LB PETIT HOMME ROUGE
vit yaguement dans l'ombre qui s'avançait toujours et qui était près de le toucher. Alors une épouvante indicible s'empara de lui. Il voulut fuir, et resta cloué au parquet ; il étendit les bras par un mouvement instinctif pour repousser cette effroyable vision, et sa main rencontra l'épée; alors il n'y tint plus, et, poussant un cri terrible, il tomba sur ses genoux, persuadé qu'il avait vu le petit homme rouge, et qu'un grand malheur allait arriver. Après quelques instants d'angoisse, il entendit les pas de son infernal messager décroître dans le lointain, puis une porte se refermer, puis rien 1 et le pâle et superstitieux monarque qui avait essayé de prier , se releva, et, s'appuyant au mur, regagna sa chambre où il se jeta, à demi mort, sur un fauteuil.
Gomme on peut l'avoir déjà deviné, le théâtre de madame la dauphine était pour quelque chose dans cette malencontreuse fantasmagorie; et cette vision surnaturelle qui avait agi si violemment sur l'âme tourmentée du roi, pouvait s'expliquer très-naturellement. Voici ce qui s'était passé. La jeune troupe avait voulu se donner, ce soir-là, le plaisir de jouer les Folies amoureuses. A la scène de travestissement en militaire, l'épée d'Agathe ne se trouva pas. On fit de grandes excuses au public, augmenté de madame la comtesse de Provence qui n'avait pas de rôle dans la pièce; on demanda à monseigneur le dauphin de vouloir bien exécuter sur son chapeau un de ces intermèdes qu'il exécutait si bien, et on pria M. Adrien d'être assez bon pour aller dans un cabinet qu'on lui indiqua chercher l'épée en question.
Adrien, malgré la tendance séraphique de ses pensées, avait été contraint, pour cette représentation, à s'affubler du rôle et du costume de Crispin. — Disons, en passant, que le costume de Crispin, pour être exact, devait être entièrement noir, mais que la jeune troupe, peu sévère à l'endroit des traditions, avait jugé à propos pour plus de gaieté, d'adopter Taffublement bariolé de rouge de Sganarelle. Ce changement fut peut-être la cause de tout le mal qui arriva. — Notre jeune ami, sans rien déranger de sa toilette, était donc allé prendre, dans l'endroit désigné, le complément indispensable de la toilette guerrière d'Agathe. Comme il sortait du cabinet, il entendit du bruit ; et, pour ne pas être vu dans un accoutrement qui pouvait compromettre le secret jusque-là si scrupuleusement gardé, il éteignit sa bougie et chercha à regagner à tâtons la salle où se trouvaient ses augustes camarades.
Il sentit bien qu'il avait heurté quelqu'un, mais comment s'imaginer que ce pouvait être le roi? Aussi s'inquiéta-t-il peu du cri qu'il avait entendu jeter, et rentra-t-il en scène en riant beaucoup de la frayeur qu'il venait de causer sans doute à quelque pauvre valet de chambre ; cependant il crut devoir raconter ce qui lui était arrivé. On en rit avec lui, l'intermède de monseigneur le dauphin fut interrompu, et la comédie s'acheva sans encombre.
Mais,*le lendemain, le bruit se répandit dans Versailles que le roi était très-malade, et que le petit homme rouge avait paru dans les appartements; et quand
L< PfiTiT HOMME AOUA< M
Adrien se présenta an château, il ftit introduit auprès de madame la dauphine, qui, les yeux pleins de larmes, lui dit :
— Voas ne devez pas ignorer^ monsieur, combien cet incident que nous regardions hier comme nne chose frirole, est devenu une chose grave aujourd'hui. Leroi« que nous avons cherché vainement à rassurer, est per* madé qu'un esprit fatal à sa famille lui est apparu. Il a U délire. Cet accident vient de hâter une maladie dont lei symptômes Tagitaient déjà depuis longtemps. Sa majesté n'a peut-être plus que quelques jours à vivre, et c'est ficus qui sommes la cause innocente de cet affreux mal«> heur. Vous comprenez que c'en est fait pour toujoursde tm spectacles; mais je ne veux pas qu'en nous quittant vous emportiez de moi l'idée que je puisse être ingrate. Non, j'ai désiré vous voir, pour vous dire combien j'ai appris à vous connaître; combien vous m'avez paru boa et dévoué ; nous autres nous avons peu d'amis, moi surtout, moi qu'on appelle VEtraiigère, l'Autrichienne.
-- Ah ! madame, est-ce qu'il est possible de ne pat TOUS aimer !
*-- Je vous dis, monsieur, que dans cette cour on me calomnie; devant vous, je puis tout avouer, parce que vous n'êtes pas un homme ingrat et perfide comme les autres, et que vous ne me trahirez pas. -^ Eh bien 1 ces courtisans auxquels je n'ai pourtant fait aucun mal ont mis tout en œuvre pour me dérober la tendresse du dauphin. Mais, grâce à vous et à nos comédies, oh I je suis bien heureuse maintenant t
— Gomment, altesse, grâce à moi I . . .
— Oui, vous ne comprenez pas cela, c'est un mystère de coquetterie !
Adrien comprenait fort bien^ au contraire, que ces représentations dont il avait été la cause, et où la dauphine se réservait les rôles attrayants, avaient pu faire revenir le dauphin de ses injustes préventions sur l'esprit et sur ]a beauté de son épouse ; mais il ne se félicitait pas intérieurement d'avoir contribué à ce résultat. Marie- Antoinette continua : — Ce sont vos adieux que je vais recevoir, monsieur Adrien, mais permettez-moi auparavant de vous demander comment je puis m'acquitter envers vous ; si un emploi à la cour...
— A la cour? non, j'y ai aussi des ennemis de mon bonheur ; j'y souffrirais trop, altesse, je vous remercie. Une seule de vos paroles a plus de prix pour moi que toutes les faveurs du monde. J'étais ambitieux il y a quelques mois, mais maintenant je n'ai plus d'ambition, j'ai autre chose dans le cœur qui remplira ma vie. Soyez heureuse et aimée. Madame! si le ciel permet que vous deveniez bientôt reine de France, soyez vengée par l'amour de vos sujets des honteuses calomnies des courtisans.
Adrien suffoquait. Des sanglots soulevaient sa poitrine, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif. Il y eut quelques minutes de silence ; puis avec un grand effort sur lui-même, notre poète reprit :
— J'ai refusé vos offres, mais avant de rentrer dans