HISTOIRE D'UNE NAÏADE
C'est un beau spectacle que de voir Louis XIV, jeune, aimant, ayant en lui tous les prestiges de la nature et de la puissance, s'avancer, avec une majesté souriante, à la réalisation de ses fantaisies olympiennes. Je ne me dissimule pas que cet échafaudage pompeux était un pilotis au-dessus des larmes et des sueurs ; je sais bien que toutes ces richesses avaient un lourd contre-poids dans la misère du peuple; je sais bien que la construction du palais de Versailles a pu coûter la vie à une armée; mais pourquoi reprocherait-on plus amèrement les sacrifices faits à l'art et à la science que ceux exigés par l'ambition? Hécatombe pour hétacombe, je préfère celles qu'on immole au génie à ces stupides massacres pour des raisons d'État. Est-il moins honorable de mourir pour un chef-d'œuvre que pour venger la vanité humiliée d'un ministre, ou réparer les inepties d'un ambassadeur imprudent?
280 LES SECTiETS DU DIABLE
Nous ne passerons pas en revue tous les joujoux titaniqncs dont s'est amusé le caprice de Louis XIV; nous ne parcourrons pas ce poërae épique taillé dans la pierre (la seule épopée véritable dont la France puisse être fjère), et nous irons bucoliquement, à travers les riants coteaux et les bois, parler à la naïade dont la conque puissante souffle l'eau dans les fontaines de Versailles, et la soufflait autrefois aux nez do pierre des chevaux ailés de Marlj ; ce qui veut dire, sans plus d'hyperbole, que nous allons visiter la machine hydraulique dont l'aqueduc, avec ses arches énormes, se mêle si pittoresquement au paysage de Bougival, et rappelle, en égayant la verdure, un de ces fonds de campagne d'Italie, un de ces horizons qui avoisinent Tivoli.
Si nous étions encore à cette époque éminemment artistique où l'art remplaçait sur le crâne les ornements naturels, où des chevelures factices entretenaient dans une douce chaleur l'inspiration des poètes, où l'illusion, dont on usait fréquemment, portait à croire à cette mythologie d'opéra qui trônait partout, ce serait ici le cas d'entonner une ode ou une épître à la façon du passage du Rhin. Sous quelles périphrases on pourrait dissimuler les rouages de la machine! comme on l'habillerait de roseaux et on la couronnerait d algues! comme on ferait nager et sautiller des petits tritons et des petits dauphins dans la mousse argentée que brasse en cet endroit la rivière! Malheureusement, ou heureusement peut-être, l'abus de l'hydraulique a engendré le scepticisme à l'endroit de? naïades; et la vapeur, appliquée à la machine de Marly,
UISÏOIIIE n UNK NAl\DE
se meut si brutalement, qu'il nous semble que la pauvre nymphe a dû soulTrir d'horribles dislocations. On aurait donc peu de chances de l'éveiller en l'évoquant. Nous ne voulons pas non plus donner une description technique, et nous avons pour cela une des excellenlcs laisons qui faisaient dispenser certain échevin de donner les autres. Nous sommes d'une parfaite ignorance en hydrostatique; nous dirons tout simplement ce que nous savons, nous ferons la légende de la machine, nous la visiterons dans ce récit, comme nous l'avons visitée dans la réalité, par fantaisie, sans préoccupation industrielle, sans arrière-pensée de pédantisme, en restant au point de vue... du po.nt de vue.
Bii^n souvent,je me suis demandé ce qui serait advenu si Louis XIV eût eu à sa disposition la vapeur, les chemins de fer et le gaz. Je ne doute pas qu'on n'eût merveilleusement utilisé ces inventions, et que les féeries hydrauliques, entrevues par intervalles, n'eussent pu se perpétuer et durer la nuit. Imaginez le parc de Versailles illuminé de cette façon royale dont on faisait alors toute chose; supposez la lumière employé avec la mcme largeur que le feu; quel rcve! Malheureusement on n'avait que l'eau à sa disposition ; aussi ne se fit-on pas faute d'en user et d'en tirer tout le parti possible.
En IC/G, Mansard, sur les dessins duquel on bâtissait Marly, manifesta à Louis XIV le besoin dune machine quelconque pour faire monter l'eau dans les jardins de ce château. Gelait simple à concevoir, dillicile à exécuter. Louis XiV ne s'émut pas plus au'il ne le fallait; il avertit