IX \01X DU SANG Î
— Nous arriverons trop tard! s'écria Sophie avec des sanglots.
— Ne craignez rien, mademoiselle, reprit le soldai en grimpant sur le siège, à côté du cocher, je suis là. Et, en effet, par un hasard qui donna raison aux promesses audacieuses de cet homme, le fiacre partit avec rapidité.
Sophie et Simone se jetèrent dans les bras Tune de Tautre, ne trouvant pas un mot à se dire, craignant d'échanger leurs terreurs et pleurant, invoquant Dieu par des supplications entrecoupées. La route parut bien longue. Il était nuit close quand le fiacre s'arrêta à la porte du bois ; le garde, prévenu par le chirurgien, attendait. Les jeunes filles n'osèrent pas l'interroger. Il salua, et, ramassant la lanterne qu'il avait posée dans l'herbe, à ses pieds, il prit une allée à droite et Içs conduisit vers le pavillon où le blessé avait été transporté.
La nuit était obscure, l'ombre du bois l'épaississait encore. Se serrant l'une contre l'autre, mais n'ayant plus de larmes dans les yeux, tant l'épouvante les comprimait, arrivées à ce point de douleur et d'effroi où la raison a franchi les bornes humaines et retrouve une lucidité sinistre et calme dans une sorte de vision de l'infini, Sophie et Simone marchaient la tête baissée, d'un pas ferme, comme les martyrs qui vont au supplice. Le garde les précédait ; et sa ianterne,
balancée par le rhythme de ses bras, semblait secouer la silhouette des arbres qui menaçaient de tomber sur eux. Miss Simpson suivait avec le soldat.
On arriva au pavillon. Le cheval du chirurgien, tout fumant d'une course rapide, était attaché- à un arbre.
— J*ai peur! souffla Sophie à Toreille de Simone au moment où le garde poussait la porte.
— Moi je n'ai plus peur, répondit la pauvre Simone d'une voix étrange qui sifflait entre ses dents.
Il fallut monter un petit escalier encombré de fagots et de feuilles sèches. Dans la seule chambre du premier étage, sur un lit, auquel on avait mis des draps à la hâte, Valentin était couché. Le chirurgien, débouta son chevet, lui tenait la main. Un médecin, amené sur le terrain par M. Briet, venait de se retirer. Deux jeunes officiers, dont l'un avait été témoin du duel, étaient à quelques pas du lit, absorbés dans une contemplation muette.
A genoux, devant une chandelle placée sur une table boiteuse, un prêtre, le curé de Saint-Mandé, vieillard à cheveux blancs, priait dans un gros livre d'heures, à tranche rouge, qui semblait avoir pris du sang aux linges jetés dans un coin.
Quand Sophie et Simone parurent, le chirui^ien fit un geéte pour recommander le silence. Le blessé pa-«
raissaitjsissoupi. Mais la recommandation était inutile. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent au milieu de la chambrej dans une rigidité de statue. Leur âme oppressée était atteinte de cette catalepsie des premières heures de deuil qui étonne parfois le vulgaire, et passe pour de Tindifférence. Elles voyaient tout, elles se rendaient compte de tout. Le prêtre qui attendait une agonie ; les amis qui n'attendaient plus rien; le chirurgien qui faisait son devoir jusqu'à la fin, rien ne leur échappa ; Tune et Tautreelles sentirept que tout était dit, que la mort était venue avant elles, que la lutte était impossible, et l'angoisse qui •glaçait leur sang dans leurs veines leur donnait en même temps une perception nette etdistinctede tout ce qui se passait dans la chambre.
— Mon Dieu! pensa Simone, mourra-t-il sans m'avoir vue?
On eût dit que ce vœu avait une force attractive, Valentin souleva sa paupière, fit un mouvement pour se tourner de côté et aperçut les deux jeunes filles.
— Simone I Sophie! murmura-t-il, et, dégageant sa main que le chirurgien avait prise, il la leur tendit en essayant de sourire.
Les purs sentiments sont toujours héroïques. Les deux jeunes filles s'avancèrent avec la résolution de lui cacher sa propre agonie.
370 Là VOIX DU SAN&
— Sois calme, dit Sophie ; monsieur assure qu'il n'y a pas de danger.
— Menteuse, dit avec un repri>che attendri Valentin en lui caressant les cheveux. Dites-lui donc, major, que je suis un soldat.
Simone agenouillée regardait Valentin avec des yeux agrandis et fixes qui eussent voulu lui communiquer la vie. Son désespoir participait d'une sorte de jalousie. Elle enviait la mort qui lui prenait son fiancé, son mari. Quant à Valentin, il avait peur de mourir s'il la regardait, et il ferma les yeux.
— Simone, lui dit-il, vous ne serez pas veuTe.
— Non, répondit-elle, car vous ne mourrez pas.
— C'est, au contraire, parce que je meurs avant le mariage.
Simone eut la tentation de se jeter à son cou, de l'étouffer dans un dernier baiser, et de demander à Dieu la mort dans ses bras. Mais cette pensée lui sembla un sacrilège, elle joignit ses mains avec piété et s'approchant sur les genoux du pauvre mourant:
— Valentin, lui dit-elle, regardez-moi.
Le blessé comprit au son de celte voix qu'il y avait dans le cœur de Simone une vaillance sublime et qu'il pouvait lavoir sans faiblir, il ouvrit les yeux, fitun effort pour s'accouder,
— Comment avez- vous su?.,, lui demanda-t-il.
— Est-ce que vous pouviez nous tromper ? répondit Simone qui frissonna en voyant blêmir les lèvres deValentin.
— Eh bien! j'aime mieux cela, reprit-il; j'aurais trop souffert de ne pas vous voir.
— Ne parlez pas, dit le chirurgien.
— Oh ! je n'ai rien à lui dire, major, je veux seulement la regarder, vous ne me le défendez \)as.
Un spasme fit tressaillir les muscles de son visage. Simone crut que le moment était venu.
— Mon père, dit-elle en se retournant vers le prêtre, ne pouvez-vous pas nous unir?
— Ma fille, je puis vous bénir, dit le saint homme qui s'approcha du lit.
Simone colla sa lèvre à la main moite de Valenlin. Le cur;é murmura une prière. Un peu de force rentra dans la poitrine déchirée du mourant.
— Ah! que la mort est douce, balbutia-t-fl. Sopliie, tu me pardonnes d'avoir voulu te venger. Tu diras à ma mère que je n'ai pas osé lui dire adieu... J'avais pour moi la justice; c'est ce qui m'a donné trop de confiance, je me suis mal défendu... D'ailleurs, je ne lui en voulais pas, à cet homme... Il a pleuré quand je suis tombé... Vous écrirez à Simon que je ne le maudis pas.
Ce nom, à ce moment suprême, Tit tressailli ries deux jeunes filles.
Valentin était épuisé par ces quelques paroles, il laissa retomber sa tête sur Toreiller, Un peu de sang lui vint aux lèvres.
— Mesdames, éloignez-vous, dit le chirurgien.
— Ne craignez rien, monsieur, dit Simone, nous sommes dignes de rester. Et, se raidissant contre la douleur, l'héroïque enfant regarda avec une avidité fiévreuse le beau visage de Valentin qui se décolorait.
Le râle commençait. Le prêtre lut les prières de l'agonie. Sa voix tremblotante, entrecoupée par la respiration haletante du moribond, troublait seule le silence de celte veillée solennelle. Le chirurgien, qui avait sans sourciller .pansé bien des blessés et vu bien des morts sur les champs de bataille de l'Empire, mordait ses moustaches, et deux grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Tout à coup, Valentin parut vouloir se dresser, son soufflé s'arrêta, ses mains s'étendirent, cherchant dans le vide, ses yeux tournèrent dans leur orbite, une grimace, l'empreinte formidable de la mort qui prend possession de la vie périssable du corps, tordit sa bouche, il retomba, un peu d'écume lui vint aux lèvres. Tout était fini, Simone était veuve.
Alors, par un phénomène assez ordinaire, la stupeur qui enchaînait les larmes disparut. On eût dit que les jeunes filles ne redoutaient plus de scandaliser l'âme éternelle qui avait pris son vol. L'horrible
vision de ce cher cadavre leur arraclia tout à coup des transports d'épouvante ; elles poussèrent des cris et tombèrent sur le lit, se débattant, appelant, invoquant, se disputant les mains et le front de Valentin. Simone eut une crise nerveuse dont on eut beaucoup de peine à la faire sortir. On ouvrit la fenêtre et on y porta la jeune fille pour que le vent de la nuit la calmât. Elle eut peur de cette obscurité qui s'étendait devant elle comme un gouffre. Elle se débattit en poussant des clameurs qui se prolongèrent dans les avenues désertes, et auxquelles les aboiements des chiens de garde répondirent. La brise . faisait vaciller la flamme de la chandelle -et menaçait de réteindre... Sophie était évanouie.
On porta les deux jeunes filles dans le fiacre. Miss Simpson et le chirurgien se chargèrent de les ramener à Paris. Le prêtre resta avec le soldat et un des officiers pour veiller le mort.
M. Briet, qui croyait en conscience avoir fait son devoir, dormit pourtant mal cette nuit-là. Le lendemain, il alla trouver M. de Nolac, essaya de lui traduire ses scrupules et ne s'apaisa que devant une promesse d'augmentation de traitement.
Simone fut quinze jours en danger de raort ou de folie. Elle essaya de se tuer ; elle voulut se laisser mourir de faim ; puis, elle sortait de ces désespoirs par des explosions terribles de colère, d'insatiable appétit de vengeance. La baronne de Bruval, que ce malheur avait frappée dans ses rêves de paix et de famille, veillait sa fille avec une sollicitude humble et repentante.
— C'est moi qui t'ai porté malheur, lui disait-elle.
Et Simone ne protestait pas, au contraire. N'étaitce pas Simon qui avait tout fait, tout préparé? N'était-ce pas son infernale méchanceté qui av^it creusé la tombe sanglante où dormait son cher Valentinî Et la baronne ne pouvait-elle pas être la mère de Simon? Simone se considérait comme veuve; la bénédiction du prêtre lui paraissait avoir été un sacrement. Aussi voulut-elle porter le deuil des veuves. L'abbé Marcellin, prévenu du malheur, accourut à Paris. Simone lui dit :
— Vous voyez bien, monsieur l'abbé, que j'avais raison de, déchirer ma robe de noces.
— Ma fille, répondit le bon prêtre, les noces de la
terre ne sont que des fiançailles ; les véritables unions se font au ciel, dans le sein de Dieu.
La pauvre enfant éprouvait une répugnance qu'elle essayait parfois, mais en vain , de dissimuler , pour demeurer chez la baronne. 11 lui semblait voir un abîme entre elle et M™« de Bruval, qu'elle ne pouvait se résoudre à séparer de Simon. L'abbé Marcellin, qui surprit ces mouvements du cœur, en parla courageusement à son amie.
— Laissez faire le temps, lui dit-il, la douleur, en la purifiant, la mènera à Dieu et la ramènera à vous; il faut passer quelque chose à l'^goïsme d'un premier désespoir.
Antonine, qui n'en était plus, hélas! à discuter avec son calice, consentit au départ de Simone qui voulut aller vivre avec Sophie. Cette cohabitation des deux jeunes filles eut un effet salutaire. A force de s'épancher tour à tour de l'une à l'autre, la douleur finit, sinon par s'apaiser, du moin§, si j'ose ainsi dire , par se clarifier et par devenir transparente. Simone appelait M™« Girod sa mère , elle vivait au milieu des objets familiers de Valentin, avec son portrait en face d'elle, La pensée constante de son ami invisible, mais présent, l'obligeait à cette contemplation intérieure delà mélancolie; et puis, par moments, il lui venait des pudeurs féminines; en présence du morne chagrin de la mère et du deuil de la
sœur, elle se demandait si elle avait i»ea le droit d*étre aussi désespérée ; elle les consolait alors, ou se laissait un peu consoler. Elle avait des jours de remords véritable pendant lesquels elle s'accusait de cette catastrophe. N'avait-elle pas été cause de l'entretien de Simon et de Sophie? Les mois s'écoulèrent ; du monde , de ses intrigues, du salon de M""« de Brignoles, de M. Emmené, de Simon, il n'était jamais question. La baronne de Bruval avait éo-it en Russie, lors de la mort de Valentin. Cette lettre était restée sans réponse. Simon n'avait pas même joué la comédie d'un, peu de douleur. A distance, il ne trouvait plus nécessaire d*être hypocrite.
Sophie Girod s'accusait également. Pendant un mois, elle eut horreur d'elle-même, les livres lui faisaient peur, la poésie lui semblait un sacrilège. Sa vocation ne lui apparaissait plus que travestie par cet odieux article de journal, ou bien ensanglantée par le cadavre de son frère. Mais, pourquoi ne pourrionsnous pas le constater sans faire injure à cette pure jeune fille? les poètes qui meurent de faim, ou qui meurent de dépit, ne meurent jamais des suites d'un deuil. Le sentiment de leur personnalité finit toujours, à un moment donné, par faire équilibre au poids du corps qui les attire vers la tombe. Le malheur est un fonds de poésie. Il y a dans toutes les afflictions humaines, j'entends parler des plus sin-
cères, la tentation d'une attitude à prendre , d'une confidence publique à faire. Les poètes ne résistent pas toujours à cette coquetterie du désespoir. Sophie était, à coup sûr, une âme loyale et sainte ; mais, un jour, elle fit une élégie sur la mort de son frère ; elle crut l'avoir improvisée, il lui sembla que ces strophes, qu'elle avait pourtant scandées, s'étaient échappées, comme un soupir, du fond de son cœur; mais, le lendemain, elle ajouta un agrément littéraire à cette larme; le surl^demain, elle lui donna un numéro d'ordre pour son futur volume.
Ne blasphémons pas contre cette exploitation. Die^ a voulu que l'homme apprît à boire ses larmes. Les livres sont des herbiers, et les fleurs les plus chères à ceux qui les cueillent et à ceux qui les admirent sont les fleurs trouvées sur les tombes. L'homme est un échappé de la mort que celle-ci rattrape; et pendant cette escapade qu'on appelle la vie, l'écolier aime à tourner souvent la tête et à narguer celle qui le poursuit. Sophie ne se douta pas qu'elle profanait sa douleur en la mettant en poésie ; elle crut l'embaumer, elle ne comprit pas qu'elle en faisait un au omate.
Simone, moins délicate en apparence, eut pourtant un scrupule à cet égard ; elle ne voulut pas lire ces vers, et elle pleura moins souvent devant Sophie, redoutant que ses larines ne fussent également l'oc-
casion d'une élégie. Ce petit désappoiaiemeDt lui fit faire un peu plus tôt le pas que raU>é Marcellin avait prévu, sur le chemin de Dieu; elle s'échappait souvent pour aller à l'église, et plus d'une fois elle y rencontra M"»« de Bruval, qui lui faisait une place à côté d'elle pour prier. Mais la mère et la fllle se séparaient en sortant ; elles échangeaient un serrement de main, un baiser, puis la pauvre Antonine rentrait toute seule chez elle.
' L'année qui se passa ainsi fut la plus lourde à porter de toutes celles qui meurtrirent M«»« de Bruval. Elle voyait approcher avec effroi l'ouverture de ce testament qui lui donnerait pour enfant ou Simone, qui n'osait plus habiter avec elle, ou Simon, qu'elle ne pourrait jamais estimer. La tendresse maternelle , attisée par ses doutes, la consumait, sans qu'il lui fût possible de la satisfaire. Le remords se mêlait à ses angoisses. Elle aussi, elle surtout, se reprochait le malheur de sa maison. Si elle avait été assez forte, assez pieuse, assez digne du ciel pour trouver dans son cœur les moyens de se faire aimer de ces deuT enfants et de les faire s'aimer réciproquement, ces jalousies funestes, cette guerre intestine n'auraient pas assombri leur avenir.
— Je les ai mal élevés, se disait-elle, j'ai aggravé
LÀ YOlî DU SANG 279
ma première faute, el je n'ai pas su purifier la maternité que le ciel m'imposait !
L'abbé Marcellm faisait de fréquents voyages à Paris. 11 trouvait le moyen d'avoir aussi sa part dans les remords distribués à chacun. Il s'en voulait d'avoir conseillé le recours à M. Emmerie, d'avoir été malhabile, de n'avoir rien compris à Simon.
— Je ne me préoccupais que de la besogne du ciel, se disait-il;. mais, hélas! le scandale de la terre, je n'ai pas su l'éviter.
Une année environ après les événements que nous venons de raconter, M°?® de Bruval reçut une lettre de M. Emmerie. L'académicien annonçait son retour à Paris; il prévenait en même temps la baronne que, fidèle à sa promesse, il avait étudiéSimon, et qu'aucun doute ne lui paraissait plus possible : leur enfant, c'était bien ce jeune homme grave, méditatif, dont il avait pu constater la haute et froide raison. Cette évaporée de Simone était l'étrangère. Quant à lui, toute sa confiance était acquise à son jeune ami, il l'avait vu à l'œuvre et il ne voulait plus s'en séparer. Revenu en France, pour entrer probablement dans une prochaine combinaison ministérielle, il voulait faire la fortune de Simon. Mais il avait bien besoin d'être
âCO LA VOIX DU SANG
iTiattre absolu de ce jeune homme ; il priait donc en conséquence la baronne de vouloir bien, par tendresse même pour leur enfant, paraître lui abandonner à lui, M. Emmerie, des droits dont il serait digne.
La baronne ne vit qu'une chose dans cette lettre, c*est que Simon n'allait pas revenir chez elle ; il lui semblait que, malgré Fassurance de M. Emmerie, cet hypocrite ne pouvait pas être son fils,- Le revoir, vivre avec lui, paraissait un supplice au-dessus de ses forces. Elle répondit que Simon était libre. Ce dernier n'avait pas attendu l'autorisation de la baronne pour s'installer chez M. Emmerie, dans l'intimité duquel il était, en effet, profondément entré. Ces deux ambitieux se haïssaient trop pour ne pas juger indis- ])ensable de vivre unis.
Simone apprit le retour de Simon par M. Marcellin, qui, désappointé, mais non vaincu, poursuivait son œuvre ou plutôt son rêve ; il crut le moment favorable pour triompher des résistances de Simone , et pour la ramener, fille aimante et dévouée , dans les bras de la baronne.
— Que m'importent les conjectures? se disait le saint homme. Simon peut être le flls de M. Emmerie, mais Simone doit être la fille de M™« de Bruval I
11 emporta la lettre de l'académicien, et la lut à la jeune fille.
— Mademoiselle, lui dit-il, vous avez été éprouvée par une grande douleur, c'est la marque que le ciel distribue à ses élus. Vous ne seriez pas digne d'avoir été désignée pour souffrir, si vous ne saviez pas compatir aux saintes tortures de M™» de Bruval. Vous avez un avenir que le ciel a déshérité d'avance des amours humaines : car je crois que vous resterez fidèle au souvenir de M. Valentin.
— Oh I oui, interrompit Simone en sanglotant.
— Mais il vous reste à aimer cette mère sans enfants, cette pauvre âme dans laquelle s'égouttent toutes vos larmes. Vous n'êtes peut-être pas sa fille par les liens du sang, mais où donc est votre mère ? Quant à la baronne, je ne crois pas offenser les droils sacrés de la nature en affirmant qu'elle ne peut pas avoir M. Simon pour fils, à la condition de vous faire orpheline. Revenez dans cette maison où l'on pleure votre absence , et où ce sera presque du bonheur de pleurer avec vous.
Simone promit de retourner chez la baronne, mais elle demanda quelques semaines encore, pour bien s'assurer que M"»® de Bruval ne recevrait pas de visites de Simon, et pour se préparer à rentrer dans cette maison dont elle était sortie si fière et si triomphante I
L'abbé emporta cette promesse avec l'empressé-
ment d'un avare qui va enfouir les premières pièces d'un trésor.
— Enfin, voilà un succès! se disait-iU Hélas ! ajoutait avec mélancolie Tathlète éprouvé, je croyais avoir vaincu le démon lé jour où j*ai décidé M*^« Simone à ne pas aller au château ; il parait que je n'avais fait que le défier.
La baronne pleura des larmes de joie en apprenant le retour prochain de Simone.
— N'est-ce pas, dit-elle à Tabbé, que M. Emmerie se trompe? Voilà bien mon enfant, mon seul enfant, puisque celle-ci est ma récompense et que l'autre est mon châtiment !
La veille du jour choisi pour la rentrée de Simone à la maison maternelle, l'abbé Marcellin, qui n'avait pas quitté Paris, reçut un billet dont la lecture sembla l'émouvoir; il se rendit en toute hâte chez M™« de Bruval.
— Dieu veut nous éprouver encore, madame, lui dit-il en l'abordant; il va rappeler à lui le protecteur de M. Simon. J'apprends à l'instant, de la part de ce dernier, que M. Emmerie est très-malade ; on désespère de lé sauver.
La baronne leva les yeux au ciel.
— Que la volonté de Dieu soit faite, dit-elle , et puisse-t-il envoyer à cet homme la pensée du repentir!
— Mais qu'allons- nous faire de Simon? demanda rabbé.
— Je n'ai pas le droit de le chasser, répondit Antonine. Celte maison est la sienne. Qu'il y rentre.
— Mais M"« Simone?
— Puisqu'il me faut choisir, reprit M™e de Bruval avec résignation, je ne puis pas chasser Tenfanl ingrat que j'ai besoin de ramener à l'amour. Simone était une consolation, je n'en étais pas encore digne. Priez-la de m'aimer toujours. Nous nous rencontrions au pied des autels, dites-lui que je lui assigne toujours ce rendez-vous. Peut-être que Simon finira par nous faire grâce. Peut-être que M. Emmerie lui facilitera l'indépendance, et que son ambition l'éloignera d'ici. Jusqu'à ^e testament qui nous dira la vérité dans quelques mois, je ne suis pas libre, j'appartiens du doute; quand je saurai mon devoir, tout s'arrangera... Que vous écrit Simon?
— La maladie de M. Emmerie et le désir de ce dernier de s'entretenir avec moi.
— M. Emmerie a eu des torts envers vous, peutêtre veut-il s'en excuser... S'il vous parlait de moi, dites-lui que je lui ai pardonné... ou plutôt, comme je fus sa complice, dites-lui qu'il me pardonne... Moi, je vais prier.
L'abbé Marcellin trouva le salon de M. Emmerie occupé par des visiteurs. Un journal, peut-être la
284 LA VOIX DU SA?iG
Charte catholique^ avait annoncé la maladie de l'académicien, et de toutes parts arrivaient les demandes de nouvelles. Les membres de rinstitut s'inquiétaient de la santé de leur collègue, les uns y voyant un fâcheux pronostic pour eux-mêmes { chaque décès est une sommation faite aux survivants), et les autres ayant promis leur voix à tel ou tel candidat , en prévision d'une vacance. On savait aussi que M. Emmerie, honoré d'une mission politique en Russie, était en passe d'entrer dans un ministère ; il était alors de bon goût pour certains solliciteurs de se faire inscrire chez lui; à son rétablissement, il aurait bonne mémoire de ces inquiétudes. Les vanités à satisfaire et les clients de toute célébrité venaient ou envoyaient savoir comment l'illustre écrivain avait passé la nuit. Quant aux amis , il eût été bien difficile de les démêler parmi ces courtisans ; peut-être attendaientils tranquillement chez eux l'annonce de la mort pour figurer au convoi, dans l'attitude désolée si convenable et si bien constatée par les journaux en toute circonstance solennelle !
M. Marcellin, en regardant autour de luij pensait à la vanité de l'orgueil ; il donna son nom et fit de-» mander M. Simon de Bruval.
Celui-ci s'empressa d'accourir , il avait une gravité mystérieuse. On eût dit un nouvel initié qui craint de trahir les secrets que son cœur vient de recevoir.
— Ah ! monsieur, dit-il à Tabbé, quelle belle intelligence va s'éteindre !
— Est-il donc si mal? demanda le vicaire, intérieurement choqué de Texclamation du jeunehomme qui pouvait croire à la mort d'un père.
— Les médecins laissent peu d'espoir, reprit Simon ; la dernière consultation est fort alarmante.
— Il est bien certain qu'il m'a fait demander, n'est-ce pas? dit l'abbé.
— Je n'aurais pas osé , monsieur, vous faire venir sans sa volonté expresse. Il a reçu déjà la visite de M. Lepierle? aussi ai-je lieu de penser que les intérêts dont il veut vous entretenir sont moins ceux du ciel que ceux de la terre.
— Les uns sont parfois solidaires des autres, dit gravement Fabbé. Veuillez le prévenir que je suis
— Entrez dans son cabinet. Il a auprès de lui M. le duc deB... qui vient de la part du roi. Mais dès qu'il sera sorti...
— Oh ! Dieu peut attendre que le roi ait fini ! Allez, monsieur.
Simon s'inclina et ouvrit la porte du cabinet de M. Emmerie. L'abbé Marcellin entra dans le sanctuaire de l'académicien. Ce cabinet était luxueux, l'n ordre admirable faisait une place àchaque objet
286 LA voir DU SANft
d'art, à chaque livre , et si un grain de poussière était tombé par mégarde sur les meubles , il eût trouvé à coup sûr un socle doré pour servir à lui seul. Un Christ en croix par Prudhon, un portrait de M. Emmerie peint par Gérard ; une magnifique gravure représentant S. A. R. le comte d'Artois et tenant juste la place qu'avait occupée sous l'Empire l'image de Napoléon; une bibliothèque où pas un roman ne Tenait trahir que le maître avait fait des romans ; un bureau d'homme d'État, où tout était discrètement serré, rangé, casé ; cette splendeur académique qui ne dit rien au cœur et qui ne parlait ni d'amour, ni de gloire, ni de poésie, dans cet appartement d'un homme célèbre qui avait, dit-on, aimé souvent et fait des livres d'amour, cette étiquette de l'acajou, de la dorure et du bronze, cette dignité des meubles , tout respirait un contentement de soi, un culte de sa personnalité dont le vulgaire était dupe, mais auquel un observateur ne se fût pas trompé. Ce cabinet était un mensonge ; mensonge poli , courtois , qui semblait faire accueil à tout le monde, mais qui en réalité ne disait rien, et servait à dissimuler la physionomie véritable du maître.
M. Marcellin n'était pas un observateur bien subtil; pourtant, il sentait, dans la bonne grâce sévère de cet ameublement, une fausse majesté. Il n'eut pas , au surplus, le temps de s livrer à de longues médita-
tions sur ce sujet; Simon vint le prévenir que M. Emmerie était seul, et il entra dans la chambre du malade.
Cette pièce, interdite ordinairement aux visiteurs et aux parasites, mentait moins , ou, pour mieux dire, ne mentait plus. En dépit de son ambition, M. Emmerie n'avait pu se résoudre à ne pas être installé selon ses goûts dans le retrait le plus intime de son temple. Aussi la chambre à coucher ressemblaitelle fort peu au cabinet. L'homme d'État faisait peau neuve, en franchissant le seuil et devenait Thomme des romans licencieux du Directoire. Des rideaux de soie rose tamisaient le jour. Des tapis rapportés d'Orient par un collègue do l'Institut, mais que n'avaient jamais foulé des pieds d'académicien; une pendule sur laquelle le Zéphire le plus galant du monde embrassait une Flore passablement émue, tenait le milieu d'une cheminée encombrée de petits llacons dans des gaines d'or, de chandeliers mythologiques, de baguiers surchargés de bagues; de chaque côté e la glace pendaient des miniatures d'isabey, qui étaient autant de trophées indiscrets. Toutes tes iBuses dont s'était inspiré M. Emmerie étaient là dans le plus souriant négligé. Quelques petites fadaises se mêlaient à ces souvenirs. Là, une boucle de cheveux sur un fond de satin blanc, ici un chiffre tracé en perles. Les fauteuils, avec des bpas ter-
LA TOll DU SANG
minés en eous de cygne de cuivre doré, éiaîenl recouTerts de soie rose galonnée; le lit, en acajou, arec des incrustations de cuivre, avait plus de dentelles que les falbalas d'une douairière; la courtepointe était de satin ; l'oreiller était brodé. Une glace occupait le fond de l'alcôve, et, à la tète ainsi qu'au pied du lit, les rideaux relevés permettaient d'admirer deux pastels du dix-huitième siècle qui ne pouvaient être des portraits de famille qu'à la condition d'outrager la mémoire de ces parentes de M. Emerie, tant le costume et l'attitude étaient profanes. Une piyché, bien nécessaire à un homme qui avait endossé tant d'uniformes, était dressée dans un angle de cette chambre. Une petite porte donnait accès dans un boudoir d'où s'échappait un vague parfum. C'était la sacristie.
J'allais oublier, sur une commode, parmi des boîtes du plus beau travail, un buste en marbre de M. Emmené. Hélas I l'image sculptée était d'un Apollon triomphant, et la réalité faisait de l'original un masque endolori qui ne symbolisait plus que les der nières défaites. L'académicien était bien changé. Gomme tous les voluptueux vernis de stoïcisme, M. Emmerie, à la première contraction de la douleur, avait fait craqueler et tomber en écailles cette dignité de sa physionomie. On voyait dans ses yeux, qui interrogeaient les visiteurs, une inquiétude croissante.
La l)Ouche essayait de rattraper un sourire dont le secret lui échappait; de temps en temps, il se tournait péniblement sur son oreiller , et se regardait dans la glace placée au fond de l'alcôve.
Quand M. Marcellin entra, M. Emmerie sortit de ses couvertures sa main longue et décharnée, et la tendit au vicaire. L'abbé serra cette main dans les siennes avec bonhomie.
— Je vous ai prié de venir, monsieur Tabbé, dit d'une voix à peine distincte l'académicien, parce que vous êtes l'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés... peut-être le seul, et que je suis bien aise de ne pas quitter ce monde en le méprisant trop. Vôtre vue me donnera des illusions et des regrets; asseyez-vous, monsieur.
L'abbé roula un fauteuil au pied du lit, tout en se demandant ce qu'il fallait comprendre, et ce que signifiaient ces étranges paroles. Simon, grave et immobile, était debout à l'angle de l'alcôve ; il étudiait, il apprenait comment un hypocrite doit mourir.
— Vous excusez, n'est-ce pas, monsieur, cette fantaisie d'un mourant? reprit M. Emmerie.
— D'autant plus volontiers, monsieur, répondit l'abbé Marcellin, que je suis convaincu qu'il y a une autre curiosité encore dans votre démarche.
— Et laquelle? demanda M. Emmerie en s'accoudant.
— Celle de savoir, par exemple, les consolations el les espérances que nous pouvons donner à la dernière heure.
M. Emmerie eut un petit tressaillement; il regarda Tabbé qui souriait avec encouragement, il regarda Simon, qui s'empêchait de sourire avec ironie, puis il dit :
— Est-ce que vous croyez que vous allez me confesser, par hasard?
— Je ne suis guère bon à autre chose, répondit M. Marcellin devenant grave.
Un silence suivit ces paroles. M. Emmerie ramena sa couverture sur sa poitrine, comme si le souffle de Tabbé pouvait le refroidir.
— Si je vous gène, monsieur, demanda Simon, je vais me retirer.
— Oh ! vous ne me gênez pas , mon ami , dit 'M. Emmerie, mais si vous voulez bien nous laisser seuls...
Simon salua et sortit de la chambre.
— Monsieur l'abbé, reprit le malade, j'avais des excuses à vous faire ; je suis pour quelque chose dans votre exil ; mais hâtez-vous de me demander une réparation. Sa Majesté veut bien envoyer prendre de mes nouvelles. Le duc de-B... m'a tâté le pouls; peutêtre bien espérait-il ne plus le sentir battre!... on
n'attend.que ma guérison pour refaire un ministère, et si j'y tenais absolument, on me nommerait ministre in extremis... Vous le voyez donc bien, monsieur Tabbé, demandez-moi quelque chose. Je suis au mieux avec le roi ; il est Trai que je suis également au mieux avec la mort : aujourd'hui en faveur, demain je serai forcément disgracié!
M. Eramerie avait la fièvre et parlait avec vivacité, comme un homme qui cherché à enfouir une idée importune soùs Tamoncellement des mots. L'abbé Marcellin le regardait avec l'attention persistante d'un juge qui ne se satisfait pas de premiers balbutiements et qui attend un aveu suprême.
Les deux yeux ouverts de l'abbé Marcellin, in^ flexibles dans leur douce fermeté, pesaient sur le moribond. M. Emmerie semblait souffrir davantage, depuis que cet honnête homme était là; il regrettait de l'avoir fait venir, et pourtant il avait peur de le voir s'en aller.
S92 LA VOIX DU SâMG
— Vous savez sans doute, monsieur l'abbé, dit-il en cherchant à dominer son oppression, pourquoi je suis dans mon lit? Ah! la politique! nous crojoDs que c'est une science ; ce n'est souvent qu'une question d'hygiène. Un ambitieux qui se laisse enrhumer est un sot. Je voulais être ministre et je n'ai pas su me préserver d'un refroidissement. J'étais, il y a six jours, à la grande procession du Vœu de Louis XIII. Tout le monde devait s'y trouver, et moi, avant tout le monde. Il faisait une température du Sénégal; nos églises sont si froides l'été, que je suis passé brusquement de l'Afrique au Groenland, et que j'ai attrapé une fluxion de poitrine. Il paraît qu'elle s'est compliquée d'autre chose... et malgré les mensonges du docteur, je sens bien que je vais mourir pour ma foi. C'est un dénoûment que je n'avais pas prévu... L'abbé Lemerle m'assure que cela me sera compté là haut; je ferais bien volontiers crédit.
Uabbé MarceUin, si sévère qu'il fût pour M. Emmerie, n'avait pas pu s'attendre à ce persiflage, contraire aux habitudes calmes, réfléchies, précautionneuses de l'académicien. Il fallait qu'il fût bien troublé pour ôter ainsi son masque; il fallait qu'il eût bien peur pour s'efforcer de railler ainsi.
Le prêtre gardait le silence, le malade reprit :
— C'est peut-être une fin ridicule que de mourir d'une mauvaise procession I Cherchez donc la gloire,
écrivez donc des livres, ayez donc de Tambition, pour être emporté par un rhume de marguillier ! Ah ! j'en rirais, si je devais en guérir. Mais je connais quelqu'un qui en rira bien, c'est ce diabolique Simon.
L'abbé pensa que peut-être ce nom aihsi amené était une avance, une offre de transition ; il voulut venir en aide.
— M. Simon, dit- il, ne rit pas des devoirs religieux.
— Oh! dites seulement qu'il ne rit pas... A propos, je lui laisserai ma fortune, à ce garçon! 11 a de l'intelligence, du savoir ; je ne sais pas si j'aurais fini par l'aimer, mais nous nous entendions. C'est une nature âpre sous son velours. Il lui manque un peu de mépris pour lui-même: il sera charmant, après sa première bassesse. Je veux qu'il arrange son avenir à sa fantaisie : je veux aussi faire quelque chose pour justifier la confiance de M™* de Bruval. Vous lui direz, n'est-ce pas, qu'elle n'ait rien à craindre ; son fils sera moins tenté de la torturer. 11 aura mon duvet et un nid trop beau pour lui. Il ne retournera pas au pigeonnier... N'allez pas croire, monsieur l'abbé, que ce soit une faiblesse paternelle qui m'ait fait faire ce testament. Non, j'ai pensé surtout à la baronne; pauvre Antonine ! je n'ai pas son portrait ; mais j'ai son fils* Je ne saurais mieux employer ma fortune
t94 LA VOIX DU SAXG
qu'à réparer ce qui est réparable. Hle m'avait char;gé de lui trouver un enfant. Je fais plus que de le trouver, je l'en débarrasse.
— Monsieur, dit l'abbé Marcellin d'une voix grave et en se levant, je reporterai vos paroles à M"»« de Bruval. N'avez- vous rien de plus à me dire?
— Ob ! ne partez pas! dit M. Emnaerie en dégageant ses mains de la couverture... causons encore...
L'abbé se rassit et resta muet, regardant toujours M. Emraerie du même regard bienveillant et intrépide. Le malade souf irait beaucoup, des rougeurs lui montaient au front : il se retourna pendant qu^ques minutes et parut disposé à s'assoupir.
M. Marcellin lit un mouvement, M. Emmerie se rejeta brusquement de son côté.
— Ne parlez pas! répéta-t-il avec force.
^ — Alors, mon frbre, ayez le courage d'être humble, répondit M. Marcellin d'une voix caressante, et confessez-vous I
— Je vous y prends, monsieur l'abbé! vous aussi, vous voulez me forcer à des indiscrétions ! Me confesser 1 par exemple ! il ne me manquerait plus que cela pour achever la On du marguillier !
— C'est pourtant pour vous confesser que vous m'avez fait venir, reprit avec hardiesse le vicaire en regardant M. Emmerie bien en face.
Le mourant pâlit, une lueur passa devant ses yeux, il abaissa ses paupières, parut se recueillir, se consulter, et dit enfin :
— Je n'ai plus d'intérêt, monsieur Fabbé, à faire des politesses à TÉglise. Elle m'enteirera bien sans cela 1 à quoi bon me confesser ?
— ^ A quoi bon se mettre en règle avec Dieu? s'écria le prêtre.
— On ne nous écoute pas, monsieur Vabbé, dit Tacadémicien avec un sourire, ne parlez pas si fort.
— Monsieur, reprit M. Marcellin en se penchant avec sollicitude sur le lit du malade, vous souffrez d'une fausse honte, vous luttez contre une pensée de repentir et de salut. Ayez le courage de m'ouvrir votre cœur.
— Mon coeur, je l'ai mis en volume, dit-on ; c'est mon cœur qui m'a fait entrer à l'Académie ; s'il faut le même pour entrer au ciel, tant pis pour le ciel! je vous en avertis.
— Comme vous devez souffrir, pour blasphémer ainsi, dit le prêtre en haussant doucement les épaules.
— Souffrir? oui, je souffre, mais c'est de me sentir niais, ridicule et poltron, répliqua l'académicien en se soulevant sur son séant. C'est d'être placé .d«iis
Î96 LA VOIX DU SAxNG
celle alternalive, ou bien de continuer la comédie que j'ai jouée de mon vivant, à une heure où j'aurais envie d*être sincère, c'est-à-dire de me dégrader encore par des petites hypocrisies ; ou bien de vous montrer Tignorance et la puérile-obscurité d'un esprit qui a tant joué à la dévotion, qui s'est tant habitué aux sentences officielles, au cérémonial de la foi , qu'il n'ose ni consentir à des grimaces qui lui répugnent, ni se passer de ce qui lui semble l'indispensable accompagnement d'une mort de bonne compagnie.
— Gomment! monsieur, c'est à ces petits combats qu'une intelligence comme la vôtre peufr s'arrêter?
— 11 s'agit bien ici de mon intelligence, et que me parlez-vous de petits combats? demain, je ne serai plus un grand homme que sur l'épitaphe de mon tombeau, et, ma foi, si immortel qu'on ait tâché de devenir, on y regarde à la façon de franchir le pas; surtout quand on a si bien mêlé dans la vie le réel au factice, l'ambition à la conscience, qu'on ne trouve plus que le vide dans son cerveau, que la nuit devant ses yeui. Vous croyez peut-être que je voudrais être un béat, et que je serais ravi de mourir confessé, absous et pardonné, dorloté dans votre absolution? Non, ce calme w!k semblerait humiliant pour un homme comme moi. Ce que j'envie, ce qui
me rendrait heureux et fier, ce serait la certitude absolue dans la négation. Dites-moi donc quelque bonne folie qui m'irrite, parlez-moi d'un mystère qui me révolte, pour que je puisse faire illusion à ce doute absurde qui m'étrangle, et pour que je puisse nier sans mentir, moi qui ai tant menti quand je feignais de croire.
M. Emmerie, en parlant ainsi d'un ton amer, où le rire se mêlait à une sorte de fureur froide, était effrayant à voir. L'abbé, qui s'attristait, lui répondit :
— Un mystère! vous voulez que je vous parle d'un mystère? Vous en touchez un qui est incompréhensible, c'est la mort. Essayez donc de vous en moquer I
— Ah I reprit l'académicien en secouant sa tête inondée de sueur, j'ai vu mourir pendant la Révolution, sur la guillotine et ailleurs, bien des gens qui n'étaient pas membres de la Congrégation et qui mouraient sans se confesser, l'espérance aux yeux, le sourire aux lèvres. Hs invoquaient la patrie, la liberté. D'autres, des savants, se sont endormis en niant l'Évangile avec une douceur et une sérénité admirables. C'est cette mort-là que je veux ; elle est la seule digne d'un homme d'intelligence ; elle vous laisse libre jusque dans le tombeau:
— Pourquoi donc ne la trouvez- vous pas, cette
8t8 LA VOIX DU SÂM6
sérénité? dit Tabbé MarcelUn; je vais vous le dire, moi. L'homme qui touche gravement, sérieusement aux problèmes étemels, peut rencontrer le doute sans s'y blesser, s'il ne dierche pas par ignorance, par vanité, par futilité; si sa consciwice droite et pure le conduit; s'il nie avec la conviction qu'il mettrait à prier; le sentiment du devoir rempli donne à sa mort la sérénité de la foi. Dieu est derrière tout ; il ne s'irrite d'aucune question loyale ; voilà pourquoi des faux chrétiens pourraient envier la mort des vrais savants. Apprendre, chercher, sont desactes de désir et d'amour. La conscience est la première Église j arrêtez-vous à ce seuil-là : si vpus vous en relevez absous, je réponds du reste. Oui, croire à un drapeau,^à une idée, à un principe, c'est se fortifier d'une essence divine, et l'on peut regarder la mort en face. Mais ceux qui ont joué avec tout, qui ont n de tout, qui ont fait de la piété un costume et du doute une nudité, les hypocrites qui ont nié par orgueil et cru par faiblesse, ceux-là, monsieur, ont peur de mourir, et avec raison. AllonsJ du courage, mon frère, que je ne sois pas venu pour assister à votre dernière ironie! C^te agitation est un bon symptôme ; n'essayez pas de vous rappeler la vie ; vous ne l'emportez pas daas la mort. Faites-voUs humble et repentant. Le repos viendra.
— Mais, après tout, je puis guérir, reprit M. Etnraeric... Je me sens mieux que ce matin*., rien »e me force à vous donner déjà cette satisfaction... Plus tard, vous reviendrez, nous en reparlerons.
— Ne me laissez pas sortir, mon frère , dit Tabbé Marcellin en insistant; que vous guérissiez ou non, peu importe à votre éternité! quelques jours de plus ou de moins ne changent rien à Timmuable.
— Mon éternité ! reprit M. Emmerie , dont la fièvre augmentait, et en ricanant; vous voulez parler de mon titre d'académicien? Ah! monsieur Tabbé, ne nous y fions pas ; j'en ai bien vu mourir, des immortels !
— Mon frère , remettez-vous ! Ne cherchez pas à vous étourdir par de vaines et sacrilèges paroles. Au nom du Dieu vivant, voulez- vous faire un acte de foi?
— Parbleu! s'il ne s'agissait que d'un acte, monsieur l'abbé, nous serions d'accord. J'ai été à la procession et j'en meurs! c'est une preuve, celle-là. Débitez-moi, si vous le voulez, quelques patenôtres, je dirai amen, cela suffit.
M. Marcellin fronça le sourcil; cette résistance désespérée et de mauvaise foi le navrait.
— Pourquoi m'avez-vous fait venir? demanda-t-il
avec sévérité. Était-ce pour insulter en moi le vieillard et le prêtre? Adieu, monsieur.
Et i\ fit un mouvement pour se retirer. M. £aimerie sortit à moitié du lit avec un véritable effroi :
— Restez I restez I s'écria-t-il.
— Je reste si vous voulez vous soumettre.
Le mourant laissa retomber sa tête sur son oreiller.
— Ohl vous êtes cruel, murmura- t-il en serrant les dents. Vous voulez me contraindre à me moquer de moi. Est-ce que je puis mentir encore? Et, pour être sincère, est-ce que j'ai une opinion assez ferme ? Oh ! ce doute, ce doute absurde! dire que je ne sais ni croire, ni nierl Voyons, convertissez-moi : faites-moi prendre au sérieux ce que j'ai bafoué; vous ne pouvez pas me laisser mourir bêtement comme un homme qui n'a jamais réfléchi! Je redoutais ce moment-ci. Ah! que je voudrais être athée!— Mais ce trouble qui vient de l'esprit gâté, du cœur obscurci qui ne trouve pas un argument, voilà le comble de la folie et du mal.
L'abbé vit une larme ^ans les yeux de l'académicien, il espéra la victoire.
— Mon fils, dit-il avec une voix caressante , ne tremblez pas et ne vous irritez pas contre vousmême. Je sais bien que celte colère est une première
contrition. Ne cherchez pas de formule. Offrez votre cœur simplement. Oubliez, ma robe et mon caractère; je ne suis pas un prêtre, je suis votre ami. Eh bien! faites un acte d'amitié.
Les forces de M. Emmerie commençaient à s'épuiser. Son inteUigence, qui se raidissait contre la fièvre, se lassait enfin ; il regarda le prêtre avec des yeux qui se troublaient, un étouffement lui imposa silence; lorsqu'il put murmurer quelques mots :
*— Allez-vous-en, dit-il à l'abbé MarceUin, je veux du repos... j'ai peur de vous... Qu'on m'etrvoie chercher l'abbé Lemerle, je m'entends mieux avec lui... il me comprend... Partez, partez...
L'abbé ne bougea pas, il prit la main du moribond dans les siennes et attendit un réveil de ses forces. Mais la fatigue de cet entretien parut avoir hâté l'heure de la mort. M. Emmerie tomba dans une sorte d'engourdissement qui pouvait n'être qu'une phase de l'agonie.
L'abbé comprit que sa tâche était interrompue, il courut à la sonnette et Fagita.
— Un médecin! s'écria-t-il, quand on entr'ouvrit la porte.
Presque aussitôt, le médecin, qui attendait avec assez de mauvaise humeur dans le salon la fin de ce tête-à-tête, entra avec Simon ; il alla droit au malade, lui tâta le pouls, écouta sa respiration.
— Vous lui avez fait bien du mal, monsieur, dit-il
au prêtre.
L*abbé ne répliqua pas et resta immobile.
— Votre ministère n'a plus rien à tenter ici pour le moment, continua aigrement le médecin... S'il retrouve sa connaissance et s'il veut tous revoir, nous vous appellerons.
L'abbé hésita à sortir de la chambre ; mais Taccablement du malade était si profond, que tout effort religieux était en ce moment inutile.
-^ Monsieur, dit-il à Simon, je ne quitte pas cette maison, où je suis entré par la volonté de M. Emmerie; je vais demander à Dieu la grâce de Fentretenir encore; s'il retrouve sa connaissance, vous m'appellerez.
Simon s'inclina avec respect, sans répondre. L'^bfcé Marcellin alla dans le salon, s'agenouilla dans un coin, prit son livre d'heures et se mit à prier. Plusieurs fois il entendit les sonnettes retentir, on allait et venait ; les personnes qui attendaient des nouvelles chuchotaient à voix basse. L'abbé craignit qu'on ne voulût plus le rappeler dans la chambre, ou qu'on ne l'y rappelât que quand il serait trop tard. Au bout d'une grande heure, il se décidait à y rentrer, quand la porte de cette chambre s'ouvrit et quand l'abbé Lemerle en sortit.
— Vous ici ! dit l'abbé Marcellin avec surprise.
— M. Eraraerie m'a fait demander en toute hâte, je suis accouru, répondit M. Lemerle.
— Mais je ne vous ai pas vu entrer, fit le vieillard.
— J'ai passé par le cabinet.
Un petit silence suivit C€s paroles; les deux prêtres se regardaient.
L'abbé Marcellin , dont le cœur était incapable de mêler le moindre levain de rancune ou de dépit à la pensée de son devoir, sourit avec douceur.
— Je me félicite du renfort que vous m'apportez, dit- il à son ennemi; à nous deux , nous triompherons.
Et il fit un pas pour entrer. L'abbé Lemerle lui barra presque le passage.
— H n'y a plus rien à faire, dit ce dernier avec componction.
— Quoi ! vous vous rebutez 1 demanda M. Marcellin.
— De quoi me rebuterais-je? M. Emmerie a reçu ma parole en chrétien, en fils soumis.
— C'est impossible! s'écria à son oreille le pauvre abbé Marcellin.
— Impossible qu'un homme de cette piété ait couronné sa vie par un acte de foi ? Vous douter de ma parole?
— Mais pourtant...
— Prenez gafde au secret de la confession, interrompit M. Lemerle avec un sourire ironique.
— Monsieur, dit Tabbé Marcellin en relevant la tête avec une dignité simple, je suis heureux d'apprendre que votre conscience est satisfaite de votre entretien avec M. Ëmmerie; la mienne a besoin de ce même bonheur. Permettez-moi d'entrer.
— Mais c'est inutile, monsieur, dit Tabbé Lemerle en le retenant un peu par la manche. M. Emmerie est mort.
— Il est mort! s'écria tout haut M. Marcellin, qui sentit un frisson le glacer des pieds à la tête.
Le saint homme se demandait tout bas avec épouvante ce qui avait pu se passer, et qui des deux, du mourant ou du prêtre, avait cédé.
— Vous ne me refuserez pas au moins ta grâce de prier pour le mort, dit-il en cherchant à dominer son émotion.
L'abbé Lemerle s'effaça pour laisser passer son rival. M. Marcellin entra dans la chambre et alla droit au lit. Le visage de M. Emmerie n'était pas changé. Sur ses lèvres, serrées avec force, le sourire dédaigneux avait persisté , mais il semblait qu'il fût plus profond, plus sarcastique que pendant la vie.
— O masque indéchiffrable! se dit le vieillard en
contemplant cette figure, tu ne me diras pas ton secret, Dieu seul le sait.
Et, s'agenouillant devant le cadavre, l'abbé pria du fond du cœur pour le grand hypocrite qu'il n'avait pu amener à la franchise.
Quand il revint dans le salon, M. Marcellin fut étonné de le trouver désert. Les courtisans de la dernière heure étaient partis. Simon s'entretenait des obsl-ques avec M. Lemerle. Le vieux prêtre sortit de la mai^n avec un deuil véritable ; il pleurait Thomme qu'il avait méprisé.
La baronne de Bruval attendait son retour avec une grande anxiété :
— Eh bien?^.. lui dit-elle en l'apercevant et en essayant de déchiffrer sa pâleur.
— Prions pour lui, madame, répondit l'abbé. Antonine fondit en larmes.
— Je ne rougis pas devant vous, mon père ; vous savez si le repentir a laissé place dans mon âme à un autre sentiment; et pourtant il me semble que j'avais gardé tout au fond quelque racine de ce premier et coupable amour. Je n'ai jamais pu le haïr; je respectais malgré moi l'illusion (jui me l'avait fait choisir... Que vous a-t-il dit pour mes enfants et pour moi?
M. Marcellin ne raconta t^ue la partie de l'entretien
o06 LA VOIX DU SANG
(]ui concernait Simon ; il expliqua les intentions de M. Emmerie relativement à sa fortune.
— n connaît bien Simon, dit la pauvre Antonine. Hélas! faut-il le remercier de ce qu'il a songé à m'épargner la présence de ce malheureux enfant... de mon fils peut-être 1
Le lendemain, tous les journaux racontaient les derniers moments de M. Emmerie. Voici l'entrefilet qui parut dans la Charte catholique:
(( La littérature vient de perdre un de ses chefs les » plus glorieux, la France un de ses plus nobles en- » fants, le roi un de ses"plus fidèles sujets, et la re- » ligion une de ses plus chères conquêtes.
» M. Félix Emmerie, membre de l'Institut, che- » valier des ordres, etc., etc., est décédé hier, dans » son domicile, rue Jacob, 46, après une douloureuse » et courte maladie. L'illustre académicien, dont le )ï zèle pour les intérêts du trône et de l'autel ne con- » naissait point d'empêchements, avait voulu, malgré » un commencement d'irritation de poitrine, prendre » part à la procession du Vœu de Louis XIIL
» On sait quelle magnifique journée ajouta aux » splendeurs de cette cérémonie. Mais la température )) extraordinaire de ce jour-là devait être funeste «a »M. Emmerie, à cause- de la brusque transition
» du soleil à la fraîcheur de Féglise. Un frisson le » saisit et il ne quitta le cortège que vaincu par le i> mal.
» Le lendemain, les nombreux amis de M. Emmerie » apprenaient par les médecins le peu d'espoir qui » leur restait, et, depuis ce moment, tous les efforts *) tentés pour faire mentir la science furent infrucw'iueux. M. Emmerie est mort dans la maturité de » son talent, dans tout Téclat de sa gloire Sa Majesté, » qui Tavait fait venir plusieurs fois pour s'entretenir » avec lui de diverses combinaisons ministérielles^ » n'a cessé d'envoyer demander de ses nouvelles. » M. Emmerie, que les derniers représentants de la » littérature impie et sensuelle du dix-buitième siècle » s'étaient flattés de compter dans leurs rangs, avait » formellement désavoué les oeuvres un peu légères » de sa première jeunesse ; il a nommé JVJ. Simon » de Bruval son exécuteur testamentaire, sous la con- » dition de retrancher de tous ses livres ce qui ne » serait pas strictement conforme au dogme et à Tes- » prit de notre sainte mère l'Église ; il est mort dans » les sentiments d'une piété exemplaire, bénissant » Dieu avec humilité de ce qu'il avait bien voulu » choisir une occasion solennelle comme la procession » du Vœu de Louis XIIl pour le rappeler à lui, » M. Emmerie a fait, dit-on, des legs considérables à » diverses fondations pieuses.
308 lA VOIX DU SANG
» La mort de ce grand homme de bien, de ce roya- » liste fidèle, de ce tils soumis de TÉglise, laisse à » l'Académie et dans les conseils du roi un vide qui ne » sera pas comblé, et dans tous les cœurs un deuil » qui ne s'effacera pas. »
Huit jours après cette mort, personne dans le monde n'y songeait plus. On fit d'ailleurs des obsèques magnifiques. Toutes les palmes de l'Institut ombrageaient le cortège. Une voiture de la cour suivit les voitures de location. Quelques paroles trempées de ces larmes qui menacent toujours et qui ne coulent jamais furent répandues sur sa tombe. Mais le lendemain on s'occupa d'un remplaçant pour le fauteuil et pour le portefeuille.
M. Emmerie, bien et dûment empaqueté dans ses oraisons funèbres, expédié vers le paradis avec les recommandations de l'abbé Lemerle et de toute la Congrégation, arriva-t-il à son adresse? Personne, au fond, ne s'en inquiéta. L'essentiel était fait, puisque les convenances avaient été observées et que cette mort, loin d'être un scandale, était une édification.
Seuls, l'abbé Marcellin et M^e de Bruval s'alarmèrent. Se comprenant et s'unissant dans le même doute, ils allèrent prier tout bas et souvent, dans les églises, pour le salut de cet orgueilleux hypocrite et
LA VOIX DU SANG ZQd
de ce faux homme supérieur dont la fin resta pour eux un douloureux mystère.
Antonine ressentit de cette mort un redoublement de honte pour sa faute passée, un redoublement d'ardeur pour le pardon du ciel. Le moment approchait d'ailleurs qui devait dénouer Ténigme de sa vie. La mort de M. Emmerie ne précéda que de quelques mois l'ouverture du testament du colonel Quincy.
Simon et Simone avaient atteint leur vingt et unième année. Le jour de cette date solennelle, M"^« de Bruval reçut la visite de M® Germanet. Il venait annoncer à la baronne l'heure et le lieu de la réunion. L'honnête notaire avait une physionomie compatissante ; il semblait embarrassé du rôle que la vengeance posthume de M. Quincy lui avait assigné.
— Ne puis-je me dispenser d'être là, demanda M"™^ de Bruval, et ne pouvez-vous me communiquer
TAÙ LA TOIX DL SA:^G
l'arrêt, sans iii^eiposer à rougir deyanl... mes deox erifanls ?
— La volonté du testateur est formelle, dit M« Germanet; toutefois, madame , il est des moyens de vous épargner la première émotion de cette lecture.
— Non, reprit Antonine avec courage, j'aurais tort d'éloigner ce dernier calice ; je l'ai attendu pendant bien longtemps, ce n'est pas pour le redouter aujourd'iiui. J'irai, monsieur, je serai ponctuelle; prévenez Simon et Simone; car, vous le voyez, je suis seule, abandonnée, et je tremble en pensant que le fils ou la fille qui me sera donné demain ne voudra ])cul-être pas m'accepter pour mère C'est ma dernière épreuve en ce monde ; je la subirai fermement, courageusement... Me sera-t-il permis de me faire accompagner par M. l'abbé Marcellin? c'est plus qu'un ami ; il m'a exhortée à la résignation, je veux qu'il soit témoin de son succès.
M® Germanet assura M™» de Bruval que rien ne s'opposait à la présence de l'abbé. Au delà des assistants essentiels, la famille était libre.
Le vieux notaire prit congé de la baronne, en lui rappelant que le rendez-vous était fixé au lendemain, pour deux heures précises dans son cabinet.
Enfin ce grand jour se leva ; la nuit fut une lente insomnie pour Mm« de Bruval ; aux premières lueurs.
LA VOIX DU SANG oH
elle se mit en prières, et elle alla entendre la messe à sa paroisse. Elle ne demandait rien à Dieu, s'en rapportant à sa décision ; elle eût craint d'outrager la nature, en fixant ses espérances sur Simone ou sur Simon. Elle s'interrogea seulement avec anxiété; elle repassa sa vie dans une heure, faisant appel à tous ses souvenirs, et cherchant à surprendre un indice qui pût la guider, la préparer à la découverte qui l'attendait. Tâche douloureuse et inutile! Le doute s'augmentait de la peur secrète, qu'elle n'osait s'avouer à elle-même, d'être obligée de repousser Simone pour reconnaître Simon. Mais si elle ne trouva dans la méditation aucun élément de découverte, elle y puisa du moins la force, et quand elle se leva de sa chaise pour quitter l'église, il y avait presque un sourire sur ses lèvres.
Simone était venue prier aussi; elle vit M»»e de Bruval.
-i- Ma mère, lui dit-elle en lui tendant la main auprès du bénitier, dans quelques heures, je serai peut-être une orpheline ; bénissez- moi, si je ne dois plus vous revoir.
Simone était pâle ; elle n'avait pas quitté ses habits de deuil ; elle habitait toujours avec Sophie Girod, n'ayant pas osé retourner chez la Jjaronne avant l'ouverture du testament, et redoutant toujours d'y rencontrer Simon.
M™» de Bruval regarda la jeune tille avec un sentiment d'amour et de reconnaissance qu'elle semblait vouloir comprimer ; elle lui prit les mains, et, Taltiranl tout près de son visage, comme pour lui parler dans un baiser :
— Tu me dis adieu, Simone... déjà ?
— Oh ! ma mère, vous savez bien que si je ne suis pas votre fille, je ne puis m'exposer à retourner chez vous, à v rencontrer le meurtrier de Valentin !
— Tais-toi, reprit la baronne ; ne maudissons personne dans la maison de Dieu. Hélas! c'est surtout si tu n'es pas ma fille qne j'aurai besoin de te voir, de l'embrasser, de prendre courage.
Simone saisit les deux mains de M™c de Bruval et les baisa avec temlresse.
— Me pardonncrtz-vous, dit-elle, de ne pas vous avoir rendue heureuse pendant vingt ans que vous m'avez aimée?
— Te pardonner, mon enfant! mais c'est moi qui par mes doutes et mon malheur ai contrislé et aigri votre enfance ! Te pardonner ! mais es-tu coupable de mes fautes ? Oh ! je prends Dieu à témoin que je te bénis et que je te proclame ma fille. Il se peut qoe m<)a. affection soit une méprise de la voix du sang ; elle n'en est pas une de mon cœur.
Simone se jeta dans les bras de la baronne. Quel-
ques instants après, fortiûée par la prière, le cœur affermi, les yeux animés d'une résolution héroïque, elles sortaient ensemble de Téglise.
— A bientôt, ma mère, dit Simone en tâchant de sourire.
— A bientôt, ma fille, répondit la baronne, qui sourit tout à fait.
— Surtout pas de faiblesse, reprit la jeune fille avec un accent résolu.
— J'aurai du courage, tu verras !
Et, s'embrassant une dernière fois, elles se séparèrent pour se retrouver bientôt.
A deux heures très-précises, la baronne, accompagnée de Fabbé Marcellin, fut introduite dans le salon de Me Germanet ; le notaire terminait quelques affaires et n'était pas là.
— Je suis fière d'être arrivée avant tout le monde, dit la baronne, qui suffoquait un peu.
Le salon était rangé pour la circonstance , les fauteuils étaient mis en cercle. Une table recouverte d'un tapis était au centre. Cette symétriet' froide avait sa solennité. Cette pièce ressemblait à un tribunal.
3{4 LA YOlX IKJ SANG
— On attend donc bien du monde? demanda b baronne d'une voix un peu émue.
— Tous les parents de M. de BruTal, s«bs doul»» répondit Tabbé Marcellin.
— Quand je pense que ma vie va se dénouer ici, reprit la baronne en secouant la tète.
— Vous vous trompez, madame, c'est ici qu'elle ra commencer.
— Oh ! je n'ai pas besoin que vous me rassuriez, monsieur Fabbé. Laissez-moi seulement examiner mon Calvaire ^ je n'oublierai jamais ce s^on. '
Un coup de sonnette retentit. j
— Déjà! murmura la baronne, qui tressaillit.
La porte s'ouvrit pour donner passage à une sorte de paysan, cousin germain du colonel Quincy.
— Salut, madame et la* compagnie, dit le rustre en éraillant îe parquet de' ses gros souliers; c'est bien ici qu'a lieu Touverture du testament? Enfin, on va donc connaître ses idées, au cousin! f|
Et après avoir cherché du regard, par un sentiment d'humilité instinctive ^ quelque siège moins effrayant qu'un des beaux fauteuils de velours du salon, le marchand de bestiaux ( car c'était sa profession ) se résigna à s'asseoir, plaça son chapeau entre ses deux genoux et se mit à examiner les splendeurs de l'appartement, tout en marmottant :
— Ça n'est jamais exact, les notaires de Paris! ça
lait des erabarras ! Je ne pourrai pas repartir pour me retrouver demain au marché de Nogent.
Il suffisait d'un regard pour s'apercevoir que ce parent n'était pas venu dans une autre espérance que celBe de recevoir sa part de succession. La lecture d'un testament ne pouvait signifier autre chose pour lui (foe la délivrance d'un legs; il était à cent lieues de 'Croire qu'il ne s'agissait dans k circonstance qiie d'uiMi énigme de famille. D'autres tintements de la sonnette précédèrent Fentrée de quelques autres parents, tous •4e la même alhxre, tous venus du même pays et tous venus dans la même pensée. Les femmes avaient voulu accompagner leurs maris pour voir un peu Paris aux dépens de Théritage, Ils regardaient la baronne avec un respect mêlé d'^avie. Celte belle dame était leur cousine, après tout, ce qui les flattait; mais ■eUe était la veuve du défunt et avait droit à l'héritage, ce qui les chagrinait. Qyant à Antonine, elle ne comprenait pas cette convocation universelle.
— Le colonel n'eût voulu pour rien au monde se trouver en face de tous ces gens-là, dit-elle à voix basse à Marcellin ; mais il a été content de les envoyer comme témoins de mon humiliation. Ce sont mes juges... mais je les défie bien d'être mes bourreaux, ajottta-t-elle avec un petit sourire ôe défi.
A peine aclievait-elle ces mots, que la porte s'ouvrit et que Simon «itra. il avait si 4ouceme»t somné
SiO LA VOIX DU SANG
que soQ arrivée n'avait pas été aononcée ; il avait si doucement poussé la porte qu'il semblait avoir passé à travers les murailles, et il marchait si doucement qu'on ne l'entendait pas venir. 11 était d'une tenue irréprochable, en grand deuil, comme s'il eût voulu, en affectant de regretter M. Emmerie, jeter une dernière injure à la baronne de Bru val et la contraindre à s'avouer sa mère. Sans qu'il fût mis avec luie, on sentait dans son costume une certaine affectation décente à l'autorité de l'argent ; et le sentimept de cette supériorité, sans rien éclaircir dans son visage, lui donnait plus de décision. Depuis son héritage, il ouvrait davantage les yeux, mais son regard n'y gagnait pas. Sa pâleur était aussi plus habituelle ; il semblait que ses passions secrètes, mieux compriméesoumieux satisfaites, fissent monter moins souvent des rougeurs fugitives à ses joues. Le diplomate avait gagné, le séminariste avait perdu. Supposez Tartuffe, héritier de M. Orgon, ayant maison à lui et vaisselle plate, et dites si /'/mpos^eur ne relèvera pas la tête d'un cran; sans compter qu'Elmire l'effarouchera moins et qu'il aura des facilités ailleurs pour tromper sa passion*
Les parents de M. Quincy, en voyant entrer ce monsieur si noir de costume et si blême de visage, furent pris tous de ce respect qu'on refuse aux tempéraments sanguins; ils crurent que c'était un magistrat et se levèrent en faisant de grands saluts.
Simon vint droit à la baronne et lui baisa la main. Ce geste parut fort étonner les parents de M. Quincy, qui n'avaient jamais rien fait de semblable ; puis, le jeune homme salua M. Marcellin et s'assit à côté de lui.
Quelques instants après, Simone entra à son tour. Elle était pâle aussi, mais sa pâleur n'avait rien de sinistre. Ses yeux, qui ne semblaient pas faits pour la mélancolie, avaient une langueur maladive; elle était en grand deuil comme son frère, mais quel deuil différent! Sa beauté empruntait un éclat nouveau à cette tristesse du costume, à cette douleur du visage. Elle parut surprise de ce nombreux auditoire, et regarda la baronne pour la rassurer et lui promettre un intrépide auxiliaire ; mais en même temps elle aperçut Simon et tressaillit. La haine ou plutôt le mépris qui couvait en elle parut vouloir faire explosion. Sa nature violente, que Famour et la douleur avaient domptée, essaya de se révolter ; elle rouvrit les yeux, qu'elle avait fermés, et regarda Simon avec un éclair de provocation et de menace. Celui-ci, qui s'attendait à cet accueil, était superbe d'indifférence et d'ironie ; il salua presque avec galanterie et attendit. Mais Simone n'était plus la jeune fille indisciplinée que nous avons rencontrée au début de cette histoire ; la tendresse avait exhaussé tous les foyers de son cœur, et son âme ne s'échauffait que pour rayon-
SIS lA VOIX VU SÀM6
ner. EUe eut honte de lutter avec loet hypociite ; elle eut pkié de la baroDue; eUe dédiûgna ces ténM)iiift grossiers, et, répondant à la politesse insal^te de SiiiKNeLpar\iDmouveiEient dédaigaeux des lèvres^ette détourna la tête et alla s'asseoir à côté de M™® de Bruval, qui la baisa au frocA en lui disa&l toutbas : — Merci!
M« Gennanet fit enfin sen entrée. Il salua le cepote, s'inclina plusparliculièreiDent ctevant M"^^ de Bruval, alla à la table et y déposa un large pli cacheté : c'était le testament. La chute du papier sur le tupis donna une commotion électrique à l'assistance. Tous les yeux convergèrent vers cette enveloppe. Voilà ia fortune! se disaient les parents de M. Quincy. Voilà mon arrêt I se<lisait la baronne. Simon luinmièiiie était ému. L'abbé Marcellin remua les lèvres, il prâit» AnAonine, pâle et sentant son cœur battre à coups i^edoublés, eut peur de mourir au pirenner mot ; 'die chercha la main de Simone, et, l'ayant revio&aisBée^ n'osa pas la prendre, tant elle la trouva froide.
Un petit bruit sec, qui n'était pas sans analogie avec le bruit d'un pistolet qu'on arme, troubla le silence. C'était un des grands cachets de l'enveloppe que M® Germanet brisait en le froissant. La l)aroBn» abaissa les paupières, oomn^e si de t^e papier sinistre allait s'échapper quelque vision, quelqu^n de ces génies que les contes orientaux «ifermentsous
LA VOIX mj SANG 519
loppe; les parents de M. Quincy, au contraire, oii\Tirent les yeux, écarquillèrent leurs prunelles, comme si le Pactole ôllait ruisseler en s' élançant de ce pli. Hais le notaire te retira pas le testament de Tenveloppe, il reposa le paquet sur la table, regarda encore une fois autour de lui, parut faire le compte des assistants et dit :
— Il nous manque quelqu'un !
— 'Oh ! de notre côté, nous y sommes tous, dit le fnardhand de bestiaux.
La baronne, étomiée, dressa la tête. Quel était ce témoin attendu ? M^ Germanet ne se tourna pas de son côté, de peur d'avoir à répondre à une question qu'il pressentait; il posa gravement les deux mains s«r la table et se mit a tambourmer légèrement.
— Est-ce que c'est un héritier... essentiel? demanda le marchand de bestiaux , qui paraissait être te chef ou du moins le pasteur de la fdmille.
M« Oermanet sourit de cette dénomination d'iiéritier, mais ne répondit rien. On attendit un quart d%eure, et Dieu sait quelle agonie ce fut pour lpn« de Bruval! quel supplice différent pour les parents de M. Quincyl Le grotesque et le terrible étaient en présence; dans ses combinaisons sournoises, le colonel avait été dramaturge habile. Toutes les passions étaient là, contenues, enchaînées, prêtes à édater; tous les s^nftiments nobles, odieux ou ridi-
cules, Famour dans ce qu'il a de plus sacré, Tambi* lion, la convoitise de l'or, la sottise, la prière et la haine, tous les ressorts de Thumanité étaient là tendus; et, arbitre suprême, providence triviale, dominant ces intérêts divins et terrestres, le notaire, M« Germanet, n'avait que quelques pages à lire pour déchaîner, irriter ou satisfanre toutes ces passions.
Au bout d'un quart d'heure, la sonnette fut violemment agitée. On entendit l'échange de quelques mots dans l'antichambre, la porte s'ouvrit, et une vieille femme ronde, rougeaude et d'une allure délibérée, entra en laissant de profondes révérences sur cliacun de ses pas.
— Nous n'attendions plus que vous, madame, dit M<) Germanet, en désignant un fauteuil à la nouvelle venue.
Celle-ci se confondit en excuses : elle ne connaissait pas Paris, elle n'y était que depuis une heure; le fiacre s'était trompé de rue et de numéro. Mais le vrai motif de ce retard s'étalait à tous les regards dans une toilette extraordinaire, dans une robe de couleur changeante, dans un bonnet où les nœuds de rubans s'efforçaient d'escalader les barricades de dentelles ; dans une chaîne d'or qui aurait pu, au propre, encliaîner quelqu'un ; dans un châle qui était un prol)lème de cacophonie. Quant aux mains, elles avaient
des bagues énormes à chaque doigt, et elles s'étalaient en se croisant sur son estomac.
Les parents regardaient cette dame avec le sourire hargneux des cohéritiers. Simone et Simon étaient fort surpris ; quant à Antonine, elle la contemplait en tremblant, cherchant à la reconnaître et interrogeant tout bas ses souvenirs.
L'inconnue, pour aller s'asseoir au fauteuil qui lui était désigné, passa devant W^^ de Bruval. Elle ne manqua pas l'occasion d'une flexion profonde des jarrets et baissa un peu la tête. La baronne, dont la mémoire avait enfin trouvé la trace qu'elle cherchait, poussa un petit cri : '
— Madame Renaud! dit-elle en se rejetant en arrière;. car l'horrible scène de la petite maison du faubourg de Troyes lui apparaissait tout à coup.
— Moi-même, madame, pour vous servir, répondit avec un sourire atrocement gracieux la vieille femme, ravie de n'avoir pas assez changé pour n'être pas reconnue... Et les enfants? ajouta-t-elle en regardant Simone et Simon. Ah I ils ont tenu tout ce qu'ils promettaient, charmants tous les deux !
— Eh bien, voyons, y sommes-nous enfin? demanda le marchand de bestiaux.
— Du courage, madame, murmura l'abbé Marcellin à l'oreille de la baronne.
M°*« de Bruval fit un effort; elle écarta un peu son
jfMe ,|^ Brutal n«nia la jeiioe tiile a%ec un â€^ctsment iritc». jr et îe reojonaiàsaiit^e qo'die semUaîl ^oul'/;r traif rimer; elle lui |»nl les maies, et» Faltîrant tout pr^-^ de son TÎ^^e, comme pour loi parler dans un baiser :
— Tu me dis a'iieu, Simone... dé}h ?
— Oli ! ma mère, vous savez bien que si je ne suis [ids ^otre fille, je ne puîs m'eiposer à ?eloufoer chez vous, à y rencontrer le meurtrier de Valentin !
— Tais-toi, reprit la baronne ; ne maudissons personne dans la maison de Dieu. Hélas! c'est surtout si tu n'es pas ma Hlle qne j'aurai besoin de te voir, de l'embrasser, de prendre courage.
Simone saisit Ir s deux mains de M^^ de Bruval et les baisa avec tentl rosse.
— Me pardonnertz-vous, dit-elle, de ne pas vous avoir rendue heureuse pendant vingt ans que vous m'avez aimée?
— Te pardonner, mon enfant ! mais c'est moi qui par mes doutes et mon malheur ai contristé et aigri votre enfance ! Te pardonner ! mais es-tu coupable de mes fautes ? Oh ! je prends Dieu à témoin que je te bénis et que je te proclame ma fille. Il se peut qoe mqn affection soit une méprise de la voix du sang ; elle n'en est pas une de mon cœur.
Simone se Jeta dans les bras de la baronne. Quel-
ques instants après, fortifiée par la prière, le cœur affermi, les yeux animés d'une résolution héroïque, elles sortaient ensemble de Téglise.
— A bientôt, ma mère, dit Simone en tâchant de sourire.
— A bientôt, ma fille, répondit la baronne, qui sourit tout à fait.
— Surtout pas de faiblesse, reprit la jeune fille avec un accent résolu.
— J'aurai du courage, tu verras !
Et, s' embrassant une dernière fois, elles se séparèrent pour se retrouver bientôt.
A deux heures très-précises, la baronne, accompagnée de Tabbé Marcellin, fut introduite dans le salon de M« Germanet ; le notaire terminait quelques affaires et n'était pas là.
— Je suis fière d'être arrivée avant tout le monde, dit la baronne, qui suffoquait un peu.
Le salon était rangé pour la circonstance , les fauteuils étaient mis en cercle. Une table recouverte d'un tapis était au centre. Cette symétrie- froide avait sa solennité. Cette pièce ressemblait à un tribunal.
— Oo attend ilonc bien du monde ? deBoonda la baronne d'une Toix un peu émue.
— Tous les parents de M. de Bniral, sans itoiile, répondit Tabbé Marcellin.
— Quand je pense que ma vie va se dénouer ici, reprit la baronne en secouant la tète.
— Vous vous trompez, madame, c'est ki qu'elle va commencer.
— Oh ! je n'ai pas besoin que vous me rassuriez, monsieur Tabbé. Laissez-moi seulement exammer mon Calvaire ^ je n'oublierai jamais ce salon.
Un coup de sonnette retentit.
— Déjà! murmura la baronne, qui tressaDlit.
La porte s'ouvrit pour donner passage à une sorte de paysan, cousin germain du colonel Quincy.
— Salut, madame et la compagnie, dit le rustre en éraillant le parquet de" ses gros souliers; c'est bien ici qu'a lieu Touverture du testament? Enfin, on va donc connaître ses idées, au cousin!
Et après avoir cherché du regard, par un senti-* ment d'humilité instinctive^ quelque siège moins effrayant qu'un des beaux fauteuils de velours du salon, le marcliand de bestiaux ( car c'était sa profession ) se résigna à s'asseoir, plaça son chapeau entre ses deux genoux et se mit à examiner les splendeurs de l'appartement, tout en marmottant :
— Ça n'est jamais exact, les notaires de Paris! ça
fait des embarras ! Je ne pourrai pas repartir pour me retrouver demain au marché de Nogent.
H suffisait d*un regard pour s'apercevoir que ce parent n'était pas vaau dans une autre espérance que ceBe de recevoir sa part de succession. La lecture d'un teslament ne {pouvait signifier autre chose pour hii tfoe la délivrance d'un legs; il était à cent lieues de 'Croire qu'il ne s'agissait dans k circonstance qije d'une énigme de famille. D'autres tintements de la sonnette précédèrent rentrée de quelques autres parents, tous 4e la même allure^ tous venus du même pays et tous venus dans la même pensée. Les femmes avaient Touki accompagner leurs maris pour voir un peu Paris aux dépens de rbéritage. Ils regardaient la baronne avec un respect mêlé d'envie. Cette belle dame était leur cousine, après tout, ce qui les flattait; mais •eUe était ia veuve du défunt et avait droit à l'héritage, ce qui les chagrinait. Qyant à Antonine, elle ne comprenait pas cette convocation universelle.
— Le colonel n'eût voulu pour rien au monde se trouver en face de tous ces gens-là, dit-elle à voi\ basse à Marcellin ; mais il a été coiilent de les envoyer comme témoins de mon humiliation. Ce sont mes juges... mais je les défie bien d'être mes bourreaux, ajottta-t-elle avec un petit sourire de défi.
A x)eine acbevait-elle ces mots, que la porte s'ouvrit et que Simon «itra. il avait si doucement sonné
SiO LÀ VOIX DU SANG
que soQ arrivée n'avait pas été annoncée ; il avait si doucement poussé la porte qu'il semblait avoir passé à travers les murailles, et il marchait si doucement qu'on ne l'entendait pas venir. 11 était d'une tenue irréprocbable, en grand deuil, comme s'il eût voulu, en affectant de regretter M. Emmerie, jeter une dernière injure à la baronne de Bruval et la contraindre à s'avouer sa mère. Sans qu'il fût mis avec luié, on sentait dans son costume une certaine affectation décente à l'autorité de l'argent ; et le sentimept de cette supériorité, sans rien éclaircir dans son visage, lui donnait plus de décision. Depuis son héritage, il ouvrait davantage les yeux, mais son regard n'y gagnait pas. Sa pâleur était aussi plus habituelle ; il semblait que ses passions secrètes, mieux compriméesoumieux satisfaites, fissent monter moins souvent des rougeurs fugitives à ses joues. Le diplomate avait gagné, le séminariste avait perdu. Supposez Tartuffe, héritier de M. Orgon, ayant maison à lui et vaisselle plate, et dites si V Imposteur ne relèvera pas la tête d'un cran ; sans compter qu'Elmire l'effarouchera moins et qu'il aura des facilités ailleurs pour tromper sa passion*
Les parents de M. Quincy, en voyant entrer ce monsieur si noir de costume et si blême de visage, furent pris tous de ce respect qu'on refuse aux tempéraments sanguins; ils crurent que c'était un magistrat et se levèrent en faisant de grands saluts.
Simon vint droit à la baronne et lui baisa la main. Ce geste parut fort étonner les parents de M. Quincy, qui n'avaient jamais rien fait de semblable ; puis, le jeune homme salua M. Marcellin et s'assit à côté de lui.
Quelques instants après, Simone entra à son tour. Elle était pâle aussi, mais sa pâleur n'avait rien de sinistre. Ses yeux, qui ne semblaient pas faits pour la mélancolie, avaientiine langueur maladive; elle était en grand deuil comme son frère, mais quel deuil différent! Sa beauté empruntait un éclat nouveau à cette tristesse du costume, à cette douleur du visage. Elle parut surprise de ce nombreux auditoire, et regarda la baronne pour la rassurer et lui promettre un intrépide auxiliaire ; mais en même temps elle aperçut Simon et tressaillit. La haine ou plutôt le mépris qui couvait en elle parut vouloir faire explosion. Sa nature violente, que Famour et la douleur avaient domptée, essaya de se révolter ; elle rouvrit les yeux, qu'elle avait fermés, et regarda Simon avec un éclair de provocation et de menace. Celui-ci, qui s'attendait à cet accueil, était superbe d'indifférence et d'ironie ; il salua presque avec galanterie et attendit. Mais Simone n'était plus la jeune fille indisciplinée que nous avons rencontrée au début de cette histoire ; la tendresse avait exhaussé tous les foyers de son cœur, et son âme ne s'échauffait que pour rayon-
Cette froideur sacrilège lui parut mériter un chàliment public.
— Quoi! s*écria-t-il en se levant et en attirant par un geste énergique Simon qui restait accoudé dans son fauteuil, votre conscience ne vous reproche rien? A genoux, monsieur, devant cette mère <lont vous êtes le châtiment! Fils chrétien, à genoux, devant cette martyre!
Simon résistait en riant d'un rire qui sifflait à travers ses dents, et murmurait :
— Monsieur l'abbé, pas de scènes de famille ridicules I
— A genoux, monsieur, répéta le vieux prêtre en frappant le parquet et en crispant sa main sur Tépaulede Simon.
Ce dernier comprit qu'une plus longue résistance serait odieuse, il fléchit le genou devant la baronne etlui dil:
— Je ne pensais pas, madame, que M. Tabbé entendît quelque chose aux effets de théâtre ; je voulais réserver pour l'intimité les reconnaissances dramatiques... mais M. Marcellin me croirait ingrat si je refusais plus longtemps.
Et, sans ajouter un mot, Simon prit la main de la baronne et la baisa.
Antonine le regarda avec plus de compassion que de colère.
— Mon fllSf lui dit-elle, c'est moi qui devrais tom ber à vos genoux et vous demander pardon de n'avoir mérité ni votre confiance ni votre amour; j*ai usé ma
» vie dans une vaine curiosité; le plus court et le meilleur eût été de me faire aimer. Aidez-moi à tout réparer.
Et la pauvre femme essaya d'attirer la main de Simone pour- la confondre dans la sienne avec la
main de Simon. Mais la jeune fille s'était détournée
avec horreur et elle se dégagea brusquement quand elle comprit Tintention de la baronne.
— Ma fille ! murmura celle ci en suppliant.
— Non, non ! jamais ! répondit Simone avec énergie et en se couvrant le visage ; il y a du sang après ses mains.
— Je crois que M. Quincy a, en effet, atteint son but, dit Simon en se levant. Eh bien! monsieur Tabbé, ne direz-vous rien à ma sœur qui refuse de m'embrasser ?
L'abbé garda le silence ; mais Simon lut dans ses yeux tant de mépris uni h tant de douleur, qu'il rougit et alla s'asseoir. Simone, ne le sentant plus près d'elle, tomba dans les bras de la baronne.
— Oh! lui dit-elle tout bas en l'étouffant de caresses, je vous aimerai bien, ma mère; mais ne me faites pas souvenir qu'il est mon frère.
La baronne ne put que fondre en larmes et retenir sa GUe sur son cœur.
M* Gemianet penctiait la (été sur le testament, qu'il semblait relire avec attention. Quant au mar- , chand de bestiaux et à ses parents, ils ne comprenaient pas trop ce qu'ils avaient à faire, devant cette reconnaissanee ; les femmes se sentaient un peu touchées, les hommes attendaient qu'on lût les articles essentiels.
— Eh bien!- est-ce que c'est fini? demanda l'un d'eux.
Le notaire passa un mouchoir sur ses yeux, toussa et reprit le testament ; mais avant d'en poursuivre la lecture, il regarda la sage-femme, qui ne savait quelle contenance garder et qui faisait tourner ses grosses bagues autour de ses gros doigts.
— Madame Renaud, lui dit-il, ce que je viens de lire est-il l'exacte vérité ?
— Ah ! monsieur le notaire, et vous , ma bonne dame, je le jure par le nom de notre Sauveur : aussi vrai que je suis là, tout s'est passé comme l'a écrit le colonel. Ce beau monsieur et cette belle demoiselle sont bien réellement le frère et la sœur. Après l'accouchement, le colonel me donna une jolie petite rente en m'engageanl à aller la manger ailleurs, sans laisser d'adresse. Vous savez? nous autres , dans notre état, nous n'aimons pas à être mêlées à des
LX VOIX DU SANG 33t
<|tterdles d'mtérieur. On chicane si volontiers les sages-femmes, que, pour éviter tout désagrément,, je me suis tenue tranquille dans mon coia, ayant peur que quelque procès ne fût entamé tôt ou tard à Foccasion de cette naissance. Aujourd'hui, j'ai pensé qu'il y avait prescription. D'ailleuïs^ on n'a rien à me reprocher, tf est-ce pas? J'ai bien soigné madame, et je me flatte de n'avoir pas estropié ces en£ant5.,La feÎBtft du coloftel ne me regarde pas, dès lor&..,
— C'est bien, fit M® Germanet, qui%avait recouvré son sang-froid et qui prit uu air imposant ; voas jurez devant Dieu, qui vous entend, devant M. l'abbé, qui le repré^nte, devant La famille de M. Quincy, que ces deux enfants sont biea les deux enfants de la ba* nume.
— Ohl j'effli lève les deux maias, dit avec impé- Uiôsité W^ Renaud.
M« Germanet reprit sa lecture :
•<! Je voulais bien me venger, mais je ne voulais pas » mettre le public (kns la confidence die nues affiaû^.
» Voilà pourquoi je me suis empressé de reconnaître » les deux enfants, de les faire inscrire sous mon » nom. »
— C'est ce que nous verrons! dit le marchand de bestiaux , commençant à craindre de ne point hériter, et en regardant ses parents, pour les amiiuter.
— Oui, oui, il faudra voir! ajoutèrent les autres. *
M« Germanet continua :
« J'ai tenu à ce que la lecture de ce testament se 1) fît en présence de mes parents, afin qu'ils m'aidassent, comme je n'en doute pas, à consacrer ma vengeance. J'ai pensé qu'en leur disant que je possédais, à la veille de ma mort, en rentes sur l'État et en immeubles, la valeur de deux millions, et que si cette fortune était retrouvée, elle reviendrait à M. Simon et à M"e Simone, qui ne sont pas mes enfants; j'ai pensé qu'ils ne se tiendraient pas facilement pour battus et qu'ils entameraient quelque procès, d'autant plus scandaleux qu'il serait mauvais. J'ai voulu d'ailleurs que la fille noble fût jugée par des paysans; voilà pourquoi j'ai dérangé mes très-chers parents, qui rempliront tout |i fait mes vues en se moquant de
» moi comme je me moque d'eux, mais en ne se » moquant pas de mes millions.
» Quant à ma fortune, on en trouvera Tétat bien » détaillé dans les pièces jointes à ce testament. Je » l'ai liquidée et dispersée; mais j'ai eu soin de » prendre des reçus de toutes mes ventes, et si mes » héritiers légitimes, c'est-à-dire mes enfants, qui » ne sont pas mes enfants, veulent la réclamer, ils )) auront toutes les facilités possibles. J'ai attendu » leur majorité pour les rendre maîtres d'agir ; je » les avertis seulement que ce procès, qui donnerait » lieu à des scandales, ferait probablement mourir » leur mère de chagrin. »
— Quel scélérat que notre cousin! interrompît le marchand de bestiaux.
Mme de Bruval n'écoutait plus ; elle regardait Simone, qu'elle semblait voir pour la première fois. Mais Simon ne perdait pas un mot de ces détails , et gardait cet odieux sourire qui avait si fort indigné le bon abbé Marcellin.
« En conséquence de ce qui précède, lut M« Ger- » manet à la dernière page eu testament, je donne » et lègue à M™« Renaud, en toute propriété, le ca- » pital dont je lui servais la rente ; elle peut le ré- » clamer immédiatement; je ne veux pas la priver
» du plaisir de meltre à la loterie et de placer son D argent à sa façon. Je laisse les fonds nécessaires D entre les mains de M® Gennanet.
» 2o Je tiens à ce que mes chers parents soient » eiactement remboursés de tous leurs frais de » voyage ; et, s'ils étaient tentés d'un procès, je ne D veux point leur refuser ce plaisir, et je mets en D conséquence à leur disposition l'argent nécessaire » aux frais de la procédure.
» Je ne lègue rien à M™» de Bruval, qui ne vou- » drait d'ailleurs rien de moi. Il est vrai qu'en vertu » de son contrat elle a droit à une reprise de » 100,000 francs, qu'elle exercera sans doute ; il est » bien entendu que je rendrai ainsi 100,000 francs » que je n'ai jamais reçus, les parents de ma femme » n'ayant rapporté de l'émigration d'autre écu que w celui de leurs armes.
» Quant à Simon et à Simone , recevant de moi » une mère et l'assurance qu'ils sont frère et sœur, )) j'espère bien qu'ils n'auront rien de plus à souhai- » ter. Je leur ai prêté mon nom, qu'ils le gardent, » qu'ils s'en servent même pour protester contre D mes arrangements. Je le souhaite, m'étant assuré » que leur vanité, que leurs instincts violents, sen- » suels, ne se satisferont pas d'une position médio- » cre, et sauront ménager à la pauvre baronne des » chagrins de plus d'une sorte. »
— Il ment, ma mère, dit tout bas Simone à Toreille de M™«de BruvaL
— U ne l'a pas connue, répondit la baronne; il n'a vu que Simon.
tf Je n'ai rien de plus à ajouter, disait en unissant » ce singulier testament ; je trouve mon œuvre com- » plète, et, si l'on peut rire dans le monde où je vais, » je rirai bien le jour où ces dispositions seront conx> nues. »
M« Germanet avait fini.
— Est-ce que c'est tout? demanda le marchand de bestiaux.
— Absolument tout, répondit le notaire.
— C'était bien la peine de nous faire faire cent lieues I
— Il s'est moqué de ses parents, le cousin I dit un autre.
— Mais tout n'est pas fini, reprit le chef des héritiers déshérités.
— Oh non! ajouta le chœur des paysans.
Alors, un murmure grossissant de commentaires, de paroles de dépit, de menaces même, donna satisfaction à la colère de tous. Des allusions dont la délicatesse n'était pas le premier mérite, furent faites h la naissance des deux enfants. Des mots, d'une
crudité terrible sifflèrent aux oreilles de la baronne. Le notaire s'efforçait vainement de calmer ce brouhaha ; on n'apaise pas une tempête de collatéraux déçus, aussi facilement que Neptune apaisait les flols, et M® Germanel, eût-il pensé à Vii^ile, y aurait perdu tout son latin. Heureusement qu'il s'avisa d'un moyen plus efficace : il passa dans son élude, tira un sac d'ai^ent de sa caisse , et donna ordre à ses clercs de compter, en les remuant avec affectation, les pièces de cinq francs. Cette musique sonna comme une fanfare. Tous les Champenois se précipitèrent, comme des moutons, vers la porte de l'élude, et M"»« de Bruval resta seule avec ses deux enfants et l'abbé Marcellin. M™« Renaud avait disparu.
— Eh bien, monsieur l'abbé, dit la pauvre femme avec un sourire mélancolique, nous nous effrayions à tort.
Simone tomba aux genoux de sa mère :
— Pardon encore une fois, lui dit- elle. Laissezmoi vous admirer, vous supplier, vous adorer. Il me semble que ce nom de « ma mère, » je ne vous l'ai jamais donné, tant il a de charmes nouveaux pour mes oreilles et pour mon cœur : Ma mère! ma mère! ma mère!.
— Laisse-moi donc la force d'être heureuse, répondit la baronne en pleurant et en regardant de
côté Simon , comme pour Texhorler à se laisser émouvoir.
Mais Simon ne paraissait pas disposé aux épanchements.
— Monsieur, lui dit gravement Tabbé, ne ferezvous pas mentir, à votre tour, le testament du colonel?
— Demandez à Simone ce qu'elle en pense, répliqua Simon , et demandez à ma mère si Dieu n'eût pas été plus indulgent pour elle en ne lui donnant qu'une fille !
— Vous avez tort, mon fils, dit la baronne qui avait entendu , et avec une navrante expression de tendresse, vous avez tort de parler ainsi. Votre place est aussi dans mes bras, comme elle est déjà dans mon cœur.
Simone tressaillit, ei craignant que Simon ne fit un pas vers la baronne, elle se leva précipitamment et se recula, pour n'être point heurtée par lui.
Précaution inutile, mais que Simon comprit.
— Vous voyez, monsieur Tabbé, dit-il avec ironie, ma mère doit choisir.
— Simone, reprit M"e de Bruval à demi- voix, ne seras-tu qu'à moitié généreuse? Tu as beaucoup souffert, mon enfant! prends garde de perdre auprès de Dieu le bénéfice de la douleur en te -montrant implacable.
— Lui tendre la main ! à lui ! répondit avec trouble la fière jeune fiUe, lui pardonner sonlâclie crime I c'est impossible. Ne peut-il vous aimer comme un fils sans me contraindre à Taimer comme uœ sœur?
— Pardomie-lui, répéta la baronne, ou plutôt pardonne-moi les fautes de mon fils; et M»* de Br uval prenait les mains de Simone avec un geste de supplication.
— Eh bien! reprit Simone avec courage, je veux être digne de vous, ma mère. Simon, ajouta-trelle. en regardant son frère, je ne pensais pas avoir la force de te voir en face. Tu as brisé ma vie, tu as . fait à mon cœur une blessure qui ne se cicatrisera jamais : tu sais si tu m'as aimée, et je suis sûre, moi, que tu ne m'aimeras jamais. Dieu qui nous juge me verrait faire un mensonge et commettre un sacrilège, si je te disais ^ue j'oublie tout et que je te pardonne; mais tu n'entendras jamais un reproche de ma bouche; jamais un mot amer qui renouvelle nos disputes passées. Tiens, voilà ma main, prendsla sans haine, je te la donne sans arrière-pensée.
Simone, en parlant ainsi, avait une beauté surnaturelle. Elle était bien réellement et bien idéalement la fille de la baronne, et l'auréole de sa mère passait sur son front.
Simon lui-même parut surpris de cet héroïsme ; te
LA VOIX DU SANG 53î»
mauvais rôle allait lui rester; il- sentit qu'une ironie de plus le rendrait ridicule; il s'exécuta, de bonne grâce et prenant la main que sa sœur lui tendait :
— Oublions le passé, dit-il; si tu as souffert, j'ai eu aussi, tu le sais, ma torture, et ce n'est pas moi qui ai commencé à être cruel I Ensevelissons tous ces mauvais rêves, j'y consens.
Simone frissonna en sentant la main de Simon toucher la sienne ; mais elle fit bonne oontenance et regarda la baronne en souriant.
— Oh! je vous bénis, mes enfants, dit Antonine avec un sublime mouvement d'effusion, et en approchant de- ses lèvres le frère et la sœur qu'elle entoura de ses deux bras. Cette journée devait être mon supplice» vous en faites ma récompense.
Simon se dégagea doucement de cette étreinte, eut quelques paroles courtoises qui lui servirent de transition vers un adieu, et sortit du salon, laissant Simone et M*"^ de Bruval dans des épanchements que Fabbé Marcellin savourait du regard et offrait tout bas à Dieu.
Avons-nous besoin d'ajouter que la réconciliation entre Simon et Simone ne se fit jamais. L'Iiéritier de M. Emmerie ne retourna pas habiter rue Taranne; ses rapports avec la baronne se bornèrent à de trèsrares visites, pendant la durée desquelles Simone trouvait un prétexte pour s'absenter; puis, ces visites
cessèrent. Antonine ne s'était pas trompée en n'attendant qu'en enfant ; jamais elle n'eut la tendresse de deux jumeaux.
Celte étude peut se terminer ici. L'énigme est résolue. D'ailleurs , où donc trouver un dénoûment dans la vie? La mort elle-même n'est pas une fin; c'est un changement de costume. Molière, dans la Critique de V École des femmes , ne sachant par quel incident achever sa comédie , fait annoncer par Galopin qu*on a servi sur ^a6/e: c'est un dénoûment. La nature n'en veut pas d'autres. Mais au rebours de la pièce, c'est en desservant qu'elle conclut; elle ôte le vin des lèvres, tire la nappe et en fait un linceul pour le convive qui va se rasseoir ailleurs.
Le drame intime que nous avons suivi dans toutes ses péripéties a sa fin logique à la lecture du testament. La voix du sang avait été une voix menteuse et impuissante. Les événements qui suivirent ne sont qu'un épilogue.
Simon donna raison aux injurieuses conjectures de M. Quincy : il osa se mettre à la reclierche de la fortune du colonel, et entama un procès à la suite duquel les ventes spoliatrices, conclues au lit de mort,
furent annulées; et il enira en'possession de Vhéntage. Cette conquête ne fut pas obtenue sans de douloureux scandales. Simon dut faire discuter par des avocats la faute de sa mère. Il est bien vrai qu'il la nia; mais on Talfirma devant lui. Les parents de Champagne, de leur côté, ne restèrent pas inactifs et se ruèrent avec acharnement contre les millions. En dépit de leurs fureurs , de leurs aboiements , ils s'y brisèrent les dents. Simon eut tout. Quant à Simone, elle rejeta fièrement cette part d'une fortune atteinte à travers le déshonneur de sa mère; elle fit don aux pauvres de ce qui lui revenait.
Anlonine, blessée au cœur par cette dernière infamie de Simon, languit encore quelques années; elle eut bien voulu se retirer, s'ensevelir dans un couvent; mais Simone s'y opposa; et ces deux femmes vécurent ensemble tristes et calmes, portant l'une et l'autre le deuil de leurs amours, et ne craignant plus rien de la vie dont elles avaient épuisé l'amertume.
La mort d'Antonine fut un évanouissement dans le sein de Dieu. L'abbé Marcellin lui ferma les yeux. Simone pleura sa mère, comme elle avait pleuré Valentin. Elle retoi^'Cu vivre avec Sophie Girod, qui se maria quelques années après.
La jeune Muse perdit ses ailes en signant au contrat. La poésie (heureusement [)Our elle et sans doute
LA VOIX MJ SASG
pour son mari ) ne 'surTécut pas aa marâge. EDe épousa un employé de ministère , derint une trèsbelle et tr^s-imposante épouse de foiieli(»iDaire, et ne put jamais assembler deux rimes, quand elle sentît un enfant lui presser le sein. Le bonheur, les succès du monde la consolèrent. Elle n'eut pas la gjoir? ; mais elle eut le crédit et l'importance , ce qui lui sembla meilleur.
Simone souriait de cet envahissement de la belle prose, et résignée au célibat, elle mit tant de charmes dans sa tristesse , elle, songea si peu à se venger par le malheur des autres de son bonheur perdu, qu'elle vieillit fille, sans devenir vieille fiUe. Prenant soin des enfants de Sophie Girod , elle fut leur marraine, leur tante , leur institutrice ; elle leur apprit à lire, à penser, à aimer, à prier. Quant à elle, résolue, par une invincible volonté, à ne plus demander à ce monde d'autres amours, gardant au fond d'elle-même le parfum de son premier et dernier sentiment, elle chercha dans la lecture, dans l'élude, dans la méditation, un aliment à l'activité de son esprit. Ce fut elle qui devint poëte. Elle en avait bien le droit, ayant tant pleuré! mais elle n'écrivit jamais une ligne, elle n'eut jamais la faiblesse d'aucun hémistiche. Elle fut poëte, pour rêver le bien, pour aspirer à la contemplation du beau. L'histoire lui parut un sanctuaire où les tendresses refoulées pouvaient s'é-
panouir entre rhumanité et Dieu. ËUe ne devint pas dévote; je crois même qu'elle alla beaucoup moins aux églises ; mais elle acquit cette piété pratique qui est la hauteur de tous les sacrifices, de tous les dévouements. •
Simone n'est pas morte. Elle a pris des années, sans rien leur donner en retour de sa beauté et de sa grâce ; elle a un petit salon où des amis, hors de tout soupçon dé galanterie, se réunissent cliaque soir ; elle ne se plaint pas, elle ne médit pas, elle ne sourit pas : elle console et elle conseille. Au risque de lui faire tOTt dans l'esprit de certaines lectrices et de certains lecteurs, mais pour rester fidèle à la vérité, je dois dire que les tartuferies de Simon et les intrigues dont elle fut témoin dans le salon de M™« de Brignolles l'ont éloignée de certains prêtres et de certaines opinions. En 1848, elle eut un réveil, un élan, une espérance ; elle crut avec ardeur à un sursaut de l'humanité. Elle ouvrit l'espace à son âme; etja^taisses beaux yeux ne rayonnèrent de plus dt flammes , de plus d'héroïsme. Mais cette fois encore on lui lua son beau Valentin; et Simon, son frère, fut encore pour quelque chose dans ce meurtre. Simone quitta la France ; elle voyage en ce moment , et dans ses dernières lettres elle ne parle pas encore de son retour.
Simon est toujours dévot, ce qui ne l'empêche
314 LA von DU SASG
pas d'être lioîs ou quatre fois mPlionnaire, il jova un rôle poUtiqne assez coDsidéraUe sous Looîs-Miilippe ; il a même été ministre penduit quinze jouis. Ed IftiS, il dépouilla une de ses terres pour doler son département d'une multitude d'arbres de la lîbalé. Il fut républicain pendant huit jours; ce fui la seule occasion qui lui fut jamais donnée de penser comme sa sœur. En iSI9 , il redevint légitimiste. Je ne sais pas trop quelle opinion il a aujourd'hui; il est ationné à T Univers , il le lit même , et on dirait par fois qu il y écrit. J*ai entendu dire qu'il voulait être de l'Académie française; quelques petites biographies de saints et de saintes lui suffiront sans doute pour cela. 11 a d'ailleurs des infinnités; il est goutteux, et il vient de faire venir deux caisses de I'mk de la Salette pour se frictionner.
Son amour pour Sophie Girod lui est-il resté? je ne le crois pas. A-t-il recommencé l'épreuve auprès de quelque autre ? j'en doute encore. Le sang de ses veines estirefroidi ; c'est un tempérament calmé ; ec avec sa fortune les calmants ne lui ont pas manqué, lia eu des intrigues ; il n'a pas eu de maîtresses. Avec une intelligence peu commune, avec une merveilleuse aptitude pour comprendre les hommes, il touche à tout et ne garde rien ; sa finesse semble lui faire tort ; il croit que la société, vivant d'hypocrisie, n'a besoin que d'hypocrites, il ne sent pas qu'elle
\A VOIX DU SAiNG 345
compte surtout sur des dupes, et qu*il lui faut, de temps à autre, des lionnêles gens qu'elle proclame, pour faire croire à sa bonne foi. Simon craint de pa-^ ratlre sot en ne paraissant qu'honnête. 11 a peur de la trivialité de la vertu; c'est là sa faiblesse et la c^use de son impuissance. Il est vrai qu'il ^ console en se mettant pieusement à la tête de grandes enreprises; et sa fortune l'empêche de dégringoler janïais jusqu'en bas. Il dit partout qu'il est le fils de M. Emmerie, ce qui ne l'a pas empêché de démontrer en justice qu'il était l'héritier légitime de M. de Quincy. Mais il est bon d'awir le choix en fait d'origine -, cela permet de varier les conséquences, selon l'opinion du moment. Simon ne lient plus de registre de ses sentiments, iKn'écrit plus de mémoires intimes; homme respectable, membre influent de quelques coteries, il a l'aplomb que donne la conscience équilibrée ou supprimée. Il soupire quand on parle devant lui des opinions avancées de M"« de Bruval; il la plaint, mais il n'ose pas la mépriser tout haut; quelques gens pourraient le convaincre d'appliquer la loi du talion.
L'abbé Marcellin est mort en odeur de sainteté ; cela ne veut pas dire qu'il ait été Ccononisé. Bien au contraire, les disgrâces perpétuelles dont il était victime avaient habitué les sacristies à le considérer comme un pauvre homme. Sa candeur passa pour de
la maladresse, sa fermeté pour de Tinsensibilité ; Simone et quelques pauvres honteux ont seuls prié pour lui. Mais les gens qu'il ne devait plus troubler (le son regard honnête se sont sentis allégés d'un farlieau.
L'abbé Lemerle laissa au contraire, quand il mourut, des regrets unanimes, et une trace lumineuse qui ressemblerait à de la gloire dans le monde profane. A son convoi, où figurèrent des pairs de- France et des sommités ecclésiastiques, on remarqua plusieurs corbmunautés de femmes dont il était le pieux fondateur. Nul n'étnit plus ingénieux à inventer un ordre nouveau, avec un costume qui n'eût pas encore été porté, et sa mémoire restera à jamais bénie dans de saintes maisons, célèbres^ indépendamment de leurs vertus, par les excellentes gimblettes qu'on y fabrique et par la spécialité d'un remède traditionnel contre les engelures ou la maladie des yeux. M. l'abbé Lemerle n'avait pas fait de miracles de son vivant ; mais on croit s'apercevoir que, depuis sa mort, il a des vertus curalives, et je ne serais pas étonné d'apprendre que r Univers propose sa béatification. Il est apprftu, dit-on, dernièrement, à un rédacteur de ce journal, et il lui a annoncé que la récolte du vin serait nulle et que les vers se mettraient dans le fromage, parce que lezèjedes abonnés était refroidi. Mais des vollairiens prétendent que cette apparition
n'est qu'une réclame de journaliste. Il faut laisser dire ce qu'on ne peut empêcher.
Je ne sais pas si M. de Nolac est mort ; mais je sais qu'il fut toujours à la poursuite d'une influence. Ses opinions politiques n'ont pas varié, il est resté inébranlablement et successivement l'ami du pouvoir. Après 1830, il vendit au ministère son journal la Charte catholique; les légitimistes prétendirent bien que c'était abuser de ses principes, et qu'il avait tiré beaucoup d'argent d'une propriété qui lui avait été donnée pour rien, à condition qu'il la maintiendrait dans la ligne de l'orthodoxier religieuse et politique. Mais M. de Nolac a répondu qu'il fallait être de son temps, à tout prix. Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, irfut mêlé à de scandaleux
procès : il avait trafiqué des privilèges de théâtre et acheté des voix pour le compte du ministère ; les élcteurs se trouvèrent volés et réclamèrent. 11 fut démontré alors par les journaux de l'opposition que M. de Nolac touchait une fort belle subvention du pouvoir et dédaignait de payer l'imprimeur de son journal ; mais cette imputation fut traitée de calomnie en pleine tribune, et le lendemain M. de Nolac était décoré. Sa femme est morte, ce qui lui enlève une grosse partie de son revenu ; et l'amertume de cette pensée l'empêche d'apprécier l'avantage d'être veuf. Mais on ne peut pas avoir tous les bonheurs à la fois.
Pourquoi ne dirions-nous pas, en finissant, un mol (le l'ancien gérant de la Charte catholique^ M. Briel ? il a joué un rôle assez décisif dans ce drame pour être rappelé à la fin de la pièce. Cet homme héroïque resta conséquent aveclui-même. Après 1830, il abandonna sa position littéraire. LaCharte catholique était devenue un journal tellement religieux, qu'on y insultait tout le monde sans rendre raison à personne. Dès lors, un gérant responsable était inutile. Mais Briet avait consacré pour toujours son épée à la défense de la charte et de la religion ; il ne voulut pas en avoir le démenti, et il fut tué dans une des émeutes du règne de Louis-Philippe. Il était sergent de ville. .