Les secrets du diable
Si je ne craignais de paraître donner une forme paradoxale à l'expression d'un sentiment simple et vrai, je dirais que l'ennui est le plus grand bonheur de la province. J'entends cet ennui profond, irrémédiable, qui, par sa violence, dégage en nous la rêverie, et nous initie aux voluptés de la résignation, du martyre. A Paris, l'ennui ne peut être qu'un vice personnel, dont on devient responsable, et qui par cela même nous irrite contre nous-même. Mais en province, c'est une loi absolue, une influence atmosphérique; on n'est pas coupable de le subir, il est do bon goût de l'avouer. En s'y résignant, l'âme cherche en elle des compensations; elle veut réagir contre son malaise, par le souvenir ou par l'espérance, et elle arrive ainsi à se venger, en recueillant des plaisirs très-immatériels, très-quintessenciés, à coup sûr, mais dont on ne saurait nier la réalité.
C'est surtout quand on a le bonheur de s'ennuyer dans son pays natal que la mélancolie malicieuse dont je parle trouve son compte, et qu'au fond des grondements intérieurs de son esprit on entend distinctement ce rire sardonique, cette médisance vengeresse, dont il est difficile d'analyser les charmes.
La ville de Troyes, chef-lieu du département de l'AuLc, ancienne capitale du comté de Champagne, satisfait à toutes les conditions nauséabondes qui font de la province un lieu d'exil. La trivialité de son aspect, l'activité qui absorbe ses habitants, tout convie à une somnolence sanï> rêves. Lesjolies promenades ne manquent pas, mais elles ne sont ni assez fréquentées, pour aider à l'échange des pensées, ni assez désertes pour qu'on y puisse rêver seul et à l'aise.
Troyes était, il y a une quinzaine d'années, une ville obscure et sale, encombrée de constructions chancelantes et vermoulues. On a démoli les murs, élargi les rues, et, sous prétexte de canal, établi au centre une grenouillère qui donne lillusion d'un port. Troyes n'est plus aussi laid, mais, en revanche, il estcommun, et les constructions modernes viennent contrarier, p;ir les couleurs criardes d'un badigeon récent, le ton vénérable des anciennes maisons.
Cette capitale de la Champagne paraît avoir eu, de tout temps, la réputation que je revendique aujourd'hui pour elle, et les anciens comtes, qui l'honoraient comme leur ville principale, se gardaient bien de l'habiter. Thibault, le faiseur de vers, s'y fût senti mal à l'aise, et
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Provins, cette contrelaçon champenoise de Jérusalem, que les croisés saluaient, au retour de leurs expéditions, comme un souvenir de la ville sainte. Provins, avec ses roses, sa montagne et son aspect pittoresque, était la résidence préférée de ces spirituels suzerains.
Que penser, en eiïet, d'une capitale dont on a pu sérieusement et plausiblement contester l'authenticité? Troyes avait gardé si peu de trace de ses antiques destinées, que des savants ont pu prétendre que Reims, ou que Châlons, ou que Provins, avait été la capitale de la Champagne. ïroyes a pulvérisé sous les in-folios les contradicteurs, mais sa victoire n'a servi qu'à faire ressortir davantaiTC son indicrence de souvenirs féodaux et d'évocations poétiques.
Troyes a un théâtre, mais on y va le moins possible, et un proverbe local assure que les acteurs y débarquent en escarpins, et s'en vont en sabots. Elle a aussi une société de belles-lettres et d'agriculture, fort décente, qui ne hait rien tant que de faire parler d'elle. Voilà pour la vie intellectuelle.
Quant aux Troyens, je ne vous en parlerai pas, par discrétion de Champenois. Il y aurait trop d'humilité à en dire du mal, trop de vanité à en dire du bien. Mon sarcasme ressemblerait à un suicide, mon éloge serait de l'égoïsme. Qu'il suffise de savoir que le plus grand nombre semble assez content de son sort, et que j aurai, sans aucun doute, grand tort à ses yeux de confesser ainsi l'ennui du sol natal.
Pendant un séjour forcé de quatre années dans cette
température stupéfiante, je n'entretins en moi de chaleur et de mouvement que par des promenades fréquentes et •que par une gymnastique, d'ailleurs obligée, de mon esprit. A Paris, le journalisiiieuse l'imagination ; en province, au contraire, ce piétinement continuel de la réflexion garantit de l'ankylose.
Dans mes excursions quotidiennes sur le mail, la promenade par excellence, je m'étais habitué à compter les arbres, les bancs, tous les incidents du terrain; je crois que j'aurais fini par compter les grains de sable, tant il y a de force dans l'ennui. Les bonnes d'enfants, les vieux rentiers, les oisifs, en assez petit nombre, qui venaient animer la promenade, m'étaient connus. Je les retrouvais aux mêmes heures, accomplissant le même nombre de tours, s'arrêtant aux mômes endroits, s'asseyant sur les mômes bancs, s'acquittant enfin, avec une admirable régularité, des fonctions automatiques dont se compose la vie de province.
Une vieille femme surtout, par sa ponctualité, par une sorte de mystère répandu sur sa personne, par la préoccupation visible de son esprit, par son costume, avait fini par éveiller ma curiosité et par devenir nécessaire à mes promenades de chaque jour. Elle était l'indispensable accessoire des mornes allées. Je ne comprenais pps le mail sans cette apparition.
Cette respectable inconnue semblait être septuagénaire. Sa figure était jaune et creuse; ses yeux avaient de l'éclat; son nez long et crochu paraissait mordre sa bouche qui ne pouvait plus rien mordre; le menton était
carré; des clicvcux blancs nlfcctaient de chaque cùl6 des tempes trois petites frisures qui s'échappaient de sa coiffure comme trois mèches de crin d'un coussin décousu. Un chapoau noir d'une soie impossible et d'une forme chimérique, abritait celte figure grimaçante, qu'un air de bonté et de sérénité parfaite empêchait d'être ridicule et rendait seulement singulière. Un châle de couleur saumâlre émoussait les angles aigus que devaient former les épaules, les coudes, les hanches; une robe de couleur puce, sans ampleur, mais garnie d'un petit volant, descendait jusqu'à trois pouces de ses pieds. Un grand sac vert, de ceux qu'on appelait autrefois ridicules, se balançait à ses côtés, et trahissait par son cliquetis, les clefs, la tabatière, l'étui de lunettes, qu'il renfermait. Cette vieille était fort alerte, et trottinait sur le mail d'un pas assuré et pimpant. Quelquefois, elle s'arrêtait, s'asseyait sur un des bancs de pierre, tirait de son ridicule une petite tabatière en écaille, ornée d'un portrait, bourrait avec vivacité son nez de tabac et tombait dans des méditations fort profondes.
Cette infatigable promeneuse, qne je rencontrais tou". les jours et toujours seule, m'intriguait. On devinait à la régularité de ses allures, à sa concentration, une manie. Mais il y avait dans son regard vif et net une rectitude qui excluait toute pensée de folie. Elle ne s'arrêtait jamais pour causer. On la saluait, mais à peine si une légère llexion des jarrets annonçait de sa part l'intention de répondre à cette politesse. 11 y avait en elle quelque chose de la fierté, des dédains du génie méconnu. Celle
petite vieille misanthropique, avec une si bonne, une si tranquille figure, me semblait une énigme intéressante.
Je m'informai; j'appris qu'elle se nommait Ârgine Picquet. C'était une demoiselle; et lors des fêtes de la Yierge, elle réclamait toujours avec vivacité le droit de porter la bannière. Ces jours-là, le fourreau couleur puce cédait la place à une robe blanche, le chapeau noir à un voile, et rien r.'était plus bizarre, mais en même temps plus touchant, que de voir cette vierge plus que septuagénaire, conduire avec orgueil le charmant cortège des jeunes confréries.
Les uns assuraient qu'il y avait une grande histoire d'amour dans le fait du célibat de mademoiselle Picquet, d'autres conjecturaient que c'était une joueuse repentie. On la surprenait quelquefois chez elle avec des jeux de cartes. Peui-être se livrait-elle tout simplement à des études de cartomancie, et n'était-elle qu'une diseuse de bonne aventure!
Peu satisfait des renseignements obtenus, mais excité plus que jamais, je fis en sorte de pénétrer par moimôme la vérité. Dans mes promenades, j'affectais de me reposer toutes les fois que mademoiselle Picquet se reposait ; je venais m'asseoir sur le même banc ; si bien qu'au bout de quelques jours, en dépit de ses préoccupations constantes, la petite vieille s'aperçut de mes assiduités. Elle me jeta de côté un regard railleur qui sembla me demander si j'étais aveugle; puis, voyant que je ne me décontenançais pas et que je paraissais déterminé à ne
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point lâcher prise, mademoiselle Ârgine se tourna brusquement vers moi et me dit :
— Eh ! eh ! on dira que vous me faites la cour ; vous vous compromettez!
Puis elle rit d'un petit rire sec et joyeux qui dansait dans son gosier comme un volant sur une raquette. Je me joignis franchement à cette hilarité, et, voyant une bonté si vraie, si spirituelle, dans les yeux tins et malirieuA de la vieille demoiselle, je pris le parti de lui avouer ma curiosité, m'excusant sur la sympathie que ses habitudes de promenade et son isolement établissaient entre elle et moi.
Mademoiselle Argine devint sérieuse.
— Ah! ah! vous êtes curieux comme les autres. Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je me promène toujours ainsi toute seule, sans caniche ou sans vieilles gens à côté de moi? et. quand j'aurai tout dit, vous vous moquerez, n'est-ce pas?
Je fis des protestations.
— Après tout, que m'importe! continua-t-elle, si vous vous moquez de la vieillesse, vous n'ajouterez pas une désillusion bien nouvelle et bien inattendue à toutes celles qui m'ont frappée dans la vie, mais vous aurez fait une mauvaise action, que votre conscience vous reprochera sans doute et que Dieu punira peut-être.
Je fus surpris de la solennité avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Mademoiselle Picquet remarqua mon étonnement.
— On a dû vous dire que j'étais folle, reprit-elle, et
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l'on a dit vrai, car je ne comprends rien à la raison du monde. J'ai quatre-vingt-dix ans et je n'en parais que soixante-dix; eh bien! monsieur, c'est grâce à ma volonté que je ne vieillis pas plus vite. Oh! ne souriez pas et ne croyez pas que je m'imagine imposer aux années. J'entends par là que je commande à mes émotions et que j'ai réglé mes besoins. Je suis un grand mathématicien, telle que vous me voyez, et je ne veux pas mourir avant d'avoir trouvé la solution de mon problème.
— Quel est-il ? demandai-je, persuadé que mademoiselle Picquet me parlait par métaphore.
— Vous êtes bien curieux, me répondit-elle : et d'ailleurs, il faut avoir vécu, comme moi, d'algèbre et de calculs, pour entrer dans mes fantaisies et dans mon ambition.
Cette fois j'étais confondu. C'était bien décidémentd'un problème de mathématiques que la vieille demoiselle voulait parler. J'eus une peur effroyable. J'étais en proie à quelque maniaque, et je m'étais exposé à des confidences doublement inintelligibles, les mathématiques ayant toujours été pour moi ce que les inscriptions sinaïtes sont pour les membres de l'Institut.
Mademoiselle Picquet avait tiré de son ridicule sa tabatière en écaille et se mettait sous le nez de volumineuses prises de tabac, qu'elle aspirait ensuite avec une sorte de reniflement sauvage.
— Monsieur, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, nous sommes fort mal ici pour causer, mais si vous n'avez pas trop peur d'un tête-à-tête dans la
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chambre d'une vieille fille comme moi, je vous attendrai ce soir.
J'acceptai avec empressement le rendez-vous; et le soir m^me, je frappais à la porte de ma nouvelle connaissance. Pourquoi n'avoucrais-je pas que le cœur me battait un peu? La curiosité produirait-elle donc la même émotion que l'amour? Ilélas ! dans bien des cas, celui-ci dilTère-t-il beaucoup de celle-là ?
Je trouvai mademoiselle Picquet assise dans un fauteuil de vieille tapisserie. Deux tourterelles de haute lisse, un peu fanées, se becquetaient derrière son dos. Un grand portraitd'un personnage du dix-seplièrac siècle était suspendu vis-à-vis la cheminée, sur le mur. Des boîtes de jeu étaient rangées sur une commode. On remarquait un loto, un damier, une boîte d'échecs, et, dans un angle, une table de trictrac attestait les goûts variés de mademoiselle Picquet. Des livres de science étaient ouverts sur un petit guéridon à proximité du fauteuil. Du reste, tout dans cette chambre dénonçait l'ordre, la propreté, mais en môme temps la bizarrerie de celle qui l'occupait, et la pensée que mon héroïne était tout simplement une tireuse de cartes me revint plus forte, plus persistante.
— Dites-moi donc un peu pourquoi vous tenez tant à me connaître? me demanda-t-elle, quand je fus installé à ses côtés. Eh bien ! vous allez être attrapé, car je ne SUIS ni une vieille princesse déguisée, ni une fée, comme mon nez crochu pourrait vous le faire croire ; je suis
tout simplement une vieille fille un peu folle, Ghampc-
noise jusqu'au bout des ongles, Troyenne jusqu'à la moelle. Mais ce qui vous a étonné en mol, ne vient pas de moi. Il y a un grand homme dans la famille. Je lui ressemble, dit-on, par le visage ; j'ai voulu lui ressembler autrement. Sa mémoire m'a jetée dans des idées dont j'ai bien peur de ne pas sortir. Oui, monsieur, tenez, regardez ce portrait.
Et en parlant ainsi, avec un accent orgueilleux, mademoiselle Picquet m'avait pris la main, et me désignait le grand portrait que j'avais déjà remarqué.
— Cette belle tête souriante, sur une collerette, c'est la tête vénérable de mon trisaïeul, Jean Picquel, notaire et maire de Troyes, sous le bien-aimé roi Louis XIII, et l'un des plusgrandsmathématiciensdeson tem[)s. Il était en correspondance avec tous les géomètres; et comme il n'y avait pas alors de vraie science sans qu'un peu d'infatuation égarât la pensée du savant jusque dans le domaine de l'impossible, mon trisaïeul quittait parfois la terre et s'élevait, à l'aide de ses équerres et de ses compas, jusqu'aux astres, qu'il prenait la peine de consulter sur les événements humains. Il participa à la publication de VAImouach avec grandes prédictions que faisait paraître Pierre l'Arrivey, le 'jeune, mathématicien, astronome, astrologue et tireur d'horoscope, un autre Champenois de talent. Mais vous comprenez qu'un notaire n'est pas de sa nature essentiellement prédisposé aux divagations astrologiques, et si mon trisaïeul faisait des calculs sur les météores, c'était plutôt par jeu, par délassement, que pour en tirer des conséquences rigoureuses.
Un homme qui nVligo des contrats et acs testaments a dn plomb au bout des ailes, et ne se noie pas dans le bleu. Maître Jean l^icquet était donc un grand savant et un charmant esprit. Le cardinal de Richelieu le consulta pour la digue de La Rochelle, et dans plusieurs autres occasions. Mais le titre de mon trisaïeul à l'estime éternelle le voici.
Notre vieille ville de Troyes qu'on rajeunit trop, a été jusqu'à Colbert une grande fabrique de cartes ; elle partageait avec Rouen le privilège de fournir une grande partie des jeux du royaume. Les impôts qu'on établit depuis ont ruiné ce commerce; mais du temps de mon trisaïeul, cette industrie était florissante, et Troyes en tirait plus d'un million.
Maître Jean Picquet était un notaire méditatif, que les études ne rendaient, d'ailleurs, ni bourru, ni brutal, et qui ne se croyait pas dispensé d'être aimable et bon compagnon parce qu'il était savant. Y a-t-il encore des notaires et des savants de cette espèce? Vivant dans l'intimité de libraires, d'imprimeurs, de fabricants de cartes. il forma le projet d'utiliser quelques règles de mathématiques au profit des amusements du monde ; et, un soir, il s'enferma dans son cabinet avec un jeu de cartes, et passa la moitié de la nuit en grandes réllexions. Sa femme l'entendait marcher, compter sur ses doigts, puis avec des jetons, aller, venir, pousser des exclamations. Quand il vint rejoindre madame Jean Picquet dans son lit à br.ldaquin, il l'embrassa sur les deux joues en lui disant:
— Réjonissez-vous, ma mie, votre époux vient de découvrir l'Amérique !
Gloriole d'inventeur, monsieur, mais qui avait quelque chose de juste!
C'était véritablement un monde qu'il venait d'inventer, un monde de calculs, de joie, d'émotions. Le lendemain au matin, maître Jean Picquet donna congé ai^x clercs de son étude. Il défendit qu'on ouvrît les paperasses ; les apprentis garde-notes furent attablés avec des jeux de cartes, et mon trisaïeul s'amusa à leur faire étudier la combinaison savante et profonde qu'il avait trouvée dans la veillée.
Jusqu'à lui, les cartes, inventées, ou plutôt importées en France pour amuser un pauvre roi en démence, servaient d'instrument au hasard. Les rapprochements fortuits auxquels elles donnaient lieu faisaient pencher la fortune tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Mon trisaïeul fut le premier qui fit entrer véritablement le calcul, la combinaison, dans ces jeux incertains, et, grâce à lui, les cartes purent devenir, non plus seulement les distractions d'esprits fatigués ou étourdis, mais des sources sérieuses et toujours nouvelles de jouissances délicates pour les esprits graves et réfléchis. Grâce à maître Jean Picquet, on peut jouer pour le jeu et non plus seulement pour le gain. Ce fut ainsi que mon trisaïeul opéra une révolution, moralisa la passion la plus démoralisante, et dota la France et le monde du noble et difficile jeu qui lui doit son nom.
— Quoi ! le jeu de piquet ?
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— Oui, monsieur, le jeu de piquet a été inventé à Troyes, sous le règne de Louis XIIÏ, par maître Jean Picquet, maire et notaire, mon trisaïeul (1). Plus heureux que Christophe Colomb, auquel il se comparait plaisamment, l'inventeur donna son nom à son Amérique. Hélas! à qnoi lui a servi de s'associer ainsi, pour toujours, au résultat de ses études? Qui connaît, de nos jours, l'origine d'un jeu si universellement joué? Les livres, eux-mêmes, les livres qui devraient s'inspirer de l'histoire et s'inquiéter des origines, les livres ne savent rien oane veulent rien savoir de l'inventeur. Croiriezvous, monsieur, que, dans une vieille édition des règles du piquet, publiée chez Saugrain, libraire, grand'salle du Palais, et qui a paru du temps de mon trisaïeul, on lit que le nom de ce jeu lui vient d'un des coups qu'il comprend et qu'on nomme pic? Ne voilà-t-il pas une belle découverte! D'où vient le mot pic dans ce cas? C'est ce que le malicieux auteur ne dit pas. Un autre ne s'avise-t-il pas de prétendre que le nom de piquet, donné à ce jeu, vient de ce qu'il est très-piquant! Pourquoi donc alors ne l'aurait-on pas appelé piquant au lieu de piquet ? Je n'ai trouvé nulle part la vérité sur l'origine de ce jeu illustre, et c'est là un de mes chagrins. Aussi, puisque la Providence m'a fait vous rencontrer, jurezmoi, monsieur, vous qui écrivez, qu'un jour vous pen-
(1) M. Paul Boitcau, dans son charmant livre, les Cartes à jouer et la 6' irtcmaucie, conlesio celle oiigine; mais on suit que les cruilits sonl des sceptiques.
serez a notre conversation, à ma prière, et que vous ren drez justice à l'inventeur méconnu !
— Je le jure, répondis-je en souriant, mais d'un ton qui annonçait plus de condescendance pour la fantaisie de ma vieille interlocutrice que de foi dans ses paroles.
— Ah ! vous êtes un sceptique, me dit-elle, après avoir arrêté quelque temps ses petits yeux perçants sur les miens, et pourquoi doutez-vous?
J'avouai à mademoiselle Argine que je croyais le jeu de piquet plus ancien et qu'autant que le souvenir de mes lectures me le permettait, je m'imaginais qu'il avait été inventé sous le règne de Charles VII, à la suite d'un ballet exécuté à Ghinon.
Un éclat de rire moqueur m'interrompit.
— Nous y voilà, s'écria mademoiselle Picquet, lui aussi croit au ballet! Eh bien I je vous fais juge; vous allez voir si cette complication si savante a pu résulter de ces arrangements de pirouettes.
S'élançant alors avec vivacité de son fauteuil, elle alla chercher un petit livre qui paraissait marqué a une page souvent lue, et, sans avoir besoin de ses lunettes, tant elle savait par cœur le passage en question, mademoiselle Argine lut ce qui suit dans le premier volume des Essais historiques sur Paris de Sainte-Foix:
« En 4676, on représenta sur le théâtre de l'hôtel » de Guénégaud, une comédie de Thomas Corneille, en » cinq actes, intitulée le Triomphe des Darnes^ qui n'a > point été imprimée, et dont le ballet du jeu de piquet » était un des intermèdes. Les quatre valets parurent
» (l'abord, avec leurs hallebardes pour faire faire place; » Ensuite, les rois arrivèrent successivement, donnant ï la main aux dames dont la queue était portée par » ijuatro esclaves. Le premier de ces esclaves représen- » tait la paume ; le second, le billard ; le troisième, le
> dé ; le quatrième, le trictrac. Les rois, les dames, les
> valets, après avoir formé par leur danse, des tierces, » des quatorze, après s'être rangés, tous les noirs d'un » côté, tous les rouges de l'autre, finirent par une con- I tredanse où toutes les couleurs étaient mêlées, confu- » sèment et sans suite. »
— Eh bien I me dit après cette lecture mademoiselle Picqnet, ne voilà-t-il pas une belle objection ! Que vous semble de ce ballet du jeu de piquet où figurent le billard, la paume, le dé, le trictrac? Mais je veux bien admettre un instant que ce ballet ait eu pour objet de glorifier cet admirable jeu, en quoi cela contrarie-t-il les prétentions de ma famille? mon trisaïeul mourut en 1680, à l'âge de soixante-huit ans, il fut inhumé dans l'église de Saint-Pantaléon. Est-ce que ce ballet, exécuté en 1070, précisément à l'époque où le jeu de piquet était inventé, n'était pas un hommage à l'inventeur? ou, du moins, ne profitait-on pas de la vogue attachée aux cartes par l'ingénieuse découverte du notaire troyen, pour exécuter un ballet dans lequel les principales combinaisons du piquet étaient représentées?
— Mais, repris-je, Sainte-Foix, que vous venez de citer, ne dit-il pas aussi que ce fameux ballet de 'I67G n'é-
tait que la répétition de ceiui que Charles YII avait fait danser à Chinon
— Oh ! oh I triple incrédule î me dit avec une colère riante mademoiselle Argine, vous êtes bien l'enfant de ce siècle! est-ce que vous croyez de bonne loi que du temps de Charles VII on avait songé à ce jeu si savant, si moderne, si calme dans sa vivacité? La bataille, voilà le grand jeu de cette époque guerrière. Que l'on ait eu l'idée d'imaginer des danses avec les costumes des cartes, rien de plus admissible; mais conclure de ces fantaisies l'invention du jeu de piquet, c'est pousser loin l'imagination. D'ailleurs, qu'avez-vous à objecter à une tradition de famille religieusement transmise, et au témoignage d'un Troyen qui fait autorité en matière d'histoire locale?
Et l'invincible vierge alla chercher un volunae de Grosley, Mémoire sur les Troijens célèbres^ et me montra le nom et la biographie de son trisaïeul, à côté des noms de Pierre et François Pithou.
Je voulais bien, cette fois, consentir à passer pour convaincu. Il y avait d'ailleurs, dans l'assurance de mademoiselle Picquet, quelque chose d'émouvant qui se communiquait ; une sorte d'enthousiasme mettait des lueurs dans ses rides.
— Vous ne savez pas, reprit-elle, avec chaleur, tout ce qu'il y a de bienfaits réels, de services rendus dans la découverte de ce jeu illustre. Le père Daniel publia à ce sujet une dissertation que je devrais vous lire.
Je fis un soubresaut qui interrompit mademoiselle Argine.
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— Oli! n'ayez pas peur, je ne vous la lirai pas. Qu'il nDus suffise de savoir qu'en 17201c père Daniel publia une dissertation dans laquelle il démontre clairement que ce jeu est symbolique, allégorique, politique, historique, et qu'il renferme des maximes très-importantes sur la guerre et le gouvernement.
— En vérité, que la philosophie est une belle chose! m'écriai-je en riant; comment, elle a vu tout cela dans le jeu de piquet?
— Niercz-vousdonc, impitoyable railleur, reprit mon interlocutrice, qu'il y ait dans ce jeu une tactique dont on puisse appliquer les préceptes à bien des actions humaines? qu'est-ce que la vie, sinon un jeu?
— Oui, un jeu où l'on perd toujours, ajoutai-je.
— Qu'en savez-vous, jeune homme? répliqua la vieille fille avec gravité. Quand on réglera les parties en haut, qui vous dit que votre enjeu n'aura pas doublé? mais vous n'êtes pas venu pour un sermon. Quoi qu'il en soit, il y aurait une étude curieuse à faire, et qui aiderait à l'étude des passions humaines, ce serait l'étude des divers jeux de cartes en vogue aux différentes époques de l'histoire. Croyez-vous qu'on n était pas plus calme, plus réfléchi quand on jouait le piquet, et que votre bouillote avec ses fièvres n'a pas répondu aux tourmentes de vos cœurs révolutionnaires? de nos jours, ce jeu n'était pas encore assez rapide, assez violent, assez fugitif; il fallait un jeu de chemin de fer, et vous avez ressuscité l'insolent lansquenet, cette débauche de corps de garde!
— Je suis fâché de contrarier vos théories, dis-je en
hochant la tête, mais le whist, si froid, si muet, si diplomatique, fait les délices de cette génération impatiente et folle dont vous parlez.
Mademoiselle Argine ne parut pas ébranlée de mon objection.
— Eh ! parbleu 1 me dit-elle, les grandes passions vont-elles sans de grandes hypocrisies? Don Juan n'est pas toujours enivré et haletant ; il a ses heuresde mesure, de morgue. Les jeunes gens aiment le whist depuis qu'ils font de la politique. C'est un jeu diplomatique, vous l'avez dit. On joue au whist, comme on fait empeser ses faux-cols, pour se donner un air anglais, guindé, sévère, profond. Mais depuis quand la diplomatie n'est-elle pas un mensonge? le whist est un masque.
Votre objection me conduit à vous dire la part que j'ai prise dans l'héritage de ma famille.
La mémoire de mon trisaïeul fut toujours vénérée, et ce portrait a été transrais avec la religion qui s'attache à l'épée d'un héros. Mon père, dans sa piété filiale, voulut que mon nom indiquât doublement ma naissance, et l'on me donna le nom de la dame de trèfle, Argine, l'anagramme deRégina. Oui, jesuisune reine; j'ai pour sujets les valets de cœur, de pique, de carreau, de trèfle. Voilà mon royaume; et quand je mourrai, ma dynastie s'éteindra.
Dès ma jeunesse, j'aimai les cartes; jeune fille, j'avais une aptitude étrange pour les sciences exactes, pour les calculs, et j'inventais des jeux de mathématiques qui faisaient rire mon père et ma mère. Quand vint l'âge de
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la roqiiotterio et des amours, jo fus assez rebelle aux zépliirs, H ma pauvre mère, en hochant la tête, me disait souvent :
— Argine, tu ne te marieras jamais I nous te mettrons au couvent.
— Bah ! rêpondais-jc, il y aura un malheureux de moins parmi les hommes I
Eh bien, je faillis pourtant trébucher, tout comme une autre. 11 y avait un officier du régiment de Penthièvre qui venait à Troycs, dans sa famille. Il me parut beau, romm(; le dieu Mars, et il jouait au piquet, comme mon trisaïeul. Il se nommait Hector, comme le valet de carreau ; et jamais nom glorieux ne fut plus glorieusement porté. Je me trouvai un cœur en le voyant. Moi, qui n'avais jamais voulu apprendre à faire la révérence, je sentais mes jambes flageoler, et je m'asseyais presqu'à terre quand je l'entendais. Il avait une façon de relever sa moustache qui me ravissait. Je révais de son uniforme, de son sabre ; je me voyais affublée de son casque et galopant à ses côtés, comme Pallas qui a donné son nom à la dame de pique. C'était un fier gentilhomme que j'aurais pourtant contraint de déroger. Un jour...
Mademoiselle Argine s'arrêta. Son visage de cire avait pris une teinte blafarde qui trahissait une émotion violente ; sa main tremblait en cherchant sa tabatière sur ses genoux. J'eus pitié de cette douleur.
— Eh bien 1 dis-je, voulant abréger le récit, qu'arrivat-il?
— Hélas ! il aimait le jeu, vous ai-je dit, il l'aimait trop.
il l'aimait mal. Un soir, à la suite d'une partie, un soufflet fut échangé entre celui que j'aimais et un rustre qui essayait de tricher. On tira lesépées. Mon héros avait le bon droit pour lui. Le ciel ne manqua pas cette occasion de donner une rude épreuve à la vertu; mon bel ofTicier fut tué. Oh ! je le pleurai vraiment de toutes mes larmes, car, depuis, je n'ai jamais senti mes paupières humides. Voilà son portrait; n'est-ce pas que j'avais bon goût?
Et essayant de comprimer son émotion sous un petit rire, mademoiselle Argine me tendit sa tabatière. Le couvercle représentait un jeune et brillant officier; il me sembla que le verre fragile qui recouvrait cette image avait été aminci par les baisers.
— Depuis lui, continua ma vieille amie, je n'ai plus aimé, je me suis résignée au célibat; j'ai voulu porter en paix le deuil de son souvenir; j'ai vécu, j'ai vieilli, comme on vit, comme on vieillit en province. Seulement au lieu de tricoter, d'élever des chats ou des chiens, j'ai fait de l'algèbre. Je trouvais les femmes de mon âge si vieilles, si folles, si ridicules, que je me suis condamnée à la retraite. Depuis vingt ans, une idée me poursuit sans relâche et prolonge ma vie. Je me suis imposé un grand problème; j'ai résolu d'inventer un jeu simple et savant comme le piquet, mais qui soit en même temps plein do violence et de mouvement comme la houillole. Si le bon Dieu me laisse vivre encore un an ou deux, je crois que je réussirai. Je voudrais supprimer complètement le hasard et combiner les cartes de façon à amener une lutte savante, comme aux échecs, avec des repos pendant
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lesquels la fantaisie, le caprice, l'instinct, aurait sa part. Il me semble qu'un jeu pareil conviendrait à votre génération, si vieille et si jeune à la fois, et c'est un cadeau que je veux lui faire en mourant. Si vous avez encore quelques moments à me donner, je vous expliquerai les premiers éléments de ce jeu nouveau.
Je fis un geste d'assentiment, j'étais pris. J'allais expier enfin ma curiosité. Jusque-là, j'avais eu la part des souvenirs; je devais endurer aussi celle de la manie. Avalant un soupir, je me disposai à écouter.
Mademoiselle Argine attira à elle le petitguéridon ; puis, avec des cartes et des jetons, elle entra dans une démonstration si confuse, si laborieuse, malgré ses efforts pour la simplifier, qu'au bout de quelques secondes je renonçai à comprendre et je pris le parti de hocher régulièrement la tète, à la façon chinoise, comme si je ne cessais d'être éclairé et émerveillé. Le supplice dura à peu près une heure. Heureusement que mademoiselle Picquet n'avait pas encore complété sa découverte, car je ne sais pendant combien de temps alors sa leçon eût pu se prolonger.
En me reconduisant, et sur le seuil de la chambre, ma vieille amie me serra la main et me dit avec solennité :
— N'oubliez pas, jeune homme, que je vous ai révélé ce soir le nom d'un bienfaiteur de l'humanité. Endormir les douleurs par l'attrait innocent d'un jeu honnête, donner une diversion aux calculs, bercer le cœur d'espérances sans cesse renaissantes, en un mot, faire oublier le
plus possible la réalité; croyez-moi, c'est acquérir des droits précieux à la reconnaissance des hommes. On bénit celui qui bâtit des hôpitaux pour les plaies saignantes, on dresse des statues à celui qui met au service de l'ambition son courage et son génie, et l'on méconnaît le philosophe charmant qui pose sur les plaies invisibles le baume qui endort et fait rêver. Vous m'avez promis de réparer cette injustice; tenez-moi parole.
Je renouvelai à cette bonne vieille, si naïve dans son enthousiasme, si sincère dans ses exagérations, la promesse que je lui avais faite, et je sortis assez indécis de ce que je devais conclure de ses confidences.
Quelques jours après, je quittai Troyes. J'ai appris que mademoiselle Argine Picquet était morte et qu'on avait vendu à l'encan le portrait de son trisaïeul. Avaitelle résolu son problème ? je ne le crois pas. La génération s'en tiendra donc au piquet, à l'écarté, à la bouillote, au lansquenet et au whist.
Quand viendra celui qui opérera la glorieuse synthèse rêvée par mademoiselle Argine, et destinée à réunir, à confondre les émotions et les calculs divers de tous ces 'eux?
En attendant, j'ai tenu ma parole, et j'apprends le piquet.
L'histoire que nous allons raconter est fort invraisemblable; quelques-uns môme, parmi ceux qui n'aiment que les événements contrôlés à la cour d'assises, et qui n'admettent pas d'autres tragédies que celles dont ils ont vérifié les victimes à la Morgue, quelques-uns hausseront les épaules et traiteront ce récit véridique de conte bleu !
Conte bleu! comme s'il y avait quelque chose d'impossible en France oîi tant de gens prennent tous les jours la lune avec les dents; comme s'il était plus merveilleux de croire à l'atroce vengeance et au terrible pouvoir dont nous allons raconter les effets qu'à la piété du journal VUnivers et au miracle de saint Janvier; ceci dit pour ne pas humilier les miracles français.
Nous attestons donc la parfaite authenticité de cette histoire; et la preuve qu'elle n'est pas impossible, c'est
qu'elle arrivera quelque jour; quand le magRétisme sera tout à fait prouvé et démontré, c'est-à-dire (ce qui veut dire la même chose), quand il sera définitivement nié par les savants.
Nous tenons ce récit de la bouche d'un vieil Allemand de la vieille roche; et l'on sait que les Allemands sont incapables de mentir; à preuve qu'ils ont chanté un jour sur l'air de frcdm qu'ils garderaient leur Rhin allemand, et qu'ils l'ont gardé. Or donc, voici ce que ce vieil Allemand m'a raconté; je ne change pas un mot, c'est pourquoi mon récit n'est pas en très-bon français ; je supprime ['accent, voilà pourquoi il n'est pas en allemand.
La scène se passe sous Louis XV. A cause de Mesmer et de Cagliostro , je l'aurais mise volontiers sous Louis XVI, mais j'ai promis de ne rien changer au récit qui me fut fait, et j'afûrme de confiance que la scène se passe sous Louis XV.
Voulez- vous le décor? Il a été peint, en Angleterre, par un moraliste de la palette. Hogarth dans une série de tableaux représentant les diverses phases de ce qu'il a appelé le mariage à la mode a laissé une toile, intitulée le Salon^ qui paraît à peu de chose près le prototype du décor que nous avons à décrire.
Figurez-vous dans un appartement fastueux, mais un peu saccagé par une nuit de fête, aux deux angles de la cheminée, un homme et une lernme brisés de fatigue, affaissés dans des fauteuils. Sur les parquets et sur les tapis on remarque les traces des piétinements de la foule, la des Sièges sont renversés, plus loin des tables de jeu
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maciiléos de poudre et de tabac, des cartes éparpillées, des violons et des cahiers de musique entassés dans les angles, les bougies brûlant encore dans les candélabres et dans les lustres, les glaces un peu ternies par la tiède vapeurd'unc fête, voilà le tableau d'Hogarth, (t voilà, à peu de chose près, celui qu'oHniit le salon du marquis deThurigny.
Nous supprimerons l'intendant venant présenter les comptes, qui dans l'idée du peintre anglais constitue la moralité de l'œuvre, et nous modifierons aussi légèrement les physionomies des deux personnages. Les héros d'Hogarth n'expriment pas seulement la fatigue: la femme tout en bâillant regarde avec dédain son mari qui dans une atonie stupide penche sa tête appesantie par les grossières vapeurs du vin. C'est l'image du désordre complétée par l'ennui et par l'ivrognerie.
Dans l'hôtel de Thurigny, au contraire, aucun dégoût, aucune flétrissure ne se mêlait à l'épuisement. La marquise s'affaissait avec abandon, et l'immobilité du marquis attestait seulement des fatigues et des préoccupations. Rien ne déshonorait, comme dans le tableau d'Hogarth, ce folâtre fantôme que le désordre de l'appartement semblait évoquer.
Le marquis et la marquise de Thurigny, jeunes, riches, ayant su résoudre le problême, difiicile alors, de rester amants après une année de mariage, ouvraient leur hûtelau plaisir avec une fièvre folle , avec un vertige ; mais jusqu'à cette nuit là rien n'avait troublé l'msoucieux bonheur de ce couple. On l'admirait et on l'enviait, par
26 LES SECRETS DU DIAîlLS
conséquent on le calomniait un peu. Chacun se demandait à Versailles derrière le paravent de madame de Pompadour, par quel renversement de la chronologie, les beaux jours d'Amadis et Galaor étaient revenus, et cette passion conjugale était si parfaite et surtout si étrange alors, qu'on l'accusait d'être feinte. Il semblait impossible qu'on s'aimât ainsi, naturellement, et quelques-uns voulaient voir dans cette fidélité rigoureuse, un parti pris, un rôle convenu et bien joué. Mais quel eût été le but de cette dissimulation? Ce ne ne pouvait être la crainte du scandale, puisque le scandale, au contraire, c'était l'amour conjugal !
Quoi qu'il enfùtde toutes les conjectures, M. etmadame de Thurigny jouissaient, dans toute sa plénitude, de cette belle vie amoureuse dont leur jeunesse et leur fortune alimentaient l'ardent foyer. Depuis un an rien n'avait fait présager à ces amants que leur joie dût se sanctifier en passant à travers le ciel des émotions paternelles, et ils ne s'en plaignaient pas; leur ivresse leur suffisait.
Ce qui étonnait dans l'attachement du marquis et de la marquise de Thurigny, ce n'était pas son enthousiasme, mais seulement son objet, car, il faut le répéter, c'était là la faiblesse de cette époque expansive où l'on s'aimait ardemment, mais le plus souvent en raison même du peu de droits que l'on en avait, et où le devoir constituait plutôt un empêchement qu'une obligation. Ces deux parfaits amants avaient donc, à vrai dire, un seul tort aux yeux du monde, c'était d'être époux; du reste,
ils satisfaisaient exactement au programme du siècle, et 1rs bals, les festins, les fêtes de toutes sortes étaient r:iccomi)ngncmpnt incessant de leur mélodie, de leur énithalame. Ils réalisaient cette existence idéale imaginée par les poètes, et leurs journées se passaient comme celles des héros de Bocace et d'Arioste. Jusqu'où devait aller ce rêve! et la vie humaine pouvait-elle supporter jusqu'à la fin, sans vertige et sans malaise, cette ivresse des sens et de l'âme? — C'est ce que nous ne saurions dire, avant d'avoir achevé ce récit.
M. et madame de Thurigny étaient donc assis aux deux angles de la cheminée de leur salon, après une nuit dans laquelle tout leur luxe, toute leur gaieté, toute leur jeunesse avaient fait accueil à tout ce que Paris avait de plus riche, de plus gai, de plus jeune.
La marquise, nonchalante et fatiguée, comme une maîtresse de maison qui a été la rei.ne par la beauté et par la grâce, mais une reine esclave de la politesse et des égards dûs aux conviés, la marquise roulait avec une paresse mutine sa charmante tête sur le dos de son fauteuil, et semblait, en la berçant ainsi, vouloir faire prendre patience à ses yeux bleus surchargés de langueur.
Mais le marquis ne songeait pas à se retire»*: une préoccupation singulière pâlissait son visage. Les yeux démesurément ouverts, il regardait devant lui avec la iixité de la terreur. On eût dit qu'il suivait sur le parquet la marche de quelque hideux reptile. Il crispait parfois ses mains et se cramponnait aux bras de son fau-
leuil, comme un homme qui se retient au bord d'un abîme.
Ce beau jeune homme, torturé par une grande souffrance et se tordant sous l'ongle d'une pensée, formait un saisissant contraste avec sa belle et nonchalante compagne, qui se renversait sur le bois doré de son siège, secouait sa tête d'où s'exhalait un nuage de poudre, et d'où tombaient, comme des gouttes, les perles de sa coiffure, détirait ses bras mignons, dont elle faisait craquer les mitaines, balançait avec son pied chinois, paré de satin blanc, l'extrémité de sa robe, et achevait de savourer, à travers de petits rires et de petits bâillements, les dernières voluptés de la fête. La folle épouse n'avait pas encore remarqué la taciturnité du marquis. Un soupir profond et déchirant de celui-ci la fit tressaillir; elle le regarda et pâlit, puis se dressant tout à coup, et courant à lui, elle lui prit la tête dans ses deux mains, la releva, par un geste amical et effaré, lui plongea, comme une lame ardente dans les yeux, un regard où toutes les flammes de son cœur étaient concentrées, et lui cria plutôt qu'elle ne lui dit, avec une voix strangulée :
— Qu'as-tu donc, Julien ?
Le marquis essaya de sourire, baisa convulsivement la main de sa femme et murmura :
— Je n'ai rien, Louise.
Un sanglot mal comprimé démentit ces paroles. La jeune marquise se sentit atteinte jusque dans les profondeurs de son être. Un frisson rapide lui secoua le corps: les serres affreuses du pressentiment se refermèrent sur
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son cœur, qu elles ôtrcignirent à l'étourfer. Elle fit un i^este de supplication adorable, chercha de nouveau à lire dans les yeux de son mari le secret qu'il lui cachait, mais ce fut vainement : la tristesse du marquis élait hiipénétrablc La pauvre femme demeura quolijues instants immobile à le contempler. Elle remuait en elle tous ses souvenirs, toutes ses impressions de la nuit, des jours précédents, de l'année entière, et elle ne trouvait rien qui put lui servir à expliquer l'étrange accablement de M. de Thurigny. Les flots d'une angoisseamère montaient et lui emplissaient le sein. Le moindre mouvement l'eût fait tomber anéantie: la fièvre promenait ses premières lueurs sous ses orbites : c'était un accès effrayant, dont toutes les issues pouvaient être mortelles.
Julien le sentit. — Il eut pitié de ce long martyre d'une minute, et laissant venir à ses yeux les larmes qui le brûlaient en dedans, il tendit la main à sa femme en disant :
— Oh 1 pourquoi nous aimons-nous tant?
Louise tressaillit à ce mot et comprit que le secret lui appartenait. Par un coup d'œil rapide comme l'électricité, elle explora le salon et les alentours, vit que tout le monde s'était retiré, qu'elle était seule avec son mari: et alors ne se contenant plus, elle se rua sur le marquis qu'elle étoulTa d'embrassements. Son émotion se répandait en caresses infinies : elle le serrait avec une rage d'épouse et de mère. Le sentiment d'une souffrance à partager, d'une blessure à guérir, élevait son amour à la iiauteur de l'abnégation maternelle. Posant la tête de
Julien sur son épaule, comme celle d'un enfant qu'on endort, essuyant ses propres pleurs qui tombaient sur la joue de son bien-aimé, elle lui disait avec une voix douce faite pour dénouer toutes les cordes de son cœur :
— Julien, mon ami, pourquoi soufïres-tu sans moi?
Et sans laisser à Julien le temps de répondre, elle lui enlevait les paroles des lèvres par ses baisers. Quand ce premier torrent fut passé, quand le désir ferme et médité de prendre sa part des inquiétudes du marquis n'eut plus laissé dans l'âme de Louise que la résignation, elle s'assit aux genoux de Julien avec un enfantillage mélancolique, leva sur lui ses yeux suppliants qu'elle ne détourna plus, colla ses lèvres à la main tremblante de son époux, et attendit avec la soif extatique d'une Marie-Madeleine, la parole de son Dieu.
Julien, de la main qui lui restait libre, se mit à caresser doucement les cheveux dénoués de cet ange qui réclamait si tendrement sa part de douleur, et le front baigné de sueur, comme un agonisant, il commença ainsi :
— Tu veux savoir pourquoi je t'ai réservé un si triste lendemain de fête, mon amie? Le ciel m'est témoin que j'eusse donné ma vie pour t'épargner cette heure douloureuse; mais elle était inévitable. Une voix m'a tiré de mon enivrement et cette voix jalouse est aussi impos-
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8ible à fuir qu'à oublier. Il me faut me soumettre et courber la tôte. Tu t'étonnes dem'entendre parler ainsi. Moi, ton amant, je recule, j'ai peur!... Ecoule, Louise, ' n'as-tu jamais été superstitieuse? n'as-tu jamais songé à ces hasards qui viennent troubler l'ordre des choses, à ce monde obscur au seuil duquel la raison humaine prend les ailes des oiseaux nocturnes et va tourbillonner à travers les plus étranges rêveries? N'as-tu pas entendu raconter de surprenantes apparitions? N'as-tu pas entendu parler de ces hommes puissants qui enchaînent et surexcitent à leur gré les âmes? Oui, eh bien 1 rappelletoi, pour me comprendre, tous tes contes d'enfant, toutes tes terreurs de jeune fille. Car ce monde des fantômes, je l'ai entrevu ; ces effets irrésistibles d'une volonté, je les ai éprouvés. Louise, aussi vrai que tu es belle et que je t'aime, aussi vrai que je sens tes pleurs sur ma main, je te jure qu'un démon s'est emparé de ma vie, que moi, qui te parle aujourd'hui avec un reste chancelant de raison, moi qui puis encore, mais à peine, agir spontanément et penser, demain, si cet esprit le veut, s'il lui plaît que la dernière étincelle que j'ai là, vacille et s'éteigne, demain je serai fou !
Comme M. de Thurigny achevait ces mots, la marquise, dont le regard scrutait obstinément les yeux de son mari, se dressa tout à coup :
— Julien, lui dit-elle, reviens à toi ! Garde ton secret, ne dis rien, je l'en conjure. Ta tête est en feu, ne cherche pas à te souvenir, je ne le veux plus! Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Oublie 1 oublie f
— Non, dit Julien, tu sauras tout. Va, ne crains rien, si troublée que soit ma pauvre tète, elle aura bien encore assez de force aujourd'hui pour résister à la fièvre.
— Pauvre ami! je t'aiderai à dissiper ces chimères.
— Toi, Louise, tu m'aideras à succomber sous la réalité, ce sera ton plus doux bienfait.
— Soit, répliqua la marquise avec une fermeté héroïque, parle donc, je t'écouterai. Je serai muette jusqu'à ce que tu m'interroges; mais j'exige en retour, qu'après ton récit, tu te soumettes aveuglément. Si ce sont de vains fantômes qui t'obsèdent, le souffle de la femme qui t'aime les dissipera ; si des puissances occultes, d'une réalité sinistre, te poursuivent ou l'entraînent, moi qui suis ta compagne, je te suivrai, et dussionsnous tomber dans un abîme, si tu me gardes à tes côtés, que m'importe! Parle donc, j'attends!
Louise alla chercher un fauteuil, s'y acccouda résolument, puis, dévorant ses terreurs, buvant ses larmes, calme et impassible en apparence, elle écouta, statue de marbre et portant en elle un brasier, le récit bizarre que Julien reprit en ces termes:
— Si quelqu'un, Louise, cherchant à expliquer l'accablement où je suis, voulait te raconter les événements qui l'ont amené, il te dirait tout simplement :
« Cette nuit, dans son bal, M. le marquis de Thurigny » a rencontré un baron allemand, un petit vieillard, mai- » gre qui se nomme le baron de Rosenstein. Ce person- » nage, inconnu de tous, aentrelenu longuement et à voix 3> basse le marquis, puis, il l'a entraîné dans le salon de
» jeu, sV\4 mis avec lui à une table, et ciiacun alors a pu » remarquer que M. deTlnirigny était très-pâle et le petit » vieillard très-gai; celui-là perdait toujours et celui-ci » ricanait sans cesse. A la lin du bal, le baron s'est j éclipsé," les poches pleines d'or et les lèvres plissées par » son plus diabolique sourire. En saluant les invités, y M. de Thurigny chancelait, soit qu'il fût brisé de fa- » tigue, soit qu'il fût plus sensible qu'on ne le croyait » généralement à ses pertes de jeu. »
« Voilà ce qu'on te répondrait, Louise, si tu interrogeais la fuule ; car la foule n'a vu que mon front pâle et que ► l'ironique visage du baron de Ilosenslein ; mais moi, qui ai passé cette nuit épouvantable dans les tortures d'une agonie, moi qui ai senti à plusieurs reprises, comme un doigt de feu me percer le crâne et me remuer la cervelle, moi qui n'ai plus que cette heure peut-être à t'aimer en liberté et à pouvoir te le dire, voici le commentaire que je dois ajouter à cette réponse.
» Mon récit sera long, je suis forcé de retourner bien en arrière, mais aucun des détails que je te donnerai n'est indifférent à l'événement de cette nuit.
» Je ne t'ai jamais parlé du marquis Gaston de Thurigny mon père, et tandis que dans notre chambre, le doux et pieux portrait de ma mère semble veiller sur nous et nous bénir, rien ne nous rappelle, à côté de cet ange vénéré, l'homme qui m'a donné son nom et qui m'a imposé la vie avec l'héritage de ses malheurs.
» J'avais fait !e serment de ne jamais parler devant toi de mon père, de ne m'expuser jamais à le juger, en es-
sayant de raconter sa vie ; l'oubli, c'est la seule malédiction qui soit permise à un fils.
» Cette nuit, hélas î m'a si brusquement transporté dans le passé, et j'ai senti tellement remuer dans l'ombre ^'implacable fantôme, que force m'est bien de rompre mon serment, et de regarder face à face cette terrible apparition.
» Le marquis Gaston de Thurigny était un de ces gentilshommes aventureux, pour qui le courage martial est la première, peut-être la seule vertu. Il ne marchandait pas sa vie, et l'exposait sans scrupule; malheureusement cette insoucixince le suivait partout, et il mettait l'honneur au niveau de la vie, non pas d'après cette idée qu'il fallait quitter celle-ci quand on avait perdu celui-là, mais parce qu'il pensait que l'un ne valait pas plus que l'autre, qu'on pouvait les jouer et les perdre indifféremment.
» Sa naissance ne l'avait pas placé selon ses instincts. II avait le bras d'un héros et le cœur d'un pirate. Son élément, c'était la guerre ; mais on ne se battait pas toujours, et dans la paix, il regrettait le temps oii les gentilshommes se faisaient larrons. Il regardait mélancoliquement son château, avec ses grandes avenues, modestement assis dans la plaine , au bord d'une rivière ; il l'eût voulu sur un roc, comme une citadelle, comme un nid de vautours.
» Ce n'était pas pourtant que mon pèrefûtun deces matamores farouches qui portent des moustaches formidables et sont taillés comme des colosses. M. de Thurigny
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était mincf , élancé , sa figure était douce, ses mains fines et Wanclies; il avait une beauté féminine en quelque sorte; son front s'ombrageait bien de ses cIieveuK blonds; rien n'eût fait deviner le fer sous ce velours, son regard seul, parfois, avait une fixité de faucon, et une légère contraction des sourcils trahissait seule ses orages intérieurs. Son enveloppe de gentilhomme était irréprochable, il avait une nonchalance asiatique qui allait à sa figure, les femmes se l'enviaient, et sa grâce extérieure plaida longtemps pour lui; on se relusait à croire au mensonge de sa bonne mine.
» Tel était, à vingt-cinq ans, avant son mariage, M. deThurigny. Avec son immense fortune, ses aptitudes sensuelles, ses effrayantes passions, sa beauté, il eût joué merveilleusement son rôle dans le pays de Mahomet; il était de la race des sultans, mais ses caprices orientaux rencontraient ici trop d'obstacles; il se trouvait dépaysé, et ce jeune homme digne dusérail n'était en France qu'un débauché dangereux
» Pardonne-moi, Louise, d'insister sur ces tristes détails; encore une fois ils sont nécessaires, et cette raison est la seule assez puissante pour me faire surmonter la répugnance que m'inspire un pareil tableau. Je te parle sans colère, mais sans faiblesse; cette heure est solennelle. Pour la première fois de ma vie, je formule tout haut une opinion, un jugement sur mon père, mais je tejureque cette opinion dégagée de tout ressentiment peut monter, sans que j'en rougisse, jusqu'au trône de Dieu! On ne ment pas, on ne blasphème pas avec sa cof^«cience, el
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toi, tu es ma conscience visible, mon cœur détaché de moi-même.
» Tu ne t'étonneras pas si, avec le caractère que je viens de te décrire, M. de Thurigny cherchait le bruit et se livrait aux combinaisons les mieux faites pour accidenter tumultueusement sa vie privée.
» Chasseur féroce, convive ardent, joueur fiévreux, le jour dans les forêts à courir les daims, le soir, assis à quelquebanquet joyeux, la nuit accoudé sur une table de jeu, il quittait les halliers pour les boudoirs, les boudoirs pour les tripots, portant partout ce besoin de voluptés violentes, cette soif d'acides qui le brûlait sans le consumer. },Iais dans tousses excès, dans toutes ses ivresses, même les plus honteuses, le beau marquis gardait son altitude souriante ct.hautaine, son luxe de toilette, son éclat juvénile. Il descendait dans toutes les fanges, sans rien gâter de son prestige extérieur; les vices qui l'escortaient ne le touchaient pas, et la débauche parvenait à peine à décolorer un peu ses joues et à blêmir ses lèvres de femme.
» A vingt-cinq ans, M. de Thurigny n'avait pas encore songé au mariage. Ses amours désordonnées, ses dissipations ne paraissaient pas l'y conduire; mais un beau jour, le bruit se répandit que Mademoiselle Thérèse de Morvan consentait à disjoindre ses mains pieuses, constamment unies sur son chapelet, pour en mettre une dans la main équivoque du marquis.
» Ce fut un grand scandale à la cour. Madame deMauitenon fit venir M. de Morvan et lui demanda s'il avait
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perdu son enfant au lansquenet, pour la sacrifier ainsi. En elTct, on avait dit à Versailles, qu'après une orgie avilissante pour les deux gentilshommes, ce trafic avait ou lieu, et qu'une carte décida de l'avenir de la pauvre Thérèse Quelques-uns ont pensé que M. de Morvan, dont la noblesse était douteuse, avait cherché à enter son arbre héraldique sur une souche illustre, et que la beauté de sa fille, ainsi que son immense fortune avaient servi cet espoir ambitieux auprès du marquis de Thurigny.
» Mais qu'importent les causes de ce mariage! Pour mon malheur et pour ma honte éternelle, c'est assez que le ciel l'ait permis! Que ce soit par le jeu ou par l'ambition, ma mère fut une sainte et résignée victime. Elle, pure et sans tache, lis arrosé de foi sur les autels, cœur plein de l'encens des fortes et divines amours, elle vint ici traîner sa robe de vierge sur les traces mal effacées de l'orgie. Elle vint offrir inutilement l'intercession de sa vie pieuse , le baptême de son âme candide, pour purifier, pour racheter le cœur de son époux.
» Pendant les premiers mois, les désillusions l'épargnèrent, soit qu'elle fût réellement aimée du capricieux marquis, soit que celui-ci dont l'existence entière fut l'essai de toutes les folies, eût voulu se donner les douceurs de l'hypocrisie, soit enfin que son séjour en France et que le maintien de son rang a la cour, fortement mis en question par sa mauvaise renommée, exigeassent ce sacrifice à l'ordre public, il parut, pendant les premiers mois, respectueux et galant pour sa femme,
digne et convenable dans ses rapports avec le monde.
» Déjà l'on s'étonnait de ces six mois de calme et près que de bonheur, on commençait à croire à une conversion, et un jour, la princesse Palatine, qui avait son franc-parler à la cour, interpella ainsi , devant le roi, M. de Thurigny :
> — Ah çà, marquis, vous ne serez donc pas pendu ?
» — Pourquoi désespérer? Altesse, répondit en souriant le marquis.
» Quinze jours après cette réponse, à Versailles, au jeu du roi, il venait si impudemment en aide au hasard, il trichait avec tant d'eiïronterie, que les gentilshommes qui faisaient avec lui le brelan, lui jetaient les cartes an visage, et que Louis XIV lui envoyait dire de quitter au plus tôt le royaume, s'il n'aimait mieux y rester à la Bastille.
» M. de Thurigny, riant de cette indignation qu'il trouvait fort déplacée dans la bouche d'un petit-fils de Henri IV, rentra à son hôtel, où sa femme, tout heureuse, toute confuse, l'attendait pour lui annoncer que leur union était ratifiée au ciel, puisque le ciel lui donnait l'assurance qu'elle était mère. Le marquis lui fit ses compliments, en môme temps que ses adieux, régla le soir même ses comptes avec les gentilshommes qui l'avaient insulté, et après les avoir étendus sur le pré, essuya son épce, se jeta nonchalamment dans sa voiture, fit prendre au postillon la route d'Allemagne, et partit, insoucieux, rayonnant, pour cet exil oîi il allait chercher de nouveaux plaisirs, de nouvelles amours, d&
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nouveaux compniinons, cl peut-ôtre de nouvell(>s dupes.
» j\Ia mère pleura longtemps. Elle voyait fuir, avec l'amour, l'honneur de sa maison, elle redoutait pour l'enfant qui agitait ses entrailles l'héritage d'un châtiment. Ah! vos lugubres pressentimcnta no vous trompaient pas, ma mère, et la destinée que vous redoutiez pour votre enfant, après avoir paru m'oublier longtemps, s'est enfin souvenue!
» Louise, pardonne-moi d'interrompre mon récit; mais je ne puis te voir me regarder ainsi, sans me rappeler les deux beaux yeux qui se sont éteints dans les larmes; et je veux que par la pensée celle qui m'a si tendrement ouvert la vie descende pour cette nuit auprès de celle qui va si doucement m'ouvrir la mort.
» Après le départ de M. de Thurigny, ma mère, qui n'avait plus rien à faire à la cour, s'était retirée en province, dans un triste et vieux château de sa famille, où elle connut, après trois mois d'attente, les joies douloureuses de la maternité.
» Ma naissance, en éclairant l'obscurité désolée où vivait la marquise, transporta ses plus grandes tristesses du présent dans l'avenir; elle me reçut comme une con solation; mais elle me vit grandir avec effroi, comme une victime I
» Que te (lirais-je de mes premières années ? elles s'écoulèrent paisibles, recueillies, à l'ombre du vieux manoir. Je fus un enfant silencieux. Personne ne m'apprit à sourire; les baisers de ma mère, au lieu d'épanouir la vie en moi, semblaient la glacer et l'éteindre. Quittant de sombres et solennels appartements pour les hautes et noires allées d'un parc deux fois centenaire, initié avec une tendresse austère aux premiers éléments de la pensée, n'ayant aucun compagnon de mon âge qui pût me communiquer sa gaieté, son insouciance, je me développai rapidement, mais comme ces tristes fleurs qui, croissant dans les lieux humides, grandissent, sans éclat et sans parfum.
» Jamais on ne me parlait du marquis, et je l'aurais cru mort, si tous les soirs, avant de m'endormir, ma mère, après l'oraison dite en commun, ne m'avait recommandé de prier pour la vie et pour l'honneur de mon père, qui faisait un grand et périlleux voyage. Hors de là, jamais un mot sur cet homme auquel il ne m'était permis de penser qu'en face de Dieu.
» Dix années s'écoulèrent ainsi.
» Un soir, j'étais avec ma mère, sur une terrasse do château qui dominait un petit lac, et nous respirions, après les lourdes chaleurs d'une journée du mois d'août, les frais parfums qui nous montaient de la rive. Assiî aux pieds de madame de Thurigny, ma tête sur ses genoux, j'attendais le sommeil, tandis que ma mère, passant lentement la main dans mes cheveux, regardait le ciel avec envie. — Je me rappelle cette soirée, comme
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si la brise m'apportait encore les senteurs du vallon. » C'était noire habitude après le dîner d'aller nousasseoir sur celte terrasse. Là, nous attendions la nuit ; et quand toutes les étoiles étaient allumées, quand la fraîcheur devenait trop pénétrante, ma mère m'apprenait à prier dans cet oratoire naturel et splendide, puis faisr.it une place pour son baiser entre les boucles de ma chevelure, et nous rentrions, silencieux, calmes, mais pleins de ce bonheur mélancolique que tout enfant je goûtais déjà sans m'en rendre compte.
> Or, ce soir-là, nous étions venus, selon la coutume, aspirer la bienfaisante haleine de la nuit. L'heure avançait et nous allions rentrer, quand tout à coup, au moment où la marquise se penchait sur moi pour m'embrasser, trois coups violents frappés à la porte principale du château réveillèrent en sursaut les échos de la vallée et nous firent pousser un cri.
» Quel était ce bruit? quelle pouvait être rindîscrète visite qui s'annonçait à pareille heure? Je regardai ma mère, et, à la pâle clarté de la lune, je vis sur son visage les signes d'une grande épouvante. Elle était debout et tremblait si fort, qu'elle fut contrainte de s'appuyer à la balustrade. J'allais l'interroger, quand je sentis tomber sur mon front deux larmes brûlantes, et quand je l'entendis qui murmurait:
» — Serait-ce lui ? Mon Dieu, que votre volonté soit faite.
> Au même instant des pas se firent entendre, et la marquise m'attira convulsivement sur elle.
» Alors, en nous retournant, nous entrevîmes snr le seuil de la terrasse un homme d'une physionomie sépulcrale, maigre, osseux, voûté, dont les vêtements en désordre trahissaient la misère et les fatigues d'une longue course. 11 s'avança vers nous, et je sentis redoubler le tressaillement de ma mère. Cependant, elle fit un effort, comprima son émotion, et me poussa légèrement vers l'étranger en disant :
» — Julien, saluez M. le marquis de Thurigny.
» Ce spectre était mon père.
» Je ne saurais te peindre l'impression sinistre que cefmots produisirent en moi; cependant, courbé par le regard de ma mère, je fis un pas vers le marquis et lui baisai la main.
— Monsieur, dit la marquise en essayant de sourire, voilà bien longtemps que nous vous attendons. Quelle heureuse pensée vous ramène près de votre femme el de votre enfant?
Cette voix douce qui lui faisait si simplement accueil parut étonner M. de Thurigny.
— Ah ! ah ! dit-il avec une certaine volubilité fébrile qui trahissait un désordre dans ses pensées, vous ne m'avez pas gardé rancune, Thérèse, et vous avez bien fait ; ce sera moins maussade. Je suis bien changé, n'estce pas ? et je m'étonne que vous m'ayez reconnu. C'est que j'ai bien souffert !... J'ai éprouvé... de grands, d'ef froyables malheurs !... Je suis ruiné, et je viens vous demander l'hospitalité de Baucis pour Philômon repentant. L'Allemagne est un pays de sorciers; on y fait la
contrebande clos malices de l'enfer. N'y laissez jamais aller noire lils. J'arrive des griffes du diable. Frantz vous racontera cela. N'est-ce pas, Frantz ? Mais où estil donc ? est-ce qu'il m'aurait abandonné •?... Frantz ! Frantz!
» — Quel est cet homme que vous demandez, dit ma mère ? Si c'est un serviteur, probablement il aide à tout préparer pour vous recevoir; si c'est un ami...
> — Oh I non ! Frantz n'est pas un valet ; ce n'est pas non plus un ami; c'est... parbleu! je n'en sais rien; c'est Frantz. Voilà tout.
» Quelques instants après, nous vîmes paraître un petit homme d'une maigreur effrayante, vêtu fort simplement, mais d'habits de deuil. Il annonça au marquis que tout était prêt et qu'il pouvait aller se reposer.
> — Merci, répondit M. de Thurigny. Tenez, madame, ajouta-t-il en se tournant vers ma mère, voili le compagnon dont je vous parlais. Il sent, comme moi, un peu le soufre, et je le crois cousin germain de l'architecte qui a bâti la cathédrale de Cologne; mais si c'est un démon, ce n'est pas par la gaieté. Frantz, je te présente à ma femme ; seulement, dis-moi donc à quel titre : es-tu mon intendant ou mon ami?
» Le singulier personnage s'inclina avec une humilité hypocrite, fit passer en se relevant la réverbération de sa prunelle étincelante sur les yeux de ma mère et sur les miens, puis dit à mon père, d'un ton où l'ironie dominait :
» — Marquis, vous me demandez mon secret, qui je suis pour vous? peut-être bien voire providence.
» — Dis plutôt ma fatalité !
» — Eh I n'est-ce pas la même chose !
y> — Entrons, messieurs, dit madame de Thurigny qui ne pouvait plus maîtriser ses émotions.
» Telle fut, Louise, ma première entrevue avec mon père ; tel fut le retour du marquis auprès de sa femme, après dix années d'abandon et d'oubli.
» Une terreur superstitieuse que je voyais partagée par ma mère, avait tari en moi toutes les aspirations filiales, et ce fantôme qui revenait dans la nuit, ce gentilhomme en guenilles dont les sorcelleries d'Allemagne avaient agité la raison, que suivait ce personnage sombre et énigmatique, ressemblait trop à un mauvais génie, pour que mon cœur l'adoptât. Avant de m'endormir, je demandai à la marquise tout en larmes, si je devais encore prier pour mon père de retour.
» — Plus que jamais, mon pauvre enfant, me ditelle en m'entourant de ses bras ; et changeant quelque chose à la formule de mes vœux, elle me fit invoquer Dieu pour la raison et pour le salut de l'âme du marquis.
» Le lendemain, M. de Thurigny me fit appeler dans sa chambre. J"y allai en tremblant; son compagnon mystérieux Fraatz était près de lui.
> — Julien, me dit gravement mon père, je t'ai fait venir potir t'interroger. Qu'a-t-on fait de toi, mon fils ? que sais-tu ? que t'a-t-on appris ?
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» A cette question je sentis mon âme doucement remuée. Je crus à un symptôme de tendresse, à une velléité d'inquiétude paternelle. J'en fus reconnaissant. Persuadé que j'allais subir un examen, je repassai rapidement dans ma tète les quelques notions que j'avais acquises ; déjà môme j'en commençais l'ônumôration ; quand un rire moqueur du marquis refoula avec mes paroles tous les sentiments pieux qui surgissaient en moi.
> — Ce n'est pas décela qu'il s'agit, Julien, medil-il d'un air enjoué, est-ce que lu me prends pour un pédant? Que m'importe à moi «{ue tu parles comme un cuistre de philosophe, si tu n'as ni les goûts, ni les instincts d'un gentilhomme 1 Voyons, mon fils, qu'est-ce que c'est que cela?...
» Et il tira de sa poche un jeu de cartes qu'il étala sur ses genoux en m'en expliquant les figures et les signes.
» Elevé par ma mère que je n'avais jamais quittée, enfant triste et studieux, j'ignorais complètement la valeur et jusqu'au nom même des cartes. Aussi, je crus que j'avais à rougir de cette ignorance, et ce fut sur le ton d'un regret véritable que j'en parlai à mon père. Mais je compris bientôt mon erreur. Aux sarcasmes de M. de Thurigny, aux confidences dont il entremêlait ses rires, à je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner» je relevai la tète, et regardant fixement le marquis, je me sentis frappé tout à coup de cette idée, qu'il était fou.
» En effet, dans ce moment là, les rayons de ses yeux
s'égaraient dans d'imaginaires visions. Son rire arait une sonorité métallique, et tout en me parlant avec volubilité et incohérence, un mouvement machinal lui faisait battre les cartes. J'eus peur, et je me retournais pour fuir, quand mon regard se heurta au regard de Franlz. Ce fut une commotion, un choc qui m'arracha un cri. Gomme les yeux de ces serpents qui enchaînent leurs victimes, ce coup d'œil impitoyable de l'Allemand me cloua au parquet, et la pointe enflammée de ses prunelles fouilla dans mes pensées. Quelque chose, comme l'ivresse ou la folie, me fit affluer le sang à la iêlc, et je restai là, muet, immobile, pétrifié, tenu pour ainsi dire par des liens de fer; il me semblait que mon front s'élargissait à se frapper des deux côtés aux parois de la chambre, et que des aiguilles enflammées me sortaient du crâne.
» Je ne sais combien de temps dura celte torture ; ce que je puis dire, c'est qu'elle fut épouvantable ; et tandis que j'essayais de crier et d'appeler, j'entendais distinctement des éclats de rire qui se répercutaient en moi, comme si mon sein eût renfermé un écho.
» La voix de ma mère, qui m'appelait du dehors, rompit le charme. Frantz détourna les yeux, je me sentis libre et je courus, en chancelant, à la porte de la chambre où je tombai, presqu'évanoui, dans les bras de la marquise.
» Depuis ce jour, le vertige et ses terreurs planèrent sur le château. Mon père, toujours accompagné de Frantz, qui le servait à table, qui le suivait dans ses
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promenades, qui marchait dans ses pas, semblait se débattre sous un poids qui écrasait son intelligence. Sombre et ennuyé, il avait parfois des accès d'une gaieté fiévreuse et démoniaque pendant lesquels il demandait à grands cris des cartes.
» Je n'avais point parlé à madame de Thurigny de l'épreuve que l'Allemand m'avait fait subir. Toutes les fois que j'avais voulu m'en ouvrira elle, une voix intérieure, une terreur à coup sûr suscitée par cet homme dangereux, glaçait les paroles sur mes lèvres. L'effrayante commotion ressentie au premier croisement de mon regard avec celui de Frantz, s'était renouvelée depuis à chaque nouvelle rencontre : aussi une épouvante indicible me laisait-elle demeurer constamment près de ma mère. Quant à elle, calme, triste et dévouée, elle cherchait à lutter contre l'influence pernicieuse qui tuait l'âme du marquis. Armée de sa foi et de sa conscience, elle voulut pénétrer ces ténèbres.
» Un jour, elle fit appeler Frantz, qui d'ordinaire évitait sa présence, et le somma de s'expliquer catégoriquement. Frantz fut respectueux et calme; il répondit qu'un secret terrible l'empêchait de rien révéler sur ses liaisons avec le marquis; qu'il avait une mission à accomplir; que nulle puissance au monde ne pouvait s'opposer à ce qu'elle lut remplie ; mais qu'il hâterait son départ le plus possible.
» Ces derniers mots furent accompagnés d'un sourire équivoque qui glaça ma mère. Elle se tut et tenta auprès du marquis une démarche complètement inutile ;
M. de Thurigny ne voulut pas entendre parler de congédier Frantz ; il se récria comme un enfant, et dit qu'il ne quitterait qu'à la mort ce seul et dernier ami.
î Ma mère résignée abandonna ces deux hommes maudits à leur destinée. Elle comprit qu'une intervention surhumaine pourrait seule rompre les liens qui unissaient Frantz au marquis, et elle attendit, recueillie dans sa piété, dans son amour pour moi...
■» Or, le dénoùment approchait, nous le sentions. Chaque jour, les intervalles de raison diminuaient pour M. de Thurigny, et en même temps que sa folie, son étrange sympathie pour Frantz redoublait. C'était plus que l'amitié, c'était une attraction invincible et fatale ; c'était un de ces pactes scellés hors de ce monde, à la lueur d'évocations diaboliques.
» Tout ce que je te raconte là, Louise, te semble impossible : tu doutes; tu te demandes si ce n'est pas moi dont la raison égarée suscite des chimères ; mais par le ciel qui m'entend, par notre amour, je t'adjure de me croire.
» Gomme toi, j'ai douté; je me suis demandé souvent s'il n'était pas possible de m'expliquer tout naturellement, tout simplement ces faits bizarres de mon enfance; mais des preuves irrécusables, mais des souvenirs palpitants m'ont confirmé dans mes terreurs; et d'ailleurs eussé-je nié jusqu'à présent, cette nuit seule suffirait à me prouver que je ne m'étais pas trompé, et que Frantz était un de ces esprits trop puissants, devant qui tombent les barrières du réel et du possible; pour qui la
mort n'a pas de secrets, la vie pas de refuge, et qui feraient doiilcr de Dieu, si par bonheur ils ne faisaient croire au démon.
» L'humeur de M. de Thurigny s'assombrissait. Ses accès d'éclatante gaieté avaient entièrement disparu; une sorte de somnolence, de torpeur semblait l'envahir. Les perceptions devenaient moins distinctes; les objets extérieurs n'éveillaient plus que des idées confuses: de son imagination ardente, de sa soif de plaisirs, de son activité fuugucuse, il ne restait plus rien, et personne n'eût reconnu dans cet homme languissant et maniaque le beau gentilhomme des dernières années du grand siècle.
» Trois mois s'étaient écoulés depuis son retour, trois mois d'appréhensions pour ma mère, trois mois d'agonie pour le marquis ; quand un jour Frantz, en habit de voyage, son chapeau à la main, vint faire ses adieux, à la marquise, lui annonçant que l'heure était arrivée, qu'il allait quitter le château; puis se tournant vers moi, il appuya pendant une minute son regard terrible sur le mien, et me saluant avec une gravité ironique :
» — Au revoir, monsieur le comte, me dit-il, avec son accent allemand qui communiquait d'étranges vibrations à sa voix. Nous le vîmes sortir, ma mère et moi dans un silence plein d'anxiété. Ce départ était aussi inintelligible que son arrivée et que son séjour.
» Nous montâmes à la chambre du marquis de Thurigny que nous trouvâmes étendu à terre, affreusement pâle, les cheveux hérissés, haletant, les lèvres oléines d'écume,
SO LES SECllETS DU DIABLE
brisé, comme après une lutte, et le regard dilaté comme après une vision effroyable, il nous fut impossible d'en tirer une explication.
» La mesure était comblée ; le marquis était désormais, et pour toujours, complètement fou. En rentrant au salon, ma mère trouva sur sa cheminée, à son adresse, une volumineuse enveloppe; elle l'ouvrit et lut dans les nombreuses pages qu'elle renfermait l'explication du mystère. Frantz, en partant, avait laissé comme une dernière menace, comme une dernière vengeance, ce commentaire de sa conduite.
» La marquise, à son lit de mort, m'a permis de lire ce récit étrange; je n'en ai rien oublié et en voici les principaux faits.
» La nuit a encore deux heures de silence à nous donner; laisse-moi donc, mon amie, prolonger cet entretien, îlélas! il doit trop tôt finir.
sv
» Pendant les premiers temps de son séjour en Allemagne, M. de Thurigny, ne sachant que faire et se trouvant dans l'embarras pour employer d'une façon profitable à ses plaisirs les longues journées de l'exil, avait voulu goûter un peu de ces amours sérieuses, de ces affections graves et mystiques que la France ignore. Ne trouvant pas là-bas l'occasion de ces amitiés bruyantes et folles
LE BUKLAN t>l
qui l'aidnient si bien à dépenser sa fortune et sa vie, désœuvré au milieu de cette population studieuse, n'ayant qu'une médiocre sympathie pour la bière, M. de Thurigny, par un de ces caprices qui lui étaient familiers, voulut ta ter de ce qu'il appelait sans doute l'amour à l'allemande. Quelque peu blasé d'ailleurs sur les tendresses gaies, il lui semblait à propos de se rafraîchir, ne fùl-co qu'une fois, à ce sentiment langoureux et mélancolique.
» Il choisit sa victime avec la patience, le calme et la sagacité d'un chasseur consommé. Il voulut pour l'expérience, ou plutôt pour le jeu de sa fantaisie, un de ces cœurs méditatifs, toujours entr'ouverts aux brises idéales. Il lui parut charmant de gaspiller les fleurs pures d'un de ces jardins célestes, de faire apostasier un de ces ange? blonds toujours agenouillés au calvaire de la passion allemande. — Ce fut une pensée impie, nous en supportons le châtiment ; Louise, le sacrilège du père est expié \x\r le fils I
» M. de Thurigny, jeune, beau, doué d'un prodigieux esprit, sachant adapter à sa physionomie tous les langages, tous les mensonges, était un irrésistible tentateur. Il avait la souplesse, l'éclat, la malice du serpent de la Bible, aussi, bien des regards curieux le guettaient-ils au passage, quand il se promenait dans les rues de Cologne, nonchalant et gracieux, affectant l'ennui poétique des âmes inoccupées, tandis qu'à travers le masque de sa mélancolie il scrutait autour de lui avec convoitise et mettait ses désirs à la piste de l'innocent gibier qu'il brûlait d'atteindre.
» Le choix du marquis fut bientôt fixé. Il avait remarqué dans les temples et sur les promenades une jeune fille de seize ans à peu près, dont la beauté rayonnait sur son front calme entre les rideaux de ses longs cheveux blonds. Quelque chose d'harmonieux et de pur qui s'exhalait d'elle révélait l'immaculée candeur de son âme. C'était un lis animé. M. de Thurigny la choisit comme l'holocauste de ses débauches. Chaque symptôme de vertu qui se révélait en elle était un nouvel appât offert à sa volupté. Plus la coupe étincelait, plus il avait hâte d'y boire.
» Cette jeune fille marchait toujours escortée de deux jeunes gens du même âge, graves et austères. Le marquis, d'abord un peu surpris de ces deux ombres masculines, pour une si transparente vision, apprit bientôt que de ces deux jeunes hommes l'un était le frère, l'autre le cousin, et que la paix la plus religieuse des sens et de l'âme maintenait ces trois êtres au niveau d'une vie pai- £-ible et douce.
» Surprendre l'amitié et la confiance de ces deux vigilants satellites de son étoile, ce fut la première idée qui lui vint et le premier acte qu'il accomplit. Il se fit rêveur avec un si séduisant abandon, il prit si bien le soin de se trouver partout au-devant des deux amis, avec son regard penché, que bientôt ces deux cœurs simples et francs s'imaginanl trouver une blessure à fermer, un chagrin à consoler, s'approchèrent avec effusion du pâle inconnu. Le marquis resta longtempsmorne et taciturne. Irritant la sympathie curieuse des deux Allemands, il paraissait
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vouloir ensevelir, dans le silence et i isoiement, l'amertume (le SCS souvenirs. Mais les deux amis redoublèrent de tendresse, et quand il coda, ce fut comme vaincu par leurs instances.
» Alors, commencèrent des épanchements, suLlimesen apparence, quoique imaginaires au fond pour le marquis, des étreintes, des causeries intimes, des projets d'avenir, lout l'échange de ces bonnes et chaudes paroles qui font, dans la jeunesse, des heures d'amitié autant d'heures d'inspiration et de génie.
» Cari etWalter, esprits droits et inflexibles,maisd'une naïveté desavants, étudiaient, le premier l'astronomie, le second la médecine.
» Garl était le frère d'Elisabeth, et Walter, comme nous l'avons dit, son cousin. Orphelins tous les trois, ils vivaient ensemble, abrités par leur affection d'enfance et par le souvenir des parents qui les avaient confondus dans leurs caresses. Elisabeth était la fée du logis. C'était elle dont la délicate prévoyance préparait la vie matérielle à ses deux compagnons. Son frère Garl était lambitieux ; il avait pris pour lâche d'approvisionner de gloire la communauté, et ses chères étoiles étaient le centre de ses aspirations ; il vivait plus dans le ciel que sur la terre; Walter, que ses travaux anatomiques forçaient à en /isager souvent la vérité dans ce qu'elle avait de plus matériel, rattachait la petite colonie au monde i)ar les liens positifs. C'était lui qui réglait le budget et emplissait la caisse, mais il donnait sans affectation et on acceptait sans honte, tant il semblait impossible à ces trois
amis que tout, idées, affections, bien-être, ne lùt pas en commun.
» Walter songeait tout bas âpreudre quelque jour Elisabeth pour femme: mais si ce projet germait en lui, il le cachait soigneusement, ne voulant troubler d'aucune façon la sécurité, la quiétude de Garl et de sa sœur, et ne voulant pas qu'on attribuât son dévouement à des motifs d'intérêt.
» M. de Thurigny fut reçu par le trio, simplement et cordialement, comme si la famille, au lieu de trois membres, en comptait désormais quatre. On ne lui demanda même pas de raconter ses chagrins : il fut accepté sur la garantie de sa belle figure voilée par la mélancolie : son attitude touchante dispensa d'interrogatoire. Ce paradis de la naïveté allemande s'ouvrit sans hésitation à l'astucieuse candeur du démon : les pervenches et les fleurs symboliques sous lesquelles il rampait, cachèrent la tête du serpent.
» Cari lui montra son observatoire, lui expliqua ses entretiens mystérieux avec la nuit, et le prit pour confident de ses amours sidérales. Walter lui étreignit silencieusement la main, mais cette étreinte signifiait un dévouement immuable, profond. Elisabeth baigna le fi^ont du marquis des lueurs douces et tremblantes de ses yeux : elle l'accueillit sans défiance et se prit à l'aimer ingénument : il ne fut donc pas difficile à M. de Thurigny de marquer son but et d'y atteindre : la victime s'offrait à lui. Grâce à sa merveilleuse hypocrisie, aux languissantes douceurs ou'il sut donner à son regard, aux
promenades solitaires, aux entretiens du clair de lune, au chaste cortège dont s'entoura sa passion, mon père eut bientôt attaché invisiblcmcnt à lui l'âme d'Elisabeth.
» Car! et Walter virent cet amour et s'en réjouirent. Il ne leur vint pas à l'idée de surveiller les deux, amants. Naïfs et confiants, jugeant d'après leur cœur, ils craignirent de profaner, par une mspcction indiscrète, le pieux senti:iient dont le parfum leur était révélé. Walter seul fut quelques jours triste et soucieux. II regrettait son rêve perdu : mais se résignant dans la pensée du bonheur d'Elisabeth, il attendit, ainsi que Garl, le moment de consacrer cette union. Ces deux braves et loyaux Allemands ne s'imaginèrent pas que de si purs serments cachaient une séduction. N'ayant jamais interrogé M. de Thurigny sur sa vie passée, ils ignoraient son mariage, et. dans le plus profond de leur cœur, ils bénirent l'étranger qui apportait à leur sœur commune l'amour et ses extases, et à eux, dans l'avenir, l'ivresse et les doux soucis d'une famille.
> Pour le marquis, l'amour im.matèriel était le moyen ; aussi s'impatienta-t-il d'en être encore à ces délicieuses prémisses, et voulut-il achever son œuvre: mais le feu de ses sens n'atteignait pas la blanche et candide Aile-
Sf) LES SECRETS DU DIABLE
mande. Elisabeth avait transporté son amour dans ces régions presque inaccessibles oii l'on parvient en descendant du ciel, jamais en montant de la terre.
» Cette contenance séraphique, cette attitude, ne déconcerta pas mon père, mais l'irrita. Il résolut d'en finir par la ruse et par la violence, au besoin. D'ailleurs, cette comédie lui paraissait niaise et fatigante, et tout son passé de débauches et de roueries se révoltait contre ce temps perdu à débiter de vains propos
» Un soir, il fit boire à Elisabeth un terrible breuvage. Dès que la liqueur eut pénétré les veines tranquilles de la pauvre enfant, un elïroyable incendie lui emplit le sein : sa tête échauffée de miasmes impurs s'égara : une ivresse désordonnée vint secouer tous ses membres engourdis jusque-là dans les liens d'une virginité sévère. Mon père, hélas ! put assouvir son crime dans les étouffements fiévreux d'une folle.
> En effet, ia dose de poison avait été trop forte : Elisabeth eut le triste avantage de perdre la raison en môme temps que l'honneur. Elle n'eut pas à rougir de sa souillure : et trois jours après cette heure d'amour sacrilège, elle mourut, torturée par la plus effrayante agonie, mais n'ayant plus conscience d'elle-même, brûlée par le feu de ses entrailles, hurlant sa douleur, et se débattant sur sa couche profanée, comme sur un brasier.
j Mon père n'avait voulu que la moitié du crime : mais il en accepta l'autre part avec audace. Le débauché ne renia pas l'assassin. Il attendit, calme et dédaigneux, seulement un peu pâle, que la vengeance se levât.
» Cari vint le premier. Le pauvre savant, les dents contractées, les yeux démesurément ouverLs, se rua, une épée à la main, sur le marquis. Celui-ci n'eut qu'à étendre le bras: et le frère d'Elisabeth, percé au cœur dans son attaque insensée, tomba, en léguant sa vengeance à Walter. Mais Walter, par une inexplicable résolution, parut renoncer à l'héritage de son ami. Sans verser de pleurs, sans laisser échapper une plainte ou une injure, il ensevelit Elisabeth et Cari, mit dans leur cercueil une poignée de ces fleurs bleues d'Allemagne, qui veulent dire : Ne m'oubliez, pas, rentra au logis, fit son paquet, mit ses livres sous son bras, ferma la porte de la maison en deuil, et partit de Cologne sans s'occuper du marquis, sans ramasser l'épée de Cari, sans charger la justice du soin de punir l'attentat commis sur Elisabeth.
» M. de Thurign y s'étonna de ce départ et sourit : mais, tu pressens, n'est-ce pas, Louise, que la vengeance de Walter n'était que suspendue : que cette retraite n'était qu'un piège, et, tu vas le voir, la colère contenue fut implacable dans sa férocité.
I Walter était un de ces hommes de bronze, qui n'ont qu'un sentiment dans leur vie, auquel ils se donnent tout entiers. Jusque-là, il avait aimé Cari et Elisabeth. Hors du cercle de ses travaux et de ses éludes, il ne donnait d'autre aliment à son esprit que cette pure affection. Après le crime du marquis, lorsque son âme ravagée eut perdu ces objets de sa tendresse, un désespoir terrible s'empara de lui. Avant cette catastrophe, son existence avait été dévouée à l'amour, elle le fut désor-
mais à la haine : mais il se mit à haïr comme il avait aimé, avec abnégation, avec une furie froide, avec une préoccupation de tous les instants. Il n'eut plus à respirer que pour atteindre un but : celui de sa vengeance : seulement, il avisa froidement au châtiment du marquis; il ne voulut pas courir les chances d'un duel qui eut égalisé la partie. Il considéra M. de Thurigny comme un criminel, non pas comme un ennemi : et au fond de sa conscience il le jugea, mais il attendit pour appliquer l'arrêt : l'heure n'était pas venue.
» Des années se passèrent : le marquis était allé à Vienne où quelques gentilshommes français l'introduisirent à la cour. Son faste, ses grandes manières, sa gaieté licencieuse, lui firent bientôt un cortège de tout ce que la ville impériale avait de jeunes débauchés.
» Une nuit, pendant le carnaval, il s'aperçut qu'il était suivi depuis le commencement du bal par un homme masqué dont les yeux étinœlants semblaient, par leur opiniâtre attention, ou bien veiller sur lui avec un zèle exagéré, ou bien l'espionner. Tout mystère qui ne cachait pas une femme ne valait pas pour lui la peine d'être sondé ; aussi ne s'en inquiéta-t-il pas autrement.
» Mais, le lendemain et les jours suivants, il retrouva derrière lui, à dix pas, cet homme masqué avec le même regard, la même persistance. C'était ou une gageure ou une manie, quelque écerveléqui cherchait un duel pour se mettre à la mode, quelque lourdaud d'Allemand qui se faisait le reflet du marquis pour calquer sa grâce. M. de Thurigny se demanda s'il prendrait la peine de
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cliâtier celte ombre importune; mais il pensa: — A quoi bon ! — et il attendit.
* Cependant, il commença à s'apercevoir que le regard étrange de ce domino ne se fixait pas impunément sur lui. D'abord, ce fut comme une vague inquiétude, comme une légère douleur, puis, peu à peu, il lui sembla qu'une chaleur sourde mais violente lui entrait par les yeux dans la léte à chaque nouvelle rencontre ; puis des symptômes de vertige, d'ivresse le saisissaient. 11 ressentait, en cherchant à soutenir l'éclat des prunelles du masque, les contractions nerveuses qu'on éprouve devant une plaque de cuivre où tombe d'aplomb le soleil.
» Cela finissait par tourner à la torture ; aussi une nuit, M. de Thurigny aborda-t-il résolument son muet compagnon, et le somma-t-il de s'expliquer sur son étrange obsession. L'œil du mystérieux personnage sembla redoubler d'étincelles. D'une voix creuse à laquelle il cherchait à donner de l'enjouement :
» — Marquis, lui dit-il, nous autres pauvres débauchés d'Allemagne, nous sommes si niais, si empêtrés dans notre désinvolture, que j'ai cru pouvoir me permettre de vous suivre et de vous étudier, vous le gentilhomme le plus intrépide dans ses plaisirs; mais je commence à désespérej'- Vous excellez dans tous les vices ; moi je n'en ai qu'un qui me fasse honneur.
» — Lequel ?demanda mon pèresurpris, mais au fond flatté de cette réponse.
B — Le jeu, reprit le masque.
» — Peste ! fit mon père avec un soupir, vous vous plaignez et vous aimez le jeu !...
» — Oui, je l'avoue, poursuivit l'étranger, le frottement des cartes est la plus douce des harmonies pour mes oreilles ; mais que je suis loin de leur faire parler le sublime langage qu'elles ont entre vos mains 1 Si vous le vouliez, monsieur le marquis, vous me rendriez le plus heureux des hommes en acceptant une partie avec moi ! Ne me refusez pas, je vous en prie.
» Ces derniers mots furent dits avec un accent de commandement qui les démentait; et l'étranger les accompagna d'un si énergique coup d'œil, que M. de Thurigny se sentit ébranlé. Il chancela presque, et il lui sembla qu'une force secrète et invincible le poussait à accepter.
» 11 était homme à jouer avec Satan en personne, et le mystère qui enveloppait le masque n'était pas fait pour l'effrayer, bien au contraire I
» — Soit, dit-il, monsieur le ténébreux, j'accepte, à quel jeu nous mesurerons-nous ?
» — Au brelan, s'il vous plaît, marquis.
» — Va pour le brelan ! Mais ce noble jeu demande, pour être piquant, au moins trois rivaux, et nous ne sommes que deux ?
» — J'ai un mien ami, toujours prêt à me suivre dans ces entreprises, je l'amènerai.
» — J'y consens, dit mon père, à quand notre première entrevue ?
y> — A demain, monsieur le marquis, mais, un mot avant de nous quitter. Des motifs puissants, des raisons
de politique me forcent à un déguisement. Je n'irai m'asseoir en face de vous qu'avec ce costume et ce masque. Plus tard, peut-être, serai-jc libre de me faire entièrement connaître. Jusque-là pu is-je espérer que vous respecterez mon incognito?
> M. de Thurigny s'inclina courtoisement. Quelque chose d'irrésistible le poussait à accéder à tout. L'heure et le lieu du premier rendez-vous furent convenus. La mise de chacun fut réglée , et le lendemain, dans la partie la moins bruyante d'une taverne, sous les nuages amassés au plafond par la fumée des pipes et des lampes, commença ce jeu étrange dont le prélude fut plein de mystère, le dénoûment plein d'épouvante.
» Les trois joueurs s'attablèrent en silence ; le marquis, non pas précisément inquiet, mais aiguillonné par une curiosité superstitieuse. Il ne croyait à rien , mais s'il se fût converti, son premier acte de foi eût été pour le démon , de sorte qu'il n'était pas très-éloignô de la pensée que ce masque pouvait cacher le front sulfureux de quelque génie infernal. Il ne s'en effrayait pas; mais cette énigme pre.ssentie lui occasionnait à l'endroit du cœur des tressaillements, des contractions dont il s'étonnait lui-môme.
» Il se sentait de plus en plus fouillé et brûlé par le regard de l'inconnu, et toute son audace restait impuissante contre cette attraction douloureuse.
» L'homme masqué avait la tenue d'un spectre. On entendait seulement son souffle passer à travers les ouvertures du masque. Il battait lentement les cartes, et à part
le peu de mots exigés par le jeu, il conservait une immobilité lugubre. Le personnage amené par l'étranger faisait son rôle machinalement, comme un automate. Mon père voulut jeter d'abord quelques plaisanteries entre les deux compagnons, mais sa gaieté se glaça, et il n'apporta plus qu'une application sérieuse et exclusive au jeu.
» La mise, en commençant, n'était d'abord que d'un louis. Mais peu à peu on la tripla, et une heure après, les buveurs de la taverne s'éveillaient en sursaut, en entendant nommer des sommes dont la moindre ne descendait pas au-dessous de dix mille livres.
i> M. de Thurigny perdait, mais son ardeur s'en augmentait. Toutefois, il ne gardait pas l'impassibilité qui lui était naturelle. Malgré lui, une sorte de terreur fiévreuse lui atteignait le cœur. Il avait beau se roidir contre cette émotion, il se sentait envahi, subjugué par une influence maligne, il comprenait instinctivement que le secret de cette partie était un abîme, mais il y allait.
» Levertige lui dressait par instants les cheveux, et plusieurs fois il s'arrêta pour essuyer son front qui ruisselait, A chaque halte, Thomme masqué lui disait : — Vous reculez, monsieur le marquis ! — Et le marquis, à demifou, emporté par la furie, reprenait lescartes, voulait rire et ne trouvait dans son gosier qu'un son rauque. Plus il cherchait à saisir la chance, plus il la voyait fuir. Cette entrevue se prolongea jusqu'au matin.
» Aux premières lueurs qui glissèrentà travers les vitres
épaisses de la taverne, l'homme masqué se leva, jeta les cartes et dit :
» — Assez pour aujourd'hui I
» Mon père, lui si impatient et si fier d'habitude, qui commandait aux joueurs et n'obéissait jamais, n'osa pas résister; i! subit la volonté de l'inconnu qui le dépouillait et murmura : — A demain ! — l'uis, chancelant comme un homme ivre, soutenant à peine le fardeau de sa tête, il rentra bouleversé, comme par le poison.
ï A part la conduite deses deux compagnons, un incident de la partie avait troublé mon père. Plusieurs fois dans la soirée il avait, avec un brelan de rois, risqué des sommes considérables qu'à chaque fois il avait perdues, son adversaire ayant en main un brelan supérieur; soit que le hasard seul lui fît cette ironie, soit que les joueurs eussent un moyen secret et habile de forcer la fortune, le marquis, dont lœil habitué à toutes les supercheries, ne découvrit rien de suspect, fut abasourdi de ces singulières combinaisons. Chose bizarre! ce brelan de rois si fatal revenait toujours le môme : roi de cœur, roi de trèfle, roi de carreau I
» Le marquis fut plus ému qu'il ne voulait le paraître de cette circonstance, et dans le court et fiévreux sommeil qu'il prit à la suite de cette séance, il vit, en songe, se promener sur le pied de son lit les trois roisçies cartes qui passaient gravement dans leurs robes de lampas, lui souriaient à travers leurs barbes bleues, et laissaient tomber de leurs grandes manches une pluie de pièces d'or.
»Ce cauchemar acheva de le terrifier, et quand la nuit suivante, il se retrouva en face de ses mystérieux compagnons, son cœur, éteint par les débauches, se mit à battre violemment, comme s'il se fût trouvé tout jeune, plein d'illusion et d'ardeur, à son premier rendez-vous d'amour !
« Cette seconde entrevue se passa comme la première. Le marquis éprouva les mêmes pertes, les mêmes émotions, les mêmes fièvres, subit encore la fascination de l'inconnu et se sentit impuissant contre elle. Rien de ce qui l'avait bouleversé la veille ne lui manqua, pas même le cabalistique brelan qui reparut trois fois, toujours le même, et toujours aussi fatal.
C'était à égorger les deux joueurs auxquels il profitait ou à devenir fou. La raison du marquis s'ébranlait, son activité bouillante, son agilité dans les passions avait fait place à une torpeur insurmontable. Il se voyait écrasé par une pression mystérieuse, et il cédait lâchement. Il ne pouvait même pas vouloir. Sa pensée, dès qu'il réveillait dans sa tête, se rompait, son intelligence était déchiquetée par un vautour dont il sentait le battement des ailes de chaque côté de son front. Je ne te raconterai pas toutes les phases de ce supplice inouï; qu'il te suffise de savoir que pendant un mois, M. de Thurigny vint dans ce tripot se livrer à l'infernale puissance de l'homme masqué. Pendant un mois, il vint défendre avec les cartes, pièce à pièce, toute sa fortune qui s'en allait avec sa raison ; pendant un mois, par un miracle de sorcellerie, l'immuable brelan de rois vint ten-