PERSONNAGES ET SCÈNES DU NOUVEAU TESTAMENT
1° Iconographie de Jésus. — Le fils avant la mère, par droit de toute puissance, sinon de naissance ; c’est dans l’ordre religieux.
A partir du xive siècle, les artistes commencent à dévêtir l’enfantelet divin ; de là l’expression « nu comme un petit Jésus ». En même temps, ils ouvriront le corsage de la Vierge-Mère, pour en modeler le sein. Ainsi, jusqu'à son sevrage, Jésus est nu ou à peu près dans les tableaux religieux, par exemple la Vierge au chapelet , de Memling (Bruxelles), et met en évidence son sexe, tels la Vierge à r oiseau, d’Albert Dürer (Berlin), la Vierge et l'Enfant, deGaudenzio Ferruri (Milan), la Madone au coussin , terre émaillée de Luca délia Robbia, un bas-relief, en marbre, du Verrochio, la Vierge: au raboteur , du Corrège (1), où le bambino est vêtu seulement au-dessus du nombril, comme pour la danse du ventre ; etc- Quelques peintres Font ainsi figuré, même avant sa naissance, à l’état fœtal; dans certaines Visitations, il apparait comme le petit saint Jean, en présentation pelvienne décomplétée, au centre de& ventres rebondis de Marie et d’Elisabeth : au Musée de Lyon, (n°211) un tableau, sur bois, d’un primitif, présente, comme au Musée d’Utrecht, peints sur les abdomens maternels, Jésus bénissant Jean, agenouillé et tous deux nus comme des fœtus (2) .
11 n’est que naturel de figurer Jésus à sa naissance nu « comme
(1) Réveil, XII, 829.
(2) Strophes d’une légende de Saint Jean-Baptiste, du XVe siècle, citées par- Didron :
Mais la bonne Vierge Marie, Nostre-Dame, qui estoit pleine Dedans le ventre de sa mère.
Qui estoit de sa parenté, De Nostre-Seigneur Jesuscrit, S’agenouilla devant son maistre;
La vint veoir, nien doubtez mye, Si vint voir sa chère couseine, Doulce chose et uon pas amère,
Par très grande humilité. Or entendez que l’enfant fist. Car ils estoient tous deux à naistre.
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l’enfant qui vient de naître » ; sa mère est quelquefois couchée, mais le plus souvent agenouillée aux pieds du fils du Saint-Esprit, sans cordon ombilical, coupé ou non; parfois, aussitôt né, il prend le sein, en présence des rois mages.
Bientôt vient la Circoncision, le baptême des juifs (1), dont les représentations les plus réalistes sont à Saint-Marc, de Venise, et, à
Florence, celle de Fra Angelico: « tout y est, les ciseaux et le reste avec un luxe de détails et une rare précision de mise en scène », dit Jean de Bonnefon. Mais jamais, ni pendant ni après, cette opération ne laissera de traces; Jésus sera toujours muni de son prépuce tirbouchonné en phimosis. On donne comme raison que le rôle de modèle ayant toujours répugné à la nation juive, les artistes avaient dessiné servilement un enfant non circoncis ; nous pensons que cette
(1) En signe de l’alliance que le Seigneur contracta avec Abraham, il lui ordonna de se couper le prépuce, qui symbolisait l’anneau de cette alliance. .
abstention est voulue, pour éviter d’accentuer, par un détail anatomique trop vif, Fimmodestie enfantine de Jésus.
Pour en finir avec le saint prépuce dans Fart, rappelons que le D1’ Yan deLanoitte (de Verviers), a signalé dans la Chron. médicale , de magnifiques gravures de G. d’iode et G. Visscher figurant : 1° Une circoncision d’Abraham ; 2° Une circoncision d’un groupe d’Hébreux, « dont plusieurs se tiennent par l’endroit sensible, comme s’ils regrettaient déjà cette diminutio capitis. »
Fig. 187.
De sa première enfance, pendant la période du sein, l’iconographie du Sauveur nous offre certaines singularités : une des rares peintures de chevalet du jeune Buonarroti (fig. 186) vise à l’effet, par sa composition tourmentée ; la Vierge, agenouillée au premier plan, élève sur son épaule Jésus, complètement nu, et le passe à Joseph, placé en arrière. Au fond du tableau, il use de la même licence queLuca Signorelli, dans une de ses meilleures pages, la Vierge avec T enfant (fig. 187) : il place six figures de jeunes gens, absolument nues, et étrangères à son sujet. Les adultes de Signorelli sont au nombre de quatre et pourraient, à la rigueur, passer pour les quatre
frères « du fils du charpentier » (1). Naguère le tableau de Michel- Ange, en forme de médaillon, était recouvert d’un rideau — par pudeur, appât du gain ou protection ? — ainsi que la Vénus , du Titien, la maîtresse d’un des Médicis; il fallait payer comme pour lever les voiles ou les draps d'une courtisane.
Dans une autre composition, un bas-relief en bronze conservé à la Casa , Michel-Ange passe d’un excès à l’autre (fig. 188) : ici, il est à cheval sur les principes; là, il s’asseoit dessus. Jésus, pour téter, enfouit sa tête sous le corsage .de sa mère et porte ostensiblement sa main en arrière, comme pour indiquer qu’au besoin il sait se tenir convenablement à table, sans mettre les pieds, ou plutôt les mains, dans le plat. A la chapelle de Médicis, considérons la Vierge , marbre non terminé du même maître florentin : Jésus a un tel désir de montrer ce qu’il devrait cacher que, pour y parvenir, au risque d’attraper un torticolis et un tour de reins, il
se livre à de véritables acrobaties. Con- , . . -, . i , ,i i Fig. 188. — Bas-relief de la Casa
torsions identiques dans le tableau de Buonarotti.
J. Romain (fig. 189); ce n’est pas ainsi
que les mères ont coutume de donner le sein. Le même peintre, dans la Sainte Famille au bassin (Dresde) (2), place Jésus au milieu d’un tub et le petit Saint-Jean, sans plus de costume que son cousin, lui verse une douche sur le corps; durant cette séance d’hydrothérapie, le bambino ne perd pas son temps et moule, de sa main droite, un sein de sa mère, tandis que, de la gauche, il cherche à ouvrir la robe.
C’est ainsi que, sans respect pour le caractère divin du nourrisson, les artistes font de ce palladium de la morale chrétienne, un petit «peloteur)) ou mitron, pétrissant, sans cesse, la miche maternelle. Qu’il montre son ... nu « à tous les passants », avec l’ingénuité de cet enfant qui ne sait distinguer Adam et Eve « parce qu’il ne sont pas habillés », passe encore, mais les caresses mammaires sont jeux des
(1) Jean VI, 42. « Celui-ci n’est-il pas le fils du charpentier ? sa mère ne s’appellet-elle pas Marie et ses frères ne s’appellent-ils pas Jacques, José, Simon et Jude? »
(2) Réveil, XI. 763.
sens et les mettent en branle: à ce point de vue, le petit Jésus n’est qu’un grand sensuel.
Un ivoire de la fin du xme siècle, de la collection de M. Devillier, reproduit le geste familier du divin Jésus : d’une main, il caresse et presse la mamelle gonflée de lait, symbole de la régénération du
monde par le christianisme; mais, doué du don d’ubiquité, de l’autre main, il trace, avec un stylet, une sentence — à moins que ce soit ses impressions — sur un phylactère déroulé.
Le Jésus de Marco da Oggiono (Louvre) reprend haleine, au milieu d’une tétée, et, d’une main, retient le sein, dans la crainte qu’il ne lui échappe. Celui de Boltraffio Antonio (Milan), pendant un arrêt aussi, s’accoude sur la pleine lune émergeant du corsage de sa mère : ignorant des usages, il met les coudes sur la table. Le bambino de Bernardino De’Conti (Bergame), encore au repos, repose sa tête sur
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l’oreiller moelleux et élastique, que la Madonna soutient par en bas et presse par en haut. Musée Poldi-Pezzoli, à Milan, du même peintre (fig. 190), toujours dans un intervalle de repos, il retient le sein, engagé dans une fente du corsage, fermé à l’aide d’un lacet. Même précaution et même fente lacée, dans la Vierge de Burgiardini. Deux charmantes Santa Famiglia , de Rubens (Turin) et -du Baroccio (Rome), montrent Jésus, occupé ailleurs, caressant le sein maternel dans l’inaction ; le Joseph du premier tableau, ombragé et ombrageux, semble, selon son habitude, plongé dans d’amères réflexions, tandis que le second prend part en souriant à la joie du ménage.
Les exemples de double compression manuelle ne sont pas rares; qu’il nous suffise de citer la Madonna,
Bambino ed un Angelo ,
•de l’école de Fra Filippo Lippi (Milan) et la Sainte Famille , attribuée au maître de la Mort de Marie (Epinal) (fig. 191); Jésus semble jouer au ballon, à moins que le sein ne symbolise le globe terrestre et n’indique que le Christ en sera le maître absolu. Quoi qu’il en soit, il semble se pâmer d’aise et ronronner le refrain de Grétry :
Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?
En statuaire, le Jésus d’un gracieux bas-relief de Pierin da Vinci (Florence), ne se soucie nullement de sa nudité, alors que son voisin
(1) Dans son Répertoire de Peintures du moyen âge, S. Reinach remarque que toutes les écoles d’Italie, à l’exclusion de l’école Milanaise, « n’ont pas ou n’ont presque jamais figuré la nudité du sein de la Vierge. » Nous n’acceptons cette assertion que sous bénéfice d’inventaire,
le petit saint Jean la cache, tant bien que mal, sous une peau d’agneau ; il ne songe qu’à pétrir et à exprimer, à deux mains, la source où il puise la vie et de déplorables habitudes.
Que si Jésus ne presse pas de ses lèvres ou de ses mains le sein de sa mère, il est tout au moins occupé à fourgonner dans son corsage : exemple peu édifiant à placer sous les yeux de l’enfance. Le Sanzio, lui-même, si réservé dans ses interprétations religieuses, a peint, à
plusieurs reprises, dans la Vierge au livre (Berlin) et la Sainte Famille (Florence) , le divin espiègle, nucomme un ver luisant, tirant sur l’ouverture de la robe maternelle. Sur le tableau de Cesare da Sesto (Milan), le petit polisson est parvenu à vaincre la résistance du corsage, et il enfonce le bras droit jusqu’au coude, où la civilité puérile et honnête ne permet aux bébés que le toucher des lèvres.
Même impudicité dans une des plus belles conceptions de Léonard de Vinci, la Vierge , Jésus , saint Joseph et sainte Catherine , mais aggravée d’une nudité complète et d’une attitude exposant toute la « boutique » du jeune fourrageur : sa mère et son père, putatif ou nourricier, suivent d’un œil paterne les petits doigts farfouilleurs de leur espiègle chérubin. La sainte Catherine d’Alexandrie serait le portrait de la bellesœur de Léon X, pour qui ce tableau a été exécuté.
Contre toute attente, dans un tableau de Jan Gossaert, à Vienne, une seule fois la Vierge intervertit les rôles et tient à pleine main le sein hypertrophié du Jésus (fîg. 192) : le nourrisson paraît avoir plus de poitrine que sa nourrice !
La triple immersion du Christ dans le Jourdain, pour le Baptême? est une autre circonstance de sa vie qui l’oblige à se dévêtir. A propos du tableau de Lambert Zustris, vers 1500, au Musée de Caen, Louis Enault se demande pourquoi, au milieu d’une scène éminemment religieuse, où les trois personnes de la Trinité figurent sous leur forme la plus auguste, le peintre a placé une femme toute nue, « qui prend des poses sur un rocher; il y a temps pour tout, ajoute-
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t-il, mais ici l’heure est mal choisie ». Cette « indécence » est naturelle au point de vue orthodoxe ; c’est une catéchumène qui attend son tour. Dans le Baptême, de Fréminet, le Christ est entouré de plusieurs hommes nus; l’un d’eux assis de face sur la rive opposée exhibe complaisamment son sexe (fîg. 193). Le peintre commet un anachro-
nisme liturgique, en faisant verser de l’eau sur la tête du Christ par saint Jean-Baptiste : le baptême par infusion a succédé au baptême par immersion. Même critique pour le Jésus, tout nu aussi, du tableau de Gio di Paolo da Siena (New Gallery) (1). C’est surtout pendant la Passion que le Christ sera dévêtu : d’abord au Pilori (J. Gossard, à Anvers), ensuite, à la Flagellation — voyez le marbre extra-réaliste de l’église de la Sorbonne, — surtout à la Cru-
(1) S. Reinach, Répert. de peint, p. 381.
cifixion , où Marie cacha, dit-on, les organes de son fds avec le voile transparent qu’elle détacha de sa tête; « la gaze, dit Louis Philbert, a plus de provocation et d’indécence que la nudité ». Par ailleurs plusieurs saints, Gyprien, Athanase, Ambroise, Augustin, etc., pensent que la nudité du Christ sur la croix était absolue. « le second Adam, selon ces autorités, ayant voulu sauver l’homme dans l’état où le premier l’avait perdu ». Sur un dessin de Toussaint Dubreuil (Louvre),
les deux larrons sont complètement nus (fig. 193 bis).
En novembre 1901, les journaux de Rome annonçant qu’une sévère inspection des églises venait d’être ordonnée par le Vatican, « pour que soient détruites ou corrigées toutes les peintures dévêtues ou trop peu vêtues », le Courrier français répondit par un dessin de A.
Willette, montrant le Christ habillé au décrochez-moi ça, avec cette légende : « Habillez d’abord vos Christ î » En Italie, il est souvent couvert d’une robe frangée d’or, serrée par une ceinture d’argent.
Dans la descente de croix, Jésus, sur les genoux de sa mère, formant le groupe dit la Pieta , est à peu près nu. Le marbre de Michel-Ange, à Saint-Pierre, est assez pudique; mais deux de ses tableaux (fig. 194, 195) osent représenter le Christ dans un état de nudité absolue.
L’auteur des Cas de conscience croit qu’il n’existe au monde qu’un seul Christ nu, celui de Fra Angelico, à la galerie de Florence ; « encore, objecte-t-il, n’est-ce pas une nudité complète, car Jésus est orné, vers le milieu du corps, d’une gaze absolument transparente ». Le naturalisme delà peinture de Buonarotti est plus nette : pas la moindre gaze; une insignifiante draperie, placée trop loin pour remplir un office piïdique. Le peintre florentin est d’ailleurs coutumier du fait; ainsi : nous avons encore de lui un dessin de la
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Crucifixion (fig. 196) et une peinture, Y Institution de V Eucharistie (fig. 197). Le Christ , de Madrid, sculpté par Benvenuto Cellini, ne comporte pas non plus le moindre linge protecteur; ce qui n’a pas lieu de nous étonner de la part d’un sculpteur habitué à « travailler dans la glaise » et qui préférait dans l’architecture humaine le « plein
cintre difforme » à « l’ogive énorme », selon les expressions pittoresques et rabelaisiennes de l’auteur des Jeunes Frances.
Après sa Bésurrection , nu encore apparaîtra le Rédempteur à saint Thomas; van Dyck lui fait tenir une draperie, qui ne cache rien, sous le bras gauche; celle de van der Werf est placée où il convient.
Nous le retrouverons aussi, plus ou moins habillé, à la présidence de tous les Jugements universels ou autres compositions similaires de Rubens : le Christ voulant foudroyer le monde (1) (Bruxelles), pour les Franciscains, de Bruges, et les Saints préservant le monde de la colère du Christ , commandé par les Domini-
(1) Anec. liist. et rel. fig. 87 bis.
cains de Gand (Musée de Lyon), motifs contraires à l’esprit catholique, mais conformes à la menace que saint Mathieu lui met à la bouche et dont l’invective de saint Jérôme est la paraphrase : « la véritable piété c’est d’être impitoyable! » Dans le premier, la Vierge implore la miséricorde de son fils, en lui montrant le sein qui l’a allaité.
De tous les épisodes de la vie de Jésus, ceux de la Femme adul-
tère et de la Madeleine sont les seuls favorables aux artistes pour montrer les seins de ces belles pécheresses, agenouillées aux pieds de leur protecteur; par exemple, les toiles de Poussin (1) et du Titien (Modène) où la femme coupable est peinte « à demi nud » , dit de Brosses.
2° Iconographie de la Vierge. — Reconnaissons, tout d’abord, comme J. Bonnasieu, que la Vierge avec l’enfant Jésus constitue le programme le plus inépuisable et le plus heureux qu’un artiste puisse
(l i Réveil XIII, p. 899.
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désirer, à la condition qu’il ait beaucoup de talent et évite toute nudité du côté de la mère et de son divin nourrisson; il produira alors un groupe délicieux de tendresse maternelle et d’amour filial. Plusieurs de ces œuvres, pas trop nombreuses, vous empoignent par le sentiment de bonté et de beauté qui en émane. Mais ici nous ne cherchons que le détail original qui éveille seulement la curiosité. Marie, comme
son Fils, a été figurée, avant sa naissance, dans l’utérus maternel, sous l’aspect d’un fœtus, du sexe féminin, en présentation pelvienne, les mains jointes. Ce type de la conception de la Vierge a été mis en vogue par l’émaillerie limousine, au xvie siècle; un spécimen de ces précieux émaux est exposé au Musée de Cluny, sous le n° 1545. Avant le dogme de Y Immaculée Conception , le sermonnaire Guillaume Pépin insinue que la mère n’a pas eu le privilège du fils, « qui fut conçu sine semine ». Des peintres du moyen âge ont fait sortir la Vierge, « comme un rayon de soleil », du nombril de sainte
Anne. La Nativité de la Vierge , ivoire du Vatican (1), montre les seins de la future mère de Jésus; mais elle vient de naître et est lavée dans un baquet par une sage-femme, sainte Lucie ou sainte Anastasie. C’est aussi nue, « comme l’enfant qui vient de naître », que Baccio Bandinelli la peint, au moment où l’on procède à sa première toilette, mais sous l’apparence d’une fillette de cinq ou six ans !
L’auteur pudibond d’une étude sur le Nu dans l'art chrétien, justifie la remarque de Bernardin de Saint-Pierre, « l’homme est le seul être qui a honte de paraître nu », en protestant contre toute nudité religieuse qui, selon lui, pourrait être évitée à l’aide d’un artifice quelconque; ainsi, pour ne pas montrer la Vierge nue, à sa naissance, il veut qu’on l’enveloppe de ses langes. Telle elle apparaît à sa nativité, dans une miniature de la Bibliothèque Nationale : la petite Marie est déjà emmaillottée , entre les jambes de sa mère qui, elle, est Pig> ige. assise au pied de son lit, dans
un état de nudité complète, suivant la mode du temps où l’on considérait la chemise comme un luxe superflu (fîg. 73) (2).
Ouvrons une parenthèse à l’adresse des austérités exagérées des gens élevés sur les genoux de l’église et qui ont, dans les veines, du
(1) Iconographie chrét. PI. XXXI, fig. 324.
(2) Dans ses curieuses Indiscrétions de l’Histoire (1903), le Dr Gabanès cite des scènes historiées et des enluminures de manuscrits qui prouvent que nos aïeux se passaient de chemise la nuit : entre autres la vignette d un psautier, de la première moitié du XV0 siècle, où Marie reçoit les derniers sacrements, au lit, « le buste et les bras nus ». Dans une Bible du XIVe siècle, conservée à la Bibliothèque Nationale, ajoute le môme fureteur, toutes les femmes qui accouchent — Thamar, Rébecca, Rachel, — sont nues, dans leur lit.
sang froid de saurien britannique; rappelons, à leur intention, la spirituelle réponse du Nunciata à un pudique personnage qui lui demandait une Vierge décente et d’un certain âge : il la peignit avec de la barbe au menton, comme sainte Wilgueforte ! Elle figure aussi sur le portail de la cathédrale de Saint-Denis, munie de l'attribut de la toute puissance masculine.
Les arts plastiques se sont rarement occupés de Y Allaitement de la Vierge.
Au musée de Dijon, sous le n° 59, la petite Marie, nue jusqu'à la hanche, prend à deux mains le sein gauche de sa mère, AVEC PERMISSION DU ROY, dit une inscription placée en tête de cette curieuse peinture sur bois. Le sein droit, en liberté, fait une saillie telle qu’il paraît en érection ; comme la mamelle d’une des femmes de la Présentation au temple , de Aittore Carpaccio, à Venise, le mamelon darde sa pointe vers le ciel.
Nous ne verrons pas la Vierge dans le costume primitif du Baptême par immersion, car, chose étrange, la mère du Christianisme ne fut pas plus baptisée que la première hérétique venue !
Dans le domaine de la religion, purement imaginatif et contemplatif, les artistes sont autorisés à devancer les événements ; ils ont de plus le symbolisme pour excuse. Telle la licence de Y Annonciation ^ par Hoëffer (1594) : la Vierge, agenouillée devant le messager du ciel, est déjà pourvue d’un abdomen à terme. Le peintre a pris à la lettre ce passage du Cantique des Cantiques : « Il a mis la main sur mon ventre et mon ventre s’est trouvé contrefait» (fîg. 260).
Le Brun, dans sa Conception , représente galamment Marie en Vénus (i), habillée d’une gaze transparente, comme le nuage qui
(1) Sainte Vénus est d’ailleurs inscrite au calendrier romain, avec d’autres divinités païennes, et un hameau de ce nom existe en Calabre, du côté du Pizzo.
couvre la lune sans la voiler, « en sorte que l’on découvre tout son corps à nud ». Est-ce par conscience que l’artiste a cru donner un costume de circonstance, en rapport avec l’acte? Est-ce pour rappeler que Marie, dont le nom, en hébreu, veut dire « étoile de mer », a hérité du culte de Cypris? Quelle que soit l’intention de l’auteur, l’œuvre n’en est pas moins empreinte d’un cachet d’originalité tout spécial.
Pendant la période d’allaitement, la Vierge-Marie, la Vierge déipare, comme Cybèle, personnifie la régénération des mœurs par le Christianisme; elle accomplit sa fonction nourricière avec chasteté et semble ignorer les privautés frôleuses de son petit glouton. C’est un sujet mille et mille fois traité, surtout en Italie, où il est d’usage d’avoir dans ses lares, comme autrefois Vénus, une image de la Vierge ; i] n’est permis qu’au talent d’éviter l’écueil de sa monotonie.
Au début, le corsage reste hermétiquement clos et, jusqu’au
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xve siècle, la mamelle fait saillie à travers une fente très limitée. A partir de cette époque, les artistes s’émancipent ; ils dégèlent et animent les images hiératiques et ankylosées des primitifs, encore emprisonnées dans les règles étroites de l’école byzantine; ils s’inspirent, ù défaut de souffle mystique, de modèles vivants.
Geiler de Kaisersberg, dans la cathédrale de Strasbourg, Savonarole, à Florence, se plaignent de l’habitude prise par les peintres de représenter les Vierges et les compagnes des Saints, sous les traits de leurs maîtresses. Fra Filippo Lippi, pour modèle d’une Madone, destinée à un couvent, prit une nonette à l’air angélique et l’enleva (fig. 263) . « Les Italiens de la Renaissance, dit l’auteur de La Cathédrale, ont excellé dans cet art de feindre, singeant la note religieuse; et ils sont relativement rares ceux qui, comme Botticelli, ont la franchise d’avouer que leurs Vierges sont des Vénus et leurs Vénus des Vierges ». De même la Violante, fdle de Palme le Vieux, posa d’abord pour les Vierges de la Rédemption, puis, devenue la maîtresse du Titien, le peintre de l’amour et de la beauté en fit une Aphrodite sortant de la mer, « vêtue de vagues transparentes ». A l’église d’Anderlecht, François d’ Assise est en adoration devant la Vierge, qui n’est autre que la nièce du peintre, Gaspard de Crayer; de même, l’église de Beaufort, en Anjou, possède une Annonciation , où Mme de Montespan a servi de modèle pour la Vierge (1).
Dans une épigramme épicée, saupoudrée de poivre cubèbe, la Vierge et le Chantre, Piron tire parti de l’inconvénient de transformer des filles de joie en Vierges :
Un peintre fit en s’amusant Le portrait de la Chanterie (2),
Et le vendit dans un couvent Pour orner l’autel de Marie.
Un jour, après Y Alléluia,
Le chantre en passant s’écria :
Je veux que le ciel me punisse Si ce n’est cette Vierge-là Qui m’a donné la chaude-pisse.
Même licence dans le choix des détails de la composition. A l’époque de la Renaissance, l’art cesse d’être mystique, dès lors il est familier et sensuel : les corsages des Vierges s’entr’ouvent de plus en
{1) Cf., l’ Interméd. des cher ch. et des cur. 1877.
(2) Fille de l'Opéra.
plus; Jésus devient égrillard, s’impatiente et va au-devant du sein qui ne quitte pas assez vite sa retraite.
Fig.' 199. — La Nourrice ligurienne , gravée par Lemaire, d’après Courtaille; pendant de Voilà Ion père !
Occupons-nous d’abord des sujets où, seules, les lèvres du bambino touchent le sein. Des milliers de tableaux reproduisent cette
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scène banale, rappelons les plus curieux et leurs auteurs : Andrea Solari (1), Bartolozzi et Orazio Lomi, où la Vierge nourrice est agenouillée à la mode italienne (fig. 199) et allaite Jésus debout; van
Eyck (Anvers) (2) ; Le Guide (Bologne) ; Léonard de Vinci (Saint Pétersbourg) ; Rembrandt, la Famille du menuisier ; Pierre Mi-
Fig. 200. — Abr. Diepenbeck ciel. ; F. Huberti, excudxt.
(1) Anecd * hist et rel. fig. 83.
(2) Ibid. fig. 88.
les seins a l’église
gnard; B. Dowen, la Vierge aux cerises ; Henri de Blés (xvie siècle), l’Enfant-Dieu disant son chapelet , de corail! tandis que Joseph, en chapeau de paille, lézarde au soleil et fait sa méridienne; van der Goes; Prospero Fontana, etc., etc. Dans toutes ces productions, Jésus a une tenue irréprochable : il regarde et ne touche pas.
Citons encore la Reine des Vierges qui allaite, du Musée chrétien, au Vatican (xve), bien que ces deux mots vierge et allaiter jurent de se voir accouplés; la science, en dehors des miracles, a rapporté, il
est vrai, de nombreux cas de sécrétion lactée chez des vierges... des deux sexes.
Parmi les madones contemporaines, la Vierge aux rosiers , de Mlle Sadie Waters, est remarquable parle charme pudique de la Mère divine, dans l’exercice de ses fonctions. M. Gervex n’a pas cherché à se singulariser : il a développé ce thème, admirable dans sa simplicité allégorique, en reproduisant, d’un pinceau expérimenté, une mère de famille qui allaite.
L’ Albane, dans la Fuite en Egypte , place la Vierge, avec Jésus au sein, sur un âne, tandis que saint Joseph marche à pied ; or, cette attitude est absolument contraire aux mœurs orientales, encore de nos jours : l’homme — mais Joseph est-il un homme (1) ? — est commodément installé sur son âne, alors que sa moitié l’accompagne à pied, portant le rejeton et le baluchon familial ; c’est une seconde bête de somme.
Raphaël, le peintre des Vierges, n’a jamais peint à l’huile une Marie allaitant'; nous n’avons de lui que deux dessins, celui du Louvre (1507) et la gravure de Marc Antoine (1509), vraisemblablement des études pour un projet de tableau. Or le professeur Nicole, de PUniversité de Lausanne, a découvert une peinture à l’huile,
(f) Certes la continence conjugale n’est pas impossible; Grégoire de Tours en cite plusieurs exemples, et nous savons que saint Amour l’Egyptien, contraint au mariage par ses parents, vécut pendant dix-huit ans, à l’état de séparation de corps, avec sa femme qui mourut vierge ; mais Joseph, qui l’obligeait à se marier?
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signée du maiire, datée de 1510, qu’il a appelée la Vierge à l’Incarnation ou Vierge au sein — le sous-titre prête à la confusion — qu’il attribue au Sanzio et où il retrouve les traces des deux études authentiques.
D’ordinaire, le repas de Jésus se fait en famille; d’où le nom des Saintes Familles. Mais il arrive assez souvent à Marie de découvrir sa mamelle virginale, quoique nourricière, devant des étrangers, sanctifiés d’ailleurs, tels que saint Damien et saint Gosme, dans la chapelle des Médicis; il est vrai que ce sont des médecins ; tel aussi saint Luc (l), auquel elle sert de modèle d’atelier (tableau d’autel de Jean Gossaert, à la cathédrale de Prague), tel encore saint Bernard, qui reçoit un jet de son lait sur les lèvres (fig. 200) et fut trois fois favorisé de cette voie lactée surnaturelle.
Au Musée de Berlin, un chef-d’œuvre de l’école hollandaise (fig. 201) montre ce bienheureux, en extase, devant la mamelle que lui présente Marie. « Le peintre, dit Jean de Bonnefon, n’a même pas cherché l’excuse de l’allaitement;
(1) Van der Weyden, écrit le Dr L. Nass, nous le montre devant son modèle ; la Vierge donne le sein à son fils; celui-ci, une vraie poupée articulée, pose tout nu avec conscience, — tableau entièrement chiqué , depuis l'attitude fausse des personnages jusqu’au palais à colonnettes remplaçant l’étable de Béthléem.
car Jésus, debout et nu dans un rayon, s’éloigne de sa mère, tenant un fruit et se dirigeant vers saint Bernard. » (1).
La Vierge , de Fabrizio Santa Fede (Naples), assise sur une nuée, les pieds sur le croissant de la lune, comme une Diane d’Ephèse, — ville où le culte de la Vierge fut inauguré cinq siècles après la mort
du Christ — montre sa mamelle à deux saints, mais plus particulièrement à saint François, qui a déjà eu la même faveur dans la scène du Christ coulant fou droyer le monde. Le geste de Marie est-il ici le symbole de son rôle protecteur de l’humanité (fig. 202) ?
Le Titien a plusieurs fois placé la Vierge allaitant, au milieu de plusieurs saints : dans l’église de Pieve-di- Cadore, le sein de la Mère -Dieu passe par une fente latérale du corsage; Jésus tient le mamelon entre ses Fig. 203. doigts, couché sur un
coussin, dans le giron
maternel. A la droite de la nourrice se tient, agenouillé, Joseph le taciturne, absorbé dans son ineffable mélancolie, « la tristesse du bonheur » ; à gauche, saint André et saint Titien, à genoux aussi, ont le regard fixé sur la mamelle virginale. Aux Musées de Vienne (fig. 203) et du Louvre (n° 458), du même maître vénitien, la madone
(1) Ajoutons à la liste des œuvres artistiques qui traitent ce sujet lactaire (fig. 13) une estampe de Ch. David, d'après Ph. de Champaigne, et une gravure de Thomassin (1585), accompagnée de ce distique :
Quo natum pueruni, servos hoc pascis adullos Ubere virgo luos, quos sacer urit amor.
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et le bambino sont à la droite de saint Etienne, diacre et martyr, saint Ambroise, évêque de Milan (1) et saint Maurice, chef de la région Thébaine, en Arménie. Le sein de la Vierge, du tableau du Louvre, a été recouvert d’un voile blanc, après coup, comme le prouve la disposition de l’index et du médius, écartés pour offrir le mamelon nourricier. Ces conceptions sont identiques; à celle de Vienne, le sein est découvert.
Assez souvent, la Vierge laisse son sein à nu, soit pour l’offrir, soit qu’elle ait oublié de le rentrer après la tétée et, dans ce cas, le petit repu fait sa sieste à côté de son garde-manger ou repose sa tète dessus.
« Cachez ce sein que je ne saurais voir » écrit M. de Bonnefon, n’a jamais été la devise des peintres catholiques aux grandes époques. Ceux du Nord comme ceux du Midi, les maîtres de la Hollande humide, les Espagnols en feu et les Italiens en ardeur ont aimé à montrer sur leurs toiles le front de l’Enfant à côté du sein de la Mère, comme s’ils voyaient dans ces deux rondeurs, les symboles du monde et du ciel.
Toutes les Saintes Familles , de Rubens, qui a tant de fois célébré « la fanfare de la chair », sont dans ce cas ; le repas pris, la nappe reste mise.
Le Jésus de la Vierge , de Jean Fouquet (2), est un prétexte pour portraicturer, jusqu’au nombril, Agnès Sorel. la « Dame de beauté » de Charles VIL
La gorge de la Vierge aux cerises (3), de Bartholomé Douven, déferle aussi en dehors du corsage, tandis que le petit Jésus, les jambes écartées pour mieux montrer son sexe, joue avec les cerises que lui tend sa mère.
Dans ces compositions, Jésus est en récréation; d’autres le montrent endormi, telles les Saintes Familles, de Sébastien Bourdon (4), une peinture flamande du xvie siècle (5), YHeilige Familie, de Rembrandt (Munich), etc. Ce dernier offre deux singularités : Jésus est habillé et Joseph sourit à son enfant adoptif, dont la tête repose à l’ombre du sein volumineux de la Vierge; mais est-ce la tête du
(1) A Vienne, ce saint ne porte pas de bonnet rouge; sa tète de pipe, décorative, est nue.
(2) Anecd. hist. et rel ., fig. 110 bis.
(3) Ibid. fig. 83.
(4) Ibid. fig. 86.
(5) Ibid. fig. 87.
nourrisson ou la tette de la nourrice qui l’occupe et le fait sortir de sa tristesse habituelle ? En voilà un qui ne l’a pas le sourire !
Parmi les Repos pendant la fuite en Egypte , l’érudit critique d’art du Correspondant médical , le Dr Lucien Nass, signale ceux de Bol et de Gentileschi. Dans le premier, Jésus, habillé, dort, ainsi que sa mère, après le repas, entre une gourde d’eau et celle
en chair qu’il vient de vider; au second plan, Joseph veille et contemple ce charmant tableau de famille. Le Repos, de Gentileschi, montre, au contraire, le père de convention, profondément endormi, tandis que le divin nourrisson, absolument nu, selon sa coutume, un pied à terre et à moitié assis dans le giron maternel, prend le sein, mais sans y toucher, ce qui n’est pas son habitude ; il faut dire qu’il paraît bien quatre ans, et, à cet âge, la raison lui interdit les privautés permises aux premiers mois de la naissance. Notons encore une particularité : le sein est assez ferme pour se tenir de lui-même ;
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les mains de la mère, comme celles de l’enfant, sont occupées ailleurs. Quant aux tableaux où Jésus refuse le sein qui lui est offert, par
Fig. 205.
caprice, espièglerie, dédain ou défaut d’appétit, leur nombre est assez restreint; nous connaissons ceux de Joseph Cesari (1); de Pedrini
(1) Ibid. fig. 84,
(G. Borghèse), où l’altitude dédaigneuse du Bambino et le geste de bonté de la Vergine sont pleins de charme, de Lemattre, de Flemale ; enfin nous possédons Sacra famiglia bambino lattante, de Lazzarini (école vénitienne) (fig. 204). Cette peinture montre un Jésus turbulent, rassasié ou récalcitrant. Mais le côté original de la composition est dans l'attitude effacée de Joseph, aux traits toujours empreints de mélancolie « et pour cause », disait le peintre Giotto, qui avait le mot pour rire ; n’était la couleur différente des vêtements obscurcie par le temps, le bras de la Vierge, qui tient le sein, semblerait appartenir à son époux inpartibus ; et l’on se demande si c'est avec intention que l'artiste s’est prêté à cette confusion facétieuse ou par inadvertance.
Les Saintes Familles , selon la juste remarque de Réveil, peuvent être classées en deux groupes : les scènes mystiques et les scènes familières. C’est à la seconde catégorie qu’appartiennent ce tableau et le suivant, qui fait aussi partie de notre petite galerie. Il s’agit d’un curieux primitif, de l’école de Luini ou du Pérugin, peinture à l’huile, sur bois (fig. 205). Dans cette composition qui mêle, de façon comique, le profane au sacré, la Vierge s’agenouille pour donner le sein à saint Jean, sur les genoux d’Elisabeth, et le petit égoïste de Jésus, toujours très viril, mais fort contrarié, proteste par son air maussade et sa tentative de fuite : le boudeur cherche à se dégager de l’étreinte maternelle. La scène familière de ce tableau de genre constitue un groupe exquis de grâce, de naïveté et de malice.
Rien ne fut sacré pour la Renaissance : elle introduisit la nudité charnelle du paganisme dans l'art chrétien et ne respecta même pas la Vierge, dans son ultime Assomption. Didron a signalé une peinture sur bois du xve siècle (fig. 206), où la Vierge est transformée en déesse de l'Olympe, « montant au ciel au milieu d’un essaim de petits amours, dans un état de nudité complète. » Notre Nu à l’église fournira un autre exemple d’une semblable priapée. Brantôme, pour une fois moraliste, assimilait ces peintures, « qui portent plus de nuisance à une âme fragile qu’on ne pense, aux salauderies qui font sauter la rougeur au visage ». Dans ce tableau, il s’agit bien de Marie l’immaculée et non de Marie Madeleine la pécheresse repentante, car,
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Didron le fait remarquer, dans le bas, la Vierge morte est entourée des apôtres; « saint Jean, dit-il, a la poitrine d’une femme ».
Avant d’envisager l’esthétique du sein virginal, liquidons les dernières curiosités artistiques qu’il présente. Torrigiani, en 1522, fit, à Séville, pour le duc d’Arcos, une statue de la Vierge portant le Bambino. Le duc la paya en maravedis que deux hommes portaient dans des sacs ; le sculpteur, qui n’avait pas fixé de prix d’avance, crut qu’il recevait une somme importante.
Dès qu’il reconnut sa méprise, il prit un marteau et brisa sa statue. Furieux de cette offense, le duc dénonça l’artiste à l’Inquisition, pour cause d’hérésie, et le malheureux se laissa mourir de faim dans sa prison. On conserve, à Séville, une très belle main de la Vierge brisée qui repose sur l’un des seins ; elle est connue sous le nom de mano de la teta (fig. 206 bis). C’est le même iconoclaste qui brisa le nez de Michel -Ange.
Antoine Van Dyck peignit sa femme, Marie Rulhven, fdle de lord comte de Gowry, et son enfant, sous les apparences de Marie allaitant Jésus ; mais il s’est dispensé de s’affubler en père nourricier, sombre et grognon, dans l’attitude classique de la résignation (fig. 206 ter).
Nous connaissons cette autre fantaisie, imaginée par Rubens : Marie arrose de son lait le visage de Jésus (1); Colibert s’est amusé du même sujet badin, mais il substitue Vénus à la Vierge et l’Amour à Jésus (fig. 124).
Fig. 206 bis. — D’après le moulage de l'Ecole des Beaux-Arts.
(1) Aneccl. hist. etrel. fig. 89.
Gœthe raconte à Eckermann, dans l’un de leurs « entretiens », qu’il a vu, en Italie, un tableau du Gorrezio représentant le sevrage de Jésus, où « les vierges sont pareilles à des fleurs spontanément écloses ».
L’enfant est sur les genoux de Marie; on le voit hésiter entre le sein maternel et une poire, ne sachant comment fixer son choix. Il y a là de
l’esprit, de la naïveté, du sentiment tout ensemble.
Cette composition sacrée est devenue d’un intérêt qui touche l’humanité entière; on dirait Je symbole d’une période de la vie par laquelle nous passons tous.
Jésus se retrouve, à peu près, dans la situation de fane de Buridan et ne sait à quel sein ou à quelle poire se vouer.
N’oublions pas la bizarre Vierge barbue, de Ribera, à l'Académie de Madrid, décrite parViardot :
Au centre du tableau, une tête de vieil homme à barbe noire, sur le corps d’une femme qui donne le sein à un enfant au maillot ; puis quelque peu en arrière, un autre vieillard qui est là comme le saint Joseph de cette étrange Madone.
Une inscription dans l’angle du tableau donne la clef de cette singularité picturale : « Portrait de Madeleine Ventura, née dans les Abruzzes, âgée de cinquante-deux ans. Elle en avait trente-sept lorsqu'il commença à lui pousser une longue barbe. Elle eut trois enfants de son époux, Félix de Amici. Copie d’après nature, pour l’admiration des vivants, par Joseph de Ribera. »
Un mot sur les Vierges noires : Nigra sum , sed formosa « je suis noire, mais je suis belle ». Elles sont très répandues, à Moulins,
Dijon, Bourg, Liesse, Rocamadour, Nyons, près Chambéry, Chartres, Nostro Damo negro, Tulle et la plupart des Saintes Maries auvergnates des Notre-Dame du Puy, de Murat, d’Auriliac, d’Orcival, du Port, de Vassivière, etc. Ces madones byzantines, couleur chocolat, dites Vierges de saint Lue , pareilles à la Sulamite du Cantique des Cantiques , étaient portées, dit L. Viardot, à la tête des armées impériales; elles ont un air de famille avec certaines Isis d’Egypte et Dianes d'Ephèse.
Les Vierges noires sont plus pudiques que les blanches : rarement on voit la couleur de leurs seins et le divin négrillon ne montre à nu que ses extrémités ( Chron . méd. mars 1907).
Nous nous sommes occupé ailleurs des Vierges enceintes (1), nous ne les signalerons, ici, que pour rappeler l’ampleur de leur corsage (2).
L'une de ces Vierges, d’après la bosse, mérite cependant une mention spéciale : une statuette en albâtre, du xvie siècle, sous le n° 9 250, au Musée de Cluny, collection Wasset, représente, d’après M. Haraucourt, la Vierge d'une Visitation , à moins que ce ne soit celle d'une Annonciation : l’abdomen est saillant ; elle est agenouillée devant sainte Elisabeth, bien que le contraire soit plus naturel, comme on le voit dans le tableau des trois gravidiques, la suivante de Marie comprise, de la Visitation de Ghirlandajo, du Louvre ; elle presse de la main droite le sein droit « comme pour en faire sourdre du lait virginal », dit le Dl 2 Bouchacourt, dans les Annales de la société obstétricale de France ; le bras gauche manque (fig. 207).
Suivant J. de Bonnefon, la forme donnée aux seins de la Vierge concorderait avec celle des styles en architecture, « depuis le dôme byzantin, jusqu’à l’ogive gothique, en passant par la courbe romane... J’ai fait mouler, ajoute-t-il, trois cents vingt seins de la Vierge; il n’y en a pas deux qui soient semblables ». L'aimable secrétaire de la rédaction de Y Art et l’Autel nous a engagé à visiter, dans le Cantal,
(1) Les Accoucli. chez tous les peuples', les Accouch. clans l’art, la littérature et au théâtre.
(2) Voir Chron. méclic., la Visitation de Le Brun, gravée par Poillv,
LES SEINS A i/ÉGLISE
sa curieuse et unique collection ; nous n’y manquerons pas ; cependant, a priori , nous doutons de cette immense variété de structure mammaire: en dehors de l’état gélatineux, colle de pâte ou de peau et de croissant (fig. 208), les deux extrêmes delà vie des seins, il n’y a guère que deux courbes propres aux mamelles adultes qui sachent
se passer de tuteur, le roman et l’ogive ; c’est-à-dire les formes dites « en pomme » (fig. 209) et « en poire » (fig. 210).
D’après le même auteur des Cas de conscience modernes , Fig. 208. Fig. 209. Fig. 210. on ne connaît qu’une peinture où
Marie montre ses deux seins ; c’est une fresque de l’église Saint-Augustin, à San Giminiano (fig. 211): comme quoi les peintures murales des églises ne sont pas toujours des peintures morales. Ce spécimen bi-mammaire — bis repetita placent — n’est pas unique; nous avons vu au Bargello de Florence une statue de la Vierge nourrice avec ses deux seins nus, dont elle offre le droit.
3° Iconographie des saints et des saintes
— Après la Madone et le Christ viennent les Saintes et les Saints, les divinités subalternes du polythéisme chrétien et de la mythographie catholique, car chacune d’elles a son culte, aussi bien que les chefs de file.
A. Saintes. — Au me siècle, le gouverneur Quintien, épris des charmes de sainte Agathe, lui fit tenailler les seins avec des pinces rougies au feu, puis elle fut roulée, nue, sur des charbons ardents, mêlés à des pots cassés. Son corps entier est à Catane, qui dispute à Palerme l’honneur de lui avoir donné le jour; Palerme a un bras et Douai un autre ; les mamelles sont à la fois à Catane, à Rome (Saint-Etienne-le-Rond), à Paris (Saint-Merri), àSipontoet à Capoue. Cette mutiplication des pains ou plutôt des seins fait de cette sainte une seconde Diane d’Ephèse. Guido Reni (Montpellier), Lorenzo Lippi (fig. 212), Luini (Gai. Borghèse) (fig. 213), G. A. Beltrafïio (église Saint-Maurice de Milan), une jolie pièce de Valdor et la fresque
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de Paul Flandrin, sur la frise du chœur de Saint-Vincent de Paul représentent sainte Agathe portant ses seins coupés, comme de gros œufs, sur un plat. Le tableau de Lippi montre la jeune martyre décolletée, mais de dos, pour cacher ses plaies ; sur celui de Luini, elle est de face, le corsage montant et accusant la saillie des mamelles, ce qui en ferait quatre, en comptant les deux de rechange sur le compotier : abondance de seins ne nuit pas.
Au premier plan de La Vergine col Figlio in trono e santi , de Michèle G ortelleni (Pinacoteca Municip. Ferrare), sainte Agathe, à côté de sainte Claire qui tient ses yeux sur un plat, présente son sein entre les mors d’une tenaille (fig. 37).
Nous connaissons le remarquable tableau de Sébastien del Piombo (1), autre cueillette des boutons de roses, où les gracieux contours du torse de la sainte révèlent la noblesse de son origine.
Un tableau du Bassan, commandé par Remondini, donne la première partie du martyre de cette sainte ; nous reproduisons le facsimilé de la gravure burinée par G. B. Mazza (fig. 214). Au Musée du Havre, une toile de Luys Garrachio traite le même sujet, d’ail-
(1) Anecd. hist. et rel. fig. 48.
LES S E I IN S A i/ÉGLISE
leurs familier à l’école italienne. A. Yaccaro di Napoli a peint la sainte dans sa prison, lesideux seins à moitié coupés par le bourreau; ces organes étaient si volumineux, qu’après l’opération il en reste
Fig. 214.
encore suffisamment « pour remplir la main d’un galant homme ». Golchin la place dans le même lieu, un ange lui apporte un baume - — le précurseur de notre seccotine « qui colle tout même le fer » — pour recoller ses globes marmoréens.
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Ajoutons aux œuvres déjà signalées (1), qui ont trait à ce supplice, le tableau d’Ant. Yan Dyck, gravé par Corn. Galle, ceux de Wierix (2), de Jean Erasme Quellin (Anvers), de Jean Gigoux (Lyon) ; dans ce dernier, la sainte est enchaînée, nue, à un poteau, tandis qu’un vieillard lui présente une divinité païenne, d’où elle •détourne les yeux.
L e Museo del Rey , de Madrid, possède deux toiles consacrées au Martyre de sainte Agneda , qui endura le même supplice que sainte Agathe, l’une de Lanfranc et l’autre de Paul Véronèse.
Ce sujet, écrit Yiardot, était assez scabreux, car Véronèse n’a pas craint de montrer la sainte à demi nue, avec les deux seins coupés, dont elle cherche encore, par instinct de pudeur, à cacher la place sanglante aux yeux de l’ange qui vient la consoler après son supplice.
Sainte Barbara ou Barbera, sainte Calliope et sainte Marguerite, subirent à peu près la même torture que sainte Agathe, à cette différence près que leurs seins, au lieu d’ètre coupés, furent brûlés avec des torches. La première est peinte dans les Apprêts du supplice (Bergame), dans un tableau de Yan Den Heuvel, à l’église Saint- Michel de Gand et à l’église de Nice; la seconde l’a été par J. Callot. Enfin sainte Marguerite, que les Grecs et quelques Latins nomment Marine, dans une toile attribuée àAmbrogio da Prédis, est représentée le torse nu, suspendue par les mains, entourée de bourreaux munis des instruments de son supplice : ongles de fer, clous, flambeaux ardents (3).
Sainte Agnès, au ive siècle, fut exposée dans une maison de prostitution (fig. 31); à peine entrée, son corps se couvrit d’un poil épais, suivant les uns ; ses cheveux poussèrent subitement, suivant d’autres, pour cacher sa nudité. Le Dominiquin a fait de ce supplice l’objet d’une de ses plus belles pages, gravée par Gérard Audran.
On consacre, paraît-il, deux agneaux blancs, chaque année, à l’église Sainte-Agnès, de Rome, en l’honneur de cette martyre. Le pape distribue leur laine entre tous les prélats, en souvenir de la pousse subite du système pileux de sainte Agnès, et aussi pour leur rappeler que le bon pasteur doit porter ses brebis sur ses épaules.
(1) Fig. 37 et 38..
{2) Série des Saints. Bibl. Mazar. t. I. fol. 17, 18, 31. (3) S. Reinach, Répertoire de peintures, p. 608.
Certains sceptiques y voient un encouragement symbolique à tondre le troupeau des fidèles brebis de Panurge.
Les victimes des Césars, destinées à être dévorées par les fauves du cirque, avant de « mettre les bêtes en appétit », faisaient le tour de l’arêne, dépouillées de tout vêtement et s’arrêtaient devant l’Empereur, pour lui adresser la formule consacrée de ce cérémonial funèbre : « César, ceux qui vont mourir te saluent! » En saura-t-on jamais le nombre? Combien ont été dédaignées par les beaux-arts ! Nous avons déjà cité quelques privilégiées, célébrées par la peinture ou la sculpture ; ajoutons Sancta Benedetta ou Benoite d’Origny, au diocèse de Laon, torturée sur le chevatet (1) ; sainte Catherine de Sienne, peinte par Luini Auriolio (Pitti), le torse nu, au moment où elle s’apprête à être déchiquetée par les dents d’une roue ; sainte Ursule, la fille du roi de Bretagne Deonatus, qui mourut, à Cologne, d’un coup de flèche reçue en pleine poitrine. P. Nuovolone (Karlsruhe) Fa peinte, contrairement à son habitude, la poitrine nue, les seins découverts en entier ; dans le même déshabillé paraît la sainte Justine, de Véronèse, à l’instant où le bourreau lui perce son sein juvénile.
A défaut de renseignements précis, nous suivrons les errements des artistes qui confondent Marie-Madeleine, la démoniaque, hantée de sept démons, ni plus ni moins, — c’est, entre parenthèse, sur cette autorité maladive que s’appuie la preuve de la Résurrection — et Madeleine, la pécheresse, « mal vivant en charn alité », qui verse des parfums sur les pieds du Christ, chez Simon,
Fille oisive A mal pensive.
Les musées et les églises regorgent de Madeleines repenties; mais rarement cette hétaïre nous apparaît dans sa vie de dissipation, telle que Charpentier l’a conçue, avec le torse nu et les dépendances charnelles à s’agenouiller devant. Ce n’est pas ainsi que Fa dépeinte A. Dumas : « Elle portait le manteau ouvert par devant, qui laissait voir une gorge merveilleuse, soutenue par un réseau d’or et que les Latins appelaient cæsicium , à cause des blessures qu’il faisait au cœur des hommes ». F. Masriera (1881) la montre aussi, la poitrine nue, alors qu’elle se dépouille de ses parures de demi-mondaine.
(1) V. la planche des fol. 167 et 168 du lre vol. de la collection des images des saintes, au cabinet des estampes.
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Après la Vierge, c’est la nudité de l’amoureuse du Christ qui a inspiré le plus de tableaux mystico-profanes, érotico-religieux. L’atti-
tude préférée de cette ex-professionnelle du vice est nécessairement Thorizontale ; mais pour mieux faire valoir ses mamelles, elle les
étale sur le gazon ou le sable de sa thébaïde et adopte le décubitus abdominal. Cette pose est si fréquente, qu’on se demande s’il est nécessaire d’être ainsi étendu pour se repentir. Le plus souvent elle n’a d’autre vêtement que le flot ondoyant de sa chevelure, rappelant celle de Rosalie Michon dans Frcincillon, « qui est si longue que l’on marche dessus quand elle va se coucher ». L’ermite saint Omifrius, qui fut pris par des chasseurs pour une bête sauvage, avait au moins la pudeur de se vêtir de feuilles. Michel Menot, le caustique Cordelier, dépeint, dans ses prônes colorés, Madeleine « deminue, quasi nuda , n’ayant que son corset ou sa cotte simple et léchant les pieds du Christ, comme une chienne ». A défaut de vêtement, son attribut principal est le vase de parfums, dont elle couvrit le Sauveur et qu’elle conserva dans le désert.
Cherchons dans les toiles connues, les détails qui peuvent nous intéresser. La Madeleine repentante, de F. Battoni (Dresde), a pris la posture horizontale contemplative; mais, contrairement à la tradition de l’iconographie chrétienne, elle ne découvre qu’une mamelle, l’autre est en retraite, comme en pénitence. Celle de Cristofano Allori (Ufïizi) rentre dans la règle et produit son torse en entier, à vol d’oiseau, toujours couchée sur le ventre, position favorite de Cuvier, pour la méditation. Du même peintre, même Galerie, une Madeleine dans le désert , assise contre un rocher, sans autre vêtement que les longues tresses de ses cheveux et « réunissant à merveille la beauté profane avec le saint repentir ». Quant à la Madeleine de Claude, à Madrid, rappelons quelle est un des chefsd’œuvres du peintre.
La Madeleine du Corrège (Dresde), universellement connue par les copies et la gravure, est couchée sur l’herbe touffue, la poitrine découverte, laissant voir « des beautés qui ne semblent pas être arrivées à l’âge ordinaire des repentirs », selon l’expression de Réveil (1); elle semble murmurer ces vers luisants de la Beauté , de Baudelaire :
Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière.
Devant ce chef-d’œuvre, on est tenté, avec Diderot, de lever le
(1) Vol. II, pl. 97.
bas de son habit de pénitente, « seulement pour voir si les formes sont aussi belles là-dessous qu'elles se dessinent au dehors ». Les princes de la maison d’Este ne voyageaient pas sans ce morceau friand, peint sur cuivre, enchâssé dans un cadre d’argent, orné de pierreries; le roi de Pologne en hérita par la suite et le choyait comme un reliquaire.
La Madeleine du Titien (Galerie Pitti) (fig. 215), est debout, les
Fig. 216.
yeux remplis des larmes du repentir et levés au ciel. Embroussaillée dans la forêt de cheveux d’or, que Dieu fit pousser pour cacher sa nudité, la pécheresse eût pu réserver quelques tresses à voiler ses mamelles ; mais elle les sait superbes et un vieux levain de coquetterie l’invite à les exhiber; il eût été dommage d’enfermer de pareils trésors dans un écrin. La belle amoureuse, à qui le Christ a pardonné parce qu’elle avait beaucoup aimé, n’est ici qu’un prétexte au portrait, dans le simple appareil, d’une amie du duc d’Urbin. Une statue, mais drapée, de cette sainte, à la chapelle du Calvaire de la Madeleine, par J. Le Moyne, représente la comtesse Feuquières, fille de Pierre Mignard; elle décorait le tombeau de son père aux Jacobins.
les seins a l’église
A Rome, palais Doria, une autre Madeleine du chef de l’école vénitienne, reprend la posture conventionnelle, allongée, du repentir: « Une Madeleine gaillarde, dit Taine, étalée à pleine poitrine n’est qu’un simple animal ». Pas galant et peu indulgent, le philosophe critique.
Nous ne connaissons pas de Madeleine plus nue que celle de A. Costanlin (Turin), et cependant elle a sous la main de quoi se dra-
per décemment; mais l’habitude est une seconde nature (fig. 216).
La pénitente ne peut pourtant pas rester couchée; aussi est-elle plus souvent assise, mais toujours en peau. Le marbre de Canova (fig. 216 bis ) l’assied sur ses talons, les seins et le ventre, en partie cachés sous une draperie bizarre, retenue à la taille par une ceinture, à la façon du tablier en cuir des hôtes de la Morgue. Adrien Van der Werff, dans deux compositions, de face et de profil, lui octroie juste assez de linge pour voiler son bassin ; les cheveux rejetés au loin ou passant au milieu des seins laissés en liberté absolue. Celle de Yan Dvck (Bordeaux) est nue jusqu’aux hanches, che-
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velure et poitrine au vent ; aucun voile protecteur, la main libre repose, non sur un sein, mais au-dessus, crainte de le cacher. Les tresses ondulées d’une Madeleine, de Murillo (Gai. Narischkin) (fig. 216 ter), serpentent entre les monticules pectoraux ; sur l’un d’eux repose un Christ, comme sur un calvaire de chair fraîche. De même pour la peinture de P. Gand, la chevelure ne voile que le sein
gauche, mais encadre l’autre coquettement. La plus pudique est celle de Guido Réni (Louvre) : ses mains, en croix de saint André, appliquent sur sa poitrine un paquet de cheveux. Les Madeleines assises de Cigoli (Florence) (1) et de Furini (Belvédère) (2) ne sont vêtues que de leur chevelure, mais seulement en arrière et ne cachent que les « seins postérieurs ». Le pinceau de Henner (1874), qui a un faible
(1) Réveil, XI, p. 751.
(2) Réveil, VIII, p. 536.
pour les femmes nues, couchées sur le gazon, a assis la repentie au fond d’une grotte, vêtue de la toison de ses cheveux d’or. Celle de Chantron (1903), relativement décente, quoique nue, en prière, s’arrange pour cacher ses seins avec ses bras, mais sans ostentation.
Fig. 216.
Elle nous servira de transition naturelle avec les Madeleines pudiques, les Sapho chrétiennes et galantes. D’abord, celle de Guido Reni (Louvre), que nous venons de citer; puis la Madeleine de Rembrandt (Venise), « chef-d’œuvre d’expression, dit A. Houssaye, elle n'est pas nue comme ses sœurs ; on la voit à mi-corps et de face, habillée en Hollandaise ». Murillo a complètement habillé, sauf les
CAT HO LICISME
bras, sa Marie-Madeleine , celle qui habitait le bourg de Magdala ; Ribera a corrigé la nudité de Marie-Madeleine dans sa cellule (Dresde), par un drap de blanche toile, « dont un ange, femme de chambre céleste, l’enveloppe », d’après la remarque de Félix Régamey ; mais le record de la pudicité appartient à la comtesse de la Yallière, retirée au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, et que Lebrun peignit en Madeleine pénitente , avant que ses vêtements ne fussent tombés par l’usure (1). Quant à Lorenzo da Credi (Berlin), il
Fig. 217. — Gomme dans la vie, le rire y voisine avec les larmes.
a fort diminué le mérite de son héroïne, en la représentant dans son extrême vieillesse et moribonde.
Avant sa retraite, la Madeleine est souvent figurée aux pieds du Seigneur chez Simon, tableau de Paul Yéronèse (Gênes, palais Durazzo), ou à la mise au tombeau, tableau de Van Dyck (Gai. Borghèse), toujours la gorge largement découverte.
A sa mort, la « vierge folle », devenue « vierge sage », est enlevée au ciel par des anges ; elle plane ainsi, revêtue seulement de la gloire de Dieu, sur des tableaux exclusivement religieux:
(1) Naguère, ia favorite bancale et strumeuse se faisait peindre en deshabillé de Flore (Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg) ; Quantum mutata ab ilia !
Joseph César Arpinas et Jean Gossaert (triptyque de Bruxelles) se
sont distingués dans l’exécution de cette Assomption.
La Galerie d ' Iiampton- Court possède une très belle Madeleine , à l’état de nature, par Véronèse, mais soit en souvenir de son ultime ascension, soit plutôt par bégueulerie luthérienne affectée, elle a été placée hors de vue, au plafond, gloria in excelsis ! Enfin, sur une eau-forte ancienne (fig. 216), d’après un tableau de Raphaël, l’ ex-prêtresse de Vénus opère son ascension dans le désert de laBeaume (baoumo. grotte), non loin d’Aix, où elle se retira, suivant une légende accréditée en Provence. Elle est soutenue par des anges, l’entraînant au royaume des élus ; celui sur lequel elle s’appuie a la figure de Cupidon, ceint de son arc vainqueur !
Alfred le Petit nous fournira la note drolatique avec sa Madeleine repentante (fig. 217), qui verse des torrents de larmes amères sur ses fautes passées ; elle « pleure comme une Madeleine » ; c’est tout dire !
Une autre affamée d’amour et sanctifiée, mais de plus bas étage, Marie
Fig. 218.
CATHOLICISME
l’Egyptienne ou la Jussienne qui, à l’époque du règne de Claude,
opéra dix-sept années à Alexandrie, lit un pèlerinage à Jérusalem et offrit son corps, en paiement de la traversée, à l’équipage tout entier. Puis elle se retira avec ses « trois pains » dans le désert et
pendant les dix-sept premières années de sa vie solitaire, la durée de sa vie de débauche, elle eut à souffrir des « tentations de la chair ». Elle n’était aussi vêtue que de sa chevelure,
Et le flot de cheveux déferlent sur les seins,
et fut de même emportée au ciel par des anges (Lucas Cranach). Cette Marie figure dans des tableaux ou sculptures de sainteté, mais moins souvent que la Madeleine, qui a reçu le pardon du Sauveur. Sur l’un des volets d’un triptyque du Musée de Bruxelles, dont le motif principal est l’ Annonciation, elle se tient, nue et poilue, avec ses trois pains, derrière la vierge Marie en prières. De même, un tableau singulier, d’un réalisme criard, de l’école flamande (xvie siècle) (Musée de Budapest) (fig. 218), montre la sainte, en compagnie d’angelots joufflus, le corps nu « comme un singe », recouvert de longs poils, à l’exclusion des extrémités et des mamelles.
L’Egyptienne est parfois en compagnie d’un voisin de sa thébaïde, Zozine, qui, à leur première entrevue, jeta son manteau sur la nudité de la sainte et lui porta le viatique à sa mort ; le saint ermite procéda à sa sépulture, avec l'assistance d’un lion dressé à la Bidel, qui lui creusa sa fosse.
L’amour divin et l’amour profane, qui ont plus d’affinité qu’on ne pense (1), comme le mysticisme et l’érotisme d’où ils émanent, torturèrent une autre sainte névrosée, la belle extatique, visionnaire et surtout hystérique, sainte Thérèse, la Vierge d’Avila, qui s’énamoura du Christ après sa mort. « Certes, pour cette grande amoureuse de Jésus, écrit le Père Antonio Arino,.. la mort eut de secrètes caresses et d’ineffables jouissances, car sa bouche, après que son cœur eut cessé débattre, en garda l’extase et le sourire ». La Sainte Thérèse , eii méditation , de Santerre, produisit, à son apparition dans la chapelle de Versailles, une si vive impression sur Louis XIV, qu’il fit donner une pension au peintre. Cette passion maladive de Thérèse pour le protagoniste de la « Passion » inspira au Bernin son œuvre maîtresse, son admirable groupe en marbre de l'église Santa-Maria-della-Vittorio, à Rome, la Tr ans verbération de sainte Thérèse (fig. 219), c’est-à-dire l’extase à son maximum; la grande
(t) En cour d'assises de l’Hérault, le président lisant une lettre d’une des paroissiennes de l’abbé Cassan, qui commençait ainsi : « Mon époux adoré, mon tendre amour... », le curé inculpé répondit, pour sa défense : « C’est, Monsieur le Président, un langage spécial entre confesseur et pénitente. »
CATHOLICISME
passion, avec des yeux blancs « chavirés d’extase». D’ailleurs, le ciseau merveilleux du Bernin ne fit que traduire un passage des mémoires de la sainte :
A mon côté gauche j’ai vu un ange de forme corporelle; il avait à la main un dard qui était d’or, qui me paraissait avoir à l’extrémité un peu de feu; il me semble qu’il l’enfonça diverses fois dans mon cœur et que toutes les fois qu’il l’en retirait, il m’arrachait les entrailles et me laissait toute brûlante d’un si grand amour pour Dieu que la violence de ce feu me faisait jeter de grands cris.
Et d’un dard enflammé lancé d’une main sure,
Il lui fit dans le cœur une large blessure
Taine et Zola, à leur tour, se pâment d’admiration devant ce chefd’œuvre :
Elle est adorable s’exclame le premier, couchée, évanouie d’amour; les mains, les pieds nus pendants, les yeux demi-clos, elle s’est laissée tomber de bonheur et d’extase.
L’auteur de Rome fait traduire, par l’un de ses personnages, l’enthousiasme qu’il ressentit, lui-même, à la vue de cette exquise convulsée:
Ah! cette sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi poussée jusqu’au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de plaisir aux bras de son Dieu!... J’ai passé devant elle des heures et des heures, sans jamais épuiser l’infini précieux et dévorant du symbole.
C’est en effet le dernier mot de l’art.
L’extatique Thérèse eut une émule dans sainte Rosalie, qu’Andréa Yaccaro, au Musée de Madrid, expose aussi en pâmoison, comme sous un ciel... de lit d’ange, analogue à celui de Marie-Thérèse.
B. Saints. — La Tentation cle saint Antoine , intrépide anachorète de la Thébaïde, par l’esprit infernal qui, entre autres transformations, prend la figure d’une « effrontée », dont il repousse victorieusement les attaques, a inspiré les interprétations les plus truculentes, avec l’appoint des charmes séducteurs de courtisanes sans voiles, comme l’indique ce couplet du pot-pourri de Sédaine :
Air : Sous un ormeau.
Sur un sopha,
Une diablesse en falbala,
Aux regards fripons,
Découvroit deux jolis monts Ronds.
Sujet badin qui a tenté maintes et maintes fois le pinceau d’artistes en quête de chairs potelées et rosées. Les uns, d’après la lettre de la légende, ne placent qu’une tentatrice auprès du moine; les autres, suivant l’esprit, aiguillonnent le malheureux par un bataillon de Cythère : Henri de Blés (Bruxelles), Louis Gallait (Bruxelles, 1848), Philippe Zacharie (Rouen, 1849), John G. Dollman (Londres, Acadermy , 1847), Fantin-Latour (1), H. -G. Beroud, A. Baillet (Salon, 1879), etc.
Fig. 220.
Le groupe en plâtre de Julien Hervé, Obsession , mérite une mention spéciale : le saint ermite est terrifié par des visions charnelles qui se pressent derrière lui, sous la forme de trois beautés charnues ; leurs torses rebondis lui font un dossier moelleux, muni de coussins élastiques, constitués par trois paires de mamelles soyeuses et savoureuses. José Frappa campe le saint sur son fidèle compagnon, au milieu d’un essaim de créatures sans chemises qui le lutinent. Une composition, tirée de la France départementale (fig. 220), ne manque pas non plus de fantaisie. Mais entre tous les artistes dont la verve comique a été émoustillée par ce sujet, un des plus célèbres est le facétieux Téniers. Madrid possède trois de ses toiles où il l’a traité avec des extravagances fanl astiques qu’a popularisées la gravure. Dans ces Tentations , le peintre des buveurs de
(d) H. Bouchot, la Lithographie , p. 197.
CATHOLICISM E
bière a placé un poussin, brisant les deux extrémités de son œuf et digérant par la postérieure. Les détails drolatiques de la Tentation, imaginée par Alfred le Petit, ont un brio plus outré et frisent la caricature (fig. 221).
Autre Tentation bizarre : dans un tableau mystico-mythique de Yasari, saint Jérôme, prosterné aux pieds d’un crucifix, prie le Seigneur d’éloigner de son esprit les pensées impures, tandis que Vénus et les amours se retirent, après avoir lancé, en pure perte, sur les habits du saint, de nombreuses flèches que les colombes de Cypris s’empressent d’emporter dans leur bec.
On a représenté saint Augustin, entre la Vierge, qui allaite Jésus, et le Christ, qui montre ses plaies ; l’évêque d’Hippone dit, dans un cénobitique :
« Hic ab uber e lactor , hic a traîner è pascor ; positus in medio quo me vertar nescio. »
Saint Sébastien est toujours nu, percé ou dans l’attente des flèches meurtrières. Le marbre de J. Coudray (Louvre) le montre encore attaché à un arbre ; il vient de subir son martyr et cependant son corps ne porte aucune blessure!
Par une singulière anomalie, au Musée d’Anvers, dans la Dernière Communion , de saint François, par Rubens, et dans celle de saint Jérôme, par le Dominiquin, les deux religieux sont entièrements nus au milieu des moines habillés.
Saint Vincent de Paul, qui institua l’œuvre des Enfants trouvés, a été nécessairement caricaturisé en père nourricier, donnant le sein à Fun des petits orphelins.
L’attitude joyeuse d’un groupe du Martyre de saint Vital , peint par Frederico-Brocci (Musée Brera), offre un contraste choquant avec la
scène tragique qui se déroule à côté et évoque la cohue repoussante et tumultueuse de noctambules fêtards, attirés par l’attrait des exécutions capitales : tandis qu’on enterre le saint vivant, la tête en bas, le peintre a placé au premier plan, parmi les curieux, une mère qui allaite son nouveau-né et sourit à son second enfant; est-ce l’épouse du crucifié, enchantée d’être débarrassée de son mari, ou bien cette inconscience personnifie-t-elle l’égoïsme de l’amour maternel ?
En feuilletant la collection des Saints , du Cabinet des Estampes,
nous avons trouvé une des gravures que l’abbé Migne qualifie de « compositions absurdes ou ignobles et de plus la honte de l’art; la nudité y est affectée sans autre motif que de donner carrière à une imagination licencieuse ». En effet, ce document grafique (fig. 222 ) présente incongrûment saint Boniface en bonne fortune, et porte cette naïve légende :
« L’amour, en sa jeunesse,, eschauffe tant son cœur qu’il pèche avec Aglais (Aglaé), offensant le Sauveur (1) ».
4° Sujets religieux symboliques. — Au moyen âge, par un raffinement de mysticisme de commande, les imagiers religieux abusaient du symbolisme, surtout dans les figurations des Vertus et des Vices; plus tard, les peintres et les sculpteurs laïques, subissant l’entraînement de la mode, suivirent à l’instigation du clergé, le mouvement de la symbolique chrétienne.
A. Vertus théologales (fig. 6o). — LaEoiestquelquefoisfiguréenue jusqu’à la ceinture; ce qui signifie, d’après Mgr Barbier de Montaut : « Dans la foi, il y a tout ensemble clarté et mystère ». Nous voulons
(1) Le paradis de l’Islam a fourni à Fragonard le sujet d’une fort belle peinture figurant le coït céleste « dans le vase qui n’est pas légitime » de St. Augustin et de Mohammed (Dr. P. de Régla) .
CATHOLICISME
bien, et vous? Mais Rubens, pour le Triomphe de la Religion , drape la Foi et découvre le sein de la Religion (fig. 223).
L’iconologie de YEspérance , Speranza , nous offre une figure allégorique d'ordre profane (1) :
une femme, debout, abandonne son sein à l’Amour.
Donna vestita di verde , con una ghirlanda di fiori , tenendo Amore in braccio , al quale dia a siicchiare le proprie mammelle.
Des trois vertus théologales, la Charité , la première selon saint Paul, est celle qui a le plus souvent exercé le pinceau et le ciseau des artistes. Rarement elle se montre complètement nue, comme sur le soubassement du mausolée de Henri II, à Saint-Denis (fig. 224), et sur un médaillon de la cathédrale d’Amiens, où elle figure sous l’aspect d’une femme, portant une brebis et se dépouillant de ses
Fig. 224. — D’après les Tombeaux de Saint-Denis , par MM. Vitry, Brière et Longuet.
vêtements pour les offrir à un miséreux : elle fait pendant à V Avarice, comptant ses trésors. Il est de tradition, surtout en Italie, de la représenter avec la poitrine entièrement découverte, pourvue de fortes
(1) Les seins dans V Histoire, fig. 213.
LES SEINS A l’ÉGLISE. — II.
mamelles, toujours prête à allaiter les orphelins, privés de nourriture,, et entourée de marmots qui se jouent à ses pieds. Telles les interprétations d’Annibal Carrache (1), de J. Romain (Galerie nationale de Londres), du Gappucino (Gênes), de Yéronèse (Marseille), de Rubens, de Schadow Godenhaus, de F. Salviati, de Bergeret; enfin la Charité et ses pauvres , de V. Orsel (1822) et de tant d’autres.
Nous ne nous arrêterons qu’aux œuvres qui se distinguent par l’originalité de composition ou d’exécution. Parmi les plus gracieux morceaux de ce genre, nous noterons la Charité d’Antonius Allegri,
vulgo Gorregio, celle d’Andrea del Sarto (Louvre), son chef-d’œuvre, peinte pour François Ier, et celle de Blanchard : un petit orphelin avide, se dresse sur la pointe des pieds pour saisir à pleines mains et à pleine bouche le sein qui lui est offert généreusement.
Au lieu du caractère évangélique ordinaire à cette allégorie, le tableau du Gorrège donne plutôt l’impression d’une Vénus qui folâtre avec les Amours et leur offre son sein, « comme un fruit savoureux et épanoui qui sollicite la dent gourmande ». Au contraire, la Charité de Legros (Louvre), en buste, pourrait être prise pour une Vierge hiératique et d’une esthétique irréprochable.
Ce symbole de l’abnégation orne souvent les monuments funéraires, à titre décoratif pur, ou souvent par flatterie, en souvenir des qualités morales prêtées au défunt; contentons-nous de citer les tombeaux de J. -J. Rousseau (1), à Ermenonville, de Lamoricière, à
(1) Cur. art. (fig. 141). — Seins dans l’Histoire, fig. 74.
CATHOLICISME
Nantes, par Paul Dubois (1), de Mgr Donnet (2), de la reine Catherine Opalinsk, par Sébastien Adam, du roi Stanislas, de Pologne, à l’église de N.-D. de Bon Secours, par Yassé et Lecomte (fîg. 225).
La courtisanerie des artistes n’attend pas toujours la mort du personnage pour mettre en valeur cette figure emblématique. Nous connaissons déjà le portrait de Mme de Montespan (3), tableau d’autel, ou plutôt d’hôtel, de la chapelle du château de Fontainebleau, dont un pinceau complaisant fit une Charité ! L. Gallait (Musée de Bruxelles) a placé au fond du portrait de la reine des Belges, en robe noire décolletée, une Charité qui donne le sein à un enfant et présente une coupe à un autre orphelin, comme la favorite de Louis XIV.
A part cette licence artistique exceptionnelle, la représentation de la Charité ne se prête guère à la fantaisie; aussi est-il difficile aux peintres et surtout aux sculpteurs, dont le champ est plus limité, de ne pas tomber dans le conventionnel et le poncif. Qu’on en juge par le groupe qui couronne le fronton du temple protestant de la rue Saint-Antoine (4). Une réserve exagérée, conforme au puritanisme de la religion réformée, concourt à augmenter la froide roideur de la sculpture, en cachant les deux seins sous le corsage, de sorte que l’enfant de gauche tette une étoffe, comme dans la toile « expurgée » de la Montespan. O pudeur! que de bêtises on commet en ton nom! La Charité , de L. Montgazon, pour éviter l’écueil de la banalité, donne le sein à un enfant vigoureux, venant de lui-même à la mamelle, comme un jeune chien. Telle encore la Charité qui forme cariatide sous la chaire, dite de Vérité, de la cathédrale d’Amiens : ses bras sont occupés ailleurs et son nourrisson debout se cramponne à sa poitrine, par la force des biceps. De même, celle d’Antonio Cario, du Musée du Capitole : l’enfant est pendu au mamelon comme une ventouse, parlaforcedu vide,tandisquelesbras de la mère battent l’espace.
Certaines Charités ont cependant un aspect assez original. Celle de Raphaël (Vatican) aies deux seins occupés, ce qui est assez rare.
(1) Cur. art. p. 174, fig. 144.
(2) Cur. art. p. 175, p. 145.
(3) Seins dans l'Histoire , fîg. 159.
(4) Dans la même note académique : la Charité de A. Caraccio; celle de G. Dunducci detto Maslelletta (Uffîzzi), dont les sangsues sont trop petites; celle de Ignatz Unterberger (Buda-Pest) ; celle de Lemontigazza, au XVe siècle, (sculpture Renaissance du Louvre, salle 8) ; etc. V. p. 171 et suivantes de nos Curiosités sur les Seins.
LES SEINS A i/ ÉGLISE
tandis que les trois autres petits lactophiles semblent se disputer leur tour, ungnibus et rostro (fig. 226). La poitrine de Y Eté, de F. Besson, est aussi assaillie par trois intrépides dévorants qui montent à l’assaut de ses mamelons blancs.
Les seins de la Charité , dans le portrait d’Urbain Ier, par Jules Romain (Vatican), sont aussi occupés par des nourrissons avides; trois grimpent sur celle de Dunducci. La Charité de G. detto Masteletta (Galerie Uffizi, de Florence), a adopté deux enfants : l’un utilise une mamelle pour le bon motif, Fautre prend la seconde comme l’oreiller.
Dans un tableau des hospices d’Anvers, Rubens montre un Christ nu, appuyé sur sa croix et, à ses côtés, une Charité prolifique, debout, entourée de trois enfants ; elle en porte un quatrième à la mamelle et un cinquième, emmailloté, sur le bras : une véritable mère Gigogne.
La Carita de Gregorio Lazzarini (Venise) a le torse nu, comme la plupart des Charités italiennes, et un garçonnet fait sa sieste, la tête appuyée sur le sein qu’il vient de vider. Celle de Paolo Véronèse est debout ; elle porte un enfant sur le bras droit et lui donne la mamelle opposée ; de l’autre main, elle tient un grand anneau auquel s’accroche un enfant plus âgé; c’était, sans doute, un usage du temps pour
CATHOLICISME
empêcher les mères de se pencher, en promenant leur progéniture.
La Charité d’Antoine Franceschini a trois enfants : l’un endormi
Vf1'
Fig. 227.
sur le sein gauche, l’autre sur le genou droit et un troisième qui grimpe sur le dos pour atteindre la bouche maternelle; dans la main libre, elle a une grenade ouverte, symbole de la fécondité. C’est une réminiscence de celle de Franc- Albani, l’Anacréon de la peinture :
une mère est aussi entourée de trois enfants, dont l’un vide le sein droit: dans la main gauche également une grenade ouverte,
Non secus àc dulcissima nutrix (Horat).
Une Charité, de l'école vénitienne, a les seins nus. inoccupés;
elle tient, à la main droite, un cœur enflammé , en signe d'amour de l'humanité souffrante. Enfin la délicieuse page de C. Lebrun (fig. 227), tout en retombant dans la convention, traite avec grâce et délicatesse ce sujet ressassé.
Entre autres Charités modernes qui sortent des chemins battus, citons un projet de Tronc pour Tœucre des Filles-mères , de E. Derre (Salon de 19Q1). Cet artiste qui vise, non sans mérite, à l’originalité, nous montrera, par la suite (1906), la contre-partie de l’allaitement, c’est-à-dire un bébé, tenu par sa mère, les jambes écartées, qui expulse le superflu de sa boisson lactée. C’est une Petite fontaine des innocents créée pour la joie du peuple, commandée par la Ville de Paris, pour le jardin du square de Saint- Pierre, à Montmartre. Paris n’aura rien à envier à Bruxelles du côté des fontaines uréthrales, il aura son petit Meneken-Pis, plus naturel, plus gracieux et plus décent (fig. 228).
De Victor Koos, Non omnis moriar (Salon de 1902) : au premier plan, une mère nourrice, symbolisant la Charité, gicle du lait dans la bouche d’un garçonnet, debout devant elle, tandis que deux autres enfants se battent pour recevoir la douche régénératrice.
Voici encore le motif central d’une magistrale composition allégorique de M. Recipon (fig. 229) et la curieuse Charité, sur le retour, de P. Noé (fig. 230), pressant sur sa poitrine cinq nourrissons que
COTHOLICISME
des adeptes égoïstes de la Ligue à Piot ont tirés du néant, sans même leur assurer la subsistance et qui, nous le craignons, ne rencontreront pas ce qu’ils espèrent dans des seins hors d’âge et de service. Cette artistique enseigne de bureau de nourrices et l’œuvre précédente ont été exposées au Salon de 1902 (1).
La note gaie sera fournie par H. Gerbault (fig. 232), dont le crayon, toujours gracieux et de bon ton, sait être satirique et même mordant à l’occasion; il caricature, dans le Rire ,
VA Ima-Mater , la sauvegarde, la « Princesse », l’« Assiette au beurre », la <( Galette » des budgétivores, ces sangsues innombrables et indestructibles de tous les pays dits civilisés. Charles Quinel commente cette désopilante composition d’une pièce de vers épigrammatique, en rimes et style montmartrois, qui commence ainsi :
Voyez ce beau profil sévère,
Dont les charmes sont étalés,
Et qui donne à téter un verre A ses jolis petits salés...
Combien de fois a été Fig. 229.
reproduite, par les artistes,
la scène touchante de la Charité romaine , d’après les récits de Yalère Maxime, de Pline et de Festus! Ce dernier y voyait un général grec, Cimon, nourri par sa fille (Péra) et a fait de ce sujet une Charité grecque.
(1) Une Charité allaitant est toujours figurée dans la seconde des Sept œuvres de miséricorde, résumées dans ce vers latin :
Visito, polo, cibo, redimo, tego, colligo, condo.
C'est-à-dire : visiter les malades, abreuver ceux qui ont soif, nourrir les affamés, racheter les captifs, vêtir les nus, accueillir ceux sans abri, ensevelir les morts.
Nous avons donné déjà une longue liste (1) des œuvres qui ont célébré cet admirable exemple de dévouement filial, peut-être imaginaire ; nous en ajouterons d’autres, sans espoir de la compléter : les tableaux du Parmesan (Naples); de G. Flinck (Gai. Corsini), où la fdle étale ses deux chastes mamelles (fig. 231); de Fiammingo (villa Alban.), dont l’héroïne est coiffée d’un turban à la grecque, selon la version de Festus; de Benedetto Crespi (Madrid). Le Guide a interprété plu-
sieurs fois et diversement ce séduisant sujet ; nous connaissons sa toile de la galerie Duzazzo, de Gênes (2); Marseille possède une bonne œuvre du maître sur le même thème, « pour accroître encore le charme par l’effet d'un contraste, écrit Henri Bruneel, l’artiste a peint la tête du père avec une touche un peu rugueuse, de telle sorte que les traits heurtés, les profondes rides du vieillard font paraître et plus lisse et plus ferme le beau sein qui les avoisine. »
Jules Lefebvre, au Salon de 1864, s’est inspiré d’une estampe anonyme, de 1542, que nous avons reproduite (3), et a placé la nourrice fdiale à l’extérieur de la prison, où, malgré un bambin embar-
(1) Anecd. hist. et rel ., p. 55; Curios. sur les Seins, p. 57, 162 à 164; les Seins dans l'Hist. p. 135.
(2) Seins dans l’Hist., p. 140.
(3) Curios. sur les Seins, fig. 164.
Fig. 230.
Fig. 231.
CATHOLICISME
rassant, sur les bras, elle allaite son père à travers les barreaux de son cachot ; n’eût-il pas été plus simple de passer par ces ouvertures un bon morceau de viande... cuite.
Donnons, enfin, une gravure ancienne de I. Mesager (fig. 233), accompagnée, suivant la règle, de deux quatrains en prose rimée :
A voir cette figure icy,
Le naturel le plus sauvage, Féchissant son cœur endurcy, A par soy tiendra ce langage :
Vrayment cette fille eust raison, Et la Charité fut profonde;
D alaiter dans une prison Le père qui la mit au monde.
B. Vertus cardinales. — De ces quatre vertus, la Force sereine est celle qui montre le plus souvent sa poitrine à nu, flanquée de mamelles vigoureuses, son attribut caractéristique; « elle est mamelue en signe de vigueur corporelle », dit Mgr Barbier de Montaut.
LF. S SEINS A l'ÉGLISF
La Justice presse parfois ses mamelles d’où le lait jaillit en abondance, « emblème de miséricorde ».
La Prudence et la Tempérance ont plus de modestie et n’exhibent que rarement leurs seins.
La Bénignité , autre vertu familiale et sociale, au Vatican, fait sortir de ses mamelles deux jets lactés, où se désaltèrent un cerf et un chien, l’animal sauvage et l'animal domestique. Celle de César Ripa (fig. 235) apaise la soif de quatre chiens, par la meme source.
Une fresque du Vatican (xvie siècle) figure la Bonté , à l’apparence d’une vieille femme qui prend une jeune fille sous sa protection et tient en main une Diane d’Ephèse, aux multiples mamelles, « parce qu’elle se prodigue de toutes façons ». Dans une église de Rome, toujours d'après le même Monseigneur, cette vertu est « fort nue, d’une chair si bien rendue, qu’elle a séduit un vieux satyre, à pieds de bouc, mais qui est honteusement repoussé. »
La Clémence (Vatican), V Innocence (Vatican) et la Pénitence ont les seins découverts; la première, « car elle y attire », la seconde, pour rappeler l’innocence de nos premiers parents, avant la pomme de discorde, la dernière « en signe de dénuement ».
CATHOLICISME
La Vérité ne peut émaner que du Nu ; ,
Les poètes Font dit et les peintres Font cru.
Toujours au Vatican, la Miséricorde invite à boire à ses mamelons, qu’elle offre généreusement.
La Pudeur , celle de Frédéric (1896), par exemple, est souvent toute nue, mais baisse modestement les yeux ; c’est égal, on a de la peine à se figurer sans voiles Fantagoniste de la Luxure.
C. Vices. — Avec celle-ci nous passons aux Vices; ses mamelles et ses parties sexuelles sont souvent dévorées par des crapauds ou des serpents : elle est punie
par où elle a péché. La Lascivité, de Henri Aldgrever (1549), est debout, le torse nu et se presse le sein, une invite aux luxurieux. Intempérance a les traits d’une femme, quasiment nue, à l’œil égrillard et aux appas opulents; Y Avarice excrète du lait noir, aliment des vices; la Colère se déchire la poitrine ; la Vanité , par coquetterie, a le sein nu. L’allégorie de la Médisance a été traduite par Giovanni Bellini (Venise) sous la figure originale d’une femme nue, blottie au fond d’un immense coquillage, expectorant, sur son passage, des serpents venimeux. Les mamelles de Y Envie, qui distillent le fiel, dit Ovide, sont flasques et pendantes ; des serpents détachés de sa tête de Méduse y puisent leur venin. Ses sœurs de lait empoisonné, YHérésie et les Furies , sont toujours nues. Dans Y Apothéose de Hoche, le satirique crayon de Gillray campe au
premier plan la furie de la Dévastation , « hideuse, grimaçante, l’épée flamboyante »; elle répand l’huile bouillante parles seins; le pétrole était inconnu (flg. 236). Guido Gagnacci montre les victimes de Y Hérésie, sous la figure d’une Jeune Martyre nue, expirante. La Religion chrétienne, dans le Triomphe clela Religion, de Rubens (flg. 223), nous l’avons vu, expose sa mamelle régénératrice aux yeux de tous ; elle traîne derrière son char la Nature, soumise,
Fig. 237.
les entraves aux poignets, la poitrine chargée de mamelles, pectora felle virent.
Le fécond maître de l'école Flamande, dans une autre toile allégorique fîg. 237), qui justifie, une fois de plus, son surnom de a fleuve de chair », donné par Baudelaire, traduit, avec son pinceau caressant et vigoureux à la fois, le passage symbolique de la Sagesse (Ch. XYI), où il est écrit :
Des bestes cruelles et furieuses ayant attaqué vos enfans, ô mon Dieu, et des serpens pleins de venin les déchirant par leurs morsures, vous leur donnâtes un signe de salut; et les dents même empoisonnées des dragons ne les purent vaincre, parce que votre miséricorde survenant les guérit.
CATHOLICISME
C’est vous, Seigneur, qui êtes l’arbitre souverain de la vie et de la mort, et qui conduisez jusqu’aux portes de la mort et qui en retirez.
Jean Bellegambe, dans la Fontaine sanglante (fig. 238), ne s’appuie sur aucun texte ; des pécheurs des deux sexes y accourent en
foule pour se laver dans le sang du Christ. S’il a voulu se singulariser et viser à l’effet, il y a admirablement réussi et l’on peut, employant le style figuratif en rapport avec son œuvre tumultueuse, lui appliquer l’expression : il pisse dans un bénitier , comme le sang du Sauveur. Cette piscine imaginaire est à l'amour divin ce que la piscine réaliste de Raphaël est à l’amour humain; à part l’effusion d’un groupe par trop sympathique, dans la conception du peintre d’Urbin, le grouillement du nu est identique.
A la même obscurité symbolique appartient le Pressoir mystique ,
« qui traduit la Rédemption ». Le vitrail de Robert Pinaigrier (1520), à Saint-Pierre, de Chartres, expose Jésus, couché nu au milieu d’un pressoir ; le sang ruisselle de ses cinq plaies. On y voit saint Pierre fouler la vendange, cueillie par les apôtres, tandis que des papes et des prélats roulent des barils de vin !
Les artistes du moyen âge adaptèrent les représentations mythologiques à l’expression de la symbolique chrétienne; ils s’efforçaient d'v découvrir un sens religieux pour les faire admettre dans le domaine de l’art. Le Trésor de la numismatique et de la glyptique a
reproduit une curieuse figure d’un bas-relief en ivoire (fig. 239) qu’il cite comme une variété bouffonne du Jugement de Paris; or, E. Cartier pense, au contraire, et avec raison, qu’une pensée sérieuse plutôt qu’une inspiration païenne conduisit la main de l’artiste : dans Pâris, il reconnaît un docteur de l'Eglise, la pomme en main, et dans les trois déesses, la Vie voluptueuse qui « parole » au premier plan, la Vie active , qui marche, et la Vie contemplative , plus calme, toutes trois accompagnées d’un ange tutélaire. Cette conjecture est conforme au récit de Philippe de Vitry, poète du début du xive siècle, pour qui le Jugement de Paris est la lutte de l’esprit et de la chair :
Ces trois dames qui contendoient Et la pomme d'or demandoient,
Nous donnent entendre à délivre Trois divers usages de vivre.
Juno, note la vie attive Et Pallas, la contemplative,
Vénus, vie voluptueuse Oui est pessime et curieuse Dequerre tout charnel délit.
5° Sujets légendaires, historiques et fantaisistes — Un
tableau de l’école française (Louvre, vers 1480) représente YInven-
CATHOLICISME
lion de la croix , « invention » est le mot. On connaît l’anecdote : Sainte Hélène, la mère de Constantin, dans son zèle de néophyte, ordonne des fouilles à Jérusalem et découvre les trois croix du Christ et des deux larrons. Pour reconnaître celle du Rédempteur, elle les applique sur la poitrine d’une moribonde, qui recouvre la
Fig. 240
santé au contact de la vraie croix! Il est bien extraordinaire que du bois ait résisté à un séjour de près de trois siècles dans le sol; l’esprit rationaliste le moins prévenu est en droit de se demander si la crédulité de la sainte, dont la mentalité était celle d’une ancienne servante d’auberge, — la caque sent toujours le poisson, — n’a pas été indignement exploitée par quelque habile marchand de lorgnettes et d’antiquités de l’époque : la tiare de Saïtapharnès, truquée par
LES SEINS A i/ ÉGLISE
Rakhomowski, est un exemple récent du succès de ce genre de supercherie.
Sans contrôler la légende des Dix mille chrétiens martyrisés sons le roi de Perse Sapor , Albert Durer en a fait, nous le savons, le thème
Fig. 241.
d’un curieux tableau (Vienne); il n’a vu là qu’une étude académique des deux sexes, sous tous ses aspects.
La Religieuse d’Oviedo oui’ Innocence outragée (fig. 240), tableau de Ph. Van-Brée, gravé par Charles Schuler, est un épisode de l’invasion des Asturies, en 1809, par le maréchal Ney. Une religieuse d’ Oviedo, outragée par les français victorieux, est affalée auprès
CATHOLICISME
d’un banc de pierre, épuisée de fatigue et de honte; elle donne le sein à son enfant, de père inconnu, par une fente du corsage, à l’exemple des Vierges médiévales et comme il convient à une exrecluse.
Une gracieuse et touchante composition de Dantan, Plir usine et Mélidore (fig. 241), est inspirée d’un opéra, en trois actes, d’Arnault, joué en 1794; le livret est banal, mais relevé par les mélodies de Méhul; il rappelle un drame passionnel, du domaine de la fiction : des amants vertueux, persécutés p.ar des parents dénaturés. Le jeune homme entre dans les ordres et retrouve, sur la plage, le cadavre de sa bien-aimée, qui n’a pu survivre au désespoir de leur séparation ; son amant platonique, séraphique même, dépose un baiser pudique entre les deux seins de neige et de glace de la morte.
Sous le grand Roi, au siècle des courtisans et des courtisanes, les artistes, par courtisanerie aussi, donnaient aux anges insexués des mamelles de femme (fig. 242); ils semblaient prendre à la lettre les exclamations inconscientes et délirantes des galants, qui comparent volontiers l’objet de leur culte et de leur asservissement à un ange sacerdotal, à un « bon » ange, mais non à un « rebelle ». Seule l’Eglise ne s’est jamais inclinée devant « sa Majesté, la Femme » et ne figure pas dans sa cour de thuriféraires; longtemps même elle hésita à lui donner une âme : le concile de Mâcon ne lui fit cette concession qu’à quatre voix de majorité. Les Pères de l’Eglise ne furent pas tendres pour elle : d’après saint Jean Chrysostome, « la femme est la plus grande des pestes »; elle n’est qu’une « méchante bourrique », aux yeux de saint Jean de Damas; saint Grégoire-le-Grand lui refuse «le sens du bien » ; c’est « la larve du démon », pour saint Bonaventure ; « l’arme du diable », pour saint Jérôme, et « le diable en personne » pour saint Augustin, qui l’avait vue de près.
La sculpture, d’accord avec les autorités ecclésiastiques, lui don-
les seins a l’église. — il. 23
nait, sur nos cathédrales, la figure démoniale, aux extrémités crochues d’un oiseau de proie ou d’un gallinacé. Au dôme de Sienne, le tabernacle du maître-autel, ciselé par Donatello, est orné d’une statuette du Christ, qui appuie la croix sur une tête de femme soudée au corps d’un serpent, enroulé autour du piédestal : sévère allégorie de la perversité d’Eve.
Dans les représentations du Jugement universel , les femmes composent la plus grande partie des réprouvés, complètement nues : elles peuplent Y Enfer des Luxurieux du Dante, sur le plateau circulaire
en bronze, de Jean Garnier (Lyon); on voit aussi, chez Beelzébuth, les cinquante filles de Danaüs qui, la nuit de leurs noces, se débarrassèrent, sauf une, de leurs époux et furent condamnées à remplir d’eau un tonneau sans fin.
Au Cabaret de l’Enfer , boulevard Clichy, où l’on se « gargarise la dalle et se rince l’œil », disent les sataniques bonimenteurs de l’endroit, les différentes variétés de tortures qui attendent les damnés figurent en relief sur les murs du caveau. Nous y relevons le Bidet de Satan ou la Peine du talion (fig. 243), infligée aune Carmen, « une dame du trottoir, une fleur de bitume », dont le bassin bout et rissole dans un bain de siège de bitume, en forme de « marmite », où elle mijotte à son tour, tandis qu’un démon lui chatouille la plante des pieds de sa langue râpeuse, hérissée de picots, et qu’un autre lui tenaille les seins.
Le Sabbat et les sorcières qui s’y rendent, sur un manche à balai,
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( Linda maestra , de Goya, et la Jeune Sorcière , de Wiertz), rentrent
Fig. 24i. — Sarabande des zélateurs de Satan, dans la série iconographique des diableries sans voiles. La fameuse
illustration de Louis Boulanger (fig. 244), véritable « roulis de chairs », est digne de la ballade de Hugo, qui Fa inspirée : on ne pouvait réaliser plus habilement la vision du poète des poètes.
La ronde du Sabbat
Voyez devant les murs de ce noir monastère La lune se voiler, comme pour un mystère !
L’esprit de minuit passe, et, répandant l’effroi,
Douze fois se balance au battant du beffroi.
Les larves, les dragons, les vampires, les gnomes,
Des monstres dont l’enfer rêve seul les fantômes,
La sorcière échappée aux sépulcres déserts,
Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,
Les nécromants, parés de tiares mystiques,
Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,
Et les graves démons, et les lutins rusés,
Tous, par les Toits rompus, par les portails brisés,
Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent, Entrent dans le vieux cloitre où leurs flots tourbillonnent! Debout au milieu d’eux, leur prince Lucifer Cache un front de taureau sous la mitre de fer;
La chasuble a voilé son aile diaphane,
Et sur l’autel croulant il pose un pied profane.
Les mains cherchent les mains. Soudain la ronde immense, Comme un ouragan sombre en tournoyant commence.
« Sorti des tombeaux,
Que dans chaque stalle Un faux moine étale La robe fatale Qui brûle ses os.
Et qu’un noir lévite Attache bien vite La flamme maudite Aux sacrés flambeaux! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales.
Troublent les morts couchés sous le pavé des dalles,
Une estampe de Breughel, gravée par Cock, dont Fauteur de Là-Bas a donné la description, représente les Vierges sages et les Vierges folles , généralement habillées sur le portail des églises : mais, ici, elles apparaissent en état complet de nudité, c'est ce qui particularise l’image ; « ... Les cinq Vierges sages, charmantes et nues, bran-
dissent les lumignons en flammes, montent vers une église gothique où le Christ les fait entrer, cependant que de l’autre côté, les Vierges folles, nues aussi sous leurs pâles toisons, frappent vainement à la porte close. »
Non moins que la politique et les mœurs, la Religion eut à subir les persiflages de la Satire.
La truie ou le porc, fidèle compagnon de saint Antoine, a servi plus d’une fois à renforcer la note comique de la caricature religieuse (1). Au moyen âge, les juifs sont traqués, parqués, poursuivis
Fig. 245. — D'après une estampe de l’époque (2).
de tous côtés par les persécutions, un peu par esprit religieux, beaucoup par esprit de rapine : c’est à leurs biens temporels qu’on en voulait surtout. Pitié et piété ne vont pas toujours de pair. Les chrétiens accusaient les israélites des méfaits dont les païens chargeaient les premiers adeptes du christianisme ; rien déplus « humain)), ce qui ne veut pas dire que cela soit propre et humain. Les monuments civils ou religieux reflètent eux-mêmes ces animosités, entretenues parle clergé et son fidèle troupeau, «gibier de confessionnal », suivant l'expression inattendue de Louis Veuillot. Une sculpture de la cathédrale de Magdebourg reproduit une truie phénoménale, caressée, léchée, tétée par des Israélites (fig. 245).
(1) On sait que Calvin, le pape de Genève, — la Rome calviniste — . appelait son coreligionnaire Luther «le pourceau de l’Allemagne » ; l'invective du violent meurtrier de Servet était peu charitable, mais peut-être le moine Augustin, dans ses hallucinations, voyait-il son concurrent huguenot sous les traits de Beelzébuth et par représailles, lui lançait-il son encrier à la tête ?
(2) Reproduite par J. Grand-Carteret, in Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.
les seins a l’église
Cette sculpture, écrit J. Grand-Carteret, n’est point un fait isolé : elle se retrouve, avec plus ou moins de variantes, à la cathédrale de Ratisbonne, à l’Eglise paroissiale de Wittenberg, à l’église Saint-Nicolas a Zerbst (Anhalt), à Heiligenstadt (Saxe prussienne), à l’hôtel de Ville de Salzbourg, aux cathédrales de Bâle et de Freising en Bavière, et chose assez singulière, sur plusieurs boutiques d’apothicaires. Quels crimes de lèse-corporation avaient donc commis ces juifs, pour que les pharmaciens eux-
mèmes crussent devoir les caricaturer !
A cette époque, l’Angleterre n’était pas encore dévorée par les mites d’un puritanisme pe surface. « En l’église cathédrale de Cistre, dit Henri Etienne, dans son Apologie pour Hérodote , Jehan Hylle n’avoit que treize paillardes ; c’est beaucoup, dira quelcun, mais qu’est-ce toutes fois auprès de Jehan Blanke, prieur de Bermondsey, qui en avoit vingt! »
Nous nous souvenons comment, sous le règne de Henri III d’Angleterre, Robert-Grosse- Tête, évêque de Lincoln, vérifiait, de visu et tactu , mais non sur parole, la chasteté des religieuses, en pressant leurs mamelles : facit exprimi mamillas.
Le relâchement des ordres religieux n’était pas moindre en France : les plus jolies nonains de l’abbaye de Fontevrault, raconte Lacroix, devinrent grosses du fait de son fondateur, le fameux Robert d’Arbrisselles : Urgente partu aliæ frac lis ergaslulis elapsæ sont ; aliæ in ipsis ergaslulis peperant. « Sensuel comme un homme d’église», disait -on autrefois et non sans raison.
Au Musée de La Haye, un des pastels capiteux de Gornelis Troost détaille la déclaration, un peu libre, de Reinier Adriœnsen à Saartje Jans.
Le vertueux puritain, drapé dans la redingote à mille boutons des clergymen, affirme que la concupiscence charnelle est un hideux péché,
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mais que les grâces dévoilées de la commère triomphent de ces scrupules, et il agite le mouchoir de Tartufe devant le corsage de Dorine.
La Constitution civile de 1790 divisa le clergé en « assermentés » et « réfractaires » ; ce schisme procura au crayon libertin d’Augustin de Saint-Aubin le prétexte d’une de ces compositions badines, où il excelle, le Réfractaire amoureux : « C’est, dit le tonsuré, en désignant la poitrine d’une belle, sur cet autel où je prête le serment. » (fig. 246).
Une caricature de Koystrand, du Wiener caricaturen (1905), reproduite par le Rire et la Galanterie , plaisante agréablement l’audience donnée par le pape, à la danseuse sensationnelle Tortajada. Le lys des vierges — folles — en main, la ballerine de Music-Halls défde, dans un de ses costumes, jambe levée, devant des cagoules noires figées, en apparence, et tenant des cierges aussi allumés que leurs yeux.
Une des meilleures charges des Corbeaux , intitulée Ci'uelle séparation, fait allusion au vote de la loi de divorce de l’Eglise et de l’Etat (1906) : la France scie la chaîne qui unit la mamelle du pape au coffre-fort de la République française.
Après la satire politico-religieuse, les satyres, affublés de la robe monacale ou ecclésiastique, fournissent une ample matière à la verve endiablée des artistes humoristes. La légèreté des mœurs sacerdotales remonte très haut, voyez le papyrus du Musée de Turin qui retrace les amours d’un prêtre et d’une danseuse : « le galant est chauve, dit A. Alexandre, et ses exploits sont difficiles à conter. »
Il en est de même d’un autre petit sujet libre sur la copulation (1), le Moine dans le jonc, attribué à Rembrandt ; c’est une imitation du Ledekaut (lit à la française) du même artiste, et pour laquelle nous aurions de la peine à trouver le mot « propre » ; aussi nous contenterons-nous de relever les renseignements donnés par le catalogue du maître hollandais, dû à feu Gersaint (1751) :
Munickje in t'Riet, le Moine dans le jonc (1646); on y voit une campagne dans laquelle est une pièce de bled, et au milieu, un sujetaussi indécent que le précédent, le Ledekau. Rembrandt n’a pas jugé â propos de mettre son nom à ce dessin, mais il y est facilement reconnu1 2.
(1) Cette image, « à faire rougir un singe », porte 2 pouces 5 lignes de large, sur 1 pouce 3 lignes de haut.
(2) Nous devons la communication de ces détails, accompagnés de deux photographies des dessins, trop flous malheureusement pour être reproduits, à notre érudit et serviable confrère P. Noury, de Rouen.
Gomme les littérateurs, Théophile Gautier en tète, les artistes ont leur Musée secret.
Le clergé régulier, principalement, n’a pas toujours joui de mœurs d’une pureté cristalline; aussi, de tout temps, a-t-il prêté le flanc aux satiriques de la plume et du crayon. Déjà saint Bernard disait des
Fig. 247. — Tirée des Contes, de la Fontaine; édition Garnier.
prêtres romains : « Ils n’aiment trouver à Rome un ecclésiastique qui ne soit ou ignorant, ou concubinaire, ou simoniaque. » Rabelais assurait que « seulement l’ombre du clocher d’une abbaye est féconde » ; pour Erasme, « les cloîtres avaient été fondés par le diable ». Henri IY apprenant qu’un couvent de moines n’était séparé d’un couvent de religieuses que par un mur mitoyen : « Ah ! dit-il, les batteurs sont bien près de la grange. »
Le bon temps de la moinerie, des « gastrolâtres », était le xvie siè-
cle; moines et moinillons de tous ordres, ou plutôt de tout désordre, surtout les Cordeliers — cœur de moine, cœur de moineau — pensaient comme Raoul Ponchon : 1
Sachant que l’amour sur terre C’est la femme de son voisin,
ont alimenté par leurs aventures scandaleuses, réelles ou fictives,
Fig. 248.
les Bibles, Nouvelles , Joyeux devis , Contes , de nos littérateurs, où la gent encapuchonnée faisait tous les frais, par exemple dans le conte de La Fontaine, Comment V esprit vient aux filles (fîg. 247) :
« Quoi c’est ainsi qu’on donne de l’esprit?
— Et vraiment oui », repart Sa Révérence,
Puis il lui met la main sur le téton.
Une gravure en manière noire (fîg. 248) place un moine converse en singulière posture : il serre de près une beauté facile qui nourrit son nouveau-né ; le frocard lui presse le sein d’où jaillit du lait et aspire à prendre momentanément la place du bébé.
Au temps où les jeunes abbés étaient les arbitres de l’élégance,
— témoins le « Qu’en dit l’abbé? », de Moreau, et l’abbé de La Garde, qui jouait le rôle de souffleur au théâtre de Cotillon IV, favorite de Louis, lebien-aimé, — la satire n’épargnait pas ces galants enjuponnés. De là ces tableaux de mauvais goût, où les peladés réguliers et séculiers jouent un rôle actif, le Matin de P. Baudoin (fig. 249), par exemple, auquel nous avons dû faire subir une retouche, qu’il est
inutile de préciser autrement. Les peintres du xvme siècle étaient des fervents de la « nature » ; celle de la femme, en particulier, avait leur faveur. Nous savons que le Confessionnal, du récidiviste Baudoin, fut retiré du Salon de 1765, par ordre de l’archevêque de Paris. Cette toile excommuniée eût pu porter en légende ce dialogue d’un dessin d’Abel Faivre, représentant une jolie cliente se déshabillant dans le cabinet d’un docteur :
— Oh, dit-elle, un médecin c’est comme un confesseur.
— J’espère, réplique l’homme de l’art, que vous ne lui montrez pas tout cela?
CATHOLICISME
Une estampe anglaise deNetver, se moque d’une Petite maîtresse anglaise pinçant de la guitare (fig. 250); elle chante un duo d’amour avec un clergyman, aussi laid qu’elle, qui « en pince » pour la guitariste
Fig. 250,
et jette des regards de convoitise sur des seins bulbiformes et gélatiniformes, lesquels ne seraient pas déplacés à l’étalage d’un tripier. Parodie grotesque de la Leçon de viole de Gaspar Netscher : le professeur, un adulte ici, tient la musique devant les yeux de la jeune élève, tandis que les siens plongent dans un corsage des plus émoustillants.
Hâtons-nous de vider le portefeuille aux images cantaridiennes du siècle de la galanterie. Quévédo place aux genoux d’un quart de vierge, un abbé qui postule pour entrer dans l’ordre de sa jarretière.
Monsieur l’abbé, songez-y bien;
Vous même attachant ce lien A la cuisse de Climène,
Pour votre cœur, vous forgez une chaîne.
Autre scène de galanterie, quasi orthodoxe, de la même époque :
une estampe, reproduite par le Dr Cabanès, dans son étude sur les bains : un abbé surprend une belle au Retour du bain; la nouvelle Bethsabée n’éprouve, en réalité, aucune surprise à cette visite attendue, n’avait-elle pas négligé de tirer le verrou ?
Pour en finir avec le siècle galant et les prêtres ou prêtresses du culte de Cypris, empruntons au Rire et galanterie , mine inépuisable de J. Grand Garteret, une image de dessus de boîte qui pourrait porter en légende :
Coquetterie au couvent , et ser- Fig. 251. — J’en ai gros sur le cœur, allez, . ...
monsieur 1 abbé'. vir de reclame illustrée a un
« brillant belge » quelconque ; elle est accompagnée du quatrain de rigueur :
Du couvercle de sa marmite Cette sœur, faisant un miroir,
Couvre sa gorge qui s’irrite D’être en prison sous un mouchoir.
Au siècle suivant, les mœurs des gens d’église perdent leur caractère volage et aimable, pour tomber dans l’abjection et se germiniser : les intrigues clérico-galantes quittent l’alcôve parfumée des petites maîtresses et se réfugient dans l’ombre des écoles congréganistes et des vespasiennes, où s’ébauchent des idylles more canino. Nos illustrés, à part quelques organes spéciaux, font rarement allusion à ces exceptions trop nombreuses et ne croquent du prêtre
CATHOLICISME
qu’à titre fantaisiste. Telles, la Confession plaisante, du Rire , par Rouveyre (fig. 251), et la Dame patronesse de Gil Baer. Cette joyeuseté décente comporte une suite de trois dessins. Dans le premier (fig. 252), le bedeau de la commune de Saintes-les-Briques fait remarquer à Monsieur le Curé qu’il y a urgence à restaurer les saints du portail de l’église, qui tombent en ruine ; dans le second, que nous ne repro-
duisons pas, Monsieur le Curé parle de la chose à sa nouvelle paroissienne, Madame de Sainte-Cunégonde, qui avait promis son concours à toutes les œuvres religieuses : « Oui, ma chère dame, avait dit le vénérable abbé, tous nos saints dégringolent, si toutefois je puis m’exprimer ainsi. » Quelques jours après, les saints du portail étaient garnis de corsets (fig. 253) : « Des seins qui tombent, je sais ce qu’il faut pour les relever, avait pensé Madame de Sainte-Cunégonde, et mes vieux corsets feront bien l’affaire. »
Dessin de la fin : projet de vitrail d’Alfred Le Petit, tiré de la Vie
LES SEINS A l’ÉGLTSE
drolatique des saints (fig. 254) ; on y voit saint Thomas, le patron des gynécologistes — lesquels ne croient que ce qu’ils voient et touchent — iutinant sainte Madeleine, patronne de la corporation des Femmes amoureuses , dames au « corps gent », d’abord pour-
Fig. 254.
chassées par « l’Empereur, à la barbe fleurie », puis reconnues d’utilité publique par saint Louis et ses successeurs.
ADDENDA
Indécences mystiques (P. 27). — Au temple de Mylilta, l’ancêtre Babylonienne de Vénus, les femmes, suivant Hérodote, devaient se livrer, une fois par an,. à un étranger ; les monuments religieux étaient ainsi transformés en maisons de rendez-vous « de noble compagnie ». Chez les Madianites, la virginité des jeunes filles était réservée aux prêtres — l’origine du droit du Seigneur — et les Hébreux attachaient à certains de leurs temples des prostituées (. Kedeschott ), au profit des sanctuaires, comme plus tard en Grèce. Les lupanars ou dicterions helléniques étaient déclarés lieux d’asile et inviolables, à l’exception de leurs pensionnaires, bien entendu ; les églises catholiques jouirent longtemps de ce privilège.
Le Dr Gabanès, dans ses Indiscrétions de l'histoire , assure, d’après M. Ferrera, auteur des Maisons, de Rio-Janeiro, que tous les immeubles d’une rue de la capitale du Brésil sont des lieux mal famés, « loués par un ordre religieux très riche, qui en tire de gros bénéfices, tout en feignant d’ignorer à quel usage ils sont affectés ». Nos vieilles cathédrales n’abritaient-elles pas, sous leur ombre, les « bordeaux »? Elles recevaient au pied des autels la corporation des filles publiques, à la fête de leur patronne, sainte Madeleine, et la cérémonie se terminait par une procession. A Strasbourg, au début du xvie siècle, Cadet de Gassicourt note, dans son Voyage en Autriche, qu’une maison publique s’établit dans la cour même de la cathédrale ; « les femmes qui s’y trouvaient étaient nommées Munster Schwalbe (les hirondelles de l’église). »
En Provence, au moyen âge, les maîtresses de maisons hospitalières étaient appelées abbatissæ (abbesses) ; aussi bien celles des couvents n’avaient pas toujours une réputation d’une blancheur d’hermine et plusieurs menaient une vie assez dissipée qui donna lieu à bien des médisances; ainsi pour Louise-Adelaïde, abbesse du monastère de Chelles, dont le Régent était « l’amoureux directeur » ; de même le couvent de la Madeleine de Traisnel était, disait-on, « une sorte de sérail » pour d’Argenson, au mieux avec l’abbesse, Mme de Villemont ; M. de Jarente donna deux abbayes à la concubine, une religieuse, de l’évêque de Grenoble, M. de Brienne, qui se suicida ; etc.
Dans les Perversités delà femme , leD1’ Paul de Régla, alors médecin à bord d’un paquebot des messageries impériales, détaille une aven-
ture qui lui est arrivée à Messine, vers la fin du règne du roi Bomba, quelques mois avant la prise de I île par Garibaldi; elle prouve que les ecclésiastiques Siciliens n’avaient pas la morgue hypocrite de leurs collègues in sacris de Rio-Janeiro.
Donc à peine sur le « plancher des vaches », un capucin, un sancta padre , s’attache à ses pas et le pilote dans « un couvent, dont les jeunes prêtresses, sans poils, — c’est le cénobite qui parle, — étaient les plus
Fig. 256. — Zeuxis peignant une Hélène courtisane. Vincent pinxit (Louvre)
jolies créatures qu’on ne vit en Sicile ». Dès leur arrivée, la clochette du monastère tinte et les recluses, en nymphes, descendent toutes « au salon ». En passant devant le père rabatteur, elles en baisent, avec componction, un pan de robe et reçoivent sa bénédiction. Tout à coup on entend un grand vacarme : la patrona, furieuse d’avoir perdu à la loterie, piaffe et « vomit des injures à la Madone » pour manque de protection, comme saint Janvier en reçoit quand son ampoule reste figée ; en outre, pour punir la Vierge, elle vient de lui retirer la chaîne d’argent dont elle l’avait parée, puis après avoir soulevé sa jupe, elle la flagelle d’importance !
Cette mystiquerie ithyphallique est, par atavisme, le propre des populations de l’Italie, surtout dans la région méridionale. En Sicile,
ADDENDA
tous les temples consacrés au culte de Vénus étaient alors sous le vocable de la Madone ou d’une sainte et, dans chaque cellule de recluse, brillait une image ou une statuette de la divinité protectrice de la chapelle érotique. Les paysannes de la Pouille donnent encore au membre viril le nom de il membro sancto , lointain souvenir du phallus sacré.
La Femme houspillée par les Pères de l’Eglise (P. 53) . — Esope déjà trouvait à la femme « la tête belle, mais sans cervelle » ; le proverbe arabe, souvent cité, la caractérise par de longs cheveux et de courtes idées ; or les -Pères de l’Eglise ont encore renchéri. On vient de lire (p. 283) quelquesunes de leurs aménités à son adresse ; Y Eglise et l'Amour de notre confrère, le Dr de Régla, nous aidera à allonger, sans la compléter, la liste de ces brocards peu galants d’auteurs sacrés et misogynes. Les opinions de ces Pères psychologues sur « l’éternel féminin » sont déconcertantes :
On a honte quand on réfléchit à la nature de la femme ( Clément d'Alexandrie). — Un homme sur mille peut être pur ; une femme jamais ( Grégoire le Thaumaturge). — La femme est l’organe du diable [saint Bernard).
— Sa voix est le sifflement du serpent ( saint Antoine). — La femme est un scorpion [saint Bonaventure) . — La fille du mensonge, l’ennemie de la paix ( saint Jean d'Amiscine). — La femme a le poison de l’aspic, la malice d’un dragon [saint Grégoire le Grand). — De toutes les bêtes féroces, la plus dangereuse est la femme (saint Jean Chrysostome, Bouche d'or), etc.
Les Hindous pensent, comme le sage Salomon, qu’on ne peut compter sur la chasteté féminine : « Une femme, dit le code religieux des Gentoux, n’est jamais satisfaite des approches d’un seul homme ; ainsi que le feu n’est jamais satisfait du bois qu’on lui donne à dévorer; ou l’océan, des fleuves qui s’y engloutissent; ou l’empire de la mort, des hommes qui s’y précipitent sans cesse. » Toutes les religions, assaisonnent ainsi la femme à la sauce piquante.
A notre tour, décochons la flèche du Parthe, lançons une dernière banderille dans les flancs du minotaure féminin, en complétant la pensée de Poliche : « On prend la femme de trois façons : quelquefois par les sentiments, souvent par la taille et toujours par l’intérêt ». In cauda scorpionis venenum.
Organes sacrés devenus honteux (P. 56). — Dès l’origine du Christianisme, les organes de la génération perdent leur prestige, en public. Au temps d’ Abraham, on prêtait serment en plaçant les mains sur ses génitoires [Jereki).
les seins a l’église. — n
D'après Dulaure, les prêtres de Chiven, le dieu mâle de la religion de Brahma, se promenaient dans le pays de Canara et agitaient des sonnettes, « pour appeler les femmes désireuses de leur embrasser pieusement les parties génitales, » comme une patène. Dans les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples (1723), par Bunzen de la
b’ig. 258. — Vénus à la coquille , du Titien. (P. 235).
Martinière, illustrées par Bernard Picart, nous voyons (planche 18, tome 1) une Hindoue, agenouillée devant un fakir nu, ithyphallique ; elle baise à l’endroit consacré ce Priape en chair et en os, pour obtenir la guérison de sa stérilité ; encore une variété de la médecine des signatures ! Guérir le mal par le mâle.
Dans le code des Bramines, il existe un règlement assez singulier relatif à ces prêtres ; on y lit :
Si un brame, d’un talent médiocre, qui n’est ni savant ni ignorant, commet un vol qui mérite la mort, le magistrat imprimera sur son front,
ADDENDA
avec un fer chaud, la marque de pudendum muliebre et il le bannira du royaume (1).
Ici l’image de l’organe féminin devient une flétrissure, comme dans le langage vulgaire, chez les peuples latins, et pourtant:
Qui que tu sois, voici ton maître ;
Il l’est, le fut ou le doit être.
Dissolution des cours pontificales et royales (P. 114). — Très curieux le conte des trois « vefves » que Brantôme appelle « belles et honnestes » et du Bouchet, « vertueuses, dévotes et chastes » — chaste la comtesse de Chateaubriand, l’amie intime de François Ier ! (2) — Nous les avons vues demander à Clément VII, venu à Marseille, en 1553, « faire les nopces de sa nièce (Catherine de Médicis) avec M. d’Orléans (le futur Henri II) », une dispense de chair en carême; leur introducteur, le duc d'Albanie, mystifie le souverain pontife, en lui disant à l’oreille que ces dames sollicitent l’usage de « la chair vive ». Complétons cette historiette par un détail, dont nous avons déjà dit deux mots. Depuis saint Louis, un escadron volant ou plutôt un peloton de « filles de Fig. 259.
joye » suivait la cour dans ses déplacements
et était préposé, sous la surveillance d’une « dame », qui fut Cécile de Viefville en 1540(3), aux ébats et menus plaisirs des gentilshommes célibataires ou veufs ; elles faisaient donc aussi cortège à la cour de Clément VII qui était confondue avec celle du roi. A bien considérer, ces attachées d’embrassades étaient moins dangereuses pour la moralité publique que les filles de Charlemagne, transformant en bateau de fleurs le palais de leur père; c’est aussi l’avis de l’auteur des Amours de François Ier :
Pape protecteur du nu artistique (P. 119). — Dans la séance du 22 février 1907, la Chambre, bien inspirée, — une fois 11’est pas cou-
(1) Les mêmes stupidités se rencontrent dans toutes les religions; nous avons signalé le respect de certains mystiques pour les bestioles, or des Bramins s’enveloppent le nez et la bouche, crainte de tuer quelque insecte en l'avalant; de plus, ils ont soin de balayer la poussière devant leurs pas pour écarter les petites bêtes sur lesquelles ils pourraient marcher.
(2) Au déclin de sa vie, il eût pu dire, comme plus tard Henri IV, en jouant sur le dernier mot : « Tout mon mal vient de la chair. »
(3) Haureau, François Ier et sa cour.
tume, — a renvoyé à la commission, c’est-à-dire blackboulé un projet de loi sur la répression des outrages aux bonnes mœurs, où elle distinguait trop peu nettement la limite enlreles bonnes mœurs et les autres.
M. de Castelnau, qui « s’élève contre tous les despotismes, même contre celui de la vertu (1), » a égayé le débat en rappelant cette anecdote,
(1) Les esprits et les écrivains étroits qui prennent la défense de la vertu, « se sont faits moraux, dit Lescure, faute de pouvoir être amusants. »
L’ennui naquit, un jour, de la moralité.
En effet, les moraux sont moroses et de plus la vertu est insatiable, comme le vice ; ainsi le tablier de cuir de la Madeleine, de Ganova, lui paraîtra insuffisant ; tout au plus serait-elle satisfaite s’il se composait des sept cuirs du bouclier d’Achille. »
ADDENDA
Fig. 261.
était, un jour, reçu par Pie IX — il doit y avoir confusion de nom, car comment s’agirait-il du pontife qui a transformé en ceps de vigne les
qu’on pourrait intituler :
Vous êtes orfèvre, M. Josseî Un industriel
organes des statues — et se plaignait à lui d’avoir vu dans le musée du Vatican des sujets un peu lestes. Pie IX lui répondit, avec sa finesse narquoise: « Vous devez être marchand de toile, pour vouloir ainsi jeter un voile sur tout. »
Livres d’Heures truqués (P. 175). — Saint Odon et les moines, au moyen âge, se permettaient le poulet, les jours maigres, sous le fallacieux prétexte que les oiseaux et les poissons avaient été créés le même jour ; beaucoup plus tard, dans la Chronique de Charles IX, de P. Mérimée, et surtout dans la Dame de Monsoreau, de Dumas, le subtil casuiste Gorenflot, l’iiôtelier de la Corne de cerf, baptise carpe, en
ADDENDA
carême, le poulet dont une cuisse devient une nageoire; de même pour les livres de messes, en y regardant de près aux offices, combien en trouverait-on qui n’ont des missels que la couverture? Qu’il nous suffise de rappeler deux exemples historiques.
Le régent, digne de figurer en tête de ses familiers, les roués , dénommés ainsi parce qu ils les croyaient dignes de la roue, emportait
Fig. 263. — Nativité , de Filippo Lippi. D’après VHist. des peintres, de C. Blanc.
un Rabelais à une messe de minuit, en guise de livre de messe, et les Heures de Marie-Antoinette n’était autre que Y Histoire d'Ernestine, de Mme Riccoboni. Cela s’appelle, en Italie, dire V oraison du singe. Mme de Roigne cite des exemples aussi édifiants.
Pensée de Luther (P. 202). — Mamelles de femme sont comme mamelles de la terre ; elles doivent pouvoir nourrir l’humanité.
Un tour de Benvenuto (p. 221). — François Ier commanda à Benvenuto Cellini, pendant son court séjour en France, un Jupiter ,
d’argent sur un piédestal d’or; le maître de l’Olympe tenait, de la main gauche, le globe du monde et lançait la foudre de la dextre. La statue terminée, Benvenuto la fit transporter à Fontainebleau, où était le roi. Celui-ci vint la voir, mais seulement dans la soirée, sur le désir de la duchesse d’Etampes, qui détestait la rude franchise du sculpteur italien et espérait nuire ainsi au jugement de son œuvre. Néanmoins, François Ier s’extasia sur la beauté du Jupiter , éclairé à l’aide d’une torche, par l’artiste, auquel nous laissons la parole :
Madame d’Etampes insinua que, de jour, ma statue paraîtrait mille fois moins belle que de nuit, et que, de plus, il fallait considérer que je l’avais couverte d’un voile pour cacher ses défauts. J’avais, en effet, jeté une légère et gracieuse draperie sur mon Jupiter , pour lui donner plus de majesté. A peine eut-elle proféré ces mots, que je soulevai le voile et le déchirai avec colère, en découvrant les parties génitales de ma statue. Mmed’Etampes pensa que je n’avais montré cette nudité que pour l’insulter.
Contrairement à la Vergognosa du Campo-Santo, de Pise, la dame galante ne put cacher son indignation devant le geste outrageant et audacieux, renouvelé de Cham. Peu s’en fallut que cette exhibition ab irato ne coûtât la vie à Cellini. Les courtisans de la duchesse partagèrent l’affront et ne perdirent aucune occasion de nuire à Benvenuto ; Saint-Pol, par exemple, offrit au roi un moyen infaillible de retenir à jamais sur le sol français, selon son désir, « l’artiste incomparable enlevé à l’Italie », c’était de le pendre haut et court comme un vulgaire insolent; le roi piqué, accorda au flagorneur de la favorite la permission de « brancher » le coupable, mais pas avant qu’il « lui trouvât un artiste de sa taille ».
Philis callipyge (p. 236). — A propos de ses Stances , sur une Dame dont la jupe fut retroussée , en versant dans un carrosse, à la campagne , Voiture a été accusé de « prostituer la chasteté des muses », par un bel et saint esprit de l’école d’Aminte-Cathos : la pauvre ! elle ne pouvait souffrir la pensée de « coucher contre un homme, vrayement nud ». Voici le corps du délit, l’une des deux poésies finement libertines que commit ce spirituel académicien et qui firent les délices de la cour et de la ville ; à tout péché mignon miséricorde. Donnons à cette « impudicité », peu connue de notre siècle gourmé, la publicité qu’elle mérite ; aussi bien elle tient en germe l’aventure de Miss Helyett , la callipyge moderne.
Philis ie suis dessous vos loix Et sans remède à cette fois,
Mon âme est vostre prisonnière :
Mais sans justice et sans raison, Vous m’avez pris par le derrière.
N’est-ce pas une trahison?
Je m’estois gardé de vos yeux ;
Et ce visage gracieux Qui peut faire paslir le nostre ; Contre moy n’ayant point d’appas, Vous m’en avez fait voir un autre, De quoy ie ne me gardois pas.
ADDENDA
D’abord il se fit mon vainqueur, Ses attraits percerent mon cœur, Ma liberté se vit ravie.
Et le méchant en cét estât,
S’estoit caché toute sa vie,
Pour faire cét assassinat.
Il est vray que ie fus surpris,
Le feu passa dans mes espris :
Et mon cœur autresfois superbe, Humble se rendit à l’Amour, Quand il vit vostrec... sur l’herbe, Faire honte aux rayons du iour.
Le Soleil confus dans les Gieux, En le voyant si radieux,
Pensa retourner en arriéré,
Son feu ne servant plus de rien ; Mais ayant veu vostre derrière,
Il n’osa plus montrer le sien.
En découvrant tant de beautez Les Sylvains furent enchantez,
Et Zephyre voyant encore D’autres appas que vous avez ; Mesme en la presence de Flore, Vous baisa ce que vous sçavez.
La rose, la reine des fleurs,
Perdit ses plus vives couleurs,
De crainte l’œillet devint blesme ;
Et Narcisse alors convaincu,
Oublia l’amour de soy-mesme,
Pour se mirer en vostre c...
Aussi rien n’est si précieux,
Et la clarté de vos beaux yeux,
Vostre teint qui iamais ne change,
Et le reste de vos appas,
Ne méritent point de louange,
Qu’alors qu’ii ne se montre pas.
On m’a dit qu’il a des defaux,
Qui me causeront mille maux,
Car il est farouche à merveilles :
11 est dur comme un diamant,
11 est sans yeux et sans oreilles,
Et ne parle que rarement.
Mais je l’aime, et je veux que mes vers, Par tous les coins de l’Univers,
En facent vivre la mémoire.
Et ne veux penser désormais Qu’à chanter dignement la gloire Du plus beau c... qui fut iamais.
Philis cachez bien ces appas,
Les mortels ne dureroient pas,
Si ces beautez estoient sans voiles ;
Les Dieux qui régnent dessus nous,
Assis là haut sur les Estoilles,
Ont un moins beau siège que vous.
Adam et Eve (p. 278). — Les artistes ont surtout recours à l’attitude, pour dissimuler « les parties qu’on ne nomme pas » ; la gravure de Caron etLalaisse (fig. 259) en est un des meilleurs exemples. Dans Adam et Eve pleurant la mort d'Abel (fig. 260), Michel-Ange obtient le même résultat pour le père et le fds, par un artifice analogue , en dépit de la peau de « chauffeur » d 'Adam, qui vole au vent; quant à Eve, il l’a affublée d’une jupe, sans corsage, et cependant, à part ses mamelles débordantes, elle n’a rien de saillant à cacher, pas même sa honte d’avoir «empaumé » Adam ; mais a-t-on jamais rencontré une femme qui se reconnaisse, un tort ! Le beau sexe, on le sait, a un faible pour les confitures et la pommade, prises au propre et au figuré.
La figure symbolique 261 nous est tombée sous la main sans autre indication ; elle servait vraisemblablement de frontispice à un ouvrage dogmatique du xvie siècle. Le sujet de la composition nous semble
aussi obscur que son origine. A en juger sur les apparences, Adam et Eve sont appelés à comparoître devant un tribunal féminin, sous la présidence d’un vénérable vieillard, pour se disculper de l’accusation portée contre eux par la vindicte publique. Une huissière invite les prévènus à répondre à l'interrogatoire ; ils sont assistés d’une avocate d’office et agenouillés devant une jeune greffière souriante, à qui le costume d’Adam et ses pièces à conviction semblent donner des
Fig. 264.
distractions. Bien différente est l’attitude sévère des quatre assesseuses de cette affaire croustillante qui ne paraissent pas disposées à admettre de circonstances atténuantes.
Annonciation. — La figure 262 est la reproduction du curieux tableau de Hoëffer, dont il est parlé p. 303.
Gaude, Virgo, Mater Christi,
Quæ per aurem concepisti...
Ce début de vieux cantique et un couplet d'un Noël Bourguignon, de La Monnoye1, autorisèrent Molière à faire dire à Arnolphe, dépeignant la candeur de son Agnès :
(1) L’ainge echevan ce prépo, Ses antraille fremissire,
Mairie, etrainge merveille, Du Varbe au-dedans logé
An concevi po l’oraille Et dans trois mois quemancire
Le fi de Dei tô d’un cô Ai Santi l’anfan rogé.
ADDENDA
L’autre jour, pourrait-on se le persuader,
Elle étoit fort en peine, et vint me demander,
Avec une innocence à nulle autre pareille,
Si les enfans qu’on fait se faisoient par l’oreille !
Joseph, le mari présomptif de la Vierge, qui joue le rôle effacé de «père» de Jésus, dans les tableaux religieux où sa silhouette est toujours
enveloppée d’un clair-obscur discret, n’est jamais présent à Y Annonciation, ou du moins, n’y figure qu’à l’état de « compère ». A ce moment, en effet, il s’éclipse; peut-être son épouse l’a-t-elle envoyé chercher « deux sous de lait dans une assiette plate », pour prolonger son absence, le temps nécessaire à la confection ou la conception de leur fils. Est-ce en pensant à cet ostracisme du précurseur d’Arnolphe que La Bruyère écrivait : « 11 y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n’en est fait dans le monde aucune mention»? Un bon charpentier, dit-on, ne fait jamais d’éclats.
Nativité (p. 305). — Vers 1458, le carme Filippo Lippi entreprit, pour les religieuses du couvent de Sainte-Marguerite, de Prato, près de Florence, une Nativité (fig. 263), que possède le Louvre et qui devait décorer le maître-autel de leur chapelle ; l’artiste demanda, pour la
figure de la Vierge, une jeune pensionnaire, Lucrezia Buti (fig. 264), qu’il avait remarquée et dont il fit le portrait. Le tableau terminé, le peintre religieux enleva son modèle, qui lui donna, en 1460, un fils, Filippino Lippi. N’est-ce pas en prévision de cet événement qu’il l’avait représentée agenouillée devant le divin Jésus, à sa naissance ?
La genèse cvthéréenne de ce tableau pseudo-religieux et l’attitude embarrassée des personnages, auxquels la pensée substitue les protagonistes de cette idyle conventuelle, évoquent à l’esprit le liel motif de Y Amant timide d’Hégésippe :