‹ Les Seigneurs de MarlyChapitre 11 sur 90 · LA VILLE DE MARLY-LE-ROI · texte numérisé non relu

LA VILLE DE MARLY-LE-ROI

ORIGINES. — MARLY AU MOYEN AGE ET A l'ÉPOQUE MODERNE

Sur le plateau assez vaste qui sépare Marly de la ville de Saint-Germain en Laye, et qui s'avance à l'est, formant un promontoire fort élevé dont les pentes rapides viennent se perdre au-dessus du Port-de-Marly, à peu de distance de la Seine, s'élevaient aux temps préhistoriques, c'est-à-dire il y a plusieurs milliers d'années, les huttes des Geltes-Gaels (des Gaulois). Ces huttes s'y dressaient en maints endroits et leurs traces sont manifestes. Cachés dans la sombre forêt de Gruye qui leur donnait, avec l'ombre et la fraîcheur, la sécurité et le gibier, la nourriture et le vêtement, à proximité de la Seine qui leur fournissait le poisson, et des sources vives et abondantes, les premiers habitants du territoire de Marly se succédaient de tribu à tribu, poussés par cette émigra* ion qui finit par peupler les contrées européennes ; mais ces migrations étaient toujours forcées, par -suite violentes, et plus d'une fois le sol fut rougi du sang de ces

peuplades asiatiques. Deux allées couvertes ou dolmens et des tombelles en. pierre, des quantités considérables d'outils en silex taillés, grattoirs, couteaux, haclies , pointes de flèches, etc., attestent la présence de ces insu-

laires *.

Après les Gaulois vinrent les Franks qui sortirent de la Germanie et repoussèrent à leur tour les tribus gauloises plus avant vers le midi. L'immense étendue de forêts qui, sous les noms de forêts de Cruye ou de Marly (Cruya, Silva Creva, foresta Gruyœ), de Ledia (Leia, Laya ou de Saint-Germain en Laye) , des Aivelines ou des Yvelines, couvraient une grande partie du pays du Parisis, du Pincerais et des Carnutes, était fort propice aussi à rétablissemeut de ces peuples. Sous les vieux chênes druidiques de la forêt de Cruye se célébraient les fêtes d'Odin, de Thor, du guy ; et le sang humain coulait à flots sur les tables de pierre sacrées, offert en sacrifice à ces dieux farouches de la guerre et de tous les maux, par les druides à la fois chefs et prêtres de ces guerriers.

Au v^ siècle, saint Germain d'Auxerre, saint Denis et ses compagnons vinrent prêcher TEvangile du Christ

t. Il y a environ quarante ans que l'on découvrit dans les Grandes- Terres de Marly, au lieu dit le Mississipi, une allée couverte formée de gros blocs de grès ayant deux mètres de hauteur sur un mètre de largeur, renfermant des squelettes et quelques poteries; ces dernières furent brisées et dispersées par la pioche des ouvriers. Dans le même temps. Ton découvrit deux tombes en pierre au lieu dit les Lampes. Ces tombes, creusées en auge, furent aussi dispersées. Une allée couverte fut encore explorée dans ces derniers temps au lieu dit les Graviers, mais de même qu'à Mississipi, après avoir fourni des ossements et quelques silex, cette fouille fut abandonnée. Quant aux Outils en silejc, de nombreuses collections ont pu en être réunies, tt l'on en a trouvé notamment à la Tour-au-Payen, aux Graviers, aux Lampes, aux Grandes-Terres, aux Villebenestes, aux Champs-dcs- Oiseaux, ete

HISTOIRI'! DI-: lA VlIJJ-: DK MARF.Y-LK-ROI. 3

dans nos contrées. La domination des druides fut ruinée par ces hardis successeurs des apôtres, et la conversion de Glovis acheva ce qu'ils avaient commencé. Deux siècles plus tard, saint Léger, évèque d'Autun, fit construire au bas du coteau sur lequel est bâtie la ville de Saint-Germain, une chapelle qui a donné son nom à cette partie de la ville. L'on peut attribuer à cette époque la fondation d'un oratoire ou chapelle à Marly. Autour de cette chapelle se groupèrent quelques cabanes, les malheureux venant de préférence à ceux qui leur prêchaient l'espérance et la résignation. Cette chapelle fort ancienne tombait en ruines au xi® siècle, et à défaut d'une maison royale de chasse comme nos rois en avaient notamment à Rueil, à Joyenval et à Maisons, qui eût donné naissance au village de Marly comme cela était arrivé ailleurs, il est à croire que ce fut l'édifice consacré à Dieu qui engagea les pauvres serfs à grouper et rassembler leurs habitations, jetant ainsi les fondements de ■ ce qui fut le bourg de Marly.

A la fin du vii^ siècle, au mois de septembre 676 ou 678, deux chartes du roi Thierry furent données à Marly.

Les évêques de la Bourgogne et de son royaume et les seigneurs qui lui étaient restés fidèles y furent convoqués, Thierry était à cette époque roi de Paris et de Bour- : gogne, et ce plaid avait pour objet de mettre lin aux , exactions du maire du palais Ebroin qui, tonsuré et ren- ! fermé à l'abbaye de Luxeuil avec saint Léger, en était sorti comme un lion furieux, menaçant de dévaster les terres de ses ennemis et de massacrer ceux qui ne se soumettraient pas à lui.

L'autorité excessive de cet homme ambitieux l'avait

poussé à la révolte contre son souverain légitime, qu'il avait ensuite fait proclamer roi, puis contre lequel il s'était révolté de nouveau. A sa sortie de Luxeuil, Tévêque d'Autun gagnant Ebroin de>itesse, était arrivé le pre» mier à Paris, auprès du roi Thierry que Ton venait de tirer de sa prison de Saint-Denis. Il se hâta de le faire élire roi, avec Leudès pour maire du palais. Plus tard, saint Léger paya de sa vie son attachement à son souverain, car tombé entre les mains d'Ebroin, celui-ci lui fit crever les yeux, puis le fit décapiter. D^autres historiens ont écrit^ que cette réunion eut lieu à Masbacum, près de Sens^ Je crois que Thierry, en présence d^un si terrible ennemi, dut songer à ne pas trop s'éloigner de Paris, où il devait trouver une certaine sécurité, et qu'il pourrait y avoir lieu d'admettre une vieille tradition locale qui dit que ce fut à Tombre des vieux chênes de la forêt que se tint cette assemblée.

Il y eut en 697, un échange de terres entre Adalric qui paraît être seigneur du lieu, et Wualdremar, abbé de Saint-Germain des Prés^ : ce qui ferait croire que déjà à cette époque, Marly avait une certaine importance, comme population et culture. Au ix^ siècle, les Northmans vinrent ravager nos contrées, et Marly, comme tous les villages des environs de Paris, eut beaucoup à en souffrir. Ces hommes du nord (Danois, Suédois, Nor-

î. Maslay-lê-Roi. — Cette localité était-elle habitée à cette époque? Il y a encore en Bourgogne Marly-sous-Issy et Marly-sur-Arroux, mais aucun de ces écrivains contradicteurs ne fixe sûrement l'endroit ou furent données ces chartes. C'est pourquoi, jusqu'à preuve solide et irrécusable du contraire, je revendiquerai pour Marly l'honneur d'avoir été choisi pour réunir une si imposante assemblée.

2. Voyez la note n" i. — Échange de terres entre Adalric de Marly et Wualdremar, abbé de Saint Germain des Prés.

IllSTOIRF. DE LA VIIJ.E DE MARLY-LK-ROF. 5

végiens), s'éloignant de la froide patrie qui leur refusait leur subsistance, sur de légers navires arrivaient en quelques jours aux bouches de l'Escaut, de la Somme ou de la Seine, dont ils remontaient le cours, en saccageant les rives de ces fleuves, puis ils s'en retournaient chargés de butin. En 846, étant revenus aux environs de Paris vers la fin du carême, ils vinrent attaquer le village de la Celle-Saint-Cloud. Il était clo3 de murs, et n'ayant pu réussir à brûler l'église, seule restée debout, ces barbares mirent le feu à une ferme et aux arbres du voisinage. Malgré sa courageuse défense, ce village aurait été détruit entièrement si Charles le Chauve n'eût acheté sa délivrance. Les Normands aimaient surtout à détruire les monastères, à souiller les églises, et à verser le sang des moines et des prêtres : « Nous leur avons chanté la messe des épées, » disaient-ils après les avoir égorgés. Plusieurs fois, ils prirent Paris, Saint-Denis, et les plus grandes villes du royaume. Ils s'établirent et se fortifièrent de même à Carolivanna *, d'où ils faisaient des incursions dans les villages voisins, à Louveciennes, Marly et environs. Si l'on s'étonne de l'impuissance des Francs à résister à ces poignées de barbares qui, fortes de quatre à cinq cents hommes, ne se rendaient pas 1 moins maîtres de villes comme Chartres, Orléans, Bor- ^ deaux, Nantes, Angers, Tours et autres villes des plus I fortes, la cause en était dans l'absence de tout pouvoir central et dans la volonté de n'en pas avoir. C'était le i premier effet du morcellement féodal. Les soldats exis- 1 talent, mais l'esprit d'jsolement et de localité, en haine I de tout ce qui rappelait l'omnipotence impériale, empê-

I . Charlevanne ou la chaussée de Bougival. Il y avait en cet endroit un castrunn fortifié et une léproserie dite de Sainte-Madeleine.

chait de les réunir en corps d'armée assez puissant pour atteindre des bandes rapides de coureurs. Un grand nombre de malfaiteurs, de serfs et même de guerriers francs, toujours avides d'aventures et de rapines, abjuraient le christianisme, et couraient se joindre aux Nor- • mands pour mettre à sac leur propre pays. Ils mangeaient comme eux la chair des chevaux immolés à Odin ou à Thor, et s'associaient à leurs forfaits. Les seigneurs grands ou petits se préoccupaient peu de ces incursions lorsqu'elles n'atteignaient que leurs voisins^ quelques-uns même se faisaient payer par les Normands pour ne pas les inquiéter dans leurs courses.

Charles le Chauve, sans troupes, sans autorité, ne pouvant les chasser, leur fit du moins essuyer quelques revers, notamment en 855 et 86i. A la fin de ce siècle et au commencement du x% ces invasions se renouvelaient encore trop souvent pour les malheureuses populations qui se voyaient tout à coup ravir le fruit de leurs travaux et massacrer à la moindre résistance. Enfin, en 90, Rollon ou RoU, chef des Normands venus de Rouen à Paris, 'et arrêtés à la Chaussée de Charlevanne, consentit à faire • alliance avec le roi de France qui lui donna sa fille Gisèle en mariage, avec la Normandie et une partie de la Bretagne pour sa dot. Dès lors tous ces pirates, leur chef en tête, s'établirent dans l'antique Neustrie, à laquelle ils donnèrent le nom de Normandie.

Bien longtemps encore après l'alliance conclue avec i ces barbares, l'on chantait encore dans les églises le ver- set : « De la fureur des Norman.ds, sauvez-nous. Seigneur! » tant était grande la frayeur qu'ils inspiraient. ^

La terre de Marly faisait partie du domaine royal. Elle fut ensuite donnée à des seigneurs puissants pour •

HISTOIRE Dr: LA VILLE DE MARLY-LE-ROI. 7

prix de leur dévouement au souverain. Elle portait le titre de baronnie, et le seigneur en devait la foi et l'hommage direct au roi de France. Aux temps féodaux, c^était le siège d'un bailliage et d'une prévôté, dont les officiers rendaient la justice au nom du seigneur.

Marly est nommé de bien des manières dans les actes ou les chartes qui en font mention. Dans la plupart de ces documents écrits en latin, Ton trouve les noms de Mairilaco, Mairilacum, Marleium, Marleis, Marliacum, JVIarletto,Malliacum, Malliaco, Mariiaci,Mally, Malleyo, Malli. On l'écrivait Marli, il y a deux cents ans. Toutes ces différentes dénominations se rapportent assurément à cette localité.

Suivant Tabbé Lebœuf, Tétymologie de ce nom serait tirée du mot latin Maria, qui veut dire terre grasse, ce qui peut s'appliquer effectivement à la nature du terrain, surtout dans la partie basse du pays.

Au X® siècle, la maison de Montmorency joignit a ses domaines de Montmorency et des environs, la terre et seigneurie de Marly. Ce fut pour notre contrée l'occasion de nouvelles luttes et de grandes misères, de disputes à main armée et de sanglantes représailles. Le sire de Montmorency était en guerre presque perpétuelle avec son redoutable voisin l'abbé de Saint-Denis. Combien de fois les champs de Marly furent-ils foulés par les chevaliers, les hommes d'armes du seigneur et ses vassaux, dans leurs rencontres avec les avoués et les serfs de l'abbaye de Saint-Denis.

Que de sang versé pour éteindre cette rivalité et abreuver la soif des richesses qui dévorait également ces seigneurs féodaux et les abbés de Saint-Denis. Ces derniers, jaloux de maintenir leurs droits, ne pensaient qu'à

accroître leur domination et leurs immenses richesses. Ils avaient une grande influence sur nos rois qui, ayant choisi cette abbaye pour lieu de sépulture, la comblèrent de dons et l'investirent de privilèges qui plaçaient les seigneurs des environs sous la dominance de ces abbës*.

Malgré ces différends, le village de Marly se peuplait et s'augmentait d'une manière assez considérable pour qu'à la fin du siècle suivant, il formât deux paroisses et fût divisé en deux parties.

La partie la plus élevée où était bâti le château fut nommée Marly-le-Ghastel, et la partie basse Marly-le-Bourg. Il y avait deux églises, l'une dans le bourg sous l'invocation de Notre-Dame et de la Sainte-Trinité, qui fut ensuite dédiée à Saint- Etienne, vers le xv® siècle ; l'autre dans l'enceinte du château, ou tout auprès, sous l'invocation de Saint-Vigor^.

F^n 1087, Hervé de Montmorency fit reconstruire l'église du Haut-Marly, qui était si ancienne qu'elle tombait en ruine, et permit à ses vassaux de contribuer comme ils le voudraient à l'édifice de ce lieu. Ce même seigneur de Marly fit don aux moines de l'abbaye de Coulombs, près de Chartres, des deux églises de Marly

I . Au ix* siècle, le roi Charles le Chauve avait fait don à cette abbaye de la seigneurie de Rueil avec les droits de haute et basse justice, de servitude, de chasse, de pêche et de moulins sur neuf lieues d'eau, à savoir depuis Sèvres près de Saint-Cloud, jusqu'à Chambry ou Chambrieu (Champ-Bourcy — Chambourcy), au-dessous de Saint- Germain en Laye. En cette étendue de rivière, elle avait la jouissance de toutes redevances royales et tous autres droits, soit d'amirauté, atterrements, gorges et falaises, épaves, ruisseaux, rivages, bois, pâturages, montagnes, avallage, traversée, péage et généralement tous

droits quelconques Les seigneurs de Marly avaient des droits ou

des prétentions sur la rivière de Seine, ce qui fut la cause pendant des siècles de leur lutte avec la puissante abbaye.

** Voyez la note n» 2, Vie de Saint-Vigor.

Page 1