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LES DEBUTS DU SECOND EMPIRE

La correspondance qu'on va lire a la même origine que celle qu'on a lue dans le Curieux (I, 129)^ sous le titre : La première tentative de fusion; toutes deux proviennent des Archives de la préfecture de pi)lice et du ministère de la police, constitué un instant sous M. de Maupas (i). La correspondance qu'on va lire a quelque importance encore à un autre point de vue, c'est qu'elle est due^ en très grande partie, à un agent qui avait des rapports directs avec le ministre et qui touchait une rétribution, vraiment considérable pour un agent, 1,000 francs par mois . Si donc on y trouve des faits ou des appréciations désagréables pour le second Empire, il ne faut pas perdre de vue qu'ils

(1) Mort en juin 1888. {hébaU du 20.)

6o LES SECRETS DES BONAPARTE

sont dus à un agent de la police impériale ; j'ajouterai que les nombreuses marques et annotations au crayon, dont elle a été illustrée par le ministre lui-même ou le directeur de la sûreté générale, montrent quelle importance on y attachait.

2 janvier 1853.

Les nominations de sénateurs sont Tobjet d'appréciations diverses, toutes défavorables au gouvernement. On récompense M. Troplong de son dévouement bien payé à l'Empereur; on tente de s'attacher deux légitimistes, MM. de Pastoret et de la Rochejaquelein.

M. de Persigny, qu'on dit frère de l'Empereur, et le vicomte de Flahaut, qui serait le fils d'un des amants de la reine Hortense, sont l'objet de la plus scandaleuse chronique.

Les tripotages de bonrse sont toujours le sujet de récriminations contre le gouvernement. La facilité avec laquelle sont concédées les entreprises de toute nature encourage la spéculation. On accuse hautement les fonctionnaires (MM. Fould, de Persigny, etc., etc.) de n'être pas incorruptibles et de faire argent de leur influence. On dit que c'est par là que périra le pouvoir nouveau et que la corruption le tuera, comme elle a tué Louis-Philippe.

LES SECRETS DES BONAPARTE 6l

La prodigalité, Tamour du luxe, reprochés à TEmpereur, entretiennent la conversation dans Tes salons hostiles. On dit qu'il jette à pleines mains l'argent qu'il peut puiser sans contrôle dans les caisses de l'État. On cite entre autres les dépenses faites pour l'organisation de la musique des guides et pour l'établissement de la maison impériale.

2 février 1853.

On est indigné des articles écrits par M.

Granier de Cassagnac contre la famille d'Orléans à laquelle il a tant d'obligations. On dit que ce bravo de la presse fait beaucoup plus de mal que de bien à la cause qu'on le charge de défendre.

Chaque jour, du reste, l'orléanisme acquiert des sympathies dans l'esprit public.

Hier, dans la foule qui encombrait les abords de l'église Notre-Dame, bon nombre .d'anecdotes scandaleuses, dont l'Impératrice était l'héroïne, circulaient de bouche en bouche.

On y mêlait des récits aussi peu édifiants sur le compte de l'Empereur.

Ces conversations ont motivé l'arrestation de plusieurs individus.

5 février 1853.

La malignité publique, dans le monde

politique, recherche avec avidité les causes de la mort du jeune comte Camerata. Des notes diverses sont arrivées dans les bureaux de la Presse^ l'une attribuant le suicide à des peines de cœur, Tautre à un accès de fièvre chaude ; une de ces notes venait de la maison du prince Jérôme et Tautre du ministère de la police générale. On avait grand souci de savoir pourquoi les explications de l'événement différaient ainsi.

On parle de l'exil qui aurait été imposé à trois personnages de l'entourage particulier de l'Empereur, MM. Edgar Ney^ Bacciochi et Fleury.

8 février 1853.

On parle d'une rupture polie qui aurait eu lieu entre la mère de l'Impératrice et l'Empereur. Celui-ci, édifié sur la ci>nduite quelque peu scandaleuse tenue en Espagne et même à Paris par Mme de Montijo, lui aurait signifié de se présenter à la cour le plus rarement possible.

12 février 1853.

Les anecdotes sur la nouvelle Impératrice circulent toujours dans les salons et à la Bourse. On va jusqu'à dire qu'elle avait été bannie d'Espagne pour avoir commis un vol

de diamants. On parle aussi d'un procès en séparation a3^nt fait quelque bruit, il y a quelques années, et dans lequel MUede Montijo figurait comme ayant été surprise en conversation criminelle avec le mari.

(Souligné au crayon rouge,)

17 février 18^3.

On persiste à croire et on répète partout que

dans une promenade faite à cheval, en compagnie de Leurs Majestés, M. Edgar Ney, égaré par je ne sais quelle influence capiteuse, se serait montré peu respectueux envers S. M.

l'Impératrice qui lui aurait administré un coup de cravache fort viril (i). Depuislors, M. Edgar Ney aurait disparu, sans doute, pour se donner le temps de laisser s'effacer de son visage les stigmates de la correction.

18 février 1853.

On colporte un des derniers numéros d'un

petit journal, la Caricature, qui se vend à la porte des théâtres et doit s'imprimer rue du Croissant.

La lithographie représente un vieux soldat

(1) Un rapport d'ua autre agent secret (Archives de la préfecture de police) dit formellement que l'Empereur surprit l'Impératrice en flagrant délit avec Edgar Ney.

considérant Tours, au Jardin des plantes, et disant :

« Moi qui vous parle, je Tai connu le vrai Martin... Martin I"... mais c'était bien autre chose que l'espèce de saltimbanque que vous voyez là... On a pu succéder à Martin, mossieu, mais on ne le remplacera jamais. :&

On trouve l'allusion assez transparente.

6 mars 1853.

On parle beaucoup des relations intimes existant entre M. de Girardin et la famille Jérôme Bonaparte. Le prince Jérôme est loin, dit-on, de partager les goûts de son neveu pour les pompes impériales ; il n'a pas cessé de tendre la main aux démocrates, et ce que nous entendons dire à cet égard nous rappelle qu'un exilé de Bruxelles, appartenant à cette couleur, nous dit avoir reçu du prince Napoléon les lettres les plus bienveillantes depuis le 2 décembre. On a remarqué naguère que le roi Jérôme est allé rendre visite à M. Pons de l'Hérault, mort dans les idées révolutionnaires les plus avancées. On rapproche dans le public l'attitude de cette famille de celle que gardait la branche cadette sous la Restauration.

Le jeune frère de l'Empereur (i), venant de Florence, dont nous parlons dans notre première correspondance, serait appelé par l'Empereur lui-même, qui voudrait le faire participer aux faveurs du pouvoir et le doter avec cette magnificence dont les anciens souverains de France savaient user en pareil cas.

Il se fait grand bruit, dans le monde élégant, des somptueuses toilettes de l'Impératrice. Les trente rotresidt>nt se composait, dit-on, le trousseau du mariage et qui semblaient ne pouvoir être dépassées pour la richesse et le bon goût, vont être éclipsées par d'autres dont s'occupent en ce moment les fabriques de Lyon et de Nancy. Lyon fournira ses plus belles soieries ornées de ses broderies les plus magnifiques. Nancy se charge des blondes dont la fabrication constitue une de ses spécialités industrielles. Les robes de Lyon coûteront, à ce qu'on assure, 5,000 francs pièce ^ celles de Nancy doivent excéder de beaucoup ce chiffre.

On dit que M. Fould, qui a abjuré déjà le judaïsme pour le protestantisme, va abjurer celui-ci pour se faire catholique. M. Fould veut pouvoir recevoir l'eau bénite à la cérémonie

(1) Gastelvecchio, fils naturel du roi Louis.

du sacre , disent les méchantes langues du faubourg Saint-Germain (i).

M. Horace Vernet, chargé d'un tableau représentant une revue de Paris dans les premiers temps de la présidence de Louis-Napoléon, aurait fait figurer au nombre des personnages le général Changarnier.

L'Empereur lui aurait donné Tordre de changer cette tête. « Mais je ne puis mentir à l'histoire », lui a dit l'artiste.

Sur son refus obstiné de céder à la demande de S. M., M. Vernet aurait été expulsé, et à peine quelques heures lui auraient-elles été laissées pour préparer son départ.

On remarque qu'aux soirées des Tuileries, Levassor, Grassot, les frères Lyonnet sont toujours invités et font les délices de l'Empereur.

Napoléon I" avait pour passion littéraire Ossian et Corneille ; son acteur était Talma. Il le faisait venir jusqu'à Vienne.

Napoléon III aime les bouffons. A chacun son goût, dit-on méchamment.

On parle beaucoup du sacre de l'Empereur

(1) Quand il fut question de créer une noblesse du second Empire, les malins affirmaient que Fould allait être créé duc de Villejuif.

et on est disposé à croire qu'il n'y a plus de résistance de la part du pape pour son voyage en France dans cette solennelle circonstance. On continue à représenter M. de Persigny comme étant mal avec l'Empereur. On va jusqu'à prétendre que la politique n'est pas la seule cause de la mésintelligence survenue entre le chef de l'État et le ministre de l'Intérieur. Le ministre aurait eu, dit-on, à se plaindre de la galanterie excessive de l'Empereur vis-àvis de sa jeune femme.

7 mars 1853.

On continue à discourir sur la mort du jeune comte Camerata. De grandes pertes à la Bourse, et un projet de mariage irréalisable, auquel s'était vivement attachée l'imagination du comte, sont les motifs ajoutés aujourd'hui à ceux déjà indiqués précédemment.

8 mars 1853.

Mme la comtesse Montijo continue à résider à Paris et on assure que son influence ne serait pas aussi nulle qu'on pourrait le croire. Dans la dernière soirée des Tuileries, M. Fould s'est montré très empressé auprès d'elle.

Les causeries ne cessent pas sur la mort du comte Camerata. On signale le chiffre de

200,000 francs comme étant celui de la perte qu'il aurait essuyée à la Bourse. D'autres, spécialisant la contradiction de cœur qu'il aurait eue, parlent d'une inclination pour une actrice, de talent médiocre, mais belle personne, du Vaudeville. Le projet de l'épouser aurait été fort mal reçu aux Tuileries, et le malheureux aurait perdu la tête.

A cette occasion on rapproche la situation de Napoléon I**" et de Napoléon III. Celui-ci serait, dit-on, malheureux par sa famille, comme son oncle.

On assure que dans les petits appartements du château on chuchote que l'impératrice se trouve déjà dans une position intéressante. On s'attend à ce que, conformément à l'étiquette, la nouvelle n'en sera donnée qu'après le troisième mois.

II mars 1853.

Mlle Marthe (1), du Vaudeville, s'est asphyxiée, dit-on. La cause de cet acte de désespoir se rattacherait à l'affaire du comte Camerata. Le comte lui aurait remis des diamants

(1) Élisa Letessier, dite Mlle Marthe^ morte à Paris, rue Grange-Batelière, n' i on 2, à 26 an». (Petites Affiches du 16 mars 1853.)

pris dans récrin de sa mère. Une perquisition aurait été faite sans résultat au domicile de Mlle Marthe ; mais, comme les diamants lui auraient été par le fait donnés, elle se serait crue compromise au point de perdre la tête.

On assure que la nouvelle de l'arrivée du pape pour le 4 mai et du sacre pour le 8 serait demain insérée au Moniteur,

On parle de Tétat intéressant de miss Howard. Cette nouvelle aurait été donnée par le domestique du chat de cette célèbre Anglaise.

14 mars 1853.

On remarque parmi les membres du Corps législatif on ne sait quelle atmosphère de méfiance à Tendroit de la stabilité du gouvernement. Il se dit là que le gouvernement a le vide autour de lui, que les sympathies publiques ne le soutiennent pas, que le pays n'a contracté avec lui qu'un mariage de raison^ pour lequel un divorce ne serait pas impossible si les circonstances venaient à l'autoriser.

On assure que M. Veuillot, à l'exemple de son ami, M. Roux-Lavergne, va entrer dans les ordres.

15 mars 1853.

La société parisienne ne cesse de s'occuper du double suicide du comte Camerata et de Mlle Marthe. On recueille jusqu'aux moindres détails.

Lorsque la nouvelle de la mort du jeune homme fut répandue, Mlle Marthe dit à ses camarades : « M. Camerata ne m'a point fait part de son projet ; s'il m'avait mise dans la confidence, j'aurais voulu mourir avec lui. » Ses compagnes la raillèrent, disant qu'elle n'aurait pas eu ce courage. Ces excitations, réunies aux menaces dont elle avait été l'objet de la part de la police, l'ont portée aux dernières extrémités. Pendant les derniers jours elle était comme folle, se livrant à une joie immodérée.

La mère du comte Camerata a trois cent mille francs de revenu. On dit qu'elle aurait dû faire un emprunt pour sauver son malheureux fils, dont le désastre a commencé par une perte considérable faite au jeu chez le prince de Canino.

On est très ému aussi de la mystérieuse disparition de la demoiselle Ferry, artiste violoniste de Lille. On parle de chloroforme administré à une dose qui aurait occasionné la

mort, d'un viol et d'autres horribles circonstances. La police et Tautorité judiciaire font des perquisitions et des informations. Le crime, s'il a été commis, ne peut être le fait d'une personne vulgaire. Le chloroforme n'est guère à l'usage du peuple.

L'agent de change de M. le comte Camerata aurait tenté de se suicider. Il se serait jeté à Teau, mais on serait venu à temps à son secours pour le sauver.

Le maréchal de Saint-Arnaud, constamment torturé par des besoins d'argent considérables et auxquels l'Empereur se serait lassé de donner satisfaction, aurait été séduit par les orléanistes. Une grande conspiration aurait été organisée par lui dans l'armée qu'il aurait trouvée assez facile à se laisser entraîner dans cette voie.

La découverte de la conjuration serait la cause de l'éloignement du maréchal.

On n'aurait pas voulu le juger pour éviter de donner de l'éclat à une affaire qui témoignerait du peu de fidélité de l'armée.

La famille Jérôme est aussi l'objet de beaucoup de conversations mystérieuses. Il y a là aussi, sinon, assure-t-on, une conspiration flagrante, du moins un état d'hostilité et d'opposition

systématique contre l'Empereur. C'est à cet état qu'on attribue l'abandon du projet d'envoyer le prince Napoléon en Algérie.

21 mars 1853.

A l'occasion de la revue d'hier, on a particulièrement commenté l'éloignement du 7* de lanciers, pour lequel ont été faites de nombreuses et actives démarches, dans le but de le faire demeurer à Paris. On dit que, pour que ces démarches aient été infructueuses, il a fallu qu'il existât quelque grave motif, se rattachant peut-être au complot ou prétendu complot Saint-Arnaud. Ce régiment semblait devoir se trouver, en effet, dans des conditions propres à le faire traiter avec bienveillance. Il fut commandé par le colonel Féray, gendre du maréchal Bugeaud, aujourd'hui général, et ayant pris une part considérable aux luttes qui suivirent le coup d'État. Quelle cause a pu neutraliser ces considérations et l'insistance avec laquelle on les a fait valoir?...

Du reste, les bruits relatifs à la conspiration Saint- Arnaud ne sont pas évanouis. On persiste à ajouter foi à tout ce qui a été dit.

Une personne, qui habite la rue Saint-

Dominique en face du ministère de la Guerre, a raconté qu'une nuit, vers le 4 ou 5 mars, l'hôtel du ministre de la Guerre avait été cerné et occupé militairement. Cette mesure aurait été prise sur un ordre du conseil des ministres qui, réuni précipitamment, cette même nuit, à la suite de la découverte du complot, aurait longtemps délibéré sur le sort de ce collègue convaincu de trahison, et aurait fini par, prendre la résolution de Téloigner, sous le prétexte d'un voyage, ce qui s'est effectué depuis.

24 mars 1853.

Mme de Montijo est partie, assure-t-on, en assez mauvais termes avec les augustes habitants des Tuileries.

Le Journal d'Indre-et-Loire a annoncé le passage de Mme la Comtesse de Montijo à Tours étant accompagnée de M. Mérimée.

Tout le monde sait que la médisance parisienne s'est vivement exercée sur les anciennes relations de l'auteur de Colomba avec Mme la Comtesse de Montijo. On observe que, si M. Mérimée, fidèle à d'anciennes relations, a cru devoir accompagner la belle-mère de l'Empereur, ce sont là des détails de vie intime

dans lesquels il est étrange de voir entrer un journal.

Au reste, on répand la nouvelle d'un mariage convenu entre la comtesse de Montijo et le grand-duc de Hesse. Ce bruit singulier attribue la négociation de ce mariage au prince Lucien Murât ; et Mme de Montijo serait partie pour l'Espagne pour mettre ordre à ses affaires et obtenir l'assentiment de la reine.

Dans le même monde qui parle de Mme de Montijo, il est aussi question beaucoup de rimpératrice. On s'apitoie malicieusement sur la tristesse de la nouvelle mariée. Elle vivrait dans un état de contrainte qui l'afflige d'autant plus qu'il contraste beaucoup avec la liberté dont elle jouissait avant son élévation inattendue. On dit que les lettres qui lui sont adressées sont soumises à l'Empereur, qui, lorsqu'il y a lieu, dicte lui-même les réponses, sans que sa femme soit même informée qu'on lui a écrit et qu'on a répondu en son nom. Cette manière d'agir n'a pu longtemps durer sans parvenir à *sa connaissance, et elle s'en est profondément irritée. Des scènes fort vives ont eu lieu entre les deux époux. Les personnes qui connaissent le caractère impérieux et décidé de Mlle Montijo disent qu'il ne faudrait pas être étonné, si

tout à coup on apprenait que Tlmpératrice, plantant là toutes les grandeurs, prenait la fuite pour la Belgique ou pour TAngleterre.

25 mars 1853.

On assure que si la mère de Tlmpératrice a quitté Paris, il y a quelques jours, c'est qu'elle en avait reçu Tordre formel de TEmpereur qu'on aurait édifié sur la conduite scandaleuse passée et présente de sa belle-mère.

26 mars 18^3.

Il se dit que les funérailles de Mme Raspail ont donné l'éveil à la police. M. de Maupas a adressé une lettre-circulaire à tous les préfets, dans laquelle il les invite à employer la force pour einpêcher toutes les réunions funéraires trop nombreuses qui auraient un caractère de rassemblement.

On ajoute que M. de Persigny est furieux de l'initiative prise par le ministre de la police en dehors de lui, et que la guerre assoupie entre ces deux fonctionnaires s'est réveillée.

L'Empereur et l'Impératrice se sont promenés hier aux Champs-Elysées et sur les boulevards en voiture couverte conduite à la Daumont, sans escorte militaire. On n'a pas

entendu de cris. A peine quelques saluts fort rares.

Le bruit que la maladie du général Saint- Arnaud serait la suite d'un duel où le général Cornemuse a lui-même perdu la vie, s'est propagé jusqu'à Montpellier.

Il se dit que l'Impératrice est fort mécontente du départ imposé à sa mère. Il y aurait là une petite querelle de femmes, où la princesse Mathilde joue le second rôle. « Si l'Empereur, disait récemment celle-ci, avait voulu une impératrice-mère, il serait allé la chercher

ailleurs. »

28 mars 1853.

Il est toujours question de mettre un évêque à la place de M. Fortoul.

Miss Howard est le sujet de beaucoup de conversations. On va jusqu'à dire qu'on va lui constituer un majorât avec- le titre de princesse. La noble dame habite toujours Versailles, où on la rencontre, dit-on, souvent se promenant au bord de Teau, comme la déesse Calypso, après le départ d'Ulysse. Une dame, qui l'a vue l'autre jour, disait malicieusenient que sa position était intéressante. Miss Howard n'a pas, comme Calypso, des nymphes qui essaient de la consoler en lui faisant de la

musique, mais elle possède un matou, angora de race, qui casse la porcelaine et porte des rubans verts à la queue. L'heureux matou a son domestique, dit-on dans les petites conversations du faubourg Saint-Germain, qui s'adonne de plus en plus aux détails d'intérieur touchant à l'Empire ou à l'Empereur ; le domestique est en livrée verte. Le chat et son serviteur sont des gages d'aflfection de l'absent qu'on regrette. Du reste, miss Howard n'est pas vis-àvis de ce dernier sans espérance. Elle se sert d'une expression que nous répétons sans la comprendre : « Il a toujours eu des caprices, dit-elle, mais il est sujet aux maux d'estomac et je sais bien qu'il reviendra. »

i<^' avril 1853.

On s'occupe avec assez de curiosité, dans les salons, d'un roman de M. Dumas fils (i), dans lequel il a mis en scène une dame fort spirituelle appartenant à une des plus grandes familles de l'Europe, dont on a beaucoup parlé il y a quelque temps à Paris.

M. Dumas est accusé d'avoir beaucoup altéré les faits. Il représente son héros, qui

(1) Voir le Curieux^ II, 181.

n'est autre que lui-même, comme aimé de cette grande dame et comme séparé d'elle par sa famille, tandis qu'il paraît que, s'il s'est passionné profondément, on s'est aussi moqué de lui. La dame en question a quitté Paris volontairement. Il s'est cru en droit de la suivre, mais on n'a pas voulu le recevoir.

On continue à se préoccuper de miss Howard. On la marie maintenant à un Anglais.

Elle serait richement dotée par l'Empereur.

On s'apitoie toujours beaucoup dans un certain monde sur le sort de S. M. l'Impératrice. A un ennui profond a succédé maintenant un violent chagrin.

Habituée à la liberté, au plaisir, à avoir une cour sans contrainte autour d'elle, elle est devenue prisonnière et esclave de l'étiquette, de reine à la mode qu'elle était autrefois.

Dès qu'elle a été mariée, l'Empereur l'a séparée de sa mère et ne lui a pas permis de la voir une seule fois en tète-à-tète. Les adieux ont eu lieu devant lui. L'Impératrice avait demandé à conduire sa mère en chemin de fer; l'empereur le lui a permis, mais à la condition de l'accompagner.

Tout le monde, d'après les mêmes conversations, a remarqué l'air d'abattement, de

réserve et de tristesse qu'elle a porté dans les derniers bals où elle a paru.

5 avril 1853.

On continue à représenter l'Impératrice comme s'ennuyant beaucoup. Elle ne peut oublier les habitudes de liberté extrême contractées avant son mariage. Il arrive parfois même qu'elle se laisse aller à des enfantillages qui contrastent avec son élévation d'aujourd'hui. On raconte qu'elle est allée visiter un jardin avec l'Empereur. Durant la promenade, Sa Majesté se baissa pour examiner quelques plantes. L'Impératrice trouva plaisant de pousser son auguste époux par derrière de façon à le faire tomber.

L'Empereur ne veut pas qu'elle sorte seule.

Il y a quelques jours, il était extrêmement occupé et l'Impératrice voulut profiter du moment pour faire atteler une voiture et sortir avec une dame d'honneur. Louis Napoléon fut averti à temps et ordre fut donné, de rester dedans.

La grossesse demeure un point douteux, malgré la nomination du chirurgien accoucheur.

8o LES SECRETS DES BONAPARTE

9 avril 1853.

Il paraît que la plus grande froideur règne en ce moment entre l'Empereur et la famille Jérôme Bonaparte.

La princesse Mathilde commence seule à être un peu mieux avec la cour; depuis le mariage elle était fort mal avec elle.

II avril 1853.

On dit que M. de Morny, quoiqu^il ait Tair maintenant de s'être laissé forcer la main, a été le grand artisan de Taffaire du chemin de fer de Bordeaux à Lyon. Il a obéi en cela à un double intérêt : celui provenant de ses propriétés auxquelles doit faire tant de bien le chemin de fer, et celui d'obtenir dans la concession un pot-de-vin considérable, à raison de la part d'influence qu'il aurait employée pour l'obtenir.

On élève à un chiffre exorbitant le nombre des actions accordées à M. de Morny ; il est question de trente mille.

On assure que l'état de grossesse de l'Impératrice se confirme. On cite comme l'une des preuves du fait le mécontentement des membres de la famille impériale appelés à

succéder. Ils regrettent de perdre leur qualité d'héritiers pour prendre celle de parrains.

12 avril 1853.

UEihpereur est malade depuis quelques jours. Quelques personnes disent que sa maladie est assez grave et aurait pour objet une affection à la moelle épinière. D'autres prétendent qu'il ne s'agit que d'un clou ou furoncle. On ajoute de plus que depuis quinze jours Sa Majesté est fort triste. On attribue sa tristesse à la non-venue du Pape. Louis Napoléon trouve là un premier échec subi par sa politique personnelle. On dit qu'étant superstitieux comme son oncle, il en est très frappé.

14 avril 1853.

Les causeries sur la scandaleuse intervention de M. de Morny dans les affaires ne sont pas à leur terme. On dit tout haut maintenant que ce personnage a poussé à la concession du chemin de Bordeaux à Lyon pour s'en retirer après. En effet, il aurait déjà trafiqué de sa position dans cette entreprise moyennant six millions M. de Morny veut à tout prix arriver à une position financière qui lui crée une place à part dans l'Etat. Il était question récemment

s 2 LES SECRETS DES BONAPARTE

d'une concession d'un chemin de fer de Mulhouse à Besançon, sollicitée par deux fortes compagnies concurrentes dans Tune desquelles figure le nom de M. Javal. L'une d'elles offrit à M. de Morny un million, afin d'obtenir son influence pour déterminer la concession de son côté. Sa rivale s'adressa également à lui, lui promettant douze cent mille francs, en cas de succès, ce qu'il a également accepté, de sorte que. Tune ou l'autre l'emportant, M. de Morny aura toujours son pot-de-vin assuré.

15 avril 1853.

Il a été question aux Tuileries de créer des titres de noblesse, tels que marquis, comtes, etc. Le public est disposé à accueillir cette nouvelle aristocratie par des plaisanteries.

On assure que les conseils de M. de Morny ont été assez puissants auprès de l'Empereur pour arrêter ces mesures et lui montrer que ce serait contraire à sa politique et à ses intérêts. Si M. de Morny fait faire des sottises à l'Empereur^ il lui doit bien quelque dédommagement en l'empêchant d'en faire d'autres.

On parle de plus en plus de l'hostilité régnant entre lés membres de la famille impériale. La maison Jérôme a des prétentions

d'influence inacceptées aux Tuileries, prétentions qui se seraient manifestées d'une manière assez vive, à l'occasion de la translation des cendres de Napoléon à Saint-Denis.

L'état de la population ouvrière a inspiré au prince Napoléon de se mettre à la tête d'établissements de cités ouvrières^ dans le but de se populariser.

Toutefois, quoique cette famille cherche la popularité, on lui reproche quelquefois des rigueurs poussées à l'extrême, peu capables de lui attirer l'affection publique.

Il y avait au Palais-Royal un fonctionnaire auquel un logement avait été accordé par le gouvernement. Sa femme fut attaquée de la fièvre typhoïde. Quelques jours après, au paroxysme de la maladie, Tordre de quitter le palais dans les quarante-huit heures arriva de la part du roi Jérôme.

Ce fonctionnaire (bibliothécaire à la bibliothèque du Louvre) produisit des certificats de médecins constatant que sa femme n'était pas transportable et qu'elle pouvait être tuée par un déplacement.

Un nouvel ordre plus positif encore arriva.

Nouvelles supplications appuyées sur l'inutilité pour le prince des appartements occupés

qui se trouvent très haut et très loin des appartements du palais et dans une aile écartée.

Tout fut inutile, il fallut obéir.

Le seul but de cette rigueur était de ne pas retarder les ouvriers devant travailler partout à la fois.

16 avril 1853.

On s'est attaché à diminuer dans le public rinfluence de l'Impératrice sur l'Empereur.

D'autres personnes prétendent qu'elle en exerce au contraire une fort grande. Ses conseils seraient souvent écoutés. On Ta vue, diton, prendre place à côté de Louis Napoléon au conseil des ministres.

19 avril 1853.

Divers commentaires ont couru sur l'insertion du nom de Badinguei dans le jugement des correspondants. On en donne un dernier.

L'Empereur aurait voulu lui-même cette insertion étrange pour bien apprendre au public que c'était là une injure contre sa personne dont il fallait s'abstenir, sous peine de prison et d'amende.

Badinguet est le nom propre d'un boulanger de Ham sur la femme duquel on raconte cette histoire :

Louis Napoléon était captif dans cette forteresse et il fit demander au ministre de Tintérieur, M. Duchatel, de Tautoriser à recevoir des femmes. Le ministre dit qu'il ne pouvait prêter l'oreille à une demande aussi immorale, mais qu'il fermerait les yeux sur !a manière dont le prisonnier observerait les bonnes mœurs.

La femme du boulanger susdit pénétra dès ce moment en toute facilité dans l'intérieur de la forteresse, et c'est aux relations de grande intimité qui s'ensuivirent qu'on attribue le surnom donné à TEmpereur.

20 avril 1853.

La grossesse de l'Impératrice est fort accréditée maintenant, si bien qu'on la fait remonter à une époque indue. A ce sujet, on a dit la malice suivante : L'illustre enfant qui doit naître portera le nom d'Aurore. — Pourquoi ?

— Parce qu'il naîtra avant le jour.

On prétend qu'il y a un véritable steeplechase de demandes pour être la nourrice de l'Empereur.

Mme Ducos, entre autres, avait beaucoup fait pour arriver à cet honneur. Vous savez queM.Ducos a présenté,pendant quinze ans,dans

les salons de Paris, une femme qui n'était pas la sienne, et à laquelle un jour M. le duc de Nemours offrit son bras. Plus tard, ayant changé ses goûts, il noua des relations avec une personne qui est loin d'appartenir au grand monde et qu'après le 2 décembre il a épousée. On a parlé même de bigamie (i), etc. Là n'est pas la question. Le cancan d'aujourd'hui est que Mme Ducos telle quelle aspirait à être la nourrice et la gouvernante de l'enfant impérial. Elle était grosse à cet effet, dit-on. Elle vient malheureusement de faire de fausses couches.

Mme Bineau, qui était dans la même position, a eu le même malheur. Reste Mme Fortoul, qui a gardé encore ses avantages.

21 avril 1853.

On assure qu'on commence à s'inquiéter des accroissements prodigieux de la fortune de M. de Morny et des procès auxquels ce personnage prend part. On va jusqu'à dire que ces incidents de la vie financière de l'ancien ministre de l'Intérieur paraissent assez graves

(1) Voir le Curieux, I, 46; II, 185.

pour faire ajourner laffaire du chemin Grand Central.

Le conseil des ministres est, du reste, assuret-on, fort préoccupé de ces opérations et contre-opérations financières. Une lutte très vive aurait eu lieu, à un des derniers conseils, entre M. Fould et M. de Persigny. Il s'agissait de la concession des paquebots transatlantiques. M. Fould voulait faire donner la concession au Crédit mobilier. M. de Persigny s'y est opposé en termes très vifs et dont l'aigreur allait directement à l'adresse de son collègue. Les mots de faiseurs, agioteurs, tripoteurs, ont été prononcés avec une chaleur qui attestait des sentiments peu bienveillants. Cette opposition de M. de Persigny a empêché la concession au Crédit mobilier; M. Fould, voyant cette affaire sortir des mains où il voulait la placer, a fait en sorte de faire réduire les chiffres de seize à huit millions, ce qui a eu lieu.

22 avril 1853.

Il paraît qu'au moment où l'Empereur décidait que les restes de Napoléon I*' seraient transportés à Saint-Denis, il renouvelait près de l'Autriche des démarches actives pour obtenir les restes du duc de Reichstadt, afin de

les faire placer à côté de ceux de son

père. L'Autriche s'est refusée complètement à

accorder cette demande, et a répondu que le

duc de Reichstadt reposait à côté des membres

de sa famille.

23 avril 1853.

Dans le journal Y Artiste, dont M. Arsène Houssaye est le propriétaire et le rédacteur en chef, M. Ch. Monselet a fait paraître un article un peu vert sur la pièce de M. Augier. On y lit cette phrase : « Quant à sa moralité, dont ses maladroits amis ont voulu lui faire un titre, elle est plus qu'écornée depuis V Habit vert et le Joueur de Fliite, Le chantre de Gahrielle et du Pot-au-feu domestique fera demain sa Dame aux Camélias, si vous lui faites entrevoir une prime un peu ronde. »

M. Emile Augier a envoyé demander des explications à M. Monselet et une rétractation de cette phrase, que celui-ci a refusée. Une rencontre a eu lieu hier matin au bois du Vésinet. La balle de M. Augier a effleuré la tète de M. Monselet, celle de M. Monselet est entrée en terre aux pieds de son adversaire.

Les témoins ont arrêté l'affaire. Le Constitutionnel a publié du reste une note communiquée sur cette rencontre.

25 avril 1853.

On assure qu'avant de recevoir une solution favorable, la concession du Grand Central a.

passé par toutes les perplexités ; les hésitations ont été multipliées et, vis-à-vis des bruits répandus dans le public sur les bénéfices énormes et Tavidité insatiable de M. de Morny, on a été sur le point d'ajourner la décision. Mais des besoins d'argent aux Tuileries en ont fait, dit-on, décider autrement. (Ecrit au crayon rouge : « cela se dit partout et c'est très grave. »^

"^ 26 avril 1853.

La brochure de M. delà Rochejaquelein contient la note suivante :

« Je me rappellerai toute ma vie l'impression profonde que firent sur moi, en 1828, les paroles du feu roi de Prusse. Il m'avait fait l'honneur de m'inviter à dîner à Postdam.

Après le dîner, je regardais une carte sur laquelle étaient des plans de places fortes. Le roi s'approche de moi et me dit malignement, malgré son sérieux habituel et sa grande bonté : « Vous regardez le plan de trois de vos places importantes, Metz, Strasbourg et Besançon ; nous avons fait en 1815 une grande faute

en ne les prenant pas; mais, si Toccasion se présente jamais, nous serons moins maladroits. » Je répondis au roi avec émotion :

« J'espère, Sire, que cette faute est irrépara^ ble. »

27 avril 1853.

On a remarqué que les invités se sont retirés de bonne heure au dernier bal donné aux Tuileries et qu'il y a eu beaucoup de tristesse dans la réunion.

29 avril 1853.

Depuis qu'il est bien certain que le Saint- Père ne viendra pas à Paris pour sacrer l'Empereur, on remarque un grand relâchement dans la ferveur religieuse qui s'est emparée des hauts fonctionnaires de l'empire. M. Fortoul est celui chez qui ce relâchement est le plus signalé. Il a manqué à la messe des Tuileries dimanche dernier, et on assure que depuis quelques jours il entretient des relations quotidiennes avec quelques prêtres bien 'connus pour être jansénistes.

i^*" mai 1853.

L'Empereur est toujours dans un état de maladie et de souffrance, à ce qu'on assure. Il se lève trois heures par jour pour sortir et

vaquer aux affaires les plus urgentes. La vessie paraît être l'organe particulièrement atteint.

2 mai 1853.

Le Moniteur confirmait hier la nouvelle que je vous avais donnée il y a quelques jours.

L'Impératrice a fait une fausse couche. Seulement Taccident aurait eu lieu vendredi soir 29 avril, selon la feuille officielle, et cependant il est notoire que la nouvelle a été répandue dans le public bien avant. On se demande comment on doit expliquer cette bizarre coïncidence.

Toujours est-il qu'une nouvelle, fausse au moment où elle s'est propagée, a été deux ou trois jours après rendue vraie par l'événement. Cette singularité donne lieu à des réflexions qui tentent à mettre en doute la sincérité du Moniteur, Les précautions exagérées que la feuille officielle a mises dans son langage en rendant compte de ce fait, ont été également remarquées. Le soin avec lequel le Moniteur a insisté sur ce point, que l'Impératrice n'était enceinte que depuis deux mois, a paru étrange. On a pensé généralement qu'il était des soupçons au devant desquels un gouvernement qui se respecte ne devait jamais aller. Enfin la

coterie de la branche cadette de la famille impériale profite avec ardeur de toutes ces circonstances, pour accréditer ce que Ton peut appeler des calomnies.

Samedi, Mgr l'évéque de Nancy, grand aumônier de l'Empereur, a fait célébrer une messe à Saint-Roch, pour le rétablissement de l'Impératrice ; ce qui a donné lieu de croire que l'état de celle-ci était inquiétant. Au surplus, le Moniteur^ en disant que Tétat de Sa- Majesté est aussi satisfaisant que possible, n'est guère rassurant lui-même.

Les impérialistes dévoués paraissent assez consternés. On sait qu'une première fausse couche est un fâcheux précédent et qu'elle en entraîne ordinairement d'autres.

On dit à ce sujet que le sort semble se prononcer contre l'avenir de la dynastie napoléonienne.

4 mai 1853.

Il paraît que le public s'était pris d'une folle rage pour la grande cérémonie des cendres de Napoléon aux Invalides qui devait avoir lieu aujourd'hui et qui a été changée, comme on sait, en une simple messe basse. Les journaux avaient eu beau annoncer qu'il n'y aurait rien, on n'en a pas moins accablé de demandes de

billets d'entrée le gouverneur des Invalides, le ministre d'Etat et la maison même de TEmpereur. Si bien qu'on s'est vu forcé encore hier de publier une nouvelle note au Moniteur qui a très nettement informé les Parisiens qu'il n y aurait rien.

M. Louis Bonaparte (sic)^ les membres de sa famille, les grands dignitaires de l'Empire et les ministres devaient assister à la messe célébrée aux Invalides. On assure qu'il y a eu contre-ordre hier matin et qu'il a été décidé que la cérémonie aurait lieu aux Tuileries. On attribue cette décision à un singulier motif. On sait que l'ex-roi Jérôme veut à toute force que les cendres de son frère restent aux Invalides, tandis qu'au contraire Louis Napoléon a résolu que le corps de son oncle serait déposé à Saint- Denis.

Or, il paraîtrait que l'Empereur a été informé que l'ancien roi de Westphalie se proposait de profiter de la cérémonie qui devait avoir lieu aux Invalides pour provoquer de la part des vieux soldats une démonstration en faveur de son opinion ; c'est pour éviter ce scandale que la messe commémorative serait célébrée aux Tuileries.

On parlait ces jours-ci des conséquences que

main matin se rendre au ministère de la Guerre pour apporter la somme et recevoir les papiers. Quand il se présenta, le ministre, prétendant n'avoir pas tous ces papiers sous la main et être vivement pressé par son agent de change qui l'attendait dans un cabinet voisin, engagea le général Cornemuse à lui laisser les valeurs, prenant de son côté l'engagement de lui remettre le soir même, en mains propres, au bal des Tuileries, les papiers placés désormais sous sa responsabilité particulière. Le général Cornemuse, non sans quelque hésitation, accepta cet arrangement, et le soir même, quand il rencontra le général de Saint-Arnaud dans les salons des Tuileries, il n*eut rien de plus pressé que de lui réclamer ces papiers.

M. de Saint- Arnaud feignit d'abord de les avoir oubliés et finalement signifia tout net qu'il avait changé d'avis et qu'il ne s'en dessaisirait pas. Là-dessus une altercation très vive s'engagea et, sans plus de raison, les deux généraux descendirent dans le jardin et croisèrent le fer. Après quelques passes très serrées , le ministre de la Guerre, atteint d'une double blessure à la poitrine et au bras gauche, commençait à mollir et les témoins criaient de mettre fin au combat, lorsque, par un effort désespéré, attaquant

tout à coup son adversaire, il lui porta une botte qui l'atteignit dans les régions de Tabdomen et Tétendit mort sur place.

Le lendemain, on vit, continue la version, le ministère de la Guerre entouré, pendant quelques heures de la matinée, de nombreux détachements de troupes, pendant que des agents de police se livraient à de minutieuses investigations dans le cabinet du ministre et fouillaient tous ses papiers.

"" Ces recherches furent sans résultat et quelques heures plus tard un décret de l'Empereur confiait l'intérim du portefeuille de la guerre à M. Ducos^ pour laisser le temps au titulaire d'aller rétablir sa santé sous le ciel plus clément de la Provence.

Ici s'arrête la version, et je puis ajouter avec plus de certitude que, malgré sa rentrée, le général de Saint-Arnaud ne paraît pas jouir d'une santé très prospère. Ses salons continuent d'être fermés aux habitués de la maison comme au public ; quant à ses relations avec la cour, les journaux officiels n'en parlent guère. On est fermement convaincu qu'il est impossible que dans tous ces bruits il n^y ait quelque chose de vrai.

J'interromps un instant la correspondance pour prendre acte d'un fait important. L'affaire Cornemuse-Saint-Arnaud se trouve racontée en termes presque identiques dans les rapports de deux autres agents.

Je lis en outre dans le rapport d'un de ces derniers : « Le papier que posséderait (sic) M. de Saint-Arnaud serait, assure-t-on^ V ordre écrit donné le 2 décembre par Napoléon , signé de lui, de canonner et mitrailler Paris. » (Rapport du 27 avril 1853.)

Enfin, dans le rapport d'un quatrième agent, en date du 12 juin 1853, je lis que, dans .un banquet officiel, le préfet de la Corrèze, baron Michel, a dit : « Si Paris ne se fût pas soumis au 2 décembre, Magnan et Saint-Arnaud avaient ordre de tout mettre à feu et à sang, »

La concordance de ces deux derniers rapports, d'origine si diverse, ne laisse pas de doute sur ce qu'on me permettra d'appeler le dernier mot du 2 décembre. C'est là une révélation d'une haute gravité (i).

5 mai 1853.

Il a été question plusieurs fois depuis quelque

(1) Ceci n'a pas empêcbé les mensonges de feu Ma u pas dans ses Mémoires,

temps du colonel de Béville, aide de camp de Louis Napoléon pendant sa présidence, puis nommé premier préfet du palais après l'Empire. Tant de titres successifs semblaient inspirer une confiance et une faveur extrême. Tout le monde s'est demandé lorsqu'on a su qu'il allait quitter les Tuileries et que sa disgrâce était certaine : que s'est-il passé ? Comment at-il pu inspirer de la défiance et des soupçons?

Aujourd'hui il est question d'un fait bien autrement grave. Pendant que M. de Bévillè était de service au palais des Tuileries, la police a fait une descente et une perquisition à son domicile.

Le dissentiment qui divise la famille impériale à propos des cendres de Napoléon, dure toujours. L'ex-roi Jérôme a tenu à avoir hier sa cérémonie aux Invalides et il l'a eue ; il a présidé lui-même en grand uniforme à la messe commémorative qui s'est célébrée sans aucun incident.

Presque en même temps avait lieu dans la chapelle des Tuileries un service semblable, auquel l'Empereur a assisté avec une foule de fonctionnaires, de sorte que chacun est resté sur son terrain et que le schisme paraît bien établi. C'est, dit-on, d'un triste présage pour la

lOO LES SECRETS DES BONAPARTE

dynastie impériale que cette dispute à propos d'un tombeau.

On faisait courir le bruit hier que l'Impératrice était atteinte d une fluxion de poitrine.

On annonce l'arrivée à Paris de sa sœur, la duchesse d'Albe. On assure que Mme la Comtesse de Montijo, sa mère^ ayant fait mine de vouloir raccompagner dans ce voyage, aurait été retenue à Madrid par ordre exprès de Louis Napoléon.

8 mai 1853.

On assure que M. Béville, aide de camp de l'Empereur et préfet du palais, est incarcéré dans quelque cachot des Tuileries, par ordre direct de Sa Majesté ; on n'en connaît pas le motif. Le Constitutionnel indique pourtant la présence de ce personnage aux obsèques de l'ambassadeur d'Espagne.

On s'inquiète beaucoup aussi de la disparition de M. Laity ; ses amis ignorent ce qu'il est devenu.

Le bruit courait hier qu'on avait éloigné de Paris plusieurs ecclésiastiques appartenant au parti légitimiste et qui paraissaient suspects au gouvernement.

LES SECRETS DES BONAPARTE lOI

10 mai 1853.

On remarque que M. Fould devient décidément le mandataire et le représentant habituel de TEmpereur.

La semaine dernière, on Ta vu, avec étonnement, malgré sa qualité de juif, présider la commission dans laquelle M. Rio, chargé de faire un cours d'art catholique, a exposé son plan d'études religieuses. Cette commission était pourtant composée de catholiques purs comme M. de Montalembert.

Avant-hier^ il y avait brillante soirée musicale au Conservatoire. L'Empereur avait fait prendre un grand nombre de billets et les avait adressés aux dignitaires les plus éminents, qui se sont empressés de se rendre à cette haute invitation, espérant que Sa Majesté assisterait à la fête. Mais ils ont été un peu déçus en ne trouvant dans la loge impériale que M. Fould.

Si le ministre d'État représente l'Empereur dans les questions d'art, on va plus loin encore, on dit qu'il le représente dans ses intrigues

vôîlees à là Bourse, et dans les affaires financières.

Sa Majesté est soupçonnée de pourvoir à toutes les nombreuses nécessités d'argent qui l'accablent, au moyen des services que

M. Fould lui rend et dont les agents sont extérieurement MM. Péreire et les grandes puissances du jour.

Les faveurs qu'obtiennent MM. Péreire, etc., sont expliquées ainsi.

II mai 1853.

M. le docteur Cabarrus (i), qu'on a dit parent de rimpératrice, l'a visitée à l'occasion de sa dernière maladie. L'Impératrice lui a témoigné la plus grande confiance et lui a dit : « Je vous considère toujours comme mon médecin. » M. Cabarrus a répondu qu'il ne pouvait entrer aux Tuileries que par la grande porte, qu'il ne voulait pas remplir le rôle d'un docteur visitant son illustre cliente incognito. Puisque Sa Majesté a un médecin officiel, M. Cabarrus ne veut pas être une doublure cachée.

13 mai 1853.

L'état des esprits, -dans l'armée est assez grave. La désaffection a pris des proportions qui croissent sans cesse depuis le mariage.

L'éventualité de nouvelles luttes contre la population lui répugne fort.

Elle est blessée très vivement des imputations

(Ij Voir le Curieux, I, 373 à 376.

dirigées contre plusieurs généraux placés aujourd'hui à sa tête et qui forment, à ses yeux, de très vilaines taches sur Thonneur militaire. La réputation de MM. de Saint-Arnaud et Magnan est considérée comme une honte permanente. D'autre part, on prétend qu'il se fait beaucoup de passe-droits dans les avancements. Ces impressions résultent d'une conversation avec un capitaine en garnison au fort de Vanves. Un de mes amis, qui dînait récemment avec un général, me rapportait aussi que, dans un épanchement affectueux, on avait parlé de l'éventualité d'un mouvement en faveur de la monarchie des Bourbons. Le général et surtout sa femme déclarèrent qu'on s'arrangerait de façon à ne pas être dans le cas obligé de la résistance. Un prétexte d'absence ou de retard serait cherché. Une personne arrivant de Lille a beaucoup parlé d'un dîner d'officiers qui avait eu lieu récemment chez le colonel du 4* hussards. Un toast unanime a été porté au comte de Paris. Cet incident a été le sujet de beaucoup de conversations à Lille. Le gouvernement a dû le savoir et on prétend qu'il a trouvé plus sage de ne pas donner suite à cette affaire. On dit cependant que cet événement ne serait pas étranger à la résolution prise par

l'Empereur de ne pas faire le voyage projeté

dans le Nord.

15 mai 1853.

On parle beaucoup des embarras d'argent des Tuileries.

L'Empire n'est pas constitué dans les esprits à l'état d'institution, il est toujours un homme.

Les hommes qui s'étaient lancés dans le bagage impérial, parce qu'ils l'ont vu prospère, confessent hautement cette vérité. M. de La Guéronnière avait une conversation avec un ecclésiastique sur les affaires politiques. « Si une balle tuait Louis Napoléon, disait l'ecclésiastique, votre empire serait renversé, je ne donnerais pas vingt-quatre sous de votre hérédité.» — « Ma foi, je crois que vous avez raison », répond M. de La Guéronnière.

La surexcitation est au point qu'on dit de divers côtés : il n'y en a pas pour un m^U ! .

M. de Rovigo affirme, sur rhonneiir, à ses amis, que, lorsque la police a fait une descente chez lui, elle y a apporté des cartouches, pour pouvoir les saisir. Il soutient qu'il n'en avait pas une seule et qu'on les a nécessairement apportées pour le compromettre. Cette affirmation produit dans le public un effet fâcheux pour l'administration.

On assure que des arrestations ont été faites, il y a deux jours, et iju'un certain nombre de personnes ont été conduites, dès quatre heures du matin, à Mazas, au milieu d'une haie de soldats.

On a remarqué, dans TAlmanach impérial qui vient de paraître, la qualification donnée au fils de Jérôme : Napoléon-Joseph, prince français, ayant droit de porter le titre et Vnniforme de général de division, L'Empire, dit-on, donne beaucoup trop à l'apparence, à la parade. Rien n'y est sérieux et positif.

A ces considérations il faut joindre l'attitude circonspecte du pouvoir vis-à-vis du clergé et du clergé vis-à-vis du pouvoir. On remarque un très grand changement dans la position.

18 mai 1853.

Les partis hostiles jettent toujours les yeux sur Tarmée avec confiance. Les histoires abondent à cet égard.

On parle d une manifestation qui aurait été faite à Lyon, en faveur d'un officier envoyé en Afrique, par les autres officiers de la garnison lyonnaise. • Cette manifestation aurait été si imposante par le nombre que le maréchal Castellane en a référé au gouvernement, qui a

répondu de ne pas faire partir l'officier disgracié.

Deux capitaines de la gendarmerie mobile, MM. Laget et Flanbart^ avaient été appelés en témoignage dans le procès des correspondants. Il ne résulta pas de leur déposition contre les prévenus les charges qu'on en espérait. Ces messieurs ont été disgraciés. On les envoie en Afrique, dans une arme inférieure à celle où ils servaient. Vous devez comprendre combien on exploite auprès de l'armée cette manière de violenter les consciences.

Le maréchal Saint-Arnaud est toujours représenté dans le public en état de conspiration. On dit qu'une perquisition minutieuse a été faite dans ses papiers par des agents supérieurs, sur un ordre de l'Empereur.

La force de l'Empire reposant sur le concours de l'armée, il est tout simple que les préoccupations de l'opinion se concentrent sur ce point.

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