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I. Chronique de Centules ou de saint Riquier

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pas avec moins de pompe et d'éclat dans nos églises que dans le ciel, et qu'elle s'y fait même remarquer d'une manière plus excellente. Et c'est ce qui doit nous faire davantage déplorer l'étrange aveuglement des chrétiens qui, persuadés de cette vérité que le Dieu du ciel et de la terre remplit nos temples de sa présence et de sa gloire, n'ont pas néanmoins toute l'estime et le respect qui sont dus à de si saints lieux. Que ne regardons-nous nos temples comme dcGcieux raccourcis, ainsi que saint Chrysostome les appelle.

Ne nous est-il pas permis d'adorer Dieu, et de faire dans nos temples ce que les anges font dans le ciel? Ne sont-ils pas le ciel et la terre, si l'on peut ainsi parler? Et ne faudrait-il pas que les hommes y apportassent tout ce que les anges ont de respect et de cette sainte frayeur dont ils paraissent toujours surpris devant le trône de la majesté divine? J'ose ajouter que Dieu, toujours grand et toujours adorable, nous donne de plus admirables marques de sa sainteté dans nos églises qu'il n'en donne même dans le ciel.-

Nous en serons persuadés si nous prenons garde que, de toutes les perfections divines, la sainteté est toujours la moins connue, car être saint, c'est être éloigné et séparé de toutes les choses de la terre. Le peuple juif était appelé saint, parce qu'il avait été choisi et séparé de toutes les nations pour être le peuple de Dieu et qu'il semblait qu'ayant oublié le reste du monde, il n'avait d'attention et de bonté que pour les Juifs.

Les prêtres sont appelés saints, parce que la dignité de leur ministère les oblige à se séparer du commerce du monde et à se consacrer entièrement au service des autels ; les personnes religieuses ont aussi un titre de sainteté, parce que, étant séparées du siècle, elles ne doivent plus rien avoir de commun avec les autres hommes.

Et vous, mon Dieu! ne vous appcUe-t-on pas le saint par excellence, parce que, tout renfermé en vous-même, vous êtes infiniment élevé au-dessus de toutes vos créatures? Vous êtes partout parce que vous êtes immense, vous êtes séparé de tout parce que vous êtes saint. Ce lieu si saint, si digne de vous où vous demeurez, c'est vous-même, c'est votre essence; tout ce qui est hors de vous n'est pas digne de vous. Mais, ô bonté de notre Dieu! tout saint et tout suffisant qu'il est à lui-même, il veut bien cependant, pour demeurer avec nous, se choisir un lieu sur la terre et le sanctifier de sa présence.

J'entrerai dans sa maison, dit le prophète, je l'adorerai dans

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son saint temple, c'est là que je le trouverai tout plein des grandes miséricordes qu'il vient verser sur les hommes, aussi glorieux dans nos églises que dans le ciel; je l'y louerai, et j'admirerai cette bonté infinie qui s'abaisse jusqu'à nous, et qui le renferme dans un lieu si étroit afin, ce semble, q-u'il écoute avec plus d'attention nos vœux et nos prières, et voilà le premier sujet de notre étonnement sur la conduite de Dieu à l'égard de nos temples. »

Il est vrai que c'est une espèce d'abaissement pour Dieu quand il se fait voir dans le ciel aux âmes bienheureuses; mais ce qui relève ce lieu et ce qui y fait honneur à sa sainteté, c'est que les bienheureux sont dans le continuel exercice d'un amour parfait et consommé.

Dieu ne perd rien ni de sa grandeur ni de sa gloire en se communiquant à des hommes si parfaits et si dignes de lui, mais quand il descend jusqu'à nous sur nos autels, qu'il se renferme dans un lieu si peu convenable à sa majesté, où souvent il est si peu honoré, c'est ce qui nous doit ravir en admiration.

Est-il donc vrai, Seigneur, disait Salomon, que vous voulez demeurer avec nous dans une maison bâtie de nos mains? Qui pourrait croire que Celui à qui l'immensité des cieux ne donne point de bornes voulût comme rétrécir sa grandeur et se proportionner au lieu qu'on lui a préparé sur la terre? Ce ne peut être que l'effet d'une bonté et d'une sagesse infinies de se proportionner ainsi à nos faiblesses et à notre petitesse ; mais disons aussi que^ si c'est trop faire pour d'indignes créatures, ce n'est pas trop à l'amour d'un Dieu pour des hommes qu'il veut sauver. Peu contente de cet invisible abaissement dans nos églises, la sainteté de Dieu veut encore paraître comme visiblement dans la consécration de nos temples.

Elle s'imprime en quelque manière sur nos murailles, sur les pierres de nos autels, sur ces cercles, ces croix, ces encensements, ces applications du saint chrême, ces cierges allumés, tant de chants répétés, que sont-ce autres choses que de sensibles caractères de la sainteté de Dieu, à qui ces temples sont dédiés? J'ose dire que c'est elle-même qui fait des impressions de sa vertu syr toutes ces choses. Pour en être persuadé, il ne faut pas seulement regarder le prélat qui fait les cérémonies de la consécralion des temples, mais il laut regarder en lui la personne qu'il représente, c'est-à-dire Jésus-Christ, dont il tient la place et qui est le souverain pontife à cette consécration. Le prélat que vous voyez

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dans les fonctions d'un si saint ministère n'est que l'instrument du Prêtre Éternel selon l'ordre de Melchisédcch.

là comme, dans le saint sacrifice de la messe, il y a, dit saint Chrysostome, il y a sous la main du prêtre une autre main plus sainte et plus sanctifiante, qui est celle de Jcsus-Christ, laquelle consacre et sanctifie l'hostie qui est offerte, de même, dans les cérémonies de la bénédiction d'une église, nous pouvons croire que Jésus-Christ est revêtu des mêmes ornements que l'évêque qui consacre, qu'il fait invisiblement ce que nous voyons faire à l'évoque, qu il se rend visible en lui, et qu'il marque par toutes les traces de sa sainteté pour rendre saintes nos églises. A Dieu ne plaise que nous ne regardions donc que des yeux du corps la grandeur, la structure et la magnificence de nos églises.

11 faut que la foi vienne au secours de nos yeux pour ne plus faire attention sur nos temples que comme sur des lieux qui ont changé d'état, qui portent de sensibles rayons de la divinité et qui n'ont plus rien de profane.

Disons-nous à nous-mêmes ce qu'un des disciples de Jésus- Christ lui représenta un jour. Regardez ce prodigieux amas de pierres, et l'arrangement où elles sont : tout en est admirable, mais tout porte son instruction, car ces pierres ainsi élevées, arrangées et consacrées nous avertissent que si la majesté divine habitait dans ce temple auguste que Salomon fit bâtir, et que si chaque pierre avait quelque vertu céleste depuis qu'elle servait au saint usage auquel Dieu l'avait destinée^ les églises des chrétiens sont bien plus considérables.

Car, enfin, c'est le Dieu vivant qui habite dans nos temples inanimés, c'est son esprit saint, c'est la divinité même qui en a pris possession, et qui se fait reconnaître pour le Dieu des dieux et pour le Roi des rois; de sorte qu'en même temps que nos églises sont consacrées et qu'il est permis aux fidèles de s'y assembler, elles deviennent un lieu de silence et de respect. Personne n'a plus de droit d'y parler que de Dieu ou de sa part; chacun écoute avec attention et avec docilité la voix.du ministre des autels.

Tout ce qu'on y fait est saint. Tout ce qu'on y dit est la vérité, et ce qu'on y traite a un rapport essentiel à Dieu, ce qui nous marque combien sa sainteté se communique avec plus d'excellence et plus d'abondance q<ic dans le ciel. C'est encore immédiatement par lui-même que Dieu répand sa sainteté sur les bienheureux. Mais, sur la terre, cette sainteté ne se communique aux saints que par l'organe des prêtres et par les fonctions

qu'exercent ces ministres, qu'il a revêtus pour cela d'une autorité divine, afin que sa grâce opère intérieurement dans le cœur des fidèles tout ce qui se fait extérieurement par les prélats dans la bénédiction et dans la consécration de nos églises. Voilà le principal dessein de Dieu dans cette auguste cérémonie; ces croix si souvent imprimées sur les murailles doivent nous faire souvenir de l'obligation que nous avons de participer aux souffrances de Jésus-Christ. Les caractères que l'on y marque en certains endroits nous signifient que l'Ecriture sainte doit faire le principal objet de nos méditations. L'eau bénite, tant de fois appliquée, nous doit être un signe des larmes qu'il nous faut verser par un esprit de pénitence; le feu est le symbole de la charité, qui ne doit jamais s'éteindre sur l'autel de nos cœurs; l'encens nous marque l'oraison, le sel la prudence chrétienne, les cendres la mort, le chrême la douceur envers le prochain, et les cierges allumés les bonnes œuvres dont nous devons éclairer et édifier le monde.

C'est ce que Dieu demande de nous pour mériter d'être ses temples vivants. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, que vous êtes les temples de l'Esprit de Dieu ? » Ce qui se passe dans la cérémonie de la consécration de nos églises n'est qu'une figure de ce que Dieu attend de vous.

Il vaudrait mieux que le temple matériel fût sans bénédiction que les temples spirituels sans grâces, sans vertus, sans sanctification.

Les temples niaîériels ne sont que pour les temples spirituels, nous n'entrons dans nos églises que pour y recevoir une nouvelle sainteté, grands avantages de nos églises, qui nous les rend en quelque façon plus considérables que le ciel même, puisque les bienheureux n'y acquièrent aucun nouveau degré de sainteté.

Ils n'ajoutent rien à leurs vertus et à leurs mérites, leur amour consommé ne s'allume pas par de nouvelles flammes ; comme iU ne perdent rien de leurs grâces, il ne leur en vient point de nouvelles. Mais les justes vont toujours, dans nos églises, de vertu en vertu, nos sacrements sont des sources de grâces qui ne nous laissent jamais en l'état où elles nous trouvent. Rien d'impur n'entre dans le ciel, je l'avoue, mais on n'y reçoit point de surcroît de pureté. Nous venons souvent dans nos églises pleins de défauts et de péchéj?, mais nous y quittoyis bientôt ces taches poLlr nous revêtir d'une justice qui ne se borne pas, puisque celui qui est juste, dit l'Ecriture, va encore plus loin dans les bornes de la justice. Le baptême ne rompt pas seulement les chaînes de

nos pcchcs, il nous rctahlit encore dans la glorieuse qualité d'enfants de Dieu. Et si nous savons bien mcnaL^cr la grâce baptismale et conserver l'innocence chrétienne, il augmentera en nous cette grâce d'onction et nous fera mériter une plus grande part dans l'héritage du Père céleste.

C'est par la Confirmation que nous sommes soutenus contre nos propres faiblesses et contre la force des tentations, et la Pénitence nous rend une meilleure vie que celle que nous avions perdue par nos péchés; l'Eucharistie nous nourrit de ce pain des forts qui nous rend propres aux grandes vertus. Après cela, n'y a-t-il pas lieu de s'élonner qu'il y ait si peu de saints et si peu de sainteté parmi les chrétiens? Car on peut distinguer deux sortes de personnes qui se présentent dans nos temples : les unes y viennent, comme de parfaits adorateurs, adorer le Père céleste en esprit et en vérité; elles font de sérieuses réflexions sur l'œuvre qu'ils y viennent accomplir: ils pensent que c'est à Dieu qu'ils ont à parler, que c'est leur juge qu'ils vont fléchir, que c'est leur bienfaiteur qu'ils vont reconnaître, que c'est à l'auteur de la grâce qu'ils vont adresser leurs requêtes.

Mais d'autres se trouvent dans nos églises par cérémonie et par un culte feint et hypocrite; ils ont les yeux baissés, mais leurs cœurs sont élevés par un orgueil de Lucifer. On dirait qu'ils y viennent pour prier, et c'est plutôt 'afin de donner des rendez-vous pour des affaires temporelles ; l'air dévot qu'ils y portent ne sert qu'à leur plus grande condamnation, puisque leur prière se change en péché et leur sacrifice en sacrilège. Vous les prendriez pour des miages saintes, tant ils sont modestes, mais ce n'est qu'une peinture plate et inanimée. C'est d'eux de qui parle l'Eclésiastique : Cor suum dabit in similitudinem picturce. Voyez-vous ces anges en bosse à côté du grand autel ? Rien ne paraît plus modeste, plus respectueux et plus dévot, mais ce n'est qu'une apparence de modestie et de piété. N'ayant point de vie, ils ne peuvent avoir de vertu vivante l. Ainsi, plusieurs personnes paraissent dans nos églises avec cet air de dévotion qui les fait admirer, mais n'ayant ni charité ni vérité, on doit compter pour rien tous ces dehors d'une sainteté empruntée. Nous ne pouvons guère trouver d'exemple plus touchant d'une

i. Ces anges ornent encore le niaîlie-autel de nos jours. Ils proviennent de la chapelle du cliàteau de Versailles et sont ce qu'il y a de plus remarquable dans l'église de Marly, avec les quatre autels de saint Vigor, de la Vierge, de saint Louis et de saint Thibaud, en boiseries du xViic siècle ainsi que la chaire à prêcher. L'on y remarque aussi un tableau sur bois avec inscription du xvie siècle,

sincère et solide piété dans nos églises que celle qu'y fait paraître notre invincible monarque Louis le Grand. Peu content des grandes dépenses que sa libéralité royale lui a fait faire pour la fondation et les ornements de ce magnifique temple qu'il vient d'élever à la gloire du Dieu vivant, il veut marquer son zèle dans tous les temples où sa piété l'appelle. Il n'y garde pas seulement ce respect édifiant qu'il a pour les choses saintes, parce qu'il a coutume de bien faire tout ce qu'il fait, et qu'étant toujours grand, toujours modéré et toujours religieux, il porte partout son esprit de grandeur, de modération et de religion. Mais on peut dire qu'étant plus roi dans nos églises que partout ailleurs, il y rend sa piété plus remarquable. Ne l'y voit-on pas dans la posture d'un prince touché de la grandeur des mystères qui s'y opèrent? Ne dirait-on pas qu'il rend sa foi sensible par le respect avec lequel il approche de ces autels r* Que ce profond silence qu'il y garde, que cette religieuse attention qu'il y observe, que le précieux soin de la modestie et de la retenue de tous ceux qui sont à sa suite, ne sont que les visibles effets de la piété intérieure dont il est pénétré? Qu'on admire en lui ses royales qualités, qui rélèvent autant au-dessus des autres rois que les rois sont élevés au-dessus de leurs peuples. Il me suffit d'ajouter qu'étant roi Très Chrétien par les droits de sa couronne, il est encore plus chrétien par le respectueux attachement qu'il marque pour le culte des autels. Un si grand exemple n'édifiera-t-il pas les grands et les petits, et ne les portera-t-il pas à la vénération pour nos églises? Seigneur! qui protégez les rois et les princes, qui sont vos plus vives images sur la terre, souffrez que nous vous représentions que vous êtes encore plus obligé de protéger notre invincible monarque Louis le Grand, puisqu'il soutient votre gloire avec plus de force, plus de zèle et plus de succès que tous les autres princes du monde.

C'est pour obtenir un redoublement de protection sur sa personne sacrée que nous allons offrir le premier sacrifice sur cet autel, afin que, mêlant nos larmes avec le sang de l'Agneau, nous soyons plus efficacement écoutés de votre divine bonté. Vous voyez du haut du ciel combien ce grand monarque a toujours paru plein d'ardeur pour votre culte. Vous savez qu'à quelque haut degré de puissance que Louis le Grand soit parvenu, il n'oublie pas qu'il en est redevable à vos bontés, et qu'il n'a triomphé de tant d'ennemis que pour vous offrir avec plus de reconnaissance tout le fruit de ses conquêtes. Prolongez, Seigneur, les jours d'un prince si accompli. Faites qu'animé sans cesse de

votre esprit, il continue de le communiquer aux peuples que vous lui avez soumis, et que la durée de son règne assure la gloire de la Religion, le repos de ITiglise et la fidélité de ses sujets*.

NOTE No IV.

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