LES DEUX CONSPIRATIONS MALET
Dans les derniers temps du second Empire, M. Ernest Hamel (i) voulut avoir communication du dossier Malet conservé aux Archives nationales; il éprouva une résistance dont la chute de l'Empire lui permit seulement d'avoir raison ; il put alors publier (1873) son Histoire des deux Conspirations du Général Malet , mais le dossier tant désiré ne contenait pas toute la vérité, ce qui arrive pour bien des dossiers, soit dit sans allusion à Tafifaire Wilson. Plus tard, le regretté Albert Duruy est revenu sur
(l) Danh des in-8% dont M. Monod a dit justemeat dans la Revue historique que l'érudilion n'avait rien à y voir, Al. Hamel a affecté d'ignorer mes travaux, ce qui lui a permis de dire : 1* que le duc de Berry n'avait été marié qu'une fois: 2° que Matliurio tiruneau était le premier faux-dauphin; 3* que Deutz s'appelait de je ne sais plus quel prénom.
3«j4 LES SECRETS DES BONAPARTE
le même sujet (Revue des Deux Mondes du
I" février 1879).
Voici sur la première affaire Malet (1808)
cinq lettres inédites de Cambacérès, que j*ai
découvertes à la Bibliothèque nationale (cabinet
des manuscrits) :
Paris, le 10 juin 1808.
A M, le Comte Dubois, Préfet de Police (pour lui seul)
Je viens, monsieur, de recevoir votre lettre. Elle me fait désirer d'avoir quelques détails sur Tobjet important qu'elle contient. Je suis parfaitement rassuré ; mais comme je veux écrire ce soir à TEmpereur, je souhaite d'avoir, de votre part, dans la journée, un rapport plus étendu, tant sur les projets que sur les moyens d'exécution des malveillans.
Je vous renouvelle, monsieur, l'expression de mes sentiments d'attachement et de considération.
LA rch ichancelier de VEmp ire,
Cambacérès.
A M, le Comte Dubois, Conseiller d'Etat^ Préfet de Police,
Paris le 25 juin 1808.
Je viens de lire, monsieur, Tinterrogatoire du sieur Baudement. Les aveux qui y sont conte-
nus, doivent répandre du jour dans l'aiTaire que vous poursuivez; et ils justifîentles mesures que vous avez cru devoir prendre pour vous assurer de quelques individus désignés par le sieur Baudement dans ses réponses. Je présume que vous n'aurez pas manqué de confronter le sieur Baudement avec les généraux Malet, Guillaume et le sieur Gariot. Cette forme me paraît extrêmement utile dans le cas présent et dans tous les cas analogues. C'est en mettant en face deuxhommes qui s'accusent réciproquement qu'un juge éclairé parvient facilement à découvrir la vérité ; et quand il s'agit d'une simple désignation faite par un prévenu,souventdanslavue de se faire absoudre, en cherchant des complices, la confrontation est encore plus nécessaire, afin de ne pas laisser planerle poids dusoupçon sur quelqu'un qui peut être très innocent.
Tenez-moi au courant, monsieur, comme vous l'avez fait jusqu'ici, des suites de cette affaire, et envoyez-moi la copie de toutes les pièces.
Je vous renouvelle, monsieur, l'expression de mes sentiments d'attachement et de considération.
L'A rchichancelter de V Empire^
Cambacérès.
A M, le Comte Dubois, Conseiller d'Etat, Préfet de Police
Paris, le 3 juillet 1808.
J'invite monsieur le conseiller d'Etat, préfet de police, de vouloir bien se rendre chez moi aujourd'hui dimanche, 3 juillet, à 3 heures précises. Je désire l'entretenir sur des objets relatifs à ses fonctions.
L Archichancelicr de V Empire^ Cambacérès.
A M, le Comte Dubois, Conseiller d'État, Préfet de Police.
Paris, le 13 juillet 1808.
Depuis plus de huit jours, monsieur, vous ne m'avez rien appris de relatif à l'affaire que vous poursuivez contre les sieurs Malet (sic). Je désirerais savoir en quel état elle est.
Vous trouverez, ci-joint, une note sans signature sur laquelle je vous prie de me donner des renseignements.
Demain, je serai chez moi jusqu'à une heure après-midi; je serai bien aise de vous voir; et si vos occupations ne vous permettaient pas de sortir, écrivez-moi sur les deux objets de la présente lettre.
Je VOUS renouvelle, monsieur, l'expression de mes sentiments d'attachement et de considération.
VArchichancelier de V Empire, Cambacérès.
Paris le 17 juillet 1808.
Je prie monsieur le comte Dubois, préfet de police, de vouloir bien se rendre auprès de moi, aujourd'hui, à midi et demi, ayant à conférer avec lui, d'après une lettre que j'ai reçue ce matin de S. M. l'Empereur.
Je lui renouvelle Texpression^ etc.
L Archichancelier de V Empire Cambacérès.
Il faut discuter ici qui a raison de M Ernest Hamel ou de M. Albert Duruy en ce qui concerne la seconde conspiration Malet : le premier soutient qu'elle fut républicaine, le second qu'elle fut royaliste. Je ferai d'abord remarquer : 1° que la veuve de Malet, qui mourut en 1829 (i), laissa demander pour elle par le prince de Polignac une pension le 11 novembre 1814
(1) A eu un fils, capitaine de cavalerie, d'où un lils. (Gazette des Tribunaux du 10 décembre 1835.)
(Catalogue Etienne Charavay n° 214, article ^0^02), pension qui du reste ne paraît pas lui avoir été accordée ; 2° que Marie-Marthe Bernard, veuve du général Guidai, le coaccusé de Malet, obtint de Louis XVIII le 19 juillet 1816 une pension de 1800 francs. {Archives nationales, maison du Roi.)
Le scrupuleux Villèle, que personne n'accusera d'avoir trop d'imagination ou de ne pas appartenir par toute sa vie au pur parti légitimiste, va nous donner la clé de Ténigme. On lit dans ses Mémoires (l, 196) :
« MM. Mathieu de Montmorency et Jules de Polignac m'ont raconté la part que les membres de l'association (royaliste) prirent en 181 2 dans la tentative de Lahorie et du général Malet ; il m'ont assuré qu'en cette occasion les royalistes et les républicains s'étaient entendus pour combiner leurs efforts jusqu'à la convocation des assemblées primaires, qui^ une fois Bonaparte renversé, devaient prononcer souverainement entre le rétablissement de la République et la restauration de Louis XVIII. »