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et que c'était pour s'y soustraire que la jeune dauphine avait eu l'idée de jouer la comédie.
Adrien fut bien un peu surpris d'apprendre qu'on s'ennuyait à la cour, mais il se disait, in petto^ que ces plaintes étaient peut-être un prétexte imaginé pour couvrir l'empressement que l'on mettait à applaudir son œuvre. — Les poètes ont toujours de ces façons d'expliquer les événements; et pourtant rien n'était plus vrai.
La cour, vers la fin de 1773, semblait frappée de cette paralysie qui quelquefois précède de peu d'instants la mort. On n'y parlait plus, on y chuchotait. La corruption des courtisans était la même, mais elle avait perdu cette sorte de cynisme qui pouvait l'excuser sous la régence et les premières années du règne. La débauche devenait hypocrite, ce qui la laissait hideuse ; le roi, vieux, souffrant, dégoûté des plaisirs et y courant encore çà et là par un reste d'habitude ; le roi, dans ses intervalles de raison, sentant que le trône craquait sous lui et que la tâche serait lourde pour son successeur, soupirait et baissait le front devant la pensée de l'avenir. — Pauvre France 1 — avait-il dit quelques années auparavant : un roi âgé de cinquante ans, et un dauphin de onze I — Le dauphin avait grandi, ihais les embarras de la couronne s'étaient accrus ; et Louis XV, qui, lors de cette exclamation, comprenait déjà sur quelle pente inévitable roulait la monarchie, fermait les yeux maintenant pour cacher ses larmes et ne pas voir l'abîme.
C'est un fait surprenant et presque providentiel à remarquer que cet abattement et que ce dégoût qui sai-
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sissent à son déclin l'homme dont toute la vie a été donnée à la dissipation. Quand le voluptueux sent qtlè le monde terrestre lui échappe, il s'effraie du monde céleste et inconnu auquel il commence à croire. Les âmes dévastées par les passions, ont peur de la nuit du tombeau, comme les enfants de Tobscurité du soir. L'imagination qui s'est nourrie de caprices et de fantaisies, trouve la réalité monstrueuse, et ceux qui ont abusé des émotions, finissent par devenir d'une impressionnabiiité étrange. Ils étaient fous dans leur joie, ils sont exagérés dans leur tristesse. Louis XIV, au coin de l'austère foyer de madame de Maintenon, priait piteusement pour la rédemption de ses péchés, et Louis XV, au milieu de Versailles dépeuplé d'amours, se complaisait aux idées funèbres (1).
On conçoit donc comment la dauphine et les deux jeunes princesses de Savoie, toutes les trois jeunes et jolies, toutes les trois gaies et insoucieuses, devaient souffrir dans cette cour morne et déchue. A une époquô où Louis XV passait des heures entières à regarder courir les nuages au-dessus du parc et jaunir les feuilles, c'eût été un crime de lèse-majesté que de laisser paraître l'intention de s'amuser ; aussi les trois jeunes rebella avaient-elles pris les plus grandes précautions pour que le silence fût gardé sur leurs projets. Marie-Antoinette
(1) Le roi Louis XV était fort méioDcolique, et aimait toates les choses qai rappelaient lldée de la mort, en la craignant beaucoup.
{Mémoifêê de la tnarquitê du Hituuei.)
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l'était montrée la plus impatiente à a'affcanchir de l'ennui ; elle était Tâme du complot, car c'était elle qui souffrait sortent. Vive, sémillante, sans fansse coquetterie, habituée par sa mère, Marie*Thérëse, i une yie simple et modeste, comprenant que la dignité tient moins à de vaines précautions qu'au respect de soi*-mème, elle s'était lentie glacée, en entrant à Versailles, du cérémonial qui présidait aux moindres mouvements. Alors, elle avait éprouvé comme des regrets ou des pressentiments, et l'était jetée dans les bras de la duchesse de Noailles, sa dame d'honneur, en la suppliant de Taimer et de la diriger. Mais madame de Noailles, que sa rigidité à observer les traditions et les usages fit surnommer madame r£- Hquette^ était précisément la personne qui devait le moins sympathiser avec la jeune et indépendante dauphine. Celle-ci fut donc obligée de tourner ses regards d'un antre côté. Le dauphin, à qui revenaient de droit les tendresses, montrait envers sa jeune épouse une inexplicable indifférence, une froideur qui dégénérait souvent en brusquerie. Ce dédain de tant de jeunesse et de tant de beauté, soit qu'il provînt d'intrigues de la part des courtisans, soit qu'il fût le résultat de l'apathie naturelle du prince, avait froissé l'âme fière et aimante de la dauphine : restaient donc pour confidentes et pour amies, les deux comtesses de Provence et d'Artois. Celles-là accueillirent à bras ouverts leur désolée belle-sœur. Les trois jeunes étrangères s'unirent d'une vive amitié, et trouvèrent un grand charme, comme nous l'avons vu au Commencement de cette histoire, à s'isoler de la foule
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des courtisans, pour causer, à leur aise, de la patrie absente et de leurs chagrins.
Cependant, la rencontre d'Adrien dans le parc, et la représentation à laquelle un déguisement leur avait permis d'assister, leur avaient révélé tout à coup un moyen de passer gaeiment l'hiver, qui paraissait devoir être lugubre à Versailles. Les trois époux furent mis aussitôt dans la confidence. Outre qu'il n'était guère possible de leur cacher ces projets, il fallait bien des acteurs et un public. Le comte de Provence et le comte d'Artois souscrivirent galamment à tout ce que l'on exigea d'eux. Le premier s'engagea pour les rôles sévères, le second pour les amoureux. Le dauphin se récusa, et dit qu'il représenterait le parterre. Ses deux belles-sœurs voulaient insister pour qu'il apportât une coopération plus active ; mais Marie-Antoinette, qui avait une secrète raison sans doute pour qu'il fût témoin de ses succès, décida que la troupe était assez nombreuse, et que son mari avait toute l'impartialité désirable, elle n'osa pas dire l'indifférence, pour faire un excellent public ; et comme elle jugeait ordinairement en dernier ressort, la question parut vidée ; et il fut convenu que ce serait pour le plus grand amusement de Mgr le dauphin que leurs Aftesses allaient se composer un répertoire.
Le but de ces comédies n'étant pas purement littéraire, et la fantaisie des costumes entrant pour beaucoup dans le plaisir que l'on se promettait, la future fermière de Trianon se demanda, en se lorgnant dans une glace, si un élégant corsage de bergère, un chapeau de paille
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orné de grands rubans, et une houlette ne lui siéraient pas. Ce fut sur la réponse affirmative du miroir qu'Adrien fut invité à venir au château avec sa pastorale ; et quelques jours après, tout fut disposé dans un cabinet d'entresol pour le début de la nouvelle troupe et une seconde représentation i'Agénor et Chîoé.
Nous l'avons dit, toutes les mesures avaient été prises pour que rien de cet important projet ne transpirât au dehors. Ce fut même cette certitude que ni le roi, qui pourrait s'en fâcher, ni Mesdames, tantes des princes, qui s'en scandaliseraient, ni le public, qui s'en moquerait, n'apprendraient jamais ces distractions scéniques» qui fit donner le rôle d'Agénor à notre jeune poëte. Puisque l'étiquette extérieure ne devait pas en souffrir, et que nul regard curieux ne pouvait pénétrer jusqu'aux illustres comédiens, on pensa qu'il serait fort maladroit de se priver bénévolement d'un intelligent acteur qu'on avait vu à l'œuvre, et qui serait d'une grande ressource. •^Et puis, on regarda comme un délicieux enfantillage d'admettre un jeune homme du peuple à participer aux amusements des princes. A la fin d'un règne où toute la noblesse s'était fait gloire de chercher parfois le plaisir dans la foule, en descendant aussi bas qu'il le fallait pour l'y rencontrer, on n'était pas fâché d'essayer un peu, dans une limite honnête, d'une fantaisie de roué, et on voulait s'encanailler avec un charmant et loyal garçon : c'était là un innocent caprice auquel on satisfaisait sans se l'avouer, peut-être, mais qui pouvait coûter cher à un
exalté comme Adrien.
Q^ii pourrait dire tons les enivrants espoirs qui trarersèrent alors sa jeune tête ? Lui, le roturier, le pauvre poète, yirre dans Tintimité des plas grands personnages du royaume, jouer la comédie avec des altesses, et, en ^alité de berger, se mettre aux genoux d'une future reine de France, prendre sa main divinement belle, lui parler pendant des heures entières, et la voir lui sourire, l'entendre enfin, échanger avec lui de doux propos d'a.mour qui, bien qu'il les eût tirés d'avance de son propre fonds, ne lui en paraissaient pas moins, à de certains moments, de part et d'autre, improvisés. Il y avait là de quoi devenir fou ; mais Adrien se fit bientôt à ce rêve magnifique. A son âge, on se met facilement à la hauteur des exagérations du sort. Peu à peu même il lui sembla que les distances se rapprochaient. Sa timidité disparut. Use donna les allures d'un marquis; et quand il se rendait aux répétitions, il entrait fièrement, le poing sur la hanche, feignant d'oublier que son père l'introduisait clandestinement, et franchissant un escalier dérobé qui conduisait au lieu des réunions, avec la légèreté triom* phante d'un élégant seigneur content de lui-même et de ses aïeux, qui monterait, par un jour de gala, le grand escalier du château.
Cependant la fameuse pastorale avait été jouée avec un grand succès. Le public, c'est-à-dire monseigneur la dauphin, assisté de son altesse le comte d'Artois, qu'on n'avait pas trouvé moyen d'employer cette fois là, cou- Trit d'applaudissements, l'auteur^ les actrices et les acteurs. Nous disons les acteurs avec intention, car, sidana
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l'origine notre poëte avait cru prudent de ne mettre dans sa pièce qu'un rôle d'homme, l'impossibilité où Ton était aa château d'avoir quatre dames, lui fit changer ensuite la sémillante prêtresse du dénoûment, qui mariait les amants avec une couronne de roses, en un prêtre majestueux, décoré d'une barbe vénérable et de cheveux blanchis par la neige des am. Monsieur le comte de Provence s'était chargé de la métamorphose, et s'en acquitta d'une façon digne des plus grands éloges.
Monsieur eut des poses que pouvaient envier les preloiers modèles de l'Académie de peinture , et son geste pour bénir fut du dernier sublime. La mise en scène ressemblait beaucoup à celle qu'avait déployée Adrien pour sa première représentation, si ce n'est que sur le côté une grande armoire, toujours béante, semblait prête i engloutir au moindre bruit les paravents qui, seuls, formaient tout le matériel du théâtre. C'était une mesure de précaution dans le ca^, peu probable d'ailleurs» où quelqu'un du château aurait eu affaire par là. Des raquettes et des volants étaient jetés diplomatiquement sur un fauteuil pour servir également, en cas de surprise, à donner le change sur les véritables récréations de leurs altesses. Une large ligne tracée à la craie indiquait les limites de la scène et tenait lieu de barrière aux indiscrètes excursions de M. le public.
Nous avons constaté le légitime succès qu'obtint la pastorale ; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est l'impression toute particulière qu'elle produisit sur monseigneur le dauphin. Ce jour-là il remarqua pour la pre^
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mière fois que madame la dauphine avait de beaux yent bleus et une jolie taille; que toute sa démarche était pleine de grâce ; qu'elle débitait les vers avec talent ; qu'elle avait bien profité des leçons d'Aufresnes et de Sainville, deux comédiens français qui avaient été ses professeurs de déclamation à Vienne ; et qu'en somme cette petite Autrichienne, dont on lui avait dit tant de mal, pourrait fort bien être une femme supérieure par l'esprit comme par la beauté. Il observa qu'en un certain endroit de sa pièce où Agénor la pressait vivement de son amour, une larme roula dans ses yeux, et qu'elle sembla le regarder. Ce reproche muet lui alla droit au cœur, et si un reste de honte l'empêcha, à la fln^e la représentation, de venir demander franchement et humblement son pardon, toujours est-il qu'il se mit dès lors à applaudir à outrance ; son enthousiasme devint même si bruyant, que les acteurs furent obligés de s'interrompre pour lui recommander la modération, bien plus, on profita de cette interruption pour défendre les applaudissements au public, — c'était peut-être un moyen d'interdire les sifflets. — Quoi qu'il en fût, le dauphin dut se contenter de frapper légèrement sur la forme de son chapeau; mais cette tolérance devint bientôt une grave infraction, quand son altesse, qui exécutait d'une façon très-remarquable la marche des gardes-françaises sur les vitres, se laissa aller dans un moment d'entraînement à l'essayer et à la jouer entièrement sur la partie la plus sonore de son feutre. On se récria, on rappela les termes du décret contre les marques d'approbation ; mais