mai
Je ne vous donnai pas hier des détails sur l'incident survenu dans la garnison de Lyon.
Peut-être serez-vous bien aise de connaître les détails qui circulent.
Dans une pension de lieutenants, Tun des convives se permit, en parlant de l'Empereur, d'employer l'expression de Badlnguet. Le soir même il fut mandé chez son colonel et reçut l'avis que, pour cette insulte au chef de l'État, il allait être envoyé en Afrique. Le lendemain, l'officier puni raconta à ses commensaux ce qui lui arrivait, et il leur demanda de s'associer à lui dans une démarche ayant pour but de demander l'expulsion du mouchard qui l'avait dénoncé. Les officiers de cette table acceptèrent cette proposition, et un très grand nombre d'autres officiers de la garnison se réunirent à eux pour se rendre chez le maréchal Castellane. Celui-ci, ne sachant trop que répondre, fit jouer le télégrapheet, quand il eut reçu l'ordre d'arranger l'affaire à tout prix, il dit que l'officier puni demeurerait dans la garnison, mais le nom du dénonciateur est resté caché, et les officiers n'ont trouvé, dans cette solution, qu'une demi-satisfaction.
M. de Girardin continue à acheter des immeubles. Il vient d'acheter 123,000 francs la caserne de la rue de Chaillot près de son hôtel. Une récente acquisition^ le petit passage Laffitte, lui avait coûté 300,000 francs.
21 mai 1853.
Mercredi dernier, le jour où M.Je^duc de ^ Rianzarès a été reçu par l'Empereur, le hasard lé fît se~ré"ncontrer dans les salons d'attente avec le vieil amant de la reine Hortense, le comte de Flahaut. La réunion fortuite de ces deux personnages dans un pareil lieu fit sourire les assistants à qui elle parut une malice et une sorte d'épigramme du sort. Le mari morganatique de la reine Christine aborda M. le comte de Flahaut et, dans les compliments empressés qu'il lui adressa, soit distraction, soit ignorance, le prenant pour un amiral, il le félicita avec effusion sur la distinction de ses services maritimes. M. de Flahaut ne savait guère comment détromper son complirnenteur; mais un chambellan, étant venu annoncer que Sa Majesté attendait M. le duc de Rianzarès dans son cabinet, mit très heureusement fin à son inextricable embarras. Lorsqu'il eut à son tour quitté le salon d'attente, on ne manqua pas de rire du quiproquo dont il avait été victime. « Ne riez pas tant, messieurs, se prit à dire un des assistants, connu par l'intempérance de sa langue qui ne sait rien respecter, M. le duc de Rianzarès se trompe moins qu'il ne le paraît; M. le comte de Flahaut n'a-t-il pas en effet servi sur la mer (mère) ? »
23 mai 1853.
On s'occupe beaucoup des divisions qui régnent dans le gouvernement et dans les hommes habitués à être considérés comme ses soutiens.
La mission des envoyés extraordinaires du ministère de la Police ne s'accomplit pas sans embarras.
Les commandants militaires refusent de leur rendre les honneurs. Le maréchal Castellane aurait surtout opposé un refus par inertie des plus invincibles. On signale aussi celui du duc de Mortemart.
Il y a mieux, il se dit que le ministre de l'Intérieur a écrit aux préfets qu'ils n'avaient pas à fournir des renseignements aux envoyés extraordinaires, ce qui aurait naturellement très vivement choqué le ministre de la Police.
La mission extraordinaire est présentée comme un échec complet. L'Empereur serait à le regretter, et voici un mot qu'on lui prête : « Ce diable de Maupas me fait toujours faire des bêtises ! »
25 mai 1853.
L'Empereur est sorti hier sans Tlmpératrice.
On continue à s'entretenir de l'état maladif de
Sa Majesté. Elle est du reste, dit-on, encore plus triste que physiquement souffrante. Elle ne peut s'habituer à la contrainte absolue d'étiquette que son mari lui impose. 11 est ombrageux, défiant, sévère à l'excès. La moindre infraction que se permette l'Impératrice aux règles qui lui sont imposées, elle y est rappelée avec une froideur impassible qui est pire pour elle que de la vivacité ou de la dureté. On va jusqu'à dire que l'Empereur a découvert des taches dans le passé de l'Impératrice et qu'il veut lui faire expier ses fautes maintenant. Les méchants disent qu'il devrait songer au système des compensations.
Toutes les fois que Louis Napoléon s'aperçoit que quelque personne a une confiance particulière de la part de l'Impératrice, il se hâte de l'éloigner. C'est ce qui vient d'arriver pour Mme Aguado. Cette dame d'honneur était tendrement aimée par l'Impératrice. Elle causait parfois avec elle espagnol. L'Empereur, ne sachant pas l'espagnol et voulant surveiller chacune des paroles de son épouse, a été déterminé particulièrement par cette circonstance à donner congé à Mme Aguado. Les supplications de l'Impératrice n'ont pu obtenir la révocation de cet ordre. Elle en a ressenti un très vit
chagrin, une véritable désolation, au point qu'on dit que cette contradiction n'aurait pas été étrangère à l'accident des fausses couches.
26 mai 1853.
Vous savez que M. Philibert Audebrand a été poursuivi pour avoir annoncé que M. Lucien Murât avait acheté Neuilly. M. Audebrand a voulu savoir pourquoi on lui avait coté grief (sic) d'une nouvelle qu'il croyait si inofïensive. Il est allé trouver M. Murât, et celui-ci, avec beaucoup de mauvaise humeur, lui a répondu :
« Louis-Philippe avait volé Neuilly au roi mon père, je n'avais donc pas à l'acheter », et il Ta congédié durement.
a8 mai 1853.
L'Impératrice donne toujours beaucoup à causer. Voici ce qu'on disait hier à propos des documents publiés par le Moniteur.
L'Impératrice, dit-on, a un caractère mutin et railleur qui s'assouplit difficilement à toutes les fictions de son existence impériale. Il en est qui ont le privilège de mettre en verve son esprit de raillerie et, parmi ces dernières, celles surtout qui l'ont transformée en protectrice des sociétés de charité maternelle. Aussi raconte-t-on qu'elle a beaucoup ri, lorsqu'on
lui a donné connaissance du rapport de M. de Persigny et du décret impérial qui règle ses attributions, et que ce fut avec un accent de gaieté peu convenable pour la circonstance qu'elle lut Tétat de répartition publié par le Moniteur, Toutefois elle s'empressa de le signer, mais en se tournant vers son mari :
« Vous voyez, sire, lui dit-elle, que j'imite un peu votre Corps législatif, je signe aveuglément ! »
30 mai 1853.
On a remarqué hier, à Versailles, beaucoup de tristesse sur la figure de l'Empereur. On a été étonné que l'invitation qui avait été adressée aux officiers généraux de le suivre à la revue n'ait pas amené la présence d'un plus grand nombre de ces personnages. Leurs Majestés ont été reçues sans enthousiasme de la part de la population. L'armée a fait entendre seule
des acclamations.
31 mai 1853.
La discussion élevée sur la violation du secret des lettres a fait raconter diverses histoires avec lesquelles on tend à flétrir la conduite du gouvernement dans cette matière.
M. le comte de Ségur (i), ami intime de la
(l)Voir le Curieux, II, 148.
famille d'Orléans, se sert souvent du couvert de M. Coûts, banquier à Londres, pour corres- . pondre avec les différents membres de cette maison. 11 y a quelques jours, il usa, dans ce but, du moyen ordinaire et il poussa la précaution jusqu'à mettre lui-même sa lettre à la poste. Une semaine s'était à peine écoulée qu'il reçut de M. le préfet de police un pli où était renfermée sa lettre, qu'il croyait arrivée à sa destination, et où ce magistrat lui écrivait qu'elle avait été trouvée par un de ses agents sur le Pont-Royal et qu'il s'empressait de la lui renvoyer. M. de Ségur affirmait que c'était là un mensonge évident; il disait nettement que M. Piétri avait ouvert sa lettre et que, mêlant le cynisme le plus impudent à la violation des lettres, il avait trouvé plaisant de le mettre luimême en mesure de savoir à quoi s'en tenir.
Dans le même. salon, où se rapportait cette histoire, on racontait aussi celle-ci. Du reste, ce sont les plaignants eux-mêmes qui en faisaient le récit.
M. le duc d'Elchingen, malgré ses liens de famille, est resté fidèle à la famille d'Orléans.
Aussi, bien que nommé général de brigade depuis le 2 décembre, on Ta laissé en disponibilité et de son côté il n'a sollicité aucune
espèce de commandement ni d'emploi. Depuis quelques mois il s'était retiré au Mans, où il vivait dans un isolement assez complet, où, n'ayant rien à faire, il entretenait d'assez nombreuses correspondances. Or, toutes les lettres qui lui étaient adressées lui arrivaient décachetées: Il en fut même ainsi d'une lettre qui lui parvint par l'entremise du préfet du département et à l'égard de laquelle celui-ci crut devoir s'excuser de la lui envoyer dans cet état. M. le duc d'Elchingen profita de cette circonstance pour en écrire au directeur général des postes, qui s'empressa de lui répondre qu'il le remerciait très vivement de lui avoir signalé de pareils désordres et qu'il allait prendre les dispositions les plus rigoureuses pour en rechercher l'origine et pour faire en sorte qu'ils ne se renouvellent plus. Néanmoins, M. le duc d'Elchingen a continué depuis à recevoir ses lettres décachetées, malgré les dispositions rigoureuses annoncées par M. le directeur général des postes.
2 juin 1853.
Un membre du Corps diplomatique disait avant-hier soir dans un salon peu bonapartiste : « En vérité, je ne sais pas pourquoi M. le duc
LES SECRETS DES BONAPARTE lit,
de Gênes est venu à Paris. Il devait bien s^attendre qu'il lui faudrait danser, dîner, passer des revues avec les Magn,an, les Saint- Arnaud, les Persigny, les Baroche, etc. Nous autres, nous frayons, il est vrai, avec tout ce monde-là. Toutefois nous avons une excuse. Nous remplissons notre devoir de diplomates. Mais un prince d'une famille souveraine... Ce serait le cas de lui répéter ce que dit un mari à un galant qu'il surprit en flagrant délit de conversation criminelle avec sa femme, laquelle était fort laide : « Comment, Monsieur, sans y « être obligé ! ! ! »
3 juin 1853.
On s'entretient beaucoup, dans le public de la mauvaise réception qui a été faite, dans les départements, aux hauts fonctionnaires chargés de mission par le ministère de la Police générale. Je vous ai déjà signalé, il y a plusieurs jours^ ces bruits qui n'existaient alors que dans de hautes régions et qui circulent, maintenant, dans les conversations vulgaires.
On dit notamment que les généraux de Castellane, de Mortemart, Rostolan, ont très mal reçu ces messieurs. Ils ont refusé de leur rendre les honneurs prescrits et de leur fournir
Il6 LES SECRETS DES BONAPARTE
les moindres renseignements. Ceux-ci se sont plaints à TEmpereur, qui a commencé par être vivement blessé contre les généraux, mais qui n'a pas osé prendre les mesures énergiques qu'il voulait employer dès que cette nouvelle lui est parvenue. On négocie. Les commissaiies, dit-on malicieusement, font un vrai voyage de touristes et ne peuvent pas, jusqu'à présent, accomplir sérieusement leur mission. Les préfets les tiennent aussi en suspicion, et sont pleins envers eux d'une réserve qu'on croit commandée du ministère de l'Intérieur.
4 juin 1853.
L'affaire des lettres trouvées aux Tuileries paraît être abandonnée par les orléanistes. Les détenteurs voulaient une trop forte somme.
On prétend qu'il ne serait pas possible de soutenir les enchères avec le gouvernement.
Celui-ci, dit-on, s'est définitivement exécuté ; des sommes assez fortes sont allouées et la publication sera faite avant trois semaines.
L'Empereur aurait été déterminé à ce sacrifice par M. de Persigny. MM. Fould et de Morny y auraient fait de l'opposition. On ajoute que M. de Maupasy en a fait aussi.
13 juin 1853.
(Passages soulignés.)
On a annoncé le départ de M. de Morny pour la Russie. L'ancien ministre de Louis- Napoléon serait chargé d'une mission secrète.
A propos de ce personnage, on montrait récemmenl, dans un des cafés du Palais-Royal, une pièce détaillée d'un singulier procès qu'il aurait ou aurait eu à Londres, Ce procès était établi sur la liquidation d'une maison de prostitution dans des conditions extra-naturelles et commanditée par divers associés au nombre desquels M. de Morny serait.
Les mêmes personnes qui s'entrenaient de cet étrange chapitre de la vie de M. de Morny, en récitaient un autre tout aussi digne de celle de M. de Saint-Arnaud. Le ministre de la Guerre, au temps de ses aventures, avait l'habitude de détrousser de leurs corsets toutes les femmes galantes qu'il allait voir. Il en fit une telle provision qu'il put en déposer au Montde-Piété une quantité suffisante pour servir de base à un prêt de trois mille francs.
16 juin 1853.
La parenté de l'Empereur a toujours des tendances fort démocratiques.
Il8 LES SECRETS DES BONAPARTE
Le fils du roi Jérôme a de fréquentes entrevues avec M. de Girardin, Bixio, Duclerc, ancien ministre des Finances en 1848.
17 juin 1853.
Les relations de Girardin (i) avec le prince Jérôme fils (2) ont été, comme je vous l'ai déjà dit, plus intimes que jamais dans ces derniers temps. Elles n'ont pas été approuvées par tous les amis du directeur de la Presse. M. de Lamartine (3), qui se trouvait ces jours-ci chez lui, en a)'ant entendu parler dans le salon même de celui-ci, crut de son devoir de se retirer.
37 juin 1853.
On attribue hautement l'entrée de M. Mérimée (4) au Sénat à l'influence de Mme de Montijo. Les vieilles relations de ces deux personnages sont connues et fort exploitées, dans le moment, par les mauvaises langues.
(1) Voir le Curieux, II, 289.
(3) On surveillait la correspoDdance du prince Napoléon ; j'ai teau entre les mains, aux archives de la préfecture de police, la correspondance de l'agent chargé de le surveiller, quand il fut envoyé en mission à Bruxelles en 1853 ; il y est assez mal traité.
(3) Voir le Curieux, I, 9 ; II, 184.
(4) Voir le Curieux, II, 240.
2 juillet 1853.
Il se dit que Louis-Napoléon a repris complètement toutes ses relations avec miss Howard, ce qui a fait se lever quelques nuages dans le ménage impérial.
7 juillet 1853.
On dit que M. Fortoul est menacé de perdre son portefeuille. Son ministère serait démembré, comme on Ta dit déjà d'autres fois. Un cardinal aurait les Cultes, et l'Instruction publique formerait une division nouvelle de l'Intérieur.
II juillet 1853.
A l'occasion du voyage de la reine Marie- Christine en France, on met encore en avant une alliance napoléonienne en Espagne. Il ne s'agirait de rien moins que d'un mariage entre le prince Napoléon et une des filles du second mariage de la veuve de Ferdinand. La politique entrerait naturellement pour beaucoup dans ce projet matrimonial.
15 juillet 1853.
Le bruit du mariage du prince Napoléon avec une des filles de la reine Christine et du duc de Rianzarès se propage et trouve quelque crédit.
21 juillet 1853.
On parle beaucoup de Tlmpératrice et du ménage impérial. Des violences matérielles en auraient troublé le calme, au point qu'on a prétendu que l'Impératrice avait un moment déserté Saint-Cloud pour prendre la route de l'Espagne et qu'elle avait été ramenée manu militari,
10 août 1853.
Le maréchal Saint-Arnaud était hier fort malmené pour ses affaires de Bourse. On ne parlait de rien moins que d'une menace d'exécution. Le ministre de la Guerre se serait aventuré dans les brusques oscillations qui ont eu lieu, et sa situation financière serait devenue aussi périlleuse qu'il y a quelques mois.
19 août 1853.
Le mariage de la fille de la reine Christine avec le prince Napoléon se prend de plus en plus au sérieux. La dot serait de 20 millions de réaux. La fortune de la reine est du reste immense. Elle possède à elle seule la plus grande partie des actions du chemin de fer du nord de l'Espagne.
21 août 1853.
Chassée du Palais législatif, la politique s'est réfugiée à TAcadémie. Le discours de M. Villemain (i) est exalté dans tous les salons, et il y est bruit surtout de scènes assez curieuses qui auraient précédé sa lecture publique au sein de la commission de TAcadémie. M. Sainte-Beuve a vainement prié, d'une manière assez aigre, M. Villemain de supprimer toute allusion politique. Celui-ci s'y est complètement refusé. « C'est tout simplement, aurait dit M. Sainte- Beuve, de la spiritualité. » — « Spiritualité soit, a répondu M. Villemain, j'aime la politique spirituelle, et vous faites trop l'éloge de mon œuvre pour que j'aie le moindre désir de la changer. »
M. Mérimée, qui représente le Sénat à l'Académie, a été encore plus vif que M. Sainte- Beuve ; il a essayé d'obtenir de la commission ce que celui-ci ne pouvait obtenir de l'auteur du discours. Il n'a rien obtenu. La présence de M. Magnan à la séance a été attribuée à un besoin de surveillance de la part du gouvernement.
Le discours de M. Viennet aurait été, au
(1) Voir mes Pairs de France, dans le Curieux,
contraire, à en croire les mêmes bruits, Tobjet d'encouragements de la part du pouvoir.
M. Viennet a flétri l'agiotage, et il se rencontre en cela d'accord avec les sentiments de M. de Persigny et de l'Empereur lui-même. La haine des agioteurs serait si forte dans l'esprit de Sa Majesté que M. de Bassano serait actuellement en complète disgrâce pour faits de tripotages boursiers.
23 août 1853.
On s'occupait beaucoup hier d'un incident qui a eu lieu avant-hier aux manœuvres du camp de Satory. Le maréchal Magnan a eu déjà, à diverses reprises, avec quelques généraux sous ses ordres, des difficultés assez graves, en raison des manières brusques qu'il a vis-à-vis d'eux. Vous savez que ces difficultés ont pris même un jour un caractère sérieux avec le général Dulac. Dimanche, le commandant de la première division ne remplissait pas ses fonctions au gré du maréchal. De très gros mots sortirent de la bouche de celui-ci. « Nous ne sommes pas en Afrique ici, lui dit-il notamment. Je vous enverrai en Afrique. » Le général ne put supporter des observations aussi dures et, jetant son épée à terre, il dit au
maréchal : « Puisque je ne suis pas digne de porter une épée, je ne la gardepas,maisjenela dépose pas entre vos mains, parce que vous n'êtes pas digne de la recevoir. » Et il se retira. Le maréchal Magnan n'a pas été longtemps à s'apercevoir que c'était là pour lui une très mauvaise affaire, surtout en rapprochant cet incident de ceux qui ont précédé. Il en a été fort affecté et il est allé passer la soirée à Saint- Germain , auprès du prince Murât. On avait remarqué une telle exaltation dans son esprit que plusieurs officiers ont cru nécessaire de raccompagner de loin pour le surveiller et empêcher qu'il ne lui arrivât rien.
25 août 1853.
Il est toujours question du mariage du prince Napoléon avec une des filles de la reine Christine. Celle-ci renonce à son voyage à Claremont. Elle a été, dit-on, mise très à l'aise par la reine Marie-Amélie, qui lui a écrit qu'elle pouvait se dispenser de sa visite, si elle devait nuire à ses relations avec la cour de Saint-Cloud.
Le général Cavaignac (i) vient de recueillir l'héritage considérable de son beau -père,
fi) Voir le Curieux, II, 154.
M. Odier ; mais il parait qu'il a à subir des réductions notables sur les 5 millions dont elle se compose.
M. de Rothschild ne l'en traite pas moins de personnage considérable en l'invitant, en même temps que les princes d'Orléans, aux chasses qu'il va donner dans ses terres d'Allemagne.
28 août 1853.
Des lettres venant de l'armée d'Afrique témoignent d'une grande irrévérence pour certaines illustrations actuelles de l'armée. On soupçonne qu'il y a là-dessous quelque peu d'orléanisme. On parle, à ce sujet, du rappel de deux généraux, MM. Pélissier et Mac- Mahon. On dit que le général Jussuf succédera à ce dernier.
13 septembre 1853.
Aujourd'hui on a commenté la présence de Leurs Majestés à l'Opéra. Dans l'intérieur, diton, il y a eu des applaudissements préparés par la composition du public. Pour entrer il fallait avoir des recommandations de la police ; l'argent ne suffisait pas pour avoir des billets. Aux applaudissements de la salle on oppose d'ailleurs le silence peu sympathique du public
qu'ont dû traverser les voitures de l'Empereur et de rimpératrice.
La rentrée de l'Empereur à Paris a fait rappeler les dangers qu'il peut y courir et les suites que pourrait avoir une mort subite et violente. On a rapporté, à cette occasion, une conversation de M. de Saint-Arnaud : « Que feriez-vous, si l'Empereur était tué ; vous rattacheriez-vous aux Jérôme ? — Jamais ! — Mais , i vous vous jetteriez donc dans la démagogie ? ! — Nous donnerions à celle-là des coups de fusil. — Que feriez-vous donc ? — Nous enverrions tout de suite un courrier à Frohsdorf! »
L'armée n'est pas contente, dit-on de divers i ( côtés. La guerre pouvait lui donner satisfaction ""et consolider l'Empire. Cette éventualité ne se présentant pas, il sera difficile de la maintenir dévouée. Les fonctionnaires civils sont au fond plus dévoués à l'orléanisme qu'à l'Empire. Il y a des orléanistes partout, surtout dans la magistrature.
20 septembre 1853.
On dit que l'Impératrice, ayant appris qu'il y avait eu entre l'Empereur et miss Howard un rapprochement, selon les uns, une simple correspondance, selon les autres, aurait vertement
signifié à son auguste époux son intention de quitter Saint-Cloud et la France, si TEmpereur ne voulait pas mieux comprendre sa dignité et ce qu il doit à la femme qu'il a choisie. Une scène très vive aurait eu lieu, à la suite de laquelle S. M. l'Impératrice aurait dit à l'Empereur qu'elle ne tenait pas au trône, mais à son mari, que ce qu'elle avait .épousé, ce n'était pas le souverain, mais l'homme, et qu'un premier outrage serait décisif pour elle. L'Empereur toujours calme et doux, même quand il a tort, aurait fini par apaiser cette colère, en s'engageant à rompre toute correspondance avec la personnne en question.
21 septembre 1853.
La branche Jérôme semble douter elle-même de la solidité du chef de la famille, par la sollicitude qu'elle prend de préparer son avènement à elle. Le prince Napoléon fait tous ses efforts pour se rallier les démocrates. Il a fait surtout de nombreuses tentatives auprès de M. Ducoux.
Miss Howard reprend le dessus, dit-on, au grand déplaisir del'Impératrice; l'ancienne maîtresse a des caprices fort chers et tout récemment il a fallu consentir à lui donner 150,000
francs que M. Mocquard a jugés indispensables pour la faire rester un peu tranquille.
27 septembre 1853.
On revient sur le mariage du prince Napoléon avec une des filles de la reine Christine. Le déjeuner de Meudon a remis cette affaire sur le tapis.
3 octobre 1853.
Le voyage de Mlle Rachel a pris les dimensions d'une grosse affaire diplomatique. Le prince Napoléon voulait à tout prix, assuret-on, empêcher le départ de la célèbre tragédienne.
II octobre 1853.
Les éventualités de guerre ont fait parler des dispositions des généraux exilés en face des événements.
On assure qu'on aurait fait proposer un commandement au général de Lamoricière (1), il aurait répondu qu'il ne voulait prendre actuellement aucun engagement, mais que, si la guerre était déclarée, il demanderait à servir la France comme général ou comme soldat.
D'un autre côté, le général d'Arbouville, qui
(1) Voir le CurieuXj II, 175.
a conservé des relations avec le général Changarnier, aurait, dit-on, fait demander à l'Empereur si, dans le cas de circonstances critiques, il ne ferait pas appel aux talents de l'ancien commandant de l'armée de Paris. Louis Napoléon aurait répondu par un refus formel, accompagné même de termes assez amers.
15 novembre 1853.
Les soirées d'hiver se rouvrent. Les salons de la princesse de Lieven vont prendre les devants. On se demande dans un certain monde si les sénateurs, cette année, feront plus d'honneur à leur dotation que l'année dernière.
17 novembre 1853.
Dans les salons d'une des femmes les plus spirituelles de la capitale, on a évoqué l'âme de Boccace et on l'a questionnée sur les femmes de son temps. L'auteur du Décameron a été charmant et très causeur. Il a nommé lesfemmes d'aujourd'hui dont les aventures peuvent servir de pendant à celles de ses contes. On se répète ces noms-là très malicieusement : celui de Mme Baroche n'est pas le plus négligé dans ces mystérieuses confidences.
30 novembre 1853.
La famille Jérôme est sous le coup d'un violent chagrin ; la comtesse, à laquelle est marié secrètement le vieux roi, est atteinte d*une ophtalmie qui menace de dégénérer en une cécité complète.
20 décembre 1853.
On ajoute toujours quelques noms à la liste des futurs sénateurs. M. Sainte-Beuve voudrait bien, dit-on, y être inscrit, s'il ne Test réellement.
26 décembre 1853.
Le monde officiel, dans sa partie féminine, est en proie à des préoccupations et à des sollicitudes inouïes. Les manteaux de cour sont l'innocente cause de tout cet émoi. On critique fort ridée qu'on a eue d'établir des catégories pour la couleur, l'étoffe et le prix de ce costume. Les sénatrices seront pourvues des manteaux les plus chers et les plus précieux. Les dames de la maison auront les plus simples et les meilleurs marchés. Les invitées de la ville seront classées entre les deux. Les dames de la finance regrettent fort d'être obligées de mettre des bornes au luxe qu'elles se proposaient
d'étaler. Dans ce siècle d'égalité, rien ne pouvait être plus mal pris, dit-on, que le rétablissement de rinégalité dans ce qui touche le plus à l'amour-propre, la toilette des dames. On prétend du reste que Mme Roger est constamment au château pour étudier avec l'Impératrice (et l'Empereur lui-même se mêlerait fort à cette question) les modèles à fournir aux diverses tailleuses de Paris. Les professeurs de danse à leur tour ont grand peine à dresser leurs élèves de la cour à donner l'élégant coup de pied qui empêche la queue du manteau de devenir trop embarrassante.
C'est au milieu de tous ces travaux de coquetterie, que l'Impératrice cherche à oublier, diton, les soucis que commence à lui donner son impérial époux qui depuis quelque temps aurait son petit parc aux cerfs.
7 janvier 1854.
Que je vous reparle encore des éternels manteaux de cour. La première épreuve n'a pas été heureuse ; aussi redouble-t-on d'efforts pour arriver à porter convenablement ce vêtement incommode. Ce n'est pas seulement le professeur de danse Cellarius qui vient en aide à rinexpérience des dames. Mlle Augustine
Brohan (i), du Théâtre - Français, donne des leçons chez elle àsoixantefrancsle cachet. Ce qui égayé assez ces excercices d'étiquette, c'est que les élèves, ne pouvant apporter leurs manteaux d'apparat chez la comédienne, sont obligées de se servir d'objets analogues pour les remplacer. Ainsi, assure-t-on, plus d'une dame officielle s'est attachée à la ceinture une nappe de table traînant derrière les talons et figurant la queue du manteau. On raconte à ce sujet de très plaisantes histoires dans les coulisses du Théâtre- Français.
On a trouvé assez singulier qu'au bal des Tuileries le prince Napoléon dansât en bottes à l'écuyère.
On a parlé d'un dîner donné il y a deux jours aux Tuileries et auquel assistaient tous les princes de la famille impériale. A l'imitation de ce qui se passait sous l'ancienne monarchie, on a admis diverses personnes à circuler autour de la table. Ces traditions de l'ancien régime portent un peu loin le culte personnel du pouvoir et sont loin de faire une heureuse impression.
21 janvier 1854.
Toutes les fois qu'un événement de quelque
(1) Voir le Curieux, H, 9Î.
importance arrive, un émissaire est envoyé à Frohsdorf pour en instruire le comte de Chambord. Cela a été fait notamment pour Tafiaire de Lyon qu'on dit du reste préoccuper outre mesure le gouvernement comme épreuve de sa situation dans Topinion.
Sur rémotion produite dans la population par la nouvelle de la mort de TEmpereur, les officiers de Tarmée lyonnaise se mirent à délibérer sur le parti à prendre. Ils résolurent unanimement de combattre les rouges et de proclamer la restauration de la monarchie. Le maréchal Castellane, même le préfet, M. Vaïsse, furent loin de s'opposer énergiquement à cette résolution. Le gouvernement, ayant eu connaissance de ce fait, en a été fort alarmé. La colère a été surtout très grande contre le maréchal Castellane. Un moment on a été sur le point de lui enlever son commandement. Mais comme le maréchal, malgré ses originalités, inspire toute confiance aux Lyonnais par sa fermeté contre le désordre, on n'a pas osé en venir là.
Dénoncés en gros à Frohsdorf, ces faits y ont été trouvés si graves et si significatifs que le comte de Chambord a voulu en avoir une vérification toute spéciale. Un de ses plus dévoués
amis, M. Chapot, ancien représentant, a été chargé d'aller passer quelques jours à Lyon pour s'assurer de la vérité. De retour depuis trois ou quatre jours et après avoir conféré avec un grand nombre d' officiers de la garnison, M. Chapot confirme ce récit.
On se dit donc de tous côtés que le gouvernement perd tout crédit dans l'opinion ; et une lettre de Belgique, que je reçois à Tinstant, m'informe qu'on est si confiant dans l'approche de graves éventualités que la fusion (i) a son ministère tout formé à l'avance. D'ores et déjà on me cite le nom du général Lamoricière comme destiné au portefeuille de la Guerre.
7 février 1854.
L'Impératrice est, assure-t-on, d'une très grande tristesse, qu'on attribue, soit à la douleur de ne pas avoir d'enfant, soit aux afflictions intimes que lui donnerait son époux. Il est beaucoup question d'une demoiselle Alexandre qui serait, pour le moment, la rivale préférée par l'Empereur. L'ancienne affection dégénérée en amitié de miss Howard se perpétue d'ailleurs toujours et les visites aux Champs- Elysées sont, dit-on, d'une extrême fréquence.
(l) Voir le Curietix, 1, 129, 203.
20 mai 1854.
M. Proudhon (i) va de temps en temps au ministère de Tlntérieur, visiter un de ses amis. M . de Persigny, instruit de ces visites, a voulu en profiter pour avoir une conversation avec le célèbre démagogue . Cette conversation a eu lieu en effet. Après avoir longuement parlé politique, M. Proudhon a demandé à M. le ministre Tautorisation de publier un livre sur le catholicisme. Le ministre a répondu : «Tout, excepté cela. »
28 mai 1854.
On a parlé, et même comme d'un fait accompli, du mariage de miss Howard avec sir Trelawny, gentilhomme du comté de Cornouailles.
(l) Voir le Curieux, 11, 140.