le temps de le lui demander...
— Ah ! c'est désolant, — reprend Sylvia ; — mais, habituellement, où logeail-il ?
— Dans une maison garnie de la rue Montmartre, hôtel des Étrangers...
— Il est probable qu'il y aura encore logé celte fois-ci, et je vais envoyer à l'instant pren-
^ÔO LES SECRETS
dre le renseignement, — dit Sylvia ; — mais que faire... si noire espoir est trompe ?
— Albert, à son arrivée, a dû faire viser sa feuille de route à rétat-major de la place, — reprend le colonel Germain, — et donner aussi son adresse... J'irai tout à l'heure à l'élatniajor... m'informera ce sujet...
— En ce cas, chère Antonine, je vais me hâter d'écrire ma lettre... ii est presque certain maintenant que, d'une façon ou d'une autre, nous saurons l'adresse de votre Albert... et alors... comptez sur l'effet de ma lettre, et surtout sur l'éloquence persuasive de Wolfrang... Ainsi donc, à bientôt ! je reviendrai vous apprendre le résultat de mes informations... Du courage... mon amie... ma sœur...
El Sylvia s'incline vers la jeune fille, afin de lui donner un dernier baiser.
Antonine, enlaçant alors de ses bras son amie, se penche vers elle, et lui dit tout bas, d'une voix navrante :
— Malgré les apparences... vous, du moins... vous me croyez innocente... n'est-ce pas ?
— Est-ce que sans cela... j'écrirais à voire Albert? — répond aussi tout bas Sylvia en serrant tendrement la main d'Antonine.
Et, se relevant en s'adressani au colonel Ger-
BE l'oreiller. 151
main , qui s'incline respeclueiisemenl devant elle:
— Adieu, monsieur... je vous laisse avec notre pauvre amie... veillez bien sur elle... et croyez qu'elle trouvera toujours en moi l'afTection de la meilleure, de la plus dévouée des sœurs...
A peine Sylvia a-l-elle fermé la porte du salon, que le colonel Germain se jette à genoux devant le sofa où est à demi étendue Antonine, et la serre passionnément entre ses bras, en murmurant d'une voix étouffée par les pleurs ;
— Mon enfant !... ma pauvre enfant !
— Ah! mon père... je suis bien malheureuse... je ne le reverrai jamais, Albert!... Mais j'aurai accompli mon devoir... jusqu'à la lin... je n'aurai pas déshonoré la mémoire de ma mère ! j'aurai tenu le serment qu'elle a exigé de moi à son heure dernière... lorsque, me révélant l'unique faute de sa vie... faute tant pleurée, si dignement expiée par elle... ma mère m'a dit en m'apprenant le secret de ma naissance : « Jure-moi de ne confier à personne ce triste secret... pas même à Albert, ton fiancé. » J'ai juré... j'ai tenu ma parole... le sacrifice est consommé.
Pendant que se passaient les événements précédents aux divers étages de la Maison du bon Dieu, avait sonné Theure du rendez-vous accordé par Francine Lambert à M. de Luxeuil.
La jeune femme, après le départ du libraire pour le château de Slains, où il devait être retenu jusqu'à la nuit par la vente d'un grand nombre de livres précieux, la jeune femme, cruellement agitée par une lutte violente entre son coupable amour et ses devoirs, entre sa recon-
134 LES SECRKTS
naissance pour la généreuse bonté de son mari, — bonté dont le lecteur ne soupçonne pas encore retendue, — et le fatal attrait qu'elle ressentait pour le jeune beau, était restée indécise entre le bien et le mal...
Tantôt elle songeait que l'absence prolongée de son mari et le prétexte imaginé par elle d'aller examiner les livres renfermés dans le grenier, lui offraient l'occasion — unique peutêtre — d'aller sans danger au rendez -vous dont elle était convenue la veille avec M. de Luxeuil.
Tantôt elle reculait devant cette résolution, sentant que ce premier pas pouvait la conduire à sa perte, au déshonneur, à une vie misérable et pis encore peut-être... car l'admirable conduite du libraire envers elle devait le rendre inexorable , s'il découvrait linlidélilé de sa femme... Il la chasserait de sa maison, et, désormais en proie à la détresse, Francine devrait choisir entre les plus dures privations et les infâmes ressources qu'une femme réduite aux expédients peut trouver dans sa jeunesse et dans sa beauté...
A cette pensée, Francine tremblait d'épouvante; car, malgré son intelligence bornée, malgré la faiblesse de son sens moral... il restait
DE l'oreiller. 135
cil elle un certain fonds de délicatesse et d honnêteté.
Ainsi, lorsque celle redoutable éventualité se présentait à son esprit.., et elle s'y présentait souvent :
— Si mon mari me chasse de chez lui... de quoi vivrai-je ?
Il ne vint pas une fois à l'esprit de Francine de se dire : « M. de Luxeuil est riche, il est la première cause de ma perte... J'aurai recours à lui... »
Non, à ce misérable et sot amour, madame Lambert se sacrifiait aveuglément, sans arrièrepensée, sans calcul, avec cette abnégation coupable sans doute, mais empreinte de ce dévouement aveugle dont la femme seule est capable, et dont l'homme — sauf de rares exceptions confirmant la règle — est complètement incal)able dans son brutal égoïsme.
Celte affirmation n'est point exagérée.
Par exemple, que risque, au pis aller, M. de Luxeuil en rendant Francine infidèle à ses devoirs?
Dans le cas où celte infidélité est découverte, trois alternatives se présentent :
M. de Luxeuil, surpris en flagrant délit, peut tuer M. Lambert, ou être tué par lui en duel, ou
dî>6 LES SECRETS
cité par lui en justice comme adultère, et condamné à un maximum d'une ou de deux années de prison.
Graves sans doute sont ces conséquences; mais leur action, toute matérielle, nullement déshonorante aux yeux du monde, est, d'ailleurs, soumise à des chances aléatoires.
Surpris en flagrant délit, M. de Luxeuil peut n'être pas tué par M. Lambert, et, provoqué en duel par le mari outragé, lamanl peut avoir l'avantage dans le combat. — Quant au procès en adultère, suivi dune ou deux années de détention... la peine est légère.
Mais quel est le sort, non point aléatoire, mais CERTAIN, de madame Lambert, son infidélité découverte?
Son mari, cédant à une admirable mansuétude, lui pardonnera-t-il la faute qu'elle avait commise?
La grandeur écrasante de ce pardon rendra plus affreux encore le remords delà jeune femme égarée, mais non foncièrement pervertie. Condamnée à vivre désormais en présence de l'honnête homme ulcéré qui a répondu à Toutrage, à la noire ingratitude de l'épouse criminelle... par l'indulgence ou la pitié, la vie de cette infortunée ne sera-t-elle pas pour toujours empoisonnée?
OE L'oUKILIiFR. 1^7
Mais si, obéissant à une indignalion légitime... et que le passé (encore ignoré du lecteur, nous le répétons) doit rendre impitoyable, M. Lambert envoie Fran'cîne sur le banc des adultères?
Que de hontes... que de souiïranccs... pour elle... ainsi exposée au pilori du tribunal, aux regards de tous !...
Puis, son temps de prison expiré... prison partagée avec des femmes perdues... c'est la misère et les hideuses tentations de la misère... lorsqu'on est belle et jeune t
El, si M. Lambert est tué en duel par M. de Luxeuil... ou si celui-ci est' tué entre ses bras l)ar M. Lambert, quels sanglants et épouvantables remords pour Francine !
Et, si M. Lambert, par pudeur pour son nom, se borne à chasser de sa maison la femme coupable... que devient-elle, si, dénuée de ressources, elle en cherche et en trouve d'infamantes!
Hélas ! à mesure que viendra l'âge et que s'en ira la beauté, la misérable créature descendra, degré à degré, l'échelle du vice jusqu'à ces fangeux bas-fonds où il n'a même plus de nom dans la langue des honnêtes gens !
Et, maintenant, comparez les risques courus par M. de Luxeuil et par Francine, par la découverte de leur liaison adultère.
Lequel des deux risque davanlage, et, conséquemnient, fait montre de plus d'abnégation en affrontant des périls disproportionnés?
M. de Luxeuil risque sa vie... et il a des chances égales pour qu'elle soit sauvée.
Francine est fatalement, infailliblement vouée pourle reste de ses jours à la douleur, au remords, à la misère, ou à une ignominie pire que la misère, existence auprès de laquelle la mort est un bienfait.
Et cet exemple peut et doit s'appliquer à toutes les liaisons de ce genre.
De la part de l'homme, risque purement matériel.
De la part de la femme, sacrifice immense et généralement insensé, si l'on songe aux objets de ce sacrifice, qui n'en demeure pas moins immense.
Ah ! si les liommes couraient relativement les mêmes périls que leur victime, si leur existence entière pouvait être brisée, diffamée, déshonorée, leur avenir perdu par suite d'une liaison adultère ; ah î s'ils risquaient seulement d'être atteints dans leur fortune, combien chastes ils deviendraient soudain ! que de Josephs l'on verrait laisser, en rougissant, leur manteau entre les mains de belles Putipliars, trop insou-
DE l'oreiller. iS9
cieuses de leurs propres risques, pour songer ù ceux que courent les objets de leur flamme!
Donc, Francine Lambert luttait de son mieux contre son amoureux penciiant, lutte de plus en plus pénible à mesure que s'était approcbée l'heure de son rendez-vous avec M. de Luxeuil... rendez-vous si favorisé par l'absence prolongée du libraire.
Le garçon de magasin Bachelard, ce bavard, ce curieux, cet observateur redoutable, qui remarquait que la femme de son patron avait, ce jour-là, coiffé un frais bonnet, revêtu sa robe la plus élégante et chaussé des bottines neuves, Bachelard, eu apparence occupé à ranger des livres dans la boutique, épiait sournoisement sa bourgeoise, non plus seulement curieux à outrance, mais plein de rancune contre Francine ; car, afin de motiver d'un prétexte sa visite au grenier après le départ de son mari, elle avait accusé la négligence du commis.
Soudain, et peu de minutes avant que deux heures eussent sonné, Bachelard aperçoit M. de Luxeuil à pied, et passant lentement devant la boutique, où il jette un regard prolongé en toussant légèrement...
Francine tressaille, lève la tête, ses yeux rencontrent ceux du jeune beau...
no LES SKCRETS
Elle (levienl pourpre... Il passe el s'éloigne dans la direction de la porte cochère delà maison.
— Ils ont échangé un regard d'intelligence! ils senlendent !... j'en étais sûr... Le muscadin rentre chez lui... attention !... je gage qu'il va y avoir du nouveau, — se dit Bachelard. — Ali ! mon aimable patronne, afin de pouvoir monter au grenier pour tes manigances, tu m'as accusé de laisser manger les livres par les rais!... Bien ! bien ! tu me payeras cela... ton compte est bon, à toi, avec ton frais bonnet, ta robe vert-pomme et tes bottines neuves...
Pendant ces réflexions du commis, qui ne cesse de l'épier, madame Lambert, pâle, le sein palpitant, l'œil fixé sur la clef du grenier placée devant elle, sent que le moment suprême est arrivé...
Le jeune beau l'attend chez lui selon la promesse que, la veille, il lui a arrachée...
A ce moment, le valet de chambre de M. de Luxeuil entre dans le magasin, et. s'adressant à la femme du libraire :
— .AFadame, avez-vous, s'il vous plaît, les œuvres de Walter Scott?
— Non, monsieur, répond Francine s'efforçant d'afl'ermir son accent; car il était convenu, entre elle et M. de Luxeuil, que celui-ci éloignerait son
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(loiueslique el renverrait, i-ii passaiil, demaiider les œuvres de Waller Scoll.
— Pardon, madame, — dit le domestique en sortant, suivi des yeux par Bachelard, qui, du seuil de la boutique, le voyant dépasser la porte de la maison, se dit :
— Bon ! le mirliflore envoie son domestique en course... alin d'être seul chez lui. Est-ce que la bourgeoise s'arrêterait au second étage, au lieu d'aller attendre son galant au grenier?... C'est ça qui serait du chenu ! Malheureux patron ! infortuné père Lambert ! tu me fais de la peine... Mais tu seras vengé... et moi aussi... car toute la maison saura que la bourgeoise n'a mis ses bottines neuves que pour trotter menu chez ce muscadin...
— Bachelard, — dit soudain Francine en se levant du comptoir, el d'une main tremblante prenant la clef du grenier, — gardez le magasin... je monte en haut, visiter les caisses de livres.
Madame Lambert a prononcé ces mots d'une voix très- calme.
Ellesedirigeversl'arrière-boulique, où aboutit un escalier de dégagement, conduisant au palier de l'entre-sol habité par les deux époux ; de là. on peut monter aux étages supérieurs.
— Madame, — rtil Bachelard à Francine au niomciU où elle entre dans l'arrièrc-boulique, — est-ce que vous resterez longtemps... làhaul?
— Je n'en sais rien... cela dépendra du temps que je mettrai à visiter les livres..., — répond madame Lambert en refermant derrière elle la porte de l'arrière-boutique.
— Ça y est! — s'écrie Bachelard demeuré seul. — Infortuné père Lambert! scélérate de • femme! Oh ! maintenant, je te tiens, ma bourgeoise! Ah ! je laisse les rats manger les livres ! mais tu es fièrement bonne enfant, si tu crois (juc je vas rester ici, à faire le pied de grue.
Bachelard, ce disant, agite par deux fois le cordon de la sonnette qui communique du magasin à Tappartement de l'entre-sol.
— Je veux me donner le régal de te voir sortir tout à l'heure de chez ton galant, ma bourgeoise, — ajoute Bachelard ; — je le foudroierai de mon regard... et tu ne pourras pas nier la chose, lorsque je la raconterai à mon infortuné patron...
Juliette, la servante, se croyant mandée par sa maîtresse, est descendue de l'entre-sol à l'appel de la sonnette, et elle entre dans le magasin par la porte de l'arrière-boutique, en disant :
DE li'oRlilIiLER. 143
— Madame a sonné?
Mais la servante, apercevant le commis seul :
— Tiens, madame n'est pas là?... Qui donc a sonné?
— C'est moi, Juliette...
— Comment! vous me sonnez !...et pourquoi faire?...
— Pour vous prier, ma lille, de garder la boutique, — répond Bachelard se dirigeant vers l'arrière-magasin; — j'ai affaire là-haut.
— Comment!... garder la boutique? Ah çà ! est-ce ^que vous êtes fou!... Et mon diner qui est sur le feu?...
— Votre dîner mijotera, ma fille, calmezvous... et mijotez vous-même en ni'attendant, — répond Bachelard.
Et il sort par la pièce du fond, malgré les cris réitérés de Juliette :
— Bachelard! Bachelard! maudit homme!...
Je ne peux pourtant pas laisser la boutique toute
Et bientôt, avisant un cabriolet qui s'arrête à la porte, la servante dit avec surprise :
— Tiens, voilà déjà monsieur de retour!... il ne devait rentrer que ce soir...
Bachelard, trouvant à la porte de l'appartc- UHîiit de l'eiitre-sol la clef laissée par Juliette, entre dans ranlichambre, où il se poste aux aguets, tenant la porte entre-bûillée.
L'ampleur et la disposition de la cage de l'escalier permettent au commis, de l'endroit où il s'est placé, d'apercevoir, au second étage, la porte de l'appartement de M. de Luxeuil,
— Restons là en observation, — se dit Bachelard, — et, lorsque je verrai la bourgeoise sortir de chez son galant, alin de descendre eu
146 LKS SKCRETS
catimini, je grimperai vile à sa rencontre afin de la croiser sur l'escalier; alors, la transperçant de mes regards, je lui dirai d"un air finaud :
» — Tiens... tiens... tiens, madame... vous sortez de chez ce beau jeune homme ; et moi qui vous croyais montée au grenier, avec votre robe vert-pomme et vos bottines neuves, à seule fin de visiter les livres que je laisse dévorer... par les rats!...
» Et alors, la transperraiit de plus en plus de mes regards, je... »
Mais Bachelard, pétrifié de surprise, s'interrompt et s'écrie :
— Dieu de Dieu!... le patron!... quelle chance!
Et, à travers la porte entre-bàillée, il aperçoit M. Lambert, qui, sans s'arrêter à l'enlre-sol, gravit les marches qui conduisent aux étages supérieurs, comptant surprendre sa femme occupée à visiter les livres renfermés dans le grenier.
— Le patron ! — répèle Bachelard suivant d'un regard stupéfait le libraire; — il va découvrir le pot aux roses... Fameux! fameux! ça va chauffer! Ne voyant pas la bourgeoise au comptoir, mon infortuné i)alron aura demandé à Juliette, qui garde la boutique, où est ma-
DE l'orkiller. 117
(lame... Juliette aura répondu qu'elle n'en savait rien, et, supposant sa scélérate de femme au grenier, il monte; il ne l'y trouvera pas... Sa première pensée sera de redescendre, croyant sa femme ici. Alors, je dis avec ménagement à mon malheureux bourgeois, et de peur de lui porter un coup trop brusque :
>j — Monsieur, vous ne savez pas?... madame est chez le muscadin du second étage... » Et Bachelard ajoute :
— Ça l'apprendra, ma bourgeoise, à m"accuser de négligence!... Quel scandale dans la maison du bon Dieu! Hier, la découverte d'un forçat libéré sous la peau de ce vieil ours de Dubousquet. Et d'un ! Ce militaire, fiancé de la chanteuse, qui veut la poignarder... à cause (ju'elle a un vieux i)Our bienfaiteur... Et de deux! Enfin, aujourd'hui, madame Lambert qui s'en va voisiner chez le niirliflore, et qui va être surprise par son mari... Et de trois ! Quels cancans dans le quartier !... quels cancans!
Ee commis se livre à ces réflexions, lorsque M. Lambert redescend lentement des étages supérieurs.
Il est Irès-pàle, et, de temps à autre, il s'arrête afin d'essuyer la sueur froide dont son visage est baigné.
148 LES StCUETS
Arrivé sur le palier du second étage, où s'ouvre la perle de l'appartement de M. de Luxeuil, le libraire s'arrête de nouveau.
— Ah! mon Dieu!... le patron a tout deviné... Il est pâle comme un mort... Il va entrer chez le muscadin! —s'écrie Bachelard toujours* aux aguets; — je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!... C'est drôle... je n'aurais jamais cru que ça me ferait cet effet-là... Mais non, — ajoute le commis suivant toujours des yeux .M. Lambert, — mais non, le patron n'entre pas chez le mirliflore... il ne se doute donc pas que la bourgeoise est là qui voisine chez le beau jeune homme? Alors pourquoi est-il si pâle, mon malheureux patron?... C'est sans doute de surprise de ifavoir pas trouvé sa femme au grenier... Si c'est ça, il a seulement des doutes... Mais le voilà... Eu avant ! c'est le moment de me venger de la bourgeoise.
Bachelard, feignant alors de sortir de l'appartement de son patron, se trouve face à face sur le palier de l'entre-sol avec M. Lambert et lui dit :
— Monsieur va dans l'appartement?
Et, s'effaçant afin de laisser passer le libraire, qui ne lui répond pas, le commis ajoute, simulant la surprise :
DE l'oreiii.kr. iA9
— Ah ! monsieur, comme vous êtes pale ! Esl-ce que vous avez élé indisposé ?
— Oui, j'ai élé pris en roule d'un lel malaise... que j'ai élé obligé de revenir, — répond M. Lambert se dirigeant vers la porte du salon qui communique à la chambre à coucher de sa femme, tandis que Bachelard le suit en disant d'une voix hàlée:
— ]\fonsieur croyait trouver madame au grenier. Elle va monté, en effet, il y a dix minutes ; mais, fatiguée, probablement, elle s'est arrêtée pour se reposer... chez M. de Lnxenil, notre voisin du second étage... oii je l'ai vue entrer.
Au moment où il articule ces paroles mensongères, — car, s'il a tout lieu de croire que Francine est chez M. de Luxeuil, Bachelard na pas vu de ses yeux le fait, — il ne peut, en suite de cette foudroyante révélation , apercevoir la figure de son patron ; celui-ci semble même n'avoir pas entendu son commis, devant lequel il marche, traversant ainsi le salon qui précède la chambre à coucher, où il entre, et dniit il referme aussitôt la porte derrière lui.
Quelle est la stupeur de Badidind. loi-iine, h peine la porte de la chambre ;i ((iuiImm i-i-dle fermée, il entend M. Lambert siniicr ;iv.'c l'nccent d'une vive surprise :
150 LES SECRETS DE l'oRETLLER.
— Comment! ma chère amie, vous êtes chez vous !.,. Et cette Juliette qui m'assurait que vous n'y étiez pas, et que vous veniez sans doute de monter au grenier... où je suis allé vous chercher... En vérité, c'est insupportable! — ajoute M. Lambert élevant la voix ; — je reviens ici... gravement indisposé... j'ai besoin de vos soins... et je suis obligé, souffrant comme je le suis, de monter et de descendre quatre étages!...
Et, répliquant à une réponse que le commis, de plus en plus stupéfait, ne peut entendre, M. Lambert ajoute d'un ton impatient et irrité :
— Vous ne m'attendiez pas sitôt, ditesvous?... Qu'est-ce que cela me fait, à moi?... Il n'est pas moins vrai que je rentre chez moi ayant besoin de vous, et qu'il me faut, je vous le répèle, monter cl descendre quatre étages avant de vous trouver céans ; c'est fort désagréable !
XIÏ
Baclielard, confondu, abasourdi de slupeur, el, de plus, crevant de dépit, car sa vengeance avortait, prêtait toujours l'oreille du côté de la chambre à coucher, où il entendait M. Lambert parler d'un ton si rude à sa femme.
— Sot que je suis? — se disait le commis, — je me trompais !... La bourgeoise, au lieu de monter chez le muscadin, étajt entrée ici, pendant le temps que je suis resté dans le magasin, attendant que Juliette fût descendue. Je suis volé !... moi qui croyais me venger!
iM LES SECRETS
— Eh ! madame, — poursuivait le libraire, d'un accent de plus en plus irrité, — j'aurais moins regretté la fatigue de gravir ces quatre (Hages... souffrant comme je le suis... si, du moins, je vous avais trouvée au grenier, occupée à visiter mes livres... selon votre promesse... Mais, non... vous êtes ici occupée à vous pomponner... comme si vous n"aviez au monde autre chose à faire que de perdre votre temps à votre toilette !
— C'est ça ! j'y suis ! la scélérate était entrée chez elle afin de se bichonner encore avant de monter chez le muscadin, — se disait Bachelard ; — mon imbécile de patron est revenu un quart d'heure trop tôt!... Enfin, il bourre la bourgeoise,., c'est toujours ça de gagné... Mais quelle bourrade je recevrai , moi qui lui ai affirmé avoir vu sa femme entrer chez le muscadin !... Quel bonheur si le patron ne m'a pas enlendu, comme il en avait l'air!... car il n'a pas seulement tourné la tête de mon côté... lorsque je lui ai révélé la chose... et je m'attendais à le voir s'épater de surprise et de fureur. Après tout, il est parfois distrait, el peutêtre n'a-t-il pas fait attention à mes paroles si terribles; car il serait capable de me mettre à la porte.
DE l'oRKILLEU. IoÔ
— Jlais parlez donc plus liaiil, madame! Pleurer n'est pas répondre..., — reprenait M. Lambert, dans la chambre à coucher; — je n'entends pas un mol de ce que vous me dites. — Vous êtes inquiète de ma santé?... C'est en vérité fort heureux!...
Et, un instant après, il ajoute :
— Certainement qu'il faut envoyer chercher le médecin... car j'ai une fièvre violente.
Après un nouveau silence, M. Lambert continue, en se rapprochant de la porte, derrière laquelle le commisse tient toujours aux écoules :
— Allons, pleurez... pleurez encore, puisque cela vous plaît... mais je préférerais de beaucoup que vous me fissiez de la tisane ; je vais descendre au magasin, dire à Bachelard d'aller à l'instant chercher le médecin.
Le libraire, à ce moment, ouvre brusquement la porte, et le commis, craignant d'être surpris au.\ aguets, n'a que le temps de faire un saut en arrière et de se rapprocher de l'une des fenêtres du salon, à travers laquelle il feint de regarder dans la rue.
— Dieu merci! le misérable écoutait... j'en étais presque certain..., — se dit M. Lambert.
Et, renfermant la porte de la chambre à coucher, il simule l'étonnemenl de voir Bachelard T. y, U