‹ Les secrets du diable (volume 2)Chapitre 4 sur 19 · LK PETIT HOMME BOUGE · texte numérisé non relu

LK PETIT HOMME BOUGE

en prie, ô mon Dieu, permettez que l'ange qni doit m'aimer un jour, que celle qui viendra réclamer sa part de mon fardeau et que je nommerai ma femme, soit douce, bonne et belle, comme son altesse madame la dauphine Marie-Antoinette.

Cette prière faite, il se coucha et ne dormit pas de la nuit.

Tous les ennuis qu'avait éprouvés Adrien pour mettre

sa pastorale à l'étude, toutes les anxiétés par lesquelles

la coquetterie et les caprices de sa troupe l'avaient fait

passer, se trouvaient oubliés. Son œuvre, si longtemps

caressée dans l'ombre de son âme, allait enfin se produire

m grand jour de la publicité, et les gracieux enfante de

=on imagination, dont l'innocent caquetage remplissait

•epuis si longtemps tous les échos de sa tête et de son

•œur, allaient recevoir le baptême des applaudissements

'e sa famille. Certes, au défaut d'un nombreux audi-

oire, c'était déjà un grand bonheur pour notre poëte

ne d'amener des pleurs dans les yeux de cent person-

es, même en pays de connaissance; nous pouvons donc

"firmer qu'Adrien éprouvait ce débordement de joie

M de trouble que cause toujours une première repré-

'ûtation. Les chances de succès étaient belles, la sym-

iftie de l'auditoire lui était acquise, et nous ne saurions

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fious expliqtier d'où prorenait le léger nuage qui voilait de temps en temps le rayonnement de son front, si nous û'étions dans la confidence de son espoir ambitieux.

Il attachait une idée superstitieuse à la venue peu probable d'ailleurs des trois princesses. Il lui semblait que triompher aux yeux des petites-filles du roi, c'était triompher aux yeux de la cour entière, et un sourire approbateur de ces trois divinités paraissait à notre présomptueux poëte devoir transporter son Parnasse dans TOlympe. Peut-être Tidée de gloire n'agitait-elle pas seulement son cœur, et de plus téméraires espérances germaientelles, sans qu'il osât se l'avouera lui-même, dans le plus profond repli de sa pensée. Toujours est*il que dès le matin il avait la fièvre, et que dans les instants où son délire pouvait s'exhaler sans témoin, il se surprenait à appeler à haute voix les nobles visHeuses du bosquet, à lancer de côté et d'autre les regards enivrés et extatiques d'un triomphateur qui veut plaire, et à passer violemment la main dans ses cheveux en les dressant sur sa tête, comme un insensé qui tenterait de s'enlever ainsi lui-même et de se poser sur un piédestal.

Aussi, les heures qui s'écoulèrent jusqu'au moment de la représentation, lui parurent-elles bien longues; il crut avoû* vécu une semaine dans un jour ; et quand le soleil, contre lequel il avait vingt fois, depuis le matin, retourné le vœu de Josué, se fut couché lentement derrière les arbres jaunis du parc, il courut, en frémissant de bonheur, présider à l'installation de son théâtre.

La partie matérielle de sa tâche n'offrait pas de mûiQ-

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dres difficultés que la partie spéculative; et les embarrv du machiniste équivalaient aux soucis du directeur. Le problème que le poëte avait à résoudre pour entourer sa pastorale du plus de magnificence possible, devenait celui-ci : — Une chambre étant donnée, construire, à Faide de deux fauteuils, d'un rideau, d'un paravent et d'un tapis, un paysage où de beaux arbres verts ombra*» gent mélancoliquement une bergère endormie, où le ciel bleu, tamisant les rayons d'un soleil comme on n'en voit que dans les églogues, se mirent dans des flots de criatal; où des prairies émaillées de fleurs servent de tendra piture à de petits moutons blancs. Nous savons déjà comment le troupeau ne devait plus paraître que dans le dialogue; mais il était impossible, à moins de se priver de toute espèce d'illusion, que les décors et les autres accessoires se passassent également en conversation. Force était donc d'utiliser les ressources du magasin. Le tapis employé comme toile de fond était déjà une heureuse trouvaille. À part les oiseaux magnifiques, les paons aux larges queues, les faisans et les cygnes qui y étaient fort inutilement répandus, les arbres de haute lisse satisfaisaient des yeux complaisants. Il est certain que pour cela on ne devait pas chicaner la bordure de fleurs et de fruits qui encadrait la forêt. Le paravent pouvait servir également à dissimuler les acteurs et à compléter l'horizon. Un grand ciel couleur tourterelle^ des jolis arbres bien peignés, des allées finement dessinées, des cascades d'argent, et, sur des ponts hardiment jetés, des pécheurs habillés de lampas et tenant au bout de leurs ligues de

gros poissons dorés : c'était là un luxe d'ornement dont Adrien fit son profit. Il est vrai que le paysage avec ses kiosques garnis de clochettes, avec ses pêcheurs aux longues moustaches, avait un petit air chinois qu'on ne pouvait méconnaître ; mais, le soir, et grâce à une complaisance de l'imagination qui ne défendait pas de transporter l'action dans les environs de Pékin, tout pouvait s'arranger; et tout s'arrangea en effet.

La bergère Chloé s'installa de son mieux dans un fauteuil qui dut passer pour un banc de gazon ; et les trois coups solennellement frappés, Adrien tira lui-même un grand rideau qui dérobait au public les splendeurs du théâtre ; puis, ce dernier devoir de machiniste rempli, il passa derrière le paravent et fit son entrée au milieu des applaudissements de tous les spectateurs. Heureusement pour notre poëte qu'il lui était presque impossible de ne pas se rappeler son rôle, car il fut quelques instants étourdi, ébloui, oppressé, ne sachant où il était, débitant machinalement, et sans en avoir conscience, les premiers vers de sa pastorale. Une seule idée tourbillonnait dans sa tête et confondait tout : ses yeux errants de côté et d'autre ne cherchaient à reconnaître qu'une seule personne ; et son oreille tendue n'aspirait les sons que dans le but chimérique de s'assurer si, parmi les applaudissements, il distinguerait le bruit de deux petites mains qu'il avait entrevues la veille.

Le premier acte s'acheva dans les trépignements de l'assistance. Les grands parents pleuraient. C'était un concert de louanges à impatienter le poëte le moins mo-

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deste; mais Adrien n'entendait pas. Il s'était retiré derrière le paravent, pâle et les yeux gonflés de larmes. Que lui faisaient tous ces témoignages d'auditeurs indulgents par vanité et par ignorance t Les embrassements et les bénédictions dont il était menacé lui semblaient un odieux désappointement à côté de l'ineffable sourire qu'il avait espéré des lèvres royales. L'infortuné poëte, il en était à son désenchantement! La gloire, qu'U personnifiait dans l'une des trois princesses, s'était déjà jouée de lui. Aussi fut-ce avec un profond découragement et un serrement de cœur inexprimable qu'il reparut dans le second acte.

Peu après, cependant, les vers qu'il récitait sans y prendre garde échauffèrent ses lèvres en les effleurant ; peu à peu, cette poésie à laquelle il ne pouvait toucher sans que quelque chose tressaillit en lui, releva sa tète et ralluma ses yeux. Alors il se hasarda, par un effort désespéré, à regarder dans la salle; et que devint-il, bon Dieu, quand il aperçut, à dix pas de lui, trois mantelets et trois cornettes de marchandes, sous lesquelles il reconnut sa trinité gracieuse du bosquetet de ses songes! Il s'arrêta au milieu de sa période; la joie qui affluait vers son cœur l'empêcha de parler ; puis, par un geste qui dût sembler au moins étrange à l'actrice en scène, il joignit les mains comme on fait dans une extase et se laissa aller à une contemplation dont Ghloé eut beaucoup de peine à le tirer. Jusqu'au dernier vers de la pièce, il y eut désormais deux hommes en lui : l'un qui donnait la

Tépliqué et déclamait, l'siutre, indifférent à tout, con^

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eeBtnml toute son âme dans ses yeia, et ses jeox 9ir «il leol point. Malgré ees distractions, tont alla bi^, et le âènoûmmit d'nne simplicité touchante, produisit un ef^ fet irrésistiMe.

Adrien eut donc à sabir des félicitations qui forent ponr Ini tont an sapplice. Enfin, qnand le tnmnlte des conversations et des commentaires se fat assez tnen établi ponr qu'il pût s'échapper, il coumt yers l'endroit où devaient se trourer les trois princesses; il avait peur que, dans b crainte d'être reconnues, elles ne se fus* sent déjà retirées ; mais il vit, au contraire, qu on Tat^ tendait.

Interdit et tremblant, il s'avança, voulut parler et ne put que s'incliner profondément en murmurant : Altesses t A ce mot, une rougeur de dépit et de désappointe^ ment passa sur les trois augustes visages; et Marie-Antoinette, qui dans toute circonstance semblait prendre sur elle la responsabilité des démarches, posa un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à Adrien, et lui dit en souriant :

— Je vois, monsieur, qu'il nous faut renoncer à notre rôle de providence inconnue : c'est dommage; mais j'ea* père bien que les princesses n'ont pas démérité de la confiance que vous accordiez hier aux trois indiscrètes du bosquet.

— Ahl quen'ai-je su!

— Vous eussiez récusé notre intervention, n'est-ce pasl C'eût été mal à vous. Mais pendant que nous perdions ce prestige de l'anonyme qui nous rendait si

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puissantes, de notre côté, monsieur, comme décidément nous sommes très curieuses, nous avons voulu savoir quel était le jeune poëte méconnu dont nous avions adouci les angoisses. Votre père, à qui par hasard nous nous sommes adressées pour cela, nous a parfaitement instruites. C'est lui qui s'est chargé de nous conduire ici; et c'est lui que nous avons prié de vous amener au châ* teau. Maintenant écoutez-*moi, monsieur Adrien, vous êtes franc et loyal, et ce ne serait pas vainement qu'on ferait appel à votre dévouement et à votre discrétion.

— Altesse» on m'arracherait la vie plutôt qu'un se- '

cretl '

— Oh t il ne s'agit pas de mettre votre vie en danger. Mon Dieu que ces poètes sont exaltés! Le complot auquel nous voulons vous initier (car il y a un complot), est tout pacifique. Ce que nous songeons à renverser, c'est l'ennui qui règne à la cour, et nous ne conspirons que pour nous amuser. Ne rêvez donc pas- de périlleux sacrifices : seulement présentez-vous demain matin au château; ayez votre manuscrit dJAgénor et Chloé sous le bras, et vous saurez alors ce que nous exigeons de vous. Au revoir donc, monsieur, à demain : soyez exact. Surtout n'oubliez pas la pastorale.

Et avant que notre poëte, confus et trouhlé, eût pu trouver une réponse, les trois princesses avaient disparu. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'Adrien ne dormit pas plus cette nuit là que la nuit précédente.

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Le lendemain, paré, frisé, resplendissant, portant haut la tête, cherchant à donner à sa démarche la solennité d'un conquérant, et se surprenant à sauter de joie, tourmentant d'une main fiévreuse un jabot de dentelle fraîchement empesé, son chapeau sous le bras, des rayons dans les yeux, pâle comme un ambitieux qui touche au bonheur, à jeun comme un amoureux qui ne vit plus que dans le ciel, notre poëte se présenta au château. Le mot d'ordre avait été donné : il fut introduit dans un petit salon d'entresol où se trouvaient réunies les trois princesses, et, derrière leurs fauteuils, les trois princes, leurs époux.

Adrien eût mieux aimé ne rencontrer que ses augustes protectrices. Lui qui ne s'arrêtait pas dans ses suppositions hardies et qui s'était intérieurement flatté d'avoir un secret en commun avec les petites-filles du roi, fut un moment assez désappointé de la présence des maris, mais il eut bientôt de quoi se consoler.

Marie-Antoinette expliqua à notre ami, stupéfait et ébloui, comment elle avait conçu le projet d'organiser un théâtre dans les petits appartements, et comment c'était son œuvre qui avait été jugée digne d'ouvrir la série des représentations. On alla même jusqu'à laisser entendre, comme la veille, que la cour avait de trè&-grands ennuis,

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