‹ Les secrets du diable (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · ARGINE PICQUET · texte numérisé non relu

ARGINE PICQUET

carré; des cheyenx blancs affectaient de chaque cAté des tempes trois petites frisures qui s'échappaient de sa coiffure comme trois mèches de crin d*un coussin décousu. Un chapeau noir, d'une soie impossible et d'une forme chimérique, abritait cette figure grimaçante, qu'un air de bonté et de sérénité parfaite empêchait d'être ridicule et rendait seulement singulière. Un châle de couleur saumâtre émoussait les angles aigus que devaient former les épaules, les coudes, les hanches; une robe de couleur puce, sans ampleur, mais garnie d'un petit volant, descendait jusqu'à trois pouces de ses pieds. Un grand sac vert, de ceux qu'on appelait autrefois ridicules, se balançait à ses côtés, et trahissait par son cliquetis, les clefs, la tabatière, l'étui de lunettes, qu'il renfermait. Cette vieille était fort alerte, et trottinait sur le mail d'un pas assuré et pimpant. Quelquefois, elle s'arrêtait, s'asseyait sur un des bancs de pierre, tirait de son ridicule une petite tabatière en écaille, ornée d'un portrait, bourrait avec vivacité son nez de tabac et tombait dans des méditations fort profondes.

Celte infatigable promeneuse, que je rencontrais tous les jours et toujours seule, m'intriguait. On devinait à la régularité de ses allures, à sa concentration, une manie. Mais il y avait dans son regard vif et net une rectitude qui excluait toute pensée de folie. Elle ne s'arrêtait jamais pour causer. On la saluait, mais à peine si une légère flexion des jarrets annonçait de sa part l'intention de répondre à cette politesse. 11 y avait en elle quelque chose de la fierté, des dédains du génie méconnu. Cette

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petite vieille misanthropiqtie, avec nne si bonne, use si tranquille figure, me semblait tine énigme intérêt' santé.

Je m'informai; j'appris qu'elle se nommart Argîne Picquet. C'était une demoiselle; et lors des fêtes de la Vierge, elle réclamait toujours avec vivacité le droit de porter la bannière. Ces jours-là, le fourreau couleur puC© cédait la place à une robe blanche, le chapeau noir à un voile, et rien n'était plus bizarre, mais en même temps plus touchant, que de voir cette vierge plus que septua* génaire, conduire avec orgueil le charmant cortège des jeunes confréries.

Les uns assuraient qu'il y avait une grande histoire d'amour dans le fait du célibat de mademoiselle Picquet, d'autres conjecturaient que c'était une joueuse repentie. On la surprenait quelquefois chez elle avec des jeux de cartes. Peut-être se livrait-elle tout simplement à de* études de cartomancie, et n'était-elle qu'une diseuse de bonne aventure!

Peu satisfait des renseignements obtenus, mais excité plus que jamais, je fis en sorte de pénétrer par moimôme la vérité. Dans mes promenades, j'affectais de me reposer toutes les fois que mademoiselle Picquet se reposait; je venais m'asseoir sur le même banc; si bien qu'au bout de quelques jours, en dépit de ses préoccupations constantes, la petite vieille s'aperçut de mes assiduités. Elle me jeta de côté un regard railleur qui sembla nie demander si j'étais aveugle; puis, Voyant que je ne me décontenançais pas et que je paraissais déterminé à ne

point lâcher prise, mademoiselle Àrgine se tourna brus* guement vers moi et me dit :

-^ Eh t eh I on dira que vous me faites la cour ; vous vous compromettez I

Puis elle rit d'un petit rire sec et joyeux qui dansait dans son gosier comme un volant sur une raquette. Je me joignis franchement à cette hilarité, et, voyant une bonté si vraie, si spirituelle, dans les yeux fins et malicieux de la vieille demoiselle, je pris le parti de lui avouer ma curiosité, m'excusant sur la sympathie que ses habitudes de promenade et son isolement établissaient entre elle et moi.

Mademoiselle Àrgine devint sérieuse.

— Âh ! ah ! vous êtes curieux comme les autres. Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je me promène toujours ainsi toute seule, sans caniche ou sans vieilles gens à côté de moi? et, quand j'aurai tout dit, vous vous mo« querez, n'est-ce pas?

Je fis des protestations.

— Après tout, que m'importel continuft^t^lle, si vous vous moquez de la vieillesse, vous n'ajouterez pas une désillusion bien nouvelle et bien inattendue à toutes celles qui m'ont frappée dans la vie, mais vous aurez fait une mauvaise action, que votre conscience vous reprochera sans douto et que Dieu punira peut-être.

Je fus surpris de la solennité avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Mademoiselle Picquet remarqua mon étonnement.

— On a dû vous dire que j'étais folle, reprit-elle, et

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Ton a dit vrai, car je ne comprends rien à la raison du monde. J'ai^atre-vingt-dix ans et je n'en parais que soixante-dix; eh bien! monsieur, c'est grâce à ma volonté que je ne vieillis pas plus vite. Oh I ne souriez pas et ne croyez pas que je m'imagine imposer aux années. J'entends par là que je commande à mes émotions et que j'ai réglé mes besoins. Je suis un grand mathématicien, telle que vous me voyez, et je ne veux pas mourir avant d'avoir trouvé la solution de mon problème.

— Quel est-il ? demandai-je, persuadé que mademoiselle Picquel me parlait par métaphore.

— Vous êtes bien curieux, me répondit-elle ; et d'ailleurs, il faut avoir vécu, comme moi, d'algèbre et de calculs, pour entrer dans mes fantaisies et dans mon ambition.

Cette fois j'étais confondu. C'était bien décidément d'un problème de mathématiques que la vieille demoiselle voulait parler. J'eus une peur effroyable. J'étais en proie à quelque maniaque, et je m'étais exposé à des confidences doublement inintelligibles, les mathématiques ayant toujours été pour moi ce que les inscriptions sinaïtes sont pour les membres de l'Institut.

Mademoiselle Picquet avait tiré de son ridicule sa tabatière en écaille et se .mettait sous le nez de volumineuses prises de tabac, qu'elle aspirait ensuite avec une sorte de reniflement sauvage.

— Monsieur, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, nous sommes fort mal ici pour causer, mais si vous n'avez pas trop peur d'un tête-à-téte dans la

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chambre d'une vieille fille comme moi, je vous atten* drai ce soir.

J'acceptai avec empressement le rendez-vous; et le soir même, je frappais à la porte de ma nouvelle connaissance. Pourquoi n'avouerais-je pas que le cœur ine battait un peu ? La curiosité produirait-elle donc la même émotion que Tamour ? Hélas ! dans bien des cas, celui-ci diflfôre-t-il beaucoup de celle-là ?

Je trouvai mademoiselle Picquet assise dans un fauteuil de vieille tapisserie. Deux tourterelles de haute lisse, un peu fanées, se becquetaient derrière son dos. Un grand portrait d'un personnage du dix-septième siècle était suspendu vis-à-vis la cheminée, sur le mur. Des bottes de jeu étaient rangées sur une commode. On remarquait un loto, un damier, une boîte d'échecs, et, dans un angle, une table de trictrac attestait les goûts variés de mademoiselle Picquet. Des livres de science étaient ouverts sur un petit guéridon à proximité du fauteuil. Du reste, tout dans cette chambre dénonçait l'ordre, la propreté, mais en même temps la bizarrerie de celle qui l'occupait, et la pensée que mon héroïne était tout simplement une tireuse de cartes me revint plus forte, plus persistante.

— Dites-moi donc un peu pourquoi vous tenez tant à me connaître? me demanda-t-elle, quand je fus installé à ses côtés. Eh bien ! vous allez être attrapé, car je ne suis ni une vieille princesse déguisée, ni une fée, comme mon nez crochu pourrait vous le faire croire ; je suis XmX simplement une vieille fille un peu folle, Ghampe*

noise jnsqu'au bout des ongles, Troyenne jusqu'à la moelle. Mais ce qui vous a étonné en moi, ne rient pas de moi. Il y a un grand homme dans la famille. Je lui ressemble, dit-on, par le visage ; j*ai voulu lui resselûbler autrement. Sa mémoire m*a jetée dans des idées dont j'ai bien peur de ne pas sortir. Oui, monsieur, tenez, regardez ce portrait.

Et en parlant ainsi, avec un accent orgueilleux, mademoiselle Picquet m'avait pris la main, et me désignait le grand portrait que j'avais déjà remarqué.

— Cette belle tête souriante, sur une collerette, c'est la tête vénérable de mon trisaïeul, Jean Picquet, notaire et maire de Troyes, sous le bien-aimé roi Louis XIII, et l'un des plus grands mathématiciens de son temps. Il était en correspondance avec tous les géomètres ; et comme il n'y avait pas alors de vraie science sans qu'un peu d'infatuation égarât la pensée du savant jusque dans le domaine de l'impossible, mon trisaïeul quittait parfois la terre et s'élevait, à l'aide de ses équerres et de ses compas, jusqu'aux astres, qu'il prenait la peine de consulter sur les événements humains. Il participa à la publicatioû de YAlmanach avec grandes prédictions que faisait paraître Pierre l'Arrivey, le jeune, mathématicien, astronome, astrologue et tireur d'horoscope, un autre Champenois de talent. Mais vous comprenez qu'un notaire n'est pas de sa nature essentiellement prédisposé atix divagations astrologiques, et si mon trisaïeul faisait des calculs sur les météores, c'était plutôt par jeu, par délassement, que pour en tirer des conséquences rigoureuses.

▲HGINB PIGQUBT il

Un homme qui rédige des contrats et des testameats a

du plomb au bout des ailes, et ne se noie pas dans le bleu. Maître Jean Picquet était donc un grand savant et un charmant esprit. Le cardinal de Richelieu le consultn pour la digue de La Rochelle, et dans plusieurs autres occasions. Mais le titre de mon trisaïeul à Testime éter* nelle le voici.

Notre yieille ville de Troyes qu'on rajeunit trop, a été jusqu'à Golbert une grande fabrique de cartes ; elle partageait arec Rouen le privilège de fournir une grande partie des jeux du royaume. Les impôts qu'on établit depuis ont ruiné ce commerce ; mais du temps de mon trisaïeul, cette industrie était florissante, et Troyes en tirait plus d'un million.

Maître Jean Picquet était un notaire méditatif, que les études ne rendaient, d'ailleurs, ni bourru, ni brutal, et qui ne se croyait pas dispensé d'être aimable et bon compagnon parce qu'il était savant. Y a-t»il encore des notaires et des savants de cette espèce ? Vivant dans l'intimité de libraires, d'imprimeurs, de fabricants de cartes, il forma le projet d'utiliser quelques règles de mathématiques au profit des amusements du monde ; et, un soir, il s'enferma dans son cabinet avec un jeu de cartes, et passa la moitié de la nuit en grandes réflexions. Sa (emme l'entendait marcher, compter sur ses doigts, puis avec des jetons, aller, venir, pousser des exclamations. Quand il vint rejoindre madame Jean Picquet dans son lit à baldaquin, il l'embrassa sur les deux joues en lui disant :

— Réjouissez-Tous, ma mie, votre époux- vient de découvrir l'Amérique !

Gloriole d'inventeur, monsieur, mais qui avait quel* que chose de juste t

C'était véritablement un monde qu'il venait d'inventer, un monde de calculs, de joie, d'émotions. Le lendemain au matin, maître Jean Picquet donna congé aux clercs de son étude. Il défendit qu'on ouvrît les paperasses ; les apprentis garde-notes furent attablés avec des jeux de cartes, et mon trisaïeul s'amusa à leur faire étudier la combinaison savante et profonde qu'il avait trouvée dans la veillée.

Jusqu'à lui, les cartes, inventées, ou plutôt importées en France pour amuser un pauvre roi en démence, servaient d'instrument au hasard. Les rapprochements fortuits auxquels elles donnaient lieu faisaient pencher la fortune tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Mon trisaïeul fut le premier qui fit entrer véritablement le calcul, la combinaison, dans ces jeux incertains, et, grâce à lui, les cartes purent devenir, non plus seulement les distractions d'esprits fatigués ou étourdis, mais des sources sérieuses et toujours nouvelles de jouissances délicates pour les esprits graves et réfléchis. Grâce à maître Jean Picquet, on peut jouer pour le jeu et non plus seulement pour le gain. Ce fut ainsi que mon trisaïeul opéra une révolution, moralisa la passion la plus démoralisante, et dota la France et le monde du noble et difficile jeu qui lui doit son nom.

— Quoi ! le jeu de piquet ?

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— Oui, monsieur, le jeu de piquet a été inrenté à Troyes, sous le règne de Louis XIII, par maître Jean Picquet, maire et notaire, mon trisaïeul (1). Plus heureux que Christophe Colomb, auquel il se comparait plaisamment, Tinventeur donna son nom à son Amérique. Hélas t à quoi lui a servi de s'associer ainsi, pour toujours, au résultat de ses études? Qui connaît, de nos jours, Torigine d'un jeu si unirersellement joué ? Les livres, eux-mêmes, les livres qui devraient s'inspirer de l'histoire et s'inquiéter des origines, les livres ne savent rien ou ne veulent rien savoir de l'inventeur. Croiriezvous, monsieur, que, dans une vieille édition des règles du piquet, publiée chez Saugrain, libraire, grand'salle du Palais, et qui a paru du temps de mon trisaïeul, on lit que le nom de ce jeu lui vient d'un des coups qu'il comprend et qu'on nomme pic? Ne voilà-t-il pas une belle découverte! D'où vient le mot pic dans ce cas? C'est ce que le malicieux auteur ne dit pas. Un autre ne s'avise-t-il pas de prétendre que le nom de piquet, donné à ce jeu, vient de ce qu'il est très-piquant! Pourquoi donc alors ne l'aurait-on pas appelé piquant au lieu de piquet ? Je n'ai trouvé nulle part la vérité sur l'origine de ce jeu illustre, et c'est là un de mes chagrins. Aussi, puisque la Providence m'a fait vous rencontrer, jurezmoi, monsieur, vous qui écrivez, qu'un jour vous pen-

(i) M. Paal Boiteau, dans son charmant livre, Us Cartet à jouer ei la Car» tomanci», conteste cette origine; mais on sait que les éradits sont des soeptM|ae8.

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serez à notre conversation, à ma prière, et que vous rendrez justice à l'inventeur méconnu 1

-* Je le jure, répondis-je en souriant, mais d'tin ton qui annonçait plus de condescendance pour la fantaisie dé ma vieille interlocutrice que de foi dans ses paroles.

— - Âh 1 vous êtes un sceptique, me dit-elle, après avoir arrêté quelque temps ses petits yeux perçants sur les miens, et pourquoi doutez-vous?

J'avouai à mademoiselle Argine que je croyais le jeu de piquet plus ancien et qu'autant que le souvenir de mes lectures me le permettait, je m'imaginais qu'il avait été inventé sous le règne de Charles VII, à la suite d'un bal* let exécuté à Chinon.

Un éclat de rire moqueur m'interrompit.

— Nous y voilà, s'écria mademoiselle Picqtiet, lui aussi croit au ballet f Eh bien ! je vous fais juge ; vous allez voir si cette complication si savante a pu résulter de ces arrangements de pirouettes.

S'élancant alors avec vivacité de son fauteuil, elle alla chercher un petit livre qui paraissait marqué à une page souvent lue, et, sans avoir besoin de ses lunettes, tant elle savait par cœur le passage en question, mademoiselle Argine lut ce qui suit dans le premier volume dès Essais historiqms sur Paris de Sainte-Foix :

€ En 1676, on représenta sur le théâtre de Thôtel

> de Guénégaud, une comédie de Thomas Corneille, en

> cinq actes, intitulée le Triomphe des Darnes^ qui n'a » point été imprin[iée, et dont le ballet du jeu de piquet » était un des intermèdes. Les quatre valets parurent

ÀRGINlS PICQUET i5

» d'abord, avec leurs hallebarde» pour faire faire place ;

> Ensuite, les rois arrivèrent successivement, donnant

> la main aux dames dont la queue était portée par » quatre esclaves. Le premier de ces esclaves représeii-

> tait la paume ; le second, le billard ; le troisième, le

> dé ; le quatrième, le trictrac. Les rois, les darnes^ les » valets, après avoir formé par leur danse, des tierces, » des quatorze, après s'être rangés, tous les noirs d'un » côté, tous les rouges de l'autre, finirent par une con-

> tredanse où toutes les couleurs étaient mêlées, confu-

> sèment et sans suite, i

— Eh bien 1 me dit après cette lecture mademoiselle Picquet, ne voilâ-t-il pas une belle objection ! Que vous semble de ce ballet du jeu de piquet où figurent lé billard, la paume, le dé, le trictrac ? Mais je veux bien admettre un instant que ce ballet ait eu pour objet de glorifier cet admirable jeu, en quoi cela contrarie-t-il les prétentions de ma famille? mon trisaïeul mourut en 1680, à l'âge de soixante-huit ans, il fut inhumé dans l'église de Saint-Pantaléon. Est-ce que ce ballet, exécuté en 1676, précisément à l'époque où le jeu de piquet était inventé, n'était pas un hommage à l'inventeur? ou, du moins, ne profitait-on pas de la vogue attachée aux cartes par l'ingénieuse découverte du notaire troyen, pour exécuter un ballet dans lequel les principales combinaisons du piquet étaient représentées?

— Mais, repris-je, Sainte-Foix, que vous venez de citer, ne dit-il pas aussi que ce fameux ballet de 1676 n'é-

tait que la répétition de celui que Charles YII avait fait danser à Ghinon

— Oh ! oh ! triple incrédule 1 me dit avec une colère riante mademoiselle Àrgine, vous êtes bien l'enfant de ce siècle I est-ce que vous croyez de bonne foi que du temps de Charles VU on avait songé à ce jeu si savant, si moderne, si calme dans sa vivacité ? La bataille, voilà le grand jeu de cette époque guerrière. Quelon aiteu Tidée d'imaginer des danses avec les costumes des cartes, rien de plus admissible; mais conclure de ces fantaisies Tinvenlion du jeu de piquet, c'est pousser loin l'imagination. D'ailleurs, qu'avez-vous à objecter à une tradition de famille religieusement transmise, et au témoignage d'un Troyen qui fait autorité en matière d'histoire locale?

Et l'invincible vierge alla Aercher un volume de Grosley, Mémoire sur les Troyens célèbres^ et me montra le nom et la biographie de son trisaïeul, à côté des noms de Pierre et François Pithou.

Je voulais bien, cette fois, consentir à passer pour convaincu. Il y avait d'ailleurs, dans l'assurance de mademoiselle Picquet, quelque chose d'émouvant qui se communiquait ; une sorte d'enthousiasme mettait des lueurs dans ses rides.

— Vous ne savez pas, reprit-elle, avec chaleur, tout ce qu'il y a de bienfaits réels, de services rendus dans la découverte de ce jeu illustre. Le père Daniel publia à ce sujet une dissertation que je devrais vous lire.

Je fis un soubresaut qui interrompit mademoiselle Argine.

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— Oh! n*ayez pas peur, je ne vous la lirai pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'en 17201e père Daniel publia une dissertation dans laquelle il démontre clairement que ce jeu est symbolique, allégorique, politique, historique, et qu'il renferme des maximes très-importantes sur la guerre et le gouvernement.

— En vérité, que la philosophie est une belle chose I m'écriai-je en riant; comment, elle a vu tout cela dans le jeu de piquet?

— Nierez-vousdonc, impitoyable railleur, reprit mon interlocutrice, qu'il y ait dans ce jeu une tactique dont on puisse appliquer les préceptes à bien des actions humaines ? qu'est-ce que la vie, sinon un jeu ?

— Oui, un jeu où l'on perd toujours, ajoutai-je.

— Qu'en savez-vous, jeune homme? répliqua la vieille fille avec gravité. Quand on réglera les parties en haut, qui vous dit que votre enjeu n'aura p^s doublé? mais vous n'êtes pas venu pour un sermon. Quoi qu'il en soit, il y aurait une étude curieuse à faire, et qui aiderait à l'étude des passions humaines, ce serait l'étude des divers jeux de cartes en vogue aux différentes époques de l'histoire. Croyez-vous qu'on n'était pas plus calme, plus réfléchi quand on jouait le piquet, et que votre bouillote avec ses fièvres n'a pas répondu aux tourmentes de vos cœurs révolutionnaires ? de nos jours, ce jeu n'était pas encore assez rapide, assez violent, assez fugitif ; il fallait un jeu de chemin de fer, et vous avez ressuscité l'insolent lansquenet, cette débauche de corps de garde I

— Je suis fâché de contrarief vos théories, dis-je en

iS LES gBGRETS DU HIÀBLE

hochant la tête, mais le whist^ si froM, si muet, si diplomati^e, fait les délices de cette génération impatiente et folle dont vous parlez.

Mademoiselle Àrgine ne parut pas ëln*anlèe de mon objection.

— Ehf parbleu! me dit-elle, les grandes passions vont-elles sans de grandes hypocrisies? Don Juan n'est pas toujours enivré et haletant ; il a ses heures de mesure, de morgue. Les jeunes gens aiment le whist depuis qu'ils font de la politique. C'est un jeu diplomatique, vous l'avez dit. On joue au whist, comme on fait empeser ses faux-cols, pour se donner un air anglais, giiindé, sévère, profond. Mais depuis quand la diplomatie n'est-elle pas un mensonge? le whist est un masque.

Votre objection me conduit à vous dire la part que j'ai prise dans rbèritage de ma famille.

La mémoire de mon trisaïeul fut toujours vénérée, et oe portrait a été transmis avec la religion qui s'attache â l'épôe d'un héros. Mon père, dans sa piété filiale, voulut que mon nom indiquât doublement ma naissance, et l'on me donna le nom de la dame de trèfle, Argine, l'anagramme de Régina. Oui, je suis une reine ; j'ai poursojeti lès valets de cœur, de pique, de carreau, de trèfle. Voilà mon royaume; et quand je mourrai, ma dynastie s'éteindra.

Dès ma jeunesse, j'aimai les cartes; jeune fille, j'avais une aptitude étrange pour les» sciences exactes, pour les calculs, et j'inventais des jeux de mathématiques qui faisaient rire mon père U ma mère. Quand vint l'âge de

la coquetterie et des ainours, je ftis assez rebelle aux z6phirs, et ma pauvre mèra, en hochant la tête, me disait sonrent :

— Argine, tu ne te marieras jamais 1 nous te mettrons au couvent.

— Bah f répondais^jes il y aura un malheureux de moins parmi les hommes !

Eh bien , je faillis pourtant trébucher, tout comme une autre. 11 y avait un officier du régiment de Penthièvre qui venait à Troyes, dans sa famille. Il me parut beau, comme le dieu Mars, et il jouait au piquet, comme mon trisaïeul. Il se nommait Hector, comme le valet de car^ reau ; et jamais nom glorieux ne fut plus glorieusement porté. Je me trouvai un cœur en le voyant. Moi, qui n'avais jamais voulu apprendre à faire la révérence, je sentais mes jambes flageoler, et je m'asseyais presqu'à terre quand je Tentendais. Il avait une façon de relever éa moustache qui me ravissait. Je rêvais de son uniforme, de son sabre ; je me voyais affublée de son casque et galopant à ses côtés, comme Pallas qui a donné son nom à la dame de pique. C'était un fier gentilhomme que j'aurais pourtant contraint de déroger. Un jour.'..

Mademoiselle Argine s'arrêta. Son visage de cire avait pris une teinte blafarde qui trahissait une émotion violente ; sa main tremblait en cherchant sa tabatière sur ses genoux. J'eus pitié de cette douleur.

^- Eh bien I dis-je, voulant abréger le récit, qu'arrivat-il?

— Hélas ! il aimait le jeu, vous ai-je dit, il l'aimait trop,

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il l'aimait mal. Un soir, à la suite d'one partie, un soufflet fut échangé entre celui que j'aimais et un rustre qui essayait de tricher. On tira les épées. Mon héros avait le bon droit pour lui. Le ciel ne manqua pas cette occasion de donner une rude épreuve à la vertu ; mon bel officier fut tué. Oh ! je le pleurai vraiment de toutes mes larmes, car, depuis, je n'ai jamais senti mes paupières humides. Yoilà son portrait; n'est-ce pas que j'avais bon goût?

Et essayant de comprimer son émotion sous un petit rire, mademoiselle Argine me tendit sa tabatière. Le couvercle représentait un jeune et brillant officier; il me sembla que le verre fragile qui recouvrait cette image avait été aminci par les baisers.

— Depuis lui, continua ma vieille amie, je n'ai plus aimé, je me suis résignée au célibat; j'ai voulu porter en paix le deuil de son souvenir; j'ai vécu, j'ai vieilli, comme on vit, comme on vieillit en province. Seulement au lieu de tricoter, d'élever des chats ou des chiens, j'ai fait de l'algèbre. Je trouvais les femmes de mon âge si vieilles, si folles, si ridicules, que je me suis condanmée à la retraite. Depuis vingt ans, une idée me poursuit sans relâche et prolonge ma vie. Je me suis imposé un grand problème; j'ai résolu d'inventer un jeu simple et savant comme le piquet, mais qui soit en même temps plein de violence et de mouvement comme la bouillote. Si le bon Dieu me laissé vivre encore un an ou deux, je crois que je réussirai. Je voudrais supprimer complètement le hasard et combiner les cartes de façon à amener une lutte savante, comme aux échecs, avec des repos pendant

▲ R0INE PICQT7ET. Si

lesquels la fantaisie, le caprice, Tiûstinct, aurait sa part. Il me semble qu'un jeu pareil conviendrait à votre génération, si vieille et si jeune à la fois, et c'est un cadeau que je veux lui faire en mourant. Si vous avez encore quelc|ues moments à me donner, je vous expliquerai les premier^éléments de ce jeu nouveau.

Je fis un geste d'assentiment, j'étais pris. J'allais expier enfin ma curiosité. Jusque-là, j'avais eu la part des souvenirs; je devais endurer aussi celle de la manie. Avalant un soupir, je me disposai à écouter.

Mademoiselle Argine attira à elle le petit guéridon; puis, avec des cartes et des jetons, elle entra dans une démonstration si confuse, si laborieuse, malgré ses efforts pour la simplifier, qu'au bout de quelques secondes je renonçai à comprendre et je pris le parti de hocher régulièrement la tête, à la façon chinoise, comme si je ne cessais d'être éclairé et émerveillé. Le supplice dura à peu près une heure. Heureusement que mademoiselle Picquet n'avait pas encore complété sa découverte, car je ne sais pendant combien der temps alors sa leçon eût pu se prolonger.

En me reconduisant, et sur le seuil de la chambre, ma vieille amie me serra la main et me dit avec solennité:

— N'oubliez pas, jeune homme, que je vous ai révélé ce soir le nom d'un bienfaiteur de l'humanité. Endormir les douleurs par l'attrait innocent d'un jeu honnête, donner une diversion aux calculs, bercer le cœur d'espéran* ces sans cesse renaissantes, en un mot, faire oublier le

qu'elle arrivera quelque jour; quand le magnétisme sera tout à fait prouvé et démontré, c'est-à-dire (ce qui veut dire la môme chose), quand il sera définitivement nié par les savants.

Nous tenons ce récit de la bouche d'un vieil Allemand de la vieille roche; et Ton sait que les Allemands sont incapables de mentir; à preuve qu'ils ont chanté un jour sur l'air de iradm qu'ils garderaient leur Rhin allemand, et qu'ils l'ont gardé. Or donc, voici ce que ce vieil Allemand m'a raconté; je ne change pas un mot, c'est pourquoi mon récit n'est pas en très-bon français ; je supprime l'accent, voilà pourquoi il n'est pas en allemand.

La scène se passe sous Louis XV. A cause de Mesmer et de Cagliostro , je l'aurais mise volontiers sous Louis XVI, mais j'ai promis de ne rien changer au récit qui me fut fait, et j'affirme de confiance que la scène se passe sous Louis XV.

Voulez-vous le décor? Il a été peint, en Angleterre, par un moraliste de la palette. Hogarth dans une série de tableaux représentant les diverses phases de ce qu'il a appelé le mariage à la mode a laissé une toile, intitulée le Salon^ qui paraît à peu de chose près le prototype du décor que nous avons à décrire.

Figurez-vous dans un appartement fastueux, mais un peu saccagé par une nuit de fête, aux deux angles de la cheminée, un homme et une femme brisés de fatigue, affaissés dans des fauteuils. Sur les parquets et sur les tapis on remarque les traces des piétinements de la foule , là des sièges sont renversés, plus loin des tables de jeu

maculées de poudre et de tabac, des cartes éparpillées, des violons et des cahiers de musique entassés dans les angles, les bougies brûlant encore dans les candélabres et dans les lustres, les glaces un peu ternies par la tiède vapeur d'une fête, voilà le tableau d'Hogarth, et voilà, à peu de chose près, celui qu'offrait le salon du marquis de Thurigny.

Nous supprimerons l'intendant venant présenter les comptes, qui dans Tidée du peintre anglais constitue la moralité de Tœuvre, et nous modifierons aussi légèrement les physionomies des deux personnages. Les héros d'Hogarth n'expriment pas seulement la fatigue: la femme tout en bâillant regarde avec dédain son mari qui dans une atonie stupide penche sa tète appesantie par les grossières vapeurs du vin. C'est l'image du désordre complétée par l'ennui et par l'ivrognerie.

Dans l'hôtel de Thurigny, au contraire, aucun dégoût, aucune flétrissure ne se mêlait à l'épuisement. La marquise s'affaissait avec abandon, et l'immobilité du marquis attestait seulement des fatigues et des préoccupations. Rien ne déshonorait, comme dans le tableau d'Hogarth, ce folâtre fantôme que le désordre de l'appartement semblait évoquer.

Le marquis et la marquise de Thurigny, jeunes, riches, ayant su résoudre le problême, difficile alors, de rester amants après une année de mariage, ouvraient leur hôtel au plaisir avec une fièvre folle , avec un vertige ; mais jusqu'à cette nuit là rien n'avait troublé l'msoucieux bonheur de ce couple. On Tadmirait et on Tenviait , par

M LSS 6ECRBTS I^ DIABLE

conséqu^t on le calomûiait un peu. Chacun se demandait à Versailles derrière le paravent de madame de Pompadour, par quel renversement de la chronologie, les beaux jours d'Amadis et Galaor étaient revenus, et cette passion conjugale était si parfaite et surtout si étrange alors^ qu'on l'accusait d'être feinte. Il semblait impossible qu'on s'aimât ainsi, naturellement, et quelques-uns voulaient voir dans cette fidélité rigoureuse, un parti pris, un rôle convenu et bien joué. Mais quel eût été le but de cette dissimulation ? Ce ne ne pouvait être la crainte du scandale, puisque le scandale, au contraire, c'était Tamour conjugal I

Quoi qu'il enfûtde toutes lesconjectures, M. etmadame de Thurigny jouissaient, dans toute sa plénitude, de cette belle vie amoureuse dont leur jeunesse et leur fortune alimentaient Tardent foyer. Depuis un an rien n'avait fait présager à ces amants qu^ leur joie dût se sanctifier en passant à travers le ciel des émotions paternelles, et ils ne s'en plaignaient pas; leur ivresse leur suffisait.

Ce qui étonnait dans l'attachement du marquis et de la marquise de Thurigny, ce n'était pas son enthousiasme, mais seulement son objet, car, il faut le répéter, c'était là la faiblesse de cette époque expansive où l'on s'aimait ardemment, mais le plus souvent en raison mênae du peu de droits que l'on en avait, et où le devoir constituait plutôt un empêchement qu'une obligation. Ces deux parfaits amants avaient donc, à vrai dire, un seul tort aux yeux du monde, c'était d'être époux ; du reste«

L]& BAEL.4N IT

ils aatisfaûsaient exaetemeat au pregramme du siècle, al les bals, les festins, les fêtes de toutes sortes étaient Vaccompagnement incessant de leur mélodie, de teur èpithalame. Ils réalisaient cette existence idéale imagir née par les poètes, et leurs journées se passaient comme eelles des tkéros de Bocace et d'Arioste. Jusqu'où devais aller ce rêvel et la vie humaine pouvait-elle supporter jusqu'à la fin, sans vertige et sans malaise, cette ivresse des sens et de Vâme? — C'est ce que nous ne saurions dire, avant d'avoir achevé ce récit.

M. et madame de Thurigny étaient donc assis aux deux angles de la cheminée de leur salon, après une nuit dans laquelle tout leur luxe, toute leur gaieté, toute leur jeunesse avaient fait accueil à tout ce que Paris avait de plus riche, de plus gai, de plus jeune.

La marquise, nonchalante et fatiguée, comme une n^ttresse de maison qui a été la reijie par la beauté et par la grâce, mais une reine esclave de la politesse e^ des égards dûs aux conviés, la marquise roulait avec uBe paresse mutine sa charmante tête sur le dos de son fauteuil, et semblait, en la berçant ainsi, vouloir faire prendre patience à ses yeux bleus surchargés de langtteur.

Mais le marquis ne songeait pas à se retirer: une préoccupation singulière pâlissait son visage. Les yeux èémesurément ouverts, il regardait devant lui avec la fixité de la terreur. Oa eût dit qu'il suivait sur le par^ qnet la marche de quelque hideux reptile. Il crispait parfois ses mains et se cramponnait aux bras de sou fau--

28 LBS saCKETS BU DIABLE

teuil, comme un homme qui se retient au bord d'un abîme.

Ce beau jeune homme, torturé par une grande souffrance et se tordant sous l'ongle d'une pensée, formait un saisissant contraste avec sa belle et nonchalante compagne, qui se renversait sur le bois doré de son siège, secouait sa tête d'où s'exhalait un nuage de poudre, et d'où tombaient, comme des gouttes, les perles de sa coiffure, détirait ses bras mignons, dont elle faisait craquer les mitaines, balançait avec son pied chinois, paré de satin blanc, l'extrémité de sa robe, et achevait de savourer, à travers de petits rires et de petits bâillements, les dernières voluptés de la fête. La folle épouse n'avait pas encore remarqué la taciturnité du marquis. Un soupir profond et déchirant de celui-ci la fit tressaillir ; elle le regarda et pâlit, puis se dressant tout à coup, et courant , à lui, elle lui prit la ICte dans ses deux mains, la releva, par un geste amica! et effaré, lui plongea, comme une lame ardente dans les yeux, un regard où toutes les flammes de son cœur étaient concentrées, et lui cria plutôt qu'elle ne lui dit, avec une voix strangulée :

— Qu'as-tu donc, Julien ?

Le marquis essaya de sourire, baisa convulsivement la main de sa femme et murmura :

— Je n'ai rien, Louise.

Un sanglot mal comprimé démentit ces paroles. La jeune marquise se sentit atteinte jusque dans les profondeurs de son être. Un frisson rapide lui secolia le corps : les serres affreuses du pressentiment se refermèrent sur

son cœur, qu'elles ëtreigntrent à Tétouffer. Elle fit un geste de supplication adorable, chercha de nouveau à lire dans les yeux de son mari le secret qu'il lui cachait, mats ce fut vainement : la tristesse du marquis était impénétrable. La pauvre femme demeura quelques instants inmiobile à le contempler. Elle remuait en elle tous ses souvenirs, toutes ses impressions de la nuit, des jours précédents, de Tannée entière, et elle ne trouvait rien qui pût lui servir à expliquer Tétrange accablement de M. de Thurigny. Les flots d'une angoisseamëre montaient et lui emplissaient te sein. Le moindre mouvement l'eût fait tomber anéantie : la fièvre promenait ses premières lueurs sous ses orbites : c'était un accès effrayant, dont toutes les issues pouvaient être mortelles.

Julien le sentit. — Il eut pitié de ce long martyre d'une minute, et laissant venir à ses yeux les larmes qui le brûlaient en dedans, il tendit la main à sa femme en disant :

— Oh 1 pourquoi nous aimons-nous tant ? Louise tressaillit à ce mot et comprit que le secret lui appartenait. Par un coup d'œil rapide conune l'électricité, elle explora le salon et les alentours, vit que tout le monde s'était retiré, qu'elle était seule avec son mari : et alors ne se contenant plus, elle se rua sur le marquis qu'elle étouffa d'embrassements. Son émotion se répandait en caresses infinies : elle le serrait avec une rage d'épouse et de mère. Le sentiment d'une souffrance à partager, d'une blessure à guérir, élevait son amour à la

hauteur de l'abnégation maternelle. Posant la tète de

30 LES fiBGRBTS I>tl DIABLE

Jtiliea sur son épaule, comme celle d'un enfest qu'on endort, essuyant ses propres pteurs qui tombaient sur la joue de son kien-armé, elle lui disait arec une roix douce faite pour dénouer toutes les cordes de smi cœur :

— Julien, mon ami, pourquoi soulPr es^tu sans moi ?

Et sans laisser à JuKen le temf» de réponcfre^ elte lui enlevait les pa^rotes des livres par ses baisers. Quand ce premier torrent fut passé, quand le désir fenne et médité de prendre sa part des inquiétud^es du maîHjuisu'eikt plus laissé dans Vème^ dfe Louise que la résignation, elle s'assit aux genoux de Jution avec uir enfantillage mélancoUque, leva sur lui ses yeux suppliants qu'elle ne détourna plus, colla ses lèvres à la main tremblante d^e son époux, et attendit avec la soif extatique d'une Mapie-M^dfeleine, la parole de son Dieu.

Julien, de la main qui lui restait libre, se mit à caresser doucement les cheveux dénoués de cet ange qui réclamait si tendrement sa part de douleur, et le front baigné de sueur, comme un agonisant, il commença ainsi :

-T- Tu veux savoir pourquoi jo t'ai réservé un si triste lendemain de fête, mon amie? Le ciel m'est témoin que j^ eusse donné ma vie pour t'épargner cette heure douloureuse; mais elle était inévitable. Une voix m'a tiré de mon enivrement et cette voix jalouse est aussi impos-

LE BRSLl.lf 91

siUo à feir qu'à oublier. Il me &iit me soumettre et courber la tête. Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Moi, ton amant, je recule, j'ai peur!... Ecoute, Louise, n'as-tu jamais été superstitieuse? n'as-tu jamais songé à ces hasarda qui Tiennent troubler Tordre des choses, à ce monde obscur au seuil duquel la raison humaine prend les ailes des oiseaux nocturnes et va tourbillonner à travers les plus étranges rêveries ? N'as-tu pas entendu raconter de surpiîenan tes apparitions? N'as-tu pas entendu parler de ces hommes puissants qui enchaînent et surexcitent à leur gré les âmes ? Oui, eh bien f rappelletoi, pour me comprendre, tous tes contes d'enfant, toutes tes terreurs de jeune fille. Car ce monde des fantômes^ je l'ai entrevu ; ces effets irrésistibles d'une volonté, je les ai éprouvés. Louise, aussi vrai que tu es belle et que je t'aime, aussi vrai que je sens tes pleurs sur ma main, je te jure qu'un démon s'est emparé de ma vie, que moi, qui te parle aujourd'hui avec un reste chancelant de raison, moi qui puis encore, mais à peine, agir sponta- Bément et penser, demain, si cet esprit le veut, s'il lui plaît que la dernière étincelle que j'ai là, vacille et s'éteigne, demain je serai fou !

Comme M. de Thurigny achevait ces mots, la marquise, dont le regard scrutait obstinément les yeux de son mari, se dressa tout à coup :

— Julien, lui dit-elle, reviens à toi ! Garde ton secret, ne dis rien, je t'en conjure. Ta tête est en feu, ne cherche pas à te souvenir, je ne le veux plus t Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Oublie ! oublie 1

3i LBS SBC&ETS DC DIABLE

— Non, dit JuIioL, tu aiins tooL Ta, ne crains rien, si tronblée que soit nu panne tète, elk anra bien &Ècare assez de fonce anjooid'hni ponr résister à la fièvre.

— PanTre ami! je t'aiderai à dissiper ces chimères.

— Toi, Lonîse, ta m'aideras à snocomb» sons b r6a« lité, ce sera ton pins doux bienfaiL

— Soit, répliqua la marquise avec une fermeté héroïque, parle donc, je fécoutoai. Je soai muette jnsqu a ce que tu m'interroges ; mais j'exige en retour, qu'après ton récit, tu te soumettes aTeuglèment. Si ce sont de Tains bntômfô qui t'obsèdent, le souflle de la femme qui t'aime les dissipera; si des puissances oc* cultes, d*une réalité sinistre, te poursuirent on Tentratnent, moi qui suis ta compagne, je te suivrai, et dussionsnous tomber dans un aljme, si tu me gardes à tes côtés, que m'importe! Parle donc, j attends!

Louise alla chercher un Einteuil, s> aocconda résolument, puis, dévorant ses terreurs, buvant sfê larmes, calme et impassible en appartence, elle écouta, statue de marbre et portant en elle un brasier, le récit bizarre que Julien reprit en ces termes:

— Si quelqu'un, Louise, cherchant à expliquer l'accablement où je suis, voulait te raconter les événements qui Font amené, il te dirait tout simplement :

c Cette nuit» dans son bal, M. le marquis de Thurigny

> a rencontré un baron allemand, un petit vieillard, mai- » gre qui se nomme le baron de Rosenslein. Ce person- » nage, inconnu de tous, a entretenu longuement et à toîx

> basse le marquis, puis, il la entraîné dans le salon de

» jeu, s'est mis avec lui à une table, et chacun alors a pu » remarquer que M. de Thurigny était très-pâle et le petit » vieillard très-gai; celui-là perdait toujours et celui-ci

> ricanait sans cesse. A la fin du bal, le baron s'est » éclipsé, les poches pleines d'or et les lèvres plissées par

> son plus diabolique sourire. En saluant les invités,

> M. de Thurigny chancelait, soit qu'il fût brisé de fa- » tigue, soit qu'il fût plus sensible qu'on ne le croyait

> généralement à ses pertes de jeu. »

€ Voilà ce qu'on te répondrait, Louise, si tu interrogeais la foule ; car la foule n'a vu que mon front pâle et que l'ironique visage du baron de Rosenstein ; mais moi, qui ai passé cette nuit épouvantable dans les tortures d'une agonie, moi qui ai senti à plusieurs reprises, comme un doigt de feu me percer le crâne et me remuer la cervelle, moi qui n'ai plus que cette heure peut-être à t'aimer en liberté et à pouvoir te le dire, voici le commentaire que je dois ajouter à cette réponse.

I Mon récit sera long, je suis forcé de retourner bien en arrière, mais aucun des détails que je te donnerai n'est indifférent à l'événement de cette nuit.

> Je ne t'ai jamais parlé du marquis Gaston de Thurigny mon père, et tandis que dans notre chambre, le doux et pieux portrait de ma mère semble veiller sur nous et nous bénir, rien ne nous rappelle, à côté de cet ange vénéré, Thomme qui m'a donné son nom et qui m'a imposé la vie avec l'héritage de ses malheurs.

» J'avais fait le serment de ne jamais parler devant toi de mon père, de ne m'exposer jamais à le juger, en es-

* OtfV^ AaiJt. kélaa !! KL'â ^ bnis«TTieixfa»B.t triAt^porlé é^m ^ ftkss^.^ ^ j'ai Sé^ii ti^L^i^aa^enÊ Rxiiz^r dans r^i9r^)r>^^ rimpl^^M^^ fei^lt-jinév que force Kk~«^ bîeD de f<(m|)r<^ Mi^r). «N^HM^t, et de regarder &i:e à jbce cette

* L^ m;ïrr|a» Gâ<^tiMï de TharignT était u de ces genlîhhw>m/:<^ ;>irf^T»tareiix, Ijonrqiii le courage martial est hpf^ùikr^y., fH^tHSlre la seule verta. D oe marchandait pftn fm ri^., et Y(^\\f(m\X siaos seropnle; maiheiireiisement C^t^ inmmmme le $mivait partoat^ et il mettait rhoo-. nmt au nire^ii de Ja rie, non pas d'après cette idée qn'W folldit quitter celle-ci quand on ayait perdu celni-Ëi^ m^in pfirce qu'il pensait qne Tnn ne râlait pas phis que Ynniff*.^ qu'on pouvait les joner et les perdre indiffèreia-r mont.

f Sa nainsance ne l'avait pas placé selon ses instincts. Il avait hi bra» d'an héros et le cœur d'un pirate. Son élémmi^ r/était la guerre ; mais on ne se battait pas toujours, et (hm la paix, il regrettait le temps où les gentilshomr. ïflf^i* Mfî faisaient larrons. Il regardait mélancoliquement »an chàtrau, avec ses grandes avenues, modestement finm dans In plaine , au bord d'une rivière ; il Teûl voulu mv un roc, comme une citadelle, comme un nia do vautours.

* Go n^^lait pas pourtant que mon père fût un de ces matamort^s farouches qui portent des moustaches formidables ol sont taillés comme des colosses. M. de Thungny

LB BRSLJLK M

Uteii mînce, élancé , sa fifare était donce^ ses mains fiies et blanches; il avait une beauté féminine en Quelque sorte ; son front s'ombrageait bien de ses cheveux blonds ; ri^ n*eûl fait deviner le fer sotts ce velours , son regard seul, parfois, avait une fixité de faupon, et une légère contraction des sourcils trahissait seule ses orages intérieurs. Son euveloppe de gentilhomme était irréprocbaUe, il avait lam nonchalance asiatique qui allait à ^a igure, les femi^es se Tenviaient, et sa grâce «xtérifeure l^aida ioi^temp^ pour lui; on se rdusait à croire ati itensosgé de sa bonne mine.

» Tel était, à vingt-cinq ans, avant son mariage^ M. de Thurigny . Avec son immense fortune, ses aptitudes seosuelies, ses effrayantes passions, sa beauté, il eût joué merveilleusement son rôle dans le pays de Mahomet; il était de la race dés sultans^ mais ses caprices orientaux rencontraient ici trop d'obstacles; il se trouvait dépaysé^ et ce jeune homme digne dusérail n'était en France qu'un d^atiché dangereux

> Pardonne-moi, Louise, d'insister sur ces tristes détails; encore une fois ils sont nécessaires, et cette raison e^ la seule assez puissante pour me faire surmonter la rtpugnance que m'inspire un pareil tableau. Je te parle sans colère, mais sans faiblesse ; cette heure est solennelle . Pour la pr^nière fois de ma vie, je formule tout haut une epinioû, un jugement sur mon père, mais je te jure que cette opinion dégagée de tout ressentiment peut monter» sans que j'en rougisse, jusqu'au trône de Dieul On ne lËent pas, ou ne blasphème pas avec sa conscience , et

toi, tu es ma conscieDce visible, mon cœur détaché de moi-même.

• Tu ne t'étonneras pas si , avec le caractère que je viens de te décrire, M. de Thurigny cherchait le bruit et se livrait aux combinaisons les mieux faites pour accidenter tumultueusement sa vie privée.

» Chasseur féroce, convive ardent, joueur fiévreux, le jour dans les forêts à courir les daims, le soir, assis à quelque banquet joyeux, la nuit accoudé sur une table de jeu, il quittait les halliers pour les boudoirs, les boudoirs pour les tripots, portant partout ce besoin de voluptés violentes, cette soif d'acides qui le brûlait sans le consumer. Mais dans tousses excès, dans toutes ses ivresses, même les plus honteuses, le beau marquis gardait son attitude souriante et hautaine, son luxe de toilette, son éclat juvénile. Il descendait dans toutes les fanges, sans rien gâter de son prestige extérieur ; les vices qui l'escortaient ne le touchaient pas, et la débauche parvenait à peine à décolorer un peu ses joues et à blêmir ses lèvres de femme.

» A vingt-cinq ans, M. de Thurigny n'avait pas encore songé au mariage. Ses amours désordonnées, ses dissipations ne paraissaient pas l'y conduire; mais un beau jour, le bruit se répandit que Mademoiselle Thérèse de Morvan consentait à disjoindre ses mains pieuses, constamment unies sur son chapelet, pour en mettre une dans la main équivoque du marquis.

> Ce fut un grand scandale à la cour. Madame de Main* tenon fit venir M. de Morvan et lui demanda s'il avait

LE BRELAX 37

perdu §oû enfant au lansquenet, pour la sacrifier ainsi. En effet, on avait dit à Versailles, qu'après une orgie avilissante pour les deux gentilshommes, ce trafic avait eu lieu, et qu'une carte décida de l'avenir de la pauvre Thérèse. Quelques-uns ont pensé que M. de Morvan, dont la noblesse était douteuse, avait cherché à enter son arbre héraldique sur une souche illustre, et que la beauté de sa fille, ainsi que son immense fortune avaient servi cet espoir ambitieux auprès du marquis de Tha« rigny.

» Mais qu'importent les causes de ce mariage 1 Pour mon malheur et pour ma honte éternelle, c'est assez que le ciel l'ait permis I Que ce soit par le jeu ou par l'ambition, ma mère fut une sainte et résignée victime. Elle, pure et sans tache, lis arrosé de foi sur les autels, cœur plein de Tencens des fortes et divines amours, elle vint ici traîner sa robe de vierge sur les traces mal effacées de l'orgie. Elle vint offrir inutilement l'intercession de sa vie pieuse , le baptême de son âme candide, pour purifier, pour racheter le cœur de son époux.

9 Pendant les premiers mois, les désillusions l'épargnèrent, soit qu'elle fût réellement aimée du capricieux marquis, soit que celui-ci dont l'existence entière fut l'essai de toutes les folies, eût voulu se donner les douceurs de l'hypocrisie, soit enfin que son séjour en France et que le maintien de son rang à la cour, fortement mis en question par sa mauvaise renommée, exigeassent ce sacrifice à Tordre public, il parut, pendant les premiers mois, respectueux et galant pour sa femme,

89 l^Eft SUGRBTg BU DIABLE

iigW ^t CQOvenable dans ses rapports avec le monde.

> Déjà Ton s'étonnait de ces six mois de calme et près-

' que de t)on)ieur, on commençait à croire à une cou-

Tqrsion, et un jour, h princesse Palatine, qui avait son

£ra&6-parler à la coup, interpella ainsi , devan); le rpî,

M. de Tburigny :

» — Âh Qà, marquis, tous ne serez donc pas pendu ?

» -^ Pourquoi désespérer? Altesse, répondit en soumnt le marquis.

» Quinze jours après cette réponse, à Versailles, au jeu 4ttt roi, il venait si impudeoimeni en aide ^u hasard, il trichait avec tant d'effronterie, que les gentilshommes jfui faisaient avec lui le brelan, lui jetaient les cartes au fj^go • et que Louis XIY bu ^voyait dire de quitter ^u plus tôt le royaume, pH n'armait mieux y rester à |a Ba3tilJ^,

p Td. i» Thurigi^y, riant de eette indigu^itiou qu'il trouvait fort déplai^ée dans la bouche d'uu petit^is^e Umvi ly, rentra à son hôtel, où sa famm^, tout heureuse, toute confuse, l'attendait pour lui annouA^r que i#ur unipu était ratifiée au ciel, puisque l» ciel lui donnait Tassurance qu- elle était mère. Le marquis lui fit .i^s oomplimeots, en même temps que ses adipui^, Tégla 4^ $oir même ses comptes avec les gentilsbomm^ qui i' avaient insulté, et après les avoir étendus sur le pré, -«8$uya son épèe, se jeta nondialamment dans sa' voiture, fit prendre au postillon la route d'Allemagne, ^t . partit, insoucieux, rayounant, pour cet exil où il allait .chercher de nouveaux (datsirs, de nouvelles amours, de

LE BRELAIf

nouveaux cojnpagAons, Qt peut-être de nouvelles dupes.

» Ma mère pleura longtemps. Elle voyait fuir, avec l'amour, rhonneur de sa maison, elle redoutait pour reniant qui agitait ses entrailles l'héritage d'un châtiment. Àhl vos lugubres pressentiments i)e vous trompaient pas, lua mère , et la destinée que vous redoutiez pour votre enfant, après avoir paru ui'oublier longtemps, s'est enfin souvenue I

» Louise, pardonne-moi d'interrompre mon récit; mais je ne puis te voir me regarder ainsi, çans me rappeler les deux beaux yeux qui se sont éteints dans les larmes; et je veux que par la pensée celle qui ip'a si tendrement ouvert la vie descende pour cette nuit auprès ^e celle qui va si doucement m'ouvrir }a mort.

9 Après le départ de M. de Thuriguy, ma mère, qui n'avait plus rien à faire à la cour, s'était retirée en proyince, dan? uu triste et vieux château de sa famille, où elle connut, après trois mois d'attente, les joies douloureuses de la maternité.

> Ma naissance, en éclairant l'obscurité désolée où vivait la marquise, transporta ses plus grandes tristesses du présent dans l'avenir ; elle me reçut comme une çonlolatiou; mais elle me vit grandir avec effrQÎ, compe une victime I

40 LZS SKCBETS Dr DIABLX

9 Qoete diraîs-je de mes proiiîèresiDiiécs? elles s'écoulèrent paiaMes, recueillies, à Fombre du Tieux mancir. le fus un enfuit sil«icieiix. Pffsonne ne m'apfH'it à sourire ; les baisers de ma mère, an lien d'épanonir la TÎe en moi^ sanblaioit la glac^ et Téleindre. Quittant de somlKres et solennels appartements pour les hantes et noires allées d'nn parc denx fois centenaire, initié ayec nne tendresse ansthie anx jvemiers éléments de la pensée, n'ayant ancnn compagnon de mon âge qni pût me communiquer sa gai^, son insouciance, je me déreloppai rapidement, mais comme ces tristes fleurs qui, croissant dans les lieux humides, grandissent, sans éclat et sans parfum.

9 Jamais on ne me parlait du marquis, et je l'aurais cm mort, si tous les soirs, arant de m'endormir, ma mére^ après l'oraison dite en commun, ne m'arait recommandé de prier pour la yie et pour l'honneur de mon père, qui faisait un grand et périlleux Yoyage. Hors de là, jamais un mot sur cet honmie auquel il ne m'était permis de penser qu'en hce de Dieu.

» Dix années s'écoulèrent ainsi.

' Un soir, j'étais avec ma mère, sur une terrasse du château qui dominait un petit lac, et nous respirions, après les lourdes chaleurs d'une journée du mois d'août, les frais parfums qui nous montaient de la rive. Assis aux pieds de madame de Thurigny, ma tète sur ses genoux, j'attendais le sommeil, tandis que ma mère, passant lentement la main dans mes cheveux, regardait le ciel avec envie. — Je me rappelle cette soirée, comme

LB BEBLAN 41

si la brise m'apportait encore les senteurs du vallon.

» C'était notre habitude après le dîner d'aller nous asseoir sur cette terrasse. Là, nous attendions la nuit ; et quand toutes les étoiles étaient allumées, quand la fraîcheur devenait trop pénétrante, ma mère m'apprenait à prier dans cet oratoire naturel et splendide, puis faisait une place pour son baiser entre les boucles de ma chevelure, et nous rentrions, silencieux, calmes, mais pleins de ce bonheur mélancolique que tout enfant je goûtais déjà sans m'en rendre compte.

» Or, ce soir-là, nous étions venus, selon la coutume, aspirer la bienfaisante haleine de la nuit. L'heure avançait et nous allions rentrer, quand tout à coup, au moment où la marquise se penchait sur moi pour m'embrasser, trois coups violents frappés à la porte principale du château réveillèrent en sursaut les échos de la vallée et nous firent pousser un cri.

» Quel était ce bruit ? quelle pouvait être l'indiscrète visite qui s'annonçait à pareille heure? Je regardai ma mère, et, à la pâle clarté de la lune, je vis sur son visage les signes d'une grande épouvante. Elle était debout et tremblait si fort, qu'elle fut contrainte de s'appuyer à la balustrade. J'allais l'interroger, quand je sentis tomber sur mon front deux larmes brûlantes, et quand je l'entendis qui murmurait :

» — Serait-ce lui ? Mon Dieu, que votre volonté soit faite.

» Au même instant des pas se firent entendre, et la marquise m'attira convulsivement sur elle.

42 LES SEdRETâ DU DIABLE

> Alors, en nous retournant, nous entrevîmes sur le seuil de la terrasse un homme d'une physionomie sépulcrale, maigre, osseux, voûté, dont les vêtements en désordre trahissaient la misère et les fatigues d'une longue course. Il s'avança vers nous, et je sentis redoubler le tressaillement de ma mère. Cependant, elle fit titi effort, comprimsi son émotion, et me poussa légèreitlent verô l'étranger en disant :

» — Julien, saluez M. le marqUis de Thùri^y.

» Ce spectre était mon père.

» Je ne saurais te peindre l'Impression sinistre que fces mots produisirent en moi; cependant, courbé par lô regard de ma mère, je fis un pas vers le nlar(|uis fet lui baisai la main.

— Monsieur, dit la marquise en essayant de souritë^ voilà bien longtemps que nous vous attendons. Quelle heureuse pensée vous ramène près dé votre femMe et de votre enfant?

Cette voix douce qui lui faisait si sitilpleltient accueil parut étonner M. de Thurigny.

— Âh ! ah I dit-il avec iine certaine vôltibilité fébrile qui trahissait ilti désordre dans ses pensées, vôUs ne m'avez pas gardé rancune, Thérèse, et vous avez bieii fait ; ce sera Inoihs faïaussàde. Je suis bien changé, n'estce pas ? et je m'étonne que vous m'ayez reconnu. C'est que j'ai bien souffert ! . . . J'ai éprouvé. . . de grands, d'effroyables malheurs 1... Je suis ruiné, et je viens vous demander l'hospitalité de Baucis pour Philémon repentant. L'Allemagne est un pays de soi-ciers ; on y fait là

LB BRELAN 4)i

contrebatide des malices de Tenfer. N'y laissez jamais aller notre fils. J'arrive des griffes du diable. Frante vous racontera cela. N'est-ce pas, Frantz ? Mais où estil donc ? est-ce qu'il m'aurait abandonné ?... Frantz I FrantÉ!

1 — Quel est cet homme que votis demandez, dit ma tnêne ? Si c'est un servitetir^ probabletnent il aide à tdtit préparer pour votts recevoir; si c'est ttn ami. . .

i — Oh ! ndh ! Frantz n'est pas un valet ; ce n'est pas non plus un ami; c'est... parbleu! je n'en sais rient c'est Fraiitz. Voilà tout.

> Quelques instants après, nous vîmes paraître un petit honime d'une maigreur effrayante, vêtu fort simple^ ment, mais d'habits de detiil. Il annonça au âiarquid que tout était prêt et qu'il pouvait aller se reposer.

» — Merci, répondit M. de Thurigny . Tenez, madame, ajouta-t-il en se tournant vers ma mère, voilà le compagnon dont je vous parlais. Il feent, comme moi, un peu le soufre, et J6 te crois cousin germain de l'architecte qui a bâti la cathédrale de Cologne ; mais si c'est un détoon, ce h'est pas par la gaieté. Frantz^ je te présente à ma femme ; seulement, dis-moi donc à quel titre : es-tu mon ihtendaût où mon ami ?

» Le singulier personnage s'inclina avec une humilité hypocrite, fit passer en se relevattt la rfeverbération de sa prunelle étincelante sur les yeux de ma mère et $ur les miens, puis dit à mon père, d'un ton où l'ironie dominait :

44 LES 8ECBSTS DU DIABLB

» — Marquis, vous me demandez mon secret, qni je suis pour tous ? peut-être bien voire providence,

» — Dis plutôt ma fatalité I

» — Eh t n'est-ce pas la même chose t

> — Entrons, messieurs, dit madame de Thurigny qui ne pouvait plus maîtriser ses émotions.

» Telle fut, Louise, ma première entrevue avec mon père ; tel fut le retour du marquis auprès de sa femme, après dix années d'abandon et d'oubli.

» Une terreur superstitieuse que je voyais partagée par ma mère, avait tari en moi toutes les aspirations filiales, et ce fantôme qui revenait dans la nuit, ce gentilhomme en guenilles dont les sorcelleries d'Allemagne avaient agité la raison, que suivait ce personnage sombre et ënigmatique, ressemblait trop à un mauvais génie, pour que mon cœur l'adoptât. Avant de m^endormir, je demandai à la marquise tout en larmes, si je devais encore prier pour mon père de retour.

» — Plus que jamais, mon pauvre enfant, me ditelle en m'entourant de ses bras ; et chaageant quelque chose à la formule de mes vœux, elle me fit invoquer Dieu pour la raison et pour le salut de l'âme du marquis.

» Le lendemain, M. de Thurigny me fit appeler dans sa chambre. J*y allai en tremblant ; son compagnon mystérieux Frantz était près de lui.

» — Julien, me dit gravement mon père, je t'ai fait venir pour t'interroger. Qu'a-t-on fait de toi, mon fils ? que sais-tu ? que t*a-t-on appris '?

» A cette question je sentis mon âme doucement remuée. Je crus à un symptôme de tendresse, à une velléité d'inquiétude paternelle. J'en fus reconnaissant. Persuadé que j'allais subir un examen, je repassai rapidement dans ma tête les quelques notions que j'avais acquises ; déjà même j'en commençais l'énumération ; quand un rire moqueur du marquis refoula avec mes paroles tous les sentiments pieux qui surgissaient en moi.

» — Ce n'est pas décela qu'il s'agit, Julien, me dit-il d'un air enjoué, est-ce que tu me prends pour un pédant ? Que m'importe à moi que tu parles comme un cuistre de philosophe, si tu n'as ni les goûts, ni les instincts d'un gentilhomme ! Voyons, mon fils, qu'est-ce que c'est que cela ?. . .

> Et il tira de sa poche un jeu de cartes qu'il étala sur ses genoux en m'en expliquant les figures et les signes.

» Elevé par ma mère que je n'avais jamais quittée, enfant trister et studieux, j'ignorais complètement la valeur et jusqu'au npm même des cartes. Aussi, je crus que j'avais à rougir dé cette ignorance, et ce fut sur le ton d'un regret véritable que j'en parlai à mon père. Mais je compris bientôt mon erreur. Aux sarcasmes de M. de Thurîgny, aux confidences dont il entremêlait ses rires, à je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, je relevai la tête, et regardant fixement le marquis, je me sentis frappé tout à coup de cette idée, qu'il était fou.

» En effet, dans ce moment là, les rayons de ses yeux

40 ^ LXS SXCKXTS DU 9IABLX

s'égaraient dans d'imaginaires Tisions. Son rire ayail m? irae sonorité métallîqne, et tont en me pariant arec ro- sir* Inbilité et incohérence, un monrement machinal Ini feîsait battre les cartes. J'ens penr, et je me retonmais pour fair, qaand mon regard se henrta an regard de Frantz. Ce fut une commotion, un choc qui m'arracha un cri- Comme les yeux de ces serpents qui enchaînent leurs rictimes, ce coup d'œil impitoyable de l'Allemand me cloua au parquet, et la pointe enflammée de ses prunelles fouilla dans mes pensées. Quelque chose, comme Tirresse ou la folie, me fit afilner le sang à la tête, et je restai là, muet, immobile, pétrifié, tenu pour ainsi dire par des liens de fer; il me semblait que mon front s'élargissait à se frapper des deux côtés aux parois de la chambre, et que des aiguilles enflammées me sortaient du crâne.

> Je ne sais combien de temps dura cette torture ; ce que je puis dire, c'est qu'elle fut épouvantable ; et tandis que j'essayais de crier et d'appeler, j'entendais distinctement des éclats de rire qui se répercutaient en moi, comme si mon sein eût renfermé un écho.

> La voix de ma mère, qui m'appelait du dehors, rompît le charme. Frantz détourna les yeux, je me sentis libre et je courus, en chancelant, à la porte de la chambre oîi je tombai, presqu'évanoui, dans les bras de la marquise.

» Depuis ce jour, le vertige et ses terreurs planèrent sur le château. Mon père, toujours accompagné de Frantz, qui le servait à table, qui le suivait dans ses

LÉ BllELA.ll lîr

promenades, qui ifaàrchaît dans ses pas, semblait * débattre sous an perds qui écrasait son intelligence. Sètobre et ennuyé, il avait parfois des accès d'uti'e gaièW ffift^ vteusé fet démoïiiâ'q'âe pendant lesquels 11 demà-ndâit à ^nds crfs dès cartes.

» Je Ti'aVâïs poîtit parlé à madame de Thurigtiy de T*preuvé qm rÀlîèniand m'avait fait sùbîr. Totatèis K* fois que j'avais 'voulu lîà'eû ouVrirli elle, àWe toit fti'tèriéure, une tireur à coup sûr sfiiscitèè ^a'r cfet hoiïime dangerétix, glaçait les paroles sût mes îèvres. L'ëffrayautè commotion 'ressentie au premier croisement àe mon regard avec celui de FraYitz, s'étsSt 'reiïotiVèîéfe depuis à chaque ïiouvelle rencdnte*è : à*ù8Si ttte épe*- Vatrte înàicible mè fàisaït-elle demeuï^er cofli^tàWifDrfeïit près de ma mère. Quanta elle, calme, triste et dévdùéfe, elle chefrchait à hitter'coïitre llnfluèftice pernidéuse qui tuait fânaè du inarquis. Atmôede sa foi et de saconfccience, elle vôuhit pénétreT'ces ténèbres.

» kjh jour, elle fit appelée ÎPràhtz, qui d'ordinaire Citait sa présejipe, et le somma de s'expliquer catégch*iquem:en^. Prantz frft respetfttieuxetcalitie; il rèpOTidit qu'un secret ternble rempéchafît de i'ien révéler éur ses lisfîsons avec le inàrqui^; qu'il avait une missiofn i accomplir; que nulle puissance au monde ne pouvait s'oppôser à ce qu'elle fût 'remplie ; taatis qu'il hâterait soh départ le plus possible.

» Ces derniers îUots furent accompaghés d'un sôurlte équivoque qui glaça ma -mère. 'Elle se tut et tenta auprès du marquis une démarche com^^lëtéiïxefnt inutite ;

M. de Thnrigny ne voulut pas entendre parler de congédier Frantz ; il se récria comme un enfant, et dit qu'il ne quitterait qu'à la mort ce seul et dernier ami.

» Ma mère résignée abandonna ces deux hommes maudits à leur destinée. Elle comprit qu'une intervention surhumaine pourrait seule rompre les liens qui unissaient Frantz au marquis, el elle attendit, recueillie dans sa piété, dans son amour pour moi...

» Or, le dénoûment approchait, nous le sentions. Chaque jour, les intervalles de raison diminuaient pour M. de Thurigny, et en même temps que sa folie, son étrange sympathie pour Frantz redoublait. C'était plus que Tamitié, c'était une attraction invincible et fatale ; c'était un de ces pactes scellés hors de ce monde, à la lueur d'évocations diaboliques.

1 Tout ce que je te raconte là, Louise, te semble impossible : tu doutes ; tu te demandes si ce n'est pas moi dont la raison égarée suscite des chimères ; mais par le ciel qui m'entend, par notre amour, je t'adjure de me croire.

» Comme toi, j'ai douté ; je me suis demandé souvent s'il n'était pas possible de m'expliquer tout naturellement, tout simplement ces faits bizarres de mon enfance; mais des preuves irrécusables, mais des souvenirs palpitants m'ont confirmé dans mes terreurs ; et d'ailleurs, eussé-je nié jusqu'à présent, cette nuit seule suffirait à me prouver que je ne m'étais pas trompé, et que Frantz était un de ces esprits trop puissants, devant qui tombent les barrière? du réel et du possible ; pour qui la

mort n'a pas de secrets, la vie pas de refuge, et qui f^ raient douter de Dieu, si par bonheur ils ne faisaient croire au démon.

1 L'humeur de M. de Thurigny s'assombrissait. Ses accèsd'éclatante gaieté avaient entièrement disparu; une sorte de somnolence, de torpeur semblait l'envahir. Les perceptions devenaient moins distinctes; les objets extérieurs n'éveillaient plus que des idées confuses : de son imagination ardente^ de sa soif de plaisirs, de son activité fougueuse, il ne restait plus rien, et personne n'eût reconnu dans cet homme languissant et maniaque le beau gentilhomme des dernières années du grand siècle.

1 Trois mois s'étaient écoulés depuis son retour, trois mois d'appréhensions pour ma mère, trois mois d'agonie pour le marquis ; quand un jour Frantz, en habit de voyage, son chapeau à la main, vint faire ses adieux à la marquise, lui annonçant que l'heure était arrivée , qu'il allait quitter le château ; puis se tournant vers moi, il appuya pendant une minute son regard terrible sur le mien, et me saluant avec une gravité ironique :

» — Au revoir, monsieur le comte, me dit-il, avec son accent allemand qui communiquait d'étranges vibrations à sa voix . Nous le vîmes sortir, ma mère et moi dans un silence plein d'anxiété. Ce départ était aussi inintelligible que son arrivée et que son séjour.

» Nous montâmes à la chambre du marquis de Thurigny que nous trouvâmes étendu à terre, affreusement pâle, Jes cheveux hérissés, haletant, les lèvres pleines d'écume,

KO LES SSCHET8 1)U lilABLK

brisé, cofaime après une lutte, et le regani dilaté comiftiB après une vision effroyable, il nous fut impossible d'en tirer une explication.

» La mesure était comblée ; le marqtllîs èfeiît désot^nlais, et pour toujours, coïnplétemeht fou. Eri Centrant au isalôtt, ma mère troùVa sur sa cheminée, à son adresse, uue volumineuse enveloppe ; elle l'ouvrit et lût dans les nombreuses pages qu'elle renfet*mait Texplicatlon dû mystère. Fràhtz, en partant, avait laissé comme une derUiéte menace, comme une dernière Vengfeance, 'ce tomuienlàltè 'de sa cotiduite.

» La marcjuise, à soU lit de mort, m'a peMb de lire ce t-écit étrange; je n'en ai rien oublié et en viôici les principaux faits.

» La nuit a encore deux heures de silence à nôUs dontièr; làissé-môi donc, mon ainie, prolonger cet entretièA. Hélasl il doit trop tôt finir.

» Pendant les pretaiers temps de son séjour en Allemagne, M. de Thurigny, ne sachant que faire et se trouvant dans l'embatras pour employer d'une façon profitable à ses plaisirs les longues journées de l'exil, avait vottlu goûter un peu de ces amours sérieuses, de ces affections graves et mystiques que la France ignore. Ne trouvant pas là-bas l'occasion de ces amitiés bravantes et folles

qvA î'àidàifent si bien â dépenser sa fortune et sa vie, désœuvré àtt lôilietl de cette populatiott studieuse, fa'ayant (Jii'unô médiocre symjpathie pour la bière, M. de Thurigny, pat iiti de ces caprices qui lui étaient tattiiliers, voulût tâter de ce qu'il appelait sans doute Tamoûr à Tâllethande. Quelque peu blasé d'ailleurs sut les tendresses gaies, il lui semblait à propos de se rafraîchir, ne fûl-cô qu'une fois, â ce sentiment langoureux et mélancolique.

^ îl choisit sa victime avec la patience, le calme et la jsagàcité d un chasseur consommé. ïl voulut pout Texpôrience, ou plutôt pour le jeu de sa fantaisie, un de ces èœuts méditatifs, toujours entr'oùverts aux brises idéales, fi lui parut charmant de gaspiller les fleurs pures d'un de ces jardins célestes , de faire apôstasîer un de ces anges blonds toujours àgehôuillès au Calvaire de la passion allemande. — Ce fut une pensée impie, nous en supportons le châtiment ; Louise, le sacrilège du père est expié par le fils t

> M. de Thurigny, jeune, beau, doué d'un prodigieux esprit, sachant adapter à sa physionomie tous les langages, tous les mensonges, était un irrésistible tentateur, îl avait la souplesse,^ l'éclat, la malice du serpent de la Bible , aussi, bien des regards curieux le guettaient-ils au passage, quand il se promenait dans les rues de Cologne, nonchalant et gtacieux, affectant l'ennui poétique des âmes inoccupées, tandis qu'à travers le masque de sa îhélancolie il scrutait autour de lui avec convoitise et linettait ses désirs à la piste de l'innocent gibier qu'il brûlait d'atteindre.

» Le choix du marquis fut bientôt fixé. Il avait remarqué dans les temples et sur les promenades une jeune fille de seize ans à peu près, dont la beauté rayonnait sur son front calme entre ley rideaux de ses longs cheveux blonds. Quelque chose d'harmonieux et de pur qui s'exhalait d'elle révélait l'immaculée candeur de son âme. C'était un lis animé. M. de Thurigny la choisit comme l'holocauste de ses débauches. Chaque symptôme de vertu qui se révélait en elle était un nouvel appât offert à sa volupté. Plus la coupe étincelait, plus il avait hâte d'y boire.

> Cette jeune fille marchait toujours escortée de deux jeunes gens du même âge, graves et austères. Le marquis, d'abord un peu surpris de ces deux ombres masculines, pour une si transparente vision, apprit bientôt que de ces deux jeunes hommes l'un était le frère, l'autre le cousin, et que la paix la plus religieuse des sens et de l'âme maintenait ces trois êtres au niveau d'une vie paisible et douce.

» Surprendre l'amitié et la confiance de ces deux vigilants satellites de son étoile, ce fut la première idée qui lui vint et le premier acte qu'il accomplit. Il se fit rêveur avec un si séduisant abandon, il prit si bien le soin de se trouver partout au-devant des deux amis, avec son regard penché, que bientôt ces deux cœurs simples et francs s'imaginant trouver une blessure à fermer, un chagrin à consoler, s'approchèrent avec effusion du pâle inconnu. Le marquis resta longtemps morne et taciturne. Irritant la sympathie curieuse des deux Allemands, il paraissait

LE brela::^ 53

vouloir ensevelir, dans le silence et l'isolement, l'amertume de ses souvenirs. Mais les deux amis redoublèrent de tendresse, et quand il céda, ce fut comme vaincu par leurs instances.

» Alors^ commencèrent des ëpanchements, sublimes eu apparence, quoique imaginaires au fond pour le marquis, des étreintes, des causeries intimes, des projets d'avenir, tout l'échange de ces bonnes et chaudes paroles qui font, dans la jeunesse, des heures d'amitié autant d'heures d'inspiration et de génie.

» CarletWalter, esprits droits et inflexibles,maisd'une naïveté desavants, étudiaient, le premier l'astronomie, le second la médecine.

1 Cari était le frère d'Elisabeth, et Walter, comme nous l'avons dit, son cousin. Orphelins tous les trois, ils vivaient ensemble, abrités par leur affection d'enfance et par le souvenir des parents qui les avaient confondus dans leurs caresses. Elisabeth était la fée du logis. C'était elle dont la délicate prévoyance préparait la vie matérielle à ses deux compagnons. Son frère Garl était l'ambitieux ; il avait pris pour tâche d'approvisionner de gloire la communauté, et ses chères étoiles étaient le centre de ses aspirations ; il vivait plus dans le ciel que sur la terre; Walter, que ses travaux anatomiques forçaient à envisager souvent la vérité dans ce qu'elle avait de plus matériel, rattachait la petite colonie au monde par les liens positifs. C'était lui qui réglait le budget et emplissait la caisse, mais il donnait sans affectation et on acceptait sans honte, tant il semblait impossible à ces trois

amis qne tout, idées, affections, bien-être, ne fût pas éh commun.

> Walter songeait tdut bas attendre quelque jour Éli* sabeth pour femme : mais si ce projet germait en. lui, il le cachait soigneusement, ne voulant trotibler d'aucune façon la sécurité^ la quiétude de Catl et de sa sœur, fet ne voulant pas qu'on attribuât son dévouement à des motifs d'intérêt.

» M. de Thurigny fut reçti par le trio, simplement fet cordialement, comme si la famille, au lieu de trois membres, en comptait désormais quatre. On ne lui demanda même pas de raconter ses chagrins : il fut accepté sur la garantie de sa belle figure voilée par la mélancolie : son attitude touchante dispensa d'interrogatoire. Ce paradis de la naïveté allemande s'ouvrit sans hésitation à l'astucieuse candeur du démon : les pervenches et les fleurs symboliques sous lesquelles il rampait, cachèrent la tête du serpent.

» Cari lui montra son observatoire, lui explitjua ses entretiens mystérieux avec là huit, et le pHt pour confident de ses amours sidérales. Walter lui étreignit silehcieusemerit la maiil, mais cette étreihte slghlfiait un flé^ vouement immuable, profond. Elisabeth baigtia lé frbiii du marquis des lueurs douces et tremblantes de ses yeux : elle Taccueillit sans défiance et se prit à l'âlmer ingénument : il ne fût donc pas difficile à M. de Thurigny de martjuét* soh but et d'y atteindre : la victime s'offrait à lui. Grâce à sa merveilleuse hypocrisie, aux languissantes douceurs qu'il sut donner à son regalrd, aux

LIS BRfiLÂN 8S

promenades solitaires, aux entretiens du clair de lune, au chaste cortège dont s'entoura sa passion, mon pôrè eut bientôt attaché invisiblement à lui l'âme d'Elisabeth.

1 Cari et Waltèr virent cet amour et s'en réjouirent. Il lie leiir vitit pas à Tidée de surveiller les deux amante. Naïfs et confiants, jtigeanl d'après leur cœur, ils craignirent de profaner, pat* une inspection indiscrète, le pieux sentiment dont le parfum leur était révélé. Waltèr seul fut quel(Jiles jours triste et soucieux. Il regrettait son rÇve perdu : tnais se résignant dans la pensée du bonheur d'Elisabeth, il attendit, ainsi que Cari, le moment de consacrer cette union. Ces deux braves et loyaux Allemands ne s'imaginèrent pas que de si purâ éeriiients cachaient une séduction. N'ayaiit jamais interrogé M. de Thurigny sur sa vie passée, ils ignoraient son mariage, et dans le plus profond de leur cœur, ils béniretit l'étranger qui apportait à leur sœur commune l'amour et ses extases, et à eux, dans l'avenir, l'ivressô et les doux soucis d'uûe famille/

» Pour le martjuis, Tamôut immatériel était le moyen ; aussi s*impatietila-t-il d'en être eiicot-e â ces délicieuses prémisses, et voulut-il achever son œuvré : mais le feu de ses sens n'atteignait pas la blanche et candide Aile-

S6 LES 8SCEETS DU DIJLBLE

mande. Elisabeth avait transporté son amour dans ces régions presque inaccessibles où l'on parvient en descendant du ciel, jamais ea montant de la terre.

• Cette [contenance séraphique, cette attitude, ne déconcerta pas mon père, mais Tirrita. D résolut d'en finir par la ruse et par la violence, au besoin. D'ailleurs, cette comédie lui paraissait niaise et fatigante, et tout son passé de débauches et de roueries se révoltait contre ce temps perdu à débiter de vains propos

i Un soir, il fit boire à Elisabeth un terrible breuvage* Dès que la liqueur eut pénétré les veines tranquilles de la pauvre enfant, un eGGroyable incendie lui emplit le sein : sa tête échauffée de miasmes impurs s'^ra : une ivresse désordonnée vint secouer tous ses membres engourdis jusqne-là dans les liens d'une virginité sévère. Mon père, hélas I put assouvir son crime dans les ëtouffements fiévreux d'une folle.

• En effet, la dose de poison avait été trop forte : Elisabeth eut le triste avantage de perdre la raison en même temps que l'honneur. Elle n'eut pas à rougir de sa souillure : et trois jours après cette heure d'amour sacril^, elle mourut, torturée par la plus effrayante agonie, mais n'ayant plus conscience d'elle-même, brûlée par le feu de ses entrailles, hurlant sa douleur, et se délxittant sur sa couche profanée, comme sur un brasier.

> Mon père n'avait voulu que la moitié du crime : mais il en accepta l'autre part avec audace. Le débauché ne renia pas l'assassin. Il attendit, cahne et dédaigneux, seulement un peu pâle, que la vengeance se levât.

LE BBELÂN 57

» Cari vint le premier. Le pauvre savant, les dents contractées, les yeux démesurément ouverts, se rua, une èpée à la main, sur le marquis. Celui-ci n'eut qu'à étendre le bras: et le frère d'Elisabeth, percé au cœur dans son attaque insensée, tomba, en léguant sa vengeance à Walter. Mais Walter, par une inexplicable résolution, parut renoncer à l'héritage de son ami. Sans verser de pleurs, sans laisser échapper une plainte ou une injure, il ensevelit Elisabeth et Cari, mit dans leur cercueil une poignée de ces fleurs bleues d'Allemagne, qui veulent dire : Ne m'oubliez pas^ rentra au logis, fit son paquet, mit ses livres sous son bras, ferma la porte de la maison en deuil, et partit de Cologne sans s'occuper du marquis, sans ramasser l'épée de Cari, sans charger la justice du soin de punir l'attentat commis sur Elisabeth.

» M. de Thurigny s'étonna de cç départ et sourit : mais, tu pressens, n'est-ce pas, Louise, que la vengeance de Walter n'était que suspendue : que cette retraite n'était qu'un piège, et, tu vas le voir, la colère contenue fut implacable dans sa férocité.

» Walter était un de ces hommes de bronze, qui n'ont qu'un sentiment dans leur vie, auquel ils se donnent tout entiers. Jusque-là, il avait aimé Cari et Elisabeth. Hors du cercle de ses travaux et de ses études, il ne donnait d'autre aliment à son esprit que cette pure affection. Après le crime du marquis, lorsque son âme ravagée eut perdu ces objets de sa tendresse, un désespoir terrible s'empara de lui. Avant cette catastrophe, son existence avait été dévouée à l'amour, elle le fut désor-

99 X.BS 8SCRET8 DU DIABLS

mais à la haine : mais il se mit à haïr comme il avait aimé, avec abnégation, avec une furie froide, avec une préoccupation de tons les instants. Il n'ent plus à respirer que pour atteindre un but : celui de sa vengeance : seulement, il avisa froidement au châtiment du marquis; il ne voulut pas courir les chances d'un duel qui eut égalisé la partie. Il considéra M. de Thurigny comme un criminel, non pas comme un ennemi : et au fond de sa conscience il le jugea, mais il attendit pour appliquer l'arrêt : l'heure n'était pas venuç.

> Des années se passèrent : le marquis était allé à Vienne où icjuelques gentilshommes français l'introduisirent à la cour. Son faste, ses grandes manières, sa gaieté licencieuse, lui firent bientôt un cortège de tout ce que la ville impériale avait de jeunes débauchés.

» Une nuit, pendant le carnaval, il s'aperçut qu'il était suivi depuis le commencement du bal par un homme masqué dont les yeux étincelants semblaient, par leur opiniâtre attention, ou bien veiller sur lui avec un zèle exagéré, ou bien l'espionner. Tout mystère qui ne cachait pas une femme ne valait pas pour lui la peine d'être sondé ; aussi ne s'en inquiéta-t-il pas autrement.

» Mais, le lendemain et les jours suivants, il retrouva derrière lui, à dix pas, cet homme masqué avec le même regard, la même persistance. C'était ou une gageure ou çne manie, quelque écervelé qui cherchait un duel pour se mettre à la mode, quelque lourdaud d'Allemand qui se faisait le reflet du marquis pour calquer sa grâce. M. 4e Thurigny se demçinda s'il prendrait la peine de

LB BRBLAH

châtier c^tte ombre importune ; mais il pensa : — A quoi bon I — et il attendit.

ji Cependant, il commença à s'apercevoir que le regard étrange de ce domino ne se fixait pas impunément sur lui. D'abord, ce fut comme une vague inquiétude, ^ comme une légère douleur , puis, peu à peu, il lui sembla qu'une chaleur sourde mais violente lui entrait par les yeux dans la tète à chaque nouvelle rencontre ; pui3 des symptômes de vertige, d'ivresse le saisissaient. Il ressentait, en cherchant à soutenir l'éclat des prunelles du masque, les contractions nerveuses qu'on éprouve devant une plaque de cuivre oii tombe d'aplomb le soleil.

» Cela finissait par tourner à la torture ; aussi une nuit, H. de Thurigny aborda-t-il résolument son muet compagnon, et le somma-t-il de s'expliquer sur son étrange obsession. L'œil du mystérieux personnage sembla redoubler d'étincelles. D'une voix creuse à laquelle il cherchait adonner de l'enjouement :

» — Mar(ïuis, lui dit-il, nous autres pauvres débauchés 4'Alteiuagne, nous i^omm^s si niais, si empêtrés dans notre désinvolture, que j'ai cru pouvoir me permettre de vous suivre et de vous étudier, vous le gentijhomme le plus intrépide dans ses plaisirs; mais je commence à désespérer. Vous excellez dans tous les vices ; moi je n'ep ^i qu'un qui me fasse honneur^

» — Lequel ? demanda mon père surpris, maisai^ fwd flattié de cette r^onse.

I — l^e ieu, repjrit le masque.

60 LES SfiCRËTS DU DIABLE

I — Peste ! fit mon père avec nn soupir, vous vous plaignez et vous aimez le jeu t.. .

1 — Oui, je l'avoue, poursuivit l'étranger, le frottement des cartes est la plus douce des harmonies pour mes oreilles ; mais que je suis loin de leur faire parler le sublime langage qu'elles ont entre vos mains ! Si vous le vouliez, monsieur le marquis, vous me rendriez le plus heureux des hommes en acceptant une partie avec moi t Ne me refusez pas, je vous en prie.

ï Ces derniers mots furent dits avec un accent de commandement qui les démentait; et l'étranger les accompagna d'un si énergique coup d'œiU que M. de Thurigny se sentit ébranlé. Il chancela presque, et il lui sembla qu'une force secrète et invincible le poussait à accepter.

> Il était homme à jouer avec Satan en personne, et le mystère qui enveloppait le masque n'était pas fait pour l'effrayer, bien au contraire I

» — Soit, dit-il, monsieur le ténébreux, j'accepte, à quel jeu nous mesurerons-nous ?

> — Au brelan, s'il vous plaît, marquis.

» — Va pour le brelan I Mais ce noble jeu demande, pour être piquant, au moins trois rivaux, et nous ne sommes que deux ?

> — J'ai un mien ami, toujours prêt à me suivre daûs ces entreprises, je l'amènerai.

» — J'y consens, dit mon père, à quand notre première entrevue ?

» — A demain, monsieur le marquis, mais, un mot avant de nous quitter. Des motifs puissants, des raisons

LB BRËLAK 11

àe politique me forcent à un déguisement. Je n'irai m* asseoir en face de vous qu'avec ce costume et ce masque. Plus tard, peut-être, serai-je libre de me faire entièrement connaître. Jusque-là puis-je espérer que vous respecterez mon incognito ?

1 M. de Thurigny s'inclina courtoisement. Quelque chose d'irrésistible le poussait à accéder à tout. L'heure et le lieu du premier rendez-vous furent convenus. La mise de chacun fut réglée , et le lendemain, dans la partie la moins bruyante d'une taverne, sous les nuages amassés au plafond par la fumée des pipes et des lampes, commença ce jeu étrange dont le prélude fut plein de mystère, le dénoùment plein d'épouvante.

1 Les trois joueurs s'attablèrent en silence ; le marquis, non pas précisément inquiet, mais aiguillonné par une curiosité superstitieuse. Il ne croyait à rien , mais s'il se fût converti, son premier acte de foi eût été pour le démon , de sorte qu'il n'était pas très-éloigné de la pensée que ce masque pouvait cacher le front sulfureux de quelque génie infernal. Il ne s'en effrayait pas; mais cette énigme pressentie lui occasionnait à l'endroit du cœur des tressaillements, des contractions dont il s'étonnait lui-même.

> Il se sentait de plus en plus fouillé et brûlé par le regard de l'inconnu, et toute san audace restait impuissante contre cette attraction douloureuse.

» L'homme masqué avait la tenue d'un spectre. On en« tendait seulement son souffle passer à travers les ouvertures du masque. Il battait lentement les cartes, et à part

12 LKS SBCBXTS PQ DIABI.K

le pea de mots exigés par le jeu, il cooferrait une immobilité logabre. Le persoiîDage ameDé par l'étianger faisait son rôle machinalemeDt, comme on antomate. Mon père Tonlnt jeter d^abord qnelqnfô plaisanteries entre les denx compagnons, mais sa gaieté se glaça, et il n'apporta plus qn'one application sârienae et eiclnsiye an jeo*

t La mise, en conunençant, n'était d'abord qne d'un lonis* Mais peu à pen en la tripla, et nne heure après, ks buTenrs de la tareme s'éveillaient ^i snrsant, en entendant nommer des sommes dont la moindre ne descendait pas an-dessons de dix mille lirres.

# M. de Tbnrigny perdait, mais son ardenr s'en angmentait. Toutefois, il ne gardait pas l'impassibilité qui lui était naturelle. Malgré lui, une sorte de terreur fîérreuse lui atteignait le cœur. Il avait beau se roidir contre cette émotion, il se sentait envahi, subjugué par une influence maligne, il comprenait instinctivement que le secret de cette partie était un abime, mais il y allait.

» Le vertige lui dressait par instants les cheveux, et plusieurs fois il s'arrêta pour essuyer son front qui ruisselait. A chaque halte, Thomme masqué lui disait : — ^ Vous reeulez, monsieur le loarquis t — Et le marquis^ à demifbtt, emporté par là furie, reprenait les cartes, voulait rire et ne trouvait dans son gosier qu'un son rauque. Plus il cherchait à saisir la chance, plus il la voyait fuir< Cette entrevue se prolongea jusqu'au matin.

9 Aux premières lueurs qui glissèren ta traverslès vitres

LB BRSLA!! M

épaisses de la tayerne, l'homme masqué se leva, jeta les cartes et dit :

» — Assez pour aujourd'hui !

> Mon père, lui si impatient et si fier d'habitude, qui commandait aux joueurs et n'obéissait jamais, n^osa pas résister ; il subit la volonté de l'inconnu qui le dépouillait et murmura : — A demain I — Puis, chancelant comme un homme ivre, soutenant à peine le fardeau de sa tête, il rentra bouleversé, comme par le poison.

» A part la conduite de ses deux compagnons, un incident de la partie avait troublé mon père. Plusieurs fois dans la soirée il avait, avec un brelan de rois, risqué des sommes considérables qu*à cha(jue fois il avait perdues, son adversaire ayant en main un brelan supérieur ; soit que le hasard seul lui fît cette ironie, soit que les joueurs eussent un moyen secret et habile de forcer la fortune, le marquis, dont l'œil habitué à toutes les supercheries, ne découvrit rien de suspect, fut abasourdi de ces singulières combinaisons. Chose bizarre I ce brelan de rois si fatal revenait toujt)urs le même : roi de cœur, roi de trèfle, roi de carreau !

» Le marquis fut plus ému qu'il ne voulait le paraître de cette circonstance, et dans le court et fiévreux sommeil qu'il prit à la suite de cette séance, il vit, en songe, se promener sur le pied de son lit les trois rois des cartes qui passaient gravement dans leurs robes de lampas, lui souriaient à travers leurs barbes bleues, et laissaient tomber de leurs grandes manches une pluie de pièces d'or.

>Ge cauchemar acheva de le terrifier, et quand la nuit suivante, il se retrouva en face de ses mystérieux compagnons, son cœur, éteint par les débauches, se mit à battre violemment, comme s'il se fût trouvé tout jeune, plein d'illusion et d'ardeur, à son premier rendez-vous d'amour i

> Cette seconde entrevue se passa comme la première. Le marquis éprouva les mêmes pertes, les mêmes émotions, les mêmes fièvres, subit encore la fascination de rinconnu et se sentit impuissant contre elle. Rien de ce qui l'avait bouleversé la veille ne lui manqua, pas même le cabalistique brelan qui repaij^it trois fois, toujours le même, et toujours aussi falah

C'était à égorger les deux joueurs auxquels il profitait ou à devenir fou. La raison du marquis s'ébranlait, son activité bouillante, son agilité dans les passions avait fait place à une torpeur insurmontable. Il se voyait écrasé par une pression mystérieuse , et il cédait lâchement. 11 ne pouvait même pas vouloir. Sa pensée, dès qu'il l'éveillait dans sa tête, se rompait, son intelligence était déchiquetée par un vautour dont il sentait le battement des ailes de chaque côté de son front. Je ne te raconterai pas toutes les phases de ce supplice inouï ; qu'il te suffise de savoir que pendant un mois, M. de Thurigny vint dans ce tripot se livrer à l'infernale puissance de l'homme masqué. Pendant un mois, il vint défendre avec les cartes, pièce à pièce, toute sa fortune qui s'en allait avec sa raison ; pendant un mois, par un miracle de sorcellerie, l'immuable brelan de rois vint ten-

ter mon père, et, à chaque fois qu'il le jouait^ vint hâter sa ruine.

> Enfin, quand épuisô par cette agonie, devenu sec et blême, les yeux dilatés par la terreur, poursuivi de superstitions bizarres, s'imaginant, par exemple, voir flotter partout au-devant de lui les fantômes railleurs du roi de cœur, du roi de trèfle, du roi de carreau, il vint s'asseoir à la table maudite où toute son âme avait été jouée, ce fut avec le tressaillement d'un homme lassé qui tombe dans le repos, avec le soupir d'un mourant qui se retourne pour dormir dans son suaire, qu'il jeta son dernier louis sur la table et se renversa sur son siège en murmurant :

n — C'est fini 1 je n'ai plus rien I maintenant, lais< sez-moi.

» Un silence suivit ce sanglot. Les paupières baissées, comme s'il réfléchissait, M. de Thurigny se laissait emporter par le tourbillon qui passait librement à travers sa tête. Replié sur lui-môme, il attendait le dénoûment, la crise, quelle qu'elle fût, destinée à clore ce drame : et le plancher rugueux de la taverne se fût ouvert sous ses pieds pour laisser échapper le soufre et la flamme qu'il n'en eût pas été étonné. Évidemment, l'enfer avait été jusque-là trop de la partie pour que le démon ne so manifestât pas à la fin.

> L'homme masqué ramassa le dernier louis du marquis, congédia d'un geste son acolyte, le tiers amené par lui pour compléter le jeu, et devenu désormais inutile, puis il dénoua son masque qu'il jeta derrière lui.

» Alors, mon père qne ces brusques mouvements avaient tiré de sa stupeur, redressa la tête et reconnut devant lui, dans les traits contractés de Walter, le visage ëtincelant de la vengeance que le masque avait abrité si longtemps. Une illumination soudaine, comme un coup de foudre qpii éclaire un abtme, liJii expliqua tout, n copiprit que c'était Theure pour lui d'une expiation formidable. Quelque chose de l'irritabilité du gentilhomme lui fit d'abord crisper les poings et se redresser comme pour souffleter cette Némésis, et la provoquer \ mais un regard perçant de Walter le repoussa nsidement sur son siège. Il y retomba anéanti et resta immobile, hébété, les deux mains tendues en avant, pétrifié sous le regard imposant du dernier ami d'Elisabeth.

1 Walter le contemplait avec cette fierté de l'archange qui tient son glaive de feu sur le front du démon. Debout, grandi par la colère, pâle, maigri par la fatigue de son œuvre, mais transfiguré par l'exaltation, les prunelles baignées de lueurs surnaturelles, il savourait avec une âpre volupté les angoisses du marquis ; il trempait avec une joie sinistre les pointes de son regard dans la sueur qui roulait sur le front plissé de mon père. Après quelques instants de ce triomphe, Walter fit un geste de commandement et dit :

» — Ecoute I je le veux !

» Et le marquis, obéissant à cette voix souveraine, se mit en mesure d'écouter.

» — Tu m'avais oublié, reprit Walter avec une voix éclatante. En me voyant fuir de la maison en deuil, ta

LE BKELAN 67

t'étais dit : Cari était un fou, celui-ci est un lâche I --* Et tu avais ri, n'est-ce pas 1 Mais, par Tâme immortellô de la vierge que tu as immolée, je ne t'oubliais pas, et tu étais un insensé de le croire. Je n'ai pas ramassé Tépée de Cari, parce qu'elle eût pu se briser entre mes mains ; parce qu>n admettant même que je te l'eusse planta dans le cœur, cette expiation m*eût semblé insuffisante, frivole. Pour le crime que tu as commis, c'était peu de l'agonie d'un instant; la mort serait venue trop tôt. Je më suis vengé avec mes armes. Je ne suis pas un gentilhomme, moi, mais un médecin ; je ne tue pas avec l'épée; je dissèque avec le scalpel. J'ai attendu. Je t'ai laissé librement agir. Je tremblais que quelque nouvelle infamie de ta part ne détournât, au profit d'une autre vengeance, la punition de ta vie ; mais depuis Cari et Walter, tu n'as déshonoré que des lâches, et l'ignominie de tes victimes t'a gardé pour moi. Gentilhomme orgueilleux, débauché cynique, je te tiens! tu ne peux pas fuir. Essaie! mes deux yeux clouent ton front à ce dossier plus sûrement que des pointes de fer. Tu m'appartiens désormais et pour toujours. Partout où tu marcheras sous ïe soleil, moi, je marcherai dans ton ombre, jusqu'au jour où tu tè courberas jusqu'à mes genoux pour entrer dansMe tombeau. Je ne regrette plus les années laborieuses qui m'ont dévoré, puisqu'elles ont atteint ce résultat. Mes sueurs ont germé, et ma moisson commence i

1 Au moulent où ton caprice infâme ternissait la plus dotice fleur qui se soit penchée sur le Rhin, je me con-

solais de ramonr d'Elisabeth ponr toi, en étudiant, en étouffant mon cœur sous la science. Ma pensée avait troué le monde visible, et j'entrais en rampant dans ce monde, à côté du nôtre, où tous les fils qui font mouvoir notre machine sont étiquetés, numérotés et peuvent jouer au gré d'un audacieux comme moi. Je découvrais les rapports mystérieux des âmes entre elles. Mon initiation fut interrompue par le râle d'Elisabeth et par la mort de Garl. Tu me forças à me retourner dans ce monde-ci ; mais je jurai que ce ne serait pas impunément!

» J'entrevoyais un moyen d'utiliser mes travaux. Ce que j'avais reconnu de l'empire d'une volonté formidable sur les lois de notre être me détermina à te tuer lentement, à grands coups de mon âme sur la tienne. Mais avant de tenter cette épreuve qui pouvait user ma vie, je voulus ne pas douter, ne pas hésiter un seul instant, et faisant taire les mugissements de ma haine, j'allai loin de toi, lire, étudier, sonder de nouveau, forger dans le silence les armes terribles avec lesquelles je devais revenir.

> Ma vengeance me coûta cher : vingt fois je désespérai ; vingt fois je fus tenté de laisser là mes expériences, de courir sur toi avec un poignard ; mais quelque chose me soutenait. Je croyais trop à ma colère pour ne pas croire à la possibilité de ses effets.

> Dans le mystère de ma retraite, j'aiguisai mon esprit et mon regard, je payai des victimes dont je fis des automates, et quand après de^ années de labeurs ardents.

de Teilles, d'angoisses, je fus convaincu de ma puissance, j'eus la certitude de faire bouillonner en toi à ma volonté les effluves de la pensée, je me mis sur ta trace, je te suivis, je me fis le chien vigilant de ton ombre, et à chaque fois que tu te détournais, je te plongeais, comme un fer rouge, Toeil dans le tien.

» Tu as compris, n'est-ce pas, que la haine m'a fidèlement servi et que je me venge enfin . Depuis notre première rencontre, ta raison chancelle, tu doutes, tu as en toi toutes les griffes de la peur, tu te sens maudit : £h bien 1 écoute, et sache quels flots amers tu as encore à boire avant que je te permette de mourir 1

> Tu es à moi, et non-seulement tu ne peux pas te soustraire à ma puissance, mais tu ne peux pas même le vouloir. Je t'ai ruiné, je t'ai débarrassé de tout ce qui empêchait que tu fusses complètement mon jouet. Mon dessein sur toi, le voici : tu subiras la peine du talion. Dans les monstruosités de tes caprices, ton haleine empestée a soufflé la folie dans les veines d'Elisabeth ; eh bien ! beau gentilhomme à l'esprit vif et libre, tu sentiras à ton tour les étouffements de la déraison, tu seras fou I Ta pensée, que je tiens comprimée sous la mienne, se débattra vainement, je te laisserai des intervalles lucides, pendant lesquels tu pourras observer et mesurer toi-même ton dépérissement, assister à ta chute ; tu seras le témoin de ton agonie ; tu auras jusqu'au bout la conscience de ta dégradation et tu la subiras par une loi fatale. Mais, sache-le, tu ne réfléchiras que sur mon ordre, tu ne te souviendras que quand j'y consentirai...

» — Peste f fit mon père avec un soupir, vous vouâ plaignez et vous aimez le jeu t.. .

» — Oui, je l'avoue, poursuivit Tétranger, le frottement des cartes est la plus douce des harmonies pour mes oreilles ; mais que je suis loin de leur faire parler le sublime langage qu'elles ont entre vos mains I Si vous le vouliez, monsieur le marquis, vous me rendriez le plus heureux des hommes en acceptant une partie avec moi I Ne me refusez pas, je vous en prie.

» Ces derniers mots furent dits avec un accent de commandement qui les démentait; et l'étranger les accompagna d'un si énergique coup d'œiU que M. de Thurigny se sentit ébranlé. Il chancela presque, et il lui sembla qu'une force secrète et invincible le poussait à accepter.

» Il était homme à jouer avec Satan en personne, et le mystère qui enveloppait le masque n'était pas fait pour Tefifrayer, bien au contraire !

» — Soit, dit-il, monsieur le ténébreux, j'accepte, à quel jeu nous mesurerons-nous ?

> — Au brelan, s'il vous plait, marquis.

» — Va pour le brelan ! Mais ce noble jeu demande, pour être piquant, au moins trois rivaux, et nous ne sommes que deux ?

» — J'ai un mien ami, toujours prêt à me suivre daûs ces entreprises, je l'amènerai.

> — J'y consens, dit mon père, à quand notre première entrevue ?

> — A demain, monsieur le marquis, mais, un mot avant de nous quitter. Des motifs puissants, des raisons

de politique me forcent à un déguisement. Je n'irai m' asseoir en face de tous qu'avec ce costume et ce mas* que. Plus tard, peut-être, serai-je libre de me faire entièrement connaître. Jusque-là puis-je espérer que tous respecterez mon incognito ?

1 M. de Thurigny s'inclina courtoisement. Quelque chose d'irrésistible le poussait à accéder à tout. L'heure et le lieu du premier rendez-vous furent convenus. La mise de chacun fut réglée , et le lendemain, dans la partie la moins bruyante d'une taverne, sous les nuages amassés au plafond par la fumée des pipes et des lampes, commença ce jeu étrange dont le prélude fut plein de mystère, le dénoûment plein d'épouvante.

> Les trois joueurs s'attablèrent en silence ; le marquis, non pas précisément inquiet, mais aiguillonné par une curiosité superstitieuse. Il ne croyait à rien , mais s'il se fût converti, son premier acte de foi eût été pour le démon , de sorte qu'il n'était pas très-éloigné de la pensée que ce masque pouvait cacher le front sulfureux de quelque génie infernal. Il ne s'en effrayait pas; mais cette énigme pressentie lui occasionnait à l'endroit du cœur des tressaillements, des contractions dont il s'étonnait lui-même.

» Il se sentait de plus en plus fouillé et brûlé par le regard de l'inconnu, et toute son audace restait impuissante contre cette attraction douloureuse.

> L'homme masqué avait la tenue d'un spectre. On entendait seulement son souffle passer à travers les ouvertures du masque. Il battait lentement les cartes, et à part

62 LES 8ECRST8 DU BXÀBLB

le peu de mots exigés par le jeu, il conservait une immobilité lugubre. Le personnage amené par l'étranger faisait son rôle maehinalement, comme un automate. Mon père voulut jeter d'abord quelques plaisanteries entre les deux compagnons , mais sa gaieté se glaça, et il n'apporta plus qu'une application sérieuse et exclusive au jeu.

> La mise, en commençant, n'était d'abord que d'un louisi Mais peu à peu en la tripla, et une heure après, les buveurs de la taverne s'éveillaient en sursaut, en entendant nommer des sommes dont la moindre ne descendait pas au-dessous de dix mille livres.

p M. de Thurigny perdait^ mais son ardeur s'en augmentait. Toutefois, il ne gardait pas l'impassibilité qui lui était naturelle. Malgré lui, une sorte de terreur fiévreuse lui atteignait le cœur. Il avait beau se roidir contre cette émotion, il se sentait envahi, subjugué par une influence naaligne, il comprenait instinctivement que le secret de cette partie était un abime, mais il y allait.

» Le vertige lui dressait par instants les cheveux, et plusieurs fois il s'arrêta peur essuyer son front qui rui^selaii. A chaque halte, T homme masqué lui disait : — ' Vous reeulez^ monsieur le marquis i — Et le lûiarquis^ à demifbu^ emporté par la furie, reprenait les cartes, Voulait rire et ne trouvait dans son gosier qu'un son rauque. Plus il ahefchait à saisir la chance, plus il la voyait fuir< Cette mtrevué se prolongea jusqu'au matin.

> Aux premières lueurs qui glissèrën ta travers lès vitras

LB BRSLAH M

épaisses de la taverne, Thomme masqué se leva, jeta les cartes et dit :

» — Assez pour aujourd'hui !

ï Mon père, lui si impatient et si fier d'habitude, qui commandait aux joueurs et n'obéissait jamais, n'osa pas résister ; il subit la volonté de l'inconnu qui le dépouillait et murmura : — A demain ! — Puis, chancelant comme un homme ivre, soutenant à peine le fardeau de sa tête, il rentra bouleversé, comme par le poison.

» A part la conduite de ses deux compagnons, un incident de la partie avait troublé mon père. Plusieurs fois dans la soirée il avait, avec un brelan de rois, risqué des sommes considérables qu*à chacjue fois il avait perdues, son adversaire ayant en main un brelan supérieur ; soit que le hasard seul lui fît cette ironie, soit que les joueurs eussent un moyen secret et habile de forcer la fortune, le marquis, dont l'œil habitué à toutes les supercheries, ne découvrit rien de suspect, fut abasourdi de ces singulières combinaisons. Chose bizarre ! ce brelan de rois si fatal revenait toujours le même : roi de cœur, roi de trèfle, roi de carreau f

» Le marquis fut plus ému qu'il ne voulait le paraître de cette circonstance, et dans le court et fiévreux sommeil qu'il prit à la suite de cette séance, il vit, en songe, se promener sur le pied de son lit les trois rois des cartes qui passaient gravement dans leurs robes de lampas, lui souriaient à travers leurs barbes bleues, et laissaient tomber de leurs grandes manches une pluie de pièces d'or.

briserai ton bonheur: — C'est bien, tu ne pouvais agir autrement .

» Maintenant, écoute Tarrét de la fatalité.

» Cette nuit, on m'a présenté un gentilhomme allemand, le baron de Rorenstein. Le premier regard de cet homme m'est entré comme une flèche dé feu dans les entrailles; il m'a salué ironiquement, et je me suis senti trembler ; il m'a parlé de mon père qu'il avait beaucoup connu en Allemagne; il m'a entretenu de sa folie, de ses passions, de sa mort, et je ne sais comment je me suis trouvé amené par cet hôte inconnu à m'assêoir en face de lui, à une table de brelan. Je croyais que j'allais défaillir. J'entendais dans ma tête les bruits de l'orchestre se répéter avec une vibration terrible, et de mon front à mes pieds je sentais rouler dans mes veines comme des gouttes de plomb fondu. Je me rappelai les impressions de mon enfance, et je murnrarai à plusieurs reprises : — Frantz ! Frantzl

> M. de Rorenstein sourît et me fit jouer. J« perdis; et je perdis constamment, non pas seulement de l'argent, de l'or, mais cet hôtel, ce château, des terres, que saisje, moi ? tout ce que je songeais à proposer comme enjeu ; et, chose horrible f trois fois je perdis avec le môme brelan qui avait tué mon père; trois fois, le roi de carreau, le roi de trèfle, le roi de cœur, vinrent s'offrir à moi, comme une raillerie, comme une menace !

» C'était une fatalité monstrueuse. Mesyeux ne voyaient plus; ma cervelle soulevait mon crâne; je crus que j'allais devenir fou; et je poussai un rire si étrange que

LE BRBLAN 78

ceux qui étaient avec nous, nous regardèrent arec uû étonnement mêlé d'effroi.

» Le baron de Rorenstein se leva, m'attira dans une embrasure de fenêtre et me dit :

> — Marquis, je le vois, vous m'avez reconnu. Oui, je suisFrantz ; oui, je suis Walter ; oui, je suis le bourreau du marquis Gaston de Thurigny ; oui, je suis le vengeur d'Elisabeth et de Cari ; et je viens compléter l'holocauste dû à ces pieuses victimes I Je n'ai pas enseveli ma haine avec votre père, elle s'est assise sur son tombeau et elle Vous a attendu. Ma vie est dévouée à cette tâche. J'ai juré de poursuivre l'assassin de ma fiancée et de mon ami, jusque dans la dernière goutte de son sang. Vous étiez condamné en même temps que lui. J'ai différé juscp'à l'occasion de frapper plus sûrement. La voici enfin f Vous êtes au comble du bonheur I Toutes les ivresses de répoux , toutes les gloires du gentilhomme , vous les avez ou vous y touchez ; et cependant votre père a flétri mes joies d'amant, mes espoirs d'homme ! Il m'a empêché d'avoir un fils beau et fier comme vous, il a tué ma race; je viens tuer la sienne. C'est juste, n'est-ce pas? Je vous punlfe comme Dieu nous a punis des fautes d'Adam. Vous donnez des fêtes étincelantes de femmes, de fleurs, de pierreries; vous vivez dans une atmosphère de parfums; et cependant mes chers trépassés dorment là bas dans un petit et froid cimetière d'Allemagne. Ils n'ont pas plus mérité leur cercueil, que vous, fils de leur assassin, vous n'avez mérité ces joies. Si je viens vous les prendre, c'est juste encore, n'est-ce pas? Vo^re père

a semé la folie, la honte et la mort; il n'est pas équitable que son fils recueille le bonheur, l'orgueil et tous les prestiges de la vie 1 Donc, Monsieur le marquis, sachez que je viens régler les comptes de la famille ; et pourtant, voyez 1 — Depuis si longtemps que je porte ma vengeance, je sens qu'elle me pèse moins; depuis si longtemps que je pleure mes amis, mon cœur s'est un peu éteint dans les larmes; et si les serments faits aux morts n'étaient pas une chose impérieuse et sacrée, peutêtre bien qu'en vous voyant si béni du ciel, je refoulerais mes pensées d'enfer 1 peut-être bien, que je ne voudrais pas torturer au nom de l'amour le couple si fraîchement épanoui dans l'amour 1 Mais, j'ai juré ; et les morts, sous la terre, insensibles à tout le reste, s'éveillent pour pleurer quand on fait un parjure. Je ne puis donc entièrement pardonner. — Seulement, marquis, je vous laisse cette nuit ; si vous aimez, si l'on vous aime, si vous n'êtes pas impunément gentilhomme, osez vous affranchir des terribles conséquences d'une seconde entrevue avec moi. . . adieu, monsieur de Thurigny 1 sinon au revoir 11

9 Et le baron de Rorenstein me laissa étourdi, stupéfait, pénétré d'horreur. Maintenant, comprends-tu ? Ce ma* tin, dans une heure peut-être, il viendra, il va venir, si je n'ai pas mis entre son infernale puissance et moi une barrière insurmontable... Voilà tout mon secret, Louise ! Qu'en dis-tu? »

Pendant tout ce long récit, Louise était restée comnae la statue du silence, belle et calme. Elle n'avait fait aucun mouvement, aucun geste pour interrompre. Elle

était restée suspendue par son regard aux lèvres de Julien, et quand il eut fini, se levant dans ses bras :

— Ami, lui dit-elle, tu as raison; il faut fuir, il faut partir, il ne faut pas que cet homme abominable te revoie.

Et Louise se collait à lui avec tremblement et le dévorait de baisers convulsifs. Mais Julien, pâle, avec une douceur terrible, défit le lien charmant qui l'enlaçait, retint les deux mains de la marquise dans les siennes et lui dit :

— Tu veux fuir ? mais où donc ? Tu ne sais pas que pour cet homme la nature n'a pas d'obstacles, les distances pas d'abîmes. Son regard pèse désormais sur nous; nous sommes soudés l'un à l'autre, et partout où j'irais, par une attraction invincible, je l'attirerais partout à moi. Puisque son étrange pitié me laisse cette nuit, ne la perdons pas à chercher des défenses. Il n'est qu'un moyen pour moi de conjurer cette torture, cette agonie. Il n'est qu'un asile sûr et impénétrable... Je n'ai pas voulu y descendre sans être béni par toi... Pardonne ! j'avais juré de te faire la vie belle et heureuse. Dieu m'est témoin que j'aurais voulu tenir plus longtemps mon serment f . . .

La marquise, avec le rayonnement d'une martyre, interrompit Julien :

— As-tu songé à mourir sans moi ? lui dit-elle.

Puis elle ajouta en accentuant et en séparant chaque parole par un adorable sourire :

— Égoïste 1 ingrat t

La réponse fut un de ces longs et énergiques baisers dont la muette éloquence est intraduisible.

Alors entre ces deux enfants, épouvantés de la vie, se passa une de ces scènes sublimes devant lesquelles on laisse tomber la plume et le pinceau pour s'agenouiller et admirer. Dieu seul qui mit tant d'amour dans le cœur de rbomme, tant de dévouement dans l'âme de la femme, pourrait dire ce qui se passa dans cette heure solennelle. Ce furent des serments, des larmes, des prières, des adieux, des hymnes de douleur dans un mot, dans un cri, des poëmes dans un regard, des extases infinies, des désespoirs mêlés de ravissements 1 toute une lutte de ces deux anges aux bords du tombeau t des battements de leurs ailes avant de s'envoler ! . . .

Peu à peu, à mesure que la nuit descendait, et que le jour montait derrière les arbres de l'hôtel, le bruit qui ae faisait, allait s'éloignant, comme une harmonie qui, partie de la terre, finit par se perdre dans les cieux I Puis, à l'heure matinale où Roméo détachait la corde de soie du balcon de Juliette, au dernier murmure du rossignol, au premier chant de l'alouette, un long soupir s'exhala ; et tout fut dit. . .

Quand on entra dans les appartements du marquis et de la marquise de Thurigny, on les trouva tous deux sur le parquet, pâles et bleus du baiser de la mort, étroitement enlacés, et tombés à terre comme deux fleurs échappées d'une urne brisée. Le poison avait respecté leur dernier sourire ; ils étaient ensevelis dans les bras l'un de l'autre. On lisait sur leurs visages la joie de mourir

avant la fin de leur rère ; et ces charmants suicidés ne semblaient qu'endormis. — Dieu seul sait encore quand et comment ils s'éyeilleront.

On fit bien des conjectures sur cette catastrophe ; mais le baron de Rorenstein garda son secret. Il s'était présenté de bonne heure à Thétel, et comme s'il eût prévu l'événement, il était tout en noir.

U suivit le convoi de ses deux victimes, les vit descendre dans la terre, et ne put s'empêcher de laisser tomber une larme sur leur cercueil.

Trois jours après il entrait en Allemagne, et allait cueillir des petites fleurs bleues sur la tombe de Garl et d'Elisabeth.

0ii l'on pronre %ne ^uaire-TiDgi-dix-iieiif CluiHipeBoUi et l'auteur font*., eent Chompenoto.

Parmi les yérités vraies de ce monde (pour parler comme Figaro), il en est une dont Tauthenticitë banale me dispensera de commentaires, c'est celle-ci : le pays que Ton connaît le moins est presque toujours celui que Ton pouvait connaître le plus. En effet, nous ne nous inquiétons guère que des choses qui ne nous sont pas familières ; et la Chine, à ce titre, nous intéresse plus que la France.

Montaigne disait : chacun choisit plutôt à discourir du métier d'un autre que du sien, estimant que c'est autant de nouvelle réputation acquise. A la place de métier, mettez jpai^s, et l'observation ne perdra rien de sa justesse.

Dans cette époque de locomotion, la vie pour nous est partout, excepté où nous sommes; si bien qu'il faudrait peut-être voir un avertissement sérieux dans cette prédiction bizarre d'un visionnaire moderne, lequel annonçait, comme dernier terme du progrès, une génération d'hommes portant une queue de quinze pieds, avec un œil télescopique au bout.

Le télescope est en effet l'instrument symbolique des penseurs de notre époque. Tous observent un peu à la façon des astrologues ; seulement ils ne se défient pas assez du puits, et plus d'un s'y laisse choir... mais ne faisons pas comme eux, en poursuivant nos théories, et pour plus de sûreté, venons à nos moutons; puisqu'aussi bien, il s'agit de la Champagne et des Champenois.

Je me promenais, à la clarté élégiaque d'une des plus éclatantes lunes d'un de ces étés derniers, autour des murs de la ville des Tricasses^ de la capitale de l'ancien comté de Champagne, qui s'appelait Augustobona du temps de Lutèce^ et qui se nomme Troyes, depuis que Lutèce se nomme Paris, quand les réflexions qui précèdent me vinrent à l'esprit avec la soudaineté de la révélation.

Ce n'était pas la première fois que j'errais ainsi dans ce lieu à pareille heure, et par un temps pareil ; mais ce fut la première fois que j'y ressentis quelque velléité de cet amour du clocher. Jusque-là, je me reconnaissais bien, in petto ^ d'origine champenoise ; mais Dieu sait que loin de me targuer de ce titre, je le subissais en toute humilité, ne reculant pas au besoin devant l'occasion de

porter qnelqne botte sournoise à ma prosaïque patrie^ et de m'escrimer contre elle, à Taide du fameux proyerbe que chacun sait.

Je ne fus donc pas médiocrement surpris en côtoyant les remparts de Troyes, de sentir tout à coup sourdre en moi, comme un sentiment d'admiration tendre. C'est qu'aussi ce soir-là la lune baignait d'une lueur vraiment idéale les toits et les arbres ; un brouillard bleu et argenté, comme les vapeurs qui accompagnent, dans les féeries, les apparitions des divinités comblait d'une façon fantastique les distances. Le chétif et le mesquin s'es* tompaient majestueusement; et les clochers des églises se découpant dans le vague^ m'apparaissaient comme les bonnets monstrueux de magiciens cachés derrière les murs. Je les avais toujours comparés, hélas i aux triviales coiffures de coton qui constituent la grande industrie champenoise. La promenade du Mail que je parcourais, sous le dôme épais des tilleuls, formait une voûte obscure interrompue par des lames blanches; je pouvais m'imaginer une caverne enchantée, et m regardant à l'extrémité de l'avenue le jour élyséen produit par la nuit, je me rappelais les classiques voyages d'Énée et de Té* lémaque à travers le royaume des ombres. Le fils d'Ulysse et le fils d'Anchise étaient évoqués fort à propos, puisqu'il s'agissait d!une autre IHon.

Ce fut toute^une transfiguration. Troyes, la pauvre vieille ville, dont la banalité moderne m'avait laissé jusque-là enfant ingrat, se montrait sous une lueur rêvée, et ces manufactures de gilets de tricot prenaient pour

plaire à mon imagination attendrie, des allures fort héroïques. Ma conversion fut instantanée. Je lîfe saurais trop dire si son effet dure encore, mais je sais qu'à ce moment elle fut sincère et profonde. En rentrant dans la ville, je me découvris avec la componction d'un néophyte, je faillis adresser à l'humble fonctionnaire de l'octroi, qui regardait aussi la lune en guettant la contrebande, une invocation poétique qui me bourdonna tout à coup dans la tête, et j'allai me coucher, bien résolu de commencer, le lendemain, au matin, mon initiation.

Ce fut ainsi, qu'après les folles années d'une adolese^ce oublieuse, per arnica silentia lunœ, je renaquis Trojreo et Champenois fieffée comme ces pages d'ailleurs Yoat le prouver suffisamment.

•Il l'imieiir e«i très-étoimé d« rencontrer nn «eeend

Clifimpeneto en Chnmpasne.

Mon réveil fut un hymne, si mon coucher avait été une adoration. J'ouvris ma fenêtre, et à travers mes giroflées, j'aspirai Tair natal qui me parut plein de senteurs nouvelles. Mon enthousiasme aigu se faisait chronique. La ville, si bien poétisée par la lune, résistait aux implacables clartés du jour ; et la gaucherie que j'avais jusque-là si discourtoisement reprochée aux constructions provinciales, se transformait en des airs charmants de naïveté. Descendu dans la rue, j'étreignis joyeusement du pied les pavés anguleux, me désistant ce jour-là de la comparaison injurieuse que j'en avais toujours faite, avec les dents mythologiques du Dragon, lesquelles, dit la fable, furent semées en terre et produisirent une effroyable moisson de guerriers ; seulement, à Troyes, les dents n'ont pas germé ; elles sont comme on les a plantées, confondues, pêle-mêle, canines et molaires, mais toutes longues et menaçantes. Ce jour-là, je n'y pris point

garde ; on plutôt, cette ragosité me parut une originalité de plus ; comme les grossièretés de nos amis, quand nous tenons à les faire passer pour des excentricités.

Mais ce n'était pas assez de me sentir animé d'une foi nonyelle; je voulus inunédiatement m'organiser un culte. J'avais beau crier intérieurement, dans de muets et lyriques transports c 6 patrie I ô sol des aïeux! 6 ville 1 » etc.. je ne pouvais faire demeurer longtemps mon enthousiasme en équilibre sur la pointe de ces exclamations ; il me fallait chercher des étais à cet élancement de ma pensée; et mon ignorance des chroniques et de l'histoire de ma ville me laissait dans un grand embarras. Je courus à la bibliothèque, comme à un sanctuaire où devait m'attendre la muse espérée, et il me souvient qu'en mettant la main sur la clef de la porte, j'éprouvais cette douce angoisse qui précède les entretiens charmants et décisifs.

Hélas 1 les bibliothèques en général, et celles des départements en particulier, sont de vastes catacombes où le silence est de plomb, où la vie se fige tout à coup. Les livres semblent vous souffler leur poussière aux yeux. La majorité des œuvres cataloguées de l'intelligence humaine ne représentant pas une somme prépondérante de gaieté, d'esprit et d'imagination, l'ennui s'exhale des in-folios, et le premier hommage rendu à la science, consiste dans une dilatation des os maxillaires.

Je fus héroïque, et je m'attaquai bravement à tous les historiens indigènes. Mais, à mesure que je feuilletais, je me sentais vaincu et désarmé. Ce fatras exhalait une

S6 LES SBCRBTS BU DIABLX

odeur de momssure qui suffoquait mon euthousiasme ; je ne gagnais rien en science et je perdais en foi. J'étendis les bras, je regardai les solives du plafond; il me sembla voir le fantôme de la légende s'évanouir entre les toiles d'araignées qtii s'étalaient ironiquement le long des cor- Biches de la bibliothèque. Je ressentis tout à coup une profonde horreur pour cette nécropole et J'eus hâte de regagner au plus tôt les rues et le grand jour, espérant rattraper par là mes illusions qui ne devaient pas avoir eu le temps de s'envoler bien loin.

Gomme j'allais sortir, le garçon de la bibliothèque, génie familier de cette demeure sombre, lue demanda en articulant son plus gracieux sourire, si je n'avais pas trouvé ce que j© cherchais.

^-^ Non, lui répondis-je assez bnisqu^aent, et j'ouvris la porte.

— Si monsieur voulait consulter M. Columbat, murmura le gardien des in-folios.

Je m'arrêtai surpris, et demandai quel historien c'était que ce M. Columbat, fort inconnu parmi les Troyens célèbres.

Pour toute réponse, le garçon me montra du doigt un vieillard studieusement penché sur une table et semr blant absorbé dans un travail de traduction ; puis, comma je me dirigeais, sans trop savoir pourquoi, vers ce stadieUK personnage, mon guide me dit en chemin.

— M. Columbat est à lui seul toute la bibliothèque. Il a tout lu, tout retenu ; quand il mourra, il faudra Vea^ sev^lir dans un manuscrit. U n'écrit pas une page, ii

VOYÂGB à.UTOUB DE MOIf CLOCHER 87

prend de petites notes; c'est un bien brave homme, monsieur^ mais bien original ; il ne sait jamais dans quel mois^ dans qtielle antiée il rit^ Il oublie quelquefois son propre nom^ et qiland on lui parle dS lui à lui-même, il oretlse ses sourenirs pour chercher à quelle légende du temps passé ce nom se rattache ; mais il garde aveo une prodigieuse fidélité le souvenir de ses immenses recherches. Il n'y a qu'une époque qu'il ignore^ c'est la nôtre; cet homme-là ne vit pas^ il se rappelle. Je ne sais pas s'il se nourrit^ je crois que son estomac est dans sa cervelle, et qu'il ne digère que de la science. Si Monsieur a besoin 4e quelques renseignements, M. Golumbat sera très« heureux de les lui donner.

Je ne répondis point; j'étais à six pas de l'inconnu et Je le contemplais. Jamais je n'avais rencontré dans les rues ce petit homme si maigre, si jaune, si sérieux et si doux. Il avait d'ailleurs un de ces costumes participant de la douillette et de la robe de chambre, qui eussent protoqué les rires irrévérencieux des passants. Ce visiteur semblait l'hôte obligé et étemel de ce séjour vénérable; il était là, comme le mollusque dans sa coquille ; ses itiàins avaient la couleur des livres qu'elles remuaient; il ne dérangeait pas l'harmonie triste et sévère de ce lieu. Une perruque de couleur roussâtre, qui avait eu autrefois là folle prétention d'imiter des cheveux blonds dispartts^ était posée naïvement sur la tête, sans paraître aVoîr de raison de pencher plutôt en avant qu'en arrière, à droite qu^à gauche ; on voyait qu'elle était mo- Mte; et en #âet je rematxjuai plus tar<l qu'aux moments

d'enthousiasme, M. Golumbat la remuait et la soulevait. C'était une coiffure plus encore qu'un objet de toilette.

Le visage avait à la fois cette bonhomie et cette finesse qu'on remarque dans la physionomie de quelques Champenois illustres, de La Fontaine par exemple. M. Columbat avait des yeux gris couverts, dont la flamme caressante promettait un peu de raillerie, sans méchanceté. Son nez assez semblable à un doigt osseux passé dans le pouce d'un gant, était toujours saturé de tabac et trahissait, par ses" dimensions, une bonté native, qu'attestait encore sa bouche large, un peu tombante au milieu, et relevée aux extrémités.

Sa toilette, ainsi que je l'ai dit, consistait en une sorte de tégument indescriptible, fort luisant et râpé. Je ne mentionne que par supposition, un gilet qui échappait à la critique, et le simulacre plaisant de cravate qui se cachait dans son collet, sous sa houppelande. De ses denx bras, M. Columbat entourait un livre dans lequel il lisait en remuant les lèvres. Le mouchoir, la tabatière et le chapeau, espacés sur la table à leur place accoutumée, semblaient des sentinelles posées là pQur tenir en respect les voisins trop envahisseurs; soin superflu 1 précaution d'avare que M. Columbat prenait par habitude, beaucoup plus que par nécessité !

Ce vieillard à la physionomie grave et paterne, cet homme costumé comme un donneur d'eau bénite, mais dont le calme visage avait des reflets intérieurs qui le réhabilitaient ; ce prêtre obscur d'une religion touchante, ce dernier vestige d'une race disparue (celle des savants

ndfs qui circonscriyaient leur ambition à Tëtade de l'histoire de leur province), ce spectre mélancolique du patriotisme de clocher, m'émut profondément; et ce fut avec un respect religieux que je l'abordai.

— Ainsi, me disais-je tout bas, il y a encore un Troyen dans Troyes, un Champenois en Champagne. Je ne suis pas le seul ! qui sait si la Providence ne m'a pas choisi pour continuer le culte solitaire dont M. Columbat est à la fois le grand-prêtre, l'autel et l'assistance !•.•

Cette dernière suggestion était une reprise de ma vanité qui soufirait un peu d'avoir à demander à un autre vivant qu'à moi-même, les secrets et les notions préliminaires de l'histoire de mon pays.

Tout en faisant décrire à mon chapeau ce quart de cercle majestueux qui est la plus grande preuve d'estime dans nos sociétés modernes, je murmurai ce vers des Burgraves :

« l\ est eo Allemagne encor deux Allemands. »

M. Columbat n'entendit pas. Eût-il entendu d'ailleurs, il n'aurait pas compris : les Burgraves étant une épopée contemporaine, qu'il devait par conséquent ignorer, et Victor Hugo qui n'a pas le bonheur d'être Champenois, devant lui rester probablement inconnu.

Oli l'Aalear pronre %ae le« iii«iit*Bui me «otti pm» des bé«e«.

M. Golumbat, absorbé dans son travail, ne m'avait pas aperçu. Le garçon de la bibliothèque lui toucha légèrement l'épaule et le fit se retourner. Je lus alors distinctement dans le regard agrandi du vieux savant une stu^ pèfaction profonde, et une sorte de défiance.

Ses petits yeux qui se plongeaient depuis plusieurs heures dans les lignes confuses des bouquins, avaient été comme éblouis du jour inopiné qu'ils retrouvaient, et à mesure qu'il me regardait plus nettement, il se demandait comme Sganarelle dans le Médecin malgré lui ; € Que diable 1 à qui en veulent ces gens là? > Ses mains se refermaient et resserraient le livre, comme le bûcheron cachait la bouteille.

J'exposai en deux mots l'objet de ma démarche, mon désir, mon désappointement. Un éclair jaillit aussitôt des yeux du vieux savant et déposa le Idng des cils une grosse larme ; ses lèvres tremblèrent comme pour arti-

YOYA.Gfi AUTOUR DE MON CLOCHER 01

caler des mots imprévus. Une rougeur toute pudique colora d'une teinte orangée la peau jaune et flétrie de son visage.

Je devinai sa joie, son orgueil^ sa confusion. C'était la première fois qu'on lui rendait hommage. Il se redressa par un geste de Sixte-Quint voulant faire preuve de jeunesse et de verdeur; et ramassant sa tabatière, son mouchoir et son chapeau qu'il distribua aux divers étages de sa chétive personne, il me dit avec un soupir qui exhalait quarante années de souffrances contenues et saintement endurées :

— Vous n'êtes jpas Troyen, n'est-ce pas? monsieur, puisque vous vous inquiétez de cette ville.

Je déclinai mon nom, et j'affirmai ma nationalité champenoise.

— C'est bien alors, reprit M. Golumbat, en fêtant sa découverte par une large prise de tabac. La jeunesse maintenant n'a plus de patrie. Autrefois, monsieur, de mon temps, on aimait tout de même la France ; on allait la défende ou la venger à la frontière ; mais on se rap* pelait toujours avec joie ces coteaux gris, ces mornes vallées de la vieille province. On lisait les livres champenois et on en faisait. Mais aujourd'hui, tous nos enfants partent, avant leurs vingt ans, pour je ne sais quelle éternelle expédition qui ne finit jamais. On dirait qu'il faut à chacun d'eux une Amérique pour lui tout seul. Pas un ne revient au pays.

-^ Au bercail, murmurai-je doucement.

•^ Ah 1 ah 1 reprit M. Colmnbat en me regardant d'un

air narquois, est-ce que vous aussi vous auriez peur du proverbe des moutons?

— Ma foi, répliquai-je en riant, je vous avoue qu'il me paraît d'une impertinence rare, et puisque vous voulez bien me servir d'introducteur dans l'histoire inconnue de mon pays natal, il me semble logique de vous demander votre avis sur ce dicton féroce.

M. Columbat haussa les épaules, souleva son chapeau pour remuer sa perruque, glissa sa main droite dans le parement de sa manche gauche, m'attira de l'œil dans l'embrasure d'une des grandes fenêtres de la bibliothèque, et me parla ainsi :

— Je vous avoue, monsieur, que j'ai passé plus de vingt années de patientes études à chercher le nom du mauvais plaisant qui nous a gratifiés de cet insolent proverbe. Je l'ai bien haï cet homme, je crois que si je l'avais découvert, il y a vingt ans, j'aurais imaginé quelque vengeance féroce et rétrospective. Mais aujourd'hui, je me suis vaincu. Cet Erostrate inconnu ne m'inspire plus que la pitié. Ce calomniateur de tant de générations d'hommes suscite même en moi une sorte d'intérêt. Je lui pardonne, hélas 1 J'ai d'autant plus de raison, selon mon cœur, que, d'après toutes les vraisemblances, ce criminel est un Champenois. Il n'y a qu'un fils dénaturé pour arriver du premier coup à cette perfection machiavélique. On n'est jamais plus cruellement frappé que par ses enfants, et le butor qui osa dire des hommes de son pays que quatre'Vingt'diX'neuf moutons et un Champenois fmsaient cent bêtes, devait avoir beaucoup souffert

de ses contemporains pour anÎTer à ce blasphème : qne Dieu Ini ait fait miséricorde i

Je regardai M. Golumbat en souriant; mais je constatai avec étonnement que lui ne riait pas. C'était du fond du cœur qu'il prononçait avec componction ces paroles. Il remettait chrétiennement les offenses faites à son pays, comme il eût remis des offenses personnelles. J'admirai cette candeur, et voulant lui venir en aide :

— Après tout, dis-je d'un ton dégagé, il y a une légende avec ce proverbe qui en détruit l'intention malveillante.

— L'histoire du péage, n'est-ce pas? répliqua M. Golumbat avec mélancolie. Oui, c'est vrai, une ordonnance, c'était sous César, assure-t-on, avait déclaré que tout troupeau de cent bètes paierait un droit à l'entrée de la ville. Un berger (ô l'imprudent, si l'histoire est vraie 1) voulut se soustraire au tarif, il amena quatrevingt-dix-neuf moutons ; c'était bien fin. Mais il paraît que, dans ce temps-là, l'octroi avait beaucoup d'esprit. Le péager objecta que les quatre-vingt-dix-neuf tètes de bétail et le berger faisaient cent bètes, que le compte y était, et qu'il fallait payer.

— Le berger paya-t-il? toute la question est làl répliquai-je, si le Champenois s'est rendu au raisonnement, il méritait le proverbe.

— Il le méritait certes pour son imprudence, qu'il ait ou qu'il n'ait pas payé 1 mais nous, monsieur, le méritons-nous ce châtiment qui pèse sur cette province? au surplus, je veux croire que ce métayer, s'il a existé, fut

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un Normand, un Lorrain, un Picard, mais ne fut pas un Champenois. Dans notre pays, depuis un temps immémorial, on paie quoi que ce soit, et l'on ne cherche jamais à frauder; d'ailleurs, à moins de supposer les fonctionnaires de César fort différents de ceux d'aujourd'hui, une raillerie si cruellement spirituelle est bien invraisemblable dans la bouche de l'un d'eux. Ce douanier là se fût fait destituer.

— Espérons qu'il le fut, m'écriai-je.

— Ah 1 monsieur, reprit en clignant de l'œil M. Columbat, nous avons d'autres consolations à chercher. D'abord, il n'est pas certain que ce dicton implique nécessairement l'idée de bêtise accolée à l'idée de Champenois.

Si l'on avait dit : « un mouton et un Champenois font deux bêtes, » nous n'aurions qu'à nous incliner et qu'à gémir. Mais le proverbe dit : quatre-vingt-dix-neuf moutons 1 c'est-à-dire qu'il ne faut rien moins que quatre-vingt-dix-neuf moutons pour entrer en balance avec un Champenois. Celui-ci est donc quatre-vingt-dix-neuf fois plus fort qu'une bête. Rabelais dans son Pantagruel met Panurge aux prises avec un marchand de moutons de Taillebourg, et ce dernier dit à l'acheteur : < Vous qui estes robin mouton, serez en ceste coupe de balance; le mien mouton robin sera en l'austre. Je gage un cent de huîtres de Buch que en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera hault et court. > A la bonne heure! de cette façon l'impertinence est complète. Panurge vaut un mouton. Mais l'auteur du proverbe n'agit

YOTAGB AUTOUR DB UÙV CLOCHER M

point ainsi. Il ne faut rien moins que tout an tronpeau pour servir à la comparaison.

— Mais à ce compte là^ répondis-je, le proverbe est cent fois pins injurieux. Panurge n'est béte que comme un mouton. Un Champenois Test quatre-yingt-dix-huit fois plus i

M. Golumbat ne fut point ébranlé par mon objection. Le bonhomme avait tant de fois retourné dans sa pensée le fatal proverbe qu'il s'était approvisionné la tête d'une merveilleuse collection d'arguments, tous plus singuliers les uns que les autres. Il reculait bravement dans l'absurde, plutôt que de franchir la limite d'une concession résignée. Il s'emplit le nez de tabac, comme s'il se fût agi de bourrer un canon à mitraille, releva sa perruque et son chapeau de la façon dont il aurait remis un casque en posture héroïque, croisa sa douillette à la manière des avocats qui préparent une période entraînante, et me regardant en face avec une physionomie animée qu'il voulait rendre très-irrésistible et très-malicieuse :

— Qui vous assure d'ailleurs, monsieur, que les mou* tons soient des bétes ?

J'avoue que je restai un peu étourdi de la violence de l'objection. Je regardai mon interlocuteur, la bouche ouverte, comme un homme qui n'ose refermer les le-» vressur une cuillerée trop forte qu'on lui présente. Mais M. Golumbat, cambré, casqué, armé, me contemplait dans l'attitude d'un paladin.

— Ainsi les moutons ne sont pas des bêtes ?

— Non, monsieur, ou bien, ils le sont si peu que la

comparaison devient une sorte de flatterie. Suivez d'ailleurs mon raisonnement ; et après une petite toux préparatoire, M. Columbat reprit en ces termes :

— Un être animé est-il une bète parce qu'il ne jouit pas du singulier et fatigant privilège de marcher comme l'homme, sur ses pattes de derrière ? A ce compte là, l'ours, le plus obtus, le plus féroce des animaux, serait une espèce d'homme; et combien de gens sont d'aplomb sur deux pieds qui mériteraient de galoper à quatrepattes ! esl^ce la toison, la fourrure qui constitue la bête? je sais qu'un évêque de Ptolémaïs (1), Synésius, assure qu'un animal est bête, à proportion du poil qu'il porte, et qu'à ce sujet, il cite le mouton. Mais c'est là une induction perfide, et il me suffira d'appeler en parallèle le porc dont la toison est fort clair-semée, et le cède à plus d'une enveloppe humaine, pour que vous adjugiez aux moutons le bénéfice de la supériorité intellectuelle.

Rabelais qui n'a rien respecté dit, d'après Aristote, que le mouton t est le plus sot et inepte animant du womfc, » ce témoignage est grave contre les Champenois. Mais Rabelais n'a-t-il pas mis cette aigreur dans sa critique, précisément en raison de la supériorité qu'il sentait dans le mouton ? On n'attaque ainsi que ce qui peut résister à l'offense. Ah I que je préfère cent fois l'opinion de Plutarque. Celui-là était un esprit sage, mesuré, qui n'avançait rien à la légère. Il dit en parlant de Fabius

(1) Grosley. Mémoires de l'académie de Troyes. M. Columbat avait beaucoup lu Grosley, et nous rayoDs lu un peu.

VOtAGE AUTOUR DE MON CLOCHER 97

Maximus qu'il était si brave, si circonspect dans sa jeunesse, qu'on l'avait surnommé Ovkula (brebis).

Mais laissons les livres qui sont faits par les hommes, et voyons le mouton, ce feuillet vivant du livre étemel. Quoi de plus doux, de plus inoffensif, de meilleur, et par conséquent de plus rapproché de l'humanité î Le mouton est peut-être le seul animal qui ne sache pas se défendre, qui ne résiste pas. Dans sa faiblesse même, dans son innocence, la nature a mis le secret de son intimité avec l'homme. Il ne peut se passer de nous, il doit vivre avec nous, chez nous ; il est en quelque sorte un troisième sexe dans l'humanité, Chéri des enfants et des femmes, aimé, estimé des hommes, que ne donne-t-il pas en retour de cette protection ? il nous revêt, nous réchauffe, nous abrite du vent, comme nous l'abritons du loup, et on ne saurait pas plus se passer de sa laine, qu'il ne saurait se passer du' berger. Direz-vous qu'un animal si étroitement lié à l'homme, ne participe pas un peu de ses privilèges et ^e sa dignité ? on peut se passer de chiens; on remplace les chevaux; les volatiles sont du superflu; mais le mouton, qui osera jamais songer à le remplacer?

— Les côtelettes, murmurai-je, me semblent, en effet, un élément constitutionnel de l'existence.

— Vous voilà bien, s'écria mon interlocuteur d'un air si animé que je ne sus pas, en vérité, s'il plaisantait. Cannibal 1 vous diriez volontiers du mouton ce que l'anthropophage disait du missionnaire : qu'il était tendre,

parce qu'il en avait mangé.

— Parbleu, interrompis-je, vous me rappelez que, dans ses confidences, M. de Lamartine proteste contre le préjugé qui veut que Thomme continue à se nourrir de chair. Il déclare que ces habitudes sanguinaires sont faites pour brutaliser et pour endurcir les instincts du cœur; et il affirme que jusqu'à son entrée au collège il n'avait point profané ses lèvres de ces affreuses libations. Il raconte même en termes fort touchants ses amours pour un pauvre petit mouton qu'il défendit par ses prières des menaces du boucher.

— Ah ! M. de Lamartine a dit cela, reprit d'un air de triomphe M. Golumbat, heureux de mettre en passant cette flèche dans son carquois; puis, après un instant de sUence et de réflexion, le pauvre homme me dit en rougissant :

— Qu'est-ce que c'est que ce M. de Lamartine qui a tant de logique et de raison ?

Je ne fus pas trop surpris de la question, et je ne me livrai à aucun dithyrambe sur l'inutilité de la gloire ; mais je m'empressai de donner à M. Golumbat les détails qu'il me demandait.

— M. de Lamartine, lai dis-je, est un des plus grands poètes de la France, c'est un des génies les plus essentiellement lyriques ; c'est

— Et il ne mange pas de viande ? interrompit M. Golumbat.

— Je crois, à vrai dire, qu'il en a mangé depuis, dans des banquets.

Mon interlocuteur ne fit aucune attention à cette re^

marque que je croyais cependant fort ironique, il était tout entier à une réflexion qui finit par lui venir aux lèvres :

— Quel malheur, dit-il en soupirant, qu'un pareil homme ne soit pas Champenois !

— Il est Bourguignon, repartis-je.

— Bourgogne et Champagne ont confondu souvent leurs blasons; leurs vins sont unis; leurs verres doivent se choquer. Vous me donnerez par écrit le nom de ce grand poëte ; je le lirai, et je Taime déjà.

C'est ainsi que M. Columbat ouvrit son cœur et sa mémoire à M. de Lamartine, non par amour de la poésie lyrique, mais par amour des moutons. A quoi tiennent les renommées!

•ù l'eii dén^Bitre ^«e les liomiiiea «OBt des iii«at«Bfl*

Cette discussion dans laquelle mon interlocuteur mêlait, avec une bonhomie si parfaite, une raillerie toute humoristique au désir de venger son pays par des arguments qu'il voulait croire sérieux, cette discussion m'amusait trop pour que je songeasse à l'interrompre.

— Ainsi, dis-je en rouvrant la lice, le mouton est pour vous un animal supérieur à la bête.

— Sans contredit, mais voulez-vous savoir mon opinion toute entière ?

Et en me parlant-ainsi, à voix plus basse, M. Golumbat me tirait doucement par le revers de mon habit pour que je ne pusse pas échapper au foudroiement de sa démonstration.

— L'homme n'a dit tant de mal des moutons que par une haine de plagiaire, que parce qu'il leur doit tout, non-seulement ses aliments, ses habits, la chandelle qui réclaire, les cordes de la lyre ou des violons qui le font

rêver; mais ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, ses institutioDS !

— Ohl oh! voilà une proposition bien hardie, monsieur Golumbat.

— Il n'y a rien de plus audacieux que la vérité, mon cher monsieur, dans un siècle d'hypocrisie. Oui, Thomme, je l'affirme, n'est qu'un mouton sans laine. Quel est en effet le caractère distinctif des hommes au premier aspect? la sociabilité. Ils vivent en réunion, en groupes, en troupeaux, en un mot ; et vous conviendrez que sous ce rapport la supériorité reste aux moutons. Us sont logiques, et ne s'avisent jamais de se tuer ou de se blesser entre eux, sous prétexte qu'ils sont faits pour vivre ensemble.

Comment Homère appelle-t-il les chefs des peuples? Des pasteurs d'hommes. Ne faisons-nous pas comme les moutons, quand nous nous précipitons tous par le sentier frayé ! D'où vient cette expression « se laisser tondre ï sinon de la similitude parfaite qui existe entre l'homme et le mouton? et vous avouerez que si la brebis se soumet humblement aux ciseaux, elle est plus excusable de les subir que cet autre animal orgueilleux qui prétend à la supériorité, à la finesse, et qui se laisse enlever sa laine par le premier tondeur venu qui sait un peu le flatter. Que veut dire le symbole antique de Jason allant chercher une dépouille de brebis à Cholcos?Et pourquoi Philippe le Bon, duc de Bourgogne, instituaitil, en 1430, l'ordre de la Toison-d'Or, à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, si vous ne voulez pas

admettre que l'homme a besoin d'emprunter ses compa-

lOS LBS aSCRHTS DU DXABLS

raisoDs, ses h yparbales, ses distinctions m^e aux trou* peaux qu'il imite, qu'il s'assimile par la nourriture, par i'habillemeAt?Qii€l est le premi^ cri d'un eafant, sinon un bêlement? Bel bel Nous autres moutoûs, nous répétons, d'après tout le moi^e, que la Yoix du sanig> que le sentiment de la famille est un de nos plus glorieux apa* nages. Ouvres M. de Bufion et vous y lirez « que te jeune agneau cherche lui-même dans un nombreux, troupeau, trouve et saisit les mamelles de sa mère, sasiiS jamais se méprendre? > Ëst-€e là le fait d'un idiot, et ne vit-on jamais, au. contraire, mouton à deux pattes^ dédaigner, oublier le sein qui l'avait noujrri? JeanJaeques Rousseau, qui ne méprisait pas les humbles créatures du bon Dieu, a fait des pages éloquentes pour persuader aux femelles des hommes que c'était un devoir sacré d'allaiter leurs enfants t Les moutons eurent-ils jamais besoin qu'on leur prêchât cette vertu, et les agneaux ne sont-ils pas des élèves, comme Rousseau voulait Emile, tendres et reconnaissants pour leurs nour^ rices ?

Mais le mouton n'est, p^ seulement un êtrq passif, il aiflie et il compreic^d les arts. Pourquoi les b^gers s^ntr, ils njtusiçiens pour la plupart ? Pourquoi ces ttûtes, qes pipeaux, ces chalumeaux^ ces cornemuses tant célé^ brées, sinon parce que les pvautqns so^it sensibles à la musique? N'est-ce pas à la nécjçasitô de faire paître les troupeaux au son de T harmonie qu'est d^e^inyentionl^ le perfectionnement de cet att sublime ^ et dite^imi si ]qs moutons qui parlent ont de cps délicatesse^^ diS ce$

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raifineoieiits^ et s'il conyieQdrait au plus grand nombre de n'engraisser et de ne se conduire qu'aux accents de la flûte? Les hooxmes se satisfont du seul plaisir de manger, les moutons veulent paître en mesure. De quel côt^ est le matérialisme?

le ne vous parle pas de l'innocence reconnue des mœurs pastorales. Il s'exhale des brebis un parfum de bonté, d'aménité. Les bouviers sont grossiers, les maquignon féroces, les gardeurs de volatiles niais et ridicules. Les b^gers sont doux, humains, rêveurs, contemplatifs* Quand Dtieu daigne se manifester à des créatures, il va souvent les chercher au milieu des troupeaux. Les deux grajades héroïnes de la France, sainte Geneviève et Jeanine d'Arc, gardaient et aimaient les moutons; elles en recevaient de patriotiques inspirations. Aussi Jeanne d'Arc vint-elle s'agenouiller à Troyes, dans notre cathédrale, et le principal objet de sa mission fut-il de déblayer la Champagne jusqu'à Reims pour le sacre de son roi. Elle devait bien cela au pays dés moutons! pauvre Jeanne d'Arc, quand elle mourut, ce fut en {ace d'uji. iK^uton, qui constitue les arjpoioiries d^ Rouen t

Pouirquoi s'imagiA^t-^n ap moyen &g^, et pqurquoî penaert-rQ]) encore dans certaines provinces que les bar^ gers. ^nt des sorciers, sinon par la conviction intime que les mout,ai;L$ wk U0 esprit vraiment supérieur à l'homme qui leur permet d'inspirer celui-ci. GléiQent XI croyait que l^ faux piropbétes devaieaat emprunter de préférence la. {çriiae^ .des br^^s, piour .gs^ner plus facilem^t Botr^ confiance, tant il trouvait d'affinité entre les troup^aui;

bêlants et les troapeaux pérorants. Pourquoi dit-on d'un homme méchant que c'est t une brebis galeuse? » N'estce pas encore là un aveu échappé, en dépit de nous, à notre orgueil? Oui, nous sommes des moutons, la seule différence, c'est que nous mangeons parfois le berger. Pourtant nous ne saurions non plus nous en passer ; connue nos confrères, nous nous jetons par instants, tête baissée, dans un gouffre. Nous ayons tour à tour leur confiance et leurs folles craintes; mais ils nous dépassent en ceci : qu'ils nous nourrissent, nous vêtissent, nous éclairent, nous chauffent, nous inspirent; tandis que nous nous bornons à les tuer, à les manger, à les exploiter. Quant à leurs rapports entre eux et avec le berger, quelle différence, grand Dieu ! quelle supériorité de soumission patiente, de fraternité simple! Les vit-on jamais se révolter, et n'est-il pas inouï d'entendre parler d'un berger tyran ? Tous les moutons ont l'art de désarmer leurs dominateurs et de leur imposer. L'homme sait si peu se faire aimer de ses bergers, qu'il s'en défie perpétuellement, et qu'il croit avoir besoin de leur faire peur de temps en temps par des ruades, qu'il expie ensuite. En vérité, je vous le dis, les plus bêtes ne sont pas ceux qu'on pense, et le proverbe champenois aurait quelque chance d'être exact, s'il s'appliquait à l'humanité en général. Vous comprendrez en tout cas que ce n'est pas à l'homme à dire du mal des moutons, à les dénigrer, à s'.en servir comme d'une comparaison injurieuse, quand il a besoin de satisfaire ses instincts jaloux contre une portion de ses concitoyens.

— Vous raisonnez comme Pythagore, dis-je à M. Columbat qui s'essuyait le front, et puisait dans sa tabatière un formidable renfort d'arguments pour amener ma déroute.

— Oui, je vous ai parlé en philosoptie, en rationaliste, comme on dit aujourd'hui, reprit M. Golumbat avec une figure si sérieuse et si solennelle, que je faillis manquer de courage et lui rire au nez; mais ne pouvaisje pas vous opposer des autorités respectables qui vous eussent courbé sans examen? Que dit Moïse, au livre xxix de l'Exode : Immolez par jour deux agneaux au Seigneur, c'est l'offirande la plus agréable I » Offre-t-on à Dieu le dernier des animaux? et l'agneau n'est-il pas là comme la prémisse des holocaustes, digne de la souveraine intelligence. Comment s'appellent nos prêtres? Des pasteurs? Gomment nous traitent-ils? de troupeaux ; et n'y a-t-il pas dans nos temples des images sublimes qui représentent le Rédempteur portant une brebis sur les épaules.

Je n'osai faire remarquer à mon chaleureux interlocuteur que son zèle devenait sacrilège et qu'il faisait intervenir un peu inutilement des autorités trop formidables pour la défense de sa cause. Il y avait une si malicieuse et si franche candeur dans ce brave homme, que Dieu lui-même eût pu sourire à ses innocents blasphèmes.

Je parus entièrement convaincu; je m'inclinai, et M. Golumbat ravi de ce premier succès continua en ces termes :

Be lA feaie mur fol*.

-*- Le proverbe dont nous venons de parler accrédita pendant bien des siècles, la calomnie qui fait dire k, Diderot dans VEncy€lopé(He^ que la Champagne est ea France ce quela Béotie était en Grèce. La reine de Navarre dans ses Contes, le roi Louis XI dans ses Nouvelles, traitent les Champenois de sots et de lourdiers ; mais j'es«> père bien qu'il ne vous reste aucun doute désormais sur le peu de fondement de ce dicton.

En me parlant, M. Columbat me regardait de ses petits yeux questionneurs ; j'attestai de nouveau ma conversion et le visage du vieux savant s'illumina du plus aima* ble sourire.

— La preuve que Troyes n'a jamais été considérée comme une ville prédestinée à la sottise, c'est qu'un historien, M. Dreux du Radier, affirme dans ses Récréa- Aons historiques que l'on voyait dans les archives de Troyes, une lettre du roi Charles Y, dans laquelle ce

VOYAGE AUTaUR DE VON CLOCHER 107

prince marquait au maire et aux échevins la mort de son fou, leur ordonnant de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. Mais cette assertion semble bien erronée. On ne trouve nulle trace de cet usage supposé, je le regrette presque; les bouffons de nos rois n'étaient point des baladins, et s'ils prenaient un étrange moyen pour débiter la sagesse, encore savaient-ils entortiller souvent une bonne vérité dans une bouffonnerie. N'est pas fou qui veut, et pour dérider, tenir en joyeuse humeur ces pasteurs humains dont les houlettes étaient parfois bien lourdes, il fallait une prodigieuse ressource de venre et d'imagination. Ce qui a donné lieu à cette erreur flatteuse, consignée dans le livre de M. Dreux du Radier, c'edt sans doute la lettre-patente du roi Charles YII, en date du 27 avril 1445, qui règle les formalités de la fête des fouï.

— Parbleu, m'écriai-je, en interrompant M. Ck)lumbat, j'ai toujours aimé les parenthèses, permettez-moi d'en ouvrir une, et de vous demander quelques détails sur ces joyeuses journées qui travestissaient les églises en lieux de spectacles.

'— Volontiers, monsieur, répondit Taimable savant. La religion de nos pères n'était pas aussi lugubre que notre mélancolie moderne l'a faite. Elle admettait à certains jours, à certaines heures, des ôpanchements extraordinaires, des épanouissements subits et violents de la gaieté humaine. Parfois, ces drôleries allaient un peu loin, j'en conviens, mais n'y a-t-il pas pour le philosophe matière à réflexion dans ces coutumes qui imposaient à certainis

jours les extravagances de la folie aux maisons du Seigneur, et qui faisaient rire et s'esbattre toute une population ecclésiastique, dont la mission était d'ordinaire de prier et de se mortifier? Je ne demande pas qu'on rétablisse ces usages étranges ; mais il est curieux de les étudier dans le passé. Troyes paraît avoir été tout particulièrement disposé à ces fêtes. Il existait dans la cathédrale une cérémonie qui fut abrogée en 1543, et qui consistait en une sorte de représentation scénique de la recherche de notre Seigneur par les trois Maries. Ces trois saintes fournies étaient figurées par trois chantres, et je vous laisse à juger la gaieté que ces travestissements répandaient dans Tauditoire. Pourtant cette parodie des plus solennelles émotions de TÉvangile n'éveillait aucune impiété. En 1566, le chapitre de l'église Saint- Urbain accordait aux chantres la permission de s'habiller en bergers et de faire quelques réjouissances aux matines de Noël , mais à la condition qu'il n'y eût point de scandale. Au jour des Saints-Innocents, on prenait à vêpres un enfant qu'on sacrait évêque. La veille de la Saint- Martin d'hiver, le curé était tenu, par obligation précise, de faire chez lui du feu pour les chanoines, de leur donner à chacun trois coups à boire : le premier de rouge, le deuxième de blanc, le troisième de clairet ; de livrer six chandelles de cire à chacun des officiers, et de distribuer aux enfants de chœur du pain, de la viande et des oignons, ou des harengs avec la moutarde.

Le jour de Pâques, on voulait consacrer, par des réjouissances insolites, la joie d'une résurrection bienheu-

VOYJLOE A.UTOUR DB MON CLOCHER 109

reuse. Aussi, aprte les premières vêpres, tout le chapitre venait s'installer sous de beaux arbres, ou s'il pleuvait, dans le chœur de la cathédrale, et là, le doyen apportait une balle et une toupie; et toute l'assistance de jouer à la balle et à la toupie, en entremêlant ce jeu bruyant, mais fort innocent, de collations. Quelquefois une poésie touchante se mêlait à ce singulier usage. Le jour de la Pentecôte, par exemple, on faisait descendre dans le chœur une figure ornée de guirlandes de fleurs, on lâchait dans l'église des bandes d'oiseaux qu'on poursuivait avec des poignées de fleurs ; et l'on symbolisait ainsi avec une sorte de grâce naïve la diffusion des langues. Au milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, monsieur, à l'époque la plus grave, la plus digne, on jouait encore des mystères dans l'intérieur de la cathédrale : au 1" mai on représentait la Diablerie ou Vengeance de Jésm-Christ; au 28 août, on donnait h jeu de Saint-Loup. Quant à cette fête des fous- si célèbre au moyen âge, elle était à la fois trèsrdiscutée et trèsdésirëe, on la supprimait, on la condamnait; et puis tout à coup, elle reparaissait plus joyeuse, plus bruyante, plus folle que jamais. Elle commençait avant Noël, continuait pendant les fêtes des Innocents, de la Circoncision, des Rois. Les vicaires de la cathédrale faisaient choix de l'un d'entre eux comme archevêque des fous. L'élu était porté sur l'autel des reliques, au chant du Te Deum^ orné de sa mitre, de sa crosse, et donnait la bénédiction. En sonnant les cloches, les enfants de chœur chantaient l'ofiSce. L'archevêque des fous devait recevoir

110 LES SECRETâ BU BIABLK

comme salaire hd jambon et une pinte de Tin : en 1415 les religieux de Saint-Loup ayant refasé d'acquitter ce nngnlier tribnt forent condamnés bien et dûment à le parer : le concile de Bâie pro^crÎTÎt en 1435 ces coQtu«> mes sacrilèges ; mais le préjogé popnlaire, pins fort que la fol, les rétablit, et, en 1445, la fête des Foas était célébrée arec on tel excès de gaieté, arec une licence si francbe que Térêqne rendait une ordonnance sanctionnée par l'autorité royale. Sans doute, monsieur, que ces far* ces étranges vous semblent impies, cependant elles étaient jouées par des bommes naïfs qui n'y voyaient rien de scandaleux. Nous ne séparons plus aujourd'hui l'idée de prière et de respect de l'idée de Dieu ; mais nos pères avaient besoin de prendre à certains moments leur re^ vancbcde leur soumission. Le lendemain de ces saturnales, ils étaient dévots et pleins de componction; mais, ce jour là, ils se croyaient obligés à un dévergondage qui symbolisait l'infatuation de la raison humaine. Ce n'était pas une satire de la religion, c'était la satire de l'intelligence usurpant le domaine de Dieu; voilà pourquoi, il fout, tout en se félicitant de la fin de ces usages grossiers, ne point trop s'en moquer, ni s'en scandaliser. Nous sommes plus graves; sommes-nous plus fervents? sans doute, on offensait alors la morale par ces jeux puérils; mais où fait-on aujourd'hui les grandes choses religieuses qu'on entreprenait alors?

— Vous savez expliquer les événements à un point de vue édifiant, repartis-je en serrant les mains de M. Columbat, et je sens qu'il y a un merveilleux profit

à fouiller les légendes en compagnie d'une âme droite et lumineuse comme la vôtre. Mais puisque nous sommes sur le chapitre des aberrations réelles ou feintes des peuples, ne pourriez-vous me donner quelques détails relativement à cette célèbre légende locale, la chair salée?

— De grand cœuri répondit en riant M. Columbat. Je me sens tout rajeuni par vos questions, ahl monsieur, nous n'épuiserons pas aujourd'hui tout le trésor de nos légendes, et vous me promettez bien des joies par votre curiosité. Depuis tant d'années, j'étudie, je lis, je réfléchis pour moi seul, que j'ai comme une démangeaison de ne pas m'arréter : quand j'aurai fini, quand vous serez parti; qui donc viendra m' interroger? Je retournerai m'asseoir à cette place, je reprendrai mon travail, j« retomberai dans ce silence qui est pour moi comme un premier suaire : vous m'avez ressuscité pour quelques jours ; peut-être ne sentirai-je que plus vivement la froideur de mon tombeau quand votre curiosité bienveillante m'aura retiré la chaleur de son rayon.

En achevant ces mots. M* Columbat faisait des efforts inouïs pour retenir entre ses paupières de vraies et belles larmes qui se tordaient et voulaient tomber. Je me sentais pris d'une sympathie toute filiale pour ce brave homme, je le rassurai et lui promis une de ces amitiés vi* vantes et continues qui ne laissent jamais chômer le cœur ; et après avoir rajusté sa perruque , recroisé sa douillette, il reprit de cette façon.

#«1 traite 4e l« eharesterie ceauMe éléaMBt F«étl«ae.

— Vous voulez savoir ce que c'est que cette chair salée, dont on a découpé Timage en girouettes, et qui n'existe plus que sur nos toits pour attester la variabilité des saisons et des engouements humains. Soyez satisfait. Je vous dois d'abord une description du monstre, ou plutôt rappelez-vous les vers de M. Racine dans le fameux récit de Théramène. C'est là une poésie vivante et colorée 1 Je ne puis sans frémir, me répéter à moi-même ces hémistiches tout-puissants, je me suis demandé quelquefois si M. Racine qui avait dû venir en Champagne, n'avait pas copié sur quelque image représentant la chair salée^ cet horrible portrait de son monstre : on ne décrit, ainsi qu'en présence d'un modèle.

Imaginez donc une bête hideuse, dont la croupe se recourbe en replis tortueux, un dragon ailé ayant le dos couvert d* écailles jaunissantes, porté, le jour des Rogations, sur les épaules des religieux de Saint-Loup. Tenez,

TOTÀGB AUTOUR DB MON CLOCHBli 113

monsieur, me dit M. Golumbat, arec un geste effaré, en me montrant par la fenêtre le jardin de la bibliothèque. Dons sommes ici même dans le cloître de Saint-Loup; c'est pent-^tre dans cette salle paisible qu'on cachait pendant les autres mois de l'année ce monstre terrible ; c'était par ce jardin que la procession commençait ; le voyez-vous qui passe là-bas ; il est en bronze : à chaque pas le porteur qui le soulève recule épouvanté. Un ingénieux mécanisme fait mouvoir ses yeux, sa langue et ses ailes, et quand il ouvre sa gueule ornée de dents menaçantes, on ne voit pas sortir de flammes ; mais de jeunes enfants jettent dans ce gouffre des échaudés, des gâteaux de toutes sortes.

Le dragon troyen n'a pas la structure intérieure que Yaucanson donna depuis à ses automates ; si bien que la nourriture engloutie est reçue intacte par les porteurs du monstre et leur tient lieu de gratification. Le premier jour le dragon se fiançait : on lui mettait des couronnes de fleurs; le second jour, il se mariait et, pour cette solennité, on l'ajustait avec des rubans et des pompons : rien de plus bizarre et de plus sinistrement joyeux que ces colifichets servant de parure à la bête infernale 1 Le troisième jour le dragon ne survivait pas à ses noces ; en marié bien appris, il mourait, et on le reportait, la queue en avant, les yeux, les ailes immobiles, sans fleurs ni pompons, comme il convient à un être qui prend la route du tombeau.

Un jour le dragon faillit devenir un hydre d'anarchie ; comme on le portait à l'église Saint-Pantaléon , c'était

il4 LKl ftEC&£T4 »U D1ABX.B

en 1727, le secoDd jour des Bogati^jos, le mrëdecetU paroUâe De roalnt pas receToir dans Tenceinte sacrée ce sjDiLoIe d'béréâie, il le tit mettre dans un ebanàier, estî' maDt qae c'était une retraite suffisante ; mais les religieax de Saint-Loop réàlstèrent; ime latte parut immi- DeDte, et il ne fallut rien moins que Tautorité de Tévèque poor étoufler ce symptôme de discorde. L année saivante le dragon fat officiellement condamné à la destraction. Il n'y eut là ni paladin, ni cheTalier poor le pourfendre, mais on fit Tenir un chaudronnier, et on lui Tendit en détail les débris du monstre ; la tête horrifique, la queue gigantesque, les yeux fascinateurs senrirent à des mar* mites et à la fabrication des huguenotes ; c'est ainsi que finit ce personnage qui a joué un grand rôle dans les légendes champenoises. La tradition Toulait que ce fût la figure d'un dragon Téritable dont saint Loup aTait déli* Tré le pays, et dont on aTait salé la carcasse ; d'où lui serait Tenu le surnom de chair salée ; mais ce n'est ici qu'un on-^it et le monstre n'était pas plus, je crois, la portraicture d'un monstre Téritable et authentique, que celle d'Attila chassé de Troyes par saint Loup. Il représentait à coup sûr l'hérésie, Taincue par saint Loup, et si on disait qu'il était salé, c'est qu'à Troyes la salaison est en grand honneur ; et que quand on allait l'enfermer, le peuple sans doute qui se souTient de l'industrie locale, disait: il Ta être salé jusqu'à Tannée prochaine ; c'est-à-dire, précieusement conserTé, comme on l'est généralement dans le sel. Voilà, monsieur, tout ce qu'on sait de cet emblème. C'est peut-être bien à quelque chose

VOYAGB AUTOUR DE MON CLOCHER iiH

d'analogue à ce monstre qu'on doit la locution si pittoresque et si usitée de Th j dre de Tanarchie ; les journaux, qui ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air, auront pris ce terme figuré aux processions des Champenois ; et si je ne craignais de vous paraître un peu caustique, je vous dirais que l'hydre de l'anarchie me semble aussi de la chair salée. On ne tue jamais suffisamment le monstre en France : mais quand on le croit bien mort et bien enfermé dans son tombeau, il n'est pour la plupart du temps que salé, et un beau jour, on le voit ressortir frétillant, remuant la queue, les yeux, tirant une hor* rible langue rouge et porté, Dieu me pardonne, par des gamins !

En achevant cette raillerie fort apprêtée, M. Columbat me regarda d'un air profond; je m'inclinai -pour lui cacher mon sourire, et je lui demandai s'il ne pensait pas que cette chair salée fût simplement un étendard de confrérie. Les charcutiers ayant toujours été en grand honneur à Troyes, il me semblait naturel qu'ils eussent institué une fête dans laquelle le dragoii eût joué le rôle innocent de la charcuterie savante et perfectionnée.

Mais mon interlocuteur accueillit dédaigneusement cette conjecture.

— La chair salée, me dit-il, emprunta son nom aux charcutiers mais ne leur servit jamais d'enseigne. On rappela ainsi par suite de cette tendance locale à tout parfumer des émanations nutritives de la chair à saucisse. En cherchant au fond des habitudes et des noms champenois, vous retrouverez toujours un peu de viande.

Nos plus jolies promenades, vous le savez, s'appellent tout simplement le Pied-de-Cochon., la Vachme; la rue principale est la rue de V Épicerie . A Provins, le pays des roses, on eût nommé ces sentiers si verts et si couverts de noms charmants, comme la Vauhie, Fontaine-Riante, Saint-Brice; à Troyes on appelle lés choses de la façon qu'on aime ; et la poésie locale n'est point de la poésie creuse, elle est bien nourrie et sait digérer les aliments robustes. Philippe le Bel et sa femme, Jeanne de Navarre, voulurent accorder des privilèges au chapitre de Saint-Urbain. Voici ce que les notables de la paroisse demandèrent, ce fut que chaque 'personne ayant personnage en ladite église et ses successeurs pût faire amener deux tonneaux de vin en lu maison, sans en payer portage ou entrée, ou aucune re^ devance. Philippe le Bel trouva la demande raisonnable et sensée et l'accorda. Charles IV confirma ce privilège en 1327. On aime le solide et on en jouit. Si l'on n'est pas mouton par l'esprit ; on Test par le goût du bon pâturage.

M. Columbat se permit un petit rire à la fin de cette tirade humoristique; j'en pris texte pour lui offrir de se reposer et de venir consacrer notre jeune amitié par un déjeuner simple et franc, comme ceux devant lesquels s'attablaient probablement nos pères. Le brave homme y consentit, et une heure après, nous étions assis côte à côte devisant toujours de la Champagne et nous congratulant réciproquement des fibres champenoises que nous faisions si harmonieusement résonner en nous.

Je dois ajouter que M. Columbat, par une contradiction

heureuse, ne parut point scandalisé des côtelettes de mouton que je fis passer sur son assiette, il donna un éclatant démenti à ses théories, et je ne Ten estimai que davantage. Je trouvais en lui une candeur qui me ravissait. Ce n'était pas un de ces savants qui visent à la logique par l'arrangement arbitraire de leurs habitudes, et qui trompent leur nature pour la mettre d'accord avec leurs théories. M. Columbat philosophait à propos, et il ne considéra point comme un repas d'Atrides, le petit déjeuner que je lui offris.

On verra, par la suite de ce récit, les surprenantes excursions qui advinrent de ce tôte-à-tôte, et comment, M. Columbat faisant de sa perruque ce que le Diable boiteux faisait de son manteau, nous pûmes voyager sans danger à travers les régions les plus ardues et les plus charmantes, du rêve, de la fantaisie et de l'histoire. Puissent nos lecteurs avoir conçu le désir de nous y suivre f

M* Colontet aOem Tft-l-ea s«err««

Le lendemain, je trouvai M. Columbat au rendez-vou» fixé. Je fus ëtonnë du changement opérô dans sa physio-^ Qomie : le brave honuue était en pleine résurrection. Sa perruque me parut mieux frisée, sa douillette moins râ^ pée. Il m'attendait, brossé, ciré, rasé, martialement apr puyé sur un de ces énormes parapluies de coton bleu à large bordure. Je fus un peu surpris de cette précaution, car le ciel, pour n'être pas d'un azur aussi profond que celui du parapluie, était cependant d'une couleur parfaitement rassurante; mais j'eus de nombreuses occasions de comprendre depuis que ce meuble n'avait dans la main de M. Columbat d'autre intention que celle de servir en quelque sorte de bâton augurai. C'était l'instrument magique avec lequel il frappait les ruines, désignait les monuments; naïf et touchant emblème qui nous avertissait de nous défier de notre présomption autant que de la sérénité du ciel.

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comm6 salaire un jambon et une pinte de vin : en i41S les religieux de Saint-Loup ayant refusé d'acquitter ce singulier tribut furent condamnés bien et dûment à le payer : le concile de Bâle proscrivit en 1435 ces coutumes sacrilèges ; mais le préjugé populaire, plus fort que la foi, les rétablit, et, en 1445, la fête des Fous était célébrée avec un tel excès de gaieté, avec une licence si franche que Tévêque rendait une ordonnance sanctionnée par Tautorité royale. Sans doute, monsieur, que ces farces étranges vous semblent impies, cependant elles étaient jouées par des hommes naïfs qui n'y voyaient rien de scandaleux. Nous ne séparons plus aujourd'hui l'idée de prière et de respect de l'idée de Dieu ; mais nos pères avaient besoin de prendre à certains moments leur revanche de leur soumission. Le lendemain de ces saturnales, ils étaient dévots et pleins de componction ; mais, ce jour là, ils se croyaient obligés à un dévergondage qui symbolisait l'infatuation de la raison humaine. Ce n'était pas une satire de la religion, c'était la satire de l'intelligence usurpant le domaine de Dieu; voilà pourquoi, il faut, tout en se félicitant de la fin de ces usages grossiers, ne point trop s'en moquer, ni s'en scandaliser. Nous sommes plus graves; sommes-nous plus fervents? sans doute, on offensait alors la morale par ces jeux puérils; mais où fait-on aujourd'hui les grandes choses religieuses qu'on entreprenait alors ?

— Vous savez expliquer les événements â un point de vue édifiant, repartis-je en serrant les mains de M. Columbat, et je sens qu'il y a un merveilleux profit

à fouiller les légendes en compagnie d'une âme droite et lumineuse comme la vôtre. Mais puisque nous sommes sur le chapitre des aberrations réelles ou feintes des peuples, ne pourriez-vous me donner quelques détails relativement à cette célèbre légende locale, la chair salée?

— De grand cœur I répondit en riant M. Columbat. Je me sens tout rajeuni par vos questions, ahl monsieur, nous n'épuiserons pas aujourd'hui tout le trésor de nos légendes^ et vous me promettez bien des joies par votre curiosité. Depuis tant d'années, j'étudie, je lis, je réfléchis pour moi seul, que j'ai comme une démangeaison de ne pas m'arrêter : quand j'aurai fini, quand vous serez parti; qui donc viendra m'interroger? Je retournerai m'asseoir à cette place, je reprendrai mon travail, j% retomberai dans ce silence qui est pour moi comme un premier suaire : vous m'avez ressuscité pour quelques jours ; peut-être ne sentirai-je que plus vivement la froideur de mon tombeau quand votre curiosité bienveillante m'aura retiré la chaleur de son rayon.

En achevant ces mots, M, Columbat faisait des efforts inouïs pour retenir entre ses paupières de vraies et belles larmes qui se tordaient et voulaient tomber. Je me sentais pris d'une sympathie toute filiale pour ce brave homme, je le rassurai et lui promis une de ces amitiés vivantes et continues qui ne laissent jamais chômer le cœur ; et après avoir rajusté sa perruque , recroisé sa douillette, il reprit de cette façon*

0«ii traite de la ehareoferle cemMie élémem pe6ll%«e.

— Vous voulez savoir ce que c'est que cette chair salëe, dont on a découpe Timage en girouettes, et qui n'existe plus que sur nos toits pour attester la variabilité des saisons et des engouements humains. Soyez satisfait. Je vous dois d*abord une description du monstre, ou plutôt rappelez-vous les vers de M. Racine dans le fameux récit de Théramène, C'est là une poésie vivante et colorée 1 Je ne puis sans frémir, me répéter à moi-môme ces hémistiches tout-puissants, je me suis demandé quelquefois si M- Racine qui avait dû venir en Champagne, n'avait pas copié sur quelque image représentant la chair salée^ cet horrible portrait de son monstre : on ne décrit, ainsi qu'en présence d'un modèle.

Imaginez donc une bête hideuse, dont la croupe se recourbe en replis tortueux, un dragon ailé ayant le dos couvert d'écaillés jaunissantes, porté, le jour des Rogations, sur les épaules des religieux de Saint-Loup. Tenez,

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monsieur, me dit M. Columbat, avec un geste effaré, en me montrant par la fenêtre le jardin de la bibliothèque, nous sommes ici même dans le cloître de Saint-Loup; c'est peut-être dans cette salle paisible qu'on cachait pendant les autres mois de l'année ce monstre terrible ; c'était par ce jardin que la procession commençait ; le voyez-vous qui passe là-bas ; il est en bronze : à chaque pas le porteur qui le soulève recule épouvanté. Un ingénieux mécanisme fait mouvoir ses yeux, sa langue et ses ailes, et quand il ouvre sa gueule ornée de dents menaçantes, on ne voit pas sortir de flammes ; mais de jeunes enfants jettent dans ce gouffre des échaudés, des gâteaux de toutes sortes.

Le dragon troyen n'a pas la structure intérieure que Vaucanson donna depuis à ses automates ; si bien que la nourriture engloutie est reçue intacte par les porteurs du monstre et leur tient lieu de gratification. Le premier jour le dragon se fiançait : on lui mettait des couronnes de fleurs; le second jour, il se mariait et, pour cette solennité, on l'ajustait avec des rubans et des pompons : rien de plus bizarre et de plus sinistrement joyeux que ces colifichets servant de parure à la bête infernale 1 Le troisième jour le dragon ne survivait pas à ses noces ; en marié bien appris, il mourait, et on le reportait, la queue en avant, les yeux, les ailes immobiles, sans fleurs ni pompons, comme il convient à un être qui prend la route du tombeau.

Un jour le dragon faillit devenir un hydre d'anarchie ; comme on le portait à l'église Saint-Pantaléon , c'était

Be Ui iemêe an f oUi.

•*<- Le proverbe dont nous venons de parler accrédita pendant bien des siècles, la calomnie qui fait dire k Diderot dans V Encyclopédie^ que la Champagne est en France ce quela Béotie était en Grèce. La reine de Navarre dans ses Contes, le roi Louis XI dans ses Nouvelles, traitent les Champenois de sots et de lourdiers -^ mais j'es^ père bien qu'il ne vous reste aucun doute désormais sur le peu de fondement de ce dicton*

En me parlant, M. Columbat me regardait de ses petits yeux questionneurs; j'attestai de nouveau ma conversion et le visage du vieux savant s'illumina du plus aima* ble sourire.

— La preuve que Troyes n'a jamais été considérée comme une ville prédestinée à la sottise, c'est qu*ua historien, M. Dreux du Radier, affirme dans se$ Récréa^ tiom historiques que l'on voyait dans les archives de Troyes, une lettre du roi Charles V, dans laquelle ce

VOTAGB AUTaUR DE MON CLOCHER 107

prince marquait au maire et aux échevins la mort de son fon, leur ordonnant de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. Mais cette assertion semble bien erronée. On ne trouve nulle trace de cet usage supposé, je le r^ette presque; les bouffons de nos rois n'étaient point des baladins, et s41s prenaient un étrange moyen pour débiter la sagesse, encore savaient-ils entortiller souvent nne bonne vérité dans une bouffonnerie. N'est pas fou qui veut, et pour dérider, tenir en joyeuse humeur ces pasteurs humains dont les houlettes étaient parfois bien loardes, il fallait une prodigieuse ressource de verve et . d'imagination. Ge qui a donné lieu à cette erreur flat^ tense, consignée dans le livre de M. Dreux du Radier, c'est sans doute la lettre-patente du roi Charles YII, ea date du 27 avril 1445, qui régie les formalités de la ftle des foift.

— Parbleu, m'écriai-je, en interrompant M. Golumbat, j'ai toujours aimé les parenthèses, permettez-moi d'en ouvrir une, et de vous demander quelques détails sur ces joyeuses journées qui travestissaient les églises en lieu3f de spectacles.

^ Volontiers, monsieur, répondit Taimable savant. La religion de nos pères n'était pas aussi lugubre que notre mélancolie moderne l'a faite. Elle admettait à certains jours, à certaines heures, des épanchements extraordinaires, des épanouissements subits et violents de la gaieté humaine. Parfois, ces drôleries allaient un peu loin, j'en conviens, mais n'y a-t-il pas pour le philosophe matière iîèflexion dans ces coutumes qui imposaient à certains

116 L£8 SEGEETS BU DIABLE

l'église était si fiëre, trop fière peut-être! attira la colère du ciel. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1700, à une heure après minuit, la foudre gronda ; on vit un trait de feu toucher à Textrémitè de la flèche. Pendant plus d'une heure, il sembla qu'une lumière, qu'un flambeau brûlait sans se communiquer. Quelques-uns criaient au miracle, quelques sceptiques criaient au fgu I Les scep« tiques eurent raison. On ne connaissait point alors les pompes; mais, à l'extrémité de longues perches, on élevait des éponges imbibées d'eau, ou bien l'on avait re^ cours à d'énormes instruments qui étaient inventés avant M. de Pourceaugnac. Près de trois heures s'écoulèrent ainsi, et le follet ironique brillait, se balançait, sautillait à l'extrémité de la flèche narguant les éteigneurs. Peu à peu, cependant, et à l'intérieur, il descendait, sans qu'on le vit. Tout à coup il éclata formidable, insensé ; il brisait son couvercle et léchait avec une large et affreuse langue la pauvre tour voisine, que la réverbéra*' tion vacillante semblait faire trembler de peur. Le plomb fondil, les cloches elles-mêmes se liquéfièrent, et alors une pluie, qui écrasait des hommes, déborda et se répandit sur la foule. Ce fut horrible. Ce beau coq qui déployait ses ailes à 324 pieds au«dessus du sol, tomba et disparut dans le brasier. Ce désastre fut réparé promptement par les secours de Louis XIY et par le zèle des paroissiens; mais l'on ne s'avisa plus de relever le clocher; il attirait trop souvent le tonnerre ; et Ton ne prévoyait pas alors l'aiguille aimantée de Franklin. Uo poëte champenois, Maugard, inspiré par un si grand

VOTAftB AU TOUR D« XOK CLOCHER 127

ëféoemeot, conçut, après nne laborieuse méditation, ces deux vers qu'il adressa à Louis XIV, et qu'ils voulait faire graver sur le marbre, au front de Téglise réparée ;

Ce temple à qui le feu causa de grands dégàU» A trouvé dans Louis un second Josias.

Il paraît que les Troyens n'apprécièrent pas ce distique, car il ne fut jamais inscrit que dans l'histoire locale.

Maugard fut désespéré, toute sa vie, d'une si poignante ingratitude.

Le lendemain de l'incendie, des ouvriers, appelés pour les travaux les plus urgents, prenaient leur repas de midi dans la cathédrale. Ils n'avaient pas pour ce lieu tout le respect qu'il exige, et, tout en buvant le petit via du pays, ils s'égayaient outre mesure, se moquant du clocher incendié comme d'un nigaud ; ils apostrophèrent même à ce sujet une statue colossale de saint Michel, élevée sur le pignon de l'église, et qui, sans faire un geste, avait laissé brûler sous ses yeux le plus beau clocher qu'il y eût en France. N'était-il pas aussi facile d'éteindre le feu que de tuer un dragon ? Nos hommes rirent beaucoup de l'impuissance de ce gros saint immobile; mais voilà que leur rire fut répété par un écho si formidable, qu'il leur sembla que c'était saint Michel lui-même qui riait sur son pignon. Quelques-uns tremblèrent et parlèrent de se retirer ou de causer avec plu& de dévotiou. Mais, trois ouvriers» trois impies, excités par le vin, raillèreat les peureux, emplirent leurs tasses et, les élevant

aii-deasas de leur tête, défièrent saint Michel de descendre et de Tenir boire un coap de rin de Sillery, ponr se guérir de la grande peur qu'il avait eue dans la nuit précédente.

On entendit alors comme un grondement.

— Saint Michel consent, s'écria l'un des sacrilèges.

— Le Toici qui se chausse pour descendre, ajouta un second.

— Mais il frappe un peu trop fort de son talon, murmura le troisième.

En effet, on entendait dans la route des craquements terribles. Tout à coup, ayant qu'aucun des trois ouvriers eût eu le temps ou seulement la pensée de fuir, la gigantesque statue, perçant, déchirant, broyant tout sous sa masse, était descendue et tombée sur eux, qu'elle écrasa. Et saint Michel les tua si bien qu'il les enterra du même coup, et que, quand on voulut retrouver les cadavres des trois imprudents, il fallut creuser le sol dans lequel ils étaient enfouis sous la masse énorme qui les avait accablés.

— Que dites-vous de la légende?

Et M. Golumbat s'appuyait, d'un air triomphant sur son parapluie, en me regardant du coin de l'œil.

— Je dis qu'elle ressemble au festin de Pierre et que Molière l'a racontée.

— J'en ai une autre à vous confier qui, pour appartenir, selon la tradition, à notre cathédrale, n'en est pas moins assez répandue dans le monde. Vous voyez cette belle rosace; elle fut la cause d'un drame touchant. Elle

YOTAaS AUTOUR BX MON CLOCHER 1S9

est due au talent d'un artiste de génie inconnu, qui possédait une fille aussi gracieuse, aussi svelte que ces ogives, aussi vénérée que ce sanctuaire. Un jeune ouvrier de son père demanda sa main.

— Je consens au mariage, dit Tartiste, mais à une condition : c'est que Tépoux de ma fille pourra prétendre à l'honneur de continuer ma tâche. Qu'il s'essaye dans une œuvre difficile, je lui promets la récompense. J'ai fait ma rosace, qu'il fasse la sienne.

Le pauvre jeune honmie ne se le fit pas répéter. Il attendrit la pierre, il l'anima dû feu de ses rêves, il pâlit, maigrit sur son échafaudage; et, quand enfin il crut avoir accompli sa tâche , c'est-à-dire , avoir vaincu , il descendit tout tremblant de son échelle , alla chercher son maître et sa fille et les amena en présence de sa rosace. Le mattre sourit, la jeune fille rougit; mais, après un examen sérieux :

— Il y a là un défaut, dit le père, on s'est trop pressé. Et de son doigt il fit voir une infraction aux règles du

métier. La faute était peu visible, mais elle était réelle. Le jeune artiste pleura.

— Après tout, reprit le père, tu as du génie et je te donne ma fille 1 Tu étudieras et tu feras mieux : pour cette fois je te pardonne.

— Je ne veux point de pitié ! s'écria le jeune homme: je suis vaincu, je n'ai pas droit à la récompense!

Et s'élançant au sonmiet de ses échafi^adages, il se précipita, tête baissée, sur le pavé de l'église.

— Pauvre fou ! murmurai-je.

De la fente mux f ol«.

— Le proverbe dont nous venons de parler accrédita pendant bien des siècles^ la calomnie qui fait dire à, Diderot dans VEncyclopédie'i que la Champagne est en France ce quela Béotie était en Grèce. La reine de Navarre dans ses Contes, le roi Louis XI dans ses Nouvelles, traitent les Champenois de sots et de lourdiers ; mais j'esH père bien qu'il ne vous reste aucun doute désormais sur le peu de fondement de ce dicton*

En me parlant, M. Columbat me regardait de ses petits yeux questionneurs; j'attestai de nouveau ma conversion et le visage du vieux savant s'illumina du plus aima* Ue sourire.

— La preuve que Troyes n'a Jamais été considérée comme une ville prédestinée à la sottise, c'est qu'uu historien, M. Dreux du Radier, affirme dans se$ Récréa^ Uons Ustoriques que l'on voyait dans les archives de Troyes, une lettre du roi Charles V, dans laquelle ce

YOYAGB AUTaUR DE MON CLOCHER 107

prince marquait au maire et anx échevins la mort de son foQ, leur ordonnant de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. Mais cette assertion semble bien erronée. On ne trouve nulle trace de cet usage supposé, je le regrette presque; les bouffons de nos rois n'étaient point des baladins, et s'ils prenaient un étrange moyen pour débiter la sagesse, encore savaient-ils entortiller souvent ane bonne vérité dans une bouffonnerie. N'est pas fou qui veut, et pour dérider, tenir en joyeuse humeur ces pasteurs humains dont les houlettes étaient parfois bien lourdes, il fallait une prodigieuse ressource de verve et d'imagination. Ge qui a donné lieu à cette erreur flat^ teuse, consignée dans le livre de M. Dreux du Radier, c'est sans doute la lettre-patente du roi Charles YII, ea date du 27 avril 1445, qui règle les formalités de la fête des foTft.

— Parbleu, m'écriai-je, en interrompant M. Columbat, j'ai toujours aimé les parenthèses, permettez-moi d'en ouvrir une, et de vous demander quelques détails sar ces joyeuses journées qui travestissaient les églises en lieux*de spectacles.

^ Volontiers, monsieur, répondit Taimable savant. La religion de nos pères n'était pas aussi lugubre que notre mélancolie moderne l'a faite. Elle admettait à certains jours, à certaines heures, des épanchements extraordinaires, des épanouissements subits et violents de la gaieté humaine. Parfois, ces drôleries allaient un peu loin, j'en conviens, mais n'y a-t-il pas pour le philosophe matière ^réflexion dans ces coutumes qui imposaient à certains

134 LBS SBGRETSI DU BIABLB

» de la terre et seigneurie de Fay, des bois de Pompée j et Sainte-Colombe, près Nogent-sur-Seine, lequel dé- > céda en cette ville de Troyes, le dernier jour d'octo- » bre, Tan 1602, et qui, de son vivant, avoit donné 1 tous ses biens à son fils, réservant les usufruits pour » lui, sa vie durant. Il prie tous ceux qui liront cette 9 mémoire de prier Dieu pour lui, et qu'ils ne fassent » pas comme lui, car il s'en est mal trouvé. »

Cette raillerie posthume, cette vengeance paternelle me fit sourire; j'y reconnus bien la malice naïve des Champenois, et ce me fut un trait de plus pour graver leur physionomie dans mon esprit.

Le couvent de Saint-Loup qui sert de bibliothèque et de musée, n'avait non plus, ainsi que je l'ai déjà dit, rien de curieux à nous offrir. M. Columbat se r appela seulement que le roi Charles le Chauve, dont le vestiaire n'était pas abondamment pourvu , se trouva , un jour qu'il passait par Troyes, dans une position bien deàlicate. Son haut de chausse faisait défaut à sa majesté, et lui manquait de respect, en s'ëraillant, en se déchirant. Le monarque désespéré, n'avait pas môme la ressource de Dagobert; car l'envers ne valait pas mieux que l'endroit.

Alors il convoqua les savetiers troyens, et, grâce à leur fil le plus serré, à leur alêne la plus fine, sa majesté put continuer sa route dans un appareil beaucoup plus décent- Cette reprise ne fut pas perdue^ car elle valut aux savetiers une belle page sur parchemin, dans laquelle le bon roi déclarait qu'eu mémoire de cet événement il

autorisait la confrérie à célébrer la fête patronale dans l'église de SaintrLoup.

L'église Saint-Remi est une masure sans style, sans caractère ; elle est coiffée d'an immense clocher, et^ si l'on veut absolument s'émouToir , il faut accorder une admiration très-complaisante à ce gigantesque éteignoir. Au pied de la tour qui supporte cette pyramide, on lit cetto inscription, que M. Columbat déchiffra sans la regarder :

L'an de grftcd milla trois cens Qaatre>YiDgt-six, de léal oeos.

Dix jour d'avril fat commencée Cette jolie tour carrée Par les margaillier» de l'église Diea lear doiut grâce et franchise.

Un Christ en bronze, de Girardon, et une plaque de marbr^ sur laquelle le célèbre sculpteur a gravé les titres d'une fondation pieuse, tols sont les seuls ornements de cette pauvre église. Elle avait autrefois de beaux vitraux, des tableaux renommés, tout a disparu. Une anecdote se rattache à une statue autrefois célèbre, et depuis long* temps émiettée. Voici en quels termes M. Columbat me transmit cette légende*

«— Vous avez sans doute entendu plaisanter les Troyens sur leur façon toute particulière de parler et de changer les terminaisons des mots. Autrefois surtout, cette manie était poussée à un point extrême. C'était ainsi qu'au lieu de dire : < Le diemin de Saint-Remi »

ÎÊB I«E8 SBCmSTS BC BIABL.B

OD disait, et on dit encore dans quelques campagnes des enrirons : « L€ éhtm dt Saint-Remn. > Depuis qu'on met moins de cinq jours pour bire les quannie lieues qni nous séparent de Paris, on a perdu ces marques touchantes d'originalité, et je ne d^espère pas, monsieur, d'entendre nos compatriotes parla* aussi bien qu'à l'Académie, s'il est Trai que l'on parle à rAcadémie Eh

bien ! tous ne serez pas étonné d'apprendre qu'il y aTait autrefois à l'extérieur de l'élise une grosse et robuste statue qu'on appelait le Gros Dieu de Saint-Renûn. On y disait des dérotions perpétuelles, et les tisserands du quartier ne manquaient jamais de dire bonjour au Gros Dieu. Un jour, le bruit se répandit que, dans la nuit, le Gros Dieu s'était retourné et qu'il ne présentait plus exclusivement son visage aux passants. On cria au miracle, et un marchand de vin dont la boutique était précisément située yis-à-vis de la statue, cria plus fort que les autres. On accouml^ placer des cierges autour du piédestal, et chacun de se demander quel avertissement se cachait dans ce prodige. Le clergé seul ne crut pas au miracle; il avertit la justice. On manda le cabarelier fanatique, et, en acculant un peu sa dévotion, on finit par lui faire avouer que c'était lui qui avait opéré le prodige, pour faciliter le débit de deux muids de vin qui étaient sur le point de se gâter; et il ajoutait en pleurant qu'il était d'autant plus contrit et repentant, que sa ruse avait eu un plein succès, et qu'il avait vendu trois muids au lieu de deux, tant son miracle avait attiré de visiteurs et altéré de gosiers. On rit de la supercherie, et

on remit le Gros Dieu en place. Dq)uis il n'a pins bougé.

Gomme nons allions quitter Saint-Remi, je saluai devant rentrée de l'église une porte croulante^ au-dessus de laquelle se Ht une inscription grecque.

— Ne me pariez pas de ce monument, dis-je à M. Golombat, je le connais.

G*est le collège. Fondé par les frères Pithou, dont l'un fut l'illustre collaborateur de la satire Ménippée, et qui dotèrent la jeunesse studieuse des fables de Phèdre^ ce collège, autrefois dirigé par des oratoriens, est aujourd'hui un établissement laïque important; mais il n'offre rien de remarquable à la meilleure volonté.

Nous allâmes faire une station à la ravissante église de Saint-Urbain. Là, nous fûmes saisis de ce transport religieux que les chefs-d'œuvre de l'art gothique sont si puissants à évoquer. Rien de plus léger que ces flèches, ces clochetons en dentelles, ces arcs élancés, qui sont des prières visibles et des pétrifications de l'extase. Je fus , de l'avis de M. Golumbat, quand ce dernier m'assura que l'église de Saint-Urbain l'emportait sur ce délicieux bijou de Paris qu'on nomme la Sainte-Ghapelle. Par malheur, ce monument sublime n'est pas achevé et le goût des marguilliers a déshonoré l'intérieur par un autel en carton-plâtre dû au talent d'un décorateur de cafés parisiens. G'est l'anachronisme le plus honteux et le plus prétentieux qu'il soit possible d'imaginer.

Jacques Pantaléon, patriarche de Jérusalem, fils d'un

cordonnier de Troyes, devint pape en 1262; Il se souvint

189 LKS SBCmXTS DU DIABLB

alors da rèchoppe patendle, et, nur sua oqpkeeaeiit, roulât hire constmire on temple ao Seigneur qui l'avait appelé à loi.

L'œntre, in^nrée par une double piété, fut Mtreprita arecvigaeur; aussi est-elle remarquable parTunilédi style; on sent qu'aucune préoccupatioD n'est Tenue distraire l'artiste. Quand achèvera-t-on l'cBUYre laissée in«> complète par la mort du pape Urbain?

De Samt-Urbain M. Columbat me dirigea rers l'église de Saint-Jean au Marché^l

Nous n'avions plus cette fois à admirer l'unité de l'ar* chitecture. Saint-Jean a deux parties : l'une pesante, lourde, massive ; l'antre fière, imposante et ornée. Cette vieille église a beaucoup souffert; il ne lui reste, comme ricbesse artistique, que deux tableaux de Mignard, te Baptême du Christ et le Père étemel; une fort belle verrière, reproduisant le sacre de Louis le B^e, couronné roi d'Aquitaine, le 7 septembre 878, au concile de Troyes, par le pape Jean YIII ; quelques médaillons de Girardon^ des débris de vitraux assez curieux.

SaintJean a joué un grand rôle dans l'histoire locale. Ce fat là que s'accomplit, le 2 juin 1420, le mariage d'Henri V d'Angleterre avec Catherine de France, fille de Charles YI et d'Isabeau de Bavière. Ce mariage corn-* plètait le triste traité de Troyes qui promettait le trône de France au roi d'Angleterre. Une couronne de pl(»nb fut placée autour du clocher^ pour consacrer le souvenir de cet événement. Henri Y laissa sa couronne, dont on fit un reliquaire, et son manteau de brocard dont on fit

TOTAeX AUTOUR DB MON CLOCHER 139

une chappe. Ces différentes marques de munificence ont disparu.

L'église Saint^Madeleine est la seule qui ait conservé des échantillons complets du style romano-bysantin. Elle ne mériterait pas un regard, sans un magnifique jubé qui s'épanouit entre les piliers massifs de ces constructions épaisses. Ce jubé est une merveille de grâce, de fantaisie, et c'est aussi un tour de force ; les deux faces présentent chacune trois archivoltes dont les festons se nouent à des pommes de pin. La double retombée des arcs s'attache à des culs de lampe supportant des statues, qui ont disparu.

La rampe^ est composée de fleurs de lis et de trèfles découpés. L'auteur de ce monument incomparable est enterré dessous; il se nommait Jean Gualdo^ maçon. Son épitaphe, pleine d'un légitime orgueil, disait qu'il atten^ doit la résurrection bienheureuse, sans crainte d*être écrasé.

Sainte-Madeleine possède aussi de belles verrières. Une statue de sainte Marthe due au ciseau de Dominique et de Gentil, fut élevée contre un pilier, aux frais des servantes de la paroisse. Le temps, qui a ébréché, mutilé, détruit les tombeaux des puissants, les ofirandes des superbes, a respecté ces offrandes de la piété des pau*» vres servantes.

II ne nous restait plus que deux églises à visiter, Saint- Pantaléon et Saint-Nicolas. La première est remarquable par sa multitude de statues plus ou moins heureuses, dues au ciseau de Gentil et de Dominique, et par les ta*

140 LES SECaSTS DU DIABLE

bleaux médiocres que Tadmiration locale inflige à tous les visiteurs.

L'église Saint-Nicolas est adossée an rempart; si bien qu'une des portes d'entrée est à la hauteur d'une rosace, et qu'on descend dans l'église par un grand escalier, à la moitié duquel on rencontre une tribune arrangée en calvaire. La tradition raconte qu'en 1551, un riche paroissien, nommé Michel Oudin, fit établir à ses frais ce caU vaire, ainsi qu'un sépulcre placé au-dessous, sur des plans rapportés par lui de Jérusalem. Le manteau et le cha peau portés en pèlerinage furent suspendus en offrande par le donateur lui-même à un des piliers du calvaire, et, quand le sonneur s'avisait de déplacer ces objets, leur ancien propriétaire revenait la nuit le frapper de coups de bâton. M. Columbat ne sut me dire dans qael siècle le chapeau et le manteau disparurent définitivement; mais il paraît qu'un sonneur un peu plus déterminé anéantit le dangereux ex-voto pour couper court aux bastonnades.

— Nous avons visité toutes les églises, me dit, en sortant, M. Columbat. -Vous avez vu tout ce que Troyes possède de reliques, de vestiges des temps d'inspiration et de foi. Il ne reste plus un monument complet; et, depuis vingt ans, on s'est bien exercé à démolir. Demain, nous parcourrons les rues, et, au hasard des découvertes, nous interrogerons l'histoire, la chronique, la légende ; mais la plus belle page, vous l'avez vue, c'est celle qui porte une croix. Combien de temps la garderons-nous encore, cette page bénie? mon cœur, ma reli*-

gion niedisent : Toujours! L'hommese lassera de détruire des croyances et des chefs-d'œuvre, pour y substituer des doutes et des masures. Mais d'un autre côté, ma vieille expérience s'alarme ; j'ai peur que l'activité moderne ne s'offusque, un beau matin, de ces vieilles maisons du Seigneur, immobiles et silencieuses, et qu'on ne donne un coup de marteau à ces fleurons illustres de la vieille couronne, pour ménager un emplacement de débarcadère, ou faciliter rétablissement des rails. Oh t le progrès! le progrès! Quelle terrible maladie de croissance; elle donne la fièvre et quelquefois le délire!

M. Golumbat était dans un accès de mélancolie que je respectai. Nous sortîmes de la ville, et nous allâmes par les promenades faire une visite au cimetière. Là, nous ne demandâmes pas au fossoyeur de nous donner, comme à Hamlet, l'occasion de débiter quelque amère et touchante boutade, mais nous saluâmes avec tendresse cette terre imprégnée des aïeux. En sortant de ce jardin céleste, où l'on dort d'un si merveilleux sommeil, M. Golumbat me rappela l'inscription bizarre qui surmontait autrefois la porte. On lisait en effet, il y a quelques arnnées, cette allocution de la mort :

« Pasdunl, par où tu passes, j'ai passé.

Par où j'ui passé, lu passeras.

Comme toi vivuiit j'ui été.

Comme oioi mort bientôt tu seras. »

— Le bon goût moderne, me dit, en souriant de son sourire le plus fin, mon aimable compagnon, s'offusqua

Itt LBS 8BGBET8 DU DIA.BLS

de cette inscription naïve, on l'effaça. Depuis^ on ne sut jamais en trouver une autre^ et la porte reste nue. Mais, après tout, ajouta le vieillard avec un hochement de tète, ce lieu n'a pas besoin d'enseigne ; les morts y vont sans s'informer, et quand on frappe, le portier ouvre toujours, certain qu'on ne demandera pas à s'en aller. Nous nous quittâmes sur ce propos humoristique et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Ikém mmêÊÊÊimM é9 #len« mé 1«« ttuilMiiv de II«Uk'

II est bien oonrena que je ne donne ici qu'an résumé' de mes courses avec M. Colambat. Ànssi, je ne songe point à entrer dans le détail des visites et des explorations prolongées auxquelles nous nous livrâmes les jours suivants.

Quand on a vu les églises, on a vu Troyes monumental. A part rhôtel de ville, le reste ne vaut pas un regard. Sur remplacement du palais des comtes, on a creusé un bassin pour le canal.

— Ah t me dit au milieu de sa narration l'excellent M. Golumbat, on ne fera jamais passer assez d'eau sur cette place pour effacer le sang qu'on y a versé. Ce fut li, dans des prisons démolies depuis, que l'on massacra les huguenots, vers la Saint^Barthélemy. Les cachots regorgeaient ; le sang baignait les pieds des travailleurs : on creusa une rigole qui allait à la rivière, et qui mêla, pendant toute une journée, des flots rouges à l'eau ver-

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dâtre. Ce crime que la politique essaya de prêter à la religion, fut d'autant plus odieux à Troyes que Charles llè^ mû par une sorte de remords, avait écrit qu'il faisait grâce, et que la ville de Troyes ne devait pas suivre l'exemple de Paris. Malheureusement le bailli de Troyes, Anne de Vaudrey était un de ces monstres pour qui toute bonne action à faire est un désappointement: il dissimula la lettre, et ne feignit de l'ouvrir qu'après le massacre. Ce fut dans le château des comtes qu'en 1629 le roi Louis XIU, allant rejoindre son armée dans le Dauphiné, reçut une hospitalité splendide. Le récit en est imprimé, et vous avez pu voir, sur des vitraux enlevés autrefois à l'établissement de Tarquebuse, et transportés dans la bibliothèque, le tableau exact et naïf des somptuosités troyennes. Les maisons étaient pavoisées. Louis XIII vit venir au-devant de lui un chariot enrichi de peintures et de dorures, qui paraissait flotter sur la mer, d* ou sortaient des nrènes^ des tritons et des dauphins. Il paraît que sa majesté fut émerveillée ; elle partageait le préjugé commun, et Le croyait pas les Champenois susceptibles de celte imagination. Sur ce char une mavnifi que jeune fille se tenait debout, offrant au roi un cœur d'or 'pur, quun ressort faisait ouvrir, et à l*o\h verture duquel on apercevait une fleur de lis du même métal, couronnée, émaillée et portée sur une d&uble L, qu'entouraient deux branches de laurier en or émaillé. Le château des comtes, poursuivit M. Columbat, communiquait avec l'hospice dont vous avez pu admirer la grille. La maison des princes a disparu, la maison des

pauvres est restée ; c'est la seule dynastie qui ne périsse pas. L'hospice de Troyes est un grand et vaste édifice bien aéré, bien distribué, riche de donations successives, possédant de belles fermes, d'excellentes prairies, mais n'ayant à offrir sous le rapport artistique, que sa grille armoriée, qui est un merveilleux échantillon de la serrurerie la plus délicate et la plus savante du dix-huitième siècle. Il ne i^ste rien de la célèbre abbaye de Notre-Dame aux Nonnains. Sur son emplacement, on a élevé une très-lourde, très-vilaine, et très-triste caserne qu'on a appelée l'hôtel de la préfecture, sous le prétexte qu'on y loge le préfet. Ce monument, dressé presque en face de la flamboyante église du pape Urbain, semblait tout honteux, tout penaud ; la commisération municipale lui vint en aide d'une étrange façon. Au lieu de le démolir, on lui donna un compagnon : on bâtit à côté de lui une effroyable halle aux grains, qui a l'incontestable avantage de remplir la seule belle place de la ville, de barrer la seule belle rue, et de former le plus choquant contraste avec la plus belle église gothique. Mais, à ceux qui se plaignent de ce manque de goût, on raconte que le conseil municipal faisait jadis de l'opposition, et qu'en posant cette halle sur le pied de la préfecture, on voulait jouer un bon tour à M. le préfet. Le préfet est parti, le monument est resté : qui donc est attrapé ?

A quelque distance de l'hôtel de ville, M. Columbat m'arrêta sur une place, et, évoquant les souvenirs de mon enfance, me rappela que j'avais vu autrefois dans

146 LF8 8XGRSTS DU DIA.BLB

œ lieu d'ignobles et puantes masures, à la yieillesse desquelles le marteau vint un jour en aide, et qu'on démolit parce qu'elles ne finissaient pas de crouler : c'étaient les boucheries de Troyes. Elles furent célèbres par le précieux privilège dont elles jouissaient, de n'être jamais obsédées par les mouches. Le peuple attribuait cet avantage à un buste de saint Loup qui dominait l'édifice. Les savants hochaient la tèfe, et alléguaient Tes* sence du bois qui avait servi à la construction des étaux. Quoi qu'il en fût, maintenant les bouchers débitent la viande chez eux.

L'évocation des vieilles boucheries amena la conver^ sation sur les maisons de bois. Troyes possédait, il y a quelques années encore, dans ce genre, d assez nombreux -échantillons de l'afrchitecture du seizième siècle. On â démoli, modernisé, ces vieux abris de nos pères, et il en ' reste tout au plus deux ou trois qui peuvent offrir un spécimen de quelque importance. Çà et là, à l'angle des rues, on rencontre pourtant des pignons sculptés, historiés; mais l'affreux badigeon et les soi-disant embellissements modernes, font gémir ces vestiges égarés. La maison de l'Élection est la seule qui n'ait pas trop perdu sa physionomie ancienne. Des pilastres cannelés encadrent le rez de-chaussée, au-devant duquel est un entresol avec corniche. Une fausse galerie, à plein cintre, appliquée sert d'appui aux fenêtres du premier étage. Une tourelle située en retraite accompagne la maison. Une belle girouette en plomb, formée de figures de salamandres et de couronnes combinées, termine la toiture.

VOYAGi; AUTOUR OS HON CLOCHER UV

Après avoir salué encore Thôpital de la Trinité, grande et vieille maison du seizième siècle; Thôtel des Chapelaines où Louis XIII coucha en 1629 et où^ en 1814, après l'affaire de Montereau, Tempereur de Russie et 1q roi de Prusse décidèrent ^vec Tempereur d'Autriche, qu*ils no traiteraient plus avec Napoléon ; Thôtel de Juyénal des Ursins, qui reçut Isabeau de Bavière, lors du fatal mariage célébré à Saint<Jean ; et enfin l'hôtel de Vauluisant, l'échantillon le plus remarquable de l'architecture civile de Troyes au seizième siècle, il ne nous restait plus qu'à visiter Thôtel de ville»

L'hôtel de ville : c'est là le centre, le cœur de la cité; c'est là que les artères battent violemment et se rompent quelquefois aux jours de crise. C'est là qu'on vient à la Qaissance,à la mort, et que s'accomplissent tous les actes importants : le mariage qui fait l'homme, l'élection qui fait le citoyen. L'hôtel de ville de Troyes n'aurait besoin que de quelques réparations intelligentes pour être un charmant et coquet édifice.

Une statue de Louis XIV occupait la niche de la façade principale. En 1793 on changea la tète et le sexe de la statue, on en fit une Liberté. La Restauration lui mit un casque et un bouclier, ce qui la convertit en Minerve. Espérons qu'on en restera là f

Au premier étage, la grande salle est ornée d*,un grand médaillon de Girardon, représentant Louis XIV. Le sculpteur troyen fit de ce délicieux morceau une offrande à la patrie.

Des bustes des principaux Troyens célèbres sont ran-

gés au fond de la salle et ont pour principal asage, de servir à placer les chapeaux de MM. les musiciens, quand la ville de Troyes se donne des concerts dans son hôtel de ville.

Un petit beffroi domine Tédifice; sa cloche sonne le tocsin dans les incendies et les révolutions; et hélas! elle ne chôme pas souvent.

Enfin, nous avions à peu près tout visité. Je connaissais maintenant ma ville natale. Je remerciai avec effusion mon cicérone, qui semblait triste de l'achèvement de sa tâche. Mais je répétai si souvent que Troyes s'était transfigurée à mes yeux, grâce aux évocations puissantes de M. Golun\bat; je parus si vivement pénétré des beautés du sol troyen, que le brave savant s'épanouit, et fut d'une vivacité prei^ue enfantine dans ses dernières parôles.

•il VoB dénioiitre que ▼•Itelre B'étolt qu'an ami.

— Ah ! mon ami, me dit-il, ne perdez pas cette foi précieuse que vous paraissez avoir désormais dans la beauté de la muse champenoise ! Vous avez vu des débris illustres; ouvrez l'histoire, vous verrez des faits éclatants. Les Champenois sont fidèles et leur placidité fait la constance de leurs opinions. Soyez Champenois, vous méritez bien de Tétre 1

— J'ai vu des monuments, répondis-je avec un sourire; vous m'avez expliqué les légendes; mais les hommes, les vivants me paraissent, en dépit de vos illusions, prendre à tâche d'oublier leurs traditions et de démolir leurs monuments.

— Ah I vous voilà retombé dans vos défiances, répliqua avec un peu d'aigreur mon aimable compagnon, vous pensez encore à la Béotie. Mais songez donc que la Béotie eut Pindare, et que la Champagne eut La Fontaine.

— Oui, celui que madame de la Sablière appelait sa bête^ comme si elle eût dit son Champenois, La Fontaine, le Pindare des animaux 1

— Hélas I vous avez le mal de votre temps, me dit avec une effusion douloureuse l'excellent M. Columbat, vous aussi, vous êtes atteint de Voltaire.

Je souris encore.

— Est-ce que vous en voulez au philosophe de Ferney d'un mot qui lui échappa un jour? « La preuve que les Troycns descendent des guerriers de l'ancienne Troie, dit-il, c'est qu'ils n'aiment pas le grec. »

— Voltaire est un impie et un sot, s'écria M. Columbat avec une généreuse colère.

— Permetlez-moi, répliquai-je, de trouver votre second terme au moins exagéré.

— Je «le maintiens pourtant! Est-on forcément bêtô parce qu'on n'aime pas le grec! Qu'est-ce donc d'ailleurs que la bôlise? Si c'est la conscience, rhonnôtelô, la douceur, la bonté, en un mot, les Champenois sont bètes, j'en conviens; et tous les méchants, les traîtres, les intrigants sont gens d'esprit. Mais n'est-il pas plus conforme aux destinées humaines, n'est-il pas plus naturel de trouver l'esprit, le véritable esprit, l'inspiration saine et droite dans le dévouement, dans l'égalité d'humeur, dans la bonhomie? Être méchant, c'est nuire aux autres et à soi-même. Je ne vois pas pour ma part que ce soit si spirituel!

— Ainsi, interrompis-je, vous persistez à conclure que Voltaire, ce chef-d'œuvre de malice, est un sot?

TOTAGX AUTOUR DK MON CLOCHER Mi

— Pourquoi pas? continua M. Golumbat. Il y a des sots de génie, et beaucoup de grands hommes n'ont ja-? mais eu le sens commun. Au surplus, je dis cela sans colère; j'ai pardonné au dëmon de Ferney. .

— C'est fort heureux, murmurai-je, et vous mettez . ma conscience bien à l'aise.

— - Oui, je lui pardonne; car il a dû faire au delà, du tombeau, une pitoyable grimace en voyant les singuliers honneurs rendus à sa mémoire. Il semble que la bonhomie champenoise, dont il avait pu se moquer, ait été chargée d^ quelque sublime vengeance. Voltaire meurt le 30 mai 1778. Où va-t-on l'enterrer, ce dieu défunt de l'esprit, de la malice et de la satire? On prendra, n'est-ce pas, la terre la plus chaude, la plus imprégnée de vie, pour lui faire un tiède oreiller, qui l'inspire encore? Point; et remarquez bien ceci : c'est en Champagne, dans celte pjxuvre et froide argile sur laquelle paissent les moutons, qu'il vient chercher le repos; c'est à l'abbaye de Scellières, près de Nogent, qu'il va demander aux innocents Champenois le gîte, l'abri qu'il ne peut trouver ailleurs. Voltaire enterré en Champagne I n'est-ce pas un enseignement, un triomphe de la justice, une réparation ëclatante? L'auteur de Cmidide se délassant de son sourire sarcastique à l'ombre du fameux proverbe des qua* tre-vingt-dix-neuf moutons, n'est-ce pas le comble du sublime dans l'ironie? Eh bienl ce n'est pas tout encore. J'ai vu, monsieur, moi qui vous parle, j'ai vu en 1791 (j'étais un enfant), j'ai vu paraître au soleil ce masque grimaçant et à jamais refroidi; on le retirait de sa ra-

IStt LES SECRETS DU DIABLE

traite pour le ramener en triomphe à Paris. Mais la Champagne avait des droits qu'elle ne voulait pas perdre entièrement. Voltaire était son otage. Comme on l'exhumait, ce vieux cadavre tomba en lambeaux, et des Champenois gardèrent comme des témoignages, comme des trophées, Tun, un calcanéum, qui est resté dans la possession d'une famille troyenne; un autre, deux dents de cette mâchoire qui avait tant mordu. On avait déjà expédié son cœur à Ferney et M. Mitouart, pharmacien à Paris, gardait son cervelet dans de Tesprit-dc-vin ; si bien que ce pauvre grand génie fut dépecé et débité en reliques. Mais il y avait encore tant de malice dans une seule de ses dents, que le possesseur de ce débris, Antoine- François Lemaire, depuis rédacteur du journal leCAtoyen Français^ ayant commis l'imprudence de porter toujours sur lui cette dent incrustée dans un médaillon, finit par mourir fou à Bicétre. Depuis, cette dent glorieuse et dangereuse est tombée entre les mains d'un dentiste. Mais le supplice de cet homme qui a osé s'attaquer à la plus sublime bergère et aux moutons, dure encore pour l'enseignement de l'avenir, et Voltaire, l'auteur du poëme que vous savez, n'a quitté la Champagne que pour être enterré dans les caveaux de Sainte-Geneviève, d une église consacrée à une humble gardeuse de moutons I C'est ainsi que les Champenois sont vengés f

En achevant cette triomphante démonstration, M. Columbat souleva son chapeau auquel sa perruque adhérait, et un rayon de soleil enveloppa d'une chaude auréole le crâne dénudé de ce naïf savant; une sorte de

rire beat éclairait ses lèvres; j'admirai ce patriotisme, ingénieux jusqu'au paradoxe le plus insensé, et ardent jusqu'à la superstition la plus comique. Hélas t combien de gens encore en France sont susceptibles d'éprouver ces infirmités sublimes! Pour moi, je prenais un grand plaisir à ce dialogue; et, craignant qu'il ne fût épuisé, je m'empressai de lui susciter un nouvel aliment.

xn

911I traite de la métamorpltofle des moiiCoiui

en hippogriffe*.

— Ainsi donc, mon cher monsieur Columbat, les Champenois sont des gens d'esprit?

— Je n*ai pas dit tout à fait cela, répondit le Troyen modeste en rougissant (comme si sa réponse affirmative eût pu constituer une fatuité personnelle) ; mais il y a esprit et esprit. Sans doute, nous ne brillons pas par cette fine fleur d'éloquence, par cette vive repartie, qui n'est que l'épanouissement de la frivolité. Une de nos illustrations les plus sérieuses, un grand homme véritable, qu'on ne connaît pas à Paris, et qui a été dans son genre une sorte de petit Voltaire provincial, M. Grosley, a tracé en ces termes, dans l'une de ses excellentes études sur son pays, le caractère du Troyen : t Le vrai Troyen est franc, peu souple, arrêlô dans ses sentiments, opiniâtre dans ses dess(3ins et dans ses goûts. Son esprit plus ingénu que délié, moins brillant que solide, cstcapahlo de tout ce quidjinandc une corLainc a|iplication. Naïf, aisé,

TOYAdE AUTOUR DE MOH CLOCHER IW

saû9 apprêt dans le commerce de la société, il aime U plaisanterie, la raillerie et les plaisirs bruyaots.,. Eco* DOffle, attentif à ses intérêts, il sait allier le faste môme avec réconomie... L'ambition, des vues de fortune Tontelles dépouillé de son caractère, il devient laborieux, actif, infatigable; il sait flatter, s'insinuer, s'impatroniser; OQ le prendrait pour un Gascon s'il n'ouvrait jamais la bouche. Au reste, il est rare qu'un Troyen ait quitté son pays avec le ferme propos de parvenir et qu'il ne soit pas parvenu.... Par la force de ce môme caractère, un Troyen qui a le malheur d'ôtre un sot, l'est plus qu'un autre, il Test à perpétuité. » Voilà au vrai notre caraotère.

Le dernier trait est le plus dangereux, c'est celui qui a pu nous faire soupçonner de sottise. Il ne faudrait pas vous imaginer que luttant avec tant d'âpreté contre le fameux proverbe, j'aie voulu ériger notre province en Académie de bel esprit. Ce n'est point une quintessence; et je vous avouerai, monsieur, qu'on y fait et qu'on y débite des sottises, comme partout ailleurs et aussi bien que partout. Mais cette denrée pour ne pas nous être étrangère ne nous est cependant pas exclusivement réservée. Seulement, quand on est bête en Champagne, on l'est naïvement ; et j'ai entendu dire qu'à Paris on l'était avec outrecuidance et prétention.

Le révérend père Binct, dans la vie de saint Aldérald, fjil dire à son saint que la ville de Troycs est pleine (k beaux esprits et de laufjues bien pemluec; et Amadis

Jamyn, défendant nos compatriotes dn reproche de douceur excessive, disait, dans nn sonnet :

S'ils n'aiment les procès que lu frande accompagne, Cest fkate de malice et non d'entendement.

Bref, monsieur, si vous voulez étudier l'histoire de Troyes, vous trouverez partout des traces d'une naïveté parfois ingénieuse, qui rachète bien des balourdises. La Fontaine est un Champenois assez complet; il aimait les moutons, celui-là, et les moutons ne furent pas ingrats. C'est grâce à eux, à leurs inspirations, que l'on a pu le comparer à Pindare I

— Sans compter, repris-je, que la Béotie n'a pas seulement produit Pindare, elle eut aussi Épaminondas; et, à ce compte, la Champagne sut évoquer de ses sillons toute une légion d^Épaminondas, quand l'ennemi eut passé nos frontières.

— C'est vrai, s'écria M. Columbat, ravi de mon élan patriotique; cette pauvre vieille province si ridicule, si dénigrée, si bafouée, se fit prendre au sérieux en combattant à chaque étape de l'invasion. S'il n'eût dépendu que d'elle d'empêcher l'ennemi d'arriver à Paris, Paris était sauf. Mais les temps étaient venus, et nos laboureurs n'eurent plus qu'à se coucher tout sanglants au seuil de leurs cabanes incendiées par les Cosaques. Ah 1 ce fut une terrible épopée. J'ai vu passer l'Empereur; il était bien pâle, monsieur, en traversant les rues de Troyes. Il venait de Brienne, son second berceau. Il pleurait ep de-

dans; et nous pleurions tous dos plus grosses larmes ; car il nons aimait et dous Taimions. Il était un peu Champenois par les premières années; il savait qu'on élève autre chose que des moutons dans nos plaines, et il gémissait sur les tas de héros qu'il laissait amoncelés aux revers des routes.

M. Columbat, absorbé daas ses souvenirs, s'interrompit tout à coup. En regardant son front, il me semblait voir défiler dans sa pensée ce cortège sinistre, cette cohue effarée, qui poussait Napoléon à la déroute, à l'exil. Je compris sa douleur, et j'essayai, non de l'apaiser, mais de lui ouvrir une issue. Je lui dis en lui prenant les mains :

— Je vous ai parlé d'un grand poète qui ne mangeait pas de mouton et qui ne voulait pas en voir tuer. Il y en a encore un autre qui mérite une place dans votre estime littéraire. Celui-là a tout particulièrement vengé la Champagne. Il lui a consacré de nobles pages; il a trèsbien établi que la patrie de Danton avait une énergie formidable au besoin, et qu'en l'appliquant à cette province, le mot de bête changeait de sens : t II signifie alors seulement, dit-il, naïf, simple, rude, primitif; au besoin, redoutable. La bête peqf fort bien être aigle ou lion; c'est ce que la Champagne a été en 1814. »

— Bravo! bravo 1 s'écria M. Golumbat, en ôtant d'une main son chapeau et de l'autre sa perruque dans un paroxysme d'enthousiasme. Cela est bien dit I se peutil qu'il y ait des poètes qui s'occupent de la Champagne et que je les ignore? Le nom de celui-là, monsieur, s'il vous plaît?

Vers le milieu da mois de décembre 1542, le Ghâtean de Falkland, en Ecosse, était rempli de tumulte. Une partie de la noblesse s'y trouvait réunie, dans Tatteule d'un grand malheur et d'une beureuse nourelle. Le malheur allait s'accomplir dans le château même où le roi Jacques Y s'était retiré après la défaite de son armée par les Anglais, à Solwaj-Moos; l'heureuse nouvelle devait être apportée du château de Linlithgow, où résidait la reine d'Ecosse, Marie de Lorraine, fille de Claude de Lorraine, premier duc de Guise.

L'Ecosse entrait tout à la fois en deuil et en espérance. Un règne finissait, un autre s'annonçait. Pendant que le pauvre Jacques Y se débattait entre les fantômes qui en-

tonraient son agonie, la reine, bien dolente de ne pouvoir soutenir le front mouillé de sueur de son époux bienaimé, attendait, loin de là, le premier vagissement de Tenfant qui devait lui remplacer ses deux fils morts au berceau.«Enfin, le 8 décembre, un écuyer partit à toute bride du château de Linlithgow pour la résidence de Falkland, et répandit sur sa route Theureuse nouvelle delà naissance d'une petite fille qui devait porter le nom de sa mère, Marie.

Ce jour-là même, le roi Jacques était en proie à un ardent délire. On attendit une lueur de raison pour Tinformer de Tévénement; mais la raison semblait avoir fui pour toujours.

L'Ecosse était un rude pays alors, plein d'ignorance et de brutalité. Les seigneurs y faisaient au besoin le métier d'assassins et de larrons. Le meurtre était la dernière raison de la politique. Jacques V, esprit poétique et délicat, n'était pas fait pour ce pays sauvage et pour cette sauvage époque ; il lui avait fallu bientôt renoncer à ses illusions, à ses promenades aventureuses, à sa vie de galanterie. Catholique fervent, d'ailleurs, et justicier implacable, sacrifiant les intérêts de sa dynastie aux principes de sa foi, il avait combattu à outrance le presbytérianisme de son oncle Henri VIIL Mais en vain il avait étouffé ses instincts généreux; en vain il avait fait appel àl'épée, à la hache, au bûcher; abandonné par la cupidité de ses nobles et par l'indifférence de son peuple, deux fois vaincu par Henri VHI, pleurant sur la honte de ses armes et sur l'inutilité de ses rigueurs, dévoré

se refermait ; l'horizon si triste, si désenchante, si assom^ bri, s'illuminait, et, de loin, à travers les brumes, il voyait une blonde figure d'enfant qui lui souriait. Tout ce poème inénarrable des joies, des caresses, des mutineries, des gentillesses de l'enfance, lui apparut comme dans un éclair. Une bouffée de vie et d'espérance lui entra au cœur, tandis que l'air vif entrait par la fenêtre restée ouverte.

Hélas I la trêve fut courte, le mirage disparut bien vite; la conscience de sa mort prochaine revint au roi, avec la sueur qu'il sentit monter à son front. Le frisson le saisit; on referma la fenêtre, on ranima le foyer; mais le vent du tombeau ne cessa plus d'agiter ce spectre royal.

— Une fille , murmura Jacques ; pauvre enfant qui va porter le deuil de son père et le deuil de l'Ecosse !

Et cette pensée rappelant tous les fantômes, le roi leva les mains à ses yeux, comme pour les fermer devant d'effroyables tableaux : — c Ceux, dit-il, qui n'ont pas » respecté le chardon royal et qui ont flétri la couronne » d'Ecosse, ceux qui ont profané cette couronne sur mon » front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, » et par fille elle s'en ira. »

Après avoir prononcé ces paroles prophétiques, le moribond épuisé se retourna dans son lit, et poussant un grand cri, expira.

Les gentilshommes s'approchèrent alors l'un après l'autre du lit funèbre, donnèrent un dernier adieu à la majesté morte, puis descendirent silencieux dans la cour du château, montèrent sur leurs chevaux; et partirent

pour le château de Linlithgow. Ils allaient saluer leur reine de six jours, Marie Stuart.

La prophétie du roi semblait précéder ce sombre cortège, et, malgré leur rudesse, ces lords comprenaient que la tombe ouverte était trop large pour une seule yictime, et que l'Ecosse allait entrer dans un long et sanglant veuvage.

i6S LES SSCRETS DU DIABLS

François. Bien que Tidée de voyager, de changer de climat, de quitter ce monastère, qui avait été pour elle un sombre berceau, fît battre le cœur de Marie, elle n'en regrettait pas moins son beau lac, ses vertes bruyères, ses tristes campagnes, qu'elle avait animées de sa gaieté.

Elle allait voir le pays de sa mère, ses oncles de Guise, qui lui envoyaient de si beaux présents et de si douces paroles ; elle allait, habillée de riches atours, prendre rang à la cour de Saint-Germain; mais il lui fallait renoncer à sa liberté. La petite paysanne allait devenir une vraie reine, c'est-à-dire qu'elle ne pourrait plus sortir, courir à l'aise; et ce compagnon de jeux qu'on lui promettait, le dauphin François, l'effrayait par la pensée qu'il deviendrait un jour son mari,* c'est-à-dire son maître. Aussi Marie voulut-elle faire une dernière promenade d'adieu sur son beau lac, et les quatre compagnes ordinaires de sa vie, Marie Fleming, Marie Seaton, Marie Livington, Marie Breatoun, la conduisirent vers la barque qui l'attendait.

Ce jour-là, le ciel était gros et plein de larmes, comme le cœur de la petite reine. L'Ecosse semblait s'attrister ; le lac s'agitait, comme pour parler et murmurer une plainte ; les pêcheurs, accourus sur la rive pour assister à la dernière promenade de leur fée, regardaient silencieusement les cinq Maries s'installer dans la barque, et ne songeaient pas à pousser les hurras accoutumés. La petite reine, sur la tristesse de laquelle toute cette tristesse extérieure venait peser, essaya de rire, excita ses compagnes, et, ne pouvant parvenir à les distraire, en-

tama une ballade ; mais sa voix était moins pure, moins nette que d'ordinaire ; elle n'osa continuer, et s'inter^ rompit au premier refrain ; puis, comme Marie Fleming était près d'elle et semblait la plus désolée, -elle lui jeta les deux bras autour du cou, l'embrassa et lui dit :

— Allons, mignonne, n'essaye pas de me faire pleurer, et pensons au beau pays que nous allons voir !

— Hélas I répondit Marie Fleming, est-il de beaux pays sans lacs?

— Pauvre lac f interrompit la petite reine, je voudrais l'emporter avec moi ?... Et, se penchant en dehors de la barque, elle plongea sa petite main rose dans Teau verte, l'emplit, et la porta vivement à ses lèvres, d'où ruisselèrent des gouttes.

— Prenez garde, ma reine, dit une des petites Maries, ne vous penchez pas tant, le Kelpy vous prendrait?

— Le Kelpy, répliqua Marie Stuart, est un bon démon qui m'a toujours souri et qui m'aime ; il ne voudrait pas me nuire.

— S'il vous aime, raison de plus pour vous garder I

— Mes amies, dit la jeune reine, en se dressant sur ses petits pieds, disons adieu au démon du lac, à ce vieux conapagnon qui ne peut pas nous suivre, et auquel personne ne viendra plus chanter nos chansons.

Alors Marie Stuart se tint debout dans la barque, que les vagues tumultueuses commençaient à agiter, et la jeune enchanteresse parla ainsi:

« Vieux Kelpy, toi qui es noir comme la nuit, et qui as de longs bras toujours remjplis d'herbes, démon do lac

de Monteith, dont les pieds de cheval galopent sur les flots, dont la tète humaine se montre aux noyés, et dont les mains froides s'attachent aux barques condamnées; démon qui m'as toujours caressée, je te dis adieu, et. je te donne, comme souvenir de ta bien-aimée Marie^ cette agrafe aux armes d'Ecosse et de Lorraine, qui a touché mon cœur et qui va toucher le tien ! »

Et arrachant vivement de son plaid Tagrafe qui le retenait, Marie la jeta dans les flots; puis elle s'agenouilla, chercha à plonger du regard dans les profondeurs de l'eau^ comme pour y voir le Kelpy I Toutes ses compa^ gnes l'imitèrent, et les cinq Maries s'inclinèrent et se penchèrent tellement, que les vagues, soulevées par le vent, montaient jusqu'à leurs fronts et semblaient les baiser.

Tout à coup, soit que les bateliers épouvantés de ce jeu imprudent et désespérés de ne pouvoir le faire cesser par leurs remontrances, eussent voulu forcer ces jeunes étourdies à l'interrompre, soit que la tempête s'élevât alors, soit enfin, comme les ballades l'assurent, que le Kelpy, le démon du lac, eût voulu rendre à Marie une prophétie en échange de son adieu, un grand tumulte se fit aux flancs de la barque, une trombe d'eau jaillit et inonda les promeneuses; Marie Stuart poussa un grand cri, et se rejeta pâle et à demi morte d'effroi sur son banc, eu murmurant qu'elle avait vu le démon du lac, que le Centaure humide l'avait saisie de ses deux bras et avait voulu l'attirer à lui.

. Le» jeunes compagnes de la reine cherchaient à la ras*

LE BÉKOV DU LA.e l7i

snrer, sans se sentir elles-mêmes prémunies contre la terrible vision. Elles n'osaient regarder le lac, de peur de se heurter aux deux grands yeux glauques du monstre, ces yeux qui portent infailliblement malheur et qui annoncent la mort à celui qui les rencontre.

Quant à Marie Stuart, elle tremblait, passait, en frémissant, sa main autour de sa ceinture, comme pour effacer l'empreinte qu'elle disait avoir sentie. Elle avait vu bien distinctement le démon se cramponner à la barque, la secouer ; et elle affirmait qu'au moment où elle avait poussé un grand cri, en se recommandant à la Vierge, sa patronne, le monstre, qui avait grand'peur de la Mère de Dieu, s'était plongé dans le lac, en lui envoyant un coup d'œil épouvantable.

La barque aborda bientôt au seuil du monastère. Les jeunes filles n'osi^rent raconter l'incident de leur promenade. Quant à la petite Marie, son cœur §'était resserré plus étroitement encore. Le pressentiment acheva d'assombrir ce voyage de France, dont on essayait vainement de l'éblouir. On la coucha avec la fièvre, et pendant toute la nuit, qui fut remplie par une tempête horrible, elle crut distinguer dans le sifflement du vent, dans le mugissement du lac, les plaintes du Kelpy qui l'appelait, et qui réclamait sa jeune et royale fiancée.

Sa nourrice, que cette agitation rendait inquiète, resta près de son lit et l'entendit plusieurs fois murmurer: — Mon bon Dieu, qui m'avez destiné pour mari le gentil dauphin François, pe permettez pas que je reste ici la femme du démon de Monteith'I

i72 LES SECRETS DU DIABLE

Vers le matin, le sommeil calma ces terreurs; mais le départ pour la France devait avoir lieu le jour même, et, quand Theure sonna, Marie se laissa conduire en tremblant, et ferma les yeux tant qu'elle fut en vue du lac.

!#•• deox traTemée*.

On s'embarqua à Dumbarton ; mais à peine la flotte qui servait de,cortége à la reine d'Ecosse fut-elle éloignée des côtes, que le vent souffla avec violence, et que les navires, secoués sur les vagues, craquèrent et menacèrent de se briser.

La petite reine pensa plus que jamais alors à la sinistre vision. Evidemment le démon du lac la poursuivait, et les flots devaient lui être funestes. Joignant les mains et priant avec ferveur, la fille de Jacques V supplia le mauvais génie de Monteith d'épargner ses compagnons et de ne frapper que sur elle. Cette prière, qui partait d'un cœur pur, monta au ciel à travers les nuées amoncelées. Un vent rapide poussa la flotte vers les rives de France, et, le lundi 20 août 1548, le vaisseau qui portait Marie Stuart aborda, ou plutôt vint échouer à la pointe de la baie de Morlaix, dans un repaire de çpptrebandiers et d^ corsaires, au port de Roscoff,

Ce n'était pas assez de présages. L'influence da Eelpy semblait poursuivre Marie jusque dans le pays où elle devait régner. Gomme elle sortait en grande pompe de Téglise Notre-Dame de Morlaix, où le Te Deum avait été chanté ; et comme elle franchissait la porte de la ville appelée porte de la Prison^ le pont-levis creva et tomba dans la rivière. Les Ecossais crièrent à la trahison. Mais ainsi que dit le chroniqueur, « le seigneur de Rohan, » qui marchait à pied près de la litière de Sa Majesté, » leur cria à pleine teste : — Jamais Breton ne fist tra- » bison ! Et les deux jours que la royne demeura pour se » deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonder toutes » les portes de !a ville et rompre les chaînes des ponts. »

Marie Stuart oublia bientôt à Saint-^îermain en Laye les adieux du démon de Monteilh et les augures de soi voyage. Elle passa là quelques années heureuses, dans un tourbillon continuel de chasses, de fêtes, de danses, de concerts. Ardente comme elle Tétait déjà au monastère d'Inch-Mahome, la petite reine se livrait au plaisir avec un entraînement incFuï. Toute cette cour étincelante des Valois, dont Catherine de Médicis était l'ombre, enivrait Marie et rayonnait de sa jeunesse, de sa beauté précoce, de son esprit.

Ronsard; Joachim du Bellay, Amadis Jamyn, tous les poètes ravageaient pour elle le Parnasse et lui faisaient une litière de roses et de lis, qu'elle foulait en riant. L'Ecosse, froide et brumeuc, était bien oubliée parfois; et quand, du haut de la terrasse de Saint-Germain, clic regardait la Seine dérouler son écharpe, ou bien quand

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elb ^FOMrait, dans une barqii« dorée et parouèe, l'étang de Fontainebleau, la fille de iacsques V ne fiODr gsài gaëre au ingubre Kelpy. Les Naïades de France faisaient étinceler tant de perles dans leurs ébats joyeux, qu'oi ne pouvait se rappeler, en présence de ces flots ebarmants, les eau profondes de Monteitfa. C'était teujonrs une divinité jeune et belle, assise dans une conque aacrée, que Ton cherchait sous les nappes argentées des ririënes, et non plus le Centaure bideuK qui avait reçu l'agrafe d'or de Marie.

Hdas 1 on oublie le Centaure, nais le Centaure n'oublie pas. La ûiie de Jacques V avait été bénie par son père dans une agonie sanglante ; des bûchers avaient éciairéson berceau; le bonheur ne pouvait être pour elle qu'un interuiède ironique entre deux drames. À peine avait-elle dix-neuf ans, à peine était-elle enivrée de toas les parfums qu'on répandait sur ses pas, que la mort lui prit son époux bien-aimô, François H, et qu'un coritége illustre et brillant, mais plein de deuil et de tristesse, s'acheminait vers la mer, pour reconduire à ses vaisiseaux Marie Stuart désolée, qui exhalait sa plainte en tendres prières et en vers harmonieux.

Le 15 août 15C1, deux galères et deux vaisseaux de transport quittaient Calais. Sur l'un de ces navires, Marie Stuan, tristeinent accoudée, regardait les côtes de France s'amoindrir et blanchir à l'horizon. L'histoire a conservé le costume de la reine en celte circonstance : elle avait la robe do velours blanc qui servait pour le grand deuil des reines do France; une guimpe découpée à

pointes de dentelle enveloppait son cou; son voile empesé se recourbait au^essus de chaque épaule ; les manches de toile d'argent étaient étroites en bas, bouffantes en haut ; sa chevelure, lisse sur la tête» était crêpée au-dessus des tempes et se rattachait par derrière avec des nœuds de ruban ; un bonnet léger lui descendait en coeur sur le front et couvrait, sans les cacher, trois rangs de perles de la plus belle eau; un collier d'autres perles, qu'elle préférait à tous ses joyaux, ruisselait de son cou (1).

Pauvre Marie I A mesure qu'elle voyait s'éloigner le rivage, d'inexprimables angoisses s'éveillaient dans son âme ; elle laissait en France un tombeau dans lequel dormaient, avec son jeune époux, tous ses rêves, toutes ses illusions, et elle allait trouver en Ecosse des bûchers à peine éteints, des gibets encore sanglants; elle quittait une cour charmante, des cœurs embrasés de son souvenir; elle allait se heurter à des sujets sombres et défiants, à une noblesse hautaine et jalouse. On l'aimait en France. Hélas I on ne la connaissait plus en Ecosse, peutêtre bien allait-on Ty haïr !

Les traversées étaient funestes à Marie. Depuis le jour où le démon du lac de Monteith lui était apparu, elle n'avait pu poser le pied sur un navire sans que quelque malheur survînt. Le Kelpy ne manqua pas cette occasion. Comme on était à quelque distance de terre, deux barques, qui amenaient aux vaisseaux les gens de Ve^

(1) BUtoireiê Mari$Stuarif par M. Dargaad.

corte de Marie, chavirèrent; six hommes disparurent dans les flots, récumc jaillit jusqu'au front de la reine; elle appela à Taide, mais ce fut vainement ; la mer ne rendit pas Tholocauste, et, après des efforts inutiles, on vint annoncer à Marie Stuart que Téquipage avait perdu sii hommes.

La royale veuve laissa tomber deux grosses larmes de ses beaux yeux, et comme ses dames d'honneur Tentouraient et essayaient de la consoler, elle dit à Marie Fleming sa favorite :

— Ma foi me défend de croire aux sortilèges, mon cœnr me reproche des folles terreurs ; mais, en dépit de mon cœur et de ma foi, j*ai vu le démon du lac enrouler ses bras autour de ces barques et les attirer au fond de l'eau.

— Ma reine, dit Marie, chassez ces illusions ; il n'y a pas de démon de Monteith, il n'y a que la colère de l'Océan et la miséricorde de Dieu qui permettent la mort.

— Oh I je crois en Dieu, répliqua Marie avec exaltation, mais je ne guis chasser cette autre croyance de ma jennesse.

Et quittant sa compagne fidèle, la jeune reine alla, dans une partie retirée du navire, méditer et pleurer à son aise. On l'entendait parfois jeter des adieux mélancoliques à la France; elle lui envoyait, sur l'aile des vents, ses plus ardentes caresses, puis elle gémissait sur les morts que son vaisseau entraînait dans le sillage; et quand l'idée du démon du lac revenait à son esprit, elle

éToquait tons les souvenirs de son enfance et comparait la triste reine qui retournait veuve en Ecosse à la petite fille qui était allée chercher en France des joies fugitives, avec des regrets éternels.

La reine croyait du moins à Téternité de sa douleur; mais Marie Stuart était de ces natures altérées qui absor* bent les larmes comme le sable brûlant du désert absorbe la rosée, et qui n'ont jamais fini avec les tentatiooi de la terre et les enivrements du cœur; elle était sincère dans son désespoir. Lors de cette traversée, en présence. de ce rivage bien-aimé qu'ello quittait pour, toujours, après cette scène de deuil qui l'avait profondément remuée, elle croyait de bonne foi à l'impossibilité de ro* trouver son sourire de reine et sa gaieté d'enfant; mais elle devait passer bien des fois encore par ces violentes alternatives de joies insensées, de désespoirs terribles.

Donc la traversée fut triste ; Marie pleura beaucoup. Elle avait dit au timonier de l'éveiller au point du jour, si l'on apercevait toujours les côtes de France. Le vieux marm n'oublia pas cet ordre, et Marie salua une dernière fois, aux lueurs du matin, les rivages de sa patrie adoptive; puis tout disparut, l'horizon devint infini, et la reine se trouva seule avec ses regrets, entre le ciel et la mer. On arriva un dimanche matin ; mais un brouillard épais empêcha le débarquement, et ce ne fut que le lendemain, 19 août 1561, que Marie Stuart posa le pied sur la terre d'Ecosse.

lié !•• die Ii«ek>»I(eT«M«

Des années se sont passées. La jeune fille insoucieuse du monastère dlnch-Mahome est devenue une femme énergique et violente. La passion a remplacé sur son front et dans ses yeux les flammes limpides de sa pre^ mière innocence. La fée du lac de Monteith a perdu son auréole. On l'aime encore, on Taimera toujours, mais d un amour fatal, plein de frénésie et de remords, d'un amour qui flétrit et qui tue; on Taime, parce qu'elle est belle, que son regard est irrésistible, que sa bouche sait des paroles magiques; maison n'a plus pour elle cette vénération suprême, ce culte religieux qui la faisait adorer des montagnards et des pêcheurs. C'est que Marie Stuart n'est plus seulement la veuve de François II, c'est qu'elle est aussi la veuve de Darnlcy, immolé pour elle et par elle; c'est que le sang de Riccio, le chanteur italien, poignardé dans sa chambre, a rejailli sur sa robe; c'est que Chastelard est mort sur un échafaud pour Ta-

itO L<S SCCBKTS DU DIABLE

TfHT aimée el s'être cin aimé d'elle; c'est qn'après tant de sang répanda, elle s'est librement donnée à Bothwel le pirate, à Bothwel son troisième mari, assassin de son second mari Damier; c'est que la fille de Jacques Y n'a pas seulement été impitoyable comme son père pour l'hérésie, c'est qu'elle a mérité d'être maudite et méprisée de John KnoiL» l'inyincible apôtre du presbytérianisme, le seul honmie qu'elle ait rainement roulu séduire et fasciner; c'est que James Murray, son frère, qu'elle a comblé d'honneurs et de biens^ trouYe sa gloire et sa vertu dans l'ingratitude; c'est que le malheur et la honte suivent partout cette reine infortunée, pleine de génie, resplendissante de beauté ; c'est qu'à force de caprices étranges, de désordres et de crimes, elle serait devenue odieuse à l'histoire, si Dieu n'avait voulu qu'elle conmiençât sur la terre son expiation. Épouse oublieuse, elle sera mère oubliée; reine imprudente, elle sera délaissée et trahie; puis enfin elle rachètera par son immolation tout le sang précieux qu'elle a fait verser.

A l'heure où nous la retrouvons, Marie Stuart, vaincue mais infatigable, s'échappe du château de Loch-Leven, où sa noblesse révoltée Ta renferméef pour recommencer sa vie de lutte, de guerre, de violence et de passion.

C'était le 2 mai 1568; la reine attendait impatiemment, depuis plusieurs jours, le signal de délivrance que lui avaient fait annoncer Georges Douglas et John Beatoun, deux de ses fidèles et derniers amis.

Georges, parent du laird de Loch-Leven, n'avait pu

voir Marie sans subir, comme tout le monde, sa fascination. Chargé de la garder, il avait voulu favoriser son évasion ; mais découvert et contraint de fuir, il avait rassemblé au dehors quelques partisans de la reine, et laissé à un de ses plus jeunes parents, enfant de seize ans, surnommé le Petit Douglas^ le soin d'ouvrir les portes de la prison à cette séduisante et fatale beauté.

Le petit Douglas s'était acquitté avec d'autant plus d'ardeur de la mission qu'il avait reçue, que lui aussi s'était senti ému d'une tendre pitié pour l'enchanteresse. Or, le 2 mai, après le souper, comme Marie s'était retirée dans sa chambre, on frappa à la porte. Le petit Douglas parut, et, posant un, genou en terre, annonça à la reine qu'elle allait être libre et qu'il avait dérobé les clefs du château.

— Libre I murmura la reine; soyez béni, vous qui avez pris en pitié celle que son peuple abandonne 1

— Madame, le temps presse... interrompit Douglas, que les témoignages de cette reconnaissance embarrassaient.

— Je suis prête, répondit Marie Stuart en se levant, et quelques instants après, posant son bras sur le bras tremblant de son jeune libérateur, elle franchissait, sous un déguisement, les portes du château. Une barque était amarrée au rivage. Le lac de Loch-Leven, sombre et silencieux, balançait l'esquif. La lune, complice de la fuite, s'était voilée. C'était une admirable nuit pour une évasion.

Avant de mettre le piid sur la barque, la fée d'Inch-

iS2 LES SEGBET» BU DIABLE

Mabome se sourint du lac de Monteitb, de des promenades d*enfant, peut-être aussi du Kelpy, et r^enant te petit Douglas, qui s*apprètait au départ.

— Hëlas t dit-elle, toutes les fois que je me suis embarquée, ee fut pour un malheur, et les eaux que j*ai parcourues ont toutes reçu mes lanues.

— Les eaux de Loch-Leven recevront mon sang plutôt que vos pleurs, reprit avec énergie le petit Douglas. Si je ne parviens à vous rendre libre, je me tuerai.

— Taisez-vous, enfant, et priez Dieu 1

Alors, se retournant vers les sombres murailles qui avaient été confidentes de ses douleurs, la reine d'Ecosse adressa une ardente prière au Ciel. Cbose étrange! plus son cœur se calcinait au feu des passions bumaines, plus il s'ouvrait aussi aux effusions divines. La fille du catholique Jacques V éprouvait au fond de toutes ses voluptés une soif inextinguible qui ne se satisfaisait réellement que par la prière.

Quand elle eut fini, Marie sauta dans la barque, et Qelle-ci, emportée par les^ rawes, vola $ur le laç comme i]m alcyon.

A quelques brasses de la rive, la reine regarda le fanal qu'elle avait laissé sur sa fenêtre pour avertir,, du malaent précis de sa fuite, ses amis cacbés dans les environs. tei petit Douglas distingua un soupir.

— Queregr^t^çz-vousî mad^we^ demanda timidement Tenfant.

— Je ne fegretta vm : î'^A peur, ii\ M§m S^uiart.

t9 P^MOV DP X,AQ 189

Cette lamiëre rouge est une triste étoile i on dirait une lueur sanglante.

•^ C'est la liberté qui rayonne, 0 ma reine t

•^ Oui, )a liberté de combattre, la liberté de punir des rebelles I Du sangl toujours du sang! Pouglas, Douglas ! je n'étais pas faite pour cette vie terrible.

Douglas abandonna les rames, et voyant Marie Stuart rAveusé, se prit k la contempler tristement,

Il semblait que cette heure était toute de méditation-

Ijocb^-Leven' était oublié, les dangers avaient fui ; on eût dit une promenade paisible et douce. Marie regardait les flots, Douglas regardait Marie, et le silence n'était interrompu que par le glissement de l'eau sur les flancs de la barque.

Dans cette nuit paisible, la reine fugitive dégonflait son cœur et aspirait les parfums de sa vie passée dans les parfums du printemps. Elle songeait au beau séjour de France, à son triste retour, à ses fautes, à ses crimes, et ses remords s'épurant dans cette sérénité immense, elle •entait son âme se dégager peu è peu de ses angoisses.

— Douglas, dit-elle enfin, comme si elle résumait sa méditation, n'aimes; jamais! conservez votre cœur pur, comme Téclair de vos regards. C'est le seul conseil que je puisse vous donner en retour de la liberté.

•^ Il est trop tard, madame, répondit Douglas avec we voix tremblante, et en se mettant à ses genoux ; je vous ai vue pleurer, et quand j'ai juré de vous sauver, j'ai juré de vous aimer jusqu'à la mort,

-^ Vous aussi, pauvre enfant!

184 LES SECRETS BIT DIAfiLE

Il y eut un long silence que nul n'osait rompre. Là lune, jusque-là voilée par les nuages, se montra tout à coup et son pâle rayon enveloppa la barque. Le petit Douglas aperçut alors au fil de l'eau un lis qui penchait sa tête, touchant emblème pour une reine de France I II sortit à moitié de l'esquif, à l'aide de la rame atteignit la fleur et l'offrit à Marie Stuart. Une perle brillait sur le bord du calice; c'était une goutte d'eau, ou une goutte de larmes.

— Madame, dit Douglas, vous avez fait fleurir le lac, et le démon de Loch-Leven s'est paré pour vous voir passer.

— Quoi! ce lac aussi a ses démons?

— Sans doute, et les ballades rapportent...

— Oh I ne me parlez pas de ballades, Douglas, je les ai trop aimées et trop chantées. Le démon de Loch-Leven ne vaut pas mieux que celui de Monteith, et il ne rendrait pas à la triste reine des augures meilleurs que ceux que le Kelpy a rendus à l'enfant.

Et Marie Stuart souriant avec amertume, raillant doucement la superstition dont elle n'osait pourtant se déclarer affranchie, raconta sa promenade sur le lac de Monteith, ses fiançailles avec le démon, et les tristes voyages qu'elle avait faits depuis sur les eaux.

Quand elle eut fini, Douglas s'écria : — Je sais, moi, une offrande agréable au Kelpy de Loch-Leven, et tirant de son sein les clefs du château qu'il avait emportées dans sa fuite, il les jeta dans le lac.

A peine l'eau était-elle refermée, qu'un coup de feu

retentit. On s'était aperça de l'évasion de la reine, et on tirait sur l'esquif t

Douglas pâlit, Marie Stuart poussa un cri et la barque reprit sa course, ou plutôt son vol, vers la rive opposée. Le trajet se ût en silence. Mais, en touchant le rivage, la reine dit à son guide :

— Vous le voyez, Douglas, les lacs d'Ecosse ne veulent pas de moi ; la mort m'y poursuit.

A quelque distance du bord, le petit Douglas cueillit un chardon, et l'offrant à la reine, qui portait déjà un lis : — Reine de France et d'Ecosse, lui dit-il, faisant allusion à ces deux emblèmes, vos sujets vous attendent!

Puis il souffla dans un cor suspendu à sa ceinture. Georges Douglas, John Beatoun, Claude Hamilton, qui attendaient cachés dans les herbes, accoururent saluer la fugitive.

Marie se vit bientôt entourée d'une noblesse fidèle et dévouée. L'espoir rentra dans son âme; elle se crut maîtresse enfin du sort et s'écria, en embrassant ses amis :

— Je suis sauvée 1

Hélas! elle était perdue. Sa promenade sur le lac de Loch-Leven ne fit que précéder de peu de temps une longue et cruelle captivité ; et le 8 février 1587, la fille de Jacques V, la veuve de François II, la reine de France et d'Ecosse, après dix-huit années de tortures et de prison, réalisant la prophétie paternelle, posa sa tète, toujours jeune et belle, sur le billot d'Elisabeth.

Le bourreau trembla quand il fallut frapper, et s'y prit à deux fois. L'âme de Marie s'échappa réconciliée

184 LES SECRETS BU DIAfiLB

Il y eut un long silence que nul n'osait rompre. Là lune, jusque-là voilée par les nuages, se montra tout à coup et son pâle rayon enveloppa la barque. Le petit Douglas aperçut alors au fil de Teau un lis qui penchait sa tête, touchant emblème pour une reine de France ! U sortit à moitié de l'esquif, à l'aide de la rame atteignit la fleur et l'ofirit à Marie Stuart. Une perle brillait sur le bord du calice; c'était une goutte d'eau, ou une goutte de larmes.

— Madame, dit Douglas, vous avez fait fleurir le lac, et le démon de Loch-Leven s'est paré pour vous voir passer.

— Quoi! ce lac aussi a ses démons?

— Sans doute, et les ballades rapportent...

— Oh 1 ne me parlez pas de ballades, Douglas, je les ai trop aimées et trop chantées. Le démon de Loch-Leven ne vaut pas mieux que celui de Monteith, et il ne rendrait pas à la triste reine des augures meilleurs que ceux que le Kelpy a rendus à l'enfant.

Et Marie Stuart souriant avec amertume, raillant doucement la superstition dont elle n'osait pourtant se déclarer affranchie, raconta sa promenade sur le lac de Monteith, ses fiançailles avec le démon, et les tristes voyages qu'elle avait faits depuis sur les eaux.

Quand elle eut fini, Douglas s'écria : — Je sais, moi, une offrande agréable au Kelpy de Loch-Leven, et tirant de son sein les clefs du château qu'il avait emportées dans sa fuite, il les jeta dans le lac.

A peine l'eau était-elle refermée, qu'un coup de feu

LE DÉMON DU LA.G i8S

retentit. On s'était aperçu de l'évasion de la reine, et on tirait sur Tesquifl

Douglas pâlit, Marie Stuart poussa un cri et la barque reprit sa course, ou plutôt son vol, vers la rive opposée. Le trajet se fit en silence. Mais, en touchant le rivage, la reine dit à son guide :

— Vous le voyez, Douglas, les lacs d'Ecosse ne veulent pas de moi ; la mort m'y poursuit.

A quelque distance du bord, le petit Douglas cueillit un chardon, et ToOrant à la reine, qui portait déjà un lis : —Reine de France et d'Ecosse, lui dit-il, faisant allusion à ces deux emblèmes, vos sujets vous attendent I

Puis il souffla dans un cor suspendu à sa ceinture. Georges Douglas, John Beatoun, Claude Hamilton, qui attendaient cachés dans les herbes, accoururent saluer la fugitive.

Marie se vit bientôt entourée d'une noblesse fidèle et dévouée. L'espoir rentra dans son âme; elle se crut maîtresse enfin du sort et s'écria, en embrassant ses amis :

— Je suis sauvée t

Hélas! elle était perdue. Sa promenade sur le lac de Loch-Leven ne fit que précéder de peu de temps une longue et cruelle captivité ; et le 8 février 1587, la fille de Jacques V, la veuve de François II, la reine de France et d'Ecosse, après dix-huit années de tortures et de prison, réalisant la prophétie paternelle, posa sa tôte, toujours jeune et belle, sur le billot d'Elisabeth.

Le bourreau trembla quand il fallut frapper, et s'y prit à deux fois. L'âme de Marie s'échappa réconciliée

IM LEi felËGHiTë Jb^ DiAfeLE

âVeé Dléti pat lô repentir et là prière, tôtls ûoê lèetèufi connaissent les détails de cette horrible et êûbliâid agonie*

Peut-être qu'avant de monter sur Téchâfaud de Fotheringay, dans les heures douloureuses qu'elle consacra à repasser et à offrir à Dieu sa vie^ Marie Stuatt èe souriht des superstitions de son enfance et des prédictions sinistres du démon du lac.

Quoi qu'il en soit, le génie des eaux s'est emparé de àon souvenir et porte son deuil. Sur leà bords du Men^ qui coule au pied de Fotheringay, on ctteillô de petites fleurs rouges qui sont nées, dit la légende, des gotttteà du sang de l'infortunée Marie.

LE PETIT HOMME ROtJaE

An moig d'octobre de Tannée 1773, tonte la conr était à Versailles^ lorsqn'nn matin trois jeunes dames qui avaient fait le projet, sans doute, de respirer les det* ûiers parfums de Tautomne, avant que personne fût descendu, s'avançaient dans le parc, se tenant toutes les trois par la naain, causant de mille choses^ s'interrompanl parfois pour jeter au visage de marbre de quelque vieux Faune étonné, des éclats de rire et des phrases de chan-« sons, puis reprenant leur route au hasard, sans laissef paraître d'autre but que d'aspirer le plus d'air de liberté possible, et que de fouler avec leurs petits pieds humides de rosée les feuilles qui commençaient à tomber*

Toutes trois étaient belles de cette première beauté de la jeunesse qui tient autant à la pureté de l'âme qu'à la pureté des lignes du visage^ et ces tït)is fronts limpides,

chHCttne fté lâiâêànt aller à sa fftVèrie. Eûfin celle Qai s'était interrompae continua :

-^ Pourtant, si Louis l'avait voulu I

>^ Espérer, mon amie, espérez t

— Hélas I je n'espère plus, je regretté.

— Eh bien I méchantei essayer au moiûà de regretter patiemment i

— * C'est cela ! attendre ! toujours attendre ! Et qui èâit êi cette froideur d'un époux, (jue j'aitne, moi, né durera pas toujours? Croyez-Vous qu'en devenant moiûà jeune, on devienne plus épris? Vous ne comprenez pas cela, vous êtes heureuses. Vous êtes aimées! mais moi^ depuis que je suis en France, j'ai fait bien des réflexions^ et j'ai plus d'expérience que vous. Mesdames : quand ôû souffre on peut être bien vieille à dix^sept ans! •

En disant cela, elle passait la plus jolie main du mon* de sur ses tempes rosées et transparentes, comme pour y chercher des rides et pour y constater des souffrances î Un sourire d'incrédulité fut le commentaire mttet des dieux amies; quant à la jetihe délaissée^ elle parut retombée pour quelques instants dans sa Méditation.

Cependant, la promenade que nulle n'avait encore êil ridée d'abréger, tant il leur paraissait doux d'errer ainsi seules et à leur aise^ même en devisant, ou plutôt, surtout en devisant de leurs petits chagrins^ la promeuadB s'était prolongée; et l'on était déjà bien avant dans le parc, quand, au détour d'une avenue, les trois jeunes femmes entendirent du bruit. Elles s'arrêtent aussitôt, levant leurs jolies têtes surprises, puis se tiennent immo«

Ll PITIf HOHMB ROVGB 191

Utos, teoHtaat aVeo de grandes palpitation», et aiipiraal Tair à la feçon charmante de trois biches effarées»

-^ Si l'on nous ToyaitI dit l'une à Toix basse*

•^ Si Ton nous reGonnaissaitl reprend Une autre.

»^ Si le rôi le sàVail i ajoute la troisième ; et toutes de se retoarner^ de s'avancer^ de se hausser sur la points des pieds pour reconnaître Tenûemi^ et pour le pré* t«niri

-^ Chut ! dit enfin la plus hardie des trois qui Tenait d'aller explorer un bosquet suspect^ o'est là t

Elles se concertèrent alors à voix basses et marchant ensuite avec les plus grabde» précautions, attendant pour faire un pas que le bruit causé par le frôlement du pas précèdent sur les feuilles se fût apaisé, elles parrinrent^ en écartant les charmilléB, jusqu'à Tendroit d'où sortait cette mystérieuse rumeur; pu» en tnontantsur un banc qui se trouvait là, et en dérangeant quelques branches ateé la Curiosité pleine de réticences de trois jeunes fetnmes, partagées entre le désir de savoir et la crainte d'en trop apprendre^ elles s'excitèrent mutiiellement à régarderv Une première mit fin aux irrésolutions et tén-^ dit le cou ; une seconde enhardie s'appuya sur l'épatilè de sa compagne pour Timiter ; la U'oisième alors ne vou^ lant pas parattre avoir plus de scrupules que ses deU^ amies, glissa sa tête inquiète entre les deux têtes curieu-^ ses qui l'avaient précédée ; et toutes trois s'enlaçant de leurs bras pour se soutenir, se penchèrent par un même mouvement, et purent voir alors tout à leur aise.

Quatre jeunes filles, assises au milieu du bosquet, et

192 LES SBGRETâ BU DIABLB

ayant chacune un cahier ouvert à la main, prêtaient une attention quelque peu mutine aux conseils mélangés de reproches d'un beau jeune homme qui se tenait debout devant elles. Il grondait et elles discutaient ; il cherchait à donner à sa voix les tons exagérés d'une fausse colère^ et elles l'interrompaient en riant aux éclats. Alors le harangueur déconcerté plongeait dramatiquement sa main droite dans l'entrebâillement de son gilet, tout en froissant de sa main gauche un manuscrit cousu de faveurs roses qu'il regardait avec désespoir, et prenait instamment à témoin.

Modestement vêtu d'un habit brun de bouracan, portant ses cheveux noirs longs et flottants, sans poudre, contrairement aux usages de l'époque, pâle, avec de grands yeux bleus, le front haut, les veines saillantes, l'orateur du bosquet trahissait dans sa figure et dans son maintien cette animation fébrile qui fait rêver tant de belles choses, et dire tant de folies de seize à vingt ans. On devinait à cette sueur, lumineuse en quelque sorte, qui baigne les visages inspirés, que chez lui l'âme tourmentait le corps. Ce devait être un ambitieux en herbe, ou un fou, ou un poëtel Gomme nous l'apprendrons, en nous tenant avec les trois jeunes dames derrière les charmilles, c'était un poëte. — Ce qui veut dire, au reste, un ambitieux et un fou. .

Adrien, car c'était ainsi que venait de le nommer une de ses compagnes, Adrien quittait le collège; et il confiait dans ce moment à des oreilles trop frivoles, selon lui, pour le comprendre, le précieux fruit d'une annéç de

LB PETIT fiOHHE RO0GE 193

divagation et d'enthousiasme. De tout temps, les écoliers de tous les pays ont été traraillës, à l'âge où les passions s'éyeillent et où Tamour s'entrevoit, de cette ardeur d'expansion qui se trahit le plus conununément par des vers. La poésie est la rosée des premières années ; le soleil de midi l'enlève ensuite et la boit toute. De cette odorante transpiration de l'âme, il ne reste plus qu'un souvenir; de cette robe pleine de rayons, dont chacun s'est dépouillé à son tour, l'homme sort quelquefois triste et positif, le regard circonscrit dans une froide réalité ; mais tous, même les plus exacts, même les plus positifs, ont passé par cette fièvre d'extase, par ce jour, par cette heure, par cette minute d'élan sublime et de génie. Ce ht l'étincelle qui se dégagea des heurts de l'âme contre les passions ; ce fut le rayon qui éclaira l'hymen du cœur et des sens.

On ne doit donc rien préjuger pour l'avenir de cette disposition poétique commune à toutes les âmes qui n'aiment pas encore, mais qui veulent aimer; et faisant l'application de ce principe à Adrien, nous ne prétendrons pas qu'il y eût dans ses premiers essais la révélation d'un poète; seulement, nous constaterons qu'il faisait des vers et qu'il en faisait parfois de bons.

À. Tépoque où se passe notre histoire, la jeunesse né songeait pas encore à tourner son enthousiasme vers les abstractions et les désespoirs. On ne débutaitpointparune plainte contre le siècle. Les maladies de poitrine respectaient assez généralement les poètes. C'était le beau temps de l'idylle, mais de l'idylle en falbalas. La première muse

194 LÉS BUcn&fii bû BtABLie

était jMûi^, Misées poudrée, portant ohàpèau d« ûmn i quelquefois, elle chassait devant elle avec une houlette élégante des petits tnoiitous blancs comme neige ^ lei désespoirs se modulaient sur une musette ; pas de rilaini pistolets^ ni de ga2 pesant pour aider aux suQbcattoàâ d'un amour incompris \ Mais dans des petites cages de roseau dés oiseaux emblématiques ; mais des nœuân dd ruban à des bouquets de rose ; mais tout Tattirail coquet et Mvole qui rendait Tolympe impossible sans une habil* leuse et un coiffeur i Le dix-huitième siècle s'attifait déi rognures du dix-septième. Le joli et le mignon remplaçaient le beau et le sévère. Marivaux et Florian deV©* naient chefe d'école comme Watteau et Boucher.

Adrien avait dû satisfaire nécessairement à ce goôt do* miaant de l'époque. Dans ses longues rêveries, le long des corridors obscurs des oratoriens où il avait étudié, ce qui faisait fermenter sa jeune tête, c'était une vision qui lui était restée d'une fête de Versailles dans laquelle il avait entrevu des petits pieds chaussés de satin blanc^ de belles têtes de duchesse dans une auréole de poudre ; de beaux marquis en habits de velours» Son père, qui remplissait à la cour un emploi modeste, lui avait fait dé merveilleux récits de ce qu'il pouvait voir des antichambres; et tous ces souvenirs^ tous ces tableaux s'étaient revêtus d'une forme lumineuse en se fixant dans une imagination de dix-huit ans. On ne s'étonnera donc pas d'apprendre qu'Adrien, au moment où nous faisons sa connaissance, est en train de procéder à la répétition d'une pastorale en trois actes et en vers, dans laquelle il

tàM Mfit &OMKK Rouax 115

I rè^&dti tont^ leê Ardeurs de eon àme^ et totitei leê

richesses de sa fantaisie. A ce propos, je doute que Cor» fieille^ ^i se dispensait de* la modestie parce que le gëbie Itii suffisait) et qui était grand avec franchise ; Je doute qtie l'âuteuf du Gid eût la poitrine gonflée de plus d'on* gtieil) en entendant parler eon Rodrigue que notre jeune poëte ne lavait, en relisant ses innocentes déclamations.

II eût mis volontiers sur son chapeau : *^ C'est moi qui suis Adrien, TaUteur HAgënor et Chhéf ^ Mais, forcé de renoncer à ce mode insolite de publicité, Adrien avait eu recours à quatre jeunes] ûUes de son âge ; et il était i^hTenu que pour la fête d'un de ses grands parents, tiotre poëte aurait la satisfaction de voir son œuvre jouée^ tsint bien que mal.» mais enfin représentée par ses mm^ pagnes d'enfance.

D'après une disposition de la pièce, très-savante^ quoique très-naturelle en apparence, il n'y avait qu'un réle d'homme ; ce qui levait bien des difficultés. D'abord, au-* cuû autre adolescent ne se trouvait admis dans l'intimité 9e ces demoiselles, et Adrien tenait à son isolement qui n'était pas sans charmes; et puis l'admission de personnages mâles eût en outre produit des rivalités sur la vautour des emplois. Aussi, pour éviter d'avoir à défendre ou à céder les premiers réles^ Adrien s'était dit î II n'y aura qu'un rôle d'homme et je le jouerai. Par-là, point de dispute! Il ne mécontentait personne, restait chef de la troupe, et pouvait agir en maître. Ce dernier privilège cependant était très-contesté ; et, comme nous le veri^QS, il éprouvait dans son autocratie tous les inconvé*»

184 LES SECRETS BU DIAfiLE

Il y eut un long silence que nul n'osait rompre. Là lune, jusque-là voilée par les nuages, se montra tout à coup et son pâle rayon enveloppa la barque. Le petit Douglas aperçut alors au fil de Teau un lis qui penchait sa tête, touchant emblème pour une reine de France 1 II sortit à moitié de Tesquif, à l'aide de la rame atteignit la fleur et l'offrit à Marie Stuart, Une perle brillait sur le bord du calice; c'était une goutte d'eau, ou une goutte de larmes.

— Madame, dit Douglas, vous avez fait fleurir le lac, et le démon de Loch-Leven s'est paré pour vous voir passer.

— Quoi! ce lac aussi a ses démons?

— Sans doute, et les ballades rapportent...

— Oh ! ne me parlez pas de ballades, Douglas, je les ai trop aimées et trop chantées. Le démon de Loch-Leven ne vaut pas mieux que celui de Monteith, et il ne rendrait pas à la triste reine des augures meilleurs que ceux que le Kelpy a rendus à l'enfant.

Et Marie Stuart souriant avec amertume, raillant doucement la superstition dont elle n'osait pourtant se déclarer affranchie, raconta sa promenade sur le lac de Monteith, ses fiançailles avec le démon, et les tristes voyages qu'elle avait faits depuis sur les eaux.

Quand elle eut fini, Douglas s'écria : — Je sais, moi, une offrande agréable au Kelpy de Loch-Leven, et tirant de son sein les clefs du château qu'il avait emportées dans sa fuite, il les jeta dans le lac.

A peine l'eau était-elle refermée, qu'un coup de feu

LE DÉHON DU LiiG i8S

retentit. On s'était aperça de l'évasion de la reine, et on tirait sur l'esquif!

Douglas pâlit, Marie Stuart poussa un cri et la barque reprit sa course, ou plutôt son vol, vers la rive opposée. Le trajet se fit en silence. Mais, en touchant le rivage, la reine dit à son guide :

— Vous le voyez, Douglas, les lacs d'Ecosse ne veulent pas de moi ; la mort m'y poursuit.

 quelque distance du bord, le petit Douglas cueillit un chardon, et l'offrant à la reine, qui portait déjà un lis : — Reine de France et d'Ecosse, lui dit-il, faisant allusion à ces deux emblèmes, vos sujets vous attendent!

Puis il souffla dans un cor suspendu à sa ceinture. Georges Douglas, John Beatoun, Claude Hamilton, qui attendaient cachés dans les herbes, accoururent saluer la fugitive.

Marie se vit bientôt entourée d'une noblesse fidèle et dévouée. L'espoir rentra dans son âme; elle se crut mattresse enfin du sort et s'écria, en embrassant ses amis :

— Je suis sauvée !

Hélas ! elle était perdue. Sa promenade sur le lac de Loch-Leven ne fit que précéder de peu de temps une longue et cruelle captivité ; et le 8 février 1587, la fille de Jacques V, la veuve de François II, la reine de France et d'Ecosse, après dix-huit années de tortures et de prison, réalisant la prophétie paternelle, posa sa tète, toujours jeune et belle, sur le billot d'Elisabeth.

Le bourreau trembla quand il fallut frapper, et s'y prit à deux fois. L'âme de Marie s'échappa réconciliée

IM LEi fcËGAkTfil b^ DiAfeLE

âteé Dieu pat le repentir et là prière. Tous ûôê lèfttètin connaissent les détails de cette horrible et êûbliiûi agonie*

Peut-être qu'avant de monter sur Téchafâud de Fotheringay, dans les heures douloureuses qu'elle consacra à repasser et à offrir à Dieu sa vie, Marie Stuart se sou- Tint des superstitions de son enfance et des prédictions sinistres du démon du lac.

Quoi qu'il en soit, le génie des eaut s'est emparé de don souvenir et porte son deuil. Sur les bords du Men, qui coule au pied de Fotheringay, on cueille de petite* fleurs rouges qui sont nées, dit là légende, des goutteà da sang de l'infortunée Marie.

LE PETIT HOMME ROtJaE

Au mois d'octobre de Tannée 1773) toute la cou était à Versailles^ lorsqu'on matin trois jeunes dames qui avaient fait le projet, sans doute, de respirer les der» niers parfums de l'automne, avant que personne fAt descendu, s'avançaient dans le parc, se tenant toutes les trois par la main, causant de mille chosess s'interrompanl parfois pour jeter au visage de marbre de quelque vieux Faune étonné, des éclats de rire et des phrases de chan** sons^ puis reprenant leur route au hasard, sans laisser paraître d'autre but que d'aspirer le plus d'air de liberté possible, et que de fouler avec leurs petits pieds humides de rosée les feuilles qui commençaient à tomber*

Toutes trois étaient belles de cette premièns beauté de la jeunesse qui tient autant à la pureté de l'âme qu'à la pureté des lignes du visage^ et ces trois froats limpides^

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venait, fée, ange on magicienne, l'assister et le tirer d'embarras. Le feuillage s'écartait doucement devant lui, et une figure toute rayonnante se montrait au milieu des branches, lui jetant un regard humide de compassion et de sympathie. A cette douce apparition, notre poëte, les yeux fixes, les mains tendues, était près de crier au prodige, quand la vue de deux autres belles têtes encadrant la première, et de je ne sais quels détails de toilette peu familiers sans doute aux providences célestes, le fit retomber des hauteurs de l'extase, et lui donna à penser que ce pouvaient bien être tout simplement trois jeunes curieuses, écoutant ce qui se disait et assistant à son humiliation. De leur côté, les trois dames se voyant découvertes, franchirent bravement le feuillage qui ne pouvait plus servir à les cacher, et sautèrent au milieu du bosquet. Après une révérence profonde à l'assemblée stupéfaite, celle des trois qui avait un peignoir et qui paraissait la plus déterminée, prit la parole et dit :

— Monsieur et mesdemoiselles, pardon de vous avoir dérangés! Mes amies et moi nous nous promenions dans le parc : le bruit de votre dispute nous a attirées de ce côté, et depuis une demi-heure nous vous écoutons. Maintenant que nous sonmies au courant de l'affaire, voulez-vous de nous pour arbitres ? Ne craignez rien, mesdemoiselles, nous apprécierons vos puissantes raisons; et vous, monsieur le poëte, croyez que nous comprenons tout ce que valent de beaux vers !

A cette proposition faite d'un ton légèrement railleur, les insurgées baissèrent la tète sans répondre : elles

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