I.E nu F. L AH
ter mon pôrc, et, à chaque fois qu'il le jouait, vint hâter sa ruine.
» Enfin, quanti épuisé par cette agonie, devenu sec et blême, les yeux dilatés par la terreur, poursuivi de superstitions bizarres, s'imaginant, par exemple, voir flotter partout au-devant de lui les fantômes railleurs du roi de cœur, du roi de trèfle, du roi de carreau, il vint s'asseoir à la table maudite où toute son âme avait été jouée, ce fut avec le tressaillement d'un homme lassé qui tombe dans le repos, avec le soupir d'un mourant qui se retourne pour dormir dans son suaire, qu'il jeta son dernier louis sur la table et se renversa sur son siège en murmurant :
> — C'est fini ! je n'ai plus rien! maintenant, laissez-moi.
» Un silence suivit ce sanglot. Les paupières baissées, comme s'il réfléchissait, M. de Thurigny se laissait emporter par le tourbillon qui passait librement à travers sa tète. Replié sur lui-même, il attendait le dénoûment, la crise, quelle qu'elle fût, destinée à clore ce drame : et le plancher rugueux de la taverne se fût ouvert sous ses pieds pour laisser échapper le soufre et la flamme qu'il n'en eût pas été étonné. Évidemment, l'enfer avait été jusque-là trop de la partie pour que le démon ne se manifestât pas à la fin.
» L'homme masqué ramassa le dernier louis du marquis, congédia d'un geste son acolyte, le tiers amené par lui pour compléter le jeu, et devenu désormais inutile, puis il dénoua son masque qu'il jeta derrière lui.
> Alors, mon père que ces brusques mouvements avaient tiré de sa stupeur, redressa la tùte et reconnut devant lui, dans les traits contractés de Walter, le visage ôtincelant de la vengeance que le masque avait abrité si longtemps. Une illumination soudaine, comme un coup de foudre qui éclaire un abîme, lui expliqua tout. Il comprit que c'était l'heure pour lui d'une expiation formidable. Quelque chose de l'irritabilité du gentilhomme lui fit d'abord crisper les poings et se redresser comme pour souffleter cette Némésis, et la provoquer ; mais un regard perçant de Walter le repoussa rudement sur son siège. Il y retomba anéanti et resta immobile, hébété, les deux mains tendues en avant, pétrifié sous le regard imposant du dernier ami d'Elisabeth.
» Y^^alter le contemplait avec cette fierté de l'archange qui tient son glaive de feu sur le front du démon. Debout, grandi par la colère, pâle, maigri par la fatigue de son œuvre, mais transfiguré par l'exaltation, les prunelles baignées de lueurs surnaturelles, il savourait «v^ec une âpre volupté les angoisses du marquis ; il trempait avec une joie sinistre les pointes de son regard dans la sueur qui roulait sur le front plissé de mon père. Après quelques instants de ce triomphe, Walter fit un geste de commandement et dit :
» — Écoute 1 je le veux I
» Et le marquis, obéissant à cette voix souveraine, se mit 3n mesure d'écouter.
» — Tu m'avais oublié, reprit Walter avec une voix éclatante. En me voyant fuir de la maison en deuil, tu
t'étais (lit : Cari était un fou, celui-ci est un lâche ! — Et tu avais ri, n'est-ce pas? Mais, par l'âme immortelle de la A^icrire que lu as immolée, je ne t'ouMiais pas, et tu étais un insensé de le croire. Je n'ai pas ramassé l'épôe de Garl, parce qu'elle eût pu se briser entre mes mains; parce qu'en admettant même que je te l'eusse planté dans le cœur, cette expiation m'eût semblé insuffisante, frivole. Pour le crime que tu as commis, c'était peu de l'agonie d'un instant; la mort serait venue trop tôt. Je me suis vengé avec mes armes. Je ne suis pas un gentilhomme, moi, mais un médecin ; je ne tue pas avec l'épée; je dissèque avec le scalpel. J'ai attendu. Je t'ai laissé lii)remcnt agir. Je tremblais que quelque nouvelle infamie de ta part ne détournât, au profit d'une autre vengeance, h punition de ta vie ; mais depuis Garl et Walter, lu n'as déshonoré que des lâches, et l'ignominie de tes victimes t'a gardé pour moi. Gentilhomme orgueilleux, débauché cynique, je le tiens! tu ne peux pas fuir. Essaie! mes deux yeux clouent ton front à ce dossier plus sûrement que des pointes de fer. Tu m'appartiens désormais et pour toujours. Partout où lu marcheras sous le soleil, moi, je marcherai dans ton ombre, jusqu'au jour où tu to courberas jusqu'à mes genoux pour entrei' dans le tombeau. Je ne regrette plus les années laborieuses qui m'ont dévoré, puisqu'elles ont atteint ce résultat. Mes sueurs ont germé, et ma moisson commence !
ï Au moment où ton caprice infâme ternissait la plus douce fleur qui se soit penchée sur le Rhin, je me con-
68 LES SECiVETS DU DIABLE
solais de l'amour d'Elisabeth pour toi, en étudiant, en étouffant mon cœur sous la science. Ma pensée avait troué le monde visible, et j'entrais en rampant dans ce monde, à cûté du nôtre, où tous les fils qui font mouvoir notre machine sont étiquetés, numérotés et peuvent jouer au gré d'un audacieux comme moi. Je découvrais les rapports mystérieux des âmes entre elles. Mon initiation fut interrompue par le râle d'Elisabeth et par la mort de Garl. Tu me forças à me retourner dans ce monde-ci ; mais je jurai que ce ne serait pas impunément 1
» J'entrevoyais un moyen d'utiliser mes travaux. Ce que j'avais reconnu de l'empire d'une volonté formidable sur les lois de notre être me détermina à te tuer lentement, à grands coups de mon âme sur la tienne. Mais avant de tenter cette épreuve qui pouvait user ma vie, je voulus ne pas douter, ne pas hésiter un seul instant, et faisant taire les mugissements de ma haine, j'allai loin de toi, lire, étudier, sonder de nouveau, forger dans le silence les armes terribles avec lesquelles je devais revenir.
» Ma vengeance me coûta cher ! vingt fois je désespérai ; vingt fois je fus tenté de laisser là mes expériences, de courir sur toi avec un poignard; mais quelque chose me soutenait. Je croyais trop à ma colère pour ne pas croire à la possibilité de ses effets.
» Dans le mystère de ma retraite, j'aiguisai mon esprit et mon regard, je payai des victimes dont je fis des automates, et quand après des années de labeurs ardents.
LE BHELAN 09
de veilles, d'angoisses, je fus convaincu de ma puissance, j'eus la cerlilude de faire bouillonner en toi à ma volonté les effluves de la pensée, je me mis sur ta trace, je te suivis, je me fis le chien vigilant de ton ombre, et à chaque fois que tu le détournais, je te plongeais, comme un fer rouge, l'œil dans le tien.
» Tu as compris, n"est-€e pas, que la haine m'a fidèlement servi et que je me venge enfin Depuis notre première rencontre, ta raison chancelle, tu doutes, tu as en toi toutes les grifl^es de la peur, tu te sens maudit : Eh bienl écoute, et sache quels flots amers tu as encore à boire avant que je te permette de mourir!
» Tu es à moi, et non-seulement tu ne peux pas t.; soustraire à ma puissance, mais tu ne peux pas mômclc vouloir. Je l"ai ruiné, je t'ai débarrassé de tout ce qui empêchait que tu fusses complètement mon jouet. Mon dessein sur toi, le voici : tu subiras la peine du talion. Dans les monstruosités de tes caprices, ton haleine empestée a soufflé la folie dans les veines d'Elisabeth; cli bien I beau gentilhomme à l'esprit vif et libre, lu sentiras à ton tour les étouffements de la déraison, tu seras fou ! Ta pensée, que je tiens comprimée sous la mienne, se débattra vainement, je te laisserai des intervalles lucides, pendant lesquels tu pourras observer et mesurer toi-même ton dépérissement, assister à ta chute; tu seras le témoin de ton agonie ; tu auras jusqu'au bout la conscience de ta dégradation et tu la subiras par une loi fatale. Mais, sache-le, tu ne rcfléchiras que sur mon ordre, tu ne te souviendras que quand j'y consentirai...
désormais, je ne veux plus, je ne dois plus êlre pour toi, Walter, l'imprudent ami de Cari ; oublie ce nom, je te l'ordonne... je suis ton intendant, ton valet, ton homme nécessaire, je m'appelle Frantz, et l'affection jalouse que nous avons l'un pour l'autre, nous empêchera de nous quitter 'jamais. — Marquis, nous allons voyager par l'Allemagne, je paierai partout pour toi et je ne to demanderai jamais de vérifier mes comptes ; je suis généreux, tu le vois. — Je ne te dis pas combien de temps tu es condamné à vivre; j'y songerai!
» Tel fut, Louise, l'entretien de mon père avec son juge.
» Terrifié plus qu'on ne saurait le dire, rampant sous le regard de Walter, il alla, conduit par cet homme étrange à travers toute l'Allemagne, promenant sa décrépitude aux endroits où sa jeunesse, son luxe, sa forfanterie licencieuse, avaient le mieux fait briller son nom, esclave d'un compagnon qui semblait en public ne l'aborder qu'en se courbant, M. de Thurigny erra longtemps ainsi, assiégé de fantômes, dévoré de fièvres.
» Au bout d'un an, son bourreau le ramena en France, dans le château de la marquise de Thurigny et tu sais quelle impression lugubre fit sur moi la première apparition de mon père. Là, Frantz, ou plutôt Walter, poursuivit obstinément son œuvre. Eteignant peu à peu ce flambeau qui vacillait sous son souffle, il savoura pleinement la joie de sa vengeance ; puis, quand il eut bien déraciné sous ce front flétri les dei'nières branches auxquelles se retenait la raison du marquis: quand il eut
LK RRKLAN 71
bien ii?ô de ces alternatives douloureuses de lucidité et de folie, il compléta sa tâche, et à l'aide d'une fascination arrivée par ce continuel exercice à une force incommcDsnrable, il repoussa pour toujours dans le tourbillon, dans la nuit, dans le chaos l'âme hébétée de AL de Thurisfnv,
» Après le départ de Frantz et la lecture de sa lettre, ma mère, triste, mais patiente et dévouée, fit installer auprès d'elle le misérable fou dont elle devint désormais le guide, le soutien, la providence. — Le château ressemblait à un sépulcre, la sérénité grave d'autrefois avait fait place à un silence lugubre.
B J'avais eu peur d'abord du marquis ; mais peu à peu, conseillé par l'angélique dévouement de ma mère, je l'approchai, je le vis sans effroi, je m'habituai à le conduire, à le distraire, à partager les enfantillages dont il se préoccupait sans cesse.
» Le brelan de rois que Walter avait fait intervenir d'une façon si bizarre, était le seul souvenir permis à mon père; mais il revenait avec les dimensions fantastiques du cauchemar. Cette combinaison, toujours la même, dont l'apparition obstinée lui avait été si funeste, s'était profondément gravée dans sa tête. Comme la sentence de Balthazar, elle flamboyait devant ses yeux. Les trois rois
venaient remuer à ses oreilles des mots magiques, des richesses fabuleuses. Dans ses hallucinations, il les voyait vivre, agir, se mouvoir. Parfois, dans nos promenades à travers le parc, il s'arrêtait, me retenait vivement le bras en me disant: — Monsieur le comte, laissez passer leurs majestés !
» A table , il avait soin de commander trois couverts pour ses trois hôtes illustres. Il s'habillait tour à tour comme chacun d'eux. Il avait fait peindre leurs trois portraits en pied dans le salon ; et il mourut, après un an de cette vie convulsive, en croyant reconnaître à son chevet les trois rois dont le sourire ironique lui figeait la moelle des os.
» La tombe parut avoir enseveli avec le front creux du marquis la vengeance de Walter. Nous n'entendîmes plus parler de lui.
y> Je grandis. Ma mère, dont la jeunesse s'était flétrie à ces rudes épreuves, s'épanouit pour la première fois quand j'eus vingt ans. J'avais réalisé ses espérances; j'avais au civur toutes les nobles ambitions qu'elle y avait mises, toutes ses aspirations vers l'amour, tous les pressentiments du beau et du bien. Elle me bénit, et bénit en moi la compagne future de son bien-aimé; puis un jour, elle mourut, comme si elle allait commencer à vivre là-haut, et à sa dernière heure, elle sembla bien plutôt s'éveiller que s'endormir.
» Ma vie, depuis ce jour-là, tu la connais, Louise. Je te vis et je t'aimai. Le mur triste et froid qui m'enfermait s'écroula sous les étincelants rayons de ton amour. La réa
LE BUELAN 73
lité souriante me conduisit par la main à mon rêve; lu descendis dans mes bras du trône où je t'adorais ; depuis un an le monde admire sans le comprendre le bonheur pur où nous trempons nos lèvres; depuis un an, rien ne s'est flétri de nos joies, rien ne s'est aigri de nos extases, et à celte heure suprême où je vais briser la coupe qui nous versait l'ivresse, il me semble que je ne fais que commencer à t'aimcr.
» Pauvre amie, tu as une bien belle parure pour cette nuit funèbre! tu es une belle fiancée pour la mortl...
» Louise, je n'ose achever, et pourtant il le faut. Pourquoi, avec l'héritage d'un nom maudit, ai-je osé me mettre à tes genoux et t'offrir mon âme ?. . . Pardonne ! . . . pardonne 1... Tu vois, je pleure. Mais, qu'est-ce que mes larmes? peuvent-elles nous sauver?... J'ai été lâche, cette nuit, dans le bal; j'aurais dû mettre le feu à ces draperies, à tes dentelles, t'étreindre et mourir avec toi dans l'incendie ! J'ai mieux aimé savourer à tes pieds les douloureuses tendresses, les terribles embrassements du désespoir!
» Louise, noussommesperdus. Ne le comprends-tu pas? Sais-tu pourquoi j'ai comprimé ma fièvre en te racontant 1 histoire du marquis de Thurigny? pourquoi je me suis plu à t'exposer froidement, en détail, tous les incidents de sa vie débauchée, toutes les péripéties de la vengeance de ^Yalter? Sais-tu pourquoi j'ai abusé à ce point de ta courageuse attention? C'est que je voulais que tu fusses convaincue, comme je le suis, que rien ne peut nous sauver; c'est que je voulais que tu médises, quand je
briserai ton bonheur: — C'est bien, tu ne pouvais agir autrement .
» Maintenant, écoute l'arrêt de la fatalité.
» Cette nui t, on m'a présenté un gentilh omme allemand, le baron de Rorenstein. Le premier regard de cet homme m'est entré comme une flèche de feu dans les entrailles; il m'a salué ironiquement, et je me suis senti trembler; il m'a parlé de mon père qu'il avait beaucoup connu en Allemagne; il m'a entretenu de sa folie, de ses passions, de sa mort, et je ne sais comment je me suis trouvé amené par cet hôte inconnu à m'asseoir en face de lui, à une table de brelan. Je croyais que j'allais défaillir. J'entendais dans ma tête les bruits de l'orchestre se répéter avec une vibration terrible, et de mon front à mes pieds je sentais rouler dans mes veines comme des gouttes de plomb fondu. Je me rappelai les impressions de mon enfance, et je murmurai à plusieurs reprises: — Frantz 1 Frantzl
» M. de Rorenstein sourit et me fit jouer. Je perdis; et je perdis constamment, non pas seulement de l'argent, de l'or, mais cet hôtel, ce château, des terres, que saisje, moi ? tout ce que je songeais à proposer comme enjeu; et, chose horrible I trois fois je perdis avec le même brelan qui avait tué mon père; trois fois, le roi de carreau, le roi de trèfle, le roi de cœur, vinrent s'offrir à moi, comme une raillerie, comme une menace !
ï C'était unefatalité monstrueuse. Mesyeux ne voyaient plus; ma cervelle soulevait mon crâne; je crus que j'allais devenir fou; et je poussai un rire si étrange que
ceux qui étaient avec nous, nous regardèrent avec un étonnement mêlé d'elTroi.
I Le baron deRorcnstoin se leva, m'attira dans une embrasure de fenêtre et me dit :
» — Marquis, je le vois, vous m'avez reconnu. Oui, je suis Frantz ; oui, je suis Walter ; oui, je suis le bourreau du marquis Gaston de Thurigny ; oui, je suis le vengeur d'Elisabeth et de Cari : et je viens compléter Iholocauste dû à ces pieuses victimes! Je n'ai pas enseveli ma haine avec votre père, elle s'est assise sur son tombeau et elle vous a attendu. Ma vie est dévouée à cette tâche. J'ai juré de poursuivre l'assassin de ma fiancée et de mon ami, jus juë dans la dernière goutte de soji sang. Vous étiez condamné en même temps que lui. J'ai différé jusqu'à l'occasion de frapper plus sûrement. La voici enfin ! Vous êtes au comble du bonheur! Toutes les ivresses de l'époux, toutes les gloires du gentilhomme, vous les avez ou vous y touchez; et cependant votre père a flétri mes joies d'amant, mes espoirs d'homme ! il m'a empêché d'avoir un fils beau et fier comme vous, il a tué ma race; je viens tuer la sienne. C'est juste, n'est-ce pas? Je vous pun?s comme Dieu nous a punis des fautes d'Adam. Vous donnez des fêtes étincelantes de femmes, de fleurs, de pierreries; vous vivez dans une atmosphère de parfums; cl cependant mes chers trépassés dorment là bas dans un petit et froid cimetière d'Allemagne. Ils n'ont pas plus mérité leur cercueil, que vous, Ois de leur assassin, vous n'avez mérité ces joies. Si je viens vous les prendre, c'est juste encore, n'est-ce pas? Votre père
a semé la folie, la honte et la mort; il n'est pas équitable que son fils recueille le bonheur, l'orgueil et tous les prestiges de la vie! Donc, Monsieur le marquis, sachez que je viens régler les comptes de la famille ; et pourtant, voyez! — Depuis si longtemps que je porte ma vengeance, je sens qu'elle me pèse moins; depuis si longtemps que je pleure mes amis, mon cœur s'est un peu éteint dans les larmes; et si les serments faits aux morts n'étaient pas une chose impérieuse et sacrée, peutêtre bien qu'en vous voyant si béni du ciel, je refoulerais mes pensées d'enfer! peut-être bien, que je ne voudrais pas torturer au nom de l'amour le couple si fraîchement épanoui dans l'amour ! Mais, j'ai juré ; et les morts, sous la terre, insensibles à tout le reste, s'éveillent pour pleurer quand on lait un parjure. Je ne puis donc entièrement pardonner. — Seulement, marquis, je vous laisse cette nuit ; si vous aimez, si l'on vous aime, si vous n'êtes pas impunément gentilhomme, osez vous affranchir des terribles conséquences d'une seconde entrevueavecmoi... adieu, monsieur de Thurigny 1 sinon au revoir ! !
» Et le baron de Rorensteia me laissa étourdi, stupéfait, pénétré d'horreur. Maintenant, comprends-tu ? Ce matin, dans une heure peut-être, il viendra, il va venir, si je n'ai pas mis entre son infernale puissance et moi une barrière insurmontable... Voilà tout mon secret, Louise l Qu'en dis-tu ? »
Pendant tout ce long récit, Louise était restée comme la statue du silence, belle et calme. Elle n'avait fait aucun mouvement, aucun geste pour interrompre. Elle
LE Bnr.LAN 77
était rcstôe suspendue par son regard aux lèvres de Julien, et quand il eut fini, se levant dans ses bras :
— Ami, lui dit-elle, tu as raison; il faut fuir, il faut partir, il ne faut pas que cet homme abominable te revoie.
Et Louise se collait à lui avec tremblement et le dévorait de baisers convulsifs. Mais Julien, pâle, avec une douceur terrible, défit le lien charmant qui l'enlaçait, retint les deux mains de la marquise dans les siennes et lui dit :
— Tu veux fuir ? mais où donc ? Tu ne sais pas que pour cet homme la nature n'a pas d'obstacles, les < istances pas d'abîmes. Son regard pèse désormais sur nous; nous sommes soudés l'un à l'autre, et partout où j'iuais, par une attraction invincible, je l'attirerais partout à moi. Puisque son étrange pitié me laisse cette nuit, ne la perdons pas à chercher des défenses. Il n'est qu'un moyen pour moi de conjurer cette torture, cette agonie. Il n'est qu'un asile sûr et impénétrable... Je n'ai pas voulu y descendre sans être béni par toi... Pardonne ! j'avais juré de te faire la vie belle et heureuse. Dieu m'est témoin que j'aurais voulu tenir plus longtemps mon serment !...
La marquise, avec le rayonnement d'une martyre, interrompit Julien :
— Âs-tu songé à mourir sans moi ? lui dit-elle.
Puis elle ajouta en accentuant et en séparant chaque parole par un adorable sourire :
— Égoïste! ingrat 1
78 LES SECllETS DU DIABLE
La réponse fut un de ces longs et énergiques baisers dont la muette éloquence est intraduisible.
Alors entre ces deux enfants, épouvantés de la vie, se passa une de ces scènes sublimes devant lesquelles on laisse tomber la plume et le pinceau pour s'agenouiller et admirer. Dieu seul qui mit tant d'amour dans le cœur de l'homme, tant de dévouement dans l'âme de la femme, pourrait dire ce qui se passa dans cette heure solennelle. Ce furent des serments, des larmes, des prières, des adieux, des hymnes de douleur dans un mot, dans un cri, des poëmes dans un regard, des extases infinies, des désespoirs mêlés de ravissements 1 toute une lutte de ces deux anges aux bords du tombeau 1 des battements de leurs ailes avant de s'envoler!...
Peu à peu, à mesure que la nuit descendait, et que le jour montait derrière les arbres de l'hôtel, le bruit qui se faisait, allait s'éloignant, comme une harmonie qui, partie de la terre, finit par se perdre dans les cieux ! Puis, à l'heure matinale où Roméo détachait la corde de soie du balcon de Juliette, au dernier murmure du rossignol, au premier chant de l'alouette, un long soupir s'exhala; et tout fut dit...
Quand on entra dans les appartements du marquis et de la marquise de Thurigny, on les trouva tous deux sur le parquet, pâles et bleus du baiser de la mort, étroitement enlacés, et tombés à terre comme deux fleurs échappées d'une urne brisée. Le poison avait respecté leur dernier sourire ; ils étaient ensevelis dans les bras l'un de l'autre. On lisait sur leurs visages la joie de mourir
avant la fin de leur rêve; et ces charmants suicidés ne semblaient qu'endormis, — Dieu seul sait encore quand et comment ils s'éveilleront.
On fit bifn des conjectures sur cette catastrophe ; mais le baron de Rorenstein garda son secret. Il s'était présenté de bonne heure à l'hôtel, et comme s'il eût prévu l'événement, il était tout en noir.
Il suivit le convoi de ses deux victimes, les vit descendre dans la terre, et ne put s'empêcher de laisser tomber une larme sur leur cercueil.
Trois jours après il entrait en Allemagne, et allait cueillir des petites fleurs bleues sur la tombe de Garl et d'Elisabeth.
Où l'on pronve que «|natre-vtngt-flix-nenf Champenois et l'aistcur font... cent Chaumenois.
Parmi les vérités vraies de ce monde (pour parler comme Figaro), il en est une dont l'authenticité banale me dispensera de commentaires, c'est celle-ci : le pays que l'on connaît le moins est presque toujours celui que l'on pouvait connaître le plus. En effet, nous ne nous inquiétons guère que des choses qui ne nous sont pas familières; et la Chine, à ce titre, nous intéresse plus que ia France.
Montaigne disait : chacun choisit plutôt à discourir du métier d'un autre que du sien, estimant que c'est autant de nouvelle réputation acquise. A la place de métier, mettez jjflj/s, et l'observation ne perdra rien de sa justesse.
VOYAGE AUTOUn DE MON CLOCHER SI
Dans celte époque de locomotion, la vie pour nous est partout, excepté où nous sommes; si bien qu'il faudrait peut-être voir un avertissement sérieux dans cette prédiction bizarre d'un visionnaire moderne, lequel annonçait, comme dernier terme du progrès, une génération d'hommes portant une queue de quinze pieds, avec un œil télescopiquc au bout.
Le télescope est en efTet l'instrument symbolique des penseurs de notre époque. Tous observent un peu à la façon des astrologues; seulement ils ne se défient pas assez du puits, et plus d'un s'y laisse choir... mais ne faisons pas comme eux, en poursuivant nos théories, et pour plus de sûreté, venons à nos moutons; puisqu'aussi bien, il s'agit de la Champagne et des Champenois.
Je me promenais, à la clarté élégiaque d'une des plus éclatantes lunes d'un de ces étés derniers, autour des murs de la ville des Tricasses^ de la capitale de l'ancien comté de Champagne, qui s'appelait Aiujustobona du temps de Liitèce^ et qui se nomme Troyes, depuis que Lutècc se nomme Paris, quand les réflexions qui précèdent me vinrent à l'esprit avec la soudaineté de la révélation.
Ce n'était pas la première fois que j'errais ainsi dans ce lieu à pareille heure, et par un temps pareil; mais ce fut la première fois que j'y ressentis quelque velléité de cet amour du clocher. Jusque-là, je me reconnaissais bien, in petto^ d'origine champenoise; mais Dieu sait que loin de me targuer de ce titre, je le subissais en toute humilité, ne reculant pas au besoin devant l'occasion de
porter quelque botte sournoise à ma prosaïque patrie, et de m'escrimer contre elle, à l'aide du fameux proverbe que chacun sait.
Je ne fus donc pas médiocrement surpris en côtoyant les remparts de Troyes, de sentir tout à coup sourdre en moi, comme un sentiment d'admiration tendre. C'est qu'aussi ce soir-là la lune baignait d'une lueur vraiment idéale les toits et les arbres; un brouillard bleu et argenté, comme les vapeurs qui accompagnent, dans les féeries, les apparitions des divinités comblait d'une façon fantastique les distances. Le chétif et le mesquin s'estompaient majestueusement; et les clochers des églises se découpant dans le vague, m'apparaissaient comme les bonnets monstrueux de mairiciens cachés derrière les
murs. Je les avais toujours comparés, hélas 1 aux triviales coiffures de coton qui constituent la grande industrie champenoise. La promenade du Mail que je parcourais, sous le dôme épais des tilleuls, formait une voûte obscure interrompue par des lames blanches; je pouvais m'imaginer une caverne enchantée, et en regardant à l'extrémité de l'avenue le jour élyséen produit par la nuit, je me rappelais les classiques voyages d'Énée et de Télémaque à travers le royaume des ombres. Le fils d'Ulysse et le fils d'Ânchise étaient évoqués fort à propos, puisqu'il s'agissait d'une autre Ilion.
Ce fut toute une transfiguration. Troyes, la pauvre vieille ville, dont la banalité moderne m'avait laissé jusque-là enfant ingrat, se montrait sous une lueur rêvée, et ces manufactures de gilets de tricot prenaient pour
plaire à mon imagination attendrie, des allures fort héroïques. Ma conversion fut instantanée. Je ne saurais trop dire si son eiïct dure encore, mais je sais qu'à ce moment elle fut sincère et profonde. En rentrant dans la ville, je me découvris avec la componclion d'un néophyte, je faillis adresser à l'humble fonctionnaire de l'octroi, qui regardait aussi la lune en guettant la contrebande, une invocation poétique qui me bourdonna tout à coup dans la léte, et j'allai me coucher, bien résolu de commencer, le lendemain, au matin, mon initiation.
Ce fut ainsi, qu'après les folles années d'une adolescence oublieuse, per arnica silenlia lance, je renaquis Troyen et Champenois fieiTô, comme ces pages d'ailleurs Tont le prouver suffisamment.
lî
C^ fiiatcar c.ot tr^j«-<^fonnô de rencontrer an second Ciiuiupuuois en Champagne.
Mon réveil fut un hymne, si mon coucher avait été une adoration. J'ouvris ma fenêtre, et à travers mes giroflées, j'aspirai l'air natal qui me parut plein de senteurs nouvelles. Mon enthousiasme aigu se faisait chronique. La ville, si hien poétisée par la lune, résistait aux implacables clartés du jour ; et la gaucherie que j'avais jusque-là si discourtoisement reprochée aux constructions provinciales, se transformait en des airs charmants de naïveté. Descendu dans la rue, j'étreignis joyeusement du pied les pavés anguleux, me désistant ce jour-là de la comparaison injurieuse que j'en avais toujours faite, avec les dents mythologiques du Dragon, lesquelles, dit la fable, furent semées en terre et produisirent une effroyable moisson de guerriers; seulement, à Troyes, les dents n'ont pas germé; elles sont comme on les a plantées, confondues, pêle-mêle, canines et molaires, mais toutes longues et menaçantes. Ce jour-là, je n'y pris point
garde; ou plutôt, cette rugosité me parut une originalité de pins ; comme les grossièretés de nos amis, quand nous tenons à les faire passer pour des excentricités.
Mais ce n'était pas assez de me sentir animé d'une foi nouvelle ; je voulus immédiatement m'organiser un culte. J'avais beau crier intérieuremcrt, dans de muets et lyriques transports « ô patrie! ô sol des aïeux! ô ville! » etc.. je ne pouvais faire demeurer longtemps mon enthousiasme en équilibre sur la pointe de ces exclamations; il me fallait chercher des étais à cet élancement de ma pensée; et mon ignorance des chroniques et de l'histoire de ma ville me laissait dans un grand embarras. Je courus à la bibliothèque, comme à un sanctuaire où devait m'attendre la muse espérée, et il me souvient qu'en mettant la main sur la clef de la porte, j'éprouvais cette douce angoisse qui précède les entretiens charmants et décisifs.
Hélas! les bibliothèques en général, et celles des départements en particulier, sont de vastes catacombes où le silence est de plomb, où la vie se fige tout à coup. Les livres semblent vous soufQer leur poussière aux yeux. La majorité des œuvres cataloguées de l'intelligence humaine ne représentant pas une somme prépondérante de gaieté, d'esprit et d'imagination, l'ennui s'exhale des in-l'olios, et le premier hommage rendu à la science, consiste dans une dilatation des os maxillaires.
Je fus héroïque, et je m'attaquai bravement à tous les historiens indiî,rt'nes. Mais, à mesure que je feuilletais, je me sentais vaincu et dé.?armé. Ce fatras exhalait une
odeur de moisissure qui suffoquait mon enthousiasme ; je ne gagnais rien en science et je perdais en foi. J'étendis les bras, je regardai les solives du plafond; il me sembla voir le fantôme de la légende s'évanouir entre les toiles d'araignées qui s'étalaient ironiquement le long des corniches de la bibliothèque. Je ressentis tout à coup une profonde horreur pour cette nécropole et j'eus hâte de regagner au plus tôt les rues et le grand jour, espérant rattraper par là mes illusions qui ne devaient pas avoir eu le temps de s'envoler bien loin.
Comme j'allais sortir, le garçon de la bibliothèque, génie familier de cette demeure sombre, me demanda en articulant son plus gracieux sourire, si je n'avais pas trouvé ce que je cherchais.
— Non, lui répondis-je assez brusquement, et j'ouvris la porte.
— Si monsieur voulait consulter M. Columbat, murmura le gardien des in-Iolios.
Je m'arrêtai surpris, et demandai quel historien c'était que ce M. Columbat, fort inconnu parmi les Troyens célèbres.
Pour toute réponse, le garçon me montra du doigt un vieillard studieusement penché sur une table et semblant absorbé dans un travail de traduction ; puis, comme je me dirigeais, sans trop savoir pourquoi, vers ce studieux personnage, mon guide me dit en chemin.
— M. Columbat est à lui seul toute la bibliothèque. Il a tout lu, tout retenu ; quand il mourra, il faudra l'ensevelir dans un manuscrit. Il n'écrit pas une page, il
prend de petites notes; c'est un bien brave homme, monsieur, mais bien original ; il ne sait jamais dans quel mois, dans quelle année il vit. Il oublie quelquefois son propre nom, et quand on lui parle do lui à lui-môme, il creuse ses souvenirs pour chercher à quelle légende du temps passé ce nom se rattache; mais il garde avec une prodigieuse fidélité le souvenir de ses immenses recherches. Il n'y a qu'une époque qu'il ignore, c'est la nôtre; cet homme-là ne vit pas, il se rappelle. Je ne sais pas s'il se nourrit, je crois que son estomac est dans sa cervelle, et qu'il ne digère que de la science. Si Monsieur a besoin de quelques renseignements, M. Golumbat sera trèsheureux, de les lui donner.
Je ne répondis point; j'étais à six pas de l'inconnu et je le contemplais. Jamais je n'avais rencontré dans les rues ce petit homme si maigre, si jaune, si sérieux et si doux. Il avait d'ailleurs un de ces costumes participant de la douillette et de la robe de chambre, qui eussent provoqué les rires irrévérencieux des passants. Ce visiteur semblait l'hôte obligé et éternel de ce séjour vénérable; il était là, comme le mollusque dans sa coquille; ses mains avaient la couleur des livres qu'elles remuaient; il ne dérangeait pas l'harmonie triste et sévère de ce lieu. Une perruque de couleur roussâtre, qui avait eu autrefois la folle prétention d'imiter des cheveux blonds disparus, était posée naïvement sur la tête, sans paraître avoir de raison de pencher plutôt en avant qu'en arrière, à droite qu'à gauche; on voyait qu'elle était mobile; et en effet je remarquai plus tard qu'aux moments
88 LES SECllETS DU DIABLE
d'enthousiasme, M. Columbat la remuait et la soulevait. C'était une coiffure plus encore qu'un objet de toilette.
Le visage avait à la fois cette bonhomie et cette finesse qu'on remarque dans la physionomie de quelques Champenois illustres, de La Fontaine par exemple. M. Columbat avait des yeux gris couverts, dont la flamme caressante promettait un peu de raillerie, sans méchanceté. Son nez assez semblable à un doigt osseux passé dans le pouce d'un gant, était toujours saturé de tabac et trahissait, par ses dimensions, une bonté native, qu'attestait encore sa bouche large, un peu tombante au milieu, et relevée aux extrémités.
Sa toilette, ainsi que je l'ai dit, consistait en une sorte de tégument indescriptible, fort luisant et râpé. Je ne mentionne que par supposition, un gilet qui échappait à la critique, et le simulacre plaisant de cravate qui se cachait dans son collet, sous sa houppelande. De ses deux bras, M. Columbat entourait un livre dans lequel il lisait en remuant les lèvres. Le mouchoir, la tabatière et le chapeau, espacés sur la table à leur place accoutumée, semblaient des sentinelles posées là pour tenir en respect les voisins trop envahisseurs; soin superflu I précaution d'avare que M. Columbat prenait par habitude, beaucoup plus que par nécessité I
Ce vieillard à la physionomie grave et paterne, cet homme costumé comme un donneur d'eau bénite, mais dont le calme visage avait des reflets intérieurs qui le réhabilitaient; ce prêtre obscur d'une religion touchante, ce dernier vestige d'une race disparue (celle des savants
VOYAGE AUTOUn DE MON CLOCHER 80
naïfs qui rirconscrivaicnt leur ambition à l'élude de l'histoire de leur province), ce spectre mélancolique du patriotisme de clocher, m'émut profondément; et ce fut avec un respect religieux que je l'abordai.
•^ Ainsi, me disais-je tout bas, il y a encore un Tro\ en dans Troyes, un Champenois en Champagne. Je ne suis pas le seul I qui sait si la Providence ne m'a pas choisi pour continuer le culte solitaire dont M. Columbat est à la fois le grand-prêtre, l'autel et l'assistance!...
Cette dernière suggestion était une reprise de ma vanité qui souffrait un peu d'avoir à demander à un autre vivant qu'à moi-même, les secrets et les notions préliminaires de l'histoire de mon pays.
Tout en faisant décrire à mon chapeau ce quart de cercle majestueux qui est la plus grande preuve d'estime dans nos sociétés modernes, je murmurai ce vers des Bur graves :
« Il est en Allemagne encor deux Allemands. »
jM. Columbat n'entendit pas. Eùt-il entendu d'ailleurs, il n'aurait pas compris : les Burgraves étant une épopée contemporaine, qu'il devait par conséquent ignorer, et Victor Hugo qui n'a pas le bonheur d'être Champenois, devant lui rester probablement inconnu.
Oii l'anfenr pronve qne les moutons ne sont pas des bêtes.
M. Columbat, absorbé dans son travail, ne m'avait pas aperçu. Le garçon de la bibliothèque lui toucha légèrement l'épaule et le fit se retourner. Je lus alors distinctement dans le regard agrandi du vieux savant une stupéfaction profonde, et une sorte de défiance.
Ses petits yeux qui se plongeaient depuis plusieurs heures dans les lignes confuses des bouquins, avaient été comme éblouis du jour inopiné qu'ils retrouvaient, et à mesure qu'il me regardait plus nettement, il se demandait comme Sganarelle dans le Médcci7i malgré lui : < Que diable I à qui en veulent ces gens là? » Ses mains se refermaient et resserraient le livre, comme le bûcheron cachait la bouteille.
J'exposai en deux mots l'objet de ma démarche, mon désir, mon désappointement. Un éclair jaillit aussitôt des yeux du vieux savant et déposa le long des cils une grosse larme ; ses lèvres tremblèrent comme pour arti-
cuier des mots imprévus. Une rougeur toute pudique colora d'une teinte orangée la peau jaune et flétrie de son visage.
Je devinai sa joie, son orgueil, sa confusion. C'était la première fois qu'on lui rendait hommage. Il se redressa par un geste de Sixte-Quint voulant faire preuve de jeunesse et de verdeur; et ramassant sa tabatière, son mouchoir et son chapeau qu'il distribua aux divers étages de sa chétive personne, il me dit avec un soupir qui exhalait quarante années de souffrances contenues et saintement endurées :
— Vous n'êtes pas Troyen, n'est-ce pas? monsieur, puisque vous vous inquiétez de cette ville.
Je déclinai mon nom, et j'aCTirmai ma nationalité champenoise.
— C'est bien alors, reprit M. Columbat, en fêtant sa découverte par une large prise de tabac. La jeunesse maintenant n'a plus de patrie. Autrefois, monsieur, de mon temps, on aimait tout de même la France ; on allait la défendre ou la venger à la frontière ; mais on se rap- ])elait toujours avec joie ces coteaux gris, ces mornes vallées de la vieille province. On lisait les livres champenois et on en faisait. Mais aujourd'hui, tous nos enfants partent, avant leurs vingt ans, pour je ne sais quelle éternelle expédition qui ne finit jamais. On dirais qu'il faut à chacun d'eux une Amérique pour lui tout seul. Pas un ne revient au pays.
— Au bercail, murmurai-je doucement.
— Ah ! ah ! reprit M. Columbat en me regardant d'ut
air narquois, est-ce que vous aussi vous auriez peur du proverbe des moutons?
— Ma foi, rèpliquai-je en riant, je vous avoue qu'il me paraît d'une impertinence rare, et puisque vous voulez bien me servir d'introducteur dans l'histoire inconnue de mon pays natal, il me semble logique de vous demander votre avis sur ce dicton féroce.
M. Golumbat haussa les épaules, souleva son chapeau pour remuer sa perruque, glissa sa main droite dans le parement de sa manche gauche, m'attira de l'œil dans l'embrasure d'une des grandes fenêtres de la bibliothèque, et me parla ainsi :
— Je vous avoue, monsieur, que J'ai passé plus de vingt années de patientes études à chercher le nom du mauvais plaisant qui nous a gratifiés de cet insolent proverbe. Je l'ai bien haï cet homme, je crois que si je l'avais découvert, il y a vingt ans, j'aurais imaginé quelque vengeance féroce et rétrospective. Mais aujourd'hui, je me suis vaincu. Cet Erostrate inconnu ne m'inspire plus que la pitié. Ce calomniateur de tant de générations d'hommes suscite même en moi une sorte d'intérêt. Je lui pardonne, hélas 1 J'ai d'autant plus de raison, selon mon cœur, que, d'après toutes les vraisemblances, ce criminel est un Champenois. Il n'y a qu'un fils dénaturé pour arriver du premier coup à cette perfection machiavélique. On n'est jamais plus cruellement frappé que par ses enfants, et le butor qui osa dire des hommes de son pays que quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Chamçaiois faisaient cent bêtes^ devait avoir beaucoup souffert
VOYAGE AUTOUU DE MON CLOCHEIl 93
de ses contemporains pour arriver à ce blasphème ; que Dieu lui ait fait miséricorde 1
Je regardai M. Columbat en souriant; mais je constatai avec étonncment que lui ne riait pas. C'était du fond du cœur qu'il prononçait avec componction ces paroles. Il remettait cliréliennemcnt les offenses faites à son pays, comme il eût remis des offenses personnelles. J'admirai cette candeur, et voulant lui venir en aide :
— Après tout, dis-je d'un ton dégagé, il y a une légende avec ce proverbe qui eu détruit l'intention malveillante.
— L'histoire du péage, n'est-ce pas? répliqua M. Columbat avec mélancolie. Oui, c'est vrai, une ordonnance, c'était sous César, assure-t-on, avait déclaré que tout troupeau de cent bêtes paierait un droit à l'entrée de la ville. Un berger (ô l'imprudent, si l'histoire est vraie!) voulut se soustraire au tarif, il amena quatrevingl-dix.-ncuf moutons; c'était bien fin. Mais il paraît que, dans ce temps-là, l'octroi avait beaucoup d'esprit. Lepéager objecta que les quatre-vingt-dix-neuf tètes de bétail et le berger faisaient cent bétes, que le compte y était, et qu'il fallait payer.
— Le berger paya-t-il? toute la question est là! répliquai-je, si le Champenois s'est rendu au raisonnement, il méritait le proverbe.
— Il le méritait certes pour son imprudence, qu'il ait ou qu'il n'ait pas payé! mais nous, monsieur, le méritons-nous ce châtiment qui pèse sur cette province? au surplus, je veux, croire que ce métayer, s'il a existé, l'ut
un Normand, un Lorrain, un Picard, mais ne fut pas un Champenois. Dans notre pays, depuis un temps immémorial, on paie quoi que ce soit, et l'on ne cherche jamais à frauder; d'ailleurs, à moins de supposer les fonctionnaires de César fort différents de ceux d'aujourd'hui, une raillerie si cruellement spirituelle est hien invraisemblable dans la bouche de l'un d'eux. Ce douanier là se fût fait destituer.
— Espérons qu'il le fut, m'écriai-je.
— Ah! monsieur, reprit en clignant de l'œil M. Columbat, nous avons d'autres consolations à chercher. D'abord, il n'est pas certain que ce dicton implique nécessairement l'idée de bêtise accolée à l'idée de Champenois.
Si l'on avait dit : t un mouton et un Champenois font deux bêtes, » nous n'aurions qu'à nous incliner et qu'à gémir. Mais le proverbe dit : quatre-vingt-dix-neuf moutons! c'est-à-dire qu'il ne faut rien moins que quatre-vingt-dix-neuf moutons pour entrer en balance avec un Champenois. Celui-ci est donc quatre-vingt-dix-neuf fois plus fort qu'une bête. Rabelais dans son PantcKjruel met Panurge aux prises avec un marchand de moutons de Taillebourg, et ce dernier dit à l'acheteur : « Vous qui estes robin mouton, serez en ceste coupe de balance; le mien mouton robin sera en l'austre. Je gage un cent de huitres de Buch que en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera hault et court. » A la bonne heure! de cette façon l'impertinence est complète. Panurge vaut un mouton. Mais l'auteur du proverbe n'agit
point ainsi. 11 ne faut rien moins que tout un troupeau pour servira la comparaison.
— Mais à ce compte là, répondis-je, le proverbe est cent fois plus injurieux. Panurge n'est bêle que comme un mouton. Un Champenois l'est quatre-vingt-dix-huit fois plus!
M. Columbat ne fut point ébranlé par mon objection. Le bonhomme avait tant de fois retourné dans sa pensée le fatal proverbe qu'il s'était approvisionné la tête d'une merveilleuse collection d'arguments, tous plus singuliers les uns que les autres. Il reculait bravement dans l'absurde, plutôt que de franchir la limite d'une concession résignée. Il s'emplit le nez de tabac, comme s'il se fût agi de bourrer un canon à mitraille, releva sa perruque et son chapeau de la façon dont il aurait remis un casque en posture héroïque, croisa sa douillette à la manière des avocats qui préparent une période entraînante, et me regardant en face avec une physionomie animée qu'il voulait rendre très-irrésistible et très-malicieuse :
— Qui vous assure d'ailleurs, monsieur, que les moutons soient des botes?
J'avoue que je restai un peu étourdi de la violence de l'objection. Je regardai mon interlocuteur, la bouche ouverte, comme un homme qui n'ose refermer les lèvres sur une cuillerée trop forte qu'on lui présente. Mais M. Columbat, cambré, casqué, armé, me contemplait dans l'attitude d'un paladin.
— Ainsi les moutons ne sont pas des bêtes ?
— Non, monsieur, ou bien, ils le sont si peu que la
comparaison devient une sorte de flatterie. Suivez d'ailleurs mon raisonneme-nt ; et après une petite toux préparatoire, M. Columbat reprit en ces termes :
— Un être animé est-il une bête parce qu'il ne jouit pas du singulier et fatigant privilège de marcher comme l'homme, sur ses pattes de derrière ? A ce compte là, l'ours, le plus obtus, le plus féroce des animaux, serait une espèce d'homme ; et combien de gens sont d'aplomb sur deux pieds qui mériteraient de galoper à quatre pattes 1 est-ce la toison, la fourrure qui constitue la bête? je sais qu'un évêque de Ptolémaïs (1), Synésius, assure qu'un animal est bête, à proportion du poil qu'il porte, et qu'à ce sujet, il cite le mouton. Mais c'est là une induction perfide, et il me suffira d'appeler en parallèle le porc dont la toison est fort clair-semée, et le cède à plus d'une enveloppe humaine, pour que vous adjugiez aux moutons le bénéfice de la supériorité intellectuelle.
Rabelais qui n'a rien respecté dit, d'après Aristote, que le mouton « est le plus sot et inepte animant du monde^ » ce témoignage est grave contre les Champenois. Mais Rabelais n'a-t-il pas mis celte aigreur dans sa critique, précisément en raison de la supériorité qu'il sentait dans le mouton? On n'attaque ainsi que ce qui peut résister à l'oflense. Ah ! que je préfère cent fois l'opinion de Plutarque. Celui-là était un esprit sage, mesuré, qui n'avançait rien à la légère. Il dit en parlant de Fabius '
(1 ) Gi osky. Mémoires de l'aatdemie de Troyts. M. Columbat avail beaucoup lu Gtosley, et nous l'avons lu un peu.
Maximus qu'il était si brave, si circonspect dans sa jeunesse, qu'on l'avait surnommé Ovicula (brebis).
Mais laissons les livres qui sont faits par les hommes, et voyons le mouton, ce feuillet vivant du livre éternel. Quoi de plus doux, de plus inoiTensif, de meilleur, et par conséquent de plus rapproché de l'humanité? Le mouton est peut-être le seul animal qui ne sache pas se défendre, qui ne résiste pas. Dans sa faiblesse même, dans son innocence, la nature a mis le secret de son intimité avec l'homir.e. Il ne peut se passer de nous, i! doit vivre avec nous, chez nous; il est en quelque sorte un troisième sexe dans l'humanité. Chéri des enfants el des femmes, aimé, estimé des hommes, que ne donne-t-il pas en retour de cette protection ? il nous revêt, nous réchauffe, nous abrite du vent, comme nous l'abritons du loup, et on ne saurait pas plus se passer de sa laine, qu'il ne saurait se passer du berger. Direz-vous qu'un animal si étroitement lié à l'homme, ne participe pas un peu de ses privilèges et de sa dignité? on peut se passer de chiens; on remplace les chevaux; les volatiles sont du superflu ; mais le mouton, qui osera jamais songer à le remplacer?
— Les côtelettes, murmurai-je, me semblent, en effet, un élément constitutionnel de l'existence.
— Vous voilà bien, s'écria mon interlocuteur d'un air si animé que je ne sus pas, en vérité, s'il plaisantait. Cannibal I vous diriez volontiers du mouton ce que l'anthropophage disait du missionnaire : qu'il était tendre, parce qu'il en avait mansé.
98 LES SECr.T^TS DU DIA.BLB
— Parbleu, interroinpis-je, vous me rappelez que, dans ses confidences, M. de Lamartine proteste contre le préjugé qui veut que l'homme continue à se nourrir de chair. Il déclare que ces habitudes sanguinaires sont faites pour brutaliser et pour endurcir les instincts du cœur; el il affirme que jusqu'à son entrée au collège il n'avait point profané ses lèvres de ces affreuses libations. Il raconte même en termes fort touchants ses amours pour un pauvre petit mouton qu'il défendit par ses prières des menaces du boucher.
— Ah 1 M. de Lamartine a dit cela, reprit d'un air de triomphe M. Golumbat, heureux de mettre en passant cette flèche dans son carquois; puis, après un instant de silence et de réflexion, le pauvre homme me dit en rougissant :
— Qu'est-ce que c'est que ce M. de Lamartine qui a tant de logique et de raison ?
Je ne fus pas trop surpris de la question, et je ne me livrai à aucun dithyrambe sur l'inutilité de la gloire; mais je m'empressai de donner à M. Golumbat les détails qu'il me demandait.
— M. de Lamartine, lui dis-je, est un des plus grands poètes de la France, c'est un des génies les plus essentiellement lyriques; c'est
— Et il ne mange pas de viande ? interrompit M. Golumbat.
— Je crois, à vrai dire, qu'il en a mangé depuis, dans des banquets.
Mon interlocuteur ne fit aucune attention à cette re-
marque que je croyais cependant fort ironique, il était tout entier à une réflexion qui finit par lui venir aux. lèvres :
— Quel malheur, dit-il en soupirant, qu'un pareil homme ne soit pas Champenois 1
— Il est Bourguignon, repartis-je.
— Bourgogne et Champagne ont confondu souvent leurs blasons; leurs vins sont unis; leurs verres doivent se choquer. Vous me donnerez par écrit le nom de ce grand poëte ; je le lirai, et je l'aime déjà.
C'est ainsi que M. Columbat ouvrit son cœur et sa mémoire à M. de Lamartine, non par amour de la poésie lyrique, mais par amour des moutons. A quoi tiennent les renommées I
Oh l'on démontre qne les boninies sont des moutons.
Cette discussion dans laquelle mon interlocuteur mêlait, avec une bonhomie si parfaite, une raillerie toute humoristique au désir de venger son pays par des arguments qu'il voulait croire sérieux, cette discussion m'amusait trop pour que je songeasse à l'interrompre.
— Ainsi, dis-je en rouvrant la lice, le mouton est pour vous un animal supérieur à la bête.
— Sans contredit, mais voulez-vous savoir mon opinion toute entière ?
Et en me parlant ainsi, à voix plus basse, M. Columbat me tirait doucement par le revers de mon habit pour que je ne pusse pas échapper au foudroiement de sa démonstration.
— L'homme n'a dit tant de mal des moutons que par une haine de plagiaire, que parce qu'il leur doit tout, non-seulement ses aliments, ses habits, la chandelle qui l'éclairé, les cordes de la lyre ou des violons qui le font
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER lOl
rêver; mais ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, ses insliUitionsl
— Oli ! oh ! voilà une proposition bien hardie, monsieur Cohimbat.
— Il n'y a rien de plus audacieuK que la vérité, mon cher monsieur, dans un siècle d'hypocrisie. Oui, l'h omme, je l'alTirme, n'est qu'un mouton sans laine. Quel est en effet le caractère distinctif des hommes au premier aspect? la sociabilité. Ils vivent en réunion, en groupes, en troupeaux, en un mol; et vous conviendrez que sous ce rapport la supériorité reste aux moutons. Ils sont logiques, et ne s'avisent jamais de se tuer ou de se blesser entre eux, sous prétexte qu'ils sont faits pour vivre ensemble.
Comment Homère appclle-t-il les chefs des peuples? Des pasteurs d'hommes. Ne faisons-nous pas comme les moutons, quand nous nous précipitons tous par le sentier frayé! D'où vient cette expression « se laisser tondre » sinon de la similitude parfaite qui existe entre l'homme et le mouton? et vous avouerez que si la brebis se soumet humblement aux ciseaux, elle est plus excusable de les subir que cet autre animal orgueilleux qui prétimd à la supériurité, à la finesse, et qui se laisse enlever sa laine par le premier tondeur venu qui sait un peu le flatter. Que veut dire le symbole antique de Jason allant chercher une dépouille de brebis à Gholcos? Et pourquoi Philippe le Bon, duc de Bourgogne, instituaitil, en 1430, l'ordre de la Toison-d'Or, à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, si vous ne voulez pas âdmetUe que l'homme a besoin d'emprunter ses compa-
raisons, ses hyperboles, ses distinctions même aux troupeaux qu'il imite, qu'il s'assimile par la nourriture, par rhabillement?Quel est le premier cri d'un enfant, sinon un bêlement? Bel bé! Nous autres moutons, nous répé-' tons, d'après tout le monde, que la voix du sang, que le sentiment de la famille est un de nos plus glorieux apanages. Ouvrez M. de Buffon et vous y lirez « que le jeune agneau cherche lui-même dans un nombreux troupeau, trouve et saisit les mamelles de sa mère, sans jamais se méprendre? » Est-ce là le fait d'un idiot, et ne vit-on jamais, au contraire, mouton à deux pattes, dédaigner, oublier le sein qui l'avait nourri? Jean-Jacques Rousseau, qui ne méprisait pas les humbles créatures du bon Dieu, a fait des pages éloquentes pour persuader aux femelles des hommes que c'était un devoir sacré d'allaiter leurs enfants I Les moutons eurent-ils jamais besoin qu'on leur prêchât cette vertu , et les agneaux ne sont ils pas des élèves, comme Rousseau voulait Emile, tendres et reconnaissants pour leurs nourrices?
Mais le mouton n'est pas seulement un être passif, il aime el il comprend les arts. Pourquoi les bergers sontils musiciens pour la plupart? Pourquoi ces flûtes, ces pipeaux, ces chalumeaux, ces cornemuses tant célébrées, sinon parce que les moutons sont sensibles à la musique? N'est-ce pas à la nécessité de faire paître les troupeaux au son de l'harmonie qu'est due l'invention, le perfectionnement de cet art sublime; et dites-moisi les moutons qui parlent ont de ces délicatesses, de ces
VOYAGH AUTOUR DU MON CLOCnEP lOo
raffinements, et s'il conviendrait au plus grand nombre de n'engraisser et de ne se conduire qu'aux accents de la flûte? Les hommes se satisfont du seul plaisir de manger, les. moutons veulent paître en mesure. De quel côté est le matérialisme?
Je ne vous parle pas de l'innocence reconnue des mœurs pastorales. Il s'exhale des brebis un parfum de bonté, d'aménité. Les bouviers sont grossiers, les maquignons féroces, les gardcurs de volatiles niais et ridicules. Les bergers sont doux, humains, rêveurs, contemplatifs. Quand Dieu daigne se manifester à des créatures, il va souvent les chercher au milieu des troupeaux. Les deux grandes héroïnes de la France, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, gardaient et aimaient les moutons; elles en recevaient de patriotiques inspirations. Aussi Jeanne d'Arc vint-elle s'agenouiller à Troyes, dans notre cathédrale , et le principal objet de sa mission fut-il de déblayer la Champagne jusqu'à Reims pour le sacre de son roi. Elle devait bien cela au pays des moutons! pauvre Jeanne d'Arc, quand elle mourut, ce fut en face d'un mouton, qui constitue les armoiries de Rouen!
Pourquoi s'imaginait-on au moyen âge, et pourquoi pense-t-on encore dans certaines provinces que les bergers sont des sorciers, sinon par la conviction intime que les moutons ont un esprit vraiment supérieur à l'homme qui leur permet d'inspirer celui-ci. Cléiïicnt XI croyait que les faux prophètes devaient emprunter de préférence la forme des breLis, pour gagner plus facilement notre confiance, tant il trouvait d'allinité entre les troupeaux.
bêlants et les troupeaux pérorants. Pourquoi dit-on d'un homme méchant que c'est « une brebis galeuse? » N'estce pas encore là un aveu échappé, en dépit de nous, à notre orgueil? Oui, nous sommes des moutons, la seule différence, c'est que nous mangeons parfois le berger. Pourtant nous ne saurions non plus nous en passer; comme nos confrères, nous nous jetons par instants, tête baissée, dans un gouffre. Nous avons tour à tour leur confiance et leurs folles craintes; mais ils nous dépassent en ceci : qu'ils nous nourrissent, nous vêtissent, nous éclairent, nous chauffent, nous inspirent; tandis que nous nous bornons à les tuer, à les manger, à les exploiter. Quant à leurs rapports entre eux et avec le berger, quelle différence, grand Dieu ! quelle supériorité de soumission patiente, de fraternité simple! Les vit-on jamais se révolter, et n'est-il pas inouï d'entendre parler d'un berger tyran ? Tous les moutons ont l'art de désarmer leurs dominateurs et de leur imposer. L'homme sait si peu se faire aimer de ses bergers, qu'il s'en défie perpétuellement, et qu'il croit avoir besoin de leur faire peur de temps en temps par des ruades, qu'il expie ensuite. En vérité, je vous le dis, les plus hôtes ne sont pas ceux qu'on pense, et le proverbe champenois aurait quelque chance d'être exact, s'il s'appliquait à l'humanité en général. Vous comprendrez en tout cas que ce n'est pas à l'homme à dire du mal des moutons, à les dénigrer, à s'en servir comme d'une comparaison injurieuse, quand il a besoin de satisfaire ses instincts jaloux contre une oorlion de ses concilovens.
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCIIEU lOii
— Vous raisonnez comme Pythagore, dis-je à M. Goliimbat qui s'essuyait le front, et puisait dans sa tabaliOre un formidable renfort d'arguments pour amener ma déroute.
— Oui, je vous ai parl6 en philosophe, en rationaliste, comme on dit aujourd'hui, reprit M. Golumbat avec une figure si sérieuse et si solennelle, que je faillis manquer de courage et lui rire au nez; mais ne pouvaisje pas vous opposer des autorités respectables qui vous eussent courbé sans examen? Que dit Moïse, au livre xxix de l'Exode : Immolez par jour deux agneaux au Seigneur, c'est l'offrande la plus agréable 1 » Offre-t-on à Dieu le dernier des animaux? et l'agneau n'est-il pas là comme la prémisse des holocaustes, digne de la souveraine intelligence. Gomment s'appellent nos prêtres? Des pasteurs? Gomment nous traitent-ils? de troupeaux; et n'y a-t-il pas dans nos temples des images sublimes qui représentent le Rédempteur portant une brebis sur les épaules.
Je n'osai faire remarquer à mon chaleureux interlocuteur que son zèle devenait sacrilège et qu'il faisait intervenir un peu inutilement des autorités trop formidables pour la défense de sa cause. Il y avait une si malicieuse et si franche candeur dans ce brave homme, que Dieu lui-même eût pu sourire à ses innocents blasphèmes.
Je parus entièrement convaincu; je m'inclinai, et M. Golumbat ravi de ce premier succès continua en ces termes :
De la fe««c «as fola.
— Le proverbe dont nous venons de parler accrédita pendant bien des siècles, la calomnie qui fait dire à Diderot dans V Encyclopédie, que la Champagne est en France ce quela Béotie était en Grèce. La reine de Navarre dans ses Contes, le roi Louis XI dans ses Nouvelles, traitent les Champenois de sots et de lourdiers ; mais j'espère bien qu'il ne vous reste aucun doute désormais sur Ifrpeu de fondement de ce dicton.
En me parlant, M. Columbat me regardait de ses petits yeux questionneurs; j'attestai de nouveau ma conversion et le visage du vieux savant s'illumina du plus aimable sourire.
— La preuve que Troyes n'a jamais été considérée comme une ville prédestinée à la sottise, c'est qu'un historien, M. Dreux du Radier, affirme dans ses Récréatwn^ historiques que l'on voyait dans les archives de Troyes, une lettre du roi Charles V, dans laquelle ce
VOTA or, AlTTOUTl DK MCiy rT.OC HEIl 107
princo iii;u(|uail au maire et aux. éclicvius la mort de son fou, leur ordonnant de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. Mais cette assertion semble bien erronée. On ne trouve nulle trace de cet usage supposé, je le regrette presque; les bouffons de nos rois n'étaient point des baladins, et s'ils prenaient un étrange moyen pour débiter la sagesse, encore savaient-ils entortiller souvent une bonne vérité dans une bouiïonnerie. N'est pas fou qui veut, et pour dérider, tenir en joyeuse humeur ces pasteurs humains dont les houlettes étaient parfois bien lourdes, il fallait une prodigieuse ressource de verve ot d'imagination. Ce qui a donné lieu à cette erreur flatteuse, consignée dans le livre de M. Dreux du Radier, c'est sans doute la lettre-patente du roi Charles VII, en date du 27 avril 1445, qui règle les formalités de la fête des fous.
— Parbleu, m'écriai-je, en interrompant M. Colcrmbat, j'ai toujours aimé les parenthèses, permettez-moi d'en ouvrir une, et de vous demander quelques détails sur ces joyeuses journées qui travestissaient les églises en lieux de spectacles.
— Volontiers, monsieur, répondit l'aimable savant. La religion de nos pères n'était pas aussi lugubre que notre mélancolie moderne l'a faite. Elle admettait à certain* jours, à certaines heures, des épanchements extraordinaires, des épanouissements subits et violents de la gaieté humaine. Parfois, ces drôleries allaient un peu loin, j'en conviens, mais n'y a-t-il pas pour le philosophe matière à réflexion dans ces coutumes qui imposaient à certains
jours les extravagances de la folie aux maisons du Seigneur, et qui faisaient rire ol s'esbattre toute une population ecclésiastique, dont la mission était d'ordinaire de prieret de se mortifier? Je ne demande pas qu'on rétablisse ces usages étranges; mais il est curieux de les étudier dans le passé. Troyes paraît avoir été tout particulièrement disposé à ces fêtes. Il existait dans la cathédrale une cérémonie qui fut abrogée en 1543, et qui consistait en une sorte de représentation scénique de la recherche de notre Seigneur par les trois Maries. Ces trois saintes femmes étaient figurées par trois chantres, et je vous laisse à juger la gaieté que ces travestissements répandaient dans l'auditoire, l'ourtant cette parodie des plus solennelles émotions de l'Évangile n'éveillait aucune impiété. En 1566, le chapitre de l'église Saint- Urbain accordait aux chantres la permission de s'habiller en bergers et de faire quelques réjouissances aux matines de Noël, mais à la condition qu'il n'y eût point de scandale. Au jour des Saints-Innocents, on prenait à vêpres un enfant qu'on sacrait èvêque. La veille de la Saint- Martin d'hiver, le curé était tenu, par obligation précise, de faire chez lui du feu pour les chanoines, de leur donner à chacun trois coups à boire : le premier de rouge, le deuxième de blanc, le troisième de clairet ; de livrer six chandelles de cire à chacun des officiers, et de distribuer aux enfants de chœur du pain, de la viande et des oignons, ou des harengs avec la moutarde.
Le jour de Pâques, on voulait consacrer, par des réioiuiissances insolites, la joie d'uuç résurrection bienheu-
VOYA.C.K AUTOrn DE MON CLOCHER 109
rcuse. Aussi, apns les premières vêpres, tout le chapitre venait s'installer sous de beaux arbres, ou s'il pleuvait, dans le chœur de la cathédrale, et là, le doyen apportait une balle et une toupie; et toute l'assistance de jouer à la balle et à la toupie, en entremêlant ce jeu bruyant, mais fort innocent, de collations. Quelquefois une poésie touchante se mêlait à ce singulier usage. Le jour de la Pentecôte, par exemple, on faisait descendre dans le chœur une tigure ornée de guirlandes de fleurs, on lâchait dans l'église des bandes d'oiseaux qu'on poursuivait avec des poignées de fleurs; et l'on symbolisait ainsi avec une sorte de grâce naïve la diffusion des langues. Au milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, monsieur, à l'époque la plus grave, la plus digne, on jouait encore des mystères dans l'intérieur de la cathédrale : au 1" mai on représentait la Diablerie ou Vengeance de Jésus-Christ; au 28 août, on donnait h jeu de Saint-Loup. Quant à cette fête des fous si célèbre au moyen âge, elle était à la fois très-discutée et trèsdésirée, on la supprimait, on la condamnait; et puis tout à coup, elle reparaissait plus joyeuse, plus bruyante, plus folle que jamais. Elle commençait avant Noël, continuait pendant les fêtes des Innocents, de la Circoncision, des Rois. Les vicaires de la cathédrale faisaient choix de l'un d'entre eux comme archevêque des fous. L'élu était porté sur l'autel des reliques, au chant du Te Deum, orné de sa mitre, desa crosse, et donnait la bénédiction. En sonnant les cloches, les enfants de chœur chantaient l'oilice. L'archevêque des fous devait recevoir
comme salaire un jambon et une pinte de vin : en 1415 les religieux de Saint-Loup ayant refusé d'acquitter ce singulier tribut furent condamnés bien et dûment à le payer : le concile de Bâle proscrivit en 1435 ces coutumes sacrilèges ; mais le préjugé populaire, plus fort que la foi, les rétablit, et, en 1445, la fête des Fous était célébrée avec un tel excès de gaieté, avec une licence si franche que Tévêque rendait une ordonnance sanctionnée par l'autorité royale. Sans doute, monsieur, que ces farces étranges vous semblent impies, cependant elles étaient jouées par des hommes naïfs qui n'y voyaient rien de scandaleux. Nous ne séparons plus aujourd'hui l'idée de prière et de respect de l'idée de Dieu ; mais nos pères avaient besoin de prendre à certains moments leur revanche de leur soumission. Le lendemain de ces saturnales, ils étaient dévots et pleins de componction; mais, ce jour là, ils se croyaient obligés à un dévergondage qui symbolisait l'infatuation de la raison lT.umaine.Ce n'était pas une satire de la religion, c'était la satire de l'intelligence usurpant le domaine de Dieu; voilà pourquoi, il faut, tout en se félicitant de la fin de ces usages grossiers, ne point trop s'en moquer, ni s'en scandaliser. Nous sommes plus graves; sommes-nous plus fervents? sans doute, on offensait alors la morale par ces jeux puérils; mais oii fait-on aujourd'hui les grandes choses religieuses qu'on entreprenait alors ?
— Vous savez expliquer les événements à un point de vue édifiant, repartis-je en serrant les mains de M. Golumbat, et je sens qu'il y a un merveilleux profit
VOYAOK AUTOUR DK MON CLOCnER Ml
à fouiller les légendes on compiignie d'une àine dioitc et lumineuse comme la vôtre. Mais puisque nous sommes sur le chapitre des aberrations réelles ou feintes des peuples, ne pourriez-vous me donner quelques détails relativement à cette célèbre légende locale, la chair salée'/
— De grand cœur! répondit en riant M. Golumbat. Je me sens tout rajeuni par vos questions, ahî monsieur, nous n'épuiserons pas aujourd'hui tout le trésor de nos légendes, et vous me promettez bien des joies par votre curiosité. Depuis tant d'années, j'étudie, je lis, je réfléchis pour moi seul, que j'ai comme une démangeaison de ne pas m'arrêter : quand j'aurai fini, quand vous serez parti; qui donc viendra m'interroger? Je retournerai m'asseoir à cette place, je reprendrai mon travail, je retomberai dans ce silence qui est pour moi comme un premier suaire : vous m'avez ressuscité pour quelques jours ; peut-être ne sentirai-je que plus vivement la froideur de mon tombeau quand votre curiosité bienveillante m'aura retiré la chaleur de son rayon.
En achevant ces mots, M. Golumbat faisait des efforts inouïs pour retenir entre ses paupières de vraies et belles larmes qui se tordaient et voulaient tomber. Je me sentais pris d'une sympathie toute filiale pour ce brave homme, je le rassurai et lui promis une de ces amitiés vivantes et continues qui ne laissent jamais chômer le cœur; et après avoir rajusté sa perruque, recroisô sa douillette, il reprit de cette façon.
Vï
Qui traite de la charcaterio comme élément poétique.
— Vous voulez savoir ce que c'est que cette chair salée, dont on a découpé l'image en girouettes, et qui n'existe plus que sur nos toits pour attester la variabilité des saisons et des engouements humains. Soyez satisfait. Je vous dois d'abord une description du monstre, ou plutôt rappelez-vous les vers de M. Racine dans le fameux récit de Théramène. C'est là une poésie vivante et colorée ! Je ne puis sans frémir, me répéter à moi-même ces hémistiches tout-puissants, je me suis demandé quelquefois si M. Racine qui avait dû venir en Champagne, n'avait pas copié sur quelque image représentant la chair salée^ cet horrible portrait de son monstre : on ne décrit, ainsi qu'en présence d'un modèle.
Imaginez donc une bête hideuse, dont la croupe se recourbe en replis tortueux, un dragon ailé ayant le dos couvert d'écaillés jaunissantes, porté, le jour des Rogations, sur les épaules des religieux de Saint-Loup. Tenez,
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCnER 113
monsieur, me dit M. Columbat, avec un geste eiïarô, en me montrant par la fenêtre le jardin de la bibliothèque, nous sommes ici mi^me dans le cloître de Saint-Loup; c'est peul-ôlre dans cette salle paisible qu'on cachait pendant les autres mois de l'année ce monstre terrible ; c'était par ce jardin que la procession commençait ; le voyez-vous qui passe là-bas ; il est en bronze : à chaque pas le porteur qui le soulève recule épouvanté. Un ingénieux mécanisme fait mouvoir ses yeux, sa langue et ses ailes, et quand il ouvre sa gueule ornée de dents menaçantes, on ne voit pas sortir de flammes ; mais de jeunes enfants jettent dans ce gouffre des échaudés, des gâteaux de toutes sortes.
Le dragon troyen n'a pas la structure intérieure que Vaucanson donna depuis à ses automates; si bien que la nourriture engloutie est reçue intacte par les porteurs du monstre et leur tient lieu de gratification. Le premier jour le dragon se fiançait : on lui mettait des couronnes de fleurs; le second jour, il se mariait et, pour cette solennité, on l'ajustait avec des rubans et des pompons : rien de plus bizarre et de plus sinistrement joyeux que ces colifichets servant de parure à la bête infernale ! Le troisième jour le dragon ne survivait pas à ses noces ; en marié bien appris, il mourait, et on le reportait, la queue en avant, les yeux, les ailes immobiles, sans fleurs ni pompons, comme il convient à un être qui prend la route du tombeau.
Un jour le dragon faillit devenir un hydre d'anarchie ; comme on le portait à l'église Saint-Pantalcon , c'était
en 1727, le second jour des Rogations, le curé de cette paroisse ne voulut pas recevoir dans l'enceinte sacrée ce symbole d'hérésie, il le fit mettre dans un charnier, estimant que c'était une retraite suffisante ; mais les religieux de Saint-Loup résistèrent; une lutte parut imminente, et il ne fallut rien moins que l'autorité de l'évoque pour étouffer ce symptôme de discorde. L'année suivante le dragon fut officiellement condamné à la destruction. Il n'y eut là ni paladin, ni chevalier pour le pourfendre, mais on fit venir un chaudronnier, et on lui vendit en détail les débris du monstre ; la tête horrifique, la queue gigantesque, les yeux fascinateurs servirent à des marmites et à la fabrication des huguenotes ; c'est ainsi que finit ce personnage qui a joué un grand rôle dans les légendes champenoises. La tradition voulait que ce fût la figure d'un dragon véritable dont saint Loup avait délivré le pays, et dont on avait salé la carcasse ; d'où lui serait venu le surnom de chaii- salée ; mais ce n'est ici qu'un on-dit et le monstre n'était pas plus, je crois, la portraicture d'un monstre véritable et authentique, que celle d'Attila chassé de Troyes par saint Loup. Il représentait à coup sûr l'hérésie, vaincue par saint Loup, et si on disait qu'il était salé, c'est qu'à Troyes la salaison est en grand honneur ; et que quand on allait l'enfermer, le peuple sans doute qui se souvient de l'industrie locale, disait: il va être salé jusqu'à l'année prochaine; c'est-à-dire, précieusement conservé, comme on l'est généralement dans le sel. Voilà, monsieur, tout ce qu'on sait de cet emblème. C'est peut-être bien à quelque chose
d'analogue à ce monstre qu'on doit la locution si pittoresque et si usitée de l'hydre de l'anarchie : les journaux, qui ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air, auront pris ce terme figuré aux processions des Champenois ; et si je ne craignais de vous paraître un peu caustique, jo vous dirais que l'hydre de l'anarchie me semble aussi de la chair salée. On ne tue jamais suffisamment le monstre en France : mais quand on le croit bien mort et bien enfermé dans son tombeau, il n'est pour la plupart du temps que salé, et un beau jour, on le voit ressortir frétillant, remuant la queue, les yeux, tirant une horrible langue rouge et porté, Dieu me pardonne, par des gamins I
En achevant cette raillerie fort apprêtée, M. Golumbat me regarda d'un air profond; je m'inclinai pour lui cacher mon sourire, et je lui demandai s'il ne pensait pas que cette chair salée fût simplement un étendard de confrérie. Les charcutiers ayant toujours été en grand honneur à Troyes, il me semblait naturel qu'ils eussent institué une fête dans laquelle le dragon eût joué le rôle innocent de la charcuterie savante et perfectionnée.
Mais mon interlocuteur accueillit dédaigneusement cette conjecture.
— La chair salée, me dit-il, emprunta son nom aux charcutiers mais ne leur servit jamais d'enseigne. On rai)pela ainsi par suite de cette tendance locale à tout parfumer des émanations nutritives de la chair à saucisse. En cherchant au fond des habitudes et des noms champenois, vous retrouverez toujours un peu de viande.
116 LES SECRETS DU DtABLE
Nos plus jolies promenades, vous le savez, s'appellent tout simplement le Pied-de-Cochon^ la Vacherie; la rue principale est laruederÉpicme. AProvins,le pays des roses, on eûtnonimé ces sentiers si verts et si couverts de noms charmants, comme la Vouhie, Fontaine-Riante, Saint-Brice; à Troyes on appelle les choses de la façon qu'on aime ; et la poésie locale n'est point de la poésie creuse, elle est hien nourrie et sait digérer les aliments robustes. Philippe le Bel et sa femme, Jeanne de Navarre, voulurent accorder des privilèges au chapitre de Saint-Urbain. Voici ce que les notables de la paroisse demandèrent, ce fut que chaque personne ayant personnage en ladite église et ses successeurs put faire amener deux tonneaux de vin en la maison, sans en payer portage ou entrée, ou aucune redevance. Philippe le Bel trouva la demande raisonnable et sensée et l'accorda. Charles IV confirma ce privilège en 1327. On aime le solide et on en jouit. Si l'on n'est pas mouton par l'esprit ; on l'est par le goût du bon pâturage.
M. Golumbat se permit un petit rire à la fin de cette tirade humoristique; j'en pris texte pour lui offrir de se reposer et de venir consacrer notre jeune amitié par un déjeuner simple et franc, comme ceux devant lesquels s'attablaient probablement nos pères. Le brave homme y consentit, et une heure après, nous étions assis côte à côte devisant toujours de la Champagne et nous congratulant réciproquement des fibres champenoises que nous faisions si harmonieusement résonner en nous.
Je dois ajouter que M. Golumbat, par une contradiction
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCnEK 117
heureuse, ne parut point scandalisé des côtelettes de mouton que je fis passer sur son assiette, il donna un éclatant démenti à ses théories, et je ne l'en estimai que davantage. Je trouvais en lui une candeur qui me ravissait. Ce n'était pas un de ces savants qui visent à la logique par l'arrangement arbitraire de leurs habitudes, et qui trompent leur nature pour la mettre d'accord avec leurs théories. M. Columbat philosophait à propos, et il ne considéra point comme un repas d'Atrides, le petit déjeuner que je lui oITris.
On verra, par la suite de ce récit, les surprenantes excursions qui advinrent de ce tète-à-tête, et comment, M. Columbat faisant de sa perruque ce que le Diable boiteux faisait de son manteau, nous pûmes voyager sans danger à travers les régions les plus ardues et les plus charmantes, du rêve, de la fantaisie et de l'histoire. Puissent nos lecteurs avoir conçu le désir de nous y suivre i
vu
Cfl* Coluiubat B^cn va-t-en gnorro*
Le lendemain, je trouvai M. Columbat au rendez-vous fixé. Je fus étonné du changement opéré dans sa physionomie : le brave homme était en pleine résurrection. Sa perruque me parut mieux frisée, sa douillette moins râpée. Il m'attendait, brossé, ciré, rasé, martialement appuyé sur un de ces énormes parapluies de coton bleu à large bordure. Je fus un peu surpris de cette précaution, car le ciel, pour n'être pas d'un azur aussi profond que celui du parapluie, était cependant d'une couleur parfaitement rassurante; mais j'eus de nombreuses occasions de comprendre depuis que ce meuble n'avait dans la main de M. Columbat d'autre intention que celle de servir en quelque sorte de bâton augurai. C'était l'instrument magique avec lequel il frappait les ruines, désignait les monuments; naïf et touchant emblème qui nous avertissait de nous défier de notre présomption autant que de la sérénité du ciel.
Après quelques minutes, j'abordai l'objet de notre rendez-vous. M. Columbat, qui n'avait besoin que de sentir l'ôtricr à portée de son pied, enfourcha son dada ot partit pour son excursion à travers i'hisloire de la Champagne.
Je forai grâce à mes lecteurs des détails savants et minutieux que, pendant plusieurs jours, je ne cessai de recueillir, et je m'en tiendrai aux. principales circonstances de notre pèlerinage, heureux si ce résumé ne semble pas encore trop long !
Troyes est une des villes les plus anciennes et les plus modernisôes; c'est-à-dire qu'il en est peu où, sous le prétexte d'hygiène et d'embellissement municipal, le marteau et le pic se soient exercés avec plus de bonne volonté, et Dieu sait par quels spécimens d'architecture contemporaine la fatuité des démolisseurs s'est manifestée! M. Columbat voulut me reconstruire par la pensée toute la vieille cité du moyen âge. Il évoqua les trois châteaux emportés, les couvents, les murailles; il me rendit visible et palpable cette ville qui méritait, en 1521, des lettres patentes de François l"', dans lesquelles on lisait : « Que la ville de Trojes est des villes du » royaume la plus requise, daus l'occurrence, à être tej nue en bonne garde, sûreté, fortifwalioiis et muni- » tiens. » La vieille armure s'est ébréchéc ; puis un beau jour, on en a dispersé les débris. La ligne des remparts s'est abaissée, les arbres, le lierre, la mousse, les haies des jardins ont pris d'assaut la forteresse et ont fait flotter la verte bannière (l'étendard éternel de Dieu) sur les
tourelles démantelées. Les fossés, presque remplis, sont des rigoles ou de petits filets d'eau moussue et insalubre réjor.issant les grenouilles et mécontentant les laveuses; les farouches boulevards sont d'innocentes promenades.
Troyes est assise au milieu d'une plaine fertile et ombreuse. Une infinité de canaux la traversent, qui, sous prétexte de servir à différents métiers, se font parfois les véhicules des choses les plus incongrues et affectent les couleurs les plus équivoques, les saveurs les moins rassurantes; mais cet inconvénient commence au seuil de la cité industrieuse; au dehors, l'homme n'a plus de droit, et l'eau serpente fort joyeusement et fort proprement. La Seine passe au chevet de la ville, mais la Seine toute petite, humble, résignée, n'osant porter de gros bateaux et se laissant fouiller par des enfants, mouillés jusqu'aux genoux, qui viennent lui prendre en riant les écrevisses et les poissons. Troyes, extrà-mnros est une oasis dans le sable et la craie; rien de plus joli, de plus gracieux, et j'oserais presque dire de plus spirituel, que ses environs. Malheureusement tous ces avantages ne pénètrent pas en ville et sont consignés à l'octroi.
Les seules vestiges importants de l'ancienne Troyes sont les églises. De toute cette dentelle de pierre qui festonnait la robe armoriée de la vieille ville, il ne reste plus que le fragment béni. L'abbaye de Saint-Loup, qui renferme la bibliothèque, est, à l'heure où je la visite avec M. Columbat, une sorte de caserne, vaste, haute et branlante, où les livres se flétrissent dans l'abandon au
premier étage, et où des tableaux se moisissent au rezde-chaussée.
La cathédrale, à quelques pas de là, domine cette grande masure, et couvre de son ombre imposante les monuments chétifs que l'on a entassés à ses pieds. Ce fut vers la cathédrale que nous nous dirigeâmes; et avant d'y pénétrer, nous nous arrêtâmes en contemplation, ou plutôt en admiration, devant une des œuvres les plus imposantes de ce génie anonyme qui a couvert la France du moyen âge de ses immortelles basiliques.
M. Columbat était plus que sérieux, une sorte de majesté enlevait à ses traits leur grimace habituelle; il était presque beau, tant il y avait de foi recueillie, d'admiration sincère sur son visage; il avait le doigt levé vers la tour, et son geste muet semblait me dire : Inclincz-vou?, fils d'une éJDoque impie, devant celte manifestation du génie religieux de vos ancêtres.
Eia légende de SainuPierro.
J'ai entendu dire, commença en soupirant M. Columbat, que le diable avait été pour quelque chose dans le plan de la cathédrale de Cologne, et que, par cette raison, l'œuvre restait et resterait toujours inachevée. Je ne crois pas qu'aucun pacte infernal ait présidé à la construction de l'église Saint-Pierre; mais je sais bien qu'on en répare les ruines avant qu'elle soit finie. Que d'accidents, que d'incendies, que de malheurs de toute espèce l'ont assaillie! Elle n'a qu'une tour, et vous voyez, monsieur, qu'on l'ètaye pour reprendre les soubassements; des gouttes d'eau, en tombant pendant des siècles, ont creusé un abîme sous les pieds du géant de pierre; mais telle qu'elle est, mutilée, crevassée, réparée, notre cathédrale est encore ua des beaux monuments de la France.
Elle date de la fin du douzième siècle et du commencement du treizième. Hcrvée, le soixantième évoque de
VOYAGE AUTOUll DE MON CLOCHER 123
Troyes, passe généralement pour son fondateur. Ce fut lui-même qui dressa le plan, ce fut lui qui présida aux premières construclions, et la légende lui attribue les chapelles absidales et le sanctuaire, la plus pure et la plus harmonieuse des parties. Les proportions de l'édilice sont gigantesques. — Vous avez des yeux pour voir, monsieur, me dit avec un redoublement de gravité JM. Columbat; vous avez, je crois, une âme pour comprendre : voyez donc et comprenez 1 Je bornerai les notions essentielles à ce renseignement : du sol jusqu'au sommet de la tour, Saint-Pierre a 22i^ pieds de hauteur; la longueur extérieur de l'église est de 117 mètres; sa largeur est de 51 mètres 33 centimètres; la hauteur des voûtes de la grande nef est de 30 mètres, et cinq nefs partagent le monument, qu'éclairent 182 verrières. Estce assez d'espace pour y enfermer votre pensée?
Notre-Dame de Paris a deux tours. C'est là un avantage assurément; mais elle n'a pas, je l'en défie, celte profusion de vitraux splendides, cette légèreté des piliers, celte multiplicité d'arceaux, qui font de notre cathédrale un chef-d'œuvre entre les chefs-d'ceuvre.
Après ce préambule, M. Columbat, me fit admirer en détail la tour, le porta iJ, la laçade de l'édifice. Je déplorai avec lui les mutilations que le temps et la sottise des révolutions avaient infligées à ce vénérable sanctuaire, et j'entrai enfin, plein de componction, dans celle nef mystérieuse.
La jiremière impression est celle do la nuit. Le jour des vivants éblouit les yeux; mais quand on Dônètre
dan^ la maison du Seigneur, le jour devient mélancolique et sombre; peu à peu cependant, on se reconnaît, on s'habitue. Les vitraux se détachent; cette merveilleuse imagerie, qui s'étale dans les ogives, laisse pénétrer quelques rayons; on admire, on prie, on se courbe sous la formidable poésie de ces sanctuaires.
Pendant que je me sentais pénétré jusqu'à l'âme de la fraîcheur des abris mystiques, M. Golumbat accomplissait en conscience son devoir de cicérone; il m'expliquait la date des diverses constructions, comme quoi les vitraux, uniques en France, reproduisaient saint Louis et la reine Blanche, Adam et Eve, l'histoire de saint Savinien, des sainls, des saintes, des rois, des princes, des empereurs, des figures diaboliques, etc. Je fais grâce des noms des artistes, des détails dont m'accablait l'érudition patriotique de M. Golumbat. D'ailleurs je n'écoutai réellement et je ne voulus comprendre que quand il toucha à l'histoire et à la légende.
La cathédrale avait autrefois un clocher. M. Golumbat me fit le récit de sa fondation. En 1413 on fit marché avec Jean de Nantes, moyennant 9 sols par jour pour lui et 2 sols pour chacun de ses ouvriers; l'abbé de Saint- Loup donna six chênes de choix, et on se mit à l'œuvre. Par malheur les Anglais vinrent en Ghampagne ; le clocher resta interrompu; on jeta les morceaux de bois dans la rivière, et on attendit. Jeanne d'Arc, en 1429, chassa les Anglais de la Ghampagne, vint s'agenouiller dans la cathédrale, et dit en sortant :
— Faites votre clocher, ils n'y reviendront plus!
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCnER 12'd
on retira les madriers de la rivière; le fils de Jean de Nantes reprit le plan de son père, et, le 20 mars 1430, un beau coq doré, éveillé, bec ouvert, ne manquant que de langage, juché au sommet, apprit aux Troycns que l'œuvre était à terme.
On prodigua les récompenses et les réjouissances, c'cstà-uiro qu'un donna 31 sols aux ouvriers, et que le dîner épiscopal ne coûta pas moins de 4 livres 42 sols 6 deniers, sans compter un muids de vin donné en cadeau par un chanoine.
En 1500, c'est-à-dire l'année môme où fut posée la première pierre des fondements de Saint-Pierre de Rome, on commença la tour, qui est achevée, et pour en conduire l'ouvrage, le chapitre traita avec Martin Gambiche, maçon de Beauvais, à raison de 40 sols, un pain de prébende chaque jour, et le paiement du loyer de sa chambre. Artistes naïfs, qui ne songeaient guère à la gloire, ces tailleurs de pierre faisaient leur besogne en escomptant leur salut. Une cathédrale sans deux tours est estropiée, et l'on voulait que la belle église fût complète. Aussi en 1511, on décida qu'on commencerait les travaux de la seconde tour. Jean de Soissons succéda à Martin Cambiche, et le traité, bien et dûment signé, porta qu'il n'abandonnerait point les ouvrages avant qu'ils fussent achevés, hors le cas de mort. Il paraît que le seul em[cchement prévu se rencontra, car la tour ne lut jamais terminée, et à l'heure qu'il est, elle attend encore les échafaudages de Jean de Soissons.
— Ilélas! me dit M. Golumbat, le beau clocher dont
l'église était si fière, trop fière peut-être! attira la colère du ciel. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1700, à une heure après minuit, la foudre gronda ; on vit un trait de feu toucher à l'extrémité de la flèche. Pendant plus d'une heure, il sembla qu'une lumière, qu'un flambeau brûlait sans se communiquer. Quelques-uns criaient au miracle, quelques sceptiques criaient au feu ! Les sceptiques eurent raison. On ne connaissait point alors les pompes; mais, à l'extrémité de longues perches, on élevait des éponges imbibées d'eau, ou bien l'on avait recours à d'énormes instruments qui étaient inventés avant M. de Pourceaugnac. Près de trois heures s'écoulèrent ainsi, et le follet ironique brillait, se balançait, sautillait à l'extrémité de la flèche narguant les éteigneurs. Peu à peu, cependant, et à l'intérieur, il descendait, sans qu'on le vît. Tout à coup il éclata formidable, insensé ; il brisait son couvercle et léchait avec une large et affreuse langue la pauvre tour voisine, que la réverbération vacillante semblait faire trembler de peur. Le plomb fondit, les cloches elles-mêmes se liquéfièrent, et alors une pluie, qui écrasait des hommes, déborda et se répandit sur la foule. Ce fut horrible. Ce beau coq qui déployait ses ailes à 324 pieds au-dessus du sol, tomba et disparut dans le brasier. Ce désastre fut réparé promptement par les secours de Louis XIV et par le zèle des paroissiens; mais l'on ne s'avisa plus de relever le clocher; il attirait trop souvent le tonnerre ; et Ion ne prévoyait pas alors l'aiguille aimantée de Franklin. Un poëte champenois, Maugard, inspiré par un si grand
événement, conçut, après «ne laborieuse méditation, ces deux, vers qu'il adressa à Louis XIV, et qu'il voulait faire graver sur le marbre, au front de l'église réparée :
Ce temple à qui le fou cau^a de grands dégâts, A trouve dans Louis un second Jusias.
Il paraît que les Troyens n'apprécièrent pas ce distique, car il ne fut jamais inscrit que dans l'histoire locale.
Maugard futdésespéré, toutesa vie, d'unesi poignante ingratitude.
Le lendemain de l'incendie, des ouvriers, appelés pour les travaux les plus urgents, prenaient leur repas de midi dans la cathédrale. Ils n'avaient pas pour ce lieu tout le respect qu'il exige, et, tout en buvant le petit vin du pays, ils s'égayaient outre mesure, se moquant du clocher incendié comme d'un nigaud; ils apostrophèrent môme à ce sujet une statue colossale de saint Michel, élevée sur le pignon de l'église, et qui, sans faire un geste, avait laissé briiler sous ses yeux le plus beau clocher qu'il y eût en France. Nétait-il pas aussi facile d'éteindre le feu que de tuer un dragon? Nos hommes rirent beaucoup de l'impuissance de ce gros saint immobile; mais voilà que leur rire fut répété par un écho si formidable, qu'il leur sembla que c'était saint Michel lui-même qui riait sur son pignon. Quelques-uns tremblèrent el parlèrent de se retirer ou de causer avec plus de dévotion. Mais, trois ouvriers, trois impies, excités par le vin, raillèrent les peureux, emplirent leurs tasses et, les élevant
au-dessus de leur tête, défièrent saint Michel de descendre et de venir boire un coup de vin de Sillery, pour se guérir de la grande peur qu'il avait eue dans la nuit précédente.
On entendit alors comme un grondement.
— Saint Michel consent, s'écria l'un des sacrilèges.
— Le voici qui se chausse pour descendre, ajouta un second.
— Mais il frappe un peu trop fort de son talon, murmura le troisième.
En effet, on entendait dans la voûte des craquements terribles. Tout à coup, avant qu'aucun des trois ouvriers eût eu le temps ou seulement la pensée de fuir, la gigantesque statue, perçant, déchirant, broyant tout sous sa masse, était descendue et tombée sur eux, qu'elle écrasa. Et saint Michel les tua si bien qu'il les enterra du même coup, et que, quand on voulut retrouver les cadavres des trois imprudents, il fallut creuser le sol dans lequel ils étaient enfouis sous la masse énorme qui les avait accablés.
— Que dites- vous de la légende?
Et M. Golumbat s'appuyait, d'un air triomphant sur son parapluie, en me regardant du coin de rœil.
— Je dis qu'elle ressemble au festin de Pierre et que Molière l'a racontée.
— J'en ai une autre à vous confier qui, pour appartenir, selon la tradition, à notre cathédrale, n'en est pas moins assez répandue dans le monde. Vous voyez cette belle rosace; elle lut la cause d'un drame touchant. Elle
VOYAGE AUTOUR DE MON CT.OCIIF.n i29
?st due au talent d'un artiste de génie inconnu, qui possédait une (ille aussi gracieuse, aussi svelte que ces ogires, aussi vénérée que ce sanctuaire. Un jeune ouvrier le son père demanda sa main.
— Je consens au mariage, dit l'artiste, mais à une :ondition : c'est que l'époux de ma fille pourra préten- Ire à l'honneur de continuer ma tâche. Qu'il s'essaye lans une œuvre difficile, je lui promets la récompense, 'ai fait ma rosace, qu'il fasse la sienne.
Le pauvre jeune homme ne se le fit pas répéter. Il ittendrit la pierre, il l'anima du feu de ses rêves, il pâlit, naigrit sur son échafaudage; et, quand enfin il crut ivoir accompli sa tâche, c'est-à-dire, avoir vaincu, il lescendit tout tremblant de son échelle, alla chercher on maître et sa fille et les amena en présence de sa rosace. jd maître sourit, la jeune fille rougit; mais, après un xamen sérieux. :
— Il y a là un défaut, dit le père, on s'est trop pressé. Et de son doigt il fit voir une infraction aux règles du
nétier. La faute était peu visible, mais elle était réelle. ^e jeune artiste pleura.
— Après tout, reprit le père, tu as du génie et je te lonne ma fille! Tu étudieras et tu feras mieux : pour ;ette fois je te pardonne.
— Je ne veux point de pitié I s'écria le jeune homme: e suis vaincu, je n'ai pas droit à la récompense!
Et s'élançant au sommet de ses échafaudages, il se )récipita, tête baissée, sur le pavé de l'église.
— Pauvre fou ! murraurai-je.
lôO LES SECRKTS BIT 'DîXBLE
— N'est-ce pas? continua tristement M. Columbat; mais n'y a-t-il pas pourtant je ne sais quel respect de l'amour dans cet orgueil intraitable? Il ne voulait pas obtenir par pitié ce qui ne devait être acquis que par le triomphe.
— Oui; mais, au lieu de se punir, il frappa sa fiancée innocente.
— La rosace du jeune artiste manquait de solidité. < Il y a quelques années qu'après plusieurs siècles de réparations renaissantes et inutiles on la démolit, pour la remplacer par la rosace de fonte que vous voyez maintenant.
Je fus étonné de l'accent triste avec lequel M. Columbat débita ces paroles; mais je compris sa mélancolie en jetant un regard sur cette rosace moderne. Légère et gracieuse, mais mesquins, elle étalait insolemment ses découpures faciles, et semblait narguer la rosace de pierre, qui la regardait doucement de tous ses yeux verts ou roses. Ajoutez à ce défaut les peintures criardes et farouches, incapables d'opposer au soleil ce réseau opaque qui en tamise la lumière, et vous approuverez la juste douleur de M. Columbat.
Les réparations entreprises à la cathédrale de Troyes sont, en général, assez heureuses; mais celle-ci est une cacophonie qui brise le chœur mélodieux du monument.
Une belle statue de la Vierge, par M. Simart, est une des rares offrandes déposées par le génie moderne dans l'antique église; mais i la pureté des lignes et la correc-
VOYACK ATJTOUR T>T. MOX CT.nCHER 131
lion du ciseau no suIBsent pas à faire un chef-d'aHivre, la statue manque de cette inspiration suprême qui consacre définitivement les créations humaines. Point de tableaux, peu d'ornements; une chaire travaillée au couteau, comme les joujoux de la Suisse, et remplaçant une chaire vermoulue dans laquelle saint Bernard avait prêché; un magnifique buffet d'orgue, enlevé autrefois au monastère deClairvaux; voilà, en résumé, le bilan artistique de Saint-Pierre. C'est une magnifique châsse, mais dans laquelle il y a peu de choses.
M. Golumbat, après m'avoir promené à tous les étages de l'église, me fit passer devant les yeux dans un récit naïf et coloré, tous les hommes qui vinrent s'agenouiller et prier dans cette nef austère. Saint Bernard y a prêché la croisade; Abeilard y a gémi peut-être, en allant au Paraclet; Jeanne d'Arc y a fait bénir son drapeau. C'était dans le chœur que se célébraient ces mystères, ces folies dont nous avons parlé; c'était devant la porte principale qu'avaient lieu les abjurations, les excommunications, les amendes honorables. En 1377, un prévôt de Troycs, nommé Jean de Rien- Val, fut conduit processionnellement dans toute l'église portant un plat d'arcjent du poids de quatre marcs, et un cierge ardent du poids de quatre livres de cire; et, en présence de l'évèque, ledit prévôt vint déclarer qu'il avait fait appliquer injustement à la question deux clercs et un laïque. Et, après amende honorable, on suspendit en offrande le plat d'argent à l'autel. C'était dans la cathédrale qti"a;ait lieu la cérémonie par laquelle on mettait le lépreux, le ladre.
hors du seuil. On lui couvrait la tête; il baisait le pied du curé, et celui-ci, lui jetant par trois fois de la terre avec une pelle, lui disait : « Mon ami, c'est signe que tu es mort, quant au monde, et, pour ce, aie patience en toi. » Puis, la messe dite, on allait enfermer le ladre dans sa maison. Et alors, on lui intimait défense de boire à aucun puits; on lui ordonnait de mettre des gants pour s'appuyer au parapet d'un pont, de parler à personne sans s'être m\s au-dessous du vent.
Cistofro dos diverses églises.
Nous visitî mes dans la même journée toutes les églises. Saint-Nizier est peut-être la plus ancienne. Mais, à part ce titre respectable, elle n'a rien qui puisse intéresser. Pauvre, nue, elle n'offre, pour toute particularité curieuse, qu'une toiture de briques vernissées. M. Col umbat avait beau m'affirmer que Vauban admirait par dessus tout cette simple et naïve basilique, je ne pus qu'avouer ma froideur. Peut-être bien aussi, Yauban ne voyait-il dans cette église qu'un local merveilleux pour une caserne ou pour un grenier à munitions.
L'ancien couvent des Cordeliers, aujourd'hui transformé en maison d'arrêt, avait autrefois une chapelle dont il ne reste aucun vestige. M. Golumbat se borna à me citer l'épitaphe humoristique qui se lisait dans un des coins du monument. Je l'ai copiée et je la transmets religieusement : « Cy repose etgist Louis Duval, écuyer, * en son vivant seigneur haut justicier, moyen et bas,
» de la terre et seigneurie de Fay, des bois de Pompée ï et Sainte-Colombe, près Nogent-sur-Seine, l^uel dé- » céda en cette ville de Troyes, le dernier jour d'octo- » bre, l'an 1602, et qui, de son vivant, avoit donné » tous ses biens à son fils, réservant les usufruits pour » lui, sa vie durant. Il prie tous ceux qui liront cette > mémoire de prier Dieu pour lui, et qu'ils ne fassent B pas comme lui, car il s'en est mal trouvé. »
Celte raillerie posthume, cette vengeance paternelle me fit sourire; j'y reconnus bien la malice naïve des Champenois, et ce me fut un trait de plus pour graver leur physionomie dans mon esprit.
Le couvent de Saint-Loup qui sert de bibliothèque et de musée, n'avaitnon plus, ainsi que je l'ai déjà dit, rien de curieux à nous oftVir. M. Columbat se rappela seulement que le roi Charles le Chauve, dont le vestiaire n'était pas abondamment pourvu, se trouva, un jour qu'il passait par Troyes, dans une position bien délicate. Son haut de chausse faisait défaut à sa majesté, et lui manquait de respect, en s'éraillant, en se déchirant. Le monarque désespéré, n'avait pas même la ressource de Dagubert; car l'envers ne valait pas mieux que l'endroit.
Alors il convoqua les savetiers troyens, et, grâce à leur fil le plus serré, à leur alêne la plus fine, sa majesté put continuer sa route dans un appareil beaucoup plus décent- Cette reprise ne fut pas perdue; car elle valut aux savetiers une belle page sur parchemin, dans laquelle le bon roi déclarait qu'en mémoire de cet événement il
autorisait la confrérie à célébrer la fùte patronale dans l'église de Saint-Loup.
L'église Sainl-Remi est une masure sans style, sans caractère; elle est coiiïée d'un immense clocher, et, si l'on veut absolument s'émouvoir, il faut accorder une admiration très-complaisante à ce gigantesque éteignoir. Au pied de la tour qui supporte cette pyramide, on lit cette inscription, que M. Golumbat déchiffra sans la regarder :
L'an de grâce mille trois cens Quatre-vingt-six, de Ical cens, Dix jour d'avril fut commencée Cette jolie tour carrée Par Its niarguilliers de l'église Dieu leur doinl gi àce et frunchiso.
Un Christ en bronze, de Girardon, et une plaque de marbre sur laquelle le célèbre sculpteur a gravé les titres d'une fondation pieuse, tels sont les seuls ornements de cette pauvre église. Elle avait autrefois de beaux vitraux, des tableaux renommés, tout a disparu. Une anecdote se rattache à une statue autrefois célèbre, et depuis longtemps émiettée. Voici en quels termes M. Golumbat me transmit cette légende.
— Vous avez sans doute entendu plaisanter les Troyens sur leur façon toute particulière de parler et de changer les terminaisons des mots. Autrefois surtout, cette manie était poussée à un point extrême. G'était ainsi qu'au lieu de dire : c Le chemin de Saint-Reini i>
on disait, et on dit encore dans quelques campagnes des environs : « Le chemi de Saint-Remm. » Depuis qu'on met moins de cinq jours pour faire les quarante lieues qui nous séparent de Paris, on a perdu ces marques touchantes d'originalité, et je ne désespère pas, monsieur, d'entendre nos compatriotes parler aussi bien qu'à l'Académie, s'il est vrai que l'on parle à l'Académie Eh
Lien ! vous ne serez pas étonné d'apprendre qu'il y avait autrefois à l'extérieur de l'église une grosse et robuste statue qu'on appelait le Gros Dieu de Soint-Bemin. On y faisait des dévotions perpétuelles, et les tis>erands du quartier ne manquaient jamais de dire bonjour au Gros Dieu. Un jour, le bruit se répandit que, dans la nuit, le Gi'os Dieu s'était retourné et qu'il ne présentait plus exclusivement son visage aux passants. On cria au miracle, et un marchand de vin dont la boutique était précisément située vis-à-vis de la statue, cria plus fort que les autres. On accourut placer des cierges autour du piédestal, et chacun de se demander quel avertissement se cachait dans ce prodige. Le clergé seul ne crut pas au miracle; il avertit la justice. On manda le cabaretier fanatique, et, en acculant un peu sa dévotion, on finit par lui faire avouer que c'était lui qui avait opéré le prodige, pour faciliter le débit de deux muids de vin qui étaient sur le point de se gâter; et il ajoutait en pleurant qu'il était d'autant plus contrit et repentant, que sa ruse avait eu un plein succès, et qu'il avait vendu trois muids au lieu de deux, tant son miracle avait attiré de visiteurs et altéré de gosiers. On rit de la supercherie, et
VOYAGE AUTûUll DE MON CLOGUEB 137
on remit le Gros Dieu en place. Depuis il n'a plus bougé.
Comme nous allions quitter Saint-Remi, je saluai devant l'entrée de 1 église une porte croulante, au-dessus de laquelle se lit une inscription grecque.
— Ne me parlez pas de ce monument, dis-je à M. Columbat, je le connais.
C'est le collège. Fondé par les frères Pithou, dont l'un fut l'illustre collaborateur de la satire Ménippée, et qui dotèrent la jeunesse studieuse des fables de Phèdre^ ce collège, autrefois dirigé par des oratoriens, est aujourd'hui un établissement laïque important; mais il n'offre rien de remarquable à la meilleure volonté.
Nous allâmes faire une station à la ravissante égli:;e de Saint-Urbain. Là, nous fûmes saisis de ce transport religieux que les chefs-d'œuvre de l'art gothique sont si puissants à évoquer. Rien de plus léger que ces fléclies, ces clochetons en dentelles, ces arcs élancés, qui sont des prières visibles et des pétrifications de l'extase. Je fus de l'avis de M. Columbat, quand ce dernier m'assura que l'église de Saint-Urbain l'emportait sur ce délicieux bijou de Paris qu'on nomme la Sainte-Chapelle. Par malheur, ce monument sublime n'est pas achevé et le goût des marguilliers a déshonoré l'intérieur par un autel en carton-plâtre dû au talent d'un décorateur de cafés parisiens. C'est l'anachronisme le plus honteux et le plus prétentieux qu'il soit possible d'imaginer.
Jacques Panlaléon, patriarclie de Jérusalem, fils d'un cordonnier de Troyes, devint pape en 1262. Il se souvint
alors de l'échoppe paternelle, et, sur son emplacement, voulut faire construire un temple au Seigneur qui l'avait appelé à lui.
L'œuvre, inspirée par une double piété, fut entreprise avec vigueur; aussi est-elle remarquable par l'unité de style; on sent qu'aucune préoccupation n'est venue distraire l'artiste. Quand achèvera-t-on l'œuvre laissée incomplète par la mort du pape Urbain?
De Samt-Urbain M. Golumbat me dirigea vers l'église de Saint-Jean au Marché.
Nous n'avions plus cette fois à admirer l'unité de l'architecture. Saint-Jean a deux parties : l'une pesante, lourde, massive; l'autre fière, imposante et ornée. Cette vieille église a beaucoup souffert; il ne lui reste, comme richesse artistique, que deux tableaux de Mignard, le Baptême du Christ et le Père éternel; une fort belle verrière, reproduisant le sacre de Louis le Bègue, couronné roid'Aquitaine, le 7 septembre 878, au concile de Troyes, par le pape Jean VIII ; quelques médaillons de Girardon, des débris de vitraux assez curieux.
Saint-Jean a joué un grand rôle dans l'histoire locale. Ce fut là que s'accomplit, le 2 juin 1420, le mariage d'Henri V d'Angleterre avec Catherine de France, fille de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Ce mariage complétait le triste traité de Troyes qui promettait le trône de France au roi d'Angleterre. Une couronne de plomb fut placée autour du clocher, pour consacrer le souvenir de cet événement. Henri V laissa sa couronne, dont on fit un reliquaire, et son manteau de brocard dont on fit
une chappe. Ces ditKrcntes marques de munificence ont dis[)aru.
L'église Sainte-Madeleine est la seule qui ait conservô des échantillons complets du style romano-bysantin. Elle ne mériterait pas un regard, sans un magnifique jubé qui s'épanouit entre les piliers massifs de ces constructions épaisses. Ce jubé est une merveille de grâce, de fantaisie, et c'est aussi un tour de force; les deux faces présentent chacune trois archivoltes dont les festons se nouent à des pommes de pin. La double retombée des arcs s'attache à des culs de lampe supportant des statues, qui ont disparu.
La rampe est composée de fleurs de lis et de trcfies découpés. L'auteur de ce monument incomparable est enterré desi'ous; il se nommait Jean Giialdo^ maçon. Son épitaphe, pleine d'un légitime orgueil, disait qu'il attendait la résurrection bienheureuse, sans crainte d'être écrasé.
Sainte-Madeleine possède aussi de belles verrières. Une statue de sainte xMarthe due au ciseau de Dominique et de Gentil, fut élevée contre un pilier, aux. frais des servantes de ia paroisse. Le temps, qui a ébréché, mutilé, détruit les tombeaux des puissants, les offrandes des super les, a respecté ces offrandes de la piété des pauvres servantes.
Il ne nous restait plus que deux églises à visiter, Saint- Pantaléon et Saint-Nicolas. La première est remarquable par sa multitude de statues plus ou moins heureuses, dues au ciseau de Gentil et de Dominique, et par les ta-
bleauv médiocres que l'admiration locale inflige à tous les visiteurs.
L'église Saint-Nicolas est adossée au rempart; si Lien qu'une des portes d'entrée est à la hauteur d'une rosace, et qu'on descend dans l'église par un grand escalier, à la moitié duquel on rencontre une tribune arrangée en calvaire. La tradition raconte qu'en 1531, un riche paroissien, nommé Michel Oudin, fit établir à ses frais ce calvaire, ainsi qu'un sépulcre placé au-dessous, sur des plans rapportés par lui de Jérusalem. Le manteau et le chapeau portés en pèlerinage furent suspendus en offrande par le donateur lui-môme à un des piliers du calvaire, et, quand le sonneur s'avisait de déplacer ces objets, leur ancien propriétaire revenait la nuit le frapper de coups de bâton. M. Golumbat ne sut me dire dans quel siècle le chapeau et le manteau disparurent définitivement; mais il paraît qu'un sonneur un peu plus déterminé anéantit le dangereux ex-voto pour couper court aux bastonnades.
— Nous avons visité toutes les église-, me dit, en sortant, M. Golumbat. Vous avez vu tout ce que Trojes possède de reliques, de vestiges des temps d'inspiration et de foi. Il ne reste plus un monument complet; et, depuis vingt ans, on s'est bien exercé à démolir. Demain, nous parcourrons les rues, et, au hasard des découvertes, nous interrogerons l'histoire, la chronique, la légende; mais la plus belle page, vous l'avez vue, c'est celle qui porte une croix. Combien de teiups la garderons-nous encore, celte page bénie? mon cœur, ma reli-
gion médisent : Toujours! L'hommese lassera de détruire des croyances et des chefs-d'œuvre, pour y substituer des doutes p*. des masures. Mais d'un autre côté, ma vieille expérience s'alarme ; j'ai peur que l'activité moderne ne s'offusque, un beau matin, de ces vieilles maisons du Seigneur, immobiles et silencieuses, et qu'on ne donne un coup de marteau à ces fleurons illustres de la vieille couronne, pour ménager un emplacement de débarcadère, ou faciliter rétablissement des rails. Oh ! le progrès! le progrès! Quelle terrible maladie de croissance ; elle donne la fièvre et quelquefois le délire !
M. Golumbat était dans un accès de mélancolie que je respectai. Nous sortîmes de la ville, et nous allâmes par les promenades faire une visite au cimetière. Là, nous ne demandâmes pas au fossoyeur de nous donner, comme à Hamlet, l'occasion de débiter quelque amère et touchante boutade, mais nous saluâmes avec tendresse cette terre imprégnée des aïeux. En sortant de ce jardin céleste, où l'on dort d'un si merveilleux sommeil, M. Golumbat me rappela l'inscription bizarre qui surmontait autrefois la porte. On lisait en effet, il y a quelques arnnées, cette allocution de la mort :
« Passant, par oii tu passes, j'ai passé.
Par où j'ai passé, lu passeras.
Conime toi vivant j';ii été.
Comme inui mort hiuiuùt tu suras. »
— Le bon goût moderne, me dit, en souriant de son sourire le plus fin, mon aimable compagnon, s'olTusaua
de cette inscription naïve, on l'effaça. Depuis, on ne sut jamais en trouver une autre, e-t la porte reste nue. Mais, après tout, ajouta le vieillard avec un hochement de tête, ce lieu n'a pas besoin d'enseigne ; les morts y vont sans s'informer, et quand on frappe, le portier ouvre toujours, certain qu'on ne demandera pas à s'en aller. Nous nous quittâmes sur ce propos humoristique et nous primes rendez-vous pour le lendemain.
Ces maisons de pierre et les raiaisons de l^ois-
II est bien convenu que je ne donne ici qu'un résumé de mes courses avec M. Columbat. Aussi, je ne songe point à entrer dans le détail des visites et des explorations prolongées auxquelles nous nous livrâmes les jours suivants.
Quand on a vu les églises, on a vu Troyes monumental. A part l'hôtel de ville, le reste ne vaut pas un regard. Sur l'emplacement du palais des comtes, on a creusé un bassin pour le canal.
— Ah ! me dit au milieu de sa narration l'excellent M. Columbat, on ne fera jamais passer assez d'eau sur cette place pour elTacer le sang qu'on y a versé. Go fut là, dans des prisons démolies depuis, que l'on massacra les huguenots, vers la Saint-Barthélémy. Les cachots regorgeaient ; le sang baignait les pieds de" travailleurs : on creusa une rigole qui allait à la rivière, et qui mêla, pendant toute une journée, des flots rouges à l'eau ver-
dâlre. Ce crime que la politique essaya de prêter à h religion, fut d'autant plus odieux à Troyes que Charles IX, mû par une sorte de remords, avait écrit qu'il faisait grâce, et que la ville de Troyes ne devait pas suivre l'exemple de Paris. Malheureusement le bailli de Troyes, Anne de Vaudrey était un de ces monstres pour qui toute bonne action à faire est un désappointement : il dissimula la lettre, et ne feignit de l'ouvrir qu'après le massacre. Ce fut dans le château des comtes qu'en 1629 le roi Louis XIII, allant rejoindre son armée dans le Dauphiné, reçut une hospitalité splendide. Le récit en est imprimé, et vous avez pu voir, sur des vitraux enlevés autrefois à l'établissement de l'arquebuse, et transportés dans la bibliothèque, le tableau exact et naïf des somptuosités troyennes. Les maisons étaient pavoisées. Louis XIII vit venir au-devant de lui un chariot enrichi de peintures et de dorures, qui paraissait flotter sur la mer, d'où sortaient des tirènes^ des tritons et des dauphins. Il paraît que sa majesté fut émerveillée ; elle partageait le préjugé commun, et ne croyait pas les Champenois susceptibles de cette imagination. Sur ce char une magnifique jeune fille se tenait debout, offrant au roi un cœur d'or pur, qu'un ressort faisait ouvrir, et à l'ouverture duquel on apercevait une fleur de lis du même métal, couronnée, émaillée et portée sur une double L, qu'entouraient deux branches de laurier en or émaillé. Le château des comtes, poursuivit M. Columbat, communiquait avec l'hospice dont vous avez pu admirer la grille. La maison des princes a disparu, la maison des
pauvres est restée ; c'est la seule dynastie qui ne périsse pas. L'hospice de Troyes est un grand et vaste édifice bien aéré, bien distribué, riche de donations successives, possédant de belles fermes, d'excellentes prairies, mais n'ayant à oiïrir sous le rapport artistique, que sa grille armoriée, qui est un merveilleux échantillon de la serrurerie la plus délicate et la plus savante du dix-huitiéme siècle. Il ne reste rien de la célèbre abbaye de Notre-Dame aux Nonnains. Sur son emplacement, on a élevé une très-lourde, très-vilaine, et très-lriste caserne qu'on a appelée l'hôtel de la préfecture, sous le prétexte qu'on y loge le préfet. Ce monument, dressé presque en face de la flamboyante église du pape Urbain, semblait tout honteux, tout penaud ; la commisération municipale lui vint en aide d'une étrange façon. Au lieu de le démolir, on lui donna un compagnon ; on bâtit à côté de lui une effroyable halle aux grains, qui a l'incontestable avantage de remplir la seule belle place de la ville, de barrer la seule belle rue, et de former le plus choquant contraste avec la plus belle église gothique. Mais, à ceux qui se plaignent de ce manque de goût, on raconte que le conseil municipal faisait jadis de l'opposition, et qu'en posant cette halle sur le pied de la préfecture, on voulait jouer un bon tour à M. le préfet. Le préfet est parti, le monument est resté : qui donc est attrapé ?
A quelque distance de l'hôtel de ville, M. Columbat m'arrêta sur une place, et, évoquant les souvenirs de mon enfance, me rappela que j'avais vu autrefois dans
ce lieu d'ignobles et puantes masures, à la vieillesse desquelles le marteau vint un jour en aide, et qu'on démolit parce qu'elles ne finissaient pas de crouler : c'étaient les boucheries de Troyes. Elles furent célèbres par le précieux privilège dont elles jouissaient, de n'être jamais obsédées par les mouches. Le peuple attribuait cet avantage à un buste de saint Loup qui dominait l'édifice. Les savants hochaient la tête, et alléguaient l'essence du bois qui avait servi à la construction des étaux. Quoi qu'il en fût, maintenant les bouchers débitent la viande chez eux.
L'évocation des vieilles boucheries amena la conversation sur les maisons de bois. Troyes possédait, il y a quelques années encore, dans ce genre, d'assez nombreux échantillons de l'architecture du seizième siècle. On a démoli, modernisé, ces vieux abris de nos pères, et il en reste tout au plus deux ou trois qui peuvent offrir un spécimen de quelque importance. Çà et là, à l'angle des rues, on rencontre pourtant des pignons sculptés, historiés; mais l'affreux badigeon et les soi-disant embellissements modernes, font gémir ces vestiges égarés. La maison de l'Election est la seule qui n'ait pas trop perdu sa physionomie ancienne. Des pilastres cannelés encadrent le rez-de-chaussée, au-devant duquel est un entresol ave/^ corniche. Une fausse galerie, à plein cintre, appliquée sert d'appui aux fenêtres du premier étage. Une tourelle située en retraite accompagne la maison. Une belle girouette en plomb, lormée de figures de salamandres et de couronnes combinées, termine la toiture.
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER Ht
Après avoir salué encore riiùpltal de la Trinité, grande et vieille maison du seizième siècle; l'hûlel des Chapelaines où Louis XIII coucha en 1629 el où, en 1814, après l'afTalre de Montereau, l'empereur de Russie et le roi de Prusse décidèrent avec l'empereur d'Autriche, qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon; l'hôtel de Juvénal des Ursins, qui reçut Isabeau de Bavière, lors du fatal mariage célébré à Saint-Jean ; et enfin l'hôtel de Vauluisant, l'échantillon le plus remarquable de l'architecture civile de Troyes au seizième siècle, il ne nous restait plus qu'à visiter l'hôtel de ville.
L'hôtel de ville : c'est là le centre, le cœur de la cité; c'est là que les artères battent violemment et se rompent quelquefois aux jours de crise. C'est là qu'on vient à la naissance, à la mort, et que s'accomplissent tous les actes importants : le mariage qui fait l'homme, l'élection qui fait le citoyen. L'hôtel de ville de Troyes n'aurait besoin que de quelques réparations intelligentes pour être un charmant et coquet édifice.
Une statue de Louis XIV occupait la niche de la façade principale. En 1793 on changea la tête et le sexe de la statue, on en lit une Liberté. La Restauration lui mit un casque et un bouclier, ce qui la convertit en Minerve. Espérons qu'on en restera là I
Au premier étage, la grande salle est ornée d'un grand médaillon de Girardon, représentant Louis XIV. Le sculpteur troyen fit de ce délicieux morceau une offrande à la patrie.
Des bustes des principaux Troyens célèbres sont ran-
gés au fond de la salle et ont pour principal usage, de servir à placer les chapeaux de MM. les musiciens, quand la ville de Troyes se donne des concerts dans son hôtel de ville.
Un petit beffroi domine l'édifice; sa cloche sonne le tocsin dans les incendies et les révolutions; et hélas 1 elle ne chôme pas souvent.
Enfin, nous avions à peu près tout visité. Je connaissais maintenant ma ville natale. Je remerciai avec effusion mon cicérone, qui semblait triste de l'achèvement de sa tâche. Mais je répétai si souvent que Troyes s'était transfigurée à mes yeux, grâce aux évocations puissantes de M. Columbat; je parus si vivement pénétré des beautés du sol troyen, que le brave savant s'épanouit, et fut d'une vivacité presque enfantine dans ses dernières paroles.
oh l'on démontre que ToUaire n'était qu'un Hot.
— Ah! mon ami, me dit-il, ne perdez pas cette foi précieuse que vous paraissez avoir désormais dans la beauté de la muse champenoise! Vous avez vu des débris illustres; ouvrez l'histoire, vous verrez des faits éclatants. Les Champenois sont fidèles et leur placidité fait la constance de leurs opinions. Soyez Champenois, vous méritez bien de l'être!
— J'ai vu des monuments, répondis-je avec un sourire; vous m'avez expliqué les légendes; mais les hommes, les vivants me paraissent, en dépit de vos illusions, prendre à tâche d'oublier leurs traditions et de démolir leurs monuments.
— Ah! vous voilà retombé dans vos défiances, répliqua avec un peu d'aigreur mon aimable compagnon, vous pensez encore à la Béotie. Mais songez donc que la Béolie eut Pindare, et que la Champagne eut La Fontaine.
IbO LES SECRETS DU DIABLE
— Oui, celui que madame de la Sablière appelait sa bête, comme si elle eût dit son Champenois, La Fontaine, le Pindare des animaux!
— Hélas! vous avez le mal de votre temps, me dit avec une effusion douloureuse l'excellent M. Golumbat, vous aussi, vous êtes atteint de Voltaire.
Je souris encore.
— Est-ce que vous en voulez au philosophe de Ferney d'un mot qui lui échappa un jour? « La preuve que les Troyens descendent des guerriers de l'ancienne Troie, dit-il, c'est qu'ils n'aiment pas le grec. »
— Voltaire est un impie et un sot, s'écria M. Golumbat avec une généreuse colère.
— Permettez-moi, répliquai-je, de trouver votre second terme au moins exagéré.
— Je le maintiens pourtant! Est-on forcément bête parce qu'on n'aime pas le grec! Qu'est-ce donc d'ailleurs que la bêtise? Si c'est la conscience, l'honnêteté, la douceur, la bonté, en un mot, les Champenois sont bêtes, j'en conviens; et tous les méchants, les traîtres, les intrigants sont gens d'esprit. Mais n'est-il pas plus conforme aux destinées humaines, n'est-il pas plus naturel de trouver l'esprit, le véritable esprit, l'inspiration saine et droite dans le dévouement, dans l'égalité d'humeur, dans la bonhomie? Être méchant, c'est nuire aux autres et à soi-même. Je ne vois pas pour ma part que ce soit si spirituel !
— Ainsi, interrompis-je, vous persistez à conclure que Voltaire, ce chef-d'œuvre de malice, est un sot?
VOYAGE AUTOUR DE 5rOX CLOCnEH loi
— Pourquoi pas? continua M. Golumbat. Il y a des sots de génie, et beaucoup de grands hommes r 'ont jamais eu le sens commun. Au surplus, je dis cela sans colère; j'ai pardonné au démon de Ferney.
— C'est fort heureux, murmurai-je, et vous mettez ma conscience bien à l'aise.
— Oui, je lui pardonne; car il a dû faire au delà du tombeau, une pitoyable grimace en voyant les singuliers honneurs rendus à sa mémoire. Il semble que la bonhomie champenoise, dont il avait pu se moquer, ait été chargée de quelque sublime vengeance. Voltaire meurt le 30 mai 1778. Où va-t-on l'enterrer, ce dieu défunt de l'esprit, de la malice et de la satire? On prendra, n'est-ce pas, la terre la plus chaude, la plus imprégnée de vie, pour lui faire un tiède oreiller, qui l'inspire encore? Point; et remarquez bien ceci : c'est en Champagne, dans cette pauvre et froide argile sur laquelle paissent les moutons, qu'il vient chercher le repos; c'est à l'abbaye de Scellières, près de Nogent, qu'il va dema:ider aux. innocents Champenois le gîte, l'abri qu'il ne peut trouver ailleurs. Voltaire enterré en Champagne I n'est-ce pas un enseignement, un triomphe de la justice, une réparation éclatante? L'auteur de Candide se délassant de son sourire sarcastique à l'ombre du fameux proverbe des quatre-vingt-dix-neuf moutons, n'est-ce pas le comble du sublime dans l'ironie? Eh bien! ce n'est pas tout encore. J'ai vu, monsieur, moi qui vous parle, j'ai vu en 1791 {j'étais un enfant), j'ai vu paraître au soleil ce masque grimaçant et à jamais refroidi; on le retirait de sa re-
traite pour le ramener en triomphe à Paris. Mais la Champagne avait des droits qu'elle ne voulait pas perdre entièrement. Voltaire était son otage. Gomme on l'exhumait, ce vieux cadavre tomba en lambeaux, et des Champenois gardèrent comme des témoignages, comme des trophées, l'un, un calcanéum, qui est resté dans la possession d'une famille troyenne; un autre, deux dents de cette mâchoire qui avait lant mordu. On avait déjà expédié son cœur à Ferney et M. Mitouart, pharmacien à Paris, gardait son cervelet dans de l'esprit-de-vin ; si bien que ce pauvre grand génie fut dépecé et débité en reliques. Mais il y avait encore tant de malice dans une seule de ses dents, que le possesseur de ce débris, Antoine- François Lemaire, depuis rédacteur du journal le Citoyen Français^ ayant commis l'imprudence de porter toujours sur lui cette dent incrustée dans un médaillon, finit par mourir fou à Bicêtre. Depuis, cette dent glorieuse et dangereuse est tombée entre les mains d'un dentiste. Mais le supplice de cet homme qui a osé s'attaquer à la plus sublime bergère et aux moutons, dure encore pour l'enseignement de l'avenir, et Voltaire, l'auteur du poëme que vous savez, n'a quitté la Champagne que pour être enterré dans les caveaux de Sainte-Geneviève, d'une église consacrée à une humble gardeuse de moutons f C'est ainsi que les Champenois sont vengés ! >
En achevant celte triomphante démonstration, M. Columbdt sc)uleva son chapeau auquel sa perruque adhérait, et un rayon de soleil enveloppa d'une chaude auréole le crâne dénudé de ce naïf savant; une sorte de
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCnER 153
rire béat ôclairait ses lèvres; j'admirai ce patriotisme, ingénieux jusqu'au paradoxe le plus insensé, et ardent jusqu'à la superstition la plus comique. Hélas ! combien de gens encore en France sont susceptibles d'éprouver ces infirmités sublimes I Pour moi, je prenais un grand plaisir à ce dialogue; et, craignant qu'il ne fût épuisé, je m'empressai de lui susciter un nouvel aliment '
Qai (raiie do la luétaïuorphoso dos nioutoos en hippogriffes.
— Ainsi donc, mon cher monsieur Columbat, les Champenois sont des gens d'esprwt?
— Je n'ai pas dit tout à fait cela, répondit le Troyen modeste en rougissant (comme si sa réponse affirmative eût pu constituer une fatuité personnelle) ; mais il y a esprit et esprit. Sans doute, nous ne brillons pas par cette fine fleur d'éloquence, par cette vive repartie, qui n'est que l'épanouissement de la frivolité. Une de nos illustrations les plus sérieuses, un grand homme véritable, qu'on ne connaît pas à Paris, et qui a été dans son genre une sorte de petit Voltaire provincial, M. Grosley, a tracé en ces termes, dans l'une de ses excellentes études sur son pays, le caractère du Troyen : « Le vrai Troyen est franc, peu souple, arrêté dans ses sentiments, opiniâtre dans ses desseins et dans ses goûts. Son esprit plus ingénu que délié, moins brillant que solide, est capable de tout ce qui demande une certaine application. Naïf, aisé.
sans apprêt dans le commerce de la société, il aime la plaisanterie, la raillerie et les plaisirs bruyants... Économe, attentif à ses intérêts, il sait allici' le Caste môme avec l'économie... L'ambition, des vues de fortune l'ontellesdépouill'e de son caractère, il devient laborieux, actif, infatigable; il sait flatter, s'insinuer, s'impatroniser; on le prendrait pour un Gascon s'il n'ouvrait jamais la bouche. Au reste, il est rare qu'un Troyen ait quitté son pays avec le ferme propos de parvenir et qu'il ne soit pas parvenu.... Par la force de ce môme caractère, un Troyen qui a le malheur d'être un sot, l'est plus qu'un autre, il l'est à perpétuité. » Voilà au vrai notre caractère.
Le dernier trait est le plus dangereux, c'est celui qui a pu nous faire soupçonner de sottise. Il ne fa-idrait pas vous imaginer que luttant avec tant d'âpreté contre le fameux proverbe, j'aie voulu ériger nol e province en Académie de bel esprit. Ce n'est point une quintessence; et je vous avouerai, monsieur, qu'on y fait et qu'on y débite des sottises, comme partout ailleurs et aussi bien que partout. Mais cette denrée pi ur ne pas nous être étrangère ne nous est cependant pas exclusivement réservée. Seulement, quand on est bête en Champagne, on l'est naïvement ; et j'ai entendu dire qu'à Paris on l'était avec outrecuidance et prétention.
Le révérend père Binet, dans la viede saint Aldérald^ fait dire à son saint que la ville de Troyes est pleine de beaux esprits et de langues bien pendues ; et Amadis
Jamyn, défendant nos compatriotes du reproche de douceur excessive, disait, dans un sonnet :
S'ils ii'uiment les procès que la fraude accompagne. C'est faute de malice et non d'entendement.
Bref, monsieur, si vous voulez étudier l'histoire de Troyes, vous trouverez partout des traces d'une naïveté parfois ingénieuse, qui rachète bien des balourdises. La Fontaine est un Champenois assez complet; il aimait les moutons, celui-là, et les moutons ne furent pas ingrats. C'est grâce à eux, à leurs inspirations, que l'on a pu le comparer à Pindarel
— Sans compter, repris-je, que la Béotie n'a pas seulement produit Pindare, elle eut aussi Épaminondas; et, à ce compte, la Champagne sut évoquer de ses sillons toute une légion d'Épaminondas, quand l'ennemi eut passé nos frontières.
— C'est vrai, s'écria M. Columbat, ravi de mon élan patriotique; cette pauvre vieille province si ridicule, si dénigrée, si bafouée, se fit prendre au sérieux en combattant à chaque étape de l'invasion. S'il n'eût dépendu que d'elle d'empêcher l'ennemi d'arriver à Paris, Paris était sauf. Mais les temps étaient venus, et nos laboureurs n'eurent plus qu'à se coucher tout sanglants au seuil de leurs cabanes incendiées par les Cosaques. Ahl ce fut une terrible épopée. J'ai vu passer l'Empereur; il était bien pâle, monsieur, en traversant les rues de Troyes. Il venait de Brienne, son second berceau. Il pleurait en de-
voYAr.n AUToiTu DE jrox ci.ocnER 137
dans; et nous pleurions tous nos plus grosses larmes; car il nous aimait et nous l'aimions. Il était un pea Champenois par les premières années; il savait qu'on élève autre chose que des moutons dans nos plaines, et il gémissait sur les tas de héros qu'il laissait amoncelés aux revers des routes.
M. Columbat, absorbé dans ses souvenirs, s'interrompit tout à coup. En regardant son front, il me semblait voir défiler dans sa pensée ce cortège sinistre, cette cohue effarée, qui poussait Napoléon à la déroute, à Texil. .Te compris sa douleur, et j'essayai, non de l'apaiser, mais de lui ouvrir une issue. Je lui dis en lui prenant les mains :
— Je vous ai parlé d'un grand poète qui ne mangeait pas de mouton et qui ne voulait pas en voir tuer. Il y en a encore un autre qui mérite une place dans votre estime littéraire. Celui - là a tout particulièrement vengé la Champagne. Il lui a consacré de nobles pages; il a trèsbien établi que la patrie de Danton avait une énergie formidable au besoin, et qu'en l'appliquant à cette province, le mot de bête changeait de sens : « Il signifie alors seulement, dit-il, naïf, simple, rude, primitif ; au besoin, redoutable. La béte peut fort bien être aigle ou lion; c'est ce que la Champagne a été en 1814. »
— Bravo! bravo I s'écria M. Columbat, en ôtant d'une main son chapeau et de l'autre sa perruque dans un paroxysme d'enthousiasme. Cela est bien dit I se peutil qu'il y ait des poètes qui s'occupent de la Champagne et que je les ignore? Le nom de celui-là, monsieur, s'il vous plaît?
— Victor Hugo 1
— J'inscrirai ce nom à côté de l'autre, de Lamartine, et je lui enverrai de mes nouvelles. Ce Victor Hugo est-il Bour^uif^non ?
— C'est un Franc-Comtois!
— Je ne m'étonne pas alors de n'en avoir pas entendu parler; je ne connais personne en Franche-Comté. Vous me prêterez ses œuvres; je les lirai. Il a raison, monsieur. En 1814, la Champagne fut à la fois aigle et lion. Pauvre pays, si bien dévasté qu'en 1813 la Marn« comptait 31 1,000 habitants, et qu'elle n'en avait encore que 309,000 en 1830. Quinze années n'avaient pas suffi pour faire rentrer dans les chaumières autant de berceaux qu'il était sorti de cercueils.
— M. Victor Hugo donne précisément aussi ce détail de statistique, ajoutai-je.
— Qu'il soit béni alors, ainsi que tous ceux qui ont jeté des larmes et des fleurs dans cette fosse sanglante qui a failli engloutir la France!
Je vis que la conversation prenait un tour attendrissant. Voulant maintenir mon respectable cicérone dans une parfaite liberté d'esprit, écarter les pensées lugubres, je lui demandai si l'on pouvait substituer la formule : « Les Champenois sont des aigles » à la formule : « Les Champenois sont des moutons! »
— ïaisez-vous, répondit-il en souriant. Mais je vous le répète, en 1814, ce pays a été l'aigle et le lion de la France.
— Savez-Yous, repartis-je, que s'il fallait symboliser
VOYAGE AUTOUR DE MON CLUCUER io9
par une peinture, par un dessin, la Champagne, d'après nos conversations, nous arriverions à ce résultat de représenter uQ mouton avec des griffes de lion et une tète d'aigle?
— Eli bien, où serait le mal?
— Il ne manquerait plus alors que des ailes pour avoir fait un hippogriffe, comme dans l'Ariostel
— Alors, soyez vous-même le sorcier Atlant, me dit avec un charmant sourire mon nouvel et vieil ami; et, quand vous vous ennuierez dans le présent, enfourchez cet hippogriffe, qui vous emportera dans le passé, dans l'histoire, dans les régions éthérées et sublimes.
— Je vous le promets, répondis-je solennellement. Ai-je tenu parole à M. Columbat? Ai-je fait preuve
suffisante de repentir à l'égard de la Champagne? Et ne dira-t-on pas, après m'avoir lu, que je suis digne d'appartenir au pays illustré par le proverbe dont il s'est agil C'est ce que j'ignore, et c'est là Dourtant toute mon ambition 1
EiO tombeau et le bcrceaa.
Vers le milieu du mois de décembre 1542, le château ae Falkland, en Ecosse, était rempli de tumulte. Une partie de la noblesse s'y trouvait réunie, dans l'attente d'un grand malheur et d'une heureuse nouvelle. Le malheur allait s'accomplir dans le château même oîi le roi Jacques V s'était retiré après la défaite de son armée par les Anglais, à Solw-^y-Moos; l'heureuse nouvelle devait être apportée du château de Linlithgow, oîi résidait la reine d'Ecosse, Marie de Lorraine, fille de Claude de Lorraine, premier duc de Guise.
L'Ecosse entrait tout à la fois en deuil et en espérance. Un règne finissait, un autre s'annonçait. Pendant que le pauvre Jacques V se débattait entre les fantômes qui en-
tonraicnt son agonie, la roino, bien dolente de ne pouvoir soutenir le front mouillé de sueur de son époux bienaimé, attendait, loin de Là, le premier vagissement de l'enfant qui devait lui remplacer ses deux fils morts au berceaa. Enfin, le 8 décembre, un écuyer partit à toute bride du château de Linlithgow pour la résidence de Falkland, et répandit sur sa roule l'heureuse nouvelle de la naissance d'une petite fille qui devait porter le nom de sa mère, Marie.
Ce jour-là même, le roi Jacques était en proie à un ardent délire. On attendit une lueur de raison pour l'informer de l'événement; mais la raison semblait avoir fui pour toujours.
L'Ecosse était un rude pays alors, plein d'ignorance et de brutalité. Les seigneurs y faisaient au besoin le métier d'assassins et de larrons. Le meurtre était la dernière raison de la politique. Jacques V, esprit poétique et délicat, n'était pas fait pour ce pays sauvage et pour cette sauvage époque; il lui avait fallu bientôt renoncer à ses illusions, à ses promenades aventureuses, à sa vie de galanterie. Catholique fervent, d'ailleurs, et justicier implacable, sacrifiant les intérêts de sa dynastie aux principes de sa foi, il avait combattu à outrance le presbytérianisme de son oncle Henri VIII. Mais en vain il avait étouffé ses instincts généreux; en vain il avait fait appel à l'épée, à la hache, au bûcher; abandonné par la cupidité de ses nobles et par l'indifférence de son peuple, deux fois vaincu par Henri YIII, pleurant sur la honte de ses armes et sur l'inutilité de ses rigueurs, dévoré
par les remords, la douleur et la fièvre, il n'était plus même en état de recevoir la consolation que lui envoyait la Providence.
Les yeux ardents et enfoncés dans leurs orbites, les cheveux épars, les lèvres contractées, les narines haletantes, les poings crispés sur ses couvertures, Jacques luttait en désespéré contre les effroyables visions qui tourbillonnaient autour de sa chambre.
Quelquefois il lui semblait que toutes les victimes de son intolérance (1), échappées au bûcher, venaient apporter sous son lit les fagots et la flamme de leur supplice, et le malheureux roi, croyant se sentir consumer, criait au feu, voulait s'élancer, fuir, et se plaignait de ce que l'incendie lui calcinait les os. Si les serviteurs et les gentilshommes osaient s'approcher et le retenir dans leurs bras, le moribond s'évanouissait de terreur, prenant ces mains officieuses pour des tenailles sanglantes. Des spectres, auxquels il donnait des noms, venaient tour à tour le saluer et l'appeler. L'un lui avait, disait-il, coupé les bras et les jambes, et promettait de revenir lui couper la tête. Un autre l'attirait sur un lac dont les eaux étaient rougies, et voulait l'y noyer. C'était un spectacle horrible que l'agonie de ce jeune roi, et les yeux les plus insensibles fondaient en larmes à son chevet.
Le 14 décembre, vers le matin, la passion de Jacques V parut toucher à son terme. Après un assoupissement de
(I) Voir, pour les détails hisloriqnes, et, bien souvent, pour la légende ellemême, i'craouvuntc histoire de M. Dargaud.
quelques heures, le roi s'éveilla, calme, affaibli mais ayant ressaisi toute sa raison. Il se mit sur son séant, promena autour de la chambre le regard étonné d'un homme qui sort d'un rôvc et auquel la réalité échaijpc encore, lit signe qu'on ouvrît une fenêtre, aspira à pleins poumons le vent d'hiver qui remuait les arbres dépouillés, puis retomba sur son oreiller en murmurant :
— Quel dur sommeil vous m'avez fait, mon Dieu! Quel triste réveil vous m'aviez préparé!
On s'empressa autour du lit royal, et reconnaissant bien, au triste sourire par lequel il saluait les courtisans de la mort, que son esprit était plus calme, un laird d'Ecosse s'agenouilla, prit la main moite que le roi lui tendit, la porta à ses lèvres et annonça à Jacques V la naissance de la petite Marie, sa fille.
Une rosée divine éteignit pour un instant le brasier qui consumait Jacques. Il ferma les yeux sous une cai esse ineffable. Son pauvre cœur, si gonflé, si meurtri, déborda dans un soupir de joie et de triomphe; l'enfer disparut, le ciel s'ouvrit, le roi fit place au père, et ce mot : une fille! refoula dans la nuit les spectres éplorés qui avaient fait une garde vigilante autour du chevet royal. Une fille! murmura le malade, et une larme vint rouler entre ses cils; puis il tomba dans une douce rêverie, et on voyait, aux plis de ses lèvres, que son âme franchissait l'espace, s'envolait à Linlithgow, etilottait heureuse, réconciliée, au-dessus du berceau de son entant. Pauvre roi ! pauvre père ! Il souriait à ce frêle rejeton né au pied des échafauds; la tombe restée ouverte de ses deux fils
se refermait; l'horizon si triste, si désenchanté, si assombri, s'illuminait, et, de loin, à travers les brumes, il voyait une blonde figure d'enfant qui lui souriait. Tout ce poëme inénarrable des joies, des caresses, des mutineries, des gentillesses de l'enfance, lui apparut comme dans un éclair. Une bouffée de vie et d'espérance lui entra au cœur, tandis que l'air vif entrait par la fenêtre restée ouverte.
Hélas I la trêve fut courte, le mirage disparut bien vite; la conscience de sa mort prochaine revint au roi, avec la sueur qu'il sentit monter à son front. Le frisson le saisit; on referma la fenêtre, on ranima le foyer; mais le vent du tombeau ne cessa plus d'agiter ce spectre royal.
— Une fille, murmura Jacques ; pauvre enfant qui va porter le deuil de son père et le deuil de l'Ecosse!
Et cette pensée rappelant tous les fantômes, le roi leva les mains à ses yeux, comme pour les fermer devant d'effroyables tableaux : — « Ceux, dit-il, qui n'ont pas > respecté le chardon royal et qui ont flétri la couronne » d'Ecosse, ceux qui ont profané cette couronne sur mon » front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, » et par fille elle s'en ira, »
Après avoir prononcé ces paroles prophétiques, lo moribond épuisé se retourna dans son lit, et poussant un grand cri, expira.
Les gentilshommes s'approchèrent alors l'un après l'autre du lit funèbre, donnèrent un dernier adieu à la majesté morte, puis descendirent silencieux dans la cour du château, montèrent sur leurs chevaux, et partirent
pour le château de Linlilligow, Ils allaient saluer leur reine de six jours, Marie Stuart.
La prophétie du roi semblait précéder ce sombre cortège, et, malgré leur rudesse, ces lords comprenaient que la tombe ouverte était trop large pour une seule victime, et que l'Ecosse allait entrer dans un long et sanglant veuvage.
E.O Kolpy ou démon du lac«
Six années se sont écoulées. La jeune Marie s'épanouit comme une fleur sauvage sur les bords du lac de Monteith. Elevée au monastère d'Inch-Mahome, la reine enfant ne connaît encore de la vie que les rochers abruptes, les bruyères sauvages, les rives verdoyantes qui voient ses promenades et ses jeux.
Folle et rieuse, elle est levée avant le jour; elle ne sait d'autres passe-temps que des courses vagabondes à travers les sentiers pierreux qui mettent en lambeaux son plaid de satin noir, attaché par une agrafe d'or aux armes de Lorraine et d'Ecosse. L'âme qui s'éveille dans ce cœur joyeux ne veut d'autres émotions que les légendes, les ballades, la musique et la danse.
C'est le sylphe des grèves, et les pêcheurs sourient avec béatitude quand ils la voient courir, ou plutôt fuir à travers les hautes herbes. C'est le lutin heureux de la contrée. Sa figure ?©se et blanche, son regard si brillant.
si limpide, qui s'exerce à la fascination, dont il abusera plus tard; ses cheveux dont les anneaux llottent librement sur son cou délié, sa voix charmante, qui passe tour à tour du commandement à la càlinerie, tout en elle charme, séduit, attendrit.
Les montagnards laissent la porte de leur cabane entr'ouverte quand la saison est belle; car ils savent que la fille de Jacques V paraît souvent sur le seuil dans un rayon de soleil, et vient leur demander un morceau de leur pain noir et des chansons. Quelquefois, on entend sur le lac une barque pleine de rires et de paroles rapides; c'est que la jeune reine se promène avec ses compagnes. Marie a toute une petite cour d'enfants de son âge et de son nom. La reine-mère, ayant une vénération profonde pour la Vierge, a voulu que toutes celles qui approcheraient sa fille eussent les mêmes raisons d'intercéder auprès de la Mère de Dieu. En conséquence, toutes s'appellent Marie, et cette cour en miniature est vouée au môme culte.
Souvent donc, toutes ces petites Maries sautent dans une barque avec leur reine enfantine, et se font conduire sur le lac de Monteith; et les eaux vertes et profondes servent de miroir à toutes ces figures coquettes, qui cherchent sous les rames les naïades et les sirènes des ballades.
Un jour la jeune reine apprit qu'elle allait partir pour la France. Sur son front si doux et si pur Dieu devait poser une double couronne, et on lui promettait, à Saint- Germain en Laye, un petit mari de son ^ge, le dauphin
François. Bien que l'idée de voyager, de changer de climat, de quitter ce monastère, qui avait été pour elle un sombre berceau, fît battre le cœur de Marie, <^Iie n'en regrettait pas moins son beau lac, ses vertes "bruyères, ses tristes campagnes, qu'elle avait animées de sa gaieté.
Elle allait voir le pays de sa mère, ses oncles de Guise, qui lui envoyaient de si beaux présents et de si douces paroles ; elle allait, habillée de riches atours, prendre rang à la cour de Saint-Germain ; mais il lui fallait renoncer à sa liberté. La petite paysanne allait devenir une vraie reine, c'est-à-dire qu'elle ne pourrait plus sortir, courir à l'aise; et ce compagnon de jeux qu'on lui promettait, le dauphin François, l'effrayait par la pensée qu'il deviendrait un jour son mari, c'est-à-dire son maître. Aussi Marie voulut-elle faire une dernière promenade d'adieu sur son beau lac, et les quatre compagnes ordinaires de sa vie, Marie Fleming, Marie Seaton, Marie Livington, Marie Breatoun, la conduisirent vers la barque qui l'attendait.
Ce jour-là, le ciel était gros et plein de larmes, comme le cœur de la petite reine. L'Ecosse semblait s'attrister; le lac s'agitait, comme pour parler et murmurer une plainte ; les pêcheurs, accourus sur la rive pour assister à la dernière promenade de leur fée, regardaient silencieusement les cinq Miries s'installer dans la barque, et ne songeaient pas à pousser les hurras accoutumés. La petite reine, sur la tristesse de laquelle toute cette tristesse extérieure venait peser, essaya de rire, excita ses compagnes, et, ne pouvant parvenir à les distraire, en-
tama une ballade ; mais sa voix était moins pure, moins nette que d'ordinaire ; elle n'osa continuer, et s'interrompit au premier refrain; puis, comme Marie Fleming était près d'elle et semblait la plus désolée, elle lui jeta les deux bras autour du cou, l'embrassa et lui dit :
— Allons, mignonne, n'essaye pas de me faire pleurer, et pensons au beau pays que nous allons voir!
— Hélas ! répondit Marie Fleming, est-il de beaux pays sans lacs?
— Pauvre lac ! interrompit la petite reine, je voudrais l'emporter avec moi ?... Et, se penchant en dehors de la barque, elle plongea sa petite main rose dans l'eau verte, l'emplit, et la porta vivement à ses lèvres, d'où ruisselèrent des gouttes.
— Prenez garde, ma reine, dit une des petites Maries, ne vous penchez pas tant, le Kelpy vous prendrait?
— Le Kelpy, répliqua Marie Stuart, est un bon démon qui m'a toujours souri et qui m'aime ; il ne voudrait pas me nuire.
— S'il vous aime, raison de plus pour vous garder 1
— Mes amies, dit la jeune reine, en se dressant sur ses petits pieds, disons adieu au démon du lac, à ce vieux compagnon qui ne peut pas nous suivre, et auquel personne ne viendra plus chanter nos chansons.
Alors Marie Stuart se tint debout dans la barque, que les vagues tumultueuses commençaient à agiter, et la jeune enchanteresse parla ainsi :
« Vieux Kelpy, toi qui es noir comme la nuit, et qui as de louons bras tou'ours remolis d'herbes, démon du lac
de Monteith, dont les pieds de cheval galopent sur les flots, dont la tête humaine se montre aux noyés, et dont les mains froides s'attachent aux harques condamnées; démon qui m'as toujours caressée, je te dis adieu, et je te donne, comme souvf nir de ta bien-aimée Marie, cette agrafe aux armes d'Ecosse et de Lorraine, qui a touché mon cœur et qui va toucher le tien ! »
Et arrachant vivement de son plaid l'agrafe qui le retenait, Marie la jeta dans les flots; puis elle s'agenouilla, chercha à plonger du regard dans les profondeurs de l'eau, comme pour y voir le Kelpy! Toutes ses compagnes l'imitèrent, et les cinq Maries s'inclinèrent et se penchèrent tellement, que les vagues, soulevées par le vent, montaient jusqu'à leurs fronts et semblaient les baiser.
Tout à coup, soit que les bateliers épouvantés de ce jeu imprudent et désespérés de ne pouvoir le faire cesser par leurs remontrances, eussent voulu forcer ces jeunes étourdies à l'interrompre, soit que la tempête s'élevât alors, soit enfin, comme les ballades l'assurent, que le Kelpy, le démon du lac, eût voulu rendre à Marie une prophétie en échange de son adieu, un grand tumulte se fit aux flancs de la barque, une trombe d'eau jaillit et inonda les promeneuses; Marie Stuart poussa un grand cri, et se rejeta pâle et à demi morte d'effroi sur son banc, en murmurant qu'elle avait vu le démon du lac, que le Centaure humide l'avait saisie de ses deux bras et avait voulu l'attirera lui.
Les jeunes compagnes de la reine cherchaient à la ras-
siirer, sans se sentir elles-mêmes prémunies contre la terrible vision. Elles n'osaient regarder le lac, de peur de se heurter aux deux grands yeux glauques du monstre, ces yeux qui portent infailliblement malheur et qui annoncent la mort à celui qui les rencontre.
Quant à Marie Stuart, elle tremblait, passait, en frémissant, sa main autour de sa ceinture, comme pour effacer l'empreinte qu'elle disait avoir sentie. Elle avait vu bien distinctement le démon se cramponner à la barque, la secouer ; et elle affirmait qu'ail moment où elle avait poussé un grand cri, en se recommandant à la Vierge, sa patronne, le monstre, qui avait grand'peur de la Mère de Dieu, s'était plongé dans le lac, en lui envoyant un coup d'œil épouvantable.
La barque aborda bientôt au seuil du monastère. Les jeunes filles n'osèrent raconter l'incident de leur promenade. Quant à la petite Marie, son cœur s'était resserré plus étroitement encore. Le pressentiment acheva d'assombrir ce voyage de France, dont on essayait vainement de l'éblouir. On la coucha avec la fièvre, et pendant toute la nuit, qui fut remplie par une tempête horrible, elle crut distinguer dans le sifflement du vent, dans le mugissement du lac, les plaintes du Kelpy qui l'appelait, et qui réclamait sa jeune et royale fiancée.
Sa nourrice, que cette agitation rendait inquiète, resta près de son lit et l'entendit plusieurs fois murmurer: — Mon bon Dieu, qui m'avez destiné pour mari le gentil dauphin François, ne permettez pas que je reste ici la femme du démon de Monteith I
Vers le matin, le sommeil calma ces terreurs; mais le départ pour la France devait avoir lieu le jour même, et, quand l'heure sonna, Marie se laissa conduire en tremblant, et ferma les yeux tant qu'elle fut en vue du lac.
Les deux traversées.
On s'embarqua à Dumbarton ; mais à peine la flotte qui servait de cortège à la reine d'Ecosse fut-elle éloignée des côtes, que le vent souffla avec violence, et que les navires, secoués sur les vagues, craquèrent et menacèrent de se briser.
La petite reine pensa plus que jamais alors à la sinistre vision. Evidemment le démon du lac la poursuivait, et les flots devaient lui être funestes. Joignant les mains et priant avec ferveur, la fille de Jacques V supplia le mauvais génie de Monteith d'épargner ses compagnons et de ne frapper que sur elle. Cette prière, qui partait d'un cœur pur, monta au ciel à travers les nuées amoncelées. Un vent r,:[ ide poussa la flotte vers les rives de France, et, le lundi 20 août 1548, le vaisseau qui portait Marie Stuart aborda, ou plutôt vint échouer à la pointe de la baie de Morlaix, dans un repaire de contrebandiers et de corsaires, au port de Roscoff.
Ce n'était pas assez de présages. L'influence duKelpy semblait poursuivre Marie jusque dans le pays où elle devait régner. Gomme elle sortait en grande pompe de l'église Notre-Dame de Morlaix, oîi le Te Deum avait été chanté; et comme elle franchissait la porte de la ville, appelée porte de la Prison^ le pont-levis creva et tomba dans la rivière. Les Ecossais crièrent à la trahison. Mais ainsi que dit le chroniqueur, « le seigneur de Rohan, » qui marchait à pied près de la litière de Sa Majesté,
> leur cria à pleine teste : — Jamais Breton ne fist tra- » hison 1 Et les deux jours que la royne demeura pour se
> deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonder toutes
> les portes de la ville et rompre les chaînes des ponts. » Marie Stuart oublia bientôt à Saint-Germain en Laye
les adieux du démon de ]\Ionteil,h et les augures de son voyage. Elle passa là quelques années heureuses, dans un tourbillon continuel de chasses, de fêtes, de danses, de concerts. Ardente comme elle l'étiit déjà au monastère d'Inch-Mahome, la petite reine se livrait au plaisir avec un entraînement inouï. Toute celte cour étincelante des Valois, dont Gatherine de Médicis était l'ombre, enivrait Marie et rayonnait de sa jeunesse, de sa beauté précoce, de son esprit.
Ronsard, Joachim du Bellay, Âmadis Jamyn, tous les poètes ravageaient pour elle le Parnasse et lui faisaient une litière de roses et de lis, qu'elle foulait en riant. L'Ecosse, froide et brumeuse, était bien oubliée parfois; et quand, du haut de la terrasse de Saint-Germain, elle regardait l^ Seine dérouler son écharpe, ou bien quand
elle parcourait, dans une barque dorée et pavoisée, l'étang de Fontainebleau, la fille de Jacques V ne songeait guère au lugubre Kelpy. Les Naïades de France faisaient étinceler tant de perles dans leurs ébats joyeux, qu'on ne pouvait se rappeler, en présence de ces Ilots cbarmants, les eaux profondes deMonteitb. C'était toujours une divinité jeune et belle, assise dans une conque nacrée, que l'on chercbait sous les nappes argentées des rivières, et non plus le Centaure hideux qui avait reçu l'agrafe d'or de Marie.
Hélas! on oublie le Centaure, mais le Centaure n'oublie pas. La fille de Jacques V avait été bénie par son père dans une agonie sanglante ; des bûchers avaient éclairé son berceau; le bonheur ne pouvait être pour elle qu'un intermède ironique entre deux drames. A peine avait-elle dix-neuf ans, à peine était-elle enivrée de tous les parfums qu'on répandait sur ses pas, que la mort lui prit son époux bien-aimé, François II, et qu'un cortège illustre et brillant, mais plein de deuil et de tristesse, s'acheminait vers la mer, pour reconduire à ses vaisseaux Marie Stuart désolée, qui exhalait sa plainte eu tendres prières et en vers harmonieux.
Le 15 août 1561, deux galères et deux vaisseaux de transport quittaient Calais. Sur l'un de ces navires, Marie Stuart, tristeiuent accoudée, regardait les côtes de France s'amoindrir et blanchir à l'horizon. L'histoire a conservé le costume de la reine en cette circonstance : elle avait la robe de velours blanc qui servait pour le grand deuil des reines de France ; une guimpe découpée à
pointes de dentelle enveloppait son cou; son voile empesé se recourbait au-dessus de chaque épaule ; les manches de toile d'argent étaient étroites en bas, bouffantes en haut; sa chevelure, lisse sur la tête, était crêpée au-dessus des tempes et se rattachait par derrière avec des nœuds de ruban ; un bonnet léger lui descendait en cœur sur le front et couvrait, sans les cacher, trois rangs de perles de la plus belle eau ; un collier d'autres perles, qu'elle préférait à tous ses joyaux, ruisselait de son cou (1).
Pauvre Marie! A mesure qu'elle voyait s'éloigner le rivage, d'inexprunables angoisses s'éveillaient dans son âme ; elle laissait en France un tombeau dans lequel dormaient, avec son jeune époux, tous ses rêves, toutes ses illusions, et elle allait trouver en Ecosse des bûchers à peine éteints, des gibets encore sanglants; elle quittait une cour charmante, des cœurs embrasés de son souvenir; elle allait se heurter à des sujets sombres et défiants, à une noblesse hautaine et jalouse. On l'aimait en France. Hélas 1 on ne la connaissait plus en Ecosse, peutêtre bien allait-on l'y haïr !
Les traversées étaient funestes à Marie. Depuis le jour où le démon du lac de Monteith lui était apparu, elle n'avait pu poser le pied sur un navire sans que quelque malheur survînt. Le Kelpy ne manqua pas cette occasion. Gomme on était à quelque distance de terre, deux barques, qui amenaient aux vaisseaux les gens de l'es-
(<) Histoire de Marie Stuart, par M. Dargaud.
corte de Marie, chavirèrent; six. hommes disparurent dans les flots, l'ùcume jaillit jusqu'au front de la reine; elle appela à l'aide, mais ce fut vainement ; la mer ne rendit pas l'holocauste, et, après des efforts inutiles, on vint annoncer à Marie Stuart que l'équipage avait perdu six hommes.
La royale veuve laissa tomber deux grosses larmes de ses beaux yeux, et comme ses dames d'honneur l'entouraient et essayaient de la consoler, elle dit à Marie Fleming sa favorite :
— Ma foi me défend de croire aux sortilèges, mon cœur me reproche des folles terreurs; mais, en dépit de mon cœur et de ma foi, j'ai vu le démon du lac enrouler ses bras autour de ces barques et les attirer au fond de l'eau.
— Ma reine, dit Marie, chassez ces illusions; il n'y a pas de démon de Monleith, il n'y a que la colère de l'Océan et la miséricorde de Dieu qui permettent la mort.
— Oh ! je crois en Dieu, répliqua Marie avec exaltation, mais je ne puis chasser cette autre croyance de ma jeunesse.
Et quittant sa compagne fidèle, la jeune reine alla, dans une partie retirée du navire, méditer et pleurer à son aise. On l'entendait parfois jeter des adieux mélancoliques à la France; elle lui envoyait, sur l'aile des vents, ses plus ardentes caresses, puis elle gémissait sur les mortb que son vaisseau entraînait dans le sillage; et quand l'idée du démon du lac revenait à son esprit, elle
évoquait tous les souvenirs de son enfance et comparait la triste reine qui retournait veuve en Ecosse à la petite fille qui était allée chercher en France des joies fugitives, avec des regrets éternels.
La reine croyait du moins à l'éternité de sa douleur ; mais Marie Stuart était de ces natures altérées qui absorbent les larmes comme le sable brûlant du désert absorbe la rosée, et qui n'ont jamais fini avec les tentations de la terre et les enivrements du cœur; elle était sincère dans son désespoir. Lors de cette traversée, en présence de ce rivage bien-aimé qu'elle quittait pour toujours, après cette scène de deuil qui l'avait profondément remuée, elle croyait de bonne foi à l'impossibilité de retrouver son sourire de reine et sa gaieté d'enfant; mais elle devait passer bien des fois encore par ces violentes alternatives de joies insensées, de désespoirs terribles.
Donc la traversée fut triste ; Marie pleura beaucoup. Elle avait dit au timonier de l'éveiller au point du jour, si l'on apercevait toujours les côtes de France. Le vieux marin n'oublia pas cet ordre, et Marie salua une dernière fois, aux lueurs du matin, les rivages de sa patrie adoptive; puis tout disparut, l'horizon devint infini, et la reine se trouva seule avec ses regrets, entre le ciel et la mer. On arriva un dimanche matin; mais un brouillard épais empêcha le débarquement, et ce ne fut que le lendemain, 19 août 15G1, que Marie Stuart posa le pied sur la terre d'Ecosse.
Le lac de Loen-Leven*
Des années se sont passées. La jeune fille insoucieuse du raonastire d'Inch-Mahome est devenue une femme énergique et violente. La passion a remplacé sur sca front et dans ses yeux les flammes limpides de sa première innocence. La fée du lac de Monteith a perdu son auréole. On l'aime encore, on l'aimera toujours, mais d'un amour fatal, plein de frénésie et de remords, d'un amour qui flétrit et qui tue; on l'aime, parce qu'elle est belle, que son regard est irrésistible, que sa bouche sait des paroles magiques; maison n'a plus pour elle cette vénération suprême, ce culte religieux qui la faisait adorer des montagnards et des pêcheurs. C'est que Marie Stuart n'est plus seulement la veuve de François II, c'est qu'elle est aussi la veuve de Darnley, immolé pour elle et par elle; c'est que le sang de Riccio, le chanteur italien, poignardé dans sa chambre, a rejailli sur sa robe; c'est que Ghastelard est mort sur un échafaud pour l'a-
iSO LES SECRETS DU DIABLE
voir aimée et s'être cru aimé d'elle; c'est qu'après tant de sang répandu, elle s'est librement donnée à Bothwel le pirate, à Bolhwel son troisième mari, assassin de son second mari Darnley; c'est que la fille de Jacques V n'a pas seu\ement été impitoyable comme son père pour l'hérésie, c'est qu'elle a mérité d'être maudite et méprisée de John Knox, l'invincible apôtre du presbytérianisme, le seul homme qu'elle ait vainement voulu séduire et fasciner; c'est que James Murray, son frère, qu'elle a comblé d'honneurs et de biens, trouve sa gloire et sa vertu dans l'ingratitude; c'est que le malheur et la honte suivent partout cette reine infortunée, pleine de génie, resplendissante de beauté; c'est qu'à force de caprices étranges, de désordres et de crimes, elle serait deyenue odieuse à l'histoire, si Dieu n'avait voulu qu'elle commençcât sur la terre son expiation. Épouse oublieuse, elle sera mère oubliée; reine imprudente, elle sera délaissée et trahie; puis enfin elle rachètera par son immolation tout le sang précieux qu'elle a fait verser.
A l'heure où nous la retrouvons, Marie Stuart, vaincue mais infatigable, s'échappe du château de Loch-Leven, où sa noblesse révoltée l'a renfermée, pour recommencer sa vie de lutte, de guerre, de violence et de passion.
C'était îe 2 mai 1568; la reine attendait impatiemment, depuis plusieurs jours, le signal de délivrance que lui avaient fait annoncer Georges Douglas et John Beatoun, deux de ses fidèles et derniers amis.
Georges, parent du laird de Loch-Leven, n'avait pu
voir Marie sans subir, comme tout le monde, sa fascination. Chargé de la garder, il avait voulu favoriser son évasion; mais découvert et contraint de fuir, il avait rassemblé au dehors quelques partisans de la reine, et laissé à un de ses plus jeunes parents, enfant de seize ans, surnommé le Petit Douglas^ le soin d'ouvrir les portes de la prison à cette séduisante et fatale beauté.
Le petit Douglas s'était acquitté avec d'autant plus d'ardeur de la mission qif'il avait reçue, que lui aussi s'était senti ému d'une tendre pitié pour l'enchanteresse. Or, le 2 mai, après le souper, comme Marie s'était rclirée dans sa chambre, on frappa à la porte. Le petit Douglas parut, et, posant un genou en terre, annonça à la reine qu'elle allait être libre et qu'il avait dérobé les clefs du château.
— Libre! murmura la reine; soyez béni, vous qui avez pris en pitié celle que son peuple abandonne I
— Madame, le temps presse... interrompit Douglas, que les témoignages de cette reconnaissance embarrassaient.
— Je suis prête, répondit Marie Stuart en se levant, et quelques instants après, posant son bras sur le bras tremblant de son jeune libérateur, elle franchissait, sous un déguisement, les portes du château. Une barque était amarrée au rivage. Le lac de Loch-Leven, sombre et silencieux, balançait l'esquif. La lune, complice de la fuite, s'était voilée. C'était une admirable nuit pour une évasion.
Avant de mettre le pisd sur la baraue, la fée d'Inch^
Mahome se souvint du lac de Monteith, de ses promenades d'enfant, peut-être aussi du Kelpy, et retenant le petit Douglas, qui s'apprêtait au départ.
— Hélas 1 dit-elle, toutes les fois que je me suis embarquée, ce fut pour un malheur, et les eaux que j'ai parcourues ont toutes reçu mes larmes.
— Les eaux de Loch-Leven recevront mon sang plutôt que vos pleurs, reprit avec énergie le petit Douglas. Si je ne parviens à vous rendre libre, je me tuerai.
— Taisez-vous, enfant, et priez Dieu!
Alors, se retournant vers les sombres murailles qui avaient été confidentes de ses douleurs, la reine d'Ecosse adressa une ardente prière au Ciel. Chose étrange 1 plus son cœur se calcinait au feu des passions humaines, plus il s'ouvrait aussi aux effusions divines. La fille du catholique Jacques V éprouvait au fond de toutes ses voluptés une soif inextinguible qui ne se satisfaisait réellement que par la prière.
Quand elle eut fini, Marie sauta dans la barque, et celle-ci, emportée par les rames, vola sur le lac comme un alcyon.
A quelques brasses de la rive, la reine regarda le fanal qu'elle avait laissé sur sa fenêtre pour avertir, du moment précis de sa fuite, ses amis cachés dans les environs. Le petit Douglas distingua un soupir.
— Que regrettez- vous? madame, demanda timidement l'enfant.
— Je ne regrette rien : j'ai peur, dit Marie Stuart.
LE DKMON nu LAC 183
Cette lumière rouge est une triste étoile; on dirait une lueur san,i,'laiite.
— C'est la liberté qui rayonne, ù ma reine!
— Oui, la liberté de combattre, la liberté de punir des rebelles! Du sang! toujours du sang! Douglas, Douglas! je n'étais pas faite pour cette vie terrible.
Douglas abandonna les rames, et voyant Marie Stuart rêveuse, se prit à la contempler tristement.
Il semblait que celte heure était toute de méditation. Loch-Leven était oublié, les dangers avaient fui; on eût (lit une promenade paisible et douce. Marie regardait les Dots, Douglas regardait Marie, et le silence n'était interrompu que par le glissement de l'eau sur les flancs de la barque.
Dans cette nuit paisible, la reine fugitive dégonflait son cœur et aspirait les parfums de sa vie passée dans les parfums du printemps. Elle songeait au beau séjour de France, à son triste retour, à ses fautes, à ses crimes, et ses remords s'épurant dans cette sérénité immense, elle sentait son âme se dégager peu à peu de ses angoisses.
— Douglas, dit-elle enfin, comme si elle résumait sa méditation, n'aimez jamais! conservez votre cœur pur, comme l'éclair de vos regards. C'est le seul conseil que je puisse vous donner en retour de la liberté.
— 11 est trop tard, madame, répondit Douglas avec une voix tremblante, et en se mettant à ses genoux; je vous ai vue pleurer, et quand j'ai juré de vous sauver, j'ai juré de vous aimer jusqu'à la mort.
— Vous aussi, pauvre enfant!
Il y eut un long silence que nul n'osait rompre. La lune, jusque-là voilée par les nuages, se montra tout à coup et son pâle rayon enveloppa la barque. Le petit Douglas aperçut alors au fil de l'eau un lis qui penchait sa tête, touchant emblème pour une reine do France! Il sortit à moitié de l'esquif, à l'aide de la rame atteignit la fleur et l'offrit à Marie Stuart. Une perle brillait sur le bord du calice; c'était une goutte d'eau, ou une goutte de larmes.
— Madame, dit Douglas, vous avez fait fleurir le lac, et le démon de Loch-Leven s'est paré pour vous voir passer.
— Quoi! ce lac aussi a ses démons?
— Sans doute, et les ballades rapportent.. =
— Oh ! ne me parlez pas de ballades, Douglas, je les ai trop aimées et trop chantées. Le démon de Loch-Leven ne vaut pas mieux que celui de Monteith, et il ne rendrait pas à la triste reine des augures meilleurs que ceux que le Kelpy a rendus à l'enfant.
Et Marie Stuart souriant avec amertume, raillant doucement la superstition dont elle n'osait pourtant se déclarer affranchie, raconta sa promenade sur le lac de Monteith, ses fiançailles avec le démon, et les tristes voyages qu'elle avait faits dejuiis sur les eaux.
Quand elle eut fini, Douglas s'écria : — Je sais, moi, une offrande agréable au Kelpy de Loch-Leven, et tirant de son sein les clefs du château qu'il avait emportées dans sa fuite, il les jeta dans le lac.
A peine l'eau était-elle refermée, qu'un coup de feu
LE DÉMON DU LA.C ISîj
rolonlit. On s'était aperçu de l'ôvasion de la reine, et on lirait sur l'esquif!
Douglas pâlit, Marie Stuart poussa un cri et la barque reprit sa course, ou [ilutôt son vol, vers la rive opposée. Le trajet se fit en silence. Mais, en touchant le rivage, la reine dit à son guide :
— Vous le voyez, Douglas, les lacs d'Écossc ne veulent pas de moi ; la mort m'y poursuit.
A quoique distance du bord, le petit Douglas cueillit un chardon, et l'offrant à la reine, qui portait déjà un lis : — Reine de France et d'Ecosse, lui dit-il, faisant allusion à ces dcfux emblèmes, vos sujets vous attendent!
Puis il souffla dans un cor suspendu à sa ceinture. Georges Douglas, John Bealoun, Claude lîamilton, qui attendaient cachés dans les herbes, accoururent saluer la fugitive.
Marie se vit bientôt entourée d'une noblesse fidèle et dévouée. L'espoir rentra dans son âme; elle se crut maîtresse enfin du sort et s'écria, en embrassant ses amis :
— Je suis sauvée 1
Hélas! elle était perdue. Sa promenade sur le lac de Loch-Leven ne fit que précéder de peu de temps une longue et cruelle captivité ; et le 8 février 1587, la fille de Jacques V, la veuve de François II, la reine de France et d'Ecosse, après dix.-huit années de tortures et de prison, réalisant la prophétie paternelle, posa sa tête, toujours jeune et belle, sur le billot d'Elisabeth.
Le bourreau trembla quand il fallut frapper, et s'y prit à deux fois. L'âme de Marie s'échappa réconciliée
avec Dieu par le repentir et la prière. Tous nos lecteurs connaissent les détails de cette horrible et sublime agonie.
Peut-être qu'avant de monter sur l'échafaud de Fotheringay, dans les heures douloureuses qu'elle consacra à repasser et à offrir à Dieu sa vie, Marie Stuart se souvint des superstitions de son enfance et des prédictions sinistres du démon du lac.
Quoi qu'il en soit, le génie des eaux s'est emparé de son souvenir et porte son deuil. Sur les bords du Men, qui coule au pied de Fotheringay, on cueille de petites lleurs rouges qui sont nées, dit la légende, des gouttes du sang de l'infortunée Marie.
Au mois d'octobre de l'année 1773, toute la cour était à Versailles, lorsqu'un matin trois jeunes dames qui avaient fait le projet, sans doute, de respirer les derniers parfums de l'automne, avant que personne fût descendu, s'avançaient dans le parc, se tenant toutes les trois par la main, causant de mille choses, s'interrompant parfois pour jeter au visage de marbre de quelque vieux Faune étonné, des éclats de rire et des phrases de chansons, puis reprenant leur route au hasard, sans laisser paraître d'autre but que d'aspirer le plus d'air de liberté possible, et que de fouler avec leurs petits pieds humides de rosée les feuilles qui commençaient à tomber.
Toutes trois étaient belles de cette première beauté de la jeunesse qui lient autant à la pureté de l'âme qu'à la pureté des lignes du visage, et ces trois fronts limpides,
qui s'éclairaient d'une clarté intérieure et sereine, animaient comme d'une poétique vision les allées désertes et silencieuses. N'eût été le manteletque chacune d'elles ramenait de temps en temps sur ses épaules quand la brise s'élevait un peu, et n'eût été le nuage de poudre qui restait de la toilette de la veille, à leurs cheveux roulés en anneaux, on eût pu, par ce temps de galanterie, et au milieu de ce jardin mythologique, les comparer à trois nymphes sorties du tronc des arbres et cherchant dans ces avenues quelque Sylvain à tourmenter, quelque berger insensible à désespérer. Mais les trois divinités matinales (pour continuer ma galante métaphore), semblaient avoir oublié ce jour-là quelles flèches victorieuses trempaient dans leurs beaux yeux, et paraissaient être venues dans le parc, tout vulgairement, tout humainement pour y jaser à leur aise, en écoutant jaser les oiseaux.
C'était avec l'entrain le plus sincère que ces trois déités de la cour de Louis XV oubliaient l'Olympe, mortellement ennuyeux alors, dont elles étaient l'ornement. Aux éclats de leur voix, à leurs libres mouvements, on les eût dites envolées de ces tristes volières qu'on appelle des couvents, et ayant à cœur de racheter tout le temps de gaieté perdu.
L'une d'entre elles surtout, dont le simple peignoir de taffetas gris attaché de rubans de velours noir, contrastait avec les grandes robes brochées et émaillées de fleurs de ses deux compagnes, semblait jouir avidement des quelques heures d'indépendance qu'elle dérobait à l'éti-
quettc. De temps en temps elle regardait de côté les porte., du palais avec une petite moue rancunière qui dispensait de commentaires. Tout à coup elle s'arrêta, et levant brusquement ses jolies épaules comme pour secouer les souvenirs pesants qui les froissaient : *
— Mesdames, s'écria-t-elle, ne vous semble-t-il pas que cette vie soit un supplice? Pour moi j'échangerais volontiers la destinée qui m'attend et que vous m'enviez peut-être, pour me retrouver simple jeune lille jouant et courant dans les petits chemins verts de mon pays.
— Hélas! réponditune autre, que parlez-vous de votre pays, ma chère!... Si vous connaissiez la Savoie!
— Oh 1 oui la Savoie! ajouta la troisième avec un gros soupir.
— Voulez-vous bien vous taire, avec vos airs de marmotte, reprit en souriant la jeune dame aux rubans noirs, il semble que vous ayez les lèvres pleines de neige, et vous me faites grelotter rien qu'en parlant!
— Ma sœur, vous n'avez pas vu nos montagnes?
— Mes sœurs, qui de vous deux a vu Vienne? Tenez, le plus beau pays du monde, c'est la patrie 1 Et la patrie, c'est où l'on aime et où l'on est aimé?
— Alors vous êtes Française, Autrichienne entêtée?
— Française? — non, pas tout à fait, pas autant que je voudrais l'être?
Et elle s'arrêta pour essuyer une larme qui brillait entre ses longs cils. Un mot jeté au hasard venait d'éveiller des pensées pénibles. On marcha quelques instants dans les charmilles, sans se parler, sans se regarder même,
chacune se laissant aller à sa rêverie. Enfin celle qui s'était interrompue continua :
— Pourtant, si Louis l'avait voulu!
— Espérez, mon amie, espérez I
— Hélas 1 je n'espère plus, je regrette.
— Eh bien ! méchante, essayez au moins de regretter patiemment!
— C'est cela! attendre! toujours attendre! Et qui sait si cette froideur d'un époux, que j'aime, moi, ne durera pas toujours? Croyez-vous qu'en devenant moins jeune, on devienne plus épris? Yous ne comprenez pas cela, vous êtes heureuses, vous êtes aimées! mais moi, depuis que je suis en France, j'ai fait bien des réflexions, et j'ai plus d'expérience que vous. Mesdames : quand on souffre on peut être bien vieille à dix-sept ans!
En disant cela, elle passait la plus jolie main du monde sur ses tempes rosées et transparentes, comme pour y chercher des rides et pour y constater des souffrances t Un sourire d'incrédulité fut le commentaire muet des deux amies; quant à la jeune délaissée, elle parut retombée pour quelques instants dans sa méditation.
Cependant, la promenade que nulle n'avait encore eu l'idée d'abréger, tant il leur paraissait doux d'errer ainsi seules et à leur aise, même en devisant, ou plutôt, surtout en devisant de leurs petits chagrins, la promenade s'était prolongée; et l'on était déjà bien avant dans le parc, quand, au détour d'une avenue, les trois jeunes femmes entendirent du bruit. Elles s'arrêtent aussitôt, levant leurs jolies tètes surprises, puis se tiennent immo-
LE l'ETIT HOMME ROUGE 191
biles, écoulant avec de ^Tandos palpitations, et aspirant l'air à la façon charmante de trois biches effarées.
— Si l'on nous voyait! dit l'une à voix, basse.
— Si l'on nous reconnaissait! reprend une autre.
— Si le roi le savait! ajoute la troisième; et toutes de se retourner, de s'avancer, de se hausser sur la pointe des pieds pour reconnaître l'ennemi, et pour le prévenir.
— Chut! dit enfin la plus hardie des trois qui venait d'aller explorer un bosquet suspect, c'est là!
Elles se concertèrent alors à voix basse; et marchant ensuite avec les plus grandes précautions, attendant pour faire un pas que le bruit causé par le frôlement du pas précédent sur les feuilles se fût apaisé, elles parvinrent, en écartant les charmilles, jusqu'à l'endroit d'où sortait cette mystérieuse rumeur; puis en montant sur un banc qui se trouvait là, et en dérangeant quelques branches avec la curiosité pleine de réticences de trois jeunes femmes, partagées entre le désir de savoir et la crainte d'en trop apprendre, elles s'excitèrent mutuellement à regarder. Une première mit fin aux irrésolutions et tendit le cou ; une seconde enhardie s'appuya sur l'épaule de sa compagne pour l'imiter; la troisième alors ne voulant pas paraître avoir plus de scrupules que ses deux amies, glissa sa tète inquiète entre les deux tètes curieuses qui l'avalent précédée; et toutes trois s'enlaçant de leurs bras pour se soutenir, se penchèrent par un même mouvement, et purent voir alors tout à leur aise.
Quatre jeunes filles, assises au milieu du bosquet, et
ayant chacune un cahier ouvert à la main, prêtaient une attention quelque peu mutine aux conseils mélangés de reproches d'un heau jeune homme qui se tenait debout devant elles. Il grondait et elles discutaient; il cherchait à donner à sa voix les tons exagérés d'une fausse colère, et elles l'interrompaient en riant aux éclats. Alors le harangueur déconcerté plongeait dramatiquement sa main droite dans l'entrebâillement de son gilet, tout en froissant de sa main gauche un manuscrit cousu de faveurs roses qu'il regardait avec désespoir, et prenait instamment à témoin.
Modestement vêtu d'un habit brun de bouracan, portant ses cheveux noirs longs et flottants, sans poudre, contrairement aux usages de l'époque, pâle, avec de grands yeux bleus, le front haut, les veines saillantes, l'orateur du bosquet trahissait dans sa figure et dans son maintien cette animation fébrile qui fait rêver tant de belles choses, et dire tant de folies de seize à vingt ans. On devinait à cette sueur, lumineuse en quelque sorte, qui baigne les visages inspirés, que chez lui l'âme tourmentait le corps. Ce devait être un ambitieux en herbe, ou un fou, ou un poote! Comme nous l'apprendrons, en nous tenant avec les troisjeunes dames derrière les charmilles, c'était un poëte. — Ce qui veut dire, au reste, un ambitieux et un fou.
Adrien, car c'était ainsi que venait de le nommer une de ses compagnes, Adrien quittait le collège; et il confiait dans ce moment à des oreilles trop frivoles, selon lui, pour le comprendre, le précieux fruit d'une année do
divagation et d'enthousiasme. De tout temps, les écoliers de tons les pays ont 6té travaillés, à l'âge où les passions s'éveillent et où l'amour s'entrevoit, de cette ardeur d'expansion qui se trahit le plus communément par des vers. La poésie est la rosée des premières années; le soleil de midi l'enlève ensuite et la boit toute. De cette odorante transpiration de lame, il ne reste plus qu'un souvenir; de cette robe pleine de rayons, dont chacun s'est dépouillé à son tour, l'homme sort quelquefois triste et positif, le regard circonscrit dans une froide réalité; mais tous, même les plus exacts, môme les plus positifs, ont passé par cette fièvre d'extase, par ce jour, par cette heure, par cette minute d'élan sublime et de génie. Ce fut l'étincelle qui se dégagea des heurts de l'âme contre les passions; ce fut le rayon qui éclaira l'hymen du cœur et des sens.
On ne doit donc rien préjuger pour l'avenir de cette disposition poétique commune à toutes lésâmes qui n'aiment pas encore, mais qui veulent aimer; et faisant l'application de ce principe à Adrien, nous ne prétendrons pas qu'il y eût dans ses premiers essais la révélation d'un poëte; seulement, nous constaterons qu'il faisait des vers et qu'il en faisait parfois de bons.
A l'époque où se passe notre histoire, la jeunesse no songeait pas encore à tourner son enthousiasme vers les abstractions et les désespoirs. On ne débutait point par une plainte contre le siècle. Les maladies de poitrine respeclaientassez gr-nérnlementlcs poètes. C'était le lieau temps de lidylle, mais de l'idylle en falbalas. La première muse
était jeune, frisée, poudrée, portant chapeau de fleurs ; quelquefois, elle chassait devant elle avec une houlette élégante des petits moutons blancs comme neige; les désespoirs se modulaient sur une musette ; pas de vilains pistolets, ni de gaz pesant pour aider aux suffocations d'un amour incompris ! Mais dans des petites cages de roseau des oiseaux emblématiques ; mais des nœuds de ruban à des bouquets de rose ; mais tout l'attirail coquet et frivole qui rendait l'olympe impossible sans une habilleuse et un coiffeur! Le dix-huitième siècle s'attifait des rognures du dix-septième. Le joli et le mignon remplaçaient le beau et le sévère. Marivaux et Florian devenaient chefs d'école comme Watteau et Boucher.
Adrien avait dû satisfaire nécessairement à ce goût dominant de l'époque. Dans ses longues rêveries, le long des corridors obscurs des oratoriens où il avait étudié, ce qui faisait fermenter sa jeune tête, c'était une vision qui lui était restée d'une fête de Versailles dans laquelle il avait entrevu des petits pieds chaussés de satin blanc, de belles têtes de duchesse dans une auréole de poudre; de beaux marquis en habits de velours. Son père, qui remplissait à la cour un emploi modeste, lui avait fait de merveilleux récits de ce qu'il pouvait voir des antichambres; et tous ces souvenirs, tous ces tabieaux s'étaient revêtus d'une forme lumineuse en se fixant dans une imagination de dix-huit ans. On ne s'étonnera donc pas d'apprendre qu'Adrien, au moment où nous faisons sa connaissance, est en train de procéder à la répétition d'une pastorale en trois actes et en vers, dans laquelle il
LE PETIT UOMME UOUC.E 19'j
a ré[);i)ulii toutes les ardeurs de son âme, et toutes les ricliesses de sa fantaisie. A ce propos, je doute que Corneille, qui se dispensait de la modestie parce que legônie lui sudisait, et qui était grand avec lrancl)'i?e; je doute que l'auteur du Cid eût la poitrine gonflée de plus d'orgueil, en entendant parler son Rodrigue que notre jeune poëte ne l'avait, en relisant ses innocentes déclamations. Il eût mis volontiers sur son chapeau : — C'est moi qui suis Adrien, l'auteur à'Agénor et Cliloé! — Mais, forcé de renoncer à ce mode insolite de publicité, Adrien avait eu recours à quatre jeunes lilles de son âge ; et il était convenu que pour la fête d'un de ses grands parents, notre poëlcauraitla satisfaction de voir son œuvre jouée, tant Lien que mal, mais enfin représentée par ses compagnes d'enfance.
D'après une disposition de la pièce, très-savante, quoique très-naturelle en apparence, il n'y avait qu'un rôle d'homme ; ce qui levait bien des difficultés. D'abord, aucun autre adolescent ne se trouvait admis dans l'intimité de ces demoiselles, et Adrien tenait à son isolement qui n'était pas sans charmes; et puis l'admission de personnages mâles eût en outre produit des rivalités sur la valeur des emplois. Aussi, pour éviter d'avoir à défendre ou à céder les premiers rôles, Adrien s'était dit : Il n'y aura qu'un rôle d'homme et je le jouerai. Par-là, point de dispute! 11 ne mécontentait personne, restait chef de la troupe, et pouvait agir en maître. Ce dernier privilège cependant était très-contesté ; et, comme nous le verrons, il éprouvait dans son autocratie tous les inconvé-
nients d'un gouvernement constitutionnel; il régnait et ne gouvernait pas/
Retournons maintenant prendre place à côté des trois jeunes dames derrière les charmilles. Cette digression un peu longue était nécessaire. Il nous fallait, pour l'intelligence de sa conduite, expliquer le caractère d'Adrien. Cela fait, revenons à ses moutons; car il y a, ou plutôt il est censé y avoir des moutons dans la pièce ; l'embarras de discipliner cette partie peu intelligente de la troupe, l'a fait supprimer en réalité; mais elle n'en doit pas moins subsister dans l'idée des spectateurs.
Notre poëte n'avait pu faire à la vanité féminine les sacrifices qu'il avait courageusement résolus en vue de l'amour-propre masculin. A moins de ne composer qu'un dialogue dans la stricte acception du mot, force lui avait été pour l'intérêt, pour la vraisemblance, peut-être aussi pour la magnificence de sa pièce, d'admettre plus d'un rôle de femme. Nous n'osons pas dire que ce fut un tort, mais ce fut certainement un malheur. Jusqu'à cette dernière répétition qui était décisive (la pièce devait être solennellement représentée le lendemain), on avait étudié les rôles séparément, sans trop s'inquiéter de leur importance relative; m.ais, quand on fut en présence, et quand la position de chacune fut désignée, il y eut des exclamations de surprise, de dépit, de désappointement; alors se fit le tumulte qui avait distrait les trois jeunes dames de leur promenade dans le parc.
Selon la donnée du poëte, Agénor, prince ou marquis d'un pays oublié sur la carie (non pas sur la carte du
Tendre), guidé par le désir, fort innocent pour un marquis, de se faire un bouquet de fleurs des champs, errait mélancoliquement le long d'une prairie, quand au pied d'un saule, il découvrait tout à coup une bergère paisiblement endormie. A cette vue, transports et ravissements d'Agénor; il oubliait l'éclat des cours, l'élégance fastueuse des grandes dames. La charmante simplicité de cette bergère (en robe de satin blanc, en chapeau de paille, orné de rubans et de fleurs, tenant une houlette également cnrubanée), le jetait hors de lui. Il s'agenouillait sur l'herbe, et se livrait à la plus hyperbolique exclamation qui ait jamais lait trembler le feuillage verttendre d'une églogue. Cependant, la bergère se réveillait, et justement confuse de se voir surprise dans les douceurs du sommeil, elle s'excusait avec une grâce naïve qui achevait de troubler la tète de notre sentimental marquis. De délicates insinuations étaient faites alors dans le but de s'assurer si une petite place ne serait pas, par hasard, vacante dans le petit cœur de la ravissante bergère. Sur l'aveu de Chloé, que la campagne au printemps, et deux ou trois agnelets de son troupeau avaient seuls , jusqu'à ce moment, trouvé le sentier fleuri de son âme, Agénor, s'autorisant de l'exemple d'un très-grand seigneur de l'antiquité, nommé Hercule, qui avait filé aux genoux d'une grande dame nommée Omphale, ne se faisait aucun scrupule de tomber aux pieds de Chloé, en lui offrant son cœur, sa main et son nom, estimant avec assez de justesse que de marquis à bergère la distance était la môme que de demi-dieu à
princesse. Ces sentiments héroïques faisaient certainement le plus grand honneur à un marquis de ce tempslà, où les préjugés avaient beaucoup d'empire ; mais la jeune personne qui s'était chargée du rôle de Chloé ne voulait pas que cela se passât ainsi. Sous le prétexte, au moins frivole, qu'elle ne pourrait jamais se résoudre à dormir en public, elle demandait à Adrien de changer la scène; et puis, comme héroïne, elle revendiquait le droit de ne pas commencer l'acte, et de ne paraître qu'après s'être fait attendre un peu. C'était, à son avis, le moyen de produire un bien plus grand effet. Adrien ne se montrait nullement convaincu, et il avait pour cela de nombreuses et excellentes raisons ; mais il lui eût été impossible de les déduire, tourmenté par le reste de la troupe, qui sollicitait également de lui de nombreux changements.
Au second acte, Agénor et Chloé , bras dessus bras dessous, allaient offrir une cage, où soupiraient deux colombes, à une devineresse fort célèbre dans le canton, et qui devait prononcer sur l'union réclamée avec instance par Agénor et refusée doucement par Chloé. Cette devineresse, dans l'idée d'Adrien, devait être enveloppée d'une certaine robe noire flottante, dont la couleur triste et l'ampleur semblaient une injure faite aux lignes élégantes et gracieuses de la taille de l'actrice, autant qu'à sa fraîcheur et à sa jeunesse. Celle-ci se plaignit donc de n'être pas habillée d'une robe de satin comme l'était Chloé. Une troisième, pour des raisons analogues, ne voulait pas paraître trop vieille, tout en passant pour l'aïeule de la
bergère. Elle consentait à comprendre et à bônir les amours de ses petits-enfants; mais à la condition que l'on vît bien que ce n'était pas chez elle seulement l'effet d'un souvenir et d'un regret. Et puis, elle était superstitieuse, et craignait que cette heure de déguisement ne lui portât malheur ; elle avait peur de ne plus redevenir après la jeune et jolie fille d'auparavant, et de vieillir réellement. Enfin, il en restait une quatrième plus difficile à contenter. Tout son rôle lui déplaisait ; et cependant, l'ingrate! elle représentait une prêtresse habitant ou passant pour habiter un temple de jaspe et de porphyre, orné de fleurs. C'était elle qui, selon les rites de ce pays peu connu, sanctifiait l'union d'Agénor et de Ghloé, et les mariait de par l'amour et de par sa baguette enchantée. Mais, comme elle ne paraisssait qu'au dénoùment, elle jugeait qu'il était inutile de créer un rôle pour quatre vers, et voulait, ou bien qu'on allongeât ce rôle, ou qu'on le supprimât entièrement.
Adrien se trouvait donc fort embarrassé. Il ne savait à laquelle répondre; il les exhortait toutes, les suppliait à mains jointes, gémissait sur la destinée des poètes, cherchait à faire comprendre la grâce et la simplicité d'intrigue de son œuvre pastorale; peines perdues! Toutes semblaient avoir conjuré son désespoir.
Il y eut un moment, où n'y tenant plus, il jeta son manuscrit loin de lui, se croisa les bras, et leva la tète au ciel, comme pour l'attester et implorer l'intervention d'une providence quelconque. Tout à coup il lui sembla que son vœu avait été exaucé, et que cette providence
venait, fée, ange ou magicienne, l'assister et le tirer d'embarras. Le feuillage s'écartait doucement devant lui, et une figure toute rayonnante se montrait au milieu des branches, lui jetant un regard humide de compassion et de sympathie. A cette douce apparition, notre poëte, les yeux fixes, les mains tendues, était près de crier nu prodige, quand la vue de deux autres belles têtes encadrant la première, et do je ne sais quels détails de toilette peu familiers sans doute aux providences célestes, le fît retomber des hauteurs de l'extase, et lui donna à penser que ce pouvaient bien être tout simplement trois jeunes curieuses, écoutant ce qui se disait et assistante son humiliation. De leur côté, les trois dames se voyant découvertes, franchirent bravement le feuillage qui ne pouvait plus servir à les cacher, et sautèrent au milieu du bosquet. Après une révérence profonde à l'assemblée stupéfaite, celle des trois quiavaitun peignoir et qui paraissait la plus déterminée, prit la parole et dit :
— Monsieur et mesdemoiselles, pardon de vous avoir dérangés! Mes amies et moi nous nous promenions dans le parc : le bruit de votre dispute nous a attirées de ce côté, et depuis une demi-heure nous vous écoutons. Maintenant que nous sommes au courant de l'affaire, voulez-vous de nous pour arbitres ? Ne craignez rien, mesdemoiselles, nous apprécierons vos puissantes raisons; et vous, monsieur le poëte, croyez que nous comprenons tout ce que valent de beaux vers 1
A celte proposition faite d'un ton légèrement railleur, les insurgées baissèrent la tête sans répondre : elles
lE rr.TiT noMiMF, nouac 201
étaient honteuses d'avoir été surprises en flagrant délit de taquinerie et de vanité. En général, si les fcnrimes redoutent les jugements des autres femmes, c'est qu'elles savent bien que leurs juges prononcent d'après les délations de leur propre conscience, et qu'il n'y a pas de réplique possible à des conclusions qui commencent par un aveu. Adrien se trouvait donc heureux d'une si gracieuse intervention, tandis que ses quatre compagnes, humiliées et interdites, commençaient à regretter leurs disputes et à tourner vers lui des regards plus conciliants. Aussi fallut-il peu de raisons de la part des trois inconnues pour déterminer les mutines débutantes à reconnaître leurs torts et à revenir sur leurs prétentions. Chloé ne demanda pas mieux que de dormir pendant la première scène ; la devineresse consentit à l'alTublemcnt en question ; celle qui remplissait l'aïeule souscrivit, dans toute leur rigueur, aux conditions de son emploi, et la prêtresse, exagérant cette fois son zèle, proposa, sises amies croyaient qu'elle en eût trop à débiter, d'en supprimer la moitié; c'est-à-dire deux vers sur quatre. Adrien refusa ce sacrifice, mais ne se sentit pas d'aise de la bonne volonté de sa troupe. II s'avança, temblant d'une délicieuse émotion, vers la jeune dame au peignoir gris, lui exprima avec des balbutiements sa recon-» naissance, et finit, à l'aide de respectueuses circonlocutions, par la prier de vouloir bien assister ellemême, avec ses deux amies, à la représentation solennelle de sa pastorale.
Cette invitation, adressée les mains jointes et le regard
suppliant , fit sourire et s'entreregarder les trois jeunes dames. Avant de répondre, elles parurent se concerter ensemble. On devinait à leurs chuchotements que ce n'était pas pour elles une chose facile que d'accepter. Enfin, après une délibération fort animée dans laquelle la majorité semblait avoir voté pour le refus, la jeune dame au peignoir, que nous avons vue exercer un certain ascendant sur ses deux amies, et qui constituait une minorité très-influente, prit sur elle la responsabilité de l'acceptation; et tournant avec vivacité la tête de droite à gauche et de gauche à droite, comme quelqu'un qui refuse d'en entendre davantage, et qui veut se débarrasser de mauvaises raisons, elle répondit à Adrien enchanté que le lendemain au soir elles seraient heureuses d'aller toutes les trois applaudir Agénor et Ghloé.
On conviât de l'heure et de l'endroit; puis après de grands saluts mêlés de quelque embarras du côté des jeunes comédiennes, et pleins d'affabilité du côté des trois inconnues, on se sépara, les unes pour rentrer au château, les autres pour remplacer par des distractions d'une moins haute portée les débats orageux de la répétition.
Or, pendant que la jeune fille qui devait, le lendemain, servir d'aïeule à Ghloé, fermait ses beaux yeux pour qu'on les couvrît de l'innocent bandeau du colinmaillard, et qu'Adrien ayant remis, avec son manuscrit, tous les soucis de directeur dans sa poche, se disposait à serrer, avec la plus rigoureuse sévérité, sa cravate de mousseline sur les charmantes paupières de la
LE PETIT UOMME UOUGE 203
jolie duègne, celle-ci se pencha à son oreille et lui dit :
— Adrien, savez-vous quelles sont ces trois jeunes dames qui nous quittent?
— Non, Amélie, et vous ?
— Oh I moi, je crois les avoir reconnues.
— Eh bien!
— Ou je me trompe fort, ou ces deux sœurs en robes brochées sont les deux princesses de Savoie, la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois.
— Dites-vous vrai? Amélie, et la dame au peignoir?
— La dame au peignoir, serait alors notre gracieuse dauphine, Marie-Antoinette.
— Gela est-il possible! mon Dieu, les princesses seules dans le parc !
— Je vous dis, Adrien, que ce sont elles.
— Et moi qui lésai invitées à notre fête; comme maintenant elles doivent rire de moi!
— Dites de nous, Adrien.
— Oh non, de moi seul, c'est moi qui ai lait l'invitation.
— Le croiriez-vous? J'ai dans l'idée qu'elles l'ont acceptée de bonne foi.
— Quelle folie! les princesses! la dauphine!
— Nous verrons ! nous verrons !
— Hélas!
— Voilà-t-il pas de quoi vous affliger!
— Surtout, Amélie, ne dites pas votre découverte aux autres, elles se moqueraient de moi.
— Avez-vous bientôt fini? cria dans ce moment 1ï
belle demoiselle qui devait prêter le lendemain son frais minois à la bergère Chloé, et qui était un peu jalouse du tête-à-tête de son prince avec sa mignonne graad'mère.
— Voilà qui est fait, répondit-on, et la jeune fille aux yeux bandés s'élança dans l'avenue, tendant ses bras, courant à droite et à gauche, partout où elle entendait rire et causer. Ce fut alors pour longtemps une gaieté et des éclats de voix à dérider les dieux de marbre, insensibles habitants du parc.
Cependant, Adrien, bouleversé de la confidence qu'il venait de recevoir, s'était retiré dans un coin et s'était mis à rêver profondément; et tandis que ses amis folâtraient et laissaient passer les heures avec insouciance, lui, pressait son cœur qui battait violemment dans sa poitrine, et murmurait tout bas : Pourvu qu'elles viennent demain !
Qu'espérait-il donc, l'ambitieux poëte, de la présence auguste des trois petites-filles de Louis XY à la représentation de sa pastorale? Nous ne saurions le dire. Seulement, le soir en entrant dans sa chambre, il vint se mettre à genoux au chevet de son lit, puis joignant les mains avec ferveur et regardant le ciel étoile à travers sa fenêtre, il dit à demi- voix :
— Mon Dieu qui m'avez ôté ma mère, et qui m'avez refusé une sœur, vous qui savez que je suis seul, et que ces jeunes filles innocentes ne comprendront jamais tout ce qu'il y a d'amour et de foi dans mon âme, vous qui m'avez fait naître fier pour m^ conserver poëte, je vous
LE PETIT HOMME ROUGE 20o
en prie, ù mon Dieu, permellez que lan^e qui doit m'aimer un jour, que celle qui viendra réclamer sa part do mon fardeau et que je nommerai ma femme, soit douce, bonne et belle, comme son altesse madame la dauphino Marie-Antoinelte.
Cette prière faite, il se coucba et ne dormit pas de h nuit.
ir
Tous les ennuis qu'avait éprouvés Adrien pour metlre sa pastorale à l'étude, toutes les anxiétés par lesquelles la coquetterie et les caprices de sa troupe l'avaient fait passer, se trouvaient oubliés. Son œuvre, si longtemps caressée dans l'ombre de son âme, allait enfin se produire au grand jour de la publicité, et les gracieux enfants de son imagination, dont l'innocent caquetage remplissait depuis si longtemps tous les échos de sa tête et de son cœur, allaient recevoir le baptême des applaudissements de sa famille. Certes, au défaut d'un nombreux auditoire, c'était déjà un grand bonheur pour notre pcëte que d'amener des pleurs dans les yeux de cent personnes, même en pays de connaissance; nous pouvons donc aCQrmer qu'Adrien éprouvait ce débordement de joie mêlé de trouble que cause toujours une première représentation. Les chances de succès étaient belles, la sympathie de l'auditoire lui était acquise, et nous ne saurions
nous expliquer d'où provenait le léger nuage qui voilait de tenaps en temps le rayonnement de son front, si nous n'étions dans la confidence de son espoir ambitieux.
Il attachait une idée superstitieuse à la venue peu probable d'ailleurs des trois princesses. Il lui semblait que triomphe! aux yeux des petites-filles du roi, c'était triompher aux yeux de la cour entière, et un sourire approbateur de ces trois divinités paraissait à notre présomptueux poëte devoir transporter son Parnasse dans l'Olympe. Peut-être l'idée de gloire n'agitait-elle pas seulement son cœur, et de plus téméraires espérances germaientelles, sans qu'il osât se l'avouera lui-même, dans le plus profond repli de sa pensée. Toujours est-il que dès le matin il avait la fièvre, et que dans les instants où son délire pouvait s'exhaler sans témoin, il se surprenait à appeler à haute voix les nobles visiteuses du bosquet, à lancer de côté et d'autre les regards enivrés et extatiques d'un triomphateur qui veut plaire, et à passer violemment la main dans ses cheveux en les dressant sur sa tète, comme un insensé qui tenterait de s'enlever ainsi lui-même et de se poser sur un piédestal.
Aussi, les heures qui s'écoulèrent jusqu'au moment de la représentation, lui parurent-elles bien longues; il crut avoir vécu une semaine dans un jour; et quand le soleil, contre lequel il avait vingt fois, depuis le matin, retourné le vœu de Josué, se fut couché letitement derrière les arbres jaunis du parc, il courut, en frémissant de bonheur, présider à l'installation de son théâtre.
La partie matérielle de sa tâche n'offrait pas de moin-
lires difficultés que la partie spéculative; et les embarras du machiniste équivalaient aux soucis du directeur. Le problème que le poëte avait à résoudre pour entourer sa pastorale du plus de magnificence possible, devenait celui-ci : — Une chambre étant donnée, construire, à l'aide de deux fauteuils, d'un rideau, d'un paravent et d'un tapis, un paysage où de beaux arbres verts ombragent mélancoliquement une bergère endormie, où le ciel bleu, tamisant les rayons d'un soleil comme on n'en voit que dans les églogues, se mirent dans des flots de cristal; où des prairies émaillées de fleurs servent de tendre pâture à de petits moutons blancs. Nous savons déjà comment le troupeau ne devait plus paraître que dans le dialogue; mais il était impossible, à moins de se priver de toute espèce d'illusion, que les décors et les autres accessoires se passassent également en conversation. Force était donc d'utiliser les ressources du magasin. Le tapis employé comme toile de fond était déjà une heureuse trouvaille. A part les oiseaux magnifiques, les paons aux larges queues, les faisans et les cygnes qui y étaient fort inutilement répandus, les arbres de haute lisse satisfaisaient des yeux complaisants. Il est certain que pour cela on ne devait pas chicaner la bordure de fleurs et de fruits qui encadrait la forêt. Le paravent pouvait servir également à dissimuler les acteurs et à compléter l'horizon. Un grand ciel couleur tourterelle, des jolis arbres bien peignés, des allées finement dessinées, des cascades d'argent, et, sur des ponts hardiment jetés, des pécheurs habillés de lampas et tenant au bout de leurs lignes do
gros poissons dorés : c'était là un luxe d'ornement dont Adrien fit son profit. Il est vrai que le paysage avec ses kiosques garnis de clochettes, avec ses pêcheurs aux longues moustaches, avait un petit air chinois qu'on ne pou- A^ait méconnaître; mais, le soir, et grâce à une complaisance de l'imagination qui ne défendait pas de transporter l'action dans les environs de Pékin, tout pouvait s'arranger; et tout s'arrangea en effet.
La bergère Ghloé s'installa de son mieux dans un fauteuil qui dut passer pour un banc de gazon ; et les trois coups solennellement frappés, Adrien tira lui-même un grand rideau qui dérobait au public les splendeurs du théâtre; puis, ce dernier devoir de machiniste rempli, il passa derrière le paravent et fit son entrée au milieu des applaudissements de tous les spectateurs. Heureusement pour notre poëte qu'il lui était presque impossible de ne pas se rappeler son rôle, car il fut quelques instants étourdi, ébloui, oppressé, ne sachant où il était, débitant machinalement, et sans en avoir conscience, les premiers vers de sa pastorale. Une seule idée tourbillonnait dans sa tête et confondait tout : ses yeux errants de côté et d'autre ne cherchaient à reconnaître qu'une seule personne ; et son oreille tendue n'aspirait les sons que dans le but chimérique de s'assurer si, parmi les applaudissements, il distinguerait le bruit de deux petites mains qu'il avait entrevues la veille.
Le premier acte s'acheva dans les trépignements de l'assistance. Les grands parents pleuraient. C'était un concert de louanges à impatienter le poëte le moins mo-
Llî PETIT nOMMK ROUGE 209
deste; mais Adrien n'entendait p;is. Il s'ôtait retiré derriijro le paravent, pâle et les yeux, gonllésde larmes. Que lui faisaient tous ces témoignages d'auditeurs indulgents par vanité et par ignorance! Les embrasseinents et les bénédictions dont il était menacé lui semblaient un odieux désappointement à côté de rinelTabie sourire qu'il avait espéré des lèvres royales. L'infortuné poëte, il en était à son désenchantement! La gloire, qu'il personniliait dans l'une des trois princesses, s'était déjà jouée de lui. Aussi fut-ce avec un profond découragement et nn serrement de cœur inexprimable qu'il reparut dans le second acte.
Peu après, cependant, les vers qu'il récitait sans y prendre garde échauffèrent ses lèvres en les effleurant; peu à peu, cette poésie à laquelle il ne pouvait toucher sans que quelque chose tressaillit en lui, releva sa tête et ralluma ses yeux. Alors il se hasarda, par un effort désespéré, à regarder dans la salle; et que devint-il, bon Dieu, quand il aperçut, à dix pas de lui, trois mantclcts et trois cornettes de marchandes, sous lesquelles il reconnut sa trinilé gracieuse du bosquetet de ses songes! II s'arrêta au milieu de sa période; la joie qui affluait vers son cœur l'empêcha de parler; puis, par un geste qui dût sembler au moins étrange à l'actrice en scène, il joignit les mains comme on fait dans une extase et se laissa aller à une contemplation dont Cliloé eut beaucoup de peine à le tirer. Jusqu'au dernier vers de la pièce, il y 'Ut désormais deux hommes en lui : l'un qui donnait la réplique et déclamait, l'antre, indiiïérent à tout, con-
centrant toute son âme dans ses yeux, et ses yeux sur un seul point. Malgré ces distractions, tout alla bien, et le dénoùment d'une simplicité touchante, produisit un effet irrésistible.
Adrien eut donc à subir des félicitations qui furent pour lui tout un supplice. Enfin, quand le tumulte des conversations et des commentaires se fut assez bien établi pour qu'il pût s'échapper, il courut vers l'endroit où devaient se trouver les trois princesses; il avait peur que, dans la crainte d'être reconnues, elles ne se fussent déjà retirées; mais il vit, au contraire, qu'on l'attendait.
Interdit et tremblant, il s'avança, voulut parler et ne put que s'incliner profondément en murmurant : Altesses! A ce mot, une rougeur de dépit et de désappomtement passa sur les trois augustes visages; et Marie- Antoinette, qui dans toute circonstance semblait prendre sur elle la responsabilité des démarches, posa un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à Adrien, et lui dit en souriant :
— Je vois, monsieur, qu'il nous faut renoncer à notre rôle de providence inconnue : c'est dommage; mais j'espère bien que les princesses n'ont pas démérité de la confiance que vous accordiez hier aux trois indiscrètes du bosquet.
— Ah î que n'ai-je su!
— Vous eussiez récusé notre intervention, n'est-ce pas! C'eût été mal à vous. Mais pendant que nous perdions ce prestige de l'anonyme qui nous rendait si
puissnnt(?s, de noire côté, monsieur, comme dôcidément nous sommes très curieuse*, nous avons voulu savoir quel était le jeune poëte méconnu dont nous avions adouci les angoisses. Votre père, à qui par hasard nous nous sommes adressées pour cela, nous a parfaitement instruites. C'est lui qui s'est chargé de nous conduire ici; et c'est lui que nous avons prié de vous amener au château. Mainlcnanl écoutez-moi, monsieur Adrien, vous êtes franc et loyal, et ce ne serait pas vainement qu'on ferait appel à voire dévouement et à votre discrétion.
— Altesse, on m'arracherait la vie plutôt qu'un secret !
— Oh I il ne s'agit pas de mettre votre vie en danger. Mon Dieu que ces poêles sont exaltés! Le complot auquel nous voulons vous initier (car il y a un complot), est tout pacifique. Ce que nous songeons à renverser, c'est l'ennui qui règne à la cour, et nous ne conspirons que pour nous amuser. Ne rêvez donc pas de périlleux sacrifices : seulement présentez-vous demain malin au château; ayez votre manuscrit à'Agénor et Chloé sous le bras, et vous saurez alors ce que nous exigeons de vous. Au revoir donc, monsieur, à demain : soyez exact. Surtout n'oubliez pas la pastorale.
El avant que notre poëte, confus et trouhlé, eût pu trouver une réponse, les trois princesses avaient disparu. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'Adrien ne dormi» pas plus cette nuit là que la nuit précédente.
Le lendemain, paré, frisé, resplendissant, portant haut la tête, cherchant à donner à sa démarche la solennité d'un conquérant, et se surprenant à sauter de joie, tourmentant d'une main fiévreuse un jabot de dentelle fraîchement empesé, son chapeau sous le bras, des rayons dans les yeux, pâle comme un ambitieux qui touche au bonheur, à jeun comme un amoureux qui ne vit plus que dans le ciel, notre poëte se présenta au château. Le mot d'ordre avait été donné : il fut introduit dans un petit salon d'entresol où se trouvaient réunies les trois princesses, et, derrière leurs fauteuils, les trois princes, leurs époux.
Adrien eût mieux aimé ne rencontrer que ses augustes protectrices. Lui qui ne s'arrêtait pas dans ses suppositions hardies et qui s'était intérieurement flatté d'avoir un secret en commun avec les petites-filles du roi, fut un moment assez désappointé de la présence des maris, mais il eut bientôt de quoi se consoler.
Marie-Antoinette expliqua à notre ami, stupéfait et ébloui, comment elle avait conçu le projet d'organiser un théâtre dans les petits appartements, et comment c'était son œuvre qui avait été jugée digne d'ouvrir la série des représentations. On alla môme jusqu'à laisser entendre, comme la veille, que la cour avait de très-grands ennuis,
l.V. PF.TIT HOMME ROTTGE 213
€t que c'étnit pour s'y soustraire que la jeune dauphinc avait eu l'idée déjouer la comédie.
Adrien fut bien un peu surpris d'apprendre qu'on s'oimuyaU à la cour, mais il se disait, in petto^ que ces plaintes étaient peut-être un prétexte imaginé pour couvrir l'empressement que l'on mettait à applaudir son <euvre. — Les poètes ont toujours de ces façons d'expliquer les événements; et pourtant rien n'était plus vrai.
La cour, vers la (in de 1773, semblait frappée de cette paralysie qui quelquefois précède de peu d'instants la mort. On n'y parlait plus, on y cliucbolait. La corruption des courtisans était la même, mais elle avait perdu cette sorte de cynisme qui pouvait l'excuser sous la régence et les premières années du règne. La débauche devenait hypocrite, ce qui la laissait hideuse ; le roi, vieux, soullVant, dégoûté des plaisirs et y courant encore çà et là par un reste d habitude ; le roi, dans ses intervalles de raison, sentant que le trône craquait sous lui et que la tâche serait lourde pour son successeur, soupirait et baissait le front devant la pensée de l'avenir. — Pauvre France ! — avait-il dit quelques années auparavant : un roi âgé de cinquante ans, et un dauphin de onze! — Le dauphin avait grandi, mais les embarras de la couronne s'étaient accrus; et Louis XV, qui, lors de cette exclamation, comprenait déjà sur quelle pente inévitable roulait la monarchie, fermait les yeux maintenant pour cacher ses larmes et ne pas voir l'abîme.
C'est un fait surprenant et presque providentiel à romarquer que cet abattement et que ce dégoût qui sai-
sissent à son déclin l'homme dont toute la vie a été donnée à la dissipation. Quand le voluptueux sent que le monde terrestre lui échappe, il s'effraie du monde céleste et inconnu auquel il commence à croire. Les âmes dévastées par les passions, ont peur de la nuit du tombeau, comme les enfants de l'obscurité du soir. L'imagination qui s'est nourrie de caprices et de fantaisies, trouve la réalité monstrueuse, et ceux qui ont abusé des émotions, finissent par devenir d'une impressionnabilité étrange. Ils étaient fous dans leur joie, ils sont exagérés dans leur tristesse. Louis XIV, au coin de l'austère foyer de madame de Maintenon, priait piteusemenl pour la rédemption de ses péchés, et Louis XV, au milieu de Versailles dépeuplé d'amours, se complaisait aux idées funèbres (1).
On conçoit donc comment la dauphine et les deux jeunes princesses de Savoie, toutes les trois jeunes et jolies, toutes les trois gaies et insoucieuses, devaient souffrir dans cette cour morne et déchue. A une époque où Louis XV passait des heures entières à regarder courir les nuages au-dessus du parc et jaunir les feuilles, c'eût été un crime de lèse-majesté que de laisser paraître l'intention de s'amuser ; aussi les trois jeunes rebelles avaient-elles pris les plus grandes précautions pour que le silence fût gardé sur leurs projets. Marie-Antoinette
(1) Le roi Louis XV était fort mélancolique, et aimait toutes les choses qui rappelaient l'idée de la mort, en la craignant beaucoup.
(Mémoires de la marquise du Hausset.J
s'était montrée la plus impatiente à s'affranchir de l'ennui ; elle était l'âme du complot, car c'était elle qui souffrait surtout. "Vive, sémillante, sans fausse coquetterie, habituée par sa mère, Marie-Thérèse, à une vie simple et modeste, comprenant que la dignité tient moins à de vaines précautions qu'au respect de soi-même, elle s'était sentie glacée, en entrant à Versailles, du cérémonial qui présidait aux moindres mouvements. Alors, elle avait éprouvé comme des regrets ou des pressentiments, et s'était jetée dans les bras de la duchesse de Noailles, sa dame d'honneur, en la suppliant de l'aimer et de la diriger. Mais madame de Noailles, que sa rigidité à observer les traditions et les usages fit surnommer madame VÉtiquelte., était précisément la personne qui devait le moins sympathiser avec la jeune et indépendante dau[)hiiie. Celle-ci fut donc obligée de tourner ses regards d'un autre côté. Le dauphin, à qui revenaient de droit les tendresses, montrait envers sa jeune épouse une inexplicable indifférence, une froideur qui dégénérait souvent en brusquerie. Ce dédain de tant de jeunesse et de tant de beauté, soit qu'il provînt d'intrigues de la part des courtisans, soit qu'il fût le résultat de l'apathie naturelle du prince, avait froissé l'âme fière et aimante de la dauphine : restaient donc pour confidentes et pour amies, les deux comtesses de Provence et d'Artois. Celles-là accueillirent à bras ouverts leur désolée i)ello-soeur. Les trois jeunes étrangères s'unirent d'une vivo amitié, et trouvèrent un grand charme, comme nous l'avons vu a« commencement de celte histoire, à s'isoler de a foui*
216 LES sechets du diable
des courtisans, pour causer, à leur aise, de la patrie absente et de leurs chagrins.
Cependant, la rencontre d'Adrien dans le parc, et la représentation à laquelle un déguisement leur avait permis d'assister, leur avaient révélé tout à coup un moyen de passer gaeiment l'hiver, qui paraissait devoir être lugubre à Versailles. Les trois époux furent mis aussitôt dans la confidence. Outre qu'il n'était guère possible de leur cacher ces projets, il fallait bien des acteurs et un public. Le comte de Provence et le comte d'Artois souscrivirent galamment à tout ce que l'on exigea d'eux. Le premier s'engagea pour les rôles sévères, le second pour les amoureux. Le dauphin se récusa, et dit qu'il représenterait le parterre. Ses deux belles-sœurs voulaient insister pour qu'il apportât une coopération plus active ; mais Marie-Antoinette, qui avait une secrète raison sans doute pour qu'il fût témoin de ses succès, décida que la troupe était assez nombreuse, et que son mari avait toute l'impartialité désirable, elle n'osa pas dire l'indifférence, pour faire un excellent public ; et comme elle jugeait ordinairement en dernier ressort, la question parut vidée; et il fut convenu que ce serait pour le plus grand amusement de Mgr le dauphin que leurs Altesses allaient se composer un répertoire.
Le but de ces comédies n'étant pas purement littéraire, et la fantaisie des costumes entrant pour beaucoup dans le plaisir que l'on se promettait, la future fermière de Trianon se demanda, en se lorgnant dans une glace, si un élégant corsage de bergère, un chapeau de paille
orné de grands rubans, et une houlette ne lui siéraient pas. Ce fut sur la réponse affirmative du miroir qu'Adrieu fut invité à venir au château avec sa pastorale; et quelques jours après, tout fut disposé dans un cabinet d'entresol pour le début de la nouvelle troupe et une seconde représentation à'Agénor et Chloé.
Nous l'avons dit, toutes les mesures avaient été prises pour que rien de cet important projet ne transpirât au dehors. Ce fut même cette certitude que ni le roi, qui pourrait s'en fâcher, ni Mesdames, tantes des princes, qui s'en scandaliseraient, ni le public, qui s'en moquerait, n'apprendraient jamais ces distractions scéniques» qui fit donner le rôle d'Agcnor à notre jeune poëte. Puisque l'étiquette extérieure ne devait pas en souffrir, et que nul regard curieux ne pouvait pénétrer jusqu'aux illustres comédiens, on pensa qu'il serait fort maladroit de se priver bénévolement d'un intelligent acteur qu'on avait vu à l'œuvre, et qui serait d'une grande ressource. — Et puis, on regarda comme un délicieux enfantillage d'admettre un jeune homme du peuple à participer aux amusements des princes. A la fin d'un régne où toute la noblesse s'était fait gloire de chercher parfois le plaisir dans la foule, en descendant aussi bas qu'il le fallait pour l'y rencontrer, on n'était pas fâché d'essayer un peu, dans une limite honnête, d'une fantaisie de roué, et on voulait s'encanailler avec un charmant et loyal garçon : c'était là un innocent capvice auquel on satisfaisait sans se l'avouer, peut-être, mais qui pouvait coûter cher à un exalté comme Adrien.
Qui pourrait dire tous les enivrants espoirs qui traversèrent alors sa jeune tête ? Lui, le roturier, le pauvre poëte, vivre dans l'intimité des plus grands personnages du royaume, jouer la comédie avec des altesses, et, en qualité de berger, se mettre aux genoux d'une future reine de France, prendre sa main divinement belle, lui parler pendant des heures entières, et la voir lui sourire, l'entendre enfin, échanger avec lui de doux propos d'amour qui, bien qu'il les eût tirés d'avance de son propre fonds, ne lui en paraissaient pas moins, à de certains moments, de part et d'autre, improvisés. Il y avait là de quoi devenir fou ; mais Adrien se fit bientôt à ce rêve magnifique. A son âge, on se met facilement à la hauteur des exagérations du sort. Peu à peu même il lui sembla que les distances se rapprochaient. Sa timidité disparut. Il se donna les allures d'un marquis; et quand il se rendait aux répétitions, il entrait fièrement, le poing sur la hanche, feignant d'oublier que son père l'introduisait clandestinement, et franchissant un escalier dérobé qui conduisait au lieu des réunions, avec la légèreté triomphante d'un élégant seigneur content de lui-même et de ses aïeux, qui monterait, par un jour de gala, le grand escaUer du château.
Cependant la fameuse pastorale avait été jouée avec un grand succès. Le public, c'est-à-dire monseigneur le dauphin, assisté de son altesse le comte d'Artois, qu'on n'avait pas trouvé moyen d'employer cette fois là, cou- Trit d'applaudissements, l'auteur, les actrices et les acteurs. Nous disons les acteurs avec intention, car, si dans
LK PKTIT HOMME ROUGK 219
rorii^îno notre poëto avait cru prudent de ne mettre dans sa \)\i\'e qu'un rùlc d'homme, l'impossibililc où l'on était au tliàtcau d'avoir quatre dames, lui fit changer ensuite la sémillante prêtresse du dénoùment, qui mariait les amants avec une couronne de roses, en unprôtre majestueux, décoré d'une barbe vénérable et de cheveux blanchis par la ne'uje des ans. Monsieur le comte de Provence s'était chargé de la métamorphose, et s'en acquitta d'une façon digne des plus grands éloges.
Monsieur eut des poses que pouvaient envier les premiers modèles de l'Académie de peinture , et son geste pour bénir fut du dernier sublime. La mise en scène ressemblait beaucoup à celle qu'avait déployée Adrien pour sa première représentation, si ce n'est que sur le côté une grande armoire, toujours béante, semblait prête à engloutir au moindre bruit les paravents qui, seuls, formaient tout le matériel du théâtre. C'était une mesure de précaution dans le cas, peu probable d'ailleurs, où quelqu'un du château aurait eu affaire par là. Des raquettes et des volants étaient jetés diplomatiquement sur un fauteuil pour servir également, en cas de surprise, à donner le change sur les véritables récréations do leurs altesses. Une large ligne tracée à la craie indiquait les limites de la scène et tenait lieu de barrière aux indiscrètes excursions de M. le public.
Nous avons constaté le légitime succès qu'obtint la pastorale; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est l'impression toute particulière qu'elle produisit sur monseigneur le dauphin. Ce jour-là il remarqua pour la pre-
mièrc fois que madame la dauphine avait de beaux yeux bleus et une jolie taille; que toute sa démarche était pleine, de grâce; qu'elle débitait les vers avec talent; qu'elle avait bien profité des leçons d'Aufresnes et de Sainville, deux comédiens français qui avaient été ses professeurs de déclamation à Vienne ; et qu'en somme cette petite Autrichienne, dont on lui avait dit tant de mal, pourrait fort bien être une femme supérieure par l'esprit comme par la beauté. Il observa qu'en un certain endroit de sa pièce oii Agénor la pressait vivement de son amour, une larme roula dans ses yeux, et qu'elle sembla le regarder. Ce reproche muet lui alla droit au cœur, et si un reste de honte l'empêcha, à la fin de la représentation, de venir demander franchement et humblement son pardon, toujours est-il qu'il se mit dès lors à applaudir à outrance; son enthousiasme devint même si bruyant, que les acteurs furent obligés de s'interrompre pour lui recommander la modération, bien plus, on profita de cette interruption pour défendre les applaudissements au public, — c'était peut-être un moyen d'interdire les sifflets. — Quoi qu'il en fût, le dauphin dut se contenter de frapper légèrement sur la forme de son chapeau; mais cette tolérance devint bientôt une grave infraction, quand son altesse, qui exécutait d'une façon très-remarquable la marche des gardes-françaises sur les vitres, se laissa aller dans un moment d'entraînement à l'essayer et à la jouer entièrement sur la partie la plus sonore de son feutre. On se récria, on rappela les termes du décret contre les marques d'approbation; mais
]c prince, de son côté, prétendit qu'il fournissait ainsi d'agréables intermèdes, et tenait lieu d'orchestre. Marie-Antoinette, qui sentait qu'elle était pour quelque chose dans l'expression de ce tumultueux contentement, l'excusa un peu ; elle avait parlé, on passa outre, en déclarant toutefois à l'unanimité le public incorrigible.
La réussite d'une première tentative avait engagé les augustes comédiens à poursuivre leurs essais. On mit d'autres pièces à l'étude, dans lesquelles Adrien eut naturellement son rôle. Le pauvre enfant n'appartenait plus que rarement à la terre ; ses jours se passaient dans d'ineffables extases, et ses nuits dans de folles invocations. L'image des trois princesses et de Marie-Antoinette surtout flottait incessamment devant ses yeux. Il n'osait regarder l'abîme qui le séparait de la dauphine et se surprenait parfois, l'insensé! à vouloir lui révéler son agilation. 11 se disait qu'elle comprendrait tout ce qu'il y avait d'ardeur et de poésie dans son âme ; et il rêvait une sublime et chaste communion d'idées entre celle qui devait être un jour reine de France et de Navarre, et lui, le poëte qui aurait sa royauté aussi et sa couronne.
L'iîiver s'était passé au milieu de ces amusements. L'exaltation d'Adrien n'avait fait que s'accroître, et nous ne saurions dire ce qui serait advenu du flot impétueux d'amour qui battait si violemment le sein de notre jeune ami, et menaçait à chaque instant de s'en élancer, si un événement inattendu n'avait jeté tout à coup le troublo parmi ces charmants, mais dangereux plaisirs.
On était au mois d'avril. Sa majesté Louis XV, qu'une promenade dans le parc avait fatiguée, rentrait au château et se retournait pour contempler les derniers rayons du soleil sur le vert tendre des arbres. Les oiseaux, qui s'inquiétaient peu de l'humeur du roi, passaient et repassaient dans les airs, en lui jetant leurs notes joyeuses et insolentes comme des rires d'enfants. Un souflle caressant et embaumé circulait dans le feuillage ; les dieux de marbre, sur lesquels la brise agitait la silhouette des branches, semblaient tressaillir d'aise et sourire au printemps; les bosquets prenaient des teintes mystérieuses et invitaient à la causerie sur les bancs. Tout resplendissait enfin d une joie douce et calme. On eût dit la nature en extase ; et le ciel était si transparent, que l'œil cherchait à voir Dieu à travers. Mais toute cette joie de la terre en éveil navrait l'âme du roi ; ce jour-là des pressentiments funestes l'agitaient, et, par un contraste assez ordinaire, il voyait voltiger, au milieu de ses idées lugubres, le fantôme de ses belles amours perdues et de ses félicités évanouies. Les allées qu'il venait de parcourir, les bosquets touffus dans lesquels il n'osait plus entrer, et qu'il vénérait comme les sanctuaires de ses premières illusions, avaient évoqué en lui de nombreux souvenirs; et il montait l'escalier des grands apparte-
inents en hochant tristement la tôte, comme un homme qui vient de faire des pénibles et derniers adieux.
Quand la nuit descendit, il eut peur. L'obscurité en augmentant autour de lui semblait un drap funéraire, et sa chambre un tombeau. Il sonna vivement pour faire allumer. L'éclat des bougies ramena un léger sourire sur ses lèvres ; mais il retomba bientôt dans sa mélancolie, et alors de grosses larmes soulevèrent ses paupières, et glissèrent le long de ses joues. Le pauvre roi se sentait à son déclin, et il repassait sa vie. Dans les parfums du printemps il avait retrouvé les parfums de sa jeunesse, et la comparaison des jours présents aux jours écoulés l'avait atterré. Pendant plus d'une heure il alla de son fauteuil à la fenêtre, regardant les étoiles qui brillaient comme des larmes d'argent sur une tenture de deuil, et frissonnant à la pensée qu'il avait peut-être vu le soleil pour la dernière fois. Cette disposition d'esprit n'étonnera pas dans un prince qui avait toujours vécu d'une vie .sensuelle et frivole, et qui ne savait pas recevoir les impres- .sions sérieuses. Une idée grave, en s'emparant de lui, l'accablait au lieu de le fortifier ; il ne comprenait pas la douceur des larmes; il n'en connaissait que l'amertume.
Ce soir-là, plus abattu qu'à l'ordinaire et n'étant interrompu par personne dans ses douloureuses rêveries, il en était arrivé à d'étranges hallucinations. Il s'était rappelé cette bizarre tradition de sa famille, suivant laquelle un petit homme rouge, génie fantastique et infernal, apparait toutes les fois qu'une catastrophe menace un Bourbon ; et au moindre bruit, au moindre
224 LES sechets du diable
craquement du parquet, il relevait la tête avec efiroi, s'attendant à rencontrer le regard perçant et fatal du terrible fantôme. Cependant, l'heure à laquelle il avait coutume de se rendre chaque soir chez Mesdames étant sonnée, il fit un effort sur lui-même, se leva résolument, sembla refouler ses préoccupations lugubres, et ouvrit la porte d'un couloir secret par lequel il communiquait avec ses filles, sans traverser les grands appartements. Mais le fardeau dont il avait résolu de se débarrasser, retombait pesamment sur son cœur ; si bien qu'au lieu de se diriger à droite, du côté qu'habitaient Mesdames, il se trompa, absorbé qu'il était dans ses méditations, prit à gauche et se dirigea du côté où demeurait madame la dauphine.
A peine avait-il fait quelques pas, que le bruit d'une porte qu'on refermait brusquement devant lui se lit entendre. Il leva les yeux, et aperçut, à la lueur rapide d'une bougie qu'on éteignait, une étrange et fantastique figure. — C'était un homme d'une petite taille, dont le visage était fortement enluminé. — Il portait un manteau à raies rouges, une toque de même couleur, ^ avait sous le bras une longue épée. — Cette apparition dans l'obscurité et au moment où son esprit était livré à des craintes superstitieuses, lui donna le vertige. 11 voulut parler, mais les mots expirèrent sur ses lèvres, et ce fut à peine si, en réunissant tous ses efforts, il parvint à murmurer : — Qui va là ? Le personnage mystérieux s'arrêta un instant; puis, le bruit égal de ses deux pieds sur le parquet se fit de nouveau entendre ; puis le roi l'entre-
vit vaguement dans l'ombre qui s'avançait toujours et qui était près (le le toucher. Alors une ùpouvante indicible s'empara de lui. Il voulut fuir, et resta cloué au parquet ; il étendit les bras par un mouvement instinctif pour repousser cette effroyable vision, et sa main rencontra Tépée; alors il n'y tint plus, et, poussant un cri terrible, il tomba sur ses genoux, persuadé qu'il avait vu le petit homme rouge, et qu'un grand malheur allait arriver. Après quelques instants d'angoisse, il entendit les pas de son infernal messager décroître dans le lointain, puis une porte se refermer, puis rien 1 et le pâle et sujîerslilieux monarque qui avait essayé de prier , ^e releva, et, s'appuyant au mur, regagna sa chambre où il se jeta, à demi mort, sur un fauteuil.
Comme on peut l'avoir déjà deviné, le théâtre de madame la dauphine était pour quelque chose danscelle malencontreuse fantasmagorie; et cette vision surnaturcilo qui avait agi si violemment sur l'âme tourmentée du roi, pouvait s'expliquer très-naturellement. Yoicicequi s'était passé. La jeune troupe avait voulu se donner, ce soir-là, le plaisir de jouer les Folies amoureuses. A la scène de travestissement en militaire, l'épée d'Agathe ne se trouva pas. On fit de grandes excuses au public, augmenté de madame la comtesse de Provence qui n'avait pas de rôle dans la pièce; on demanda à monseigneur le dauphin de vouloir bien exécuter sur son chapeau un de ces intermèdes qu'il exécutait si bien, cton pria M. Adrien d'être assez bon pour aller dans un cabinet qu'on lui indiqua chercher l'énée en aueslion.
Adrien, malgré la tendance séraphique de ses pensées, avait été contraint, pour cette représentation, à s'affubler du rôle et du costume de Grispin. — Disons, en passant, que le costume de Grispin, pour être exact, devait être entièrement noir, mais que la jeune troupe, peu sévère à l'endroit des traditions, avait jugé à propos pour plus de gaieté, d'adopter l'affublement bariolé de rouge de Sganarelle. Ge changement fut peut-être la cause de tout le mal qui arriva. — Notre jeune ami, sans rien déranger de sa toilette, était donc allé prendre, dans l'endroit désigné, le complément indispensable de la toilette guerrière d'Agathe. Gomme il sortiit du cabinet, il entendit du bruit; et, pour ne pas être vu dans un accoutrement qui pouvait compromettre le secret jusque-là si scrupuleusement gardé, il éteignit sa bougie et chercha à regagner à tâtons la salle où se trouvaient ses augustes camarades.
Il sentit bien qu'il avait heurté quelqu'un, mais comment s'imaginer que ce pouvait être le roi? Aussi s'inquiéta-t-il peu du cri qu'il avait entendu jeter, et rentra-t-il en scène en riant beaucoup de la frayeur qu'il venait de causer sans doute à quelque pauvre valet de chambre; cependant il crut devoir raconter ce qui lui était arrivé. On en rit avec lui, l'intermède de monseigneur le dauphin fut interrompu, et la comédie s'acheva sans encombre.
Mais, le lendemain, le bruit se répandit dans Versailles que le roi était très-malade, et que le petit homme rouge avait paru dans les appartements; et quand
LK PETIT HOMME ROUGE 2â7
Adrien se présenta au château, il fut introduit auprès de madame la dauphine, qui, les yeux pleins de larmes, lui dit :
— Vous ne devez pas ignorer, monsieur, combien cet incident que nous regardions hier comme une chose frivole, est devenu une chose grave aujourd'hui. Le roi, que nous avons cherché vainement à rassurer, est persuadé qu'un esprit fatal à sa famille lui est apparu. Il a le délire. Cet accident vient de hâter une maladie dont les symptômes l'agitaient déjà depuis longtemps. Sa majesté n'a peut-être plus que quelques jours à vivre, et c'est nous qui sommes la cause innocente de cet affreux malheur. Vous comprenez que c'en est fait pour toujours de nos spectacles; mais je ne veux pas qu'en nous quittant vous emportiez de moi l'idée que je puisse être ingrate. Non, j'ai c'Asiré vous voir, pour vous dire combien j'ai appris à vo .*■ connaître; combien vous m'avez paru bon et dévoué ; nous autres nous avons peu d'amis, moi surtout, moi qu'on appelle V Etrangère, VAutrichiemie.
— Ahl madame, est-ce qu'il est possible do ne pas vous aimer 1
— Je vous dis, monsieur, que dans cette cour on me calomnie; devant vous, je puis tout avouer, parce que vous n'êtes pas un homme ingrat et perfide comme les autres, et que vous ne me trahirez pas. — Eh bien 1 ces courtisans auxquels je n'ai pourtant fait aucun mal ont ir.is tout en œuvre pour me dérober la tendresse du danpiiin. Mais, grâce à vous et à nos comédies, oh 1 je suis bien heureuse maintenant!
2i:3 LES SECRETS DU DIABLB
— Comment, altesse, grâce â moi ! . . .
— Oui, vous ne comprenez pas cela, c'est un mystère de coquetterie!
Adrien comprenait fort bien, au contraire, que ces représentations dont il avait été la cause, et oii la dauphine se réservait les rôles attrayants, avaient pu faire revenir le dauphin de ses injustes préventions sur l'esprit et sur la beauté de son épouse ; mais il ne se félicitait pas intérieurement d'avoir contribué à ce résultat. Marie- Antoinette continua : — Ce sont vos adieux que je vais recevoir, monsieur Adrien, mais permettez-moi auparavant de vous demander comment je puis m'acquitter envers vous ; si un emploi à la cour...
— A la cour? non, j'y ai aussi des ennemis de mon bonheur ; j'y souffrirais trop, altesse, je vous remercie. Une seule de vos paroles a plus de prix pour moi que toutes les faveurs du monde. J'étais ambitieux il y a quelques mois, mais maintenant je n'ai plus d'ambition, j'ai autre chose dans le cœur qui remplira ma vie. Soyez heureuse et aimée. Madame! si le ciel permet que vous deveniez bientôt reine de France, soyez vengée par l'amour de vos sujets des honteuses calomnies des courtisans.
Adrien suffoquait. Des sanglots soulevaient sa poitrine, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif. 11 y eut quelques minutes de silence ; puis avec un grand effort sur lui-même, notre poëte reprit :
— J'ai refusé vos offres, mais avant de rentrer dans
LE PETIT nOMME BOUGE 225
ma nuit, permettez-moi, madame, d'emporter un souvenir de vous, qui me soit comme une douce lumière, comme une inelTiible consolation.
— Que voulez-vous dire ?
Au lieu de répondre, Adrien fléchit le genou, et leva sur Marie-Antoinette des regards si suppliants, que celleci, comprenant tout ce qu'il y avait d'ardeur contenue et de religieux respect dans ce jeune homme, sourit et lui lendit la main. Adrien y posa sa lèvre et y laissa, avec un baiser, une larme brûlante qui fit tressaillir la dauphine; puis il se leva et sortit en chancelant. Marie-Antoinette le vit sortir avec compassion et murmura tout bas : — Pauvre enfant! — Quant à lui, il alla se réfugier dans un endroit écarté du parc, où il pût pleurer à son aise; et quand son âme se fut un peu soulagée, il revint chez lui en se disant à chaque pas :
— Mon Dieu, je faisais un beau rêve, pourquoi m'avezvous réveillé ?
Quelque temps après, le 10 mai 1774, une lumière posée sur une fenêtre des grands appartements, apprenait à la Franco que Louis XV avait cessé de vivre, et que son altesse monseigneur le dauphin devenait sa majesté Louis XVI.
On n'entendit plus' parler d'Adrien ; et quand Marie- Antoinette organisa plus tard un théâtre à Trianon, on remarqua pendant la première soirée qu'elle fut préoccupée et distraite ; elle pcns:iit à Agénor et Chloé.
Hélas! on voudrait s'arrêter ici, mais on ne peut toucher à l'histoire de Marie-Antoinette sans arriver à cet
épouvantable dénoùment. — Un jour, une misérable charrette conduisit à l'échafaud la fille de Parie-Thérèse, et dans la foule, derrière le hideux cortège, marchait un homme pâle, maigri par la souffrance, les yeux fixés sur le front décoloré de la pauvre reine. Quand la voiture s'arrêta, la veuve de Louis XVI promena son regard miséricordieux sur ses bourreaux, et s'apprêta à monter courageusement à la guillotine, pour monter au ciel. Ce fut alors que cet homme à demi-mort écarta la foule autour de lui, et se mit à crier par un effort suprême :— Vive la Reine! — A cette voix, Marie-Antoinette tressaillit, chercha l'ami qui bravait la mort pour elle, et l'ayant vu, dit avec une expression déchirante : Pauvre Adrien ! Puis elle murmura en fermant les yeux : L'homme rouge! l'homme rouge!
On s'empara du poëte, qui, fier d'avoir été reconnu, mourut en souriant sur l'échafaud où devait monter, plus tard, André Ghénier.
Et toutes les pastorales commencées sous Louis XV sô terminèrent alors ainci.
Vers la fin du mois de janvier de l'année 1832, le grand-duc de Bade Léopold ressentit une attaque de goutte et se mit au lit. Les médecins déclarèrent que la maladie n'était pas dangereuse; que Son Altesse, à peine âgée de soixante-un ans, d'une constitution robuste, était de force à lutter contre cette indisposition; et après avoir prescrit les remèdes nécessaires, ils se retirèrent, parfaitement tranquilles, défendant qu'on fît circuler aucun bulletin de la santé du prince, ne jugeant pas à propos d'alarmer la cour et la population de Garlsruhe.
Mais, chose étrange, à peine le bruit se fut-il répandu que le duc Léopold était alité, qu'aussitôt des pressentiments funèbres semblèrent agiter le château et la ville; les visages trahirent linquiétude, et, en dépit tl3
l'oracle d'Epidaure, on s'alarma et on se prit à trembler pour les jours de Son Altesse. Les médecins affirmaient une guérison, maison les écoutait en hochant la tête; ils précisaient presque le jour qui verrait le duc rétabli et ingambe, mais on soupirait en regardant le ciel, et, dans le milieu du mois de mars, plus d'une dame de la cour préparait en secret ses vêtements de deuil , comme si la mort du prince eût été irrévocable.
Un jeune Français, témoin de ces pressentiments singuliers, qui insultaient avec tant de force aux pronostics de la faculté, exprima un jour son étonnement à madame la baronne de B...., respectable douairière, en qui l'âge n'avait pas éteint l'esprit, et qui avait tout juste assez de dévotion pourn'être pas une athée.
Mais, au premier mot, la baronne devint pensive, laissa tomber sur ses deux genoux le tricot qu'elle entreprenait avec une ardeur toute nationale, et arrêtant sur son interlocuteur un regard allangui par la tristesse et l'effroi :
— Hélas î monsieur, répondit-elle enfin, nos crainte? ne sont que trop justifiées. Voilà trois fois que la Danij blanche apparaît dans le château.
— La Dame blanche?
— Oui, vous ne connaissez pas la légende?
— Je ne connais d'autre Dame blanche que celle do Boïeldieu, répliqua en souriant le jeune Français.
— Eh bien, écoutez donc, dit la douairière de B..., en remettant ses aiguilles en mouvement. 11 y avait uno fois
Mais, avant de commencer, la Imronne regarda avec finesse son interlocuteur; elle remarqua sur ses lèvres un sourire plein de moquerie.
— Vous n'ôtcs qu'un Français, lui dit-elle en grondant et en lui frappant les doigLs de ses aiguilles, vous riez de tout; allez-vous-en ! je ne vous conterai pas la légende.
En descendant l'escalier, le jeune Français se disait :
— Je l'ai échappé belle! C'est singulier comme le préjugé national nuit au libre essor de l'esprit ! Cette vieille baronne est une des plus jeunes, des plus charmantes imaginations, et pourtant elle allait m'assassincr de quelque ténébreuse légende locale. Cette fcmmc-là est une élève du dix-huitième siècle; elle croit à peine en Dieu, mais elle croit au diable; elle m'eût crevé les yeux avec ses aiguilles à Iricolor, si, après son récit, j'avais conservé quelque doute. Pourquoi aussi m'aviscrde prendre des renseignements sur une superstition, auprès d'une vieille douairière, qui est trop Allemande pour ne pas être superstitieuse ?
Et le jeune Français continua sa route en fredonnant le fameux refrain de l'opéra :
Prenez garde !
La Dame blam-he vous rogarde.
Il se heurta, à l'angle d'une rue, contre nn de f es amis» jeune Badois, étudiant la diplomatie.
— Parbleu ! se dit-il, voilà mon affaire I celui-là doit être au-dessus du préjugé.
231 LES SECnETS DU niABLE
Et après les ôtreinlcs ordinaires en pareille rcnconlre :
— Avcz-vous vu la Dame blanche ? dcmanda-t-il au nouveau venu.
Le jeune Allemand répondit avec un grand sérieux :
— Je ne l'ai pas vue ; mais un de mes oncles, chambellan du duc, l'a rencontrée dans une galerie du château.
Notre Français était confondu.
— Comment I se disait-il tout bas, et lui aussi croit à la légende! C'est bien la peine d'être^ apprenti diplomate î — Quel air avait-elle, cette redoutable apparition? ajoula-t-il en souriant.
— Vous n'avez pas vu son portrait?
— Quoi ! la dauie mystérieuse a eu la précaution de se faire peindre ?
— Sans doute, et le duc, qui va mourir, avait eu siin de faire enlever ce portrait du château de Baden-Baden, tant il avait peur, l'été, quand il habitait cette résidence, de rencontrer ce visage sinistre. Il l'a fait apporter ici dans le garde-meuble de la couronne. Hélas 1 la Dame blanche se venge.
— Au revoir, mon cher, interrompit le Français, en serrant fortement les mains de son interlocuteur.
Le Badoisse trompa à cette démonstration, qui voulait dire, selon lui : pauvre duc ! pauvre duché ! pauvre Dame blanche I tandis qu'en réalité cette pression était une raillerie qui signifiait : pauvre garçon I
LA. DAMn nLANCin: de da.den 233
— D^cidL'mcnt, miirmurail noire jeune sceptique, le grand-duc manquera à tous les égards qu'il doit aux légendes de son pays, s'il guérit de son mal.
La pensée de visiter un médecin du château qu'il connaissait un peu, sembla piquante au voyageur français. Il trouva le docteur sombre et préoccupé.
— Comment va le duc? luidemanda-t-il
— Assez bien, répondit le médecin, et cependant!...
— Est-ce que par hasard, docteur, vous croiriez aussi 5 la Dame blanche?
— Je n'y crois pas, mais cela n'empôche pas les autres d'y croire, et le prince finira par deviner le secret de ces sympathies alarmantes qui l'entourent. Dans sa disposition d'esprit, il n'en faut pas davantage pour troubler le cerveau. Ah 1 je voudrais envoyer au diable tous ces inventeurs de diableries, de sortilèges, et la première fois que je me trouverai en face du portrait de la Dame Llanche, je lui passerai ma canne à travers les yeux.. Ce serait dommage, pourtant, car cette femme est belle 1
— Vraiment! fit le Français, que le dépit du docteur affriandait plus que la foi naïve qu'il avait rencontrée jusque-là.
— Comment ! vous n'avez pas encore vu le portrait de la Dame blanche, et il n'est question que d'elle depuis deux mois bientôt ?
— Je crois, docteur , que je ne pourrai guère me dispenser d'aller rendre visite à ce tableau, en attendant que je me fasse raconter la légende.
236 LES SECTtETS DU DIxlBLE
— Oh ! la légende est absurde, dit le médecin, avec le geste et le sourire d'un esprit fort ; mais le portrait est superbe ! Quels yeux ! quel teint 1 Je vais au château; si vous voulez, je vous conduirai, et nous irons présenter nos hommages à la Dame blanche de la maison de Baden.
— J'accepte, dit le Français.
Pendant la route, le médecin s'étendit longuement sur la maladie du duc Léopold. Il démontra d'une façon péremptoire la pusillanimité des Badois; il déchira avec des arguments furieux les voiles lugubres dont on enveloppait rhorizon ; il se moqua avec tant d'acharnement de la légende et de ceux qui y croyaient, que le jeune Français finit par conclure qu'en dépit de sa raison et du témoignage de la science, le savant avait un peu peur de la vision populaire.
Au château, ils se séparèrent pour une heure. Le docteur alla visiter son illustre malade qu'il trouva aux mains de plusieurs de ses collègues ; une consultation des plus rassurantes fut rédigée et signée. Avant huit jours., le grand-duc Léopold devait pouvoir sortir et voyager.
En rejoignant le jeune Français, le docteur affectait une grande gaieté.
— Tout va bien ! s'écria-t-il ; en dépit des fantômes, nous triompherons. Je puis voir maintenant sans peur le portrait diabolique.
— N'emportez pas pourtant votre canne, ce sera plus prudent.
— Ne craignez rien ; je défie toutes les Dames blanches du monde.
LA DAME BLANCnE DE BADEN 237
On arriva au garde-mcublc. Il ne fut pas facile à nos deux curieux de se faire montrer le portrait en question. Le grand-duc avait manifesté une si vive répugnance pour cette image, la dernière fois qu il l'avait aperçue, qu'on l'avait fait immédiatement disparaître, l'enfermant sous une triple serrure. Mais à Bade, comme à Paris, il n'y a p;:s de serrures sans clef, de clef sans gardien, de gardien sans entrailles, et la curiosité du jeune Français sut faire luire des arguments qui triomphèrent de toutes les répugnances. La mystérieuse armoire fut ouverte, on en sortit un portrait qui avait près de quatre pieds de hauteur.
Le jeune Français poussa une exclamation et se prit à admirer. Sur un fond obscur, que le temps avait encore assombri, se détachait une figure d'une beauté sinistre; elle était pâle, et ses lèvres, d'une grâce enchanteresse, s'entr'ouvraient, comme une fleur de pourpre au milieu d'un bouquet de lis. Ses chcA^eux, d'un noir de jais, étaient relevés et noués dans une coiiTure du quinzième siècle.
Ses deux mains, sur lesquelles on voyait courir des veines bleues, étaient croisées sur le dossier d'un fauteuil; sa robe était noire, bordée de fourrures. Un écusson, audessus duquel deux ours soutenaient une couronne de comte, brillait dans un coin du tableau. Uien de plus simple, de plus sévère que ce portrait; mais tout son charme, je devrais dire toute son horreur, consistait dans les yeux fixes et pénétrants avec lesquels la dame inconnue regardait. On eût dit que le peintre avait troué la toile
et mis une flamme véritable à l'endroit de la prunelle.
Sous d'épais sourcils décrivant un arc irréprochable, une clarté singulière et inflexible semblait lancer horizontalement des rayons qu'on ne pouvait éviter. Une force magnétique ramenait toujours l'attention vers ce front de marbre abritant ces deux lampes funèbres. Il y a au Musée du Louvre un sombre portrait de Raphaël qui exerce la même fascination. Lesyeux attirent, et de quelque part qu'on regarde, on est inquiété, tourmenté par ces deux étincelles immobiles et pénétrantes.
Le portrait de la Dame blanche de Baden, dû à quelque inconnu de génie, peut-être bien à un de ces peintres médiocres qui ont une heure d'inspiration sublime dans leur vie, était un chef-d'œuvre de fierté, de tristesse, de beauté ; mais, à mesure qu'on étudiait cette physionomie fatale, l'énigme se déchiffrait. Cette lèvre, si admirable dans son dessin, semblait frémir au soufûe des passions terrestres; cet œil sans larmes, s'il brillait comme l'acier, était dur comme lui; cette pâleur était un suaire et non pas un voile.
Le jeune Français était plongé dans une extase mêlée d'effroi. Il sentait son cœur battre à l'aspect de cette triste et royale beauté. Il la trouvait, idéale comme Ophélie, terrible comme lady Macbeth ; il flottait entre l'amour et la terreur.
Le médecin, qui, de son côté, avait regardé avec une attention non moins profonde, quoique un peu railleuse, le portrait de la Dame blanche, frappa sur l'épaule du Français et lui dit :
— Eh bien I qu'en pensez-vous ?
Le jeune homme tressaillit, et cherchant à dissimuler son émotion :
— Je pense , répondit-il , que voilà une admirable femme, un peu pâle, mais dont les yeux et la bouche annoncent qu'elle avait l'esprit fier et le cœur ardent. Que de passions sur ces lèvres ! quel infini dans ces regards 1
Le docteur hocha la tête.
— De belles phrases à propos d'une exécrable femme I Pas tant d'entraînement, mon jeune ami ! Ce que vous lisez dans ces yeux, c'est le meurtre; ce que vous admirez sur ces lèvres écarlates, c'est le sang répandu. Votre héroïne est un monstre. Je sais bien que vous autres Français, quand vous ne guillotinez pas ces êtres-là, vous leur dressez un piédestal et leur décernez l'auréole du génie. Mais il vous serait difficile pourtant de poétiser la Dame blanche.
Avons-nous besoin de dire que le jeune Français écoutait le docteur avec impatience? Il désirait maintenant, avec autant d'ardeur qu'il avait montré jusque-là de défiance, le récit de celte fameuse légende qui secouait tant de pressentiments sur le château du duc de Bade.
Il sentait palpiter un intérêt vague au fond de cette histoire lugubre, et nous sommes contraint d'avouer que le crime même dont la Dame blanche avait pu se rendre coupable était un excitant énergique pour sa curiosité ; tant il est vrai que nous avons tous, plus ou moins, la passion de l'horrible, et que certaines épouvantes sont la source des plus vives jouissances de l'esprit.
Le docteur vit le désir de son compagnon, et passant son bras sous le sien :
— Ne vous échauffez pas trop l'imagination, mon jeune ami, lui dit-il, il n'y a rien de bien intéressant. En deux mets, voilà l'histoire.
— En deux mots ! s'écria le Français. Merci, docteur, vous êtes trop bref; vous n'êtes pas d'ailleurs assez désintéressé dans la question pour parler de la Dame blanche en conteur impartial ; je me défie de vous.
Et dégageant son bras de celui du médecin, il courut chez la baronne de B...
Il la retrouva dans le même fauteuil, sous le même rayon de soleil, travaillant au même tricot. Dès qu'elle l'aperçut :
— Qui vous ramène, monsieur l'incrédule ?
— C'est le repentir et la foi, répondit le jeune Français, en envoyant du seuil de la chambre un salut plein d'humilité et de supplication.
La vieille baronne sourit, regarda de côté son pénitent, fut assez satisfaite de sa componction, et dégageant un petit tabouret de tapisserie, enfoui sous les plis de sa douillette :
— Venez vous agenouiller là, dit-elle, et confessezvous; si vous faites preuve de contrition, je vous absous.
— Et vous me raconterez la légende ?
~ Parbleu 1
Le jeune homme vint se précipiter aux genoux de la douairière, avec une vivacité dont elle s'amusa.
— C'était ainsi autrefois, murmura-t-elle avec un sou-
LA. DA'MK BT.ANCnE PF. BAKEN 241
pir; on s'agenouill^iit là, mais pour faire des contes, et non pour en entendre! Bah I ce passé est aussi une légende, et vous n'êtes pas ici pour écouter mes soupirs.
Le jeune Français fit part de sa visite au portrait, de ses impressions et de son ardente curiosité.
La baronne enroula gravement son tricot, tira d'une petite bonbonnière en ivoire, ornée d'un magnifique portrait, quelques morceaux de réglisse qu'elle glissa entre ses lèvres, se renversa dans son fauteuil, toussa un peu, ramena ses mitaines sur ses doigts et commença ainsi :
Il y avait une fois un jeune margrave de Bade, trèsbeau, très-savant et très-bon. Ce jeune prince, comme on en voit guère, n'avait qu'un défaut : il était d'une tristesse insurmontable, d'une mélancolie que rien ne dissipait. Son père et sa mère, qui contemplaient avec orgueil cet unique rejeton de leur race, se demandaient quels désirs creusaient des abîmes dans le cœur de leur enfant.
Mais le margrave ne souhaitait rien et n'aimait personne. J'entends qu'il n'aimait pas autrement qu'avec sa piété filiale ; car jamais fils ne fut plus soumis aux volontés de ses parents, dont il recevait les conseils avec une humilité parfaite. Vous voyez que le prince était décidomcnt un prince fort extraordinaire.
24« tES SECRETS DU DIABLE
Un jour le margrave fut conduit par les deux vénérables auteurs de ses jours dans une charmille du parc, et là, sous l'œil du bon Dieu, loin des courtisans importuns et des valets curieux, on voulut sonder la plaie mystérieuse qui saignait au cœur du jeune homme. Il se prêta avec docilité à cet examen; mais il lui fut impossible de confesser le moindre secret. A chaque question, le margrave répondait qu'il n'avait rien, qu'il ne désirait rien, que l'ennui pesant dont il souffrait se dissiperait sans doute, et qu'il n'avait autre chose à demander au Ciel que la continuation des jours calmes et sereins de ses parents. Un baiser respectueux compléta cette réponse, et les deux augustes vieillards, après avoir béni leur fils, rentrèrent au château, bien embarrassés, mais bien émus d'une tendresse si exemplaire, d'une innocence si parfaite.
Cependant la nuit inspira aux vieillards la pensée d'une guérison, et, dès qu'il fut jour, on appela de nouveau le mélancolique margrave.
— Mon fils, lui dit son père, nous avons décidé que vous voyageriez. J'ignore les desseins de Dieu sur nous; mais il se peut que nous allions bientôt rejoindre nos aïeux sur l'oreiller de marbre des caveaux de la famille. Vous pouvez être tout à coup appelé à régner. Il est donc essentiel que vous soyez préparé à ce grand événement. Or, la tristesse dont vous êtes la proie est une mauvaise disposition pour gouverner. Que sera-ce donc, mon fils, quand vous verrez l'envers de la nature humaine et l'intérieur des consciences? Je ne veux pas que vous soyez
misanthrope, j'aime trop nies sujets pour leur léguer un tyran ou un incrédule; il faut songer à vous guérir. Je niMise que les voyages vous seront l'occasion de vous distraire, en achevant de vous instruire. On se connaît mal quand on ne s'est pas vu dans plusieurs miroirs ; de môme, on n'entend rien à l'humanité quand on n'est pas sorti de soi-même. Allez donc, mon fils, étudier les hommes dans leurs divers pays. Vous êtes prudent; je n'ai pas de conseil à vous donner, je vous bénis...
Le vieux prince ne raisonnait pas trop mal pour un simple prince allemand. Le remède était bon. Le margrave consentit à en essayer. Il fit ses paquets avec docilité, n'oublia pas d'emporter un Plutarque et un Sénèque, dont il lisait parfois, pour s'entretenir l'esprit en appétit du bien, dérouilla son épée qu'il suspendit à son côté, embrassa tendrement son père, sa mère, s'inclina sous leur bénédiction, et partit.
Sur le seuil du château, la mère, qui avait suivi son fils, le serra encore une fois dans ses bras, et le retenant un instant sur son cœur, lui murmura aux oreilles ces exhortations suprêmes qui jaillissent toujours du sein maternel, multipliées par les angoisses de la séparation.
— Mon fils, lui dit-elle à voix basse, rapportez votre cœur de vos voyages ; quelle que soit l'occasion qui vous tente, rappelez-vous qu'un fils respectueux doit faire bénir son hymen par sa mère et par son père, et qu'un prince de la maison de Baden ne doit point offrir son blason dans un bouquet.
Le margrave sourit, rougit, embrassa trois fois encore sa mère attendrie, monta à cheval et partit au galop pour son tour d'Europe.
Il alla en France, en Italie, en Espagne, dans tous les pays du soleil, de la poésie et de l'amour; mais la gaieté de ces régions privilégiées, loin de dissiper la mélancolie du jeune voyageur, épaississait au contraire le voile lugubre qui l'enveloppait. Son cœur repassait les frontières, libre et insensible comme il les avait franchies d'abord; quant à son esprit, il s'enrichissait à chaque excursion nouvelle d'un désenchantement de plas.
Le nord convenait mieux au caractère rêveur du margrave. Il se dirigea vers ces contrées mélancoliques, et ce pâle soleil semblait plutôt le vivifier et l'épanouir que les chauds rayons de Naples, de Venise, de Madrid, de Paris.
Un jour, en Danemark, le jeune prince se promenant seul , à cheval , dans la campagne , s'égara. Après des efforts infructueux, pour retrouver son chemin, comme la nuit s'avançait, il se hasarda à demander l'hospitalité dans un château dont il avait admiré, quelques instants auparavant, la position merveilleuse au bord d'un lac.
Un vieux majordome vint prendre la bride du cheval du margrave et apprit à ce dernier qu'il était chez la comtesse Olamùnde, jeune veuve, qui, depuis la mort de son époux, vivait dans une retraite absolue, et n'allait plus à la cour. Le margrave sollicita l'honneur d'être présenté à la comtesse, et le vieux domestique le con-
LA DAME BLANCHE DE BADEN 2lïJ
duisit sur une terrasse où celle-ci respirait la fraîcheur du soir, assise entre ses deux enfants.
Jamais le margrave n'avait vu de femme aussi belle que la comtesse Olamiinde ; jamais dans ses rêves, il n'avait ima,^inô un front aussi pur, des yeux aussi pénétrants, des cheveux. aussi noirs; il voyait combinées dans une seule ces deux beautés si différentes: la blancheur lactée des femmes du nord, l'éclat du regard et les cheveux d'ébène des femmes du midi; tout cela harmonie par une langueur, par une tristesse charmante qui enlevait aux prunelles ce qu'elles auraient eu de trop vif, et qui donnait à la pâleur un sens énergique plein de pensées mystérieuses.
Je ne veux pas vous ménager de surprises, ni me lancer dans des analyses de sentiment fort inutiles pour ce que vous voulez savoir. Vous devinez, sans avoir la pénétration d'OEdipe , que le margrave devint amoureux de la comtesse Olamiinde : en pouvait-il être autrement ?
Vous qui avez vu son merveilleux portrait, ne comprenez-vous pas avec quelle violence le cœur de ce jeune contemplateur allemand dut tout à coup s'épanouir aux regards de cette femme étrange, en répandant des parfums sévèrement enfermés !
Si jamais passion fut rapide, foudroyante, ce fut cellelà. En posant le pied sur la terrasse et en apercevant aux derniers reflets du soleil couchant la comtesse assise et fouillant du regard les espaces infinis, le jeune
margrave sentit une source jaillir en lui. Une voix se-
crête lui dit : « C'est elle que lu cherchais ! » Par une révélation instantanée, il comprit que le secret de sa tristesse était là, et que toute sa mélancolie était le désœuvrement de son cœur. Désormais il allait vivre.
11 s'approcha lentement et avec respect, n'osant interrompre la méditation profonde qui absorbait la pensée de la comtesse. — Hélas ! se disait le jeune margrave, elle songe peut-être à son époux !
Et le prince se sentait jaloux de ce souvenir donné à un mort.
Mes privilèges de conteuse me permettent de vous avouer que la comtesse songeait bien plutôt à l'époux inconnu que lui réservait l'avenir ; et c'est ici l'occasion de vous dire, sans réticence, quelle était l'âme qui se consumait dans ce transparent albâtre, et dont on voyait la lueur monter jusqu'aux plus beaux yeux du monde.
La comtesse Olamiinde était ambitieuse. Descendante d'une famille royale, que les révolutions avaient transplantée loin du trône, elle vivait avec la pensée incessante de relever sa race, de remonter les échelons descendus, et de mêler un jour l'or de quelque couronne princière à l'ébène de ses cheveux.
Le comte Olamiinde, son premier époux, était un fort modeste gentilhomme, incapable de comprendre l'immense ambition de sa femme, et ayant la simplicité de croire qu'une fortune suffisante, avec deux beaux enfants et une conscience tranquille, était une part assez belle, en Danemark comme ailleurs, pour qu'on s'en contentât.
Après avoir souffert pendant dix ans dos mécomptes suscités par un époux si peu fait pour l'aider dans son œuvre, la comtesse Olamiindc était devenue veuve. Je n'affirme pas que le défunt ait été pleuré; il mourut môme si à propos, que des esprits méfiants auraient pu accuser de cette coïncidence quelqu'un de plus responsable que le hasard. Mais, la réputation de vertu de la comtesse et la santé depuis longtemps chancelante du comte parurent, en Danemark, des raisons plausibles qui déroulèrent les soupçons, si l'on peut admettre que des soupçons se soient élevés au sujet de cet événement. Quoiqu'il en fût, pleuré ou non, le comte Olamiinde eut des obsèques grandioses, un cénotaphe de marbre gigantesque, avec une inscription latine ; et s'il est vrai que la mort ne soit que la vie humaine vue à l'envers, le défunt dut convenir, en jouissant d'un monument si magnifique, qu'il y avait pourtant quelque chose d'assez agréable dans les visées ambitieuses de son épouse.
La comtesse Olamûnde considérait le veuvage comme une transition entre les désappointements de son premier hymen et les espérances d'un second.
Aussi, le soir que le margrave vint demander l'hospitalité, la belle veuve était-elle plongée dans une contemplation ardente, et cherchait-elle son étoile à travers les nues. Ramenée vers la terre par l'arrivée de l'étranger, ce fut sans désappointement, ou plutôt, ce fut avec un tressaillement de joie et d'orgueil qu'elle vit ce beau jeune homme re^pectueusement incliné , et qu'elle l'entendit énoncer son nom et ses qualités. La comtesse enve-
loppa le margrave d'un regard rapide, et satisfaite de cet examen, amena sur ses lèvres le plus éblouissant sourire qui ait jamais fait rêver un poëte.
Ce serait ici l'occasion de vous jouer un de ces beaux airs que la jeunesse joue si bien ; mais mes vieux doigts se sont roidis à tricoter, et pinceraient mal cette corde enchanteresse. Que votre imagination vienne donc en aide à mon cœur stérilisé. Représentez-vous cette belle soirée, cette terrasse, la comtesse Olamiinde avec les deux yeux que vous lui connaissez et les ambitions qui l'agitent, le jeune margrave avec sa candeur, sa naïveté; songez aux entretiens sublunaires de Roméo et de Juliette ; invoquez, évoquez tous les gracieux fantômes que le souffle des nuits promène sur les terrasses des châteaux , au borJ des lacs, et vous suppléerez sans peine à l'élégie dont je me dispense.
Qu'il vous suffise de savoir que le margrave fut si bien reçu au château de la comtesse Olamiinde qu'il revint le lendemain et les jours suivants; et, quinze jours après leur première entrevue, le margrave et la belle veuve s'élançaient par la pensée, dans les mêmes régions idéales sur le même char ailé. Mais, à mesure que cette intimité développait dans le cœur du jeune prince un de ces sentiments éternels qui ne s'éteignent qu'à la mort, la gaieté allumait ses regards, l'esprit allégeait son front ; il souriait à la nature et à la vie, et allait avec une merveilleuse candeur au-devant de toutes les illusions. L'amour de la comtesse Olamiinde, au contraire, était une flamme qui lui creusait le visage et promenait de*
réverbérations sinistres sous les arcades de ses grands yeux.
Un soir qu'ils étaient tous deux sur la terrasse, le margrave laissa déborder son émotion, et, annonçant à la comtesse son prochain départ pour Garlsriihe, lui peignit en termes touchants ses regrets et ses espérances.
— J'ai fait un beau rêve, madame, dit-il en terminant ; s'il dépendait de moi de le changer en réalité. Dieu m'est témoin que le plus beau jour de ma vie serait celui où je vous ramènerais margrave de Bade dans le château de mes pères.
Les yeux de la comtesse Olamûnde lancèrent des étincelles, sa lèvre frémit.
— Et qui peut donc empocher la réalisation de ce beau rêve? répondit-elle avec une sombre énergie.
— llélas ! reprit le margrave, il y a quatre yeux qui s'opposent à ce bonheur. Tant que ces quatre prunelles réllôchiront l'azur du ciel, notre union est impossible.
— Et si ces yeux importuns s'éteignaient? demanda la comtesse avec un tremblement terrible et d'une voix étranglée.
— Si ces quatre yeux étaient clos, reprit avec tristesse le margrave, vous seriez ma femme.
— Je serai duchesse de Bade I s'écria la comtesse Olamûnde avec un éclat sauvage.
Le prince la regarda avec étonnement, chercha à comprendre ce qui se passait dans ce cœur ténébreux; puis trouvant sans doute en lui-même une explication selon ses désirs :
— Oui, comtesse, lui dit-il, avec une voix émue et en lui baisant la main, oui, vous serez margrave! Adieu, je reviendrai... J'emporte la foi et du courage.
Le margrave partit ; et la comtesse, penchée sur sa terrasse, le suivit de loin avec de sombres regards. Quand il eut disparu entièrement dans les brumes du chemin, madame Olamiinde se leva, aussi blanche qu'un spectre.
— Je serai duchesse de Bade, répétait-elle avec fierté, en croisant ses bras sur sa poitrine; mais avant cette joie...
Gomme on lui amenait alors ses deux enfants pour le baiser du soir, la comtesse repoussa avec effroi ces deux innocentes créatures.
— Pourquoi ne dorment-ils pas déjà ? dit-elle avec violence. Pourquoi ces quatre prunelles sont-elles si brillantes, si éveillées à cette heure 1 Qu'elles se voilent! qu'elles s'éteignent ! je ne veux plus les voir.
Et, agitant ses bras, comme si elle eût voulu se débarrasser de serpents qui les mordaient, la comtesse s'enfuit de la terrasse ; elle ne se coucha pas de la nuit, et erra dans le château. II est probable qu'elle n'alla pas rendre visite, dans toutes ses courses, au lit de marbre du comte Olamiinde.
LA, DAME BLANCnr. DE BADEN 2ol
Deux mois se passèrent. Le margrave de Bade revint en Danemark ; il se hâtait. Il apportait une bonne nouvelle, et son cheval n'allait pas au gré de son impatience. Une transformation complète s'était opérée en lui : le rêveur débile s'était épanoui en cavalier charmant et robuste; le bonheur avait relevé son front, éclairci son visage; et l'espérance débordait de son regard.
A la dernière ville qui précédait le château de la comtesse, le jeune voyageur fit halte et se recueillit. Il portait tant de joie, qu'au moment d'arriver, le fardeau lui semblait pesant ; il avait tant de choses à dire à la comtesse, qu'il avait besoin de mettre de l'ordre dans ses idées. Il quitta ses poudreux habits de voyage, et se parant, comme pour des fiançailles, il se remit en route avec un tel battement de cœur, qu'il était obligé de s'arrêter souvent, craignant de sulToquer.
A une lieue du château, le margrave rencontra le vieux majordome qui lui avait tenu la bride lors dosa première visite; il était en deuil, marchait le front baissé et portait un paquet sous le bras.
— Eh I mon brave homme, où allez-vous ainsi ? demanda le voyageur, qui s'alarma des habits et de la mine lugubres du vieux serviteur.
Le majordome releva la tète, reconnut le margrave et
2û2 LES SECRETS DU DIABLS
pâlit, mais il ne répondit rien; le jeune homme insistant et demandant des nouvelles de la comtesse, il murmura:
— Monseigneur, la comtesse vous attend.
Et, sans vouloir ajouter un mot, poussant r.n profond soupir, il continua sa route.
— (y est étrange, se dit le margrave, saisi d'un pressentiment lugubre, serait-il arrivé quelque malheur au château ?
Comme il apercevait une auberge, il s'arrêta, fit donner une mesure d'avoine à son cheval devant la porte, et voulut interroger l'aubergiste.
Au premier mot, l'hôte tressaillit, regarda fixement le voyageur et répondit :
— Vous êtes celui qu'on attend au château ; vous n'avez pas besoin alors de vous arrêter si près du but ! Et, avec une vivacité empreinte d'une sorte de terreur superstitieuse, l'aubergiste alla retirer le cheval de la mangeoire, lui remit la bride et ferma sa porte, ne voulant pas répondre au margrave qui l'appelait pour le payer.
Cette fois, le jeune prince se sentit pris d'épouvante; il partit au galop. Bientôt il aperçut le château de la comtesse. La grille était ouverte; deux enfants du village étaient assis sur le bord du fossé ; au bruit du cheval, ils se levèrent et prirent leur course, en poussant des clameurs, comme à l'approche d'une vision sinistre.
Le margrave franchit la porte d'un bond : les quatre fers de sa monture firent jaillir quatre étincelles du pavé. Il appela, mais personne ne vint ; il attacha alors son che-
LA DAME BLAXCnE DE BADEN 2'ô3
val à un anneau do la porte. La cour, les vestibules, tout était dôsert. Le margrave monta l'escalier qui conduisait u l'appartement de la comtesse. Il avait peur de se heurter à un cercueil. La mort planait si visiblement sur cette maison, changée en sépulcre, que le jeune prince s'attendait à trouver celle qu'il aimait dans les plis du linceul. Au sommet de l'escalier, il s'arrêta, appuya ses deux mains sur son cœur pour en comprimer les battements, adressa une courte oraison au Dieu qui bénit les purs sentiments, puis il pénétra dans l'appartement de la veuve.
Après avoir traversé plusieurs chambres aussi abandonnées que le reste de la maison, il parvint à une pièce retirée, et un gémissement qui le fit tressaillir l'avertit qu'il n'était plus seul. La comtesse Olamûnde, accroupie plutôt qu'assise dans un grand fauteuil, les mains dans les cheveux, les regards attachés devant elle, semblait concentrée dans une de ces douleurs insensées et farouches qui ne trahissent que des sentiments surhumains ou des remords. Une obscurité presque complète régnait dans cette chambre; les rideaux étaient baissés, les volets à demi fermés.
Entendant des pas sur le plancher, la comtesse dressa la tête.
— Qui est là? demanda-t-elle d'une voix si troublée que le margrave eut peine à la reconnaître.
Le prince s'avança alors jusqu'à la comtesse, et, prenant ses mains inondées d'une sueur froide, il lléchit le genou avec une piété recueillie, et dit doucement:
254 tES SECRETS DU DIATÎL3
— Salut à la margrave de Bade t
La comtesse poussa un cri, se jeta sur les rideaux qu'elle fit voler sur la tringle, écarta brusquement les volets, et reconnaissant dans un flot de lumière celui qu'elle attendait depuis si longtemps, se précipita sur lui, comme sur une proie, et l'étreignit à l'étouffer, en murmurant :
— C'est toi, tu viens bien tard !
Le prince fut frappé du changement opéré dans le visage de la comtesse. Ses orbites s'étaient creusées; elle élait d'une pâieur de spectre, et une flamme sinistre vacillait dans son regard.
— Qu'avez-vous, madame, s'écria-t-il, vous souffrez ?
— Ce n'est rien, dit-elle, avec un éclat de rire qui retentit dans les chambres désertes ; je t'attendais, et je ne t'espérais plus; mais, te voilà ! Oh I je vais oublier 1
— Vous êtes bien seule, madame ?
— Tu crois? Ahl j'avais peur pourtant d'entendre revenir quelqu'un.
— Que s'est-il donc passé? pourquoi cet abandon?
— Ce qui s'est passé? ne le sais-tu pas? Ah ! je te le dirai en route... Mais fuyons, fuyons ! Tu viens me chercher, n'est-ce pas? Je suis ta fiancée; rien ne s'oppose plus à ce que je sois ta femme : les yeux jaloux qui te faisaient peur sont éteints.
— Dieu soit loué 1 comtesse, interrompit vivement le margrave, ces quatre prunelles réfléchissent toujours le ciel ; mais elles m'ont souri en accédant à mon vœu le plus cher.
LA DAMK BI.ANCHK DE DADEN 2oiî
— Que dis-tu là ? ces yeux, ces flambeaux, ces quatre paupières vivent encore ? tu les as vues?
— Pourquoi ce trouble, cet égarement ?
— 01) ! je suis bien certaine pourtant de les avoir vues se fermer pour jamais I
— Que dites-vous 'i* mon Dieu !
— Rien, partons! Tu le vois, margrave, on savait que j'allais partir et l'on m'a abandonnée. Viens, viens; ton cheval est en bas, il piaffe d'impatience; lu m'emporteras en croupe.
Et la comtesse, avec une violence qui trahissait de folles terreurs, entraînait le margrave. Ce dernier, ébloui, fasciné, mais cédant avec une sorte d'effroi qui remplaçait la confiance, se laissait conduire; il retrouva le cheval sous la porte, prit la comtesse dans ses bras et se mit on selle.
Au moment de secouer la bride, une idée lui vint :
— Nous oublions vos enfants, madame, où sont-ils? La comtesse se tordit dans les bras du margrave,
comme un serpent jeté sur un brasier; elle le rcg;irda avec des yeux effarés, en posant sa main frémissante sur son épaule. Il renouvela sa question ; elle répondit, les dents serrées, avec un sifflement :
— Tu demandes mes fils! mais ne m'as-tu pas dit que leurs yeux ne pouvaient contempler notre bonheur?
— C'étaient les yeux de mon père et ceux de ma mère que je redoutais pour vous, non ceux de vos enfants, madame... Et mon père et ma mère ayaut consenti à notre mariage...
La comtesse l'interrompit en poussant un cri effroyable.
— Tu mens! dit-elle avec délire; tu mens, c'est impossible ! je n'aurais pas été en vain mère sacrilège et dénaturée!...
Le margrave comprit tout.
Il écarta les bras avec horreur. La comtesse glissa à terre ; mais se redressant aussitôt, elle se cramponna à la selle, aux étriers, aux mains du prince, en poussant des gémissements entrecoupés.
Quant à lui, glacial, terrible, ne trouvant aucun mot, aucun cri pour l'effroyable déchirement de son âme ; inflexible comme la malédiction de Dieu, pâle comme un fantôme, il repoussa du pied l'infanticide, qui s'élança en rugissant dans le château ; puis, faisant jaillir le sang de son cheval sous ses deux éperons, il franchit la grille ventre à terre...
Le chemin tournait autour du manoir; en passant au galop près du lac, le margrave aperçut la comtesse penchée en dehors de la terrasse, une brise lui apporta ces paroles lancées avec toute l'énergie du désespoir :
— Margrave de Bade, il y a malgré toi un pacte de sang entre ta race et la mienne! je suis à toi pour l'éternité !
Puis on vit la comtesse étendre les bras et s'élancer; les eaux du lac s'agitèrent ; le prince poussa un cri et voulut courir au secours ; mais il pensa qu'il ne devait pas disputer cette criminelle au jugement d'en haut.
Le margrave revint dans le duché de Bade, pour y