‹ Les secrets de l'oreillerChapitre 13 sur 13 · S4 LES SECRETS · texte numérisé non relu

S4 LES SECRETS

dans le salon, et s'écrie d'une voix courroucée :

— Comnienl! vous étiez là?

— Oui, monsieur, je...

— Que faites-vous ici ? Pourquoi n'étes-vous pas au magasin?

— Monsieur, c'est que...

— Vous écoutiez encore aux portes, drôle que vous êtes !

— i\on, monsieur, je...

— Paix ! courez à l'instant chez le docteur Simon... le prier de venir tout de suite... El, s'il n"est pas chez lui, vous l'attendrez...

— Oui, monsieur, j'y vais.

— Mais prenez garde de paresser en route, selon votre coutume.

— Ah! monsieur...

— Sortez, et allez vile... je vais voir par la fenêtre de quel pas vous marchez.

— Je suis sauvé! il n'a pas fait attention à mes paroles sur la bourgeoise, — se dit Bachelard en sorlant, tandis que le libraire, ouvrant la croisée de l'entre-sol et s'accoudantàla barre d'appui, voit bientôt sortir Bachelard, qui, se sachant surveillé par son patron, s'éloigne à grands pas.

M. Lambert le suit pendant longtemps des yeux : puis, refermant la fenéire :

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— Enfin... le voilà hors de la maison... Il lui faut au moins une heure pour aller chez le docteur et revenir.

Puis le libraire, dont la jiàleur augmente, semble faire sur lui-même un violent effort et se dit :

— Et maintenant, allons chercher ma femme ; car, je ne puis plus en douter... elle est...

iM. Lambert n'achève pas ; ses traits se contractent d'une manière effrayante ; il sort de l'appartement et monte l'escalier avec une hâte convulsive.

Il s'arrête à la porte do 31. de Luxeuil; il sonne violemment et à tout rompre sans discontinuer.

Au bout tle (juehiues instants de cette sonnerie précipitée, incessante, M. de Luxeuii entr'ouvre sa porte, et, à l'aspect inattendu de 31. Lambert, le jeune beau, malgré son audace, malgré sa rouerie, perd la tète, reste immobile et béant.

Le libraire, profilant de la stupeur iuorte oùsa présence a d'aijord jeté M. de Luxeuil, le pousse rudement, s'élance, traverse rantichambre, la salle à manger, et s'arrête dans le salon à la vue de Francine, debout, effarée, essuyant son visage baigné de la'rmes.

Mais, à l'aspect de son mari, elle jette un cri d'effroi, et reste foudroyée, incapable d'articuler un mot, de faire un mouvement.

M. de Luxeuil, revenu de sa stupeur, accourt dans le salon, et, s'adressanl au libraire

iS8 liES SECRETS

avec Pacceiit irune irrésistible sincérité,. — cette fois, il lie mentait pas, — lui dit :

— Monsieur, je vous le jure sur l'iionneur... si accablante que soit pour madame sa présence chez moi... vous ne pouvez lui reprocher qu'une grave imprudence... que je déplore d'avoir provoquée... Je vous supplie de me la pardonner, ainsi qu'à madame; car, je vous le répète, et sur l'honneur, elle n'a d'autre tort que...

— Pas un mot de plus, monsieur , — répond M. Lambert. — Vous dites... ce que vous devez dire en pareille circonstance.

— Mais, monsieur... encore une fois.

— Assez... monsieur de Luxeuil... assez! Le libraire, après ces mots adressés au jeune

beau, dit à sa femme d'un ton glacial :

— Veuillez, madame, prendre la peine de vous asseoir... et... causons... tous les trois.

Francine s'assoit machinalement, fascinée par le regard de son mari.

Elle est sous le coup d'une telle épouvante, qu'elle n'a presque plus conscience d'ellemême, en cela que, bien qu'elle voie et qu'elle entende, il lui semble assister à une scène à laquelle elle est étrangère.

— Monsieur, — reprend M. Lambert en

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s'asseyant à son tour, et après un moment de silence, vous avez perdu madame...

— Je vous le jure de nouveau sur l'honneur, monsieur... vous n'avez à reprocher à madame que Textrème imprudence de la visite qu'elle m'a faite, à ma pressante sollicilalion...

— Monsieur... vous sentez bien que je ne me paye point de pareilles raisons... Je trouve ma femme enfermée chez vous... et seule avec vous... ma conviction est formée... Donc, monsieur, vous avez perdu madame...

— Je vous adjure, madame... remettezvous, dit vivement le jeune beau. — Un mot, un seul mot de vous, convaincra monsieur Lambert de son erreur...

Et 31. de Luxeuil, se rapprochant de Francine anéantie, presque hébétée par la terreur :

— Madame... de grâce... ne m'enlendezvous pas ?

— Si... je vous entends... je vous vois..., — répond la jeune femme dans un étal presque léthargique; mais je... ne sais pas... je ne sais pas...

Le libraire, impassible et toujours assis, «'adressant à M. de Luxeuil :

— Les dénégations de madame n'auraient à mes yeux aucune espèce de valeur, monsieur...

veuillez donc les lui épargner... il est constant pour moi que vous Tavez perdue... Je viens vous demander... ce qu'à présent vous comptez faire de ma femme?

— Quoi?... comment? — balbutie M. de Luxeuil abasourdi. — Plaît-il, monsieur?

— Je vous demande ce qu'à présent vous comptez faire de madame?

— Mais, monsieur, je... ne comprends pas... mais... pas du tout... ce que vous... voulez dire...

— Rien de plus simple cependant, — répond le libraire sans se départir de son calme glacial. — Ma femme ne remettra pas les pieds cbez moi... Ma maison est à jamais fermée à une épouse coupable !

— Encore une fois, monsieur, je vous jure que...

— Mais, malgré la conduite inexcusable de madame, et ma ferme résolution de ne jamais la revoir, — poursuit M. Lambert sans s'arrêter aux paroles de son interlocuteur, — madame m'inspire encore quelque pitié... Elle a vingtcinq ans à peine ; elle ne possède pas un sou de fortune, puisque je lai épousée sans dot, et vous concevez, monsieur... qu'après ce qui vient de se passer, madame ne peut et ne doit pas aften-

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(Ire une obole de moi... Elle est à peu près incapaliie de gagner sa vie... d'oùil suit, monsieur, qnun dernier sentiment de pitié pour elle me l'ait songer à son gvenir... Aussi je vous demande de quelle façon vous comptez assurer le sort de madame... vous, monsieur, qui l'avez perdue?...

M. de Luxcuil était, nous l'avons dit, d'une crasse avarice et d'un égoïsme de roué. Jamais il n'avait pu lui venir la pensée que son caprice pour la femme du lii)raire pût entraîner, pour sa bourse et son avenir, à lui, Luxeuil, des conséquences aussi graves que celles qu'énonçait M. Lambert avec un calme imperturbable.

Corrompre et séduire cette jeune femme, à merveille!... et, le goût passager qu'elle lui inspirait satisfait, courir à d'autres conquêtes sans l'ombre de souci de sa victime... voilà à quoi avait uniquement prétendu le jeune beau.

Mais prendre cette galanterie au sérieux ?

Mais s'cmbâter, — c'est le mot technique, — mais s'embàter de celle petite niaise à perpétuité?

Mais... — et cela surtout suffoquait le vainqueur de tant de riches et belles dames, — mais, alin d'assurer le sort de la fenmie de ce libraire, écorner sa fortune, à lui, Luxeuil: fortune qu'il

gérait avec tant d'ordre et de sagesse ; car ce monsieur, prodigieusement ordonné, se montrait fort bon ménager de son bien ?

Mais réduire dun ou de deux chevaux son écurie, à seule fin d'assurer l'existence d'une madame Lambert?

Allons donc ! ces énormités horripilaient cet aimable roué, et il se disait :

— Eh bien, il est encore bon là, M. Lambert ! me demandant avec un aplomb superbe ce que je compte faire de sa femme ! espérant sans doute me la colloquer, pour s'en débarrasser !... Merci du cadeau!

Enfin, madame Lambert aurait-elle eu à se reprocher autre chose que la terrible imprudence de sa visite chez lui, — et nous le répétons, cela n'était pas, — M. de Luxeuil, qui neût jamais consenti à se charger de l'avenir de sa maîtresse, à fortiori se révoltait-il à la seule pensée de s'embâter de Francine.qui n'était point sa maîtresse... argument irrésistible selon lui, et qu'il se proposait de faire valoir aux yeux du libraire.

M. Lambert, quoiqu'il ignorât régo'i'sme ignoble et la sordide avarice du jeune beau, devina facilement que ce jeune beau élail un parfait misérable, en remarquant l'espèce de suffocation

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qu'il éprouvait à celle queslion iietlement posée :

— Que comptez-vous faire pour assurer le sort de la femme que vous avez perdue ?

Le libraire remarquait aussi que Francine semblait sortir de l'état de prostration, pour ainsi dire hébété, où l'épouvante l'avait d'abord jetée.

La malheureuse créature, tressaillant convulsivement de tous ses membres, cacha soudain son visage dans son mouchoir afin de s'épargner la vue de son mari ; et, reprenant peu à peu conscience d'elle-même, elle ne perdit pas un mot de la suite de l'entretien, renoué de la sorte par M. de Luxeuil, après un instant de silence.

— Monsieur, j'ai dû me recueillir un instant avant de répondre à la question que vous m'avez adressée ; j'ai dû interroger ma conscience et mon honneur.

— Et que vous ont répondu, monsieur, votre conscience et voire honneur ?

— Ils m'ont répondu ceci, — ajoute M. de Luxeuil d'un ton pénétré : — oui, si j'avais malheureusement à me reprocher d'avoir perdu madame, il serait de mon devoir de galant homme... si vous la repoussiez de chez vous, monsieur, de lui offrir aide el pruleclion... puisque je serais cause de sa perln ; ni.ijs heu-

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reusenicn!..; très-heureusenienf... il nVn est pas ainsi.

— Madame, — répond le libraire s'adressant à Francine, — êtes-vous maintenant en état de prêter attention à cet entretien ?

— Oui, monsieur, — balbutia la jeune femme, — je le crois .

— Vous avez entendu la réponse que vient de faire M. de Luxeuil ?

— Je Tai entendue.

— Écoutez encore, madame, — ajoute M. Lambert avec un sourire amer, — écoutez...

— Oui, madame... écoutez, — ajoute M, de Luxeuil, — et soyez-moi témoin que je dis la vérité.

Puis, s'adressanl au libraire, le jeune beau reprend :

— La vérité, monsieur, la voici. Lorsque vous êtes entré cbez moi... il y avait tout au plus un quart triimire (|ue madame s'y trouvait. A peine a-t-clie mis le pied dans ce salon, qu'elle a fondu en larmes, s'est écriée qu'elle sentait seulement alors la gravité de sou imprudence... qu'elle ne se pardonnerait jamais de manquer à ses devoirs. J'adjure madame de dire si ce n'est pas la vérité.

~ Oui, — murmure Franciiic d'une voix

J)i; I/ORi;iLLER. 16b

faible, — oui, c'est bien la vérité, mon Dieu !

— Madame m'a supplié alors de la laisser sortir d'ici, — reprend M. de Luxeuil ; — j"ai tenté de la calmer... je craignais à chaque instant de la voir perdre connaissance... C'est alors, monsieur, que vous avez sonné chez moi. J'adjure encore madame de dire si telle n'est pas la vérité... toute la vérité...

— Oh ! je le jure ! balbutie la jeune femme, je le jure !

M. Lambert, jusqu'alors silencieux, reprend avec un sang-froid glacial :

— Et, de ces afTirmations, confirmées par le témoignage de madame, que prétendez-vous conclure, monsieur ?

— Je conclus que vous êtes un homme trop équitable, trop généreux, monsieur Lambert, pour ne pas vous montrer indulgent envers madame, uniquement coupable d'une démarche très-imprudente, sans doute, mais dont elle avait le plus cruel remords, même avant votre arrivée ici, puisque plusieurs fois madame m'a répété en fondant en larmes :

» — Je suis déjà bien coupable d'être venue chez vous ; mais je ne rendrai pas ma faute irréparable en trompant le meilleur... le plus généreux des hommes.

Puis M. de Luxeuil ajoute d'un ton plein de déférence pour le libraire :

— Et madame disait vrai, monsieur, en appréciant ainsi vos nobles qualités... car, moimême, je les reconnais et je...

— Vous faites mon éloge, monsieur.,, c'est très-louchanl, assurément ; mais revenons, s'il vous plaît, à la question. Selon vous, madame n'est coupable que d'une grave imprudence ?

— Certainement, voilà tout.

— Fort bien, monsieur ; mais, si j'ai, moi, la conviction inébranlable que le seul acte d'être venue chez vous Hibrenient, quelles qu'aient été les suites de ce rendez-vous, déshonore madame à mes yeux, et m'oblige de lui enjoindre de sortir de ma demeure et de n'y jamais rentrer ?

— Plus d'espoir !... nuirniurc l'rancine suffoquée par les sanglots ; — tout est lini pour moi !

-~ Mais, monsieur, — s'écrie le jeune beau, — cette impitoyable sévérité de votre part... serait, permettez-moi de vous le dire, serait d'une extrême injustice.

— Ah !... vous trouvez ?

— Certainement... j'en atteste la douleur, le repentir de madame... Voyez ses larmes, et...

UE l'oreiller. 167

— Monsieur... vous admettrez, probablement que je suis seul juge de mon honneur ?

— Sans doute, monsieur... cependant...

— Je me crois, je nie sens déshonoré... je nie sépare de ma femme ; elle reste sans ressources... Que deviendra-t-elle, si vous l'abandonnez, vous, monsieur, à (jui elle a tout sacrifié... honneur... position... avenir?

M. Lambert, se tournant vers sa femme :

— Écoutez encore, madame, écoutez la réponse qui va m'ètre faite.

— Cette réponse sera simple, monsieur, — repond M. de Luxeuil : je vous le répète, si j'avais eu le malheur d'être cause de la perte de madame, je... remplirais mon devoir de galant homme... mais...

— Monsieur... un mot... Est-ce vous qui avez sollicité madame de venir ici ?

— Oui, monsieur...

— Étes-vous l'instigateur de Tacte qui déshonore madame à mes yeux, et m'oblige de la renvoyer de chez moi ?

— Pardon , monsieur! distinguons ! — s'écrie M. de Luxeuil avec l'accent d'un avocat plaidant; — diable! distinguons... Je suis, sans doute, en fait, l'instigateur de cet acte... mais, en droit... il ne dépend point de moi que

VOUS aKribuiez à cet acte une importance qu'il ne iiiérile point, et duquel la responsabilité ne saurait alors ui'incomber... Distinguons , sil vous plaît... distinguons !

— Malheureuse que je suis! — se disait Francine reconnaissant, malgré son esprit borné, la sécheresse du cœur et la lâcheté de M. de Luxeuil; — c'est pour cet homme que j'ai tout sacrifié!...

— Monsieur, vous eussiez été un excellent avocat, ainsi que le prouvent vos savantes distinctions entre le fait et le droit, — reprend le libraire avec un flegme sardonique. — Je ne veux même plus lutter de subtilités avec vous ; je vous poserai donc nettement la question... et je prie madame d'être attentive. Les liens qui m'attachent à elle sont brisés par sa faute, et surtout par la vôtre. Madame n"a plus rien à attendre de moi... Elle est orpheline... sans famille... sans ressources, sans état manuel qui la mette à même de gagner sa vie... Or, si personne n'a pitié d'elle... pas même vous, monsieur... elle tombera dans une misère affreuse, et cédera peut-être aux terribles suggestions que la dernière détresse, que la faim... entendez-vous, monsieur?... que la faim peut inspirer à une femme jeune et belle... Voulez-

DE li'OREII.ljKR. IGO

VOUS, oui OU non, prendre rengagemeiil d'honneur, devant elle et devant moi, de vous ciiarger de l'avenir de celle que vous avez perdue?

— Mais encore une fois, monsieur, je...

— Pas de phrases... Est-ce oui? est-ce non?

— Monsieur...

— Est-ce oui? est-ce non ?

— Monsieur, — reprend avec hauteur M. de Luxeuil, — je n'accepte pas une question posée d'une façon voisine de l'insolence... et il ne me convient point de vous répondre.

Cet infâme roué, acculé dans son infamie par M.Lamhert, espérait mettre fin à l'entretien en feignant d'être offensé dans sa dignité ; car, ijien que cuirassé d'égoïsme et de sordide avarice, il se sentait cruellement blessé du rôle qu'il jouait aux yeux de Francine.

Celle-ci, surmontant l'eiïroi que lui causaient les regards de son mari, avait relevé le front, découvert son visage, jusqu'alors voilé par son mouchoir, et contemplait M. de Luxeuil avec un mélange de douleur , d'indignation et de dégoût, en pensant qu'elle avait perdu, brisé son avenir... incurablement outragé le plus généreux des hommes, en cédant à son amour insensé pour le fat sans cœur, sans entrailles, sans pilié.qui, ne Irouvaiil pas même un nml do

compassion à lui adresser, rabandonnait à son épouvantable destinée, dont il était l'unique auteur,

— Monsieur, — reprend le libraire, — une dernière fois je vous somme de me déclarer si vous prenez, oui ou non, rengagement d'honneur d'assurer le sort de madame?

— Une dernière fois, je vous réponds qu'il ne me convient pas de répondre à une pareille sommation.

— Monsieur de Luxeuil, — dit le libraire avec un accent de mépris écrasant, — vous êtes le dernier des misérables !

Et M. Lambert, s'adressant à sa femme :

— Prenez mon bras... madame... et sortons.

— Monsieur, vous m'insultez ! — s'écrie le jeune beau, devenant pourpre de confusion et de rage en se voyant traité avec tant d'ignominie en présence de Francine ; — vous me rendrez raison...

— Taisez-vous , monsieur de Luxeuil... vous n'avez pas le droit de me provoquer... vous n'avez pas le droit d'élever la voix... J'ai trouvé ma femme chez vous... je qualifie votre ignoble conduite comme elle doit l'être... Oui, rhomme qui , après avoir causé la perte d'une femme... l'abandonne lâchement, sans pitié...

DE l'oreiller. 171

à une destinée qu'il sail iiorrible... celui-IA est le dernier des misérables...

Et, laissant le jeune beau atterré par ces paroles vengeresses, M. Lambert sort avec sa femme, dont il soutient les pas défaillants, el regagne avec elle son logis.

M. Lambert est do retour chez lui depuis quelques iiislanis.

Il a feruié la purle e\l(''rieure de ferilre-sol, aliu de sauvegarder de liiidiscrèle curiosité de sou coiniuis i'enlrelien (|u'il doit avoir avec Fraucine... Il est allé la rejoindre dans sa chambre à coucher.

La jeune feniuK! envisage alors sa silualiori dans ses eltVa\anles réaiilés... elle ne doute pas que son uiari ne soit résolu à la chasser de chez lui...

174 Li:S SECRETS

Pour elle, cette expulsion, c'est linconnu, c'est le hasard , c'est la sinistre perspective d'une existence bien longue encore, pour être forcément vouée à la détresse , h ses dures privations ou à l'infamie, à moins que cette existence ne soit abrégée par les souffrances de la misère, ou brusquement tranchée par le suicide.

Parfois Francine songe au suicide... mais en «'avouant (|u"clle se sent trop faible, trop peureuse de la mort, pour chercher dans cette extrémité la fin de ses tourments...

Que va-t-elle devenir? Demain, il lui faudra quilter cette élégante demeure, où elle vivait dans le bien-être, entourée des soins, des attentions de son mari, s'efforcant, dans la limite de ses ressources, de prévenir les moindres désirs de sa femme, et n'ayant qu'un but au monde ; la voir heureuse...

Cette pensée de reconnaissance pour les bontés de son mari ne se présenta que secondairement à l'esprit de Francine, dont le sens moral était peu développé.

Elle devait envisager tout d'abord les consé- (luences matérielles du malheur dont elle était frappée; car, elle n'en doutait pas, son mari, se séparant d'elle, l'abandonnerait sans merci à la terrible destinée qu'elle s'était faite ; et, quoi

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qu'elle eut à redouter de lu juste sévérité de M. Lambert, le ressentiment de son ingratitude envers lui n'en fut pas moins sincère et navrant.

Mais ce qui portait à son comble la douleur do Francine , c'était cette borrible conviction, qu'elle sacrifiait sa paisible et douce existence, le repos, le bonheur du meilleur des hommes, à un misérable qui la délaissait sans pitié, ne l'aimait pas, et ne voyait en elle que le jouet d'un caprice éphémère.

Enfin , l'outrageant mépris si énergiquement infligé par le libraire à M. de Luxeuil, écrasé dans sa bassesse, redoublant le dégoût et l'aversion qu'il inspirait alors à Francine, redoublait aussi son respect pour le caractère de son mari.

— Jladame , — dit le libraire à sa femme d'une voix sévère, où perçait néanmoins la pitié, — vous avez été... vous êtes très-émue... notre entretien peut se prolonger... êtes-vous en état de m'entcndre... de me répondre... ou viMis plait-il que nous remettions cet entretien à ce soir?

— Il en sera... monsieur, ce que vous voudrez.

— Je vous demande si vous vous sentez dans une position d'esprit qui vous permette de m'entcndre... et de me répondre.

— Je le crois, luonsieiir...

— Madame, — reprend M. Lambert après un moment de silence, — il y a trois ans et demi... je vous ai vue pour la première fois... vous vous rappelez dans quelles circonstances?...

— Oui, monsieur... J'étais abandonnée...

par... par...

— Par celui qui vous avait séduite... presque enfant; vous aviez à peine seize ans et demi... vous alliez devenir mère ..

— Je sais... combien alors... j'étais coupable...

— Vous étiez alors... madame, moins coupable que victime... voilà pourquoi je me suis vivement intéressé à vous... Orplieline, élevée par une parente sans moralité, dont les exemples, je ne voudrais pas dire les conseils... ont été la principale cause de votre première faute... vous étiez moins à blâmer qu'à plaindre... je vous ai plainte...

— Vous' avez fait plus, monsieur... j'étais mourante de chagrin et de misère... abandonnée de tous... et sur le point de mettre au monde ce malheureux enfant qui n'a pas vécu... vous avez...

— J'ai simplement, en celle circonstance,

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accompli le devoir criin hoiniue de bien... Vous étiez alors... madame, je le répèle, plus à plaindre qu'à blâmer... Le hasard me rapprochait de vous... je vous ai secourue... je vous ai placée dans une honorable famille d'artisans ; • là, vous ne pouviez recevoir que d'excellents exemples... Votre santé rétablie, je suis venu souvent vous voir... Habituée à l'oisiveté, n'ayant reçu qu'une demi-éducation, je désirais qu'afin de vous assurer des ressources pour l'avenir, vous apprissiez l'état de fleuriste, qu'exerçaient la femme et la fille de l'artisan à qui je vous avais confiée. Soit étourderie, soit man(iue de guùt pour cette profession, soit inhabitude de tout travail, votre apprentissage donnait peu de résultats...

— Je faisais pourtant de mon mieux.

— Je le crois... mais, passons... Je vous ai, pendant six mois, observée, étudiée; j'ai apprécié en vous, madame, certaines qualités réelles : la douceur du caractère, la délicatesse et la bonté du cœur... la franchise... lorsque Ion savait vous mettre en confiance... enfin, une sincère reconnaissance de l'intérêt que l'on vous témoignait... Je ne m'abusais pas sur vos défauts : une grande faiblesse d'esprit, quelque vanité, une invincible tendance à la paresse,

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malgré voire amour du bieii-è(re... Ces défauts, assez légers en eux-mêmes, m'ont cependant effrayé pour vous, madame, parce qu'ils suffisent à perdre une femme... lorsqu'elle est aux prises avec le besoin. Aussi vos défauts, plus encore que vos qualités, que votre jeunesse et voire beauté, à laquelle, je Tavoue, je n'étais pas insensible... vos défauts, dis-je... et j"ai le droit d'être cru... m'ont surtout inspiré le désir de vous épouser, parce que, pauvre et abandonnée comme vous l'étiez, ils pouvaient, ils devaient presque certainement vous conduire à votre perte... tandis que leur conséquence devait être facilement conjurée par ma sollicitude et par mon afleclion pour vous, et par la modeste aisance dont vous jouiriez lorsque vous seriez ma femme... Voilà pourquoi, madame, je vous ai proposé, il y a environ trois ans, d'unir votre sort au mien.

— Ah! malgré mes torts inexcusables...

je n'ai jamais oublié, monsieur... je n'oublierai jamais... votre bonté... votre générosité...

— Oui, madame, je me suis montré bon et généreux en vous épousant... Je n'avais été (ju'humain en vous sauvant de l'abandon et de la détresse, alors que vous étiez au moment de devenir mère... Mais, si je rappelle le passé à

DE l'oreiller. 179

votre souvenir, ce ifesl pas, soyez-en assurée, madame, afin de me glorifier de ma bonlc!...

— Je n'en doute pas, monsieur... car bien souvent, depuis noire mariage, lorsque je vous jiarlaisdema reconnaissance... vous me répondiez...

— Que vous vous étiez acquittée envers moi par le bonheur que je vous devais en ce tempslà..., ~ répond M. Lambert avec une émotion contenue. — C'est vrai... pendant trois ans... je n'ai eu que d'insignifiants reproches à vous adresser... je vous aurai dû... les trois plus heureuses années de ma vie...

Le libraire, dont la voix s'est légèrement altérée, la raffermit et poursuit ainsi :

— Lorsque je vous ai offert de vous épouser, madame, je vous ai dit ceci : « J'ai plus que deux fois votre âge ; mes goûts sont studieux, j'aime la retraite ; je ne fréquente pas la société de mes confrères, ni celle d'autres commerçants : j'aime mon chez-moi, d'où je sors rarement... Si vous m'épousez, Francine, il faut vous résigner d'avance à une vie retirée, sans autre distraction que des promenades à la campagne les jours de fête où mon magasin est fermé, ou quelques parties de spectacle de temps à autre... Vous devrez presque toujours rester

au comptoir, et vous met Ire assez au f;iil des principales notions de mon commerce, pour pouvoir répondre à mes clients, si je suis absent... veiller enfin sur les détails du ménage... Cette existence est, sans doute, bien monotone ; mais, si vous vous y résignez, je làcberai de vous la rendre supportable par mon affection, mes soins, mes prévenances et une tendresse paternelle... pour vous, car je suis d'âge à être votre père... mon enfant... Vous ne pouvez ressentir d'amour pour moi ; ma chambre sera séparée de la vôtre, où vous serez maîtresse absolue. 3Iaintenanl , Francine , réfléchissez mûrement à mes offres; je wus connais assez à cette heure pour être convaincu que, si vous les acceptez... vous avez la ferme intention de vous conduire en honnête femme... Si, au contraire, Texistence que je vous offre de partager ne convient ni à vos goûts, ni à votre âge, ni à votre caractère... vous me l'avouerez sincèrement... je ne vous abandonnerai pas pour cela... tant s'en faut, car jamais vous n"aurez eu davantage besoin de soutien... Nous aviserons à chercher une profession qui vous plaise mieux que celle de fleuriste ; car, songez-y bien, Francine... vous pouvez toujours compter sur mon ajjpui... à la condition de travailler... Loisiveté

DE l'oretm.er. i8l

vous perdrait... Ainsi, réfléchissez niûremeiU, et, quelle que soit votre décision... vous n'aurez jamais de meilleur ami que moi... » — Telles ont clé mes paroles, madame ; vous vous les rappelez sans doute?

— Oh ! oui ! — répond Franciiie fondant en larmes, — ces souvenirs me montrent combien je suis coupable... et que je n'ai à attendre de vous aucune pitié.

Le libraire continue :

— Enfin, après quelques jours de réflexion... pendantlesquels, vous me l'avez avoué... preuve de franchise dont je vous ai su beaucoup de gré... vous avez d'abord hésité à vous engager... en songeant à la monotonie de l'existence que je vous offrais... puis, surmontant celte hésitation en considérant les garanties de repos et de sécurité que notre mariage vous offrait pour l'avenir, et cédant aussi à un sentiment de gratitude et d'attachement pour moi... m'avezvous dit...

— Oh ! je vous le jure... c'était la vérité... c'était bien vrai...

— Je l'ai cru, je le crois encore, parce que votre cœur était bon et que je méritais votre attachement... Nous nous sommes donc mariés, madame, el. jp le répèle, vous avez (enu tout

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ce que j'allendais... plus même que je ne devais attendre de votre part, et je n'ai eu qu'à me féliciter de notre union... jusqu'aujourd'liui... Ce disant, M. Lambert, très-ému, garde un moment le silence.

M. Lambert, vaincu par ses sensations intimes, d'autant plus profondes qu'elles étaient contenues, fut obligé de s'inlerrompreun instant, après avoir rappelé à sa femme un passé qui redoublait en elle les remords de sa conduite présente...

Peut-être le lecteur a-t-il remarqué un mot de M. Lambert, mot singulièrement caractéristique à l'endroit de l'excellence de son cœur et de la rare intuition de son esprit... ou plutôt de la rare pénétration de sa bonté, car une pa-

iS-i LES SECRETS

reille sagacité procède, non de l'esprit, mais de l'âme...

De même que M. Lamijert avait dit de son commis : «Il est si curieux, si bavard, si insupportable, que je ne le chasse pas... parce que personne autre que moi ne le supporterait, et qu'il resterait sans place, le misérable ! » de même, dans un autre ordre d'idées, mais toujours empreintes d'une intelligente et adorable commisération, M. Lambert avait dit de Francine : «. C'est moins sa jeunesse, sa beauté, ses qualités, que ses défauts qui m'ont inspiré le désir de l'épouser... parce que ses défauts ta conduiraient infailliblement à sa perte, si elle était livrée aux suggestions de l'abandon et delà misère... tandis que, devenue ma femme, je neutraliserai les conséquences de ces défauts par mes soins, ma sollicitude et ma tendresse. »

Et cela était vrai.

Oui, M. Lambert avait épousé Francine, dans l'espoir, presque certain, de sauvegarder cette pauvre créature des funestes conséquences de ces défauts qui perdent tant de femmes : la faiblesse de caractère, la vanité, la tendance à loisiveté, malgré le goût du bien-être lorsqu'elles sont pauvres.

Or. par Tnne dt> ces falnlilés. rmie et austère

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épreuve qui retrempe les grands cœurs au lieu d'ailérer leur fermeté daus le bien, — deux de ces (lélauls doiii M. Lamljert avait espéré de conjurer les funestes conséquences, la faiblesse de caractère et la vanité, avaient rendu Francine accessible aux séductions de M. de Luxeuil :

La vanité de voir h ses pieds, à elle, obscure boutiquière, cet élégant et beau jeune homme, dont raffolaient tant de grandes dames ;

La faiblesse de caractère, qui n'avait pas permis à cette infortunée de résistera une tentation mauvaise, et de triompher ainsi dans cette lutte ouverte entre sesdevoirs et son penchant coupable.

niais, — dira-t-on, — tète à tète avec M. de Luxeuil, la voix de ses devoirs, la conscience de sa funeste démarche, ont sauvegardé Francine d'un entraînement plus criminel encore que celte démarche.

Oui ; mais, hélas ! malgré ce premier mouvement de crainte, malgré ces remords^ communs à toute femme non encore dépravée... lors de son premier rendez-vous... Francine, troublée, éperdue, amoureuse, aurait-elle eu le courage de rester insensible aux ardentes prières de son séducteur... à ses protestations passionnées ?... serait-elle restée pure sans l'arrivée inattendue de son mari ?

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Non ! cela est presque certain.

Aussi, M. Lambert, qui, dans la droiture et l'inflexible rigidité de ses principes, ne pouvait ni admettre ni comprendre les perverses et abominables distinctions des casuistes, regardait-il et devait-il, avec raison, regarder son déshonneur comme consommé par le fait seul de la présence de sa femme chez son séducteur.

Madame Lambert, en proie à une anxiété affreuse, voyait avec terreur s'approcher la solution de cet entretien.

Naguère encore, et devant M. de Luxeuil, (|u'il interpellait sur ce qu'il comptait faire pour l'avenir de la femme qu'il venait de perdre, M. Lambert n'avail-il pas déclaré qu'il la chasserait de chez lui et l'abandonnerait sans resources à la merci de sa destinée ? Or, malgré sa générosité naturelle, il devait être "a bon droit si ulcéré, si outragé, que l'infortunée n'espérait, ne pouvait espérer de pardon... L'accent de son mari, son altitude, sa physionomie, empreints de la sévérité d'un juge, ne témoignaient d'aucun allendrissement; il semblait trop souffrir pour être, à cette heure, accessible à la pitié.

M. Lambert, après quelques minutes de recueillement douloureux, poursuivit ainsi :

— Je vous ai, en (luelques mots, madame, rap-

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pelé le passé, non, je vous le répète, afin de glorifier ma générosité envers vous... mais aliii de vous prouver que, malgré votre conduite d'aujourd'hui, je n'oublie pas ce que vous avez été pour moi pendant (roi.s ans, durant les- (|nels... je n'ai eu qu'à nie louer de vous... » Mais, avant de vous faire connaître ma résolution, je dois vous apprendre quelques consé- (|uences de celte funeste journée. J'étais parti pour aller au château de Slaiiis ; la vente de la hiliiiolhèque était ajournée... je reviens ici... je ne vous trouve pas au magasin... Je demande à Juliette où vous êtes ; elle me répond qu'elle l'ignore, que vous n'êtes pas à l'enlre-sol, d'où elle descend, mais que vous n'avez pas quitté la maison, n'ayant pris chez vous ni châle ni chapeau... Votre absence singulière m'étonne d'abord, puis certains souvenirs me reviennent à l'esprit. Vous saviez que je devais nrabsenter jusipi'au soir; vous vous étiez parée dès le malin avec une élégance inaccoutumée; vous sembliez absorbée, distraite... enljn, de vagues et pénibles pressentiments me serraient déjà le cœur... lorsque, soudain, je me rappelle que vous m'avez demandé avec instance d'aller visiter nos caisses de livres renfermées au grc-

^> Celle pensée m'allège d'un grand poids... et cependant... en réfléchissant à votre insistance obstinée ponr vous occuper dun soin que vous n'aviez jamais pris jusqu'alors... je ne sais quel doute vint encore m'assaillir... Voulant le dissiper ou le confirmer, je me liàle de monter au grenier. La porte en était fermée. Je frappe, j'écoule; rien...

«Vous n'étiez pas là ; vous n'élioz pas non plus à l'enlre-sol, m'avait dit Juliette... Où donc éliez-vous ?... Mes angoisses, mes soupçons augmentaient... d'autant plus cruels... que j'avais eu jusqu'alors en vous, madame, une confiance aveugle! Je redescends, voulant, dernier espoir, m'assurer si vous ne seriez pas à l'cntre-sol, bien ([uc Juliette m'eùl alïlrmé le contraire.

1) J'aperçois, en mettant le pied sur notre palier, notre porte enlre-bâillée... et je surprends mon commis aux aguets... Mes pressentiments m'a- M'ilisM'iil i|iril vous épiait ou vous avait épiée. ,|i! ne xiiivc plus qu'à dérouler ses soupçons. Ma pâleur le frappe; il me demande si je suis indisposé... je lui réponds qu'en effet, saisi d'un grand malaise en roule. ..je suis revenu. »

El, remarquant la surprise de Francine, en l'enlendant attribuer son retour imprévu à une

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autre cause que la cause réelle, le libraire ajoute :

— Je trompais mon commis en lui disant (|n'un malaise subit me ramenait cliez moi... vous saurez pourquoi j'ai dû ainsi donner le change à cet homme sur le véritable motif de mon retour. A peine étais-je entré ici que Bachelard me dit, avec un accent sardonique, que vous êtes montée au grenier, mais que probablement, fatiguée en route, vous êtes entrée chez l'un de nos voisins du second étage...

— Ah! malheureuse que je suis ! — s'écrie Francine écrasée de douleur et de honte ; — ce commis est si bavard... toute la maison va savoir...

— Non , madame , personne ici ne saura rien...

— Que dites-vous ?

— Écoulez, madame. Lorsque mon commis m'apprit que vous étiez probablement chez notre voisin du second étage., et heureusement ce fut, delà part de ce misérable, une supposition et non une certitude... ses paroles furent pour moi une révélation soudaine ; je me souvins ([ue, la veille... 31. de Luxeuil s'était montré assidu près de vous... que plusieurs fois il vous avait parlé à demi-voix... Insigniliantes la veille

à mes yeux, eu raison de ma confiance en vous (el, d'ailleurs, je croyais que vous rencontriez 31. de Luxeuil pour la première fois), ces particularités , rapprochées de plusieurs circonstances de la journée, ne nie laissèrent plus aucun doute sur mon déshonneur... Vous éliez chez cet homme, mon commis disait vrai... Poussé par sa curiosité, il vous avait sans doute épiée... Je lui tournai le dos lorsqu'il me-fit cette révélation, que je ne parus pas même entendre... et il ne put heureusement lire sur mes traits tout ce que je ressentais en ce moment...

M. Lambert s'interrompt un instant, vaincu par rémotion; puis :

— J'entrai dans votre chambre, dont je fermai la porte, et, feignant alors de vous trouver chez vous, je vous interpellai très-haut... simulant ensuite de répondre à des paroles que vous m'aviez adressées à voix basse, certain que mon commis m'écoutaitau dehors... Il en était ainsi... Grâce à cette feinte, il est persuadé quil s'est trompe, que vous n'êtes pas allée chez cet homme... que vous n'avez pas quitté votre appartement. Ainsi , madame , ce secret que Bachelard pouvait seul ébruiter, restera entre vous, moi et .AI. de Luxeuil... Sa conduite

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odieuse et lâche, en ces circoiislances, lui impose la discrétion... Ainsi, je vous l'ai dit, madame, personne ici ne saura rien de ce qui s'est passe... Votre réputation est sauve...

Madame Lambert écoutait son mari avec une émotion croissante.

La stupeur, la reconnaissance, l'admiration. .. et un vague rayonnement d'espoir la jetaient dans un trouble impossible à exprimer...

Quoi! cet homme, en face dune révélation qui ne lui laisse plus de doute sur son déshonneur, au lieu d'éclater au premier ressentiment de son injure et de ne songer qu'à la vengeance, se contient, ne songe qu'à sauvegarder la réputation de la femme qui le trahit... 11 la

sait à c(i((e heure... là-Iiaul... près de son séduclcur, et, dans sa commisération céleste, recourant à une feinte sublime, trait de génie de la bonté... il se montre miséricordieux jusqu'à la lin... L'épouse coupable n'aura du moins à rougir de sa iionte qu'aux yeux de celui qu'elle a mortellement offensé.

La grandeur de cet acte devait profondément impressionner Francine, malgré la faiblesse de son sens moral et le peu d'étendue de son intelligence; elle comprit, elle sentit à quelle hauteur se plaçait son mari...

Celte élévation de caractère rendait, s'il est possible, plus méprisable encore la bassesse et la turpitude de M. de Luxeuil à l'égard de la jeune femme, et redoublait ses remords.

Cependant, au milieu de ces abîmes de douleurs, l'infortunée crut d'abord voir un faible rayon d'espérance et se dit :

— Si mon mari était résolu à nie chasser de chez lui et à m'abandonner à ma destinée, aurait-il si généreusement sauvé ma réputation?... Quel souci en aurait-il, si demain tout devait se rompre entre nous?

iMais, hélas ! à celle réflexion de Francine succédait celle-ci :

— Ce n'est pas seulement mon honneur...

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c'est le sien aussi, peut-être, que mon mari a voulu sauvegarder... Il nie chasse de chez lui... mais tout le monde iitiiorcra son outrage... Je pourrai, du moins , sortir du cette maison... sans rougir devant personne... Ah ! quelle qu'en soit la cause, sa générosité n'en est pas moins admirable!...

Et, sous l'impression de ces sentiments divers, la jeune femme, trop émue, trop troublée pour pouvoir exprimer sa reconnaissance, tombe à genoux, les mains jointes, devant son mari, en balbutiant au milieu de sanglots étoufl'és :

— Oh ! vous êtes bon î vous êtes bon comme Dieu!

— Jai simplement conscience des devoirs qu'envers vous j'ai contractés en vous épousant, madame... J'ai juré en mon àme et conscience de vous accorder aide et protection... je vous dois

' et je vous accorderai aide et protection jusqu'à la fin... Je suis honnête homme... votre outrage ne me délie pas de mon serment..., — répond M. Lambert avec une admirable simplicité. Puis se courbant vers sa femme :

— Relevez-vous... madame, relevez-vous...

Ces paroles d'une si louchante dignité : « En

vous épousant, je vous ai promis aide et protection jusiiu'à la fin ; votre oulrage ne me délie

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pas de mon serment ; » ces paroles ne laissent plus aucun doute dans l'esprit de Francine... son mari ne l'abandonnera pas à son sort sans merci ni pitié...

L'infortunée, dans l'expansion de sa gratitude, saisit une des mains du libraire, et la couvre de pleurs et de baisers...

Les traits de M. Lambert expriment une douleur navrante... une larme roule dans ses yen\; puis, se dominant, et d'une voix ferme :

— Relevez-vous, madame, et veuillez m'écouler.

Francine se relève, se rassoit.

Le libraire continue ainsi :

— Je vous l'ai dit, madame, mon commis, vous croyant enfermée avec moi, m'a entendu élever la voix, et vous adresser quelques reproches assez insignifiants auxquels vous avez paru répondre par des larmes... ainsi s'expliquera, lors du retour de cet bomme, la rougeur de vos yeux... de même que l'altération de mes traits s'expliquera par la prétendue indisposition que j'ai éprouvée en route... II fallait tout prévoir pour complètement dérouter les soupçons de cet argus de noire foyer. . Je crois... j'espère avoir tout prévu...

— ^îon Dieu!... dans un tel momenl... et

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irrité contre moi... comme ii devait l'être... il a pu conserver une telle présence d'esprit! — murmure Franciiie avec la stupeur de Tadmiralion, tandis (jue le libraire poursuit ainsi :

— Votre réputation , madame , est donc et sera sauve... Il me reste maintenant deux partis à prendre... puis vous choisirez. . Je suis, je l'espère, assez connu de vous, madame... pour ([ue vous ayez compris, sans doute, qu'en déclarant à M. de Luxeuil... que je vous renverrais (léchez moi en vous abandonnant à la misère... je voulais seulement mettre à l'épreuve... l'amour... que cet homme prétendait ressentir pour vous... et vous donner ainsi... une ieron... malheureusement trop tardive...

— .Ma conduite envers vous était telle, monsieur, que jai cru, je vous l'avoue, à cet abandon... mérité.

— Vous m'avez mal jugé, madame, je le regrette... J'ai, je vous le répète, en vous épousant, contracté en mon âme et conscience un engagement sacré pour tout honnête homme, l'engagement de vous protéger... A cet engagement, je manquerais indignement si je vous délaissais sans ressource; car, telle (|uejevous connais... surtout nia/Hfewrt/^Y... — ceci n'est pas un reproche... vous n'en entendrez pas un seul sortir de

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mes lèvres... je constate simplemenl un fait, et je dois le constater en raison de ses conséquences pour l'avenir... — vous abandonner sans ressource à votre âge , douée des avantages extérieurs (|ue vous possédez , ce serait de ma part vous livrer sciemment à Tinfamie...

— Ah! monsieur...

— Je n'exagère pas... je connais, madame, la faiblesse de votre caractère, voire vanité, voire tendance à l'oisiveté, au bien-être. Vous ne sauriez, vous dis-je, belle et jeune, résister aux terribles suggestions de la détresse...

— Jamais!. ..oh ! jamais!... j'aimerais mieux uiourir... que de nfavilir...

— Ces paroles, vous les prononcez sincèrement, madame... je le crois... et cependant... n'avez-Yous pas, sans parler de votre première faute... — et vous méritiez alors plus de pitié que de blâme... — n'avez-vous pas... - et, encore une fois, ce n'est pas un reproche de ma jiart... c'est un fait que j'invoque... — n'avezvous pas , vivant dans l'aisance, n'ayant, au point de vue de votre condition, rien à désirer... navez-vous pas aujourd'hui , uniquement par lattrait... d'un amour coupable, oublié vos devoirs?... Que serait-ce donc, grand Dieu I... si délaissée de tous... incapable de travailler...

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réduite à une affreuse détresse... vous...? El, s'iulcrronipant en frissonnant, M. Lambert ajoute :

— Je vous dis, madame, (|u'à la seule pensée... de ce que vous deviendriez face à face, avec la misère, je suis épouvanté...

Francine, allerrée, baisse la tête avec accablement ; elle sent la vérité des horribles paroles de son mari. Celui-ci continue :

— Le premier des deux partis qnil me reste à prendre, madame, est donc de tik'lier, j'espère y parvenir, de trouver, non à Paris, lieu trop dangereux pour vous, mais en Toiiraine, à- Jkiuigeiicy, petite ville où je suis ne, nù j ai conservé (iuel(|ues relations, de Irouxcr. (lis-jc, uni' honnête faniillt' <|ui conseille à vous prendre en pension... N'ivan! ;iiiisi au milieu de personnes de mœurs simples cl iiures, dans une petite ville peu fréquentée, vous auriez, je le crois, là moins que partout ailleurs, l'occasion de faillir... Je dirais à ces personnes que j"ai toujours pour vous la plus tendre affection... mais que, malgré vos apparences de bonne santé, l'air de Paris et l'espèce de claustration que vous impose la nécessité de mon commerce, vous sont nuisibles, et que, malgré le regret que me cause notre séparation, je m'y résigne... parce qu'elle

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est indispensable... .le mettrais chaque mois à votre disposition une somme suffisant à votre entretien... rien dti moins ne vous manquerait.

— Que de bontés... mon Dieu!... — murmure Kraneine en sanglotant, — que d'indulgence!... ([ue de miséricorde !...

— J'accomplis mon devoir... madame, et rien de plus.

— El..., — ajoute Francined'une voix craii:ti\e et désolée, — je ne... vous verrais... plus jamais?...

— Vous me verriez presijue chaque diniancbe, madame; le chemin de fer d'Orléans rend cette excursion facile, et,..

— Quoi î vous consentiriez à me revoir?... — s'écrie Francine joignant les mainsdans un élan d'espoir ineffable; — tout ne serait pas rompu entre nous ?

- Je dois vous revoir pour deux raisons, madame... La première est qu'il paraîtrait inexjtlicable aux personnes chez lesquelles je vous placerais... que, malgré mon attachement pour vous, je vous laissasse dans une sorte d'abandon... Cette conduite de ma part pourrait éveiller (|Mçl(|ues soupçons fâcheux à votre égard.

— Ah ! monsieur... comment jamais reconnaître...?

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-— La seconde raison qui m'oblige à vous voir souvent, madame, m'est imposée par mon devoir... je dois veiller sur vous... m'efforcer, par mes conseils... par la voix de la raison, de vous ramener dans la voie du bien, el vous préserver, si je le puis, de nouvelles fautes ; de vous réconcilier enfin avec vous-même, si toulefois mon influence sur vous peut obtenir ce résultat... Sinon... si vous trompiez ma dernière espérance... madame... J'aviserais autrement... Qu'aviserais-je alors?... Je l'ignore en ce moment... mais, je vous le répète, madame, jai envers \ons... charge d'âme... Cette mission sacrée, je la remplirai... jusqu'à la lin.

Francine, devant^ tant de mansuétude, de droiture et de dévouement, devant celte conscience si profonde du devoir, manifestée par son mari avec une si touchante simplicité, ne trouve pas une parole... Son coeur se déchire en songeant aux trésors d'affection qu'elle a sacrifiés... à qui ?.., A M. de Luxeuil !

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