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tout simplement les savants de l'Europe qu'ils eussent à le pourvoir et à ne pas le faire attendre longtemps. Aussitôt on vit affluer les projets : les têtes les plus lourdes de calculs se penchèrent opiniâtrement pour trouver une solution glorieuse. Le baron de Ville, originaire de Liège, déjà connu en France par plusieurs ouvrages hydrauliques, s'offrit pour entreprendre la machine en question. Son projet accueilli, il se mit à l'œuvre, puissamment aidé par un sien compatriote, mécanicien fort habile, nommé Rennequin Swalem. Quelques-uns prétendent même que Rennequin fut l'inventeur, et que le baron de Ville ne fut qu'un de ces collaborateurs dangereux qui prêtent leur nom, mais prennent la gloire; un de ces usurpateurs pour lesquels ont été faits ces vers : Sic vos non vo- ^i5... Cependant rien ne justifie cette prétention des rennequinistes. Tout porte à croire, au contraire, que le baron de Ville fut un inventeur sérieux. On argue bien d'une certaine épitaphe dans laquelle il est dit que Rennequin inventa; mais, d'autre part, on raconte que le baron de Ville était venu en France pour construire une machine propre à monter de l'eau au château et dans les jardins de Saint-Germain, qu'occupait alors la reine Anne d'Angleterre; que la machine fut exécutée, et plus tard proposée, copiée et reconstruite à Marly. Cette récidive serait un argument d'importance. Rennequin dirigea les travaux et les ouvriers, et, la machine achevée, le baron de Ville en fut nommé gouverneur avec des appointements proportionnés. Il habita le pavillon de Luciennes (ou Louveciennes) ; quant à Rennequm, il resta
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toujours conducteur avec 1,801) francs d'appointements. I! est mort, à la machine, en 1708, âgé de soixante-quatre ans, sans avoir protesté jamais contre la prétendue usurpation du baron de Ville. Au reste, voici ce qu'on lit sur une carte représentant l'ancienne machine de Marly, dessinée en 1688 :
Cette machine sert à embellir les maisons royales de Versailles, de Trianon et de Marly, et peut servir à Saint- Germain en Luyc. Elle a été construite par ordre du Roi^ sur les projets et par la direction de M. le baron de Ville.
On commença les travaux en juin 1681, et l'eau monta en 1685. Ce l'ut un beau jour que celui-là, mais rudement acheté par des efforts, des recherches, des tâtonnements sans nombre. Quant à la dépense, personne ne s'en étonna. Elle fut de six à sept millions d'alors, ce qui en ferait bien quatorze d'aujourd'hui; encore, dit-on, qu'on n'écrivit pas tout. L'entretien de la naïade s'élevait à soixante-onze mille seize livres^ mais on dit de même que les journées n'y étaient pas. Rien ne parut exagéré; d'ailleurs, qui se serait plaint? Le peuple? Gela ne le regardait pas. Si cet argent ne lui donnait pas de pain, il lui donnait au moins des spectacles; c'était assez. Quant à Louis XIV, de si infimes considérations ne montaient pas jusqu'à lui. 11 avait eu besoin d'eau pour les réservoirs, pour les cygnes, pour les tritons de pierre et de bronze, et il avait dit : — Allez, je vous donne la montagne, prenez la vallée, et, s'il le faut, confisquez la rivière. — On avait obéi; le soleil frétillait dans l'eau de
ses bassins : cola coûtait bien quelques millions; bagatelle! il faisait payer, cbacun était content. Pas de Chambre pour discuter ses dépenses; pas de journaux pour répandre des écritoires dans le cristal de ses fontaines! II était roi, il était dieu, il était tout!
Marly avait seul profité d'abord de la machine Ce ne fut que vingt ans après son entière exécution, que la population augmentant considérablement dans Versailles, et que les eaux des sources tarissant dans les temps de sécheresse, on en amena des réservoirs de Alarly. Nous voudrions bien donner une desi-riplion positive de l'ancienne machine, et nous déclarons qu'à cet effet nous avons feuilleté des livres qui nous étaient étrangement inconnus; mais le moyen de se reconnaître dans ces roues, ces chaînes, ces pompes, ces pistons, ces puisards! De notre lecture, et nous pourrions dire de notre étude, voici ce qui nous est resté de plus clair. C'est que toute l'eau remuée, prise et avalée par la machine, était montée à l'aide de deux cent vingt-une pompes, espacées en trois fois, et de deux puisards, sur une plate-forme qui se trouve à 500 pieds ou 1G2 mètres au-dessus de la rivière. De cette tour les eaux tombaient dans une cuvette qui leur servait de jauge; de là elles coulaient dans l'aqueduc qui a 310 toises de longueur, est soutenu sur trente-six arcades construites en pierre meulière, et dont tous les angles et toutes les saillies sont en pierre de taille. Au bout de cet aqueduc est une tour d'environ 44 pieds de hauteur, construite comme la grande tour et les aqueducs. L'eau est regue dans une bâche au fond de laquelle
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étaient des soupapes qui dislrihuaient l'eau à Marly cl ù Versailles. Voilà sommairement l'appareil digestif avec, lequel le monstre buvait dans la Seine ce qu'il souillait ensuite sur les jardins.
Si tous les Iiommes (ou du moins presque tous les hommes, comme le disait, en se reprenant, un prédica-, leur courtisan à Louis XIV), sont sujets à la mort, le^ ouvraii;es construits par les hommes sont tributaires de.^ mômes destinées. A force de tordre des flots dans son go-" sier, au bout d"un siècle, la vieille machine sentit en elle des lésions profond(!S, son estomac se délabra, les dents branlèrent, des fêlures visibles se firent à son crâne ; elle commença à râler et à secouer la tête. Elle était devenue asthmatique au dernier point, sans compter que, tout incurable qu'elle était, la maladie de la centenaire coûtait cher à l'État. On assembla donc un conseil d'ingénieurs mécaniciens. On fit briller à leurs yeux l'espoir d'une glorieuse récompense s'ils trouvaient un moyen de galvaniser le corps en décrépitude et de simplifier les dépenses de son entretien; mais au beau milieu de la consultation qui se prolongea, on entendit frapper à la porte. C'était la Révolution française qui passait par là et qui venait viser le certificat de civisme des savants.
L'un d'eux, l'auteur d'un projet de restauration, fut arrêté comme suspect : alors tout fut abandonné, on laissa le vestige de l'absolutisme haleter dans son coin; car il y avait alors à Paris, sur une des grandes places, une machine toujours en activité qui faisait concurrence aux autres, c'était la guillotine. Alors commença pour lu.
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pauvre invalide une série d'infortunes, d'alternatives douloureuses ; tantôt on y mettait le marteau démolisseur, tantôt les échafaudages. Elle fut vendue à l'encan, abandonnée, trahie, crucifiée. Un de ses adorateurs, désespér J, commença alors, dans un langage quelque peu irrévérencieux, l'histoire de son martyre sous ce titre : La passion d'une très-respectable dame^ Cujée de cent vingttrois ans, filleule d'un lrès-7nag7iifique prince et fille d'un homme de génie, arrivée en l'an du monde 5804, parmi les apôtres de la vérité. C'était une imitation de l'Évangile, dont personne ne songeait alors à se choquer, mais qui avait cependant un caractère de frivolité sacrilège.
Cet opuscule commence ainsi : En ce temps-là, la filleule d'un des plus grands et des plus magnifiques princes qui aient jamais existé, dit à ses admirateurs et à ses amis : Vous savez que l'adjudication se fera dans deux jours, et que la fille de Swal (Rennequin Swalem) sera livrée pour être démantibulée. Alors les princes de la théolie et les spéculateurs s' assemblèrent dans la salle de leurs chefs, et ils délibérèrent sur les moyens de la livrer adroitement et de la faire mourir.
On le voit, l'imitation est constante; elle se continue ainsi mot à mot. Nous en citerons encore deux fragments :
Le matin étant venu^ les chefs des pnnces de la théorie et les spéculateurs tinrent conseil contre la filleule pour la faire mourir ; et l'agaut déjà vendue, ils la livrèrent au démolisseur moijennant cent quatre-vingts bjUades, qui furent réparties entre eux. Alors celui qui
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l'avait trahie, voijanl quelle était condamnée, dit : J'ai bien gaijné mon argent; il s'en réjouit, il en acheta une maison de \tlaisance et un champ, rejetmil bien loin l'idée d'aller se pendre.
Le juge qui veut sauver rinlbrtunéc machine, ne pouvant y [)arventr, se lave les mains dans du vinaigre; et tous les s[)éculateurs répondent : Qut^ son samj retombe dans nos poches et celles de nos enfants!
On la mutile, on met sur son front un écriteau bizarre, qui serait incompréhensible si l'on n'avait soin de lire d'abord ensemble les grandes lettres, indépendamment des petites, et les petites ensuite, indépendamment des grandes,
CEN'EcondSTQUEamnPARéeCEàêt
QUENrevenOUSdueVOetdéULONchir
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Le peu d'esprit qui présida à celte complainte fat perdu. La machine ressuscita avant d'avoir entièrement succombé. En 1807, les projets, les travaux commencèrent; mais des sommes énormes furent vainement, dépensées. En 1811, M. Cécile vint prendre la direction et trancha la difficulté. Ce fut lui qui, conjointement avec M. Martin, remit une âme dans les poumons disloqués, ou plutôt reht d'autres poumons. Ce fut lui qui appliqua la vapeur, et fit construire cet édifice à fronton grec dans lequel la pauvre nymphe se noircit et semeur-
C8y LES SECRETS DU DIABLE
trit dans les engrenages en poussant des soupirs affreux. On dirait un temple, sans le panache noir qui se balance presque toujours sur sa tête, et qui atteste l'alimentation d'un foyer plus ardent qu'un trépied ou qu'un encensoir de nos jours.
Cette machine est de la force de 64 chevaux, elle consomme de 96 à 100 hectolitres de charbon par vingtquatre heures, et elle monte d'un seul jet 90 pouces d'eau sur le sommet de la grande tour, ce qui équivaut à i, 800,0001itres d'eau. Ellea été mise en activité en! 826. En 1818, an avait démoli et vendu tout le mécanisme de la même machine, que l'on remplaça par une autre, montant l'eau d'un seul jet : cette dernière ne devait être que provisoire pour attendre l'achèvement de la machine à vapeur; ce provisoire dure encore. Il se compose de deux roues hydrauliques seulement, faisant mouvoir chacune un équipage de quatre pompes. Le produit maximum de cette machine est de 60 pouces ou 1,200,000 litres dH^au par vingt-quatre heures.
Telles furent l'origine et l'histoire de ce glorieux établissement auquel des destinées nouvelles sont peut-être réservées dans l'avenir, mais qui dans ce moment ne jouit plus que de l'estime obscure des hommes compétents. Il n'est plus la filleule aimée des rois, comme disait la complainte citée plus haut, à peine ceux-ci s'en informèrent-ils de temps en temps. Louis XVIII fut prié de la visiter un jour, mais on respecta l'obésité constitutionnelle du monarque qui n'était plus fort ingambe; aussi prit-on le parti de faire faire un modèle en petit
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(le la machine que l'on mil sur des roulettes et que l'on poussa le jour de la visite jusqu'au milieu de la route, où le pr-ncc du haut de sa voilure vit fonctionner le joujou hydrauliqub. Les courtisans louèrent alor< la condescendance du prince qui aurait bien pu exigei /ju'on roulât la machinejusqu'à Paris, dans son cabinet. CharlesX et Louis-Philippe lui consacrèrent chacun une journée. Le comte de Paris y vint parfois et trouva un plaisir extrême à se faire expliquer le travail de ces membres d'acier.
Des fontaines d'eau chaude ont été organisées de chaque côté du péristyle, et servent ainsi aux besoins culinaires des habitants de Bougival et de Marly. C'est une première concession faite aux liumaiiHaires. Dans le grand siècle, on se fût bien gardé de cette application positive; on eût considéré comme un sacrilège, qu'un objet destiné au luxe ne demeurât pas complètement inutilei Qu'aurait dit Louis XIV s'il avait entendu, comme nous, un savant, un ingénieur, dont les étranges préoccupations sociales ont un peu encombré les idées scientifiques, proposer hardiment, franchement, de faire servir les grandes machines à vapeur à la quasi-réalisation du vœu d'Henri IV 1 Voici ce que proposerait ce rêveur enthousiaste. (Nous lui laissons l'entière responsabilité de son utopie.) Par des modifications légères, et à lui connues, les chaudières à vapeur où bout une eau inutile pourraient admirablement servir à faire cuire l'humble bœuf des gens pauvres, que l'idée d'un foyer longtenri3s allumé chez eux, effrayerait. Dans chaque pays où le bienfait
de la plus petite usine à vapeur, de la moindre locomotive serait accordé, chaque habitant viendrait apporter son souper, soigneusement ficelé et étiqueté; et 1a chaudière commune rendrait ensuite à chacun son bœuf élaboré côte à côte du bœuf du voisin, peut-être d'un ennemi. Qui sait même (ceci est de la gastronomie transcendentale, de la philosophie culinaire), qui sait si la pensée d'un bouillon commun, d'une nourriture apprêtée dans le même récipient, n'éteindrait pas les haines rebelles, ne ferait pas naître dans l'esprit des gens l'idée d'un rapprochement commencé par l'élément vital? Du bœuf à l'homme, il y a si peu de dislance! la seule distance, peut-être, de la viande utile à celle qui ne l'est pas.
Louis XIV, à coup sûr, serait fort étonné de ces projets qui seraient appliqués le jour où le soleil, en se levant, sejoueraitdans lesbrasdu télégraphe humanitaire. Dans cet heureux temps, on se mettrait en route sans inquiétude, et en montant en chemin de fer, on pourrait jouir de la délicieuse assurance d'être précédé de son dîner et de voyager à la vapeur de son pot au feu I