‹ Les secrets du diable (volume 2)Chapitre 1 sur 19 · LES · texte numérisé non relu

LES

ARGINE PICÛ'UET

Si je ne craignais de paraître donner nne forme paradoxale à l'expression d'un sentiment simple et vrai, je dirais que l'ennui est le plus grand bonheur de la prorince. J'entends cet ennui profond, irrémédiable, qui, par sa violence, dégage en nous la rêverie, et nous initie aux voluptés de la résignation, du martyre. A Paris, Tennui ne peut être qu'un vice personnel, dont on devient responsable, et qui par cela même nous irrite contre nous-méme. Mais en province, c'est une loi absolue, une influence atmosphérique; on n'est pas coupable de le subir, il est de bon goût de l'avouer. En s'y résignant, l'âme cherche en elle des compensations; elle veut réagir contre son malaise, par le souvenir ou par l'espérance, et elle arrive ainsi à se venger, en recueillant des plaisirs très-immatériels, trës^uintessenciës, à coup sûr, mais

dont on ne saurait nier la réalité.

C'est surtout quand on a le bonheur de s'ennuyer dans son pays natal que la mélancolie malicieuse dont je parle trouva son compte,, et qv'isiu fond des grondements intérieurs de son esprit on entend distinctement ce rire sardonique, cette médisance vengeresse, dont il est difficile d'analyser les charmes.

La ville de Troyes, chef-lieu du département de l'Aube» ancienne capitale du comté de Champagne, satisfait à toutes les conditions nauséabondes qui font de la province un lieu d'exil. La trivialité de son aspect, l'activité qui absorbe ses habitants, tout convie à une somnolence sans rêves. Les jolies promenades ne manquent pas, mais elles ne sont ni assez fréquentées, pour aider à l'échange des pensées, ni assez désertes pour qu'on y puisse rêver seul et à Taise.

Troyes était, il y a une quinzaine d'années, une ville obscure et sale, encombrée de constructions chancelantes et vermoulues. On a démoli les murs, élargi les rues, et, sous prétexte de canal, établi au centre une grenouill*fe qui donne l'illusion d'un port. Troyes n'est plus aussi laid, mais, en revanche, ii est commun, et les constructions modernes viennent contrarier, par les couleurs criardes d'un badigeon récent, le ton vénérable des an^ ciennes maisons.

Cette capitale d^ la Champagne paraît avoir eu, de tout temps, la réputation que je revendique aujourd'hui pour elle, et les anciens comtes, qui Thonoraient comme leur ville principale, se gardaient bien de Thabiter. Thi<«bault, le faiseur de vers, s'y fût senti mal à l'aise, et

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ProTins, cette contrefaçon cbamp^oise de J^salem, que les croisés saluaient, au retour de leurs expéditions, comme un souvenir de la ville sainte, Provins, avec ses roses, sa montagne et son a^ect pittoresque, était la résidence préférée de ces spirituels suj^rains.

Que penser, en effet, d'une capitale dont on a pu sérieusement et plausiblement contester l'authenticité ? Troyes avait gardé si peu de trace de ses antiques destinées, que des savants ont pu prétendre que Reims, ou que Châlons, ou que Provins, avait été la capitale de la Champagne. Troyes a pulvérisé sous les in-folios les contradicteurs, mais sa victoire n'a servi qu'à faire ressortir davantage son indigence de souvenirs féodaux et d'^vocations poétiques.

Troyes a un théâtre, mais on y va le moins possiblsi et un proverbe local assune que les acteurs y débarquent en escarpins, et s'en vont en sabots. Elle a aussi une société de belles-lettres et d'agriculture, fort décente, qui ne hait rien tant que de faire parler d'elle. Voilà pour la vie intellectuelle.

Quant aux Troyens, je ne vous en parlerai pas, par discrétion de Champenois. Il y aurait trop d'humilité à ee dire du mal, trop de vanité à en dire du bien. Mon sarcasme ressemblerait à un suicide, moa éloge s^ait de l'égoïsme. Qu'il suffise de savoir que le plus grand nombre semble assez content de son sort, et que j'aurai, sans aucun doute, grand tort à ses yeux de confesser ainsi Tennui du sol natal.

Pendant un séjour forcé de quatre années dans cette

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température stupéfiante, je n'entretins en moi de chaleur et de mouvement que par des promenades fréquentes et que par une gymnastique, d'ailleurs obligée, de mon esprit. A Paris, le journalisme use Timagination ; en province, au contraire, ce piétinement continuel de la réflexion garantit de Tankylose.

Dans mes excursions quotidiennes sur le mail, la promenade par excellence, je m'étais habitué à compter les arbres, les bancs, tous les incidents du terrain; je crois que j'aurais fini par compter les grains de sable, tant il y a de force dans l'ennui. Les bonnes d'enfants, les vieux rentiers, les oisifs, en assez petit nombre, qui venaient animer la promenade, m'étaient connus. Je les retrouvais aux mêmes heures, accomplissant le même nombre de tours, s'arrétant aux mêmes endroits, s'asseyant sur les mêmes bancs, s'acquittant enfin, avec une admirable régularité, des fonctions automatiques dont se compose la vie de province.

Une vieille femme surtout, par sa ponctualité, par une sorte de mystère répandu sur sa personne, par la préoccupation visible de son esprit, par son costume, avait fini par éveiller ma curiosité et par devenir nécessaire à mes promenades de chaque jour. Elle était l'indispensable accessoire des mornes allées. Je ne comprenais pas le mail sans cette apparition.

Cette respectable inconnue semblait être septuagénaire. Sa figure était jaune et creuse; ses yeux avaient de l'éclat; son nez long et crochu paraissait mordre sa bouche qui ne pouvait plus rien mordre; le menton était

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