G2 LES SECRETS
» — Oui, monsieur.
» — Vous êtes le locataire de cet appartement?
» — Oui, monsieur.
» — Quel a été l'emploi de votre temps, cette nuit, depuis environ une heure du matin, jusqu'au moment où nous sommes entrés ici?
V — Je me suis couché à onze heures et j'ai dormi; le bruit que j'ai entendu, lorsque l'on a brisé le carreau de ma fenêtre m"a réveillé en sursaut.
» — Cela n'est pas exact. Les agents, avant de pénétrer chez vous par la fenêtre, vous ont vu à travers les vitres, debout au milieu de votre chambre, à la clarté d'une lumière, et tenant à la main cette redingote trempée de pluie et tachée de sang aux manches. . . Qu'avez-vous à répondre?
y> — Rien...
» — Cette redignote vous appartient-elle?
» — Oui, monsieur.
» — En ce cas, si, comme vous l'affirmez, vous n'avez pas quitté votre demeure cette nuit, comment expliquez-vous que ce vêtement soit trempé d'eau et taché de sang?
» - Je ne sais...
» — Comment expliquez-vous ces taches ds
DE l'oreiller. 163
sang à votre lit, et votre chemise aussi trempée d'eau?
» —Je ne sais...
» — Reconnaissez-vous ces lettres?»
— Ici, le commissaire me montra deux lettres insignifiantes laissées par moi dans l'une des poches du vêtement que j'avais prêté à mon frère, — dit le for^'at libéré en manière de parenthèses.
Puis il continua sa lecture:
« — Ces lettres sont à votre adresse ; les reconnaissez-vous ?
1) — Oui, monsieur.
•» — Ces lettres ont été trouvées dans la poche tenant à ce lambeau de vêtement; le reconnaissez-vous comme ayant fait partie de la redingote que voici et que vous avez avoué vous appartenir?
» — Oui, monsieur.
« — Cette corde à nœuds, terminée par un crochet, et cette pince de fer ensanglantée, les reconnaissez-vous?
» — Non, monsieur.
» — Cette corde a été trouvée tout à l'heure pendante et fixée par son crochet au chaperon du mur faisant presque face à votre croisée.
164 LES SKCREÏS
» — C'est possible...
» —• Vous ne reconnaissez pas cette corde?
)> — A'on, monsieur.
» — Maintenant, vous allez entendre la lecture du procès-verbal des déclarations et des faits relatifs à la tentative de vol et de meurtre commise cette nuit au domicile de M. Borel, ban- ([uier. «
WoJfraug interrompant alors le repris de juslice, lui dit avec émotion :
— Pauvre cher martyr!... je le comprends n)aintenant, toutes les apparences vous condamnaient... Ces vêlements prêtés par vous à votre frère devenaient une charge accablante contre vous ; et cependant, dun mot, vous pouviez faire tomber les terribles soupçons dont vous étiez l'objet.
— Oh ! 'ans doute, monsieur Wolfrang; car, à mesure que se poursuivait mon interrogatoire, et surtout lorsque le commissaire eut parlé d'une tentative de vol et de meurtre commise chez M. Borel, la vérité, que j'entrevoyais vaguement jusqu'alors, m'apparut, hélas! tout entière... Je me rappelai mille circonstances du séjour d'Auguste chez moi... qui m'éclairèrent. Je ne doutai plus, ainsi que je vous le disais tout à l'heure,
DK I.'ORETLIiKR. 105
que cet inforluné, se croyant le droit de récupérer par la violence les cinquante mille francs dont un indigne abus de conliance l'avait dépouillé, ne se fût résolu à un crime, poussé au désespoir par le chagrin, et surtout par la misère de sa famille.
— Et, lorsque, d'après Tinlerrogalnire que le commissaire vous faisait subir... la vérilé vous est apparue... vous avez pris tout de suite l'héroïque résolution de vous sacrifier pour votre frère?
— Tout de suite?... Oh! non... Il ne faut pas, voyez- vous, monsieur Wolfrang, me croire meilleur que je ne le suis, — répond avec une bonhomie admirable le forçat libéré. — Non... non !... Lorsque j'ai compris que l'on m'accusait du crime commis par mon frère, et que toutes les apparences m'accablaient, j'ai été d'abord terrifié à la seule pensée de passer pour voleur et meurtrier. Tout se révoltait en moi à celte idée : j'avais déjà comme un pressentiment des peines, des hontes dont je devais tant souffrir...
» Les regards de mépris et d'aversion que le commissaire et les autres personnes jetaient sur moi me perçaient le cœur, et ce n'était que le commencement.
» Et puis, c'est une faiblesse ridicule, si vous
ifiO LES SECRETS
voulez, monsieur Wolfrang; mais, enfin, contemplant mon réduit si propre et mes rideaux blancs, mes meubles luisants, tout ce pauvre petit ménage auquel j'étais affectionné, et au milieu duquel je vivais depuis si longtemps, satisfait de mon sort, je frissonnais à l'horrible perspective de la vie de prison, de compagnonnage avec des malfaiteurs, moi, si timide... même dans mes relations avec des honnêtes gens !...
» Et cela n'était que le commencement... car, si l'on me condamnait, et je n'en pouvais guère douter... viendrait... le bagne!... Mes jours passés à la chaîne, accouplé à des voleurs et à des assassins!... ■>
Le repris de justice, frissonnant encore à ce souvenir, garde un moment le silence et ajoute en soupirant :
— Oh! non! monsieur Wolfrang... non... je vous le confesse bien sincèrement, allez, la pensée de me sacrifier à mon frère ne m'est pas venue tout de suite; et, bien plus... tandis que je répondais à l'interrogatoire du commissaire, de façon à ne pas compromettre Auguste, je me sentais, à mon grand étonnement, devenu soudain assez rusé; oui, monsieur Wolfrang, à mon grand étonnement ! car, à celle heure où je vous
UE l'oreillkr. 467
parle, je me demantle encore d'où m'elait venue tout d'un coup tant de fourberie; oui, jetais, dis-je, devenu soudain assez rusé pour penser à part moi :
M — Pendant que je laisse croire que je suis coupable, Auguste a le temps de se sauver... puis, plus lard... dès que je le croirai certainement en sûreté, je déclarerai que ce n'est pas moi qui ai commis le crime.
» Vous le voyez donc bien, et, je vous le répète, monsieur Wolfrang, il ne faut pas me croire meilleur que je ne le suis. Ce n'est que plus lard, et après des réflexions, des luttes douloureuses contre moi-même (car je me connaissais, et savais, vu mon caractère, tout ce que j'aurais à endurer),., ce n'est que plus tard que j'ai enfin pris mon parti. .le me dévouai tout à fait pour Auguste.
— Ah ! ces luttes mêmes , ces hésitations devant le terrible sort qui vous attendait, et dont vous aviez conscience, rendent plus admirable encore votre sacrifice.
— V'ous exagérez, permettez-moi de vous le faire observer, monsieur Wolfrang, vous exagérez ce qu'il y a de louable dans ma conduite... Oh! j'aurais eu vraiment le mérite que vous dites, si je ni'élais décidé tout de suite... et la,
Lien liardinienl, à me sacrifier pour mon frère. 3Iais il n'en a pas été ainsi. C'est seulement plus tard, en réfléchissant à l'avenir de mon pauvre Auguste et à celui de sa famille dans le cas où je ne me dévouerais pas pour lui, que j'ai été contraint, pour ainsi dire, par ces réflexions, à agir comme j'ai fait... Ce n'était plus que du réchauffé, comme on dit. Que voulez-vous ! il faut prendre les hommes tels qu'ils sont. Et puis enfin, tenez, monsieur Wolfrang... raisonnons un peu, et vous allez convenir que je ne pouvais pas faire autrement que de me sacrifier pour mon frère.
— Comment ! vous ne pouviez pas faire autrement?
— Certainement, puisque j'étais forcé à cela.
— Forcé!... par quoi?
— C'est bien simple; toutes fes apparences étaient contre moi, n'est-ce pas ?
— Oui, et terribles î
— Si terribles, qu'elles ne pouvaient tomber que par l'aveu de la vérilé.
— Sans doute.
Bon ! Ainsi je n'avais qu'un seul moyen au monde de m'innocenter : nommer le vrai coupable... puisque, si je m'étais borné à répondre aux juges : « Le coupable, ce n'est pas moi...
DC li'ORElIitiJJR. 109
sachez-!e, v je n'aurais pas élé cru ; Irop dapparences me condauinaieiit... Est-ce vrai?
— C'est vrai.
— Vous le voyez donc Ijien, monsieur \Yoifrang, il V avait une raison invincible, matérielle, qui, plus tard, devait me forcer à m'avouer coupable à la place d'Auguste ?
— Quelle était cette raison invincible?
— Mon Dieu, monsieur Wolfrang, une raison toute naturelle; c'est qu'il est impossible à un frère de dénoncer son frère... J'aurais censément voulu la commettre, cette infamie... que, matériellement, je ne l'aurais point pu, non, aussi vrai que le ciel nous éclaire... Ma langue se serait refusée à les prononcer, ces mots abominables, ces mots véritablement fratricides : « Ce n'est pas moi qui suis criminel... c'est mon frère! »
Wolfrang renonça el dut complètement renoncer à donner au repris de justice conscience de sa valeur morale, et à le persuader que son dévouement sublime ne lui était pas, ainsi qu'il le croyait, qu'il le sentait dans la naïveté de sa grande âme, — matériellement imposé par cette raison, i)our ainsi dire phystqik, qu'un frère ne pouvait dénoncer son frère.
Wolfrang dit donc à M. Dubousquet, avec un accent d'affectueuse ironie :
— Soil!... rien de plus naturel que votre sa-
crifice... il ne mérite qu'une médiocre admiration, c'est entendu; vous ne pouviez moralement ni même physiquement agir autrement que vous n'avez fait... c'est une psychologie et une physiologie toutes nouvelles, dont l'invention fait du moins honneur à votre cœur...
— Allons, monsieur Wolfrang, voilà que vous vous raillez de moi !
— N'en doutez point, la raillerie est le sentiment ((ui me domine à cette heure. Mais continuez, de grâce, la lecture de ces pièces ; nous en étions au procès -verbal du commissaire de police, au sujet des événements accomplis dans le domicile du banquier Borel.
— Cette lecture ne vous ennuie pas ?
— Vraiment non... J'ajouterai même, si inconcevable que cela vous semble peut-être, que celte lecture m'intéresse vivement...
— En ce cas, monsieur Wolfrang, je continue donc, répond ingénument le forçai libéré. Tel est le procès-verbal dont le commissaire de police m'a donné connaissance lorsque j'ai eu répondu cà son interrogatoire :
s Cnjourd'hui, à deux heures moins un quart du matin, nous avons été re<iuis par un des domestiques de M. Borel, ban<[uicr. de nous Irans-
»E l'oreillkr. 173
porter en hâte à son domicile, accompagné de nos agents, pour connaître d'une tentative de vol commise nuitamment, avec escalade et effraction, suivie de meurtre non totalement accompli par des causes indépendantes de la volonté du meurtrier.
» Nous avons été d'abord Introduits dans une salle basse servant de resserre, dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin de Ihabilation ; le contrevent de Tune de ces fenêtres avait dû être forcé à l'aide d'une pince en fer, le bris d'un carreau dont les fragments jonchaient le sol ayant permis au voleur d'ouvrir intérieurement les fenêtres.
» Nous avons remarqué sur le sol une empreinte de pas mêlée de boue et de sable du jardin ; et, en suivant toujours ladite empreinte, nous avons traversé un corridor, lequel nous a conduits à un escalier où s'observait encore la trace des mêmes pas ; et, le montant, nous sommes arrivés au palier du premier étage.
» Sur ledit palier s'ouvre la porte principale des bureaux de M. Borel, composés de deux pièces contiguës, à l'extrémité desquelles se trouve le cabinet du caissier. Dans ledit cabinet sont placés une caisse en fer et un bureau dont l'un des tiroirs, fermé par une serrure à secret.
m LES SECRETS
renferme habituellement, nous a-t-on dit, une somme assez considérable, destinée à effectuer des payements dont le taux n'exige pas que l'on ait recours à la caisse principale.
» Nous avons reconnu facilement des traces flagrantes de tentative d'effraclion pratiquée sur le tiroir du bureau servant de caisse succursale et situé au fond dudit cabinet Nous avons vu sur le plancber une large mare de sang, une pince en fer, et un débris de vêtement ; les traces des pas et une sorte de piétinement dans cette mare de sang témoignaient qu'une lutte avait eu lieu en cet endroit.
» En suite de cet examen des localités, nous avons été conduits par M. Borel dans une sorte de passage communiquant au cabinet, théâtre de la lutte, et nous avons vu étendu sur un lit de sangle le nommé Jean Dupont, garçon de recette de la maison, lequel couche chaque nuit dans ledit passage,afin d'être à même de garder la caisse.
» Le susnommé .lean Dupont, interrogé par nous sur ce qui était à sa connaissance, a répondu que, vers une heure du malin, il a été réveillé par un bruit sourd, causé par la tentative d'elfraction effectuée sur le bureau placé dans la pièce voisine, dont la porte était restée ouverte.
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» Ledit Jean Dupont, ne doutant pas qu'un voleur ne se fût inlroduit dans la maison, s'est levé et précipité dans la pièce voisine, éclairée par une petite lanterne déposée sur une table.
» Ledit Jean Dupont s'est alors trouvé en présence d'un homme de taille moyenne, vêtu d'une redingote blanchâtre et s'occupant à fracturer le tiroir du bureau.
» Cet individu ayant voulu prendre la fuite à la vue dudit Jean Dupont, celui-ci Ta saisi et arrêté si violemment par le pan de sa redingote, qu'il lui est resté entre les mains.
a Mais, en ce moment, ledit Jean Dupont déclare avoir reçu du malfaiteur un premier coup de pince de fer sur la léte; et, malgré ce coup, malgré la perle de son sang, ayant poursuivi la lutte, il a été atteint d'un second coup, assené sur le crâne avec tant de violence, que son sang a jailli à flots par cette nouvelle blessure, et qu'après avoir encore un instant lutté contre son meurtrier, ledit Jean Dupont tombant étourdi et sans connaissance, le malfaiteur a pu prendre la fuite.
» Ledit Jean Dupont, revenu à lui au bout de quelques instants, a déclaré s'être relevé, afin d'aller donner l'alarme dans la maison.
» C'est en suite de la perpétration des faits
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précédenls que nous nous sommes transportés au domicile de M. Borel.
•) Les déclarations de Jean Dupont recueillies par nous, nous avons continué nos investigations, et, suivant de nouveau les traces laissées par le malfaiteur en s'échappant, nous les avons distinguées des premières empreintes laissées par lui, en cela que les secondes étaient ensanglantées par suite de son piétinement dans le sang de sa victime.
» Nous nous sommes alors rendus dans le jardin, et, à l'aide d'une lanterne, nous avons reconnu les mêmes traces profondément imprimées dans le sol détrempé dune allée; elle aboutissait à une muraille garnie d'un treillage à laide duquel le malfaiteur a pu gagner la crête du mur.
.) Pendant que nous nous livrions à ces investigations dans l'intérieur du jardin, nos agents opéraient simultanément d'autres perquisitions dans une impasse le long de laquelle règne le mur extérieur du jardin précité.
V Là, ils ont trouvé une corde à nœuds, terminée par un crochet de fer très-ouverl et enserrant le chaperon de la muraille, laquelle corde avait évidemment servi au meurtrier à descendre de l'autre coté du mur.
DE l'oreilikr. 177
» Au même instant, nosdils agents remarquèrent de la lumière à travers les vitres d'un appartement du rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnaient sur l'impasse oii ils venaient de découvrir la corde; ils aperçurent dans l'intérieur de cet appartement un homme revêtu d'une chemise ensanglantée, et qui veuait, sans doute, de se dépouiller de ses habits.
» ÎNosdits agents, n'écoutant que leur zèle et considérant, pour ainsi dire, cet individu comme étant en cas de flagrant délit, se sont introduits chez lui par la fenêtre et l'ont garrotté.
» Cet acte préventif devait être bientôt justifié; car nous trouvions dans le lambeau du vêlement laissé sur le théâtre de la lutte meurtrière, deux lettres, insignifiantes d'ailleurs, adressées 1111 nommé Dubousquet, employé à l'administration des douanes.
» Or, ledit Dubousquet est ce même individu dans le domicile duquel nos agents se sont introduits, et les plus graves présomptions pèsent sur lui ; car, pénétrant à notre tour dans la maison dont nos agents nous ont ouvert la porte, nous avons trouvé en la chambre du nommé Dubousquet, alors en complète défaillance, une redingote d'un gris blanchâtre, trempée de pluie, largement tachée de sang aux manches et aux revers, et à
lis LES SKCRETS
laquelle s'adaptait parfaitement le pan de derrière laissé sur le lieu du crime, et auquel pan adhérait encore la poche contenant les deux lettres adressées audit Dubousquet.
» Celui-ci ayant repris connaissance, nous avons procédé à son interrogatoire, ainsi qu'il suit. »
Le repris de justice, après la lecture de ce procès-verbal, le déposa sur une table, et Woifranglui dit:
— Tout concourait, en elTet, à rendre les charges et les apparences accablantes pour vous. Ces habits étaient les vôtres; on y découvrait des lettres à votre adresse; enfin, votre chemise, mouillée par la pluie durant votre court séjour à la fenêtre, était tachée de sang, ainsi que votre lit. Mais comment votre frère n'a-t-il pas ré» fléchi qu'en revenant...?
— Réfléchir, monsieur Wolfrang?... Eh!
le malheureux avait la tète perdue par l'efTroi, par le remords; car, pour la première fois de sa vie, il versait le sang, et certes il ne se serait pas porté à cette extrémité s'il ne s'était vu arrêté par le garçon de caisse. Alors, il a perdu la tête d'épouvante; il n'a songé qu'à échappera son agresseur. D'abord, mon frère avait pensé,
DE l'oreiilkr. 179
ra'a-t-il (lit plus lard, à se cacher dans la maison; mais, craignant, par bon coeur, de nie compromettre, il voulut seulement, encore par bon cœur, ni'embrasser une dernière fois ; puis Pidée lui vint de changer ses vêtements mouillés et ensanglantés pour des habits secs, et de faire ainsi disparaître la trace de son crime. Hélas ! Auguste ne pouvait supposer le concours de circonstances qui devaient m'accabler, et il ignorait, d'ailleurs, que les poches de la redingote que je lui avais prêtée continssent deux lettres à mon adresse, et oubliées par moi.
— Il est vrai... En un pareil moment, le trouble de votre frère était excusable; il ne pouvait guère songer ou supposer qu'il vouscompromeilaitsi gravement. Vous avez été, sans doute, incarcéré ce jour même?
~ Hélas ! oui. Le commissaire, après m'avoir donné connaissance du procès-verbal, me demanda si j'avouais être le coupable.
>) — Je n'ai rien à répondre, lui dis-je.
» Car, en suite de la lecture de celte pièce, il ne me restait pas le moindre doute sur la culpabilité d'Auguste. J'étais alors, je le répète, résolu à lui donner le temps de fuir, et c'esten cela ([ne je m'étonnai d'être devenu soudain si rusé, en ne détruisant pas les charges élevées contre
moi, et ne répondant ni oui ni non; mais je voulais plus tard prouver mon innocence, sans rétléchir alors que c'était impossible, puisque je iiavais pour cela qu'un seul moyen: dénoncer mon frère.
)' Enfin, le commissaire marrête au nom de la loi, et me signifie que je vais le suivre en prison.
» A ce mot de prison, si terribles pour moi, vu mes habitudes et mon caractère, figurez-vous que mon sang ne fit qu'un tour, monsieur Woifrang, et je crus que j'allais derechef me trouver mal. Mais que faire?... il n'y avait pas à reculer ; je demandai au magistrat la permission de faire un petit paquet de linge et de hardes.
» Pendant que je m'occupais de ce soin, j'entendis un agent de police dire à un gendarme en parlant de moi :
» — Croirait-on, à voir son air bêlasse, que ce brigand-là vient de forcer une caisse et d'assassiner un homme? A-t-il lair en dessous, ce gredin-là !
)> — Je me connais en criminels, — répond le gendarme : — les pires de tous sont ceux à qui l'on donnerait, comme à celui-là, le bon Dieu sans confession.
ï Hélas!... cjYidin-.. hypocrite... brigand...
DE l'oreiller. 18i
aisttssin!... ça commençait, vous le voyez, monsieur Wolfrang, ça commençait... J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Enfin, j'achève mon petit paquet; on me remet les menottes, que l'on m'avait ôtées pendant un instant, et le commissaire me dit:
■» — Partons. »
Le repris de justice garde un moment le silence, son regard devient humide, et il ajoute :
— Tenez, monsieur Wolfrang, j'ai eu, depuis ce jour-là, bien des peines dans ma vie, mais jamais, non, jamais, je n'ai été plus navré qu'à cet instant où il m'a fallu quitter ce modeste logement où j'avais passé des années si paisibles, si heureuses, sauf les soucis que me doiuiait l'infortune de mon pauvre frère. Enfin, je vous l'avoue, monsieur '^''olfrang, je ne pus m'empècher de pleurer à chaudes larmes en disant à part moi adieu à mon pauvre gite.
» — 11 paraît que nous avons la larme joliment facile! — dit en riant un gendarme à un agent en parlant de moi.
» Je ne voulus pas être un objet de risée, je renfonçai mes larmes et nous sortîmes de chez moi... .\h ! monsieur Wolfrang, je n'étais pas au bout de mon rude apprentissage de criminel !
— Quoi donc encore, pauvre martyr?
— Le jour était venu ; la pluie avait cessé ; les locataires de la maison et les voisins, instruits des événements de la nui t, encombraient la ruelle, afin de me voir passer,
» J'allais sortir de notre allée, lorsque j'entends les rumeurs de la foule, rumeurs où dominaient ces mots :
■» — Le voilà, le scélérat!-.. Tassassin !... — Qu'est-ce qui aurait cru ça de lui, avec son air sainle-nitouche?... — Quel hypocrite! — Quelle canaille!
>' Quand j'entendis ces mots, quand je vis attachés sur moi les regards menaçants de tout ce monde qu'il me fallait traverser, ce fut plus fort que moi, monsieur Wolfrang, je ne voulus plus sortir de l'allée; je me retournai brusquement vers le commissaire, qui me suivait, et je m'écriai hors de moi :
» — Je ne sortirai pas... vous me tuerez plutôt!...
» Cette résistance était, de ma part, absurde, je le sais, monsieur Wolfrang, |)uisqu'on pouvait me forcer de marcher; mais j'avais la télé perdue à l'idée de traverser celte foule, où je reconnaissais des locataires jusqu'alors Irès-bons pour moi ; car, sans vanité, l'on m'aimait assez dans la maison.
DE l'oreiller. 183
» — Allons, gendarmes, faites donc avancer cet homme! — avait dit le commissaire.
« — Veux-tu marcher, gredin! s'écria l'un des agents.
» Et, à l'aide de son camarade, il m'entraina hors de l'allée, me poussant si brutalement devant lui, que je trébuchai ; je perdis l'équilibre et j'allai rouler dans le ruisseau.
» Les éclats de rire méprisants et les huées de la foule retentirent autour de moi. J'avais les mains liées ; je faisais des contorsions, sans doute ridicules, afin de me redresser debout, et tout le monde de redoubler de huées, sans pitié...
— Ah ! c'est horrible !
— Après tout, ils étaient excusables, monsieur Wolfrang; ils devaient me croire criminel ; je leur ai pardonné plus tard... mais alors je les accusais d'être des gens bien méchants...
•') Enfin, les agents me mettent sur mes pieds, me saisissent au collet, et, craignant une nouvelle résistance de ma part, me placent au milieu d'eux, tandis qu'un gendarme me donne des coups de genou dans les reins pour me faire avancer.
» Alors, moi, pour eii Unir, savez-vous ce que j'ai fait, monsieur Wolfrang?... J'ai marché
I8i LKS SECRKTS
en fermant les yeux pour ne pas voir les figures insultantes ou indignées que je rencontrerais durant le long trajet de mon domicile à la prison. Mais, liélas! si je ne voyais rien, j'entendais les propos menaçants, les huées qui me poursuivaient, car une bande d'enfants de mon quartier maccompagnait en répétant sur mon passage que j'étais un voleur et un assassin. J'avais beau, afin de me réconforter, me redire à moi-même : « Ce n'est pas vrai, je ne suis ni voleur ni assassin ! » c'est égal, on m'aurait alors demandé si je voulais mourir subitement, que j'aurais accepté avec reconnaissance. Enfin, nous arrivons à la prison, et, là, grâce au ciel, une douce surprise m'attendait et me fit oublier tout ce que je venais d'endurer.
— Quelle fut donc cette surprise ?
— Pendant les formalités de mon écrou, le concierge me demanda si je voulais êlre h la pislole. Je ne comprenais pas : il m'expliqua que, moyennant quinze sous par jour, je pou= vais avoir une chambre à part... Jugez de ma joie, monsieur Wolfrang ! jugez-en î car ce qui m'effrayait le plus, c'était de me voir confondu péle-mèle avec les malfaiteurs; aussi, lorsque je fus établi dans ma cellule, je me jetai à gînoux pour remercier le bon Dieu.
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« Mon cœur si serre, si navré, s'épanouil dans celte solitude.
» Alors, plus calme, mais épuisé par tant de secousses, je me jetai sur mon lit, où je dormis pendant dix heures de suite. Ce bon sommeil reposa mou esprit, et me permit, à mon réveil, d'envisager en face ma situation à l'avenir. C'est alors, monsieur Wolfrang, que commença cette lutte contre moi-même dont je vous ai parlé... La voici, résumée en deux mots.
M Auguste s'est échappé ; on me croit coupable; je prolongerai cette erreur, sans cependant rien avouer; mon frère aura ainsi le temps de fuir et de gagner peut-être un pays étranger, me disais-je. — Bon !... mais ensuite, lorsque je paraîtrai devant le tribunal? Eh bien, je répondrai aux juges: «.le suis innocent.» — Bon!... mais de quelle manière prouver mon innocence , lorsque tant de charges m'accablent?...
» Lii était la difficulté, monsieur Wolfrang; j'avais beau vouloir la tourner de toutes façons, elle se dressait toujours insurmontable. Oui, de quelle manière prouver mon innocence ?
« Aussi, après avoii- longtemps réfléchi, je dus m'avouer que le seul moyen de m'innocenter était de dénoncer le vrai coupable, de ra-
conter commciil il s'était caché chez moi, comnienl je lui avais prêté des habits, afin de remphtcer ses haillons ; enfin, de dire tonte la vérité... Bon!... mais le vrai coupablej, qui était- il? Mon pauvre Auguste! Il me fallait donc dénoncer mon frère?... Ça ne se pouvait pas, non, ça ne se pouvait pas!
» Alors, qu'arriverait-il? J'aurais beau affirmer mon innocence, l'on ne me croirait point, Ton ne pourrait me croire, en raison des apparences toutes réunies contre moi.
— Soit!... mais, du moins, vous protestiez de votre innocence à la face de Dieu et des hommes !
— La belle avance, monsieur Wolfrang ! je n'en serais pas moins condamné ; malgré mes proleslalions d'innocence, je n'en passerais pas moins pour criminel aux yeux de tous, et j'aurais à subir autant d'humiliations que si je m'avouais coupable. Or, cet aveu assurait le repos d'Auguste, on ne le soupçonnait pas, il ne serait jamais poursuivi ; mais, d'un autre côté, cet aveu m'envoyait au bagne, moi ! et cela m'épouvantait... De là mes hésitations, mes luttes entre mon dévouement pour Auguste et mon égoïsme.
— Son égoïsme ! — s'écrie Wolfrang. — Et
DE l'oreiller. 187
il est sincère! il s'est cru égoïste... en hésitant à se sacrifier pour son frère !...
— Mais dame!... monsieur Wolfrang, écoutez donc...
— Bien, bien... c'est entendu: votre action est tout au plus méritoire. Mais voire frère ne put doue pas gagner la frontière , se mettre à l'abri des poursuites, vous écrire, et alors, quoi qu'il vous eût coulé, je le comprends, de dénoncer votre frère , vous pouviez vous résigner a celle extrémité, le sachant en sûreté?
— D'abord, monsieur Wolfrang, je n'ai eu des nouvelles d'Auguste qu'après ma condamnation. En quittant Lyon, il s'était dirigé sur Paris... Mais, au quart du chemin, une fièvre violente, causée par tant d'émotions, l'avait saisi; obligé de s'arrêter dans une auberge, il y tomba si gravement malade , qu'on dut le transporter à l'hospice du chef-lieu, où il est resté pendant plus de trois mois entre la vie et la morl, incapable ainsi de me donner de ses nouvelles. La première lettre qu'il m'a écrite, je l'ai reçue au bagne de Brest.
— Quelle fatalité !
— Ce n'est pas tout. N'ayant aucune nouvelle d'Auguste, il me fallait, si je devais m'y résigner, me décider promplcmcnl à m'avouer coupable.
— Pourquoi n'auriez-vous pas, au contraire, tâché de traîner le procès en longueur ?
— Et si Auguste était arrêté ? si, poussé par le remords, il faisait des révélations ? Cette crainte me navrait ; il fallait donc promplement nie décider. ,
«Le juge d'instruction m'interrogeait le lendemain ; il nie restait moins de vingt-quatre heures pour prendre une résolution.
« Ah ! monsieur Wolfrang, c'est la plus mauvaise heure que j'aie passée de ma vie, partagé, je vous l'ai dit, entre mon égoïsme, qui me représentait les horreurs du bagne, et mon affection fraternelle, qui me criait : « Sauve «Auguste!... »
» Enfin, après avoir réfléchi toute la nuit, bien pesé le pour et le contre, je me décidai surtout par cette raison :
^> — Je suis garçon, me dis-je ; personne ne sinléresse à moi; Auguste est père de famille; il n'a d'autre héritage à laisser qu'un nom honorable; son amour pour sa femme est la seule consolation qui lui reste au milieu des chagrins qu'il éprouve ; je connais Suzanne : le déshonneur de son mari la tuerait, ou bien elle ne le reverrait jamais. Il n'y a pas à hésiter... je dois me sacrifier. Le bagne m'épouvante, c'est vrai,
DE l'oreiller. 489
mais l'on s'habitue à tout; j'aurai, d'ailleurs, ma conscience pour moi... et puis, une fois aux galères, ma petite fortune ne me servira à rien : mon frère et sa famille en profiteront. Donc, c'est entendu, j'avouerai que je suis le coupable. Mes aveux abrégeront le procès, et ce sera plus tôt fini... Reste le cas où mon pauvre Auguste serait arrêté et ferait des révélations de son côté... Ce serait un grand malheur.., il lui arrivera ce qui pourra, mais je n'aurai rien à me reprocher...
» Eh bien, le croiriez-vous, monsieur Wolfrang ? et cela prouve la vérité du proverbe : Une bonne action a toujours sa récompense, ma décision prise, j'ai ressenti un allégement, un contentementextrêmes... J'étais tranquille... presque joyeux.
))0n vint justement à ce momenl-là me chercher pour me conduire au grefTe, où m'attendait le juge d'instruction chargé de m'interroger; je descendis les escaliers quatre à quatre, d'un pas dégagé ; je ne touchais pas terre.
■» J'entre dans le cabinet du magistrat, où il se trouve avec son grefller ; mais, avant qu'il ail le temps de m'adresser la parole, je lui dis, d'un ton leste eld'un air très-satisfait de moi-même (et je l'étais, en efl'el, intérieurement, très-satisfait) ;
190 LES SECRKTS
)» — Monsieur, mon interrogatoire devient inutile. C'est bien moi, Amédée Dubousquet, qui ai voulu voler M. Borel. C'est bien moi qui, me voyant surpris par le garçon de caisse, me suis débarrassée de lui en lui donnant des coups de barre de fer sur la tête; maintenant, monsieur, menez mon procès bon train, c'est tout ce que je vous demande.
— Le juge a dû vous prendre pour un scélérat endurci.
~ Ah! monsieur Wolfrang, d'abord il m'a regardé, muet de surprise et d'horreur; et puis il n'a pu s'empêcher de s'écrier, parlant au greffier en levant les mains au plafond :
» — - Pas l'ombre d'un remords!... Quel monstre !
» Tandis que, moi, je me disais, ajoute 1| forçat libéré, souriant avec bonhomie :
» — Oui, oui, va, tu en verras souvent dans ta geôle, des monstres de mon espère ! je t'en souhaite!
— Quelle nature angélique ! —se dit Wolfrang à demi-voix.
Et il reprend tout haut :
— Ainsi le magistral renonça dès lors à vous interroger ?
— Il le fallait bien : je refusais de répondre,
DR l'oulillkr. 191
répétant toujours d'un ton très-satisfait de moimême :
« — Puisque j'avoue le crime , à quoi bon vos questions, monsieur?
» — Mais, malheureux que vous êtes! — s'écriait le magistrat, — vous n'avez donc pas même conscience de votre crime? Vous n'éprouvez donc nul repentir de ce que vous avez fait?
1' — Moi, me repentir de ce que j'ai fait? Ah! bien oui ! au contraire! — me suis-je même échappé à répliquer presque involontairement; car je répondais plutôt à ma pensée secrète qu'à la question du juge.
» Aussi ce brave homme a-t-il dû me prendre pour un scélérat endurci, comme vous disiez, monsieur Wolfrang.
— Mais comment celte légitime sérénité de conscience, grâce à laquelle vous braviez presque gaiement les interrogatoires, ne vous a-t-elle pas toujours soutenu dans votre longue vie d'épreuves?
— C'est bien simple, monsieur Wolfrang, et vous allez le comprendre. Lors de mon premier interrogatoire, j'éprouvais cette espèce de fièvre de contentement, cette exallalion que l'on ressent toujours, je crois, après l'accomplissement
192 LES SKCRKTS
(l'un devoir généreux qui vous a coulé; aussi je me sentais quasi guilleret ; mais, malheureusement, colle effervescence passée, il n'en a plus été de la sorte. Oh ! seul avec moi-même, dans ma cellule, ça allait bien, le roi n'était pas mon mailre, comme on dit ; mais, dès que je me trouvais en présence de quelqu'un, je souffrais le martyre en songeant au mépris, à l'aversion que j'inspirais... Mais dame!... que voulez-vous, monsieur Wolfrang! tout ne peut pas être roses dans le sacrifice!
— Ah! — reprit Wolfrang profondément ému, — que ne puis-je vous donner connaissance et conscience de ce qu'il y a d'adorable et de touchant dans le mélange de grandeur et d'ingénuité qui vous caractérise!... combien vous seriez fier!... Mais, non, non, vous êtes de ceux-là qui passent obscurs , ignorés d'euxmêmes et d'un monde dont ils devraient être l'exemple et l'admiration!
— Ah ! monsieur Wolfrang, monsieur Wolfrang !
— Pardon... je m'étais imposé de ne plus tenter, tâche impossible, de vous révéler à vous-même... Revenons à votre procès. Quelle a été dans celte circonstance la conduite du baoquier Bord ?
DE l'oreiller. 493
— Impitoyable! elle devait l'être; son intérêt le forçait d'agir ainsi. Je l'avais vu, d'ailleurs, une fois dans ma prison... lui seul devina que je n'étais pas coupable.
— Monsieur Borel? — s'écrie Wolfrang; — et comment a-l-il pu pénétrer votre secret ?
F^e forçat libéré, à celte question de Wolfrang : « Comment a-t-i! pu pénétrer le secret de votre innocence ? » sourit amèrement et répondit :
— M. Borel nous connaissait dès l'enfance, mon frère et moi, et, quoique je ne l'eusse pas revu depuis son indigne abus de confiance envers Auguste, le banquier savait que j'avais toujours mené une vie honorable et que mon patrimoine et mes appointements d'employé devaient me mettre à l'abri de la tentation de vol.
Puis, enfin, il me tendit un pit^ge dans lequel je tombai.
- Un piëge! et dans quel dessein?
— Ali ! dans un dessein bien facile ;'i concevoir; mais la réflexion m'est venue trop tard. Voici ce qui se passa...
» M. Borel était membre d'une association destinée à moraliser les prisonniers soumis au ré,gime cellulaire, et à leur fournir de bons livres; il eut donc un prétexte tout naturel de venir un jour dans ma cellule.
» Il feint d'abord l'altendrissement et ia douleur; il me témoigne son chagrin de me voir, moi qu'il connaît depuis l'enfance, accusé d'un grand crime.
» Enfin il a lelTronterie de me demander des nouvelles d'Auguste, ajoutant qu'il a depuis longtemps pardonné à mon frère son indélicatesse, pour ne pas dire pis, au sujet de ces cinquante mille francs qu'il prétendait lui avoir confiés, à lui, Borel.
» Je suis d'un caractère très-patient; mais l'audace du banquier me mil hors de moi. Ces! là «ans doute ce qu'il voulait; et, lui apprenant les malheurs d'Auguste et de sa famille, je m'écriai :
» — Ces affreux malheurs, qui les a causés?
DE L'oREIIiLlîR. 197
Votre abus de confiance, monsieur!... oui; et si jamais la misère, le désespoir, poussaient un jour mon frère à commettre une mauvaise action... c'est vous qui en seriez reponsable devant Dieu î
— Ces reprociies, celte supposition de voire part, durent, en effet, mettre le banquier sur la voie de la vérité.
— Il est vrai, monsieur Wolfrang, j'en disais trop ; mais l'indignation m'emportait malgré moi ; je commençais à tomber dans le piège que le banquier me tendait.
— Que vous a-t-il répondu?
— Qu'il dédaignait cette accusation d'abus de confiance, vieille calomnie à l'aide de laquelle Auguste avait tenté de lui escroquer autrefois une somme considérable, indignité dont il s'était, d'ailleurs, rétracté plus tard, témoin sa lettre (lettre dont je vous ai parlé, monsieur Wolfrang, et que mon malheureux frère avait eu l'insigne faiblesse d'écrire en ce temps-là), et témoin aussi une humble demande de secours faite personnellement par Auguste au banquier, il y avait trois mois, et à laquelle il s'était généreusement empressé de répondre après de nouvelles assurances de repentir de la part de mon frère.
— Il s'élait donc adressé à M. Borel pour obtenir de lui des secours ?
— Jamais, monsieur Wolfrang ! jamais ! celail un mensonge du banquier.
— Mais à quoi bon ce mensonge ?
— Vous allez voir... Je réponds à M. Borel que ce qu il dil est faux, qu'il est matériellement impossible que mon frère lui ail, en personne, demandé un secours, il y a trois mois, puisqu'il y a deux mois Auguste se trouvait encore en Amérique ; enfin, j'ajoute imprudemment :
■. — Sil se fût adressé à vous, il me l'eût dil dernièrement.
» — Vous avez donc vu tout récemment votre frère à Lyon ? me dit M. Borel.
~ En effet, — interrompt Wolfrang réfléchissant,— vous livriez à peu près votre secret; car, avouer le récent séjour de votre frère à Lyon, c'était presque le désigner comme lauleur de cette tentative de vol, rendue probable par la détresse de ce malheureux et par l'abus de confiance dont il avait été victime, tandis que l'aisance dont vuus jouissiez et vos antécédents honorables devaient éloigner de vous tout soupçon...
— Il est vrai, j'avais élourdiment parlé; mais je ne me possédais plus...
DE l'oreillur. 199
— Je ne comprends pas encore cependant quel pouvait être rinlérét du banquier à connaître le véritable auteur de celle lenlalive de vol.
— Cet intérêt, vous allez le comprendre; car, certain, d'après ma réponse irrcflécliic, qu'ainsi qu'il le présumait, mon frère s'élait trouvé à Lyon durant celle nuit l'uneslc, le banquier me dit :
» — Écoulez-moi , Uionsieur Dubousquet ; voire réponse me prouve ce dont je me doutais : votre frère est l'auleur de la tentative de vol commise cliez moi ; mais vous êtes son complice...
— Qu"enlends-je ! vous, complice de ce vol ?
— Oui , monsieur Wollrani; ; en voilà bien d une autre, n'est-ce pas?.,. ]\lais vous n'éles point au bout.
— Ail! le misérable! s'écrie Wolfrang; - (|uelle profonde astuce ! Je commence à comliremlre ce qu'il se proposait.
Oli! oui, elle est bien noire, l'aslucc de cet homme, allez, monsieur Wolfrang ! C'est effrayant lorsqu'on y songe. Mais écoutez la fin. X — Vous êles le complice de voire frère, — me dit donc M. Borel. — Vous l'avez probablement caché chez vous, afin de lui faciliter les
moyens d'accomplir son crime ; vous lui avez évidemment fourni largent nécessaire à acheter la corde, la pince, la lanterne sourde... Cette lanterne seule vaut au moins vingt francs ; je l'ai examinée au greffe : c'est une lanterne de luxe; or, il est impossible que votre frère ait fait, sans votre concours, une acquisition pareille; il était, m'avez-vous dit, dans la détresse : et cela est si vrai, qu'à son arrivée à Lyon, vous lui avez prêté des habits pour remplacer ses haillons.
— Coninieiit le banquier connaissait-ll celle circonstance?
— On avait trouvé dans le pan déchiré de la redingote des lettres à mon adresse; M. Borel devait donc penser que cet habit m'appartenait ; or, je ne l'aurais pas prêté à mon frère...
— S'il n'eût été vêtu de haillons... c'est juste...
— M. Borel ajouta :
« — Il résulte des investigations de la justice, que l'individu qui, dans la soirée du crime, a acheté cette lanterne, a, pour le payer, tiré de sa poche plusieurs pièces d"or. Cet or, d'où provenait-il?... De vous, certainement.
— En effet, vous aviez remis deux ce«its francs en or à votre frère...
DE l'oreiller. 201
— Oui, craignant qu'il ne fût reconnu et arrêté pour sa prétendue rixe avec le gendarme, et qu'en ce cas, mon. frère, quoi qu'il arrivât, ne fût dépourvu d'argent.
— La scélératesse de ce Borel me confond, — reprend Wolfrang.
Et pensif, il ajoute :
— Il n'est que trop vrai, et j'y réfléchis maintenant, vous pouviez, par la fatalité de ces circonstances, être considéré comme le complice de votre frère.
— M. Borel le sentait bien... et c'est làdessus qu'il comptait, quoique, au fond, il fût certain de mon innocence; aussi a-t-il repris :
» — Vous êtes complice de la tentative de vol commise par votre frère; cela est pour moi hors dedoute, etilenserail de même pour la justice... si elle savait ce que je sais... Et, à cette heure, — songez bien à mes paroles, ~ votre frère a pu s'échapper... vous assumez sur vous seul, par générosité pour lui, la responsabilité d'un crime dont vous êtes complice. Ceci vous regarde... Quant ù moi, par un reste de pitié pour cet homme... autrefois mon ami d'enfance... je veux bien consentir à ne pas le signaler à la justice; mais, prenez garde... vous avez jusqu'ici refusé
de répondre aux interrogatoires des magistrats ; c'est peut-être, de votre part, une lactique assez familière aux prévenus : ils réservent ainsi pour l'audience leurs moyens de défense, el échappent à la longueur des épreuves contradictoires de l'instruction, et parfois surprennent ainsi la religion des jurés; mais, je vous le répète, prenez garde ! si, parmi vos moyens de défense, vous espériez atténuer votre crime en invoquant contre moi cette abominable et ancienne calomnie d"abus de contiance..., je serais sans pitié pour votre frère et pour vous ; non que je redoute en quoi que ce soit cette diffamation : ma vie, grâce à Dieu, est irréprochable aux yeux de tous... Je ferais justice de cette infâme accusation... mais je serais sans pitié pour deux misérables qui, afin d'excuser leur forfait, ne reculent pas devant la plus odieuse calomnie dont on puisse vouloir rendre victime un homme de bien !
— Ciel et terre! une si noire hypocrisie cause une sorte de vertige dépouvanle et d'horreur!...
— C'est justement ce que j'éprouvais, monsieur Wolfrang... Oui, j'éprouvais une sorte de vertige en entendant le banquier me parler ainsi; car nous étions seuls, personne ne pou-
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vait nous entendre, et il me tenait le langage qu'il eût tenu devant témoins... Je restai muet de stupeur.
V II acheva en ces termes :
» — Ainsi, songez-y bien... si vous aviez l'audace de tenter de jeter l'ombre d'un soupçon sur l'intégrité de ma vie entière... à Tinstanlje dénonce votre frère à la vindicte des lois... Je produis la lettre, écrasante pour lui, qu'autrefois Il m'a écrite , et je révèle qu'il est l'auteur du crime dont vous êtes complice. Votre frère a pu rester jusqu'à présent impuni , parce qu'on ignore sa culpabilité ; aucune recherche n'a été exercée contre lui... mais, dès qu'il sera signalé, il sera poursuivi, on l'atteindra où qu'il soit... et, grâce à l'extradition, il sera même atteint en pays étranger... Quant à vous..., la justice vous lient, elle ne vous lâchera pas. Votre frère arrêté, assumât-il sur lui seul la responsabilité du crime, il ne vous sauveraiipas ; en vain, même, vous rétracteriez vos aveux, vous seriez accablé par les preuves flagrantes de votre complicité. Le séjour mystérieux de votre frère chez vous, l'or vu entre ses mains et qui ne pouvait provenir que de vous, tout enfin, je vous le répète, vous accablerait, et, votre frère et vous, vous recevriez le juste châtiment de vos forfaits...
20t LKS SECRETS
Sut; ce, monsieur Dubousquel, réfléchissez, — ajouta le banquier.
« El il sortit de ma cellule...
— Maintenant, tout m'est dévoilé ! Malgré son audace, malgré son hypocrisie, malgré raulorité de son irréprochable réputation; enfin, malgré -a lettre de votre frère, ce Borel redoutait toujours la révélation de son abus de confiance, source impure de son immense fortune.
— Sans doute, monsieur Wolfrang ; et il me disait clairement, à moi qui, seul, pouvais lire à travers tant de mensonges sa pensée secrète : « Je vous sais innocent, Auguste a commis le crime, vous vous sacrifiez pour lui; mais, prenez garde !... »
— «... Si vous révélez l'abus de confiance que j'ai commis, — continue Wolfrang poursuivant la pensée du repris de justice, — je rends votre sacrifice inutile... en dénonçant votre frère... Vous passerez fatalement pour son complice, et vous serez tous deux condamnés au bagne. Tandis que, si vous gardez le silence, votre frère ne sera jamais poursuivi, et vous jouirez, du moins, du prix de vot.re généreux sacrifice... »
— Mon Dieu, oui... et ces menaces, M. Borel pouvait les accomplir ; je devais infaillible-
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ment passer pour être complice d'Auguste. Il s'était caché dans ma demeure ; on avait vu en sa possession de l'or qu'il tenait de moi, et avec lequel il s'était procuré les instruments de son crime. . Vous le voyez... j'étais enlacé de tous côtés comme un pauvre moucheron dans une toile d'araignée... J'aurais même alors voulu revenir sur ma résolution de me sacrifier pour mon frère, que je ne l'eusse pas pu, non, et j'aurais été assez infâme pour le dénoncer que je fusse resté son complice... Ah ! monsieurWoIfrang!... si vous saviez comhien alors je me suis félicité de m'êlre décidé à me dévouer pour Auguste avant mon entrevue avec M. Borel !
— Pourquoi cela ?...
— Pourquoi ?... Mais pensez donc que j'aurais eu le chagrin de me dire que mon dévouement pour mon frère avait été moins volontaire que forcé... puisque, de toute façon, je devais être regardé comme complice du crime... Heureusement, à ce sujet-là..., je suis tranquille, — ajoute le forçat lihéré avec un soupir d'allégement : — j'ai toujours eu la consolation de me dire que mon sacrifice partait du cœur.