LA MORT DE MARIE-LOUISE
La mort de Marie-Louise (i) a été l'objet d'une discussion peu concluante dans le Giornale degli Eriiditi e dei curiosi, qui est mort fin 1885. Il n'en est pas question dans le livre intéressant d'Helfert, Maria Louise, Vienne, 1873, 8<*, portraits et fac-similés. Quand j'ai voulu pénétrer les points obscurs de la vie de Marie-Louise, ses derniers mariages, ses enfants du second lit, sa mort, j'ai rencontré des difficultés diplomatiques.
L'académicien qui signe Tace dans V Intermédiaire (XX, 16), a été plus heureux que moi, mais il ne parlera qu'en 1910.
(l) « ... La lin de l'Impératrice a été tragique. Elle disparut — et ne disparut pas seule — dans un des drames les plus tenibles que Ton puisse imaginer. » {L^Intermédiaire, VIII, 702.)
On sait aujourd'hui que Marie-Louise a été mariée trois fois. Sur le premier mariage avec Napoléon h^ on peut lire :
Marie-Louise. Son mariage d'après des documents inédits du quai à' Or S2iy. [Revue historique^ mars 1883, p. 481, par Ed.Wertheimer, ylr^/n'z; filr œsterreichische Geschiclitey L X IV, tirage à part chez Gerold.)
Les Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 4^ édition, 1873, I, 250, nous parlent, ainsi du second mari de Marie-Louise :
« Le comte de Neipperg, chargé d'une mission extraordinaire de l'Autriche, se trouvait alors à Naples. Ce personnage, qui devait, si peu de mois après, jouer un rôle inattendu, était déjà borgne et cachait l'œil qu'il avait perdu sous un bandeau noir; ce qui ne l'empêchait pourtant ni d'être agréable, ni même de plaire. Sa conversation était aimable et avait de l'attrait; ses manières étaient nobles; il aimait passionnément la musique, et était luimême un musicien consommé. Il venait beaucoup chez Mme de Récamier, et elle dut à son obligeance d'être tirée de l'inquiétude qu'elle éprouvait sur le voyage de Mme de Staël. »
Dès le 18 avril 1815, Marie-Louise demande
si « le comte Neipperg a eu la jambe cassée. » [Letters of the Bonaparte Family^ p. 40), elle ne pense plus guère à Napoléon.
« Uarchiduchesse Marie-Louise est, dit-on, fort mal des suites d'un accouchement secret fait de force oij l'enfant est mort. » [Mme de Rcinnsaty lettre à son mari, Paris, 12 avril 1817; Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières Années de la Restauration , 1884, III, 60.)
« Il en reste deux [enfants d'elle et de Neipperg)^ tous les deux nés avant la mort de Bonaparte. » (VitroUes, Lettre au ministre des Affaires étrangères, Florence 11 avril 1829, dans ses Mémoires, III, 503.)
« J'ai passé... le 15 août 1840,. à Ischl dans le Tyrol. On me montra, sortant du bain, la veuve de Napoléon. Elle avait déjà eu quatre enfants du comte de Neipperg; le comte de Montbel, son chambellan, voulut bien me dire leur sexe et leurs noms... J'examinai, assise à la croisée d'une fort modeste habitation, la veuve d'Hector, engraissée, vulgarisée, tricotant des bas et plongeant sa vue dans un de ces petits miroirs attachés aux fenêtres en Allemagne pour regarder les passants, et qu'on appelle des espions. » (Coulmann, Réminiscences, 1862, I, 124.)
3l6 LES SECRETS DES BONAPARTE
Jules Lecomte, de douteuse mémoire, paraît à la cour de Parme et devient Tamant de Marie- Louise. (Arsène Houssaye, Confessions ^ 1885, II, 309; consulter Jules Lecomte, Marie-Louise à Parme y 2 vol., in-8, B. N.; K, 121, 79-80.)
En troisième noces, Marie-Louise épousa Charles-René, comte de Bombelles, né à Versailles le 6 novembre 1784, mort à Versailles (et non à Vienne (i), ainsi qu^en font foi les registres de l'état civil de Versailles) le 30 mai 1856. (Voir Chaillot. Notice sur V Administration de S, E, M, le Comte de Bombelles , S. D.,
(1857), i^"4°î B. N. L n -^^^ Il était veuf en premières noces de Caroline-Sabine-Victoire de Poulhariez-Cavanac.
(l) Comme le dit M. Imbert de Saiut-Amand.
LA MORT DE PICHEGRU (i)
Le genre de mort de Pichegru a laissé des doutes chez les contemporains, et Thiers me paraît avoir traité bien légèrement cette partie de son récit. Plus ce que j'ai à dire est délicat^ moins j'ai l'habitude de solliciter les textes; je^ commencerai donc par donner les pièces^ en
(1) Sur la conspiration de Cadoudal, Moreau et Pichegru, voir : le Curieux, I, 153, 168; Claude Fauriel, Les derniers Jours du Consulat, publié par Ludovic Lalanne, 1886, in-8, (je tiens à citer M. Lalanne, qui a affecté de ne pas me citer) ; Georges Cadoudal et la Chouannerie, par son neveu Georges de Cadoudal, 1887, in-8; le comte de Martel, les Historiens fantaisistes, M: Thiers,.,, Conspiration de Georges.,., 1887, in-18 (je tiens à citer M. de Martel, qui a affecté de ne pas me citer) ; « le Procès de Moreau, qui fait partie des documents secrets du dépôt de la guerre» (Bonnal, Carnot, 1888, in-8, 172). Un Pichegru, prêtre, mort à Paris rue de Vaudigard, n' 7, a été enterré le 19 avril iS'iQ. {Petites Affiches des 21 avril et 3 mai.)
3l8 LES SECRETS DES BONAPARTE
soulignant seulement les passages sur lesquels j'appelle toute l'attention du lecteur, puis je les discuterai.
On sait que Pichegru fut, comme le dit naïvement le registre d'écrou du Temple, n° i, f° 55 [Archives de la préfecture de police)^ « arrêté aux Tuileries le 18 fructidor an V»; le registre ajoute : « parti pour la déportation le 23, à une heure du matin ». Evadé de Sinnamari, il chercha dans toute l'Europe de quoi assouvir sa .haine et finalement débarqua à la falaise de Béville le 16 janvier 1804; il fut arrêté à Paris rue Chabannais, dans le logement du nommé Leblanc, le 8 ventôse an XII, et subit le même jour devant le préfet de police un interrogatoire dont le texte est inédit et dont je citerai le début caractéristique.
Paris, le 8 ventôse de l'an 12 de la République.
Par-devant le conseiller d'État, spécialement chargé de l'instruction et de la suite de toutes les affaires relatives à la tranquillité et à la sûreté intérieures de la République, Louis- Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, conseiller d'État, préfet de police ;
Avons fait comparaître devant nous un
individu trouvé cejourd'hui, à deux heures du matin, dans le logement du citoyen Blanc, situé en cette ville, rue Chabannais, 39, lors de la perquisition qui y a été faite de notre ordre, ledit individu de taille d'environ cinq pieds quatre pouces, cheveux châtains foncés, Que nous avons interrogé ainsi qu*il suit :
— Comment vous appelez-vous ?
— Je m'appelle Pichegru.
— Depuis quel temps étes-vous de retour à Paris ?
— Six semaines à peu près.
— Où étiez-vous avant d*y arriver?
— En Angleterre.
— Depuis quel temps y étiez-vous ?
— Depuis deux ans.
— Où demeuriez-vous en Angleterre ?
— A Brompton, près Londres.
— Quelles personnes voyiez-vous habituellement à Londres ?
— Tout le monde.
— N y avez-vous pas vu quelques-uns des prmces français ?
— Oui.
— Pourriez-vous vous rappeler les noms de ceux que vous y voyiez habituellement ?
— Je les voyais tous.
— N'avez-vous pas vu souvent le ci-devant comte d'Artois?
— Pas plus souvent que les autres.
— Quel a été votre motif en quittant l'Angleterre pour arriver en France ?
— Il y a dix ans que je suis sorti de France par l'effet des démarches de Bonaparte dont la haine date de Tépoque du 13 vendémiaire pour m'être expliqué sur cette journée en véritable Français, et qui, me regardant probablement comme un obstable à son ambition, concourut spécialement aux événem'ents de fructidor, en m'éloignant ainsi de la France. Depuis cette époque, j'ai parcouru divers pays étrangers et en dernier lieu je me suis retiré en Angleterre, Fatigué d'un éloignement aussi prolongé de mon pays, fatigué dès calomnies que les journaux français multipliaient sur mon compte, disant tantôt que j'étais à la tête des armées étrangères, tantôt à la tête des conseils, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que d'entrer en France. (Dénégations sur tout le reste,)
[Archives nationales,)
Pichegru ne sortit plus de son silence; il devait parler, disait-il, à Taudience; il n'en eut pas la possibilité. Voici les documents qui concernent sa mort.
Première division, — Suicide de Pichegru, ex-général,
Uan douze de la République, le seize germinal, huit heures du matin, nous Pierre Dusser, commissaire de police de la division du Temple, sixième arrondissement municipal de la ville de Paris, à la réquisition du citoyen Fauconnier, concierge de la prison du Temple, nous nous y sommes transporté à Teffet de constater la mort de l'un des prisonniers, où étant en présence de citoyens Edme-François Soupe et Jean-Guillaume Fleury, tous deux chirurgiens, le premier demeurant place du Pont- Neuf, à Paris, et l'autre, rue du Temple, n° 115, division des Gravilliers, avons été introduits par ledit Fauconnier dans une chambre au rezde-chaussée de la tour et y avons trouvé, gissant sur un lit, un cadavre du sexe masculin, paraissant âgé de-quarante à quarante-cinq ans, taille d'un mètre soixante-dix-huit centimètres, cheveux bruns foncés, sourcils de même couleur arqués, front large et chauve, yeux gris bleus, nez long et gros, épaté du bout et creux à sa racine, bouche moyenne, menton rond et gras à fossette, visage plein et brun, forte tête, poitrine large, cuisses et jambes grêles en
proportion du buste ; que ledit citoyen Fauconnier, concierge, nous a dit être le cadavre de Pichegni, ex-général ,
Le cadavre avait autour du col une cravate de soie noire ^ dans laquelle était passé un bâton de la longueur d^environ quarante centimètres et de quatre à cinq de circonférence, lequel bâton, faisant tourniquet autour de ladite cravate, sur laquelle il reposait par un de ses bouts; ce qui avait produit un étranglement suffisant pour donner la mort, et avons signé, ainsi signé, Dusser, commissaire de police.
Pour copie conforme :
Le Commissaire de police de la division du Temple,
DussER.
Et tandis que nous procédions à la reconnaissance du cadavre de Pichegru, ex-général, est intervenu le tribunal criminel du département de la Seine pour connaître de ce suicide. En conséquence avons clos le présent que nous avons remis au citoyen Gérard, commissaire du gouvernement^ accusateur public près ce tribunal, et avons signé, ainsi signé, Dusser, commissaire de police.
(Archives de la préfecture de police.)
Jugement au tribunal criminel spécial de la Seine, relatif au suicide de Pex-gcnéral PichegrUy extrait des minutes du tribunal criminel et spécial du département de la Seine.
Cejourd'hui, seize germinal an douze de la République française, onze heures du matin, chambre du Conseil du tribunal criminel et spécial du département de la Seine, en laquelle se sont réunis d'après l'invitation faite aux deux sections séantes et aux membres qui se trouvaient alors dans l'enceinte dudit Tribunal, les citoyens Hémart, président, Martineau, vice-président, Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Lecourbe, Laguillaumie, Selvès, Clavier et Dameuve, juges audit tribunal.
Assistés de Pierre-Jean Baré^ commis-greffier.
Le commissaire du gouvernement, accusateur public, accompagné des citoyens Delafleutrie et Courtin, ses substituts, a dit :
« J'ai été instruit ce matin par le citoyen Thuriot, l'un des juges de ce tribunal chargé d'instruire contre Georges Cadoudal, Charles Pichegru, ex-général, le général Moreau et autres prévenus de conspiration contre la personne du premier Consul et contre la sûreté intérieure et extérieure de la République,
qu'on lui avait annoncé que ledit Charles Pichegru, détenu Tour du Temple, maison de justice, s'était suicidé la nuit dernière.
«J'estime qu'il est de la plus haute importance que le tribunal criminel et spécial de la Seine, saisi par un sénatus-consulte de l'instruction et investi de pouvoirs pour prononcer sur cette affaire^ prenne sur-le-champ toutes les mesures nécessaires pour établir si le fait est constant et dans r hypothèse on il le serait ^^our constater l'identité de personne et fixer les renseignements relatifs à cet événement. En conséquence, j'invite le tribunal et le requiers formellement, en tout que de besoin, de s'occuper de cet objet. »
Ledit commissaire et ses substituts retirés : Le tribunal, après en avoir délibéré.
Considérant que les circonstances commandent impérieusement de faire constater le fait et l'identité de personne ;
Qu'elles commandent également de recueillir et fixer tous les renseignements relatifs à l'événement dont il vient d'être instruit;
Charge les citoyens Desmaisons, Rigault, Bourguignon et Selvès de se transporter à rinstant au Temple, pour, conjointement avec
le citoyen Thuriot, nommé pour instruire sur ladite conspiration, prendre toutes les mesures concordantes avec les dispositions des lois, en présence dudit commissaire du gouvernement et du citoyen Delafleutrie, son substitut:
1° Pour établir si ledit événement est constant ;
2° Dans rhypofhêsc où II le serait, constater Pidentité de personne ;
3° Prendre et fixer tous les renseignements relatifs audit événement;
Autorise lesdits commissaires à faire et ordonner à cet égard ce qu'ils estimeront convenable.
Ordonne qu'il sera du tout dressé procèsverbal qui sera rapporté audit tribunal, pour ensuite, sur le réquisitoire dudit commissaire^ être statué ce qu'il appartiendra.
Fait et prononcé lesdit jour et an que dessus, et ont lesdits président, vice-président et juges, signé avec ledit commis-greffier.
Signé : Hémart, président, Martineau, viceprésident. Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Lecourbe, Laguillaumie, Selvès, Clavier et Dameuve, juges audit tribunal.
N.B. — Aujourd'huy, 17 germinal an 12, à neuf heures du matin, il sera procédé, en
326 LES $ECRET5 des ÊÔKAPARtE
audience du tribunal criminel, à la continuation de la reconnaissance du cadavre.
Pour copie conforme à l'original.
^Registre d'écrou du Temple n^ 4, /°» ^o-^T ; Archives de la préfecture de police,)
Extrait des registres du tribunal criminel et spécial du département de la Seine,
L'an douze de la République française, le seize germinal, cinq heures de relevée,
Le tribunal criminel et spécial du département de la Seine, assemblé dans le lieu ordinaire de ses séances, les portes ouvertes au public.
Assisté de Pierre-Jean Barré, commis-greffier,
Le commissaire du gouvernement, accusateur public, accompagné du citoyen Delafleutrie, substitut, a dit :
« Vous avez nommé, par votre jugement de ce jour, des commissaires pour se transporter maison de justice du Temple, et conjointement avec le citoyen Thuriot, chargé d'instruire contre Georges Cadoudal, Charles Pichegru, le général Moreau, et autres prévenus de conspiration contre la personne du premier Consul et contre la sûreté intérieure et extérieure de
la République, en ma présence et celle du citoyen Delafleutrie, mon substitut, prendre toutes les mesures nécessaires pour établir :
« S'il était constant que ledit ex-général Pichegru s'était suicidé dans la chambre où il était détenu Tour du Temple ;
« Dans rhypothèse où le fait serait vrai, constater l'identité de personne ;
« Et prendre tous les renseignements relatifs audit événement. »
Les conimissaires ont rempli vos intentions.
Je requiers qu'il soit donné lecture du procèsverbal qui constate ce qu'ils ont fait et ordonné.
Le tribunal, après avoir délibéré, faisant droit sur le réquisitoire dudit commissaire du gouvernement,
Ordonne qu'il sera fait, par le greffier, lecture dudit procès-verbal.
Lecture faite dudit procès-verbal, le cadavre dont il y est question, porté et exposé en ladite salle d'audience.
Le commissaire du gouvernement a requis qu'il fût ordonné que tous les témoins, dont les déclarations ont été recueillies audit procèsverbal, fussent publiquement récolés en leurs déclarations.
Le tribunal, faisant droit sur ledit réquisitoire, ordonne que lesdits témoins feront de nouveau la promesse prescrite par la loi.
En exécution de ce jugement, chaque témoin dénommé audit procès-verbal a individuellement fait ladite promesse et affirmé qu'il persistait dans sa déclaration.
Le commissaire du gouvernement a requis qu'il lui fût donné acte desdites déclarations, ce qui lui a été octroyé.
11 a ensuite requis qu'il fût ordonné que demain, neuf heures du matin, par les médecin et chirurgiens dénommés audit procèsverbal, la promesse exigée par la loi préalablement faite, il fût procédé à l'ouverture du cadavre dont est question, reconnu pour être le corps de Charles Pichegru, ex-général, qui s'est suicidé Tour du Temple, pour constater l'état des parties internes dudit cadavre,
Comme aussi que lesdits médecin et chirurgiens dresseront procès-verbal de leur opération et de leurs observations.
Le tribunal, faisant droit sur ledit réquisitoire.
Ordonne que, par lesdits médecin et chirurgiens, il sera procédé demain, neuf heures du matin , à l'ouverture du cadavre dont est
question, reconnu pour être le corps de Charles Pichegru, qui s'est suicidé Tour du Temple, à l'effet de constater l'état des parties internes dudit cadavre, et qu'ils dresseront procèsverbal de leurs opération et observations, lequel procès-verbal sera rapporté et affirmé séance tenante...
Fait et prononcé à Paris, en l'audience oii étaient présents les citoyens Hémart, président, Martineau, vice-président, Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Selvès, Laguillaumie et Thuriot.
Cejourd'hui, seize germinal an douze de la République,
Nous, Henri-Robert Desmaisons, Pierre- Eustache Rigault, Jean-Baptiste Selvès, Claude- Sébastien Bourguignon et Jacques-Alexis Thuriot, tous juges au tribunal criminel et spécial de la Seine, réunis salle d'instruction au Temple, maison de. justice, en exécution du jugement rendu cejourd'hui par ledit tribunal, qui nous nomme commissaires pour constater, par les moyens prescrits par les lois, si Charles Pichegru, ex-général, prévenu de conspiration contre la personne du premier Consul et contre la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, et, par ce motif, détenu en ladite maison de justice, s'est suicidé la nuit dernière, et recueillir
tous les renseignements relatifs à cet événement;
Comme aussi pour constater l'identité de personne;
En présence des citoyens André Gérard, commissaire du gouvernement, accusateur public près ledit tribunal, et d'Antoine-Jacques Delafleutrie, substitut dudit commissaire, près ledit tribunal, également commis par le tribunal;
Assisté de Pierre-Jean Baré, commis-greffier assermenté;
Ouï le commissaire du gouvernement ;
Ordonnons que nous nous transporterons sur-le-champ à la Tour du Temple, où a été placé ledit Charles Pichegru, pour savoir si l'événement annoncé est constant,
Que ledit commissaire et sondit substitut nous assisteront, nous réservant d'ordonner, après ladite visite, ce qu'il appartiendra.
Après nous être transportés à ladite Tour, être entrés dans la chambre où était placé ledit Charles Pichegru, ainsi que nous Ta attesté Louis-François Fauconnier, concierge de ladite maison de justice, et nous être rendus certains dudit événement, étant revenus en ladite salle d'instruction ;
LES SECRETS DES BONAPARTE ))l
Ouï le commissaire;
Ordonnons que le corps dudit Charles Pichegru sera sur-le-champ visité par les citoyens Edme-François Soupe, chirurgien, demeurant à Paris, place du Pont-Neuf, n** i ; François- Mathieu Didier, aussi chirurgi.en, demeurant rue Saint-Denis, n° 44; Jean-Bernard Bousquet, chirurgien, demeurant à Paris, place Saint- Jacques-la-Boucherie, n°3 ; Pierre-Jean Brunet, chirurgien, rueNeuve-des-Petits-Champs, n° 24; Pierre-Augustin Lesvignes, médecin, demeurant rue du Faubourg-Saint-Martin, n° 73 ; et Jean-Guillaume Fleury, chirurgien, demeurant rue du Temple, n° 115, qui constateront la cause de sa mort.
Ordonnons qu'avant de procéder à ladite visite, lesdits médecin et chirurgiens feront, par-devant nous, la promesse voulue par la loi.
Ladite promesse faite, lesdits médecin et chirurgiens se sont transportés Tour du Temple^ dite chambre qui était occupée par ledit Pichegru.
Après s'être conformés à l'ordonnance par nous ci-dessus rendue, ils sont revenus dite salle d'instruction, et ont unanimement dé claré :
« Qu'ils s'étaient transportés à ladite Tour du Temple, et avaient été conduits par le concierge à la chambre où était Charles Pichegru, ex-général ;
« Qu'ils y avaient trouvé, sur un Ut, un cadavre qu'ils avaient reconnu être du sexe masculin;
« Que V homme mort leur avait paru âgé de quarante à quarante-cinq ans ;
« Que sa taille était d'un mètre soixante-dixhuit centimètres;
« Qu*il avait les cheveux brun foncé, les sourcils de même couleur, arqués, le front large et chauve, les yeux gris bleu clair, le nez long, gros, épaté à son extrémité et creux à sa racine, la bouche moyenne, le menton rond et gros, le visage plein et brun, la tête forte, la poitrine large, les cuisses et les jambes grêles en proportion du buste ;
« Qu'après avoir examiné toute l'habitude du corps dudit cadavre, ils avaient remarqué une impression circulaire au col, large cV environ deux doigts, et plus marquée à la partie latérale gauche;
« Quil y avait strangulation; au elle avait été faite à Vaide d*une cravate de soie noire fortement nouée, dans laquelle on avait passé
un bâton ayant quarante-cinq centimètres de long et cinq de pourtour ^ et quon avait fait de ce bâton un tourniquet, avec lequel la cravate avait été serrée de plus en plus, jusqu'à ce que ladite strangulation fût effectuée;
« Qu'ils avaient ensuite remarqué que ledit bâton se trouvait reposé, par un de ses bouts, sur la joue gauche, et qu'en le tournant avec un mouvement irrégulier, il avait produit sur ladite joue une égratignure transversale d'environ six centimètres, s'étendant de la pommette à la conque de Toreille gauche;
« Que la face était ecchymosée, les mâchoires serrées, et la langue prise entre les dents;
« Que V ecchymose s étendait sur toute Vhabitude du corps;
« Que les extrémités étaient froides, les muscles et les doigts des mains fortement contractés;
« Qu'ils estimaient d'après la position dans laquelle ils avaient trouvé le corps et les observations qu'ils avaient faites et dont ils venaient de nous rendre compte, que l'individu dont ils avaient visité le cadavre et que le concierge leur avait dit être celui de l'ex-général Pichegru, s'était étranglé lui-même ;
« Et ont, lesdits citoyens Soupe, Didier, Bousquet, Brunet, Lesvignes et Fleury signé. »
... Nous nous sommes après occupés de recueillir les renseignements relatifs à l'événement.
Les citoyens Pierre Dusser, âgé de quarantetrois ans, commissaire de police de la division du Temple, demeurant boulevard du Temple, n° 50;
Pierre Sirot, âgé de vingt-six ans, gendarme d'élite, deuxième compagnie d'infanterie, caserne aux Célestins ;
Michel Lapointe, âgé de vingt-neuf ans, gendarme d'élite, deuxième compagnie, caserne aux Célestins;
Louis-François Fauconnier, âgé de cinquantesix ans, concierge de la Tour du Temple, maison de justice, y demeurant;
Sébastien Popon, âgé de cinquante-huit ans, porte-clefs de ladite maison de justice du Temple, demeurant à Paris, rue des Alpes, n° 13 ;
Après avoir prêté le serment exigé par la loi.
Ont déclaré ;
Savoir, ledit Dusser [suit son procès-verbal déjà donné.)
Ledit Sirot a déclaré : « que cejourd'hui, vers trois heures du matin, étant en faction Tour du Temple, près la chambre de Texgénéral Pichegru, il avait entendu tousser plusieurs fois dans ladite chambre et cracher, qu'il avait cru s'apercevoir, à la manière de tousser et de cracher, que la personne était affectée d'oppression, mais que, n'ayant plus rien entendu, il avait pensé qu'il n y avait pas de nécessité de réveiller pour prévenir, et a signé. Signé, Sirot. »
Ledit Lapointe : « qu'il était de planton à la Tour du Temple depuis hier midi jusqu'à cejourd'hui, pareille heure; qu'ayant dormi depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin, il n'avait rien entendu, et a signé. Signé, Lapointe. »
Ledit Fauconnier : « Que ce matin, à sept heures et demie, le citoyen Popon, gardien, et de service auprès de Pichegru, était venu V avertir qnil venait d'allumer du feu dans la chambre dudit Pichegru, et quil était étonné de ne V avoir entendu ni vu remuer, qu'aussitôt il s était rendu auprès du citoyen Ponsard, colonel de gendarmerie , et lui avait rendu compte de ce qu'on veuait de lui dire;
« Qu'ils avaient été ensemble prévenir le
citoyen Thnriot, juge chargé de r instruction^ qui leur avait répondu quil n'y avait pas une minute à perdre ; qu'il fallait envoyer chercher un officier de santé, et instruire les personnes qui devaient Vêtre, ce à quoi il s était conformé , et a signé. Signé, Fauconnier. »
Et ledit Popon : « Qjie ce matin, à sept heures, il est entré dans la chambre occupée par r ex-général Pichegru, pour y allumer du feu; que, ne Ventcndant et ne le voyant remuer, et craignant quil ne fût arrivé quelque accident, il a été sur-le-champ prévenir le citoyen Fauconnier;
A ajouté : «Que la clef de la chambre de Pichegru avait été emportée par lui, hier, à dix heures du soir, après lui avoir servi à souper, et qu'elle était restée dans sa poche jusqu'au moment où ce matin, vers les sept heures, il avait été allumer du feu dans sa chambre, et a signé. Signé, Popon.»
Ouï le commissaire du gouvernement, avons ordonné que nous nous rendrions, sur-lechamp, audit tribunal, et avons invité toutes les personnes dénommées au présent, comme témoins, de nous y accompagner, pour répéter leurs dépositions en présence dudit tribunal, s'il l'estimait nécessaire ;
Avons, au surplus, ordonné que le cadavre dont est question y serait sur-le-champ transféré, pour y être, par ledit commissaire, requis, et par ledit tribunal, ordonné ce qu'il appartiendra;
Avons chargé le citoyen Baré, commisgreffier, de déposer au greffe du tribunal le mouchoir de soie noire et le bâton qui ont servi à la strangulation, et avons signé le présent qui a été coté et paraphé par le citoyen Desmaisons, doyen des juges du tribunal.
Signé : Desmaisons, P.-E. Rigault, Selves, Bourguignon et Thuriot, jug'es; Baré, commisgreffier. .
Au nom du Peuple français, Bonaparte, Premier Consul de la République,
A tous ceux qui ces présentes verront, salut : faisons savoir que :
Le tribunal criminel spécial du département de la Seine a rendu le jugement suivant :
L'an douze de la République française, le dixsept germinal, neuf heures du matin,
Le tribunal criminel spécial du département de la Seine, assemblé dans le lieu ordinaire de ses séances, assisté de Pierre-Jean Baré, commis-greffier, assermenté, les portes ouvertes au public;
Le commissaire du gouvernement, accusateur public, accompagné du citoyen Delafleutrie, son substitut,
A dit : « J'ai donné des ordres pour faire exposer dans la salle publique de nos séances le corps de Charles Pichegru, ex-général, âgé de quarante-cinq ans, natif d'Arbois, département du Jura, demeurant à Paris, lors de son arrestation, rue de Chabannais; ils ont été exécutés.
« Je requiers que, par le greffier, il soit fait lecture du jugement rendu dans la séance d'hier soir et qu'en exécution dudit jugement il soit procédé, par les médecin et chirurgiens indiqués à cet effet, à l'opération ordonnée, en présence des juges et d'un de mes substituts; en conséquence, que le cadavre exposé soit transporté dans une salle particulière pour faire ladite opération. »
Le tribunal, après en avoir délibéré^ faisant droit sur le réquisitoire du commissaire du gouvernement.
Ordonne que, par le greffier, il sera fait lecture du jugement dont il s'agit.
La lecture fa4te.
Le tribunal ordonne « que, par les médecin et chirurgiens dénommés au procès-verbal
d'hier, la promesse exigée par la loi faite, il sera procédé à l'opération ordonnée...»
Les médecin et chirurgiens ont déposé sur le bureau le procès-verbal qui constate leur opération et leurs observations, dont suit la teneur :
Nous soussignés (mêmes noms et qualités que ci-dessus),
Nous sommes transportés salle du tirage des jurés, dépendante du tribunal spécial de la Seine, pour... procéder à l'ouverture du corps de Charles Pichegru...
Après avoir fait ladite ouverture....
Avons observé que tous les vaisseaux du cuir chevelu étaient gorgés de sang, la surface de la dure-mère injectée, le sinus longitudinal supérieur gorgé, surtout à sa partie inférieure et postérieure ;
Que la dure-mère était légèrement adhérente, et présentait une ossification dans le repli qui forme la fault du cerveau;
Qu'il y avait une adhérence entre cette membrane et la superficie du cerveau ;
Que la surface inférieure du cerveau était gorgée de sang;
Que la partie moyenne et supérieure du cerveau répondait aux adhérences précitées et
présentait une surface muqueuse parsemée de petites glandes lymphatiques, desquelles découlait une matière blanchâtre ;
Que la surface du cerveau était de couleur ordinaire;
Qu'il n y avait rien de particulier dans les ventricules, si ce n'est que le plexus choroïde était d'un rouge plus foncé ;
Qu'il y avait une hydatide à la partie supérieure de la protubérance annulaire;
Que le cervelet n'offrait rien de particulier;
Qu'il y avait une graisse considérable dans tout le bas-ventre ;
Que les intestins présentaient une couleur d'un jaune brun;
Que l'intérieur de l'estomac était phlogosé, mais sans érosion ;
Que la vessie, les reins et autres viscères étaient dans l'état naturel ;
Que les deux lobes du poumon étaient gorgés de sang;
Que le péricarde était sain;
Que l'œsophage, dans toute sa longueur, était parfaitement sain jusquà r endroit du col oh la strangulation s'est effectuée; pourquoi nous continuons à penser que Charles Pichegru, ex-général, s'est suicidé par les moyens
que nous avons indiqués dans le rapport du jour d'hier;
Fait au Palais de justice, en la salle ci-dessus indiquée, où nous avons opéré.
A Paris, le 17 germinal an douze.
Signé : Lesvignes, Didier, Bousquet, Brunet^ Fleury et Soupe.
Fait et prononcé à Paris...
Signé : Hémart, président ; Martineau, viceprésident; Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Thuriot, Granger et Laguillaumye, juges audit tribunal; Baré, commis-greffier.
Enfin, je reproduirai ici l'extrait inédit du registre d'écrou du Temple, n°4, f" 13 (Archives de la Préfecture de Police )\ ces registres d'écrou sont parfois naïfs, on Ta déjà vu; on va le voir bien davantage :
« Pichegru, écroué 8 ventôse an 12. (En marge) : « Le nommé ci-contre s'est suicidé le 16 germinal an 12, dans son lit, dans la nuit, ayant mis tine cravatte de soye noire autour de son col, quil a tortillée avec un bout de bois (ces cinq derniers mots sont intercalés et paraissent d'une autre écriture que le reste) jusquà ce qu il soit mort. Son cadavre a été transféré dans la grande salle du Palais de
justice. Par ordre des juges du tribunal criminel, »
On a lu les pièces : reprenons quelques-uns des passages soulignés :
D'abord Pichegru est toujous représenté « gissant sur un lit»; or, un homme dans cette position n'aurait aucun point d'appui pour s'étrangler. A coup sûr Pichegru était d'une nature très énergique, mais il n'est pas admissible qu'il ait eu assez d'énergie pour choisir la mort la plus atroce qui se puisse imaginer; de plus, le genre de mort que lui prêtent les pièces qu'on vient de lire est matériellement impossible.
On peut certainement préméditer un suicide avec le plus grand sang-froid, et si l'on choisit certaiiis genres de mort, la préméditation suffira ; une fois l'impulsion donnée, la force des choses fera le reste. Mais ici rien de pareil. Il est certainement admissible qu'un homme veuille se pendre à l'aide d'une cravate et d'un bâton; matériellement, c'est très possible. Mais il faut : 1° que l'homme ne soit pas couché; 2° qu'il puisse faire agir la pesanteur pour atteindre le but qu'il poursuit; y que l'impulsion par lui donnée suffise pour donner la mort. Or, ici, rien de pareil. Pichegru était
couché, la pesanteur n'a jamais pu agir et, si Timpulsion avait pu être donnée, elle n'aurait pas suffi pour procurer la mort. Il y eût eu lutte pour la conservation de l'existence, même contre la volonté du suicidé, et cette lutte eût suffi : 1° pour ajourner la mort; 2° pour appeler Tattention des geôliers ; 3** pour donner à toute l'habitude du corps, aux traits du visage, aux membres, un air convulsé que rien dans les documents ne reflète.
Relisons, pour nous éclairer davantage, les pièces ci-dessus. Que disent-elles ? Que la première personne qui est entrée dans la chambra de Pichegru est Popon. Et que dit Popon? «Que ne l'entendant et ne le voyant remuer, et craignant qu'il ne fût arrivé quelque accident, il a été sur-le-champ prévenir le citoyen Fauconnier. »
C'est bien étrange. La première pensée de Popon devait être : !•* de demander à Pichegru pourquoi il ne remuait pas; 2° faute de réponse, de s'en rapporter à ses yeux sur les causes de ce silence ; un homme mort a peu les apparences d'un vivant. Popon n'a rien fait de pareil, il s'est borné à prévenir Fauconnier.
Et Fauconnier a-t-il fait ce qu'aurait dû faire Popon? Non, il est allé prévenir le colonel de gendarmerie.
Et celui-ci a-t-il fait ce qu'auraient dû faire Popon et Fauconnier? Non, il est allé prévenir le juge d'instruction.
Tout cela est bien invraisemblable et rappelle trait pour trait la mort du prince de Condé (1830) (1), sauf un point. La mort était constatée, avant qu'on ne prévînt officiellement Mme de Feuchères. Ici on a cette invraisemblance de plus, trois personnes constatant plus ou moins directement que Pichegru est immobile, aucune ne s'assurant du pourquoi. Peutêtre le savaient-elles d'avance, peut-être aussi craignaient-elles de se brûler les doigts.
De même que pour la mort du prince de Condé, je m'abstiendrai d'imprimer ce qui m'a été dit, n'ayant pas trouvé aux confidences qui m'ont été faites un caractère suffisant de certitude.
L'histoire n'est pas tenue, comme le croient certains, de tout expliquer, de tout savoir.
Tous les jours, sous nos yeux, des crimes restent impunis, qui ne se souvient de l'assassinat du président Poinsot? (2) Des morts restent
(i) Voir sur la mort du prince de Condé mon travail de la Revue libérale du 1" septembre 1883. Ce numéro est devenu nire, mais la BiblioUicque nationale eu possède un exemplaire.
(2) Voir le Curieux, I, 293.
obscures, qui ne pense à la mort de Gambetta? Des faits restent enveloppés dans la pénombre du doute, témoins l'afifaire Maubreuil (i), la mort du prince de Condé. Les assassins n'ont pas l'habitude de laisser des Mémoires, et si tel événement, même important par ses conséquences, n'a qu'un, deux ou trois témoins, il suffit de leur silence ou volontaire ou forcé pour que la vérité soit ignorée à jamais.
Les pièces montrent bien que Pichegru a été trouvé mort, mais non point qu'il se soit donné la mort. En tournant le bâton qui maintenait la cravate autour de son cou, Pichegru pouvait certainement produire en sa personne des perturbations graves, mais les forces lui eussent manqué pour atteindre la mort, et cet arrêt du bâton par la joue gauche, à laquelle il fait une cicatrice, ne s'explique guère dans ce système.
Au contraire, le rôle du bâton s'explique très bien en cas d'assassinat; il servait de tourniquet pour serrer la cravate autour du cou jusqu'à ce que mort s'ensuivît, et dans la lutte une cicatrice a pu se produire.
Mais je ne veux pas encore conclure.
Une sorte de personnage qui a fait du bruit
(1) Voir le Curieux, l, 100.
en son temps, Faucbe-Borel, était alors prisonnier au Temple, et il a publié ses Mémoires (i) en 1859. J'ouvre le tome III, page 124, de ces Mémoires, et j y lis ceci :
« La veille du jour où Pichegru fut trouvé mort dans son lit, nous entendîmes dans la soirée un grand bruit dans la tour, qui dura quelques minutes, comme si l'on eût renversé des meubles les uns sur les autres, ce qui nous fit tomber les cartes des mains. Fauconnier nous quitta brusquement, pour voir ce qui occasionnait ce bruit. Il revint un peu après ; nous n'étions pas encore couchés. Son visage était tout effaré, et nous nous aperçûmes qu'en nous parlant ses lèvres tremblotaient. Nous lui demandâmes ce qui s'était passé ; il nous répondit que cela n'était n'en, qutl ne fallait pas nous en occuper.,,
« Le valet de prison, Christophe, étant survenu, je lui dis : «Eh bien, mon cher Christophe, comment cela est-il arrivé? — Eh mon Dieu, me répondit-il, le savez-vous? Eh bien,
(1) 11 résulte d'une comparaison attentive, faite par moi, que ces Mémoires sont conformes au volumineux dossier de Fauche-Borel (Archives nalionalesy sûreté générale), ce qui établit à mes yeux leur authenticité d*une façon indiscutable.
oui, il est mort; on Ta trouvé étranglé, et Ton nous a donné les ordres les plus sévères de n'en point parler aux prisonniers, »
« J'ai toujours été pénétré de la conviction que le malheureux Pichegru a été étranglé dans la soirée du 5 avril, au moment où nous entendîmes le bruit extraordinaire dont j'ai rendu compte.
« Je tiens de Barras lui même que Fouché a dit que Pichegru avait été expédié parce que, dans ses interrogatoires, il parlait outre mesure contre Bonaparte. Je reproduis ici religieusement les mots...
« La chambre occupée par Georges Cadoudal était au rez-de-chaussée de la tourelle du sud, et celle de Pichegru n'en était séparée que de quelques pas... Dans la supposition que Pichegru a été étranglé, et qu'il s'est débattu sous les efferts de ses assassins, Georges a dû nécessairement en avoir plus ou moins l'éveil et en ressentir quelque impression auditive. Eh bien, c'est ce qu'il a toujours dit et répété hautement, avec serment, à tous ceux qui l'approchaient au temple. Selon Georges, Pichegru avait été assassiné avant minuit, et avait fait beaucoup de résistance.
(Voilà ce qui explique la grande cicatrice à la joue dont parle le procès-verbal...)
« Je répète qu'il n'y avait pas un seul prisonnier au Temple qui ne fût moralement convaincu que Pichegru avait été assassiné...
« Je me suis convaincu que cet assassinat a été commis par le nommé Spon, brigadier de la gendarmerie d'élite, accompagné de deux guichetiers, dont l'un, quoique très vigoureux, mourut deux mois après l'événement; l'autre, nommé Savard, a été reconnu pour l'un des septembriseurs de 1792 (i). La brigadier Spon avait accompagné Bonaparte en Fgypte, et il était devenu un de ses hommes d'exécution.»
Il est bien difficile de récuser entièrement ce témoignage, et, pour peu qu'on en admette seulement quelques traits, on conclura à l'assassinat.
Le suicide en effet est peu probable.
Si maintenant l'on réfléchit que la mort du duc d'Enghien (2) n'a précédé que de quelques
(1) J'ai trouvé aux Arcijives nalionales, daus la sûreté générale, une uote de police, que je crois pouvoir dater de 1814 ( période royaliste ) ; cette note est ainsi conçue : « LaborJe, ex-adjudaiit de place. Cet homme est soupçonné d'avoir étranglé Pichegru. »
(2) Sur la mort du duc d'Enghion, consulter le livre de M.Wdschinger, le Duc d'Enghien^ 1888, iu-8'^; je tiens à citer l'auteur, parce qu'il y a ulilisé mes travaux beaucou;) plus qu'il ne veut bien le dire.
jours la mort de Pichegru, que la première a été l'effet d'un calcul (tout était calcul chez Napoléon 1% c'est ce qui a fait sa force ; aussi son cœur battait-il plus lentement que celui des autres hommes), que Bonaparte voulait ainsi se faire redouter, si de plus Ton admet que Pichegru était un homme doué d'une énergie qui le rendait dangereux, que de plus, par ses connivences répétées avec les Bourbons et l'étranger, il s'était mis dans une impasse d'où il ne pouvait sortir qu'en se débarrassant de Bonaparte, ce qui donnait à leur lutte un caractère de rivalité personnelle, on ne sera pas loin d'admettre l'assassinat, à défaut d'une preuve matérielle qui par sa nature même ne peut pas plus exister que pour l'affaire Maubreuil ou pour la mort du prince de Condé.
Quant aux moyens d'exécution, il imp^orte assez peu, au fond, que les faits se soient passés comme le dit Fauche-Borel ou différemment ; le résultat est constant, le mobile peut être soupçonné, cela doit suffire à l'histoire.
Aux débuts d'un gouvernement, à la veille de fonder l'Empire, Napoléon aura voulu imprimer la terreur, et, s'il a fait ce calcul, il faut avouer que l'événement l'a bien justifié, car jamais gouvernement n'a été plus redouté
que le premier Empire, j'en trouve chaque jour de nouvelles preuves. Le second Empire n'a été qu'un pâle copiste du premier à cet égard.