‹ Les seins dans l'histoireChapitre 4 sur 67 · ISTO RI QU ES · texte numérisé non relu

ISTO RI QU ES

des marabouts (fig. 4 bis) « s’arrondissaient comme des seins pleins de lait et, dans l'azur, des minarets dardaient leurs flèches pointues. » Vio-né d'Ücton, dans les Siestes d'Afrique, remarque aussi que les cases d’Ansoumané, des Sousous du Soudan, « arrondissent leur chaume comme des seins de femmes pointés vers le ciel bleu ».

Fig. 4 bis — Malade apporté près d’un marabout de Tunisie, d'après le Correspondant médical.

La même idée se retrouve, exprimée en vers, mais avec moins de poésie, dans ce mauvais quatrain :

En Orient, toute mosquée D’un vaste dôme est surmontée.

On dirait d’un ferme téton Dressant au ciel son mamelon.

Le minaret qui s’élève auprès de chaque mosquée — tel le clocher de nos églises (1) — a été comparé par un touriste en belle

(1) Théophile Gautier, au cours de son voyage en Italie, pendant l’hiver de 1830, croit voir, dans la flèche de la cathédrale de Milan, « un phallus de neige qui défonce le ciel. » ( Lettre à la Présidente).

humeur, à un immense phallus « en érection devant le blanc téton de la mosquée voisine ». Pour l’auteur à' En Egypte, « l’obélisque est un phallus et la pyramide, le sein d’Isis, de forme hiératique ». On sait que les obélisques, consacrés au Soleil, au principe fécondant, se dressent à l’Orient, sur la rive droite du Nil, tandis que les pyramides, vouées à la terre, au principe féminin, à Isis, sont situées au couchant.

Dans le pylôme, portail des monuments égyptiens, on donne le nom de gorge égyptienne, non à la boursouflure, mais, au contraire, à la partie excavée du sommet de cette porte.

Sur l’origine du chapiteau corinthien et ses modifications. — On se rappelle, d’après Vitruve (1), le rôle de la nourrice dans l’origine légendaire de ce chapiteau : « Après la mort prématurée d’une jeune Corinthienne, ses jouets furent réunis dans une corbeille et placés par sa nourrice sur la sépulture. Au printemps, l’acanthe entoura la corbeille de feuilles nombreuses ; mais celles-ci rencontrant une résistance qui les comprimait dans les angles d’une tuile qui recouvrait cette corbeille, furent forcées de se replier en forme de volutes ».

Le sculpteur Kallimaque, en passant près de celte corbeillle, remarqua l’harmonie et l’élégance de son ornementation naturelle et imagina le motif du chapiteau corinthien. Mais M. Chipiez (2), professeur à l’école spéciale d’architecture, et M. R.-L. Amiel, dans les Beaux-Arts illustrés, ont fait remarquer que Kallimaque, étant contemporain de Phidias, ne pouvait être le créateur de ce chapiteau, car, bien avant lui, l’ordre corinthien se retrouve dans les couronnements campaniformes de Karnack. Au sculpteur de Corinthe appartiennent en propre les modifications du premier type : les hélices diagonales, les hautes feuilles enveloppant le kalathos et les échancrures de l’abaque; il a transformé le chapiteau au point d’être regardé comme l’inventeur du troisième ordre grec.

Est-ce pour perpétuer cette gracieuse légende corinthienne que nos sculpteurs, E. Derré entre autres, introduisent dans leurs

(1) Anëcd. Iiisl., p. 35.

(2) Hist. cril. des origines des ordres grecs, in-8°, 1836.

F A I T S L K G E N I ) A I R E S E T H IS TORIQUES

chapiteaux composites des nounous à mi-corps, avec leurs nourrissons (fig. 5, 5 bis).

Pont, Pierre, Marché au lait. — A Harlem, il existe un Pont de lait, ainsi nommé des laitières qui s’y rendaient pour la vente de leur lait, comme à Paris les fleuristes se réunissent au Marché aux fleurs.

Signalons, en Belgique, la statuette en bronze de la Laitière, connue sous le nom de II et Melkbœrinneke , érigée au xviii0 siècle.

en guise de pompe, au Marché au lait, et reléguée maintenant au Musée d’Antiquités d’Anvers (fig. 6).

La ville de Sens possédait une fontaine, datant des Romains, dont l’emplacement circulaire était encore indiqué au siècle dernier, en face de la cathédrale, par un cercle de pavés exhaussés, nommés, on ne sait pourquoi, la Pierre au lait.

Coupes en forme de seins (1). — En l’honneur de Maut (la Lune), « régente du ciel et souveraine de la nuit », qui était à Saïs l’objet d’un culte particulier, les Égyptiens, du temps d’Hérodote, buvaient dans des coupes en forme de mamelles ou de demilune (i hémitomes ), modelées sur le sein nourricier de la déesse.

(1) V. Anecd. Iiistor. et relie/., p. 1 et suiv.

On retrouve ces coupes dans la célébration des Thesmophories grecques, qui semblent n’être qu’une importation des fêtes nocturnes de Saïs : « C’était un usage consacré par la religion de

Bacchus, si intimement unie à celle de Gérés Thesmophore et dans les récits de l’antiquité et sur les monuments, d’appliquer sur les seins nus des femmes certains vases larges et profonds, de l'espèce des phiales. Nous savons, d’un autre côté, que les anciens avaient une sorte de vase appelé mamelle, soit à cause de sa forme, soit en raison de la manière dont on s’en servait, et que ce nom, d’origine assez reculée, ainsi qu’un autre analogue, était usité chez les habitants de Paphos (1). »

En Eubée, on montrait la coupe qui fut moulée sur le sein gauche d’Hélène; elle servait aux libations sacrées.

Les calices primitifs, comme l’indiquent certaines sculptures extérieures de la cathédrale d’Amiens, étaient aussi mammiformes; est-ce une simple coïncidence ou la conséquence des nombreux emprunts faits par le christianisme au paganisme ?

On a pu voir au Musée Guimet, en juillet 1901, dans une collection de verreries égyptiennes, phéniciennes, byzantines et arabes, formée par M. Durighello, au hasard des ventes et surtout des fouilles de Syrie, des patères qui paraissent moulées sur des seins de femmes ; elles sont sans pied et il fallait les vider d’un trait.

Fontaines ubérales (2). — Dans ces fontaines monumentales,

(1) Creuzer, Symbolique el Mythologie des peuples de l'antiquilé.

(2) V. Anecd. hisl., p. ü el Cul'ios., p. 127.

FAITS LÉGENDAIRES ET HISTORIQUES

caprices de certains artistes de la vin, lait — au lieu d’être versé

Renaissance, le liquide — eau, comme à l’ordinaire, d’une

Fig. 6 bis.

conque marine, d’une coupe ou d’un vase penché, jaillit d’un sein de femme. Le mot manquait dans la langue française pour désigner ce genre original de fontaine, parce qu’elles n’avaient, avant nous, fait l’objet d’aucune étude spéciale. Le qualificatif ubèral (du latin aber, mamelle), rend assez bien, faute de mieux, l’idée

qu’il fallait exprimer, mais il s’écoulera peut-être bien du temps avant que l’Académie l’accueille dans son Dictionnaire .

Le lait — sécrétion mammaire — qu’il jaillisse du sein ou coule d’abondance, tient une place importante dans plusieurs figurations et cortèges de l’antiquité ou des temps modernes. Lors d’une fête donnée à Alexandrie par Ptolémée VI Philomelor, l’un des chars portait un automate, représentant Nysa, qui se levait, épanchait du lait dans une coupe d’or puis s’asseyait après cette libation, pour recommencer quelques tours de roues plus loin. Sur un autre char, traîné par cinq cents hommes, on avait disposé un antre profond d’où jaillissait deux sources : l’une de lait, l’autre de vin.

A l’entrée de Charles-Quint dans Bruges, en avril 1514, on construisit une fontaine où trois svbilles, surmontant une colonne, se pressaient le sein pour en faire jaillir du vin, qui tombait dans une vasque, s’écoulait ensuite par des bouches de mascarons et était enfin recueilli parle populaire (fig. fi bis).

Voici une nouvelle série de monuments où figurent les mamelles. La figure fi bis, que Germain Bapst a reproduite, en la régularisant, dans son Essai sur l'Histoire du théâtre, a été primitivement dessinée par Rémy Dupuy; elle fait partie de la suite de gravures représentant l’entrée de François Ie' dans sa Ville de Paris, le 15 février 1514 — deux mois avant celle de Charles-Quint — et se trouve dans la collection dite de l’Histoire de France, au Cabinet des estampes.

C’était presque toujours pour des entrées solennelles ou des réceptions que l’on construisait ces sortes d édifices. Lne fontaine érigée à Bourg, en 1501, lors de la réception de Philibert le Beau, représentait une jeune femme d’une taille gigantesque « laissant échapper par ses deux mamelles de métal coloré, deux jets de a in qui tomboient dans un bassin ». A mesure que le vin s écoulait, on le remplaçait pour que les seins de la géante lussent comme le Manneken-Piss, de Bruxelles — à jet continu (1).

A Bologne, sur la place de Neptune, on admire une fontaine — Fontana Publica — (fig. 7), érigée vers 1565 par Jean Bologne de Douai, et dédiée à saint Charles Borromée, archevêque de Milan, légat de Bologne. C’est une des œuvres de la

(I) Jules Baux, Histoire de l'église de Brou \ (Lyon, 1884, p. 28).

FAITS légendaires et historiques

Renaissance qui produiront le plus d’efïet : « Ici, la Renaissance et le paganisme atteignent leur extrême. Au sommet est un superbe

Neptune de bronze, non pas un dieu antique, calme et digne d’être adoré, mais un dieu mythologique qui sert à l’ornement, qui est nu et qui étale ses muscles. Aux quatre coins du bassin, quatre enfants, joyeux et bien tordus, empoignent des dauphins qui fré-

lillenl ; sous les pieds du dieu, quatre femmes à jambes de poissons déploient la magnifique nudité de leurs corps cambrés, la sensualité franche de leurs tètes hardies et pressent à pleines mains leur sein gonflé pour eu faire jaillir l’eau (1). »

A Bruxelles, existait, au xvie siècle, une fontaine monumentale où l’eau jaillissait du sein de quatre déesses, dressées debout dans des niches (2). En 1579, sous l’archiduc Mathias, les Réformés pillèrent les églises de Saint-Nicolas et de Sainte-Catherine et la collégiale de Sainte-Guduîe, renversèrent et brisèrent les images, s’emparèrent des vases sacrés, burent dans les calices au succès de la bonne cause, s’affublèrent des vêtements sacerdotaux et dansèrent des rondes, en chantant, autour de ladite fontaine : une ancienne gravure nous a conservé la mémoire de cet événement historique (fi g. 7 bis).

Au Musée communal de la même ville, figure un autre spécimen de fontaine ubérale, dite des Trois Pucelles (fig. 8), dissimulé discrètement dans un coin fort obscur, au bas et à gauche de l’escalier principal ; nous l’y avons cependant déniché. Les pauvres déesses, reléguées dans l’oubli, sont toutes nues et c’est là leur crime. Deux sont vues de face, adossées à une colonne médiane, et se tiennent par les mains, remplies de liserons ; leurs mamelons perforés indiquent les orifices d’où l’eau jaillissait. La troisième pucelle a le ventre appuyé sur la colonne et ne montre que ses « mamelles postérieures », potelées et juvéniles. Pour tout renseignement, nous lisons sur une pancarte : « Les Trois Pucelles , groupe provenant d’une ancienne fontaine située près de l’église Saint-Nicolas (x vie siècle) ». N’en déplaise au conservateur du Musée, nous nous permettrons de relever plusieurs erreurs dans cette inscription : le motif semble représenter les trois Grâces, que l’esprit simpliste du peuple a transformées en « Pucelles » ; le monument, dans son ensemble, n’a rien de commun avec la fontaine primitive, qui possédait quatre déesses, et son style est d’une époque beaucoup plus moderne. Constatons néanmoins le faible des Flamands pour les fontaines lubriques, ubérales ou uréthrales, témoin le Manncken-Piss, déjà nommé.

Nous connaissons la curieuse fontaine des Vierges de Nurem-

(1) II. Taine, Voyage en Italie.

(2) L. Hymans, Bruxelles à travers les âges ; (1880-1881, 2 vol. in-4°).

■ki » — ^

HS

^Ji-

Page 1