CHAPITRE QUINZIÈME
LA SÉLECTION SYSTEMATIQUE
L’utopie du progrès. — L’analyse des sélections sociales aboutit en définitive aux conclusions du pessimisme le plus absolu. L’avenir n’est pas aux meilleurs, tout au plus aux médiocres. A mesure que la civilisation se développe, les bienfaits de la sélection naturelle se changent en fléaux acharnés après l’humanité. Tout progrès apparent est payé sur le capital de force et d’énergie, de volonté et d’intelligence, et ce capital s’épuise. C’est pourquoi tant de grands peuples ont disparu de la scène du monde, ne laissant après eux que des ruines, une page d’histoire, et des résidus qui ne peuvent môme plus être employés à constituer des peuples nouveaux. Finies, les grandes civilisations de l’Orient, qui avaient duré cinq ou six mille ans. Aucune éducation ne saurait faire un peuple de la poussière d’hommes qui reste à leur place. Le puissant mouvement de l’Islam, éclatant au milieu de ces foules usées, n’a pu les sortir de leur torpeur éternelle. Fini, le monde gréco-romain, le christianisme n’a fait que hâter sa
ruine. La civilisation, se déplaçant sans cesse, a gagné l’Ouest et le Nord-Ouest de l’Europe, et maintenant nous sentons que la vie de l’Europe s’arrête, que les jours de notre monde sont comptés.
A cette inévitable usure, il n’y a point de race qui puisse résister. Ce serait une erreur de croire que l’élévation de l’indice soit toujours un symptôme précis de l’anémie finale. La fin peut venir sans élévation de l’indice, et l’analyse ethnique peut être impuissante à mesurer les progrès du mal. Les résidus sociaux peuvent être fort différents suivant la composition des peuples soumis aux fatalités de la sélection régressive. Dans'les régions de l’Europe dont fait partie la France, l’élévation de l’indice est un symptôme caractéristique, parce que dans ces régions l’élément actif est H. Europæus, l’élément passif H. Alpinus. Il pourrait en être autrement. Si l’on suppose une population foncièrement européenne, avec une très petite quantité de sang alpin, le mélange donne à l’origine une coloration claire à peu près uniforme, avec un indice variable, parce qu’il faut chez les métis beaucoup de sang européen pour produire des crânes longs, et très peu pour donner une coloration claire. Soumise, par exemple, à l’attraction urbaine, cette population, sans cesser d’être claire, perdra peu à peu ses éléments dolichoïdes et deviendra brachycéphale blonde. Elle n’en aura pas moins la psychologie inhérente à la forme de cerveau que suppose son crâne. Ce cas est celui de plus d’une région de la France cl de l’Allemagne. De même le résidu des populations méditerranéennes est brun et dolichocéphale, très dolichocéphale parce que ses deux facteurs //. Europæus et U. A fer étaient tels, brun parce que la petite quantité de sang nègre qui tarait les plus mauvais éléments reste en évidence chez leurs descendants. Le résidu d’une population dolicho-blondc entièrement ou pratiquement pure
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serait également dolichocéphale et blond, ne différant des éléments supérieurs éliminés que par l’infériorité psychique. C’est ce que nous voyons sur les côtes de Bretagne, ou dans la Belgique flamingante. C’est indirectement que l’usure élimine les races supérieures ; elle frappe directement les individus supérieurs, quelle que soit leur race.
L’Angleterre, l’Amérique, pays de race européenne, qui sont aujourd’hui le foyer de la civilisation, ne sont donc pas à l’abri de l’usure. C’est la dernière étape, elle durera ce que dureront les éléments actifs de la race, elle finira quand resteront seuls les éléments passifs, si blonds et si dolichocéphales qu’ils soient. La civilisation bat son plein, l’humanité est à la veille d’une longue période de convulsions au delà de laquelle on entrevoit le commencement du déclin. La somme des connaissances et de la puissance matérielle ira en croissant par une accumulation séculaire, l’homme cessera de gagner en valeur et les avenirs grandioses que les utopistes rêvent pour les générations lointaines ne seront vécus que par des médiocres, pères d’inférieures médiocrités.
Et la loi du progrès?
Cette chimère de notre temps se sera évanouie demain. La foi dans le progrès est un rêve édénique. L’antiquité s’accommodait pour vivre au mieux dans le présent et songeait peu aux futuritions. Chaque génération regrettait seulement le temps où la vie moins compliquée rendait la lutte moins dure. Ni les Babyloniens, ni les Egyptiens ni les Grecs n’ont rêvé pour l’humanité future un paradis sur terre, et le paradis d’outre-tombe n’exerçait guère de séduction sur eux. Le Christianisme, transposant dans l’avenir les jouissances édéniques et les idéalisant, a rempli l’humanité de rêves de bonheur futur. Les philosophes modernes, rompant avec le dogme, ont fait descendre ce paradis sur la terre, et ils ont cru l’entre-
voir, de leurs yeux ravis, dans les brunies du lointain avenir.
Ils ont invoqué la grande Pythonisse, la science, et pendant la moitié de ce siècle les découvertes successives de la Paléontologie les ont bercés d’espoir, mais à mesure que les données scientifiques devenaient et plus précises et plus nombreuses, cet espoir s’envolait peu à peu et l’on sentait se fermer l’avenir. La Chimie, la Physique, l’Astronomie, la Géologie, la Paléontologie, la Biologie concordent dans leurs conclusions définitives. Le sentimentalisme rêveur de la génération passée voyait dans les sciences autant de prophétesses des félicités à venir : ce sont des furies qui montrent devant nous et sans cesse plus proche l’abime inévitable du néant. Dominant leur chœur diabolique, le ricanement de Méphistophélès monte dans l’infini, secouant comme des crânes vides les mondes éteints qui roulent dans l’éternelle obscurité.
Témoignage des sciences contre l’utopie du progrès. L’astronomie. — L’astronomie nous montre l’univers presque vide, semé à d’immenses intervalles d’astres naissants, vivants, mourants et morts, et des résidus de leurs cadavres. Elle nous les fait voir s’allumant par le choc de molécules errantes, débris et poussières d’astres morts, promenés dans l’immensité par des forces mal connues. La poussière devient nébuleuse, la nébuleuse se résout en soleils, les soleils en se condensant abandonnent des planètes qui ont une vie propre pendant un temps et qui finissent par retomber à la surface de l’astre éteint peu à peu. Enfin la chaleur produite par les chocs étant consommée tout entière, l’astre mort s’émiette. Il s’en va de nouveau en poussière, et cette poussière dispersée dans l’espace devient la matière de nouveaux mondes, comme les éléments chimiques de nos corps décomposés se dispersent au profit de nouveaux êtres.
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Et sans cesse, d’une manière mécanique, la vie astrale reuaît, fleurit, s’éteint pour renaître, sans que l’on puisse dans ses cycles immenses saisir une tendance au progrès. Si la vie, la chaleur, la lumière sont un mieux, il est éphémère, et les millions d’années qu’ils durent ne sont rien auprès des périodes de mort, de froid et d’obscurité qui ont précédé et qui suivront. Dans l’immensité du néant, la vie a la durée d’un éclair.
L’histoire de notre planète est un simple cas particulier de l’histoire générale des astres.
La géologie nous montre à l’origine la terre incandescente et liquide, se solidifiant peu à peu par le rayonnement de sa chaleur interne. C’est la période de formation de la croûte primitive. Plus tard l’abaissement de la température précipite les eaux, les mers remplissent les déclivités du globe, le travail de sédimentation commence, et la vie apparaît. La terré est déjà un soleil éteint, dont l’existence astrale est comptée, quand les périodes géologiques commencent. Désormais toutes les manifestations physiques et biologiques qui se produisent à sa surface sont soumises à la dépendance étroite de l’aslre volumineux formé au centre de la nébuleuse, de notre soleil encore diffus, énorme à cette époque reculée.
A mesure que les périodes géologiques s’avancent, le soleil diminue de volume par la condensation. Vers la fin du tertiaire il cesse d’envelopper à la fois les deux pôles de ses rayons, les glaces s’installent, de grandes condensations de nuages se produisent, la période pluviaire se transforme en périodes glaciaires sous l’influence de mouvements du sol dus au refroidissement croissant du globe. Nous vivons pendant une période d’équilibre, longue seulement pour nos yeux d’éphémères. La vie se retire très lentement des pôles vers l’équateur, où les rayons du soleil diminué tombent encore d’une manière verticale.
Il en sera ainsi jusqu’au jour où le refroidissement du soleil ne laissera parvenir à la terre qu’une chaleur insuffisante pour entretenir la vie. L’existence organique cessera à la surface du globe, et il ne restera rien de l’humanité, pas môme un souvenir, qui suppose un être pensant. La terre, en ruines et crevassée, chargée de glaces et d’air solidifié par le froid, continuera longtemps encore à décrire ses orbes rétrécis autour du soleil vaguement rougeoyant, puis obscur. Elle finira par venir en contact avec lui, et, vaporisée par le frottement, elle jettera autour du vieil astre l’auréole d’un dernier éclair; le néant l’aura reprise. Glacé jusqu’au centre, arrivé à la température de l’espace, le soleil éteint s’en ira à son tour en poussière.
Les évaluations les plus vraisemblables des géologues et des physiciens donnent au passé de la vie sur la terre une durée maxima de quatre-vingts millions d’années, à son avenir cinq millions au plus. Si l’homme est homme, comme on le pense aujourd’hui, depuis des centaines de mille ans, l’humanité a vécu déjà la dixième ou la vingtième partie du temps maximum de la vie possible sur le globe. Si rien ne l’arrête d’ici là, aucun |phénomène géologique ou astronomique imprévu, aucun microbe, aucun épuisement rebelle à la science, il lui reste encore à parcourir les neuf dixièmes de son étape, marche triomphale vers le néant où l’être penseur et la pensée courent s’engloutir.
L’évolution organique. — C’est la paléontologie qui a fourni le plus d’arguments aux théoriciens du progrès. Ils se sont plu à montrer la nature vivante se manifestant d’abord par des essais imparfaits, des êtres rudimentaires, pour aboutir de progrès en progrès à la forme la plus élevée, l’homme qui pense. Le transformisme a donné une force nouvelle à la
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croyance au progrès, et le passé a semblé un gage de l’avenir. La création est devenue pour certains penseurs un drame sublime qui développe ses tableaux dans une action continue et sans cesse croissante. Il leur a semblé que le rideau ne tomberait jamais et que le spectacle de l’évolution irait sansfin à travers des développements plus grandioses.
Illusion. L’évolution ne se fait pas dans un seul sens, ni toujours dans le sens du mieux tel que nous l’imaginons. Elle se déroule au milieu du néant, sans cesse enveloppée, sans cesse menacée par lui. La vie cherche tous les moyens de se conserver, et sur tous les points de contact il y a lutte et bataille. La sélection et l’action des milieux ne sont pas des divinités bienfaisantes, ce sont des moyens pour quelques-uns d’échapper à la destruction, et de fuir un état dangereux par une pointe en avant, à côté ou en arrière.
Nous commençons à très bien nous rendre compte de ces phénomènes d’évolution divergente, convergente et rétrograde, de tous ces chemins de traverse qui permettent à des fractions d’échapper alors que le gros de la troupe engagé sur le grand chemin du progrès marche tout droit vers une fin soudaine et collective.
L’évolution régressive consiste à prendre des formes inférieures en perfection à celles des ancêtres, si tant est qu’il y ait des formes supérieures ou inférieures, plus parfaites et moins parfaites, ailleurs que dans nos préjugés esthétiques ou biologiques. Il y a chez les crustacés par exemple des groupes nombreux qui ont perdu toute espèce de ressemblance avec les crustacés en général, et qui sont réduits t'i des masses informes, aveugles, immobiles et sans défense pendant leur état adulte parasitaire, bien que rappelant par leurs larves mobiles et mieux organisées les groupes normaux dont ils sont dérivés par adaptation.
La régression est donc pour certaines espèces menacées le moyen d’échapper à la destruction : elles disparaissent en apparence, mais elles se continuent par une descendance qui porte un autre nom.
Bien plus nombreuses sont les espèces qui disparaissent simplement, anéanties dans la lutte pour l’existence. Sur un nombre infini d’individus, il y en a très peu qui continuent l’espèce, sauf chez certains groupes privilégiés. Sur le nombre d’espèces qui constituent un genre à une époque donnée, une ou deux jettent des rameaux et se perpétuent sous des formes et des noms différents dans les couches géologiques supérieures. Cela dure ainsi jusqu’à l’extinction du genre lui-même, d’autant plus rapide que le type en est plus parfait d’après nos idées, c’est-à-dire plus différencié, plus compliqué, plus subordonné dans chacune de ses parties au fonctionnement exact de toutes les autres.
De tous côtés, ce n’est que chutes dans le néant. Ceux qui échappent font illusion, ils tiennent la scène toujours occupée, mais si la part de la mort semble dissimulée avec un soin jaloux par la nature, elle n’en est pas moins monstrueuse, hors de proportion avec celle de la vie. Et encore cette part de la vie n’est que prêtée, différée dans son anéantissement : ce qui n’a pas péri aujourd’hui périra demain.
Avant que la paléontologie eût fait les progrès de ces cinquante dernières années, et surtout avant la decouverte de l’origine des espèces, on expliquait l’évolution manifeste de la nature organique par des créations successives suivies de destructions en masse. L’auteur de ces créations était censé agir comme un apprenti géomètre qui esquisse maladroitement une figure au tableau, l’efface, la reprend, et d’essais en essais arrive à une perfection relative. Avec cette théorie, les retours au néant semblaient tout naturels. Avec la doctrine actuelle
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de l’évolution par transformation des espèces, ce fait d’expérience que toute descendance est finalement destinée à périr prend un sens philosophique différent. La contingence de la vie, qui est un simple accident, un épisode sans portée en face de la mort, éclate et le progrès prétendu s’évanouit dans la région des rêves.
Le problème de l’extinction des espèces. — Si nous disons toujours que le moment du plus grand développement et de la plus grande perfection possible d’une forme est celui qui précède sa destruction, c’est parce que ce moment est le dernier où nous la puissions étudier. Il n’en est pas moins vrai que tous les groupes se terminent brusquement, qu’ils finissent d’une manière inexplicable, sans postérité. L’effort d’imagination le plus puissant ne permet pas de comprendre comment ils ont pu lutter pendant un nombre énorme de siècles contre les difficultés pour disparaître quand la lutte pour l’existence semble avoir cessé. Les plus puissantes espèces d’animaux succombent ainsi, peut-être, qui sait? par le développement soudain d’une misérable bactérie ! Le grand mammifère s’éteint, la bactérie reste. Yoilà la fin dernière de ces évolutions phylétiques invoquées par les croyants du progrès.
Depuis les temps géologiques les plus anciens, l’extinction de formes très développées, très parfaites, plus parfaites que les formes appelées à leur survivre, se manifeste à peu près dans chaque couche.
Les Trilobites qui apparaissent dès les couches primordiales et dont les formes nombreuses caractérisent les plus anciens gisements fossilifères sont des crustacés d’une organisation très curieuse, très élevée, supérieure à celle de presque tous les êtres de leur temps, supérieure à celle de la plupart des arthropodes actuels. Le nombre des espèces de Trilobites est
très considérable, et leur répartition en vingt groupes pir lloernes suffit tout juste pour encadrer la foule de leurs genres. Les Trilobites atteignent leur apogée dans le silurien inférieur, le silurien en général comprend déjà 2000 espèces décrites. Dans le carbonifère il ne survit guère que le genre Philipsia, avec lequel s’éteint le groupe entier. Les Limules actuels représentent dans une forme de leur évolution larvaire le type des Trilobites; s’il fallait y voir une descendance, ce serait en tout cas la seule que l’on put attribuer aux Trilobites.
Les crustacés mérostomes du carbonifère n’ont laissé non plus aucune descendance. Les Euryptérides étaient pourtant aussi merveilleusement adaptés que possible à la locomotion rapide, et cuirassés de manière à défier toute agression. Quelques Eurypterus, E. anglicus, E. problematicus du vieux grès rouge atteignaient deux mètres de longueur. Aucun de nos crustacés actuels ne saurait rivaliser avec ces puissants nageurs, qui s’éteignent brusquement sans descendance au milieu de leur plus grande perfection.
Le groupe des Ammonites équivaut à celui des Trilobites comme richesse de formes. Les Ammonites étaient des céphalopodes, c’est-à-dire des mollusques du type le plus élevé. Si les Argonautes, peu développés aujourd’hui, sont, comme le soutient Suess, une branche frappée de régression du groupe des Ammonites, cela n’empèclie en rien d’affirmer que ce groupe florissant s’est éteint d’une manière brusque et presque à l’apogée de son développement. Dans le Jurassique et le Crétacé les restes d’ Ammonites, innombrables comme individus et comme espèces, sont le meilleur repère du paléontologiste et du géologue. Les Amaltheus, les Tlaploccras, les Perisphincles, les Phylloceras représentent les formes extrêmes de cette évolution. Au-dessus, dans les couches tertiaires, rien. L’extinction a été aussi complète que soudaine. Nous ne saisissons
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aucune trace du développement d’ennemis redoutables, et le milieu n’a pas changé. Il semblerait que le groupe des Ammonites disparaisse parce qu’il a épuisé la somme de potentiel vital qui lui avait été primitivement impartie.
Chez les vertébrés secondaires et tertiaires ces extinctions brusques sont plus fréquentes encore, et la durée des groupes est de plus en plus en raison inverse de leur perfection.
Les reptiles ont, comme on le sait, atteint dans le Trias et dans le Jurassique une importance telle qu’on appelle quelquefois cette époque l’âge des reptiles. Ils y jouaient à la fois le rôle des mammifères, des oiseaux et des reptiles actuels. Le nombre de leurs espèces est considérable, la variété de leurs formes d’une prodigieuse richesse, leurs dimensions souvent supérieures à celles des animaux les plus énormes de nos jours, l’éléphant et la baleine.
La plupart de ces espèces très différenciées ont eu une durée d’existence assez courte, et les plus caractéristiques n’ont certainement laissé aucune descendance. Il en est assurément ainsi des Plesiosaurus et des Ichtyosaurns qui ne se sont éteints pourtant ni par faute de nourriture, car ils vivaient au sein de mers prodigieusement peuplées, ni par le fait de carnassiers plus puissants, car nous n’en connaissons pas de plus grands et de mieux armés dans la faune marine de leur temps.
Marsh a exhumé du Jurassique des Montagnes-Rocheuses toute une faune de gigantesques reptiles herbivores, dont quelques représentants ont été retrouvés ailleurs. L ’ Atlantosaurus immanis dépassait la taille de trente mètres ; Y Apatosaurus en atteignait vingt. Les Diplodocus ne s’éloignaient guère de ces dimensions. Le Morosaurus grandis atteignait treize mètres. Outre leur taille, défense déjà puissante, et leurs robustes mâchoires, beaucoup de ces monstres étaient encore garantis par des cuirasses lisses ( Stegosaurus , Scelidosaurus ), ou épi-
neuses et hérissées de piquants longs et solides ( Hylaeosaurus , Palaca?i(hus). Le groupe entier des Iguanodontides européens était aussi composé de gigantesques herbivores.
Les Théropodes formaient un groupe de carnassiers rivalisant pour la taille avec les herbivores. Les Megalosaurus européens avaient pour pendants en Amérique des genres décrits par Cope et par Marsh, atteignant huit à dix mètres de long: Allosaurus, Creosaurus , Dryptosaurus, etc.
Tous ces puissants reptiles se sont éteints sans postérité, après une durée relativement courte de chaque genre. Il n’y a pas une seule de leurs nombreuses espèces qui puisse avoir des rapports ancestraux avec la faune reptilienne de nos jours ou avec celle des autres ordres. La plupart des genres disparaissent au moment où ils sont représentés par leurs espèces les plus parfaites.
Tout ce qui est exact par rapport à ces reptiles qui jouaient le rôle de nos baleines, de nos éléphants et de nos lions l’est aussi à l’égard des Ptérodactyles aux ailes de chauve-souris qui jouaient le rôle des oiseaux. C’est dans le Crétacé que l’on trouve les espèces les plus puissantes; en Europe les Ormthocheirus, dont l’un, O. Sedgiciclci, atteignait six mètres d’envergure; en Amérique les Pteranodon dont certaines espèces atteignaient neuf mètres. Ces reptiles, les êtres volants les plus grands et les plus puissants qui aient jamais existé, sonl les derniers représentants du groupe.
Les mammifères sont mieux connus encore que les reptiles fossiles. Les plus belles synthèses phylogéniques qui aient été essayées l’ont été sur ces vertébrés. Leur étude nous conduit pour chaque groupe aux mêmes conclusions.
Les grands édentés d’Europe, Macrotherium, Ancylotherhim se sont éteints sur place. C’étaient pourtant des animaux qui devaient inspirer réflexion aux carnassiers : M. giganteum
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du Miocène supérieur d’Eppelsheim atteignait huit mètres de long, le double des plus grands éléphants. Les Mégathérium américains étaient encore plus difficiles à détruire : M. Cuvierii atteignait douze mètres de long, et s’il passait dans une rue de Paris, son dos raserait les balcons du troisième étage. Il fallait des forêts pour pâturages à ces énormes herbivores, mais elles ne manquaient pas de leur temps.
Parmi les ongulés périssodactyles, les Dinocératidés et les Brontothéridés ont fourni leur contingent de genres étranges, énormes, puissamment défendus, qui se sont éteints sans descendance, dans un milieu sans variation, à une époque où nul concurrent n’était pour eux à craindre.
Plus volumineux, plus massifs que les éléphants, les Dinoceras habitaient l’Amérique du Nord pendant l’éocène moyen. De tous les grands herbivores ils furent les plus puissamment armés : deux canines supérieures développées en crocs énormes, six cornes semblables à celles des rhinocéros, disposées depuis le museau jusqu’à l’arrière du crâne en deux rangées divergentes. Les genres Brontotherium, Titanotherium du miocène américain n’étaient ni plus petits ni moins bien armés. Ils ont disparu, à l’époque même où ils ont apparu, et avec eux les rhinocéros américains du groupe Diceratherium.
On ne voit pas plus clairement les causes qui ont pu faire disparaître les nombreuses formes de chameaux américains, Procamelus, Homocamelus, Pœbrotherium, ni celles qui ont réduit à la girafe actuelle le groupe autrefois répandu sur tout 1 ancien continent : Helladotherium, Sivatherium, Bramatherium, Vishnoutherium, üydaspilheriam, espèces volumineuses des couches tertiaires récentes, organisées de manière à trouver aisément leur nourriture dans les forêts et assez bien armées pour n’avoir rien à craindre des carnassiers de leur temps.
Parmi les cervidés, les formes les plus parfaites, C. Dicranius, C. Bibernicus sont au nombre des espèces éteintes sans postérité. De même les mastodontes et les éléphants américains, animaux à cerveau développé, à puissante intelligence, comme nos proboscidiens vivants. Les Machairodus, les plus parfaits des félins, mieux armés que les tigres et les lions dont ils égalaient la taille, aussi bien doués au point de vue cérébral, ont disparu sur tout le globe.
On a peu de renseignements sur la phylogénie des singes. Je crois bien cependant que les petites espèces éocènes déterrées en Patagonie n’ont rien de commun avec les singes actuels^; parmi elles il y en avait dont les caractères crâniens indiquent un grand développement psychique. En Europe, la plupart des espèces fossiles sont des anthropoïdes, ou plus voisines des anthropoïdes que leurs analogues vivantes. Il en est de même en Asie et en Afrique.
Loi de plus rapide destruction des plus parfaits. — La paléontologie nous montre ainsi que dans presque toutes les branches du règne animal les espèces les mieux armées, les plus puissantes, sont celles qui ont eu le moins de durée, et que les groupes les mieux organisés pour la concurrence vitale ont disparu, laissant la place à des collatéraux moins bien doués.
Assurément si l’on^compare la faune primordiale à la faune jurassique, et celle-ci à lia nôtre, le changement de leur composition suppose un progrès. L’âge des mammifères est un progrès sur celui des reptiles, l’âge des reptiles sur celui des trilobites. La raison en est facile à comprendre. A mesure que les siècles s’écoulent il s’est produit un plus grand nombre de modifications, et plus la masse des essais augmente, plus il y a de chances que la masse des succès augmente aussi. Ce ne sont point d’ailleurs les oiseaux qui ont détruit les ptérodac-
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tyles par leur concurrence : ils n’ont commencé à se développer que beaucoup plus tard, et parce que l’absence totale de concurrence dans l’air assurait des chances au type oiseau. De même les mammifères n’ont pris un développement sérieux, comme taille, comme morphologie, comme variété d’espèces, ({ue longtemps après l’entière disparition des grands reptiles secondaires. Les premiers oiseaux, les premiers mammifères ont été la proie des reptiles pendant des périodes de temps infiniment plus longues que le tertiaire tout entier. Ces reptiles ont péri par la concurrence de quelques infimes ennemis, des insectes qui leur disputaient la nourriture, des microbes qui pullulaient dans leurs tissus, jusqu’à extinction d’espèces et de genres entiers.
Tous ces exemples nous permettent de voir autre chose qu’un fait isolé dans ce phénomène étrange en apparence de la destruction des meilleurs par les pires parmi les hommes vivant en société. Ces pires sont mieux adaptés au milieu, comme les parasites, comme les microbes, comme les insectes qui ont détruit les espèces les plus grandes, les mieux armées, les plus intelligentes des mondes paléontologiques. 11 n’y a aucune raison, en effet, pour que dans la lutte pour l’existence le plus grand, le plus beau, le mieux armé, le plus intelligent 1 emporte. Les qualités accessoires, si importantes en soi qu’elles puissent être, ne comptent pas comme conditions de succès dans la lutte : il ne faut tenir compte que du côté, du très petit côté par lequel s’établit le contact entre les adversaires. Mainte espèce bien douée doit sa survivance, non à ses plus brillantes qualités, mais à un peu plus de résistance à une intoxication microbienne. De même dans la lutte des éléments sociaux, c’est une qualité triviale et parfois un défaut qui décide du succès des pires.
Les résultats fournis par l’étude des sélections sociales sont
ainsi parfaitement en rapport avec les probabilités paléontologiques, et la fin qui attend l’homme est aussi naturelle que celle qui a englouti ses prédécesseurs. Rien dans l’étude de l’évolution des espèces n’indique un plan préconçu, un idéal en voie de réalisation. Encore moins peut-on y trouver une garantie pour l’avenir de l’humanité. Ce qui nous a donné l’orgueil de croire le contraire, c’est la théorie du progrès, la croyance au bonheur édénique transporté du passé dans l’avenir ou du ciel sur la terre, mais la théorie n’est pas scientifique, et la croyance est un espoir, c’est-à-dire un rêve. Je ne puis vraiment m’empêcher de rire quand je vois les hommes attendre du progrès un remède à leurs maux. Sainte naïveté! quand l’humanité aurait toute l’éternité devant elle, c’est l’homme lui-même qu’il faudrait changer !
La sélection systématique. — Un tel changement est-il possible? Peut-on refondre la nature humaine? On l’a maintes fois essayé : le christianisme, le bouddhisme ont été des tentatives de ce genre. De nos jours les positivistes ont espéré atteindre ce but par l’éducation. Vains efforts! Nous savons pourquoi ni le christianisme, ni le bouddhisme, ni les éducateurs ne pouvaient atteindre le but. Trouverons-nous dans la science un levier plus puissant? N’est-il pas possible d’employer la force formidable de l’hérédité à combattre ses propres ravages, et d’opposer une sélection systématique à la sélection destructrice et déréglée qui met l’humanité en péril. S il n est pas possible d’éviter la catastrophe finale, l’anéantissement de l’espèce, ne peut-on espérer que la décadence pourra être reculée jusqu’à l’heure où l’intelligence ne pourra plus lutter contre les puissances de destruction? De fait la plupart des sélections sociales peuvent être modifiées par l’intervention de la volonté humaine. L’emploi systématique de la sélection peut
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même changer en principe de grandeur et de vie cette force de regrès et de mort.
Nous sortons ici du domaine de la science, de la constatation des faits et de leur explication pour passer sur le terrain mal exploré de l’application. N’importe, toute science n’at-elle point pour raison même les applications pratiques qu’elle peut donner?
Les théoriciens de la refonte, les sélectionnâtes , sont ardents et nombreux. Pour beaucoup de personnes, dans les classes intelligentes de l’Amérique et de l’Angleterre, le sélectionnisme est devenu une chose de foi ou d’espérance, la rédemption promise de l’humanité. 11 n’est guère possible, je crois, d’empêcher le sélectionnisme de devenir une secte; s’il y a quelque chose de fait, les sectaires y seront pour beaucoup plus que les savants. Il importe au contraire d’être très rigoureux sur les doctrines scientifiques, et de faire en sorte qu’il ne s’y glisse aucune erreur dont les conséquences pratiques puissent être gravement préjudiciables.
Le sélectionnisme, comme spécialité scientifique et comme doctrine pratique, est une chose toute nouvelle. Les débuts remontent à peine à trente ans, le développement s’est fait dans ces dernières années. Théorie et pratique ont été cependant l’objet de tentatives partielles dès la plus haute antiquité.
Sélectionnistes, tous les peuples qui refusaient de mêler leur sang à celui des nations inférieures; sélectionnistes, les législateurs qui prohibaient les unions entre les classes. Le système des castes est pratiquement un essai de spécialisation, analogue à celle dont les sociétés animales nous fournissent l’exemple. Les Spartiates étaient doublement sélectionnistes, en prohibant les alliances étrangères et en éliminant les individus défectueux de leur propre race. Platon fut sélectionniste, et avec lui la plupart des faiseurs d’utopies. Le sélectionnisme,
rudimentaire et empirique, fut à l’ordre du jour de toutes les» sociétés communistes. Les Jésuites au Paraguay, les socialistes d’Oneida faisaient de la sélection. Le schéma social qu’entrevoit le socialiste américain Bellamy est nettement sélectionniste. La plupart des socialistes européens reconnaissent la nécessité d’une transformation préalable de la nature humaine, mais dans leur ignorance, ils l’attendent de l’éducation..
Les tentatives d’application n’ont guère donné de résultats : on devait s’y attendre dans les conditions où elles se produisaient. Les missions du Paraguay ont échoué, parce que les» meilleurs parmi les meilleurs étaient saisis par le célibat sacerdotal : je crois qu’elles auraient, sans cela, fourni une race sélectionnée. La plupart des communautés socialistes ont péri sans avoir vécu. Je ne connais guère de tentatives fructueuses» que celles de certains éleveurs de chair noire, qui avaient! monté dans les Etats du Sud de véritables haras : cette pratique renouvelée du vieux Caton a contribué à la constitution t de la superbe race nègre créole. Par rapport au nègre africain,, celui des Etats-Unis est assurément un être sélectionné.
Le sélectionnisme scientifique ne date cependant que de1 Darwin et s’est développé dans son entourage immédiat. La première manifestation de l’idée se trouve dans la préface mise par Clémence Royer en tête de sa traduction de V Origine des espèces. Le premier essai systématique est l’œuvre du propre neveu de Darwin, Fr. Galton.
L’école anglo-américaine. Galton. — Dans la préfacé de la première édition de l’Origine, parue en 1862, madame Clémence Royer a tracé d’un style clair et ferme un tableau général des effets de la sélection sur les hommes vivant en société.
« C’est, dit-elle, dans ses conséquences morales et humanitaires que la théorie de M. Darwin est fécondé (p. 70). La
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loi de sélection naturelle, appliquée à l’humanité, fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de môme que notre morale religieuse (p. 65). »
« Pendant que tous les soins, tous les dévouements de l’amour et de la pitié sont considérés comme dus aux représentants déchus ou dégénérés de l’espèce, rien ne tend à aider la force naissante, à la développer, à multiplier le mérite, le talent ou la vertu. » Et tour à tour elle examine en quelques pages les effets de la guerre, de l’oisiveté, de la ploutocratie, esquisse une histoire évolutionniste de l’humanité, promet sur les conséquences morales du Darwinisme un livre qui aurait été probablement le premier en date et non l’un des moins précieux de la littérature sélectionniste.
Hereditary Genius (London, Macmillan, 1869, réimp. 1892) est, à ma connaissance, le plus ancien ouvrage où la question de la sélection systématique soit résolument abordée. Galton s’est donné pour principal objet de découvrir les lois de l’hérédité psychologique, mais deux chapitres sur la valeur comparée des diverses races et sur les influences qui affectent les aptitudes naturelles des nations, méritent une place spéciale dans l’histoire du sélectionnisme. Le dernier comprend d’importantes indications sur l’effet du mariage tardif de la classe intellectuelle, sur la politique un wisc and suicidai de l’église catholique préparant sa propre destruction par l’institution du célibat, sur la sélection exercée par l’Inquisition, la révocation de l’Edit de Nantes, et sur les conditions à remplir pour arriver à l’amélioration systématique de la race.
Le dernier paragraphe résume ces vues avec trop de netteté pour qu’on puisse chercher à le résumer : « La meilleure forme de civilisation, au point de vue du perfectionnement do la race, serait celle où il y aurait peu de dépenses, où les reve-
nus proviendraient du travail beaucoup plus que des successions, où chaque sujet aurait moyen de montrer ses aptitudes, et s’il était bien doué, serait mis en mesure de compléter son instruction supérieure et d’aborder la carrière de son choix à l’aide des [récompenses et des bourses conquises dans sa jeunesse, où le mariage serait tenu en aussi grand honneur que chez les anciens Juifs, où l’orgueil de la race serait encouragé (par parenthèse je ne fais pas allusion au sentiment absurde qui a cours actuellement sous ce nom), où le faible pourrait trouver bon accueil et refuge dans des communautés de célibataires, et enfin où la meilleure espèce d’émigrants et de réfugiés des autres pays serait attirée et bien reçue, et ses descendants naturalisés. »
M. Fr. Galton est revenu à plusieurs reprises sur la question du sélectionnisme pratique, et il a publié en 1883 un recueil de mémoires intitulé Inquiries into human Faculty andits development qui réunit tous ses essais, de nature assez disparates, qui avaient cette question pour objet. « Mon but principal, dit l’auteur dans son introduction, a été de noter les diverses qualités héréditaires et les grandes différences établies entre les familles et les races. Je cherche dans quelle limite l’histoire montre praticable le remplacement de races humaines inférieures par des races meilleures. Je considère si notre devoir n’est pas de faire tous les efforts raisonnables pour hâter l’évolution, et la rendre moins pénible qu’elle ne le serait, livrée à ses propres forces. »
M. Galton conclut au rôle presque exclusif de la race dans la formation des sujets supérieurs. « Le fait qu’un individu est doué de hautes qualités naturelles peut être du à ce qu il est soit un spécimen exceptionnel d’une race inférieure, soit un sujet normal d’une race supérieure. La différence d’origine se révélera chez les descendants : il y aura retour vers le type.
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et par suite détérioration dans le premier cas, mais non dans le second. » Il n’y a pas à essayer de perfectionner les races inférieures : les mélanges, la réversion, les inconvénients de l’extrême culture amèneraient fatalement un mauvais résultat, ou bien il faudrait recourir à des moyens rigoureux de sélection. Il est bien plus simple de substituer aux races et aux familles mal douées les races ou les familles déjà eugéniques. Il ne faut pas croire que l’auteur prêche l’extermination sanglante des faibles et des simples d’esprit. Il suffit de favoriser, dans la lutte pour l’existence, les individus supérieurs par hérédité et non par accident, et surtout ceux qui appartiennent à des familles douées en même temps de cette faculté mal connue qui rend un sujet prépondérant dans l’action héréditaire sur les produits.
Gela amène l’auteur à étudier les marques du mérite de famille et les privilèges à lui accorder. C’est un des derniers et des plus intéressants chapitres de son travail. Quand un homme de valeur est issu d’auteurs dont les familles sont à la fois fécondes et en progrès intellectuel et physique depuis plusieurs générations, celui-là est un eugénique. Les descendants ne tendront pas à revenir au type moyen de la race, mais au type moyen de la famille perfectionnée dont ils seront les représentants. L’action proche d’une série d’ancêtres bons compensera celle d’une série plus éloignée d’ancêtres médiocres, et permettra à l’action des auteurs directs et perfectionnés de se faire sentir. Avec le concours de circonstances favorables, le mouvement ascensionnel pourra ainsi se continuer et se développer. Il ne restera plus pour l’Etat qu’à favoriser les eugéniques en leur accordant des primes, des distinctions, destinées à faciliter leur mariage dans des conditions avantageuse, et à leur attribuer, dans les concours pour les fonctions publiques, un nombre de points proportionnel à la valeur de leur race.
L’Etat y gagnera même directement, car il y a une singulière différence, révélée par les statistiques anglaises, entre la somme de services rendus dans leurs carrières par les eugéniques, et par les individus de race médiocre, dont la valeur personnelle est due à un coup d’atavisme ou au hasard du développement.
Ce qui caractérise les écrivains sélectionnistes anglais et américains, c’est l’esprit directement pratique et l’absence de toute préoccupation anthropologique. Race, pour eux, c’est l’ensemble des familles présentant certaines qualités héréditaires. Les Anglo-Saxons ne s’occupent pas des races anthropologiques parce que pour eux il n’y en a pas deux, et que naturellement ils visent une transformation à leur profit. Nous verrons que sur le continent la question est autrement posée. Dans les réformes proposées il n’y en a guère qui ne soient immédiatement applicables, sans soulever le problème redoutable d’une refonte sociale et sans se heurter de front aux préjugés politiques et sociaux. Les visées n’en sont pas moins très étendues; voici comment M. Galton termine la préface de la seconde édition de Ileredïtary Genius : « On peut sérieusement espérer que des recherches sans cesse plus nombreuses vont être dirigées sur les faits historiques, dans le but de calculer les effets possibles d’une action politique raisonnable dans l’avenir, et d’élever le niveau déplorablemènt bas aujourd’hui de l’humanité à des hauteurs où les utopies du pays des rêves philanthropiques peuvent devenir des possibilités pratiques. »
Stanley. Haycraft. — .l 'exposerai encore quelques systèmes anglais et américains. M. Stanley (Arena, June 1890; Monist, October 1891) entend par sélection artificielle « tous les arrangements conscients et intentionnels entre hommes et femmes qui ont pour but les caractères de leur progéniture. Ils sont
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l’opposé de la sélection naturelle, qui est purement instinctive, union sans but précis ( unteleological ) avec une personne de l’autre sexe sous l’influence de l’instinct animal ou de l’amour romantique. » 11 y a deux méthodes, la négative, qui empêche la propagation des individus mal doués, la positive, qui encourage la propagation des bons. M. Stanley désire l’emploi des procédés positifs. Il conçoit trois moyens d’atteindre ce but. Les femmes, au lieu de se soumettre à la volonté de leurs maris, pourraient conserver le choix d’avoir ou non des enfants. En second lieu, il devrait être défendu par la loi aux personnes de se marier sans avoir subi avec succès un examen physique rigoureux. Enfin on devrait établir « des associations volontaires d’hommes et de femmes qui s’engageraient à apprendre et appliquer les lois de l’hérédité dans leurs mariages, à se soumettre à une direction technique, et à vivre toute leur existence non seulement d’une manière pure mais encore en conformité avec la raison et la science. Les sociétés héréditaires de ce genre, qui favoriseraient les mariages exclusivement entre leurs membres deviendraient à la longue une aristocratie rationnelle, et le sang bon et pur serait perpétué de la meilleure manière. »
Des groupements de ce genre se formaient déjà, en Amérique et ailleurs, avant la proposition de M. Stanley. J’en ai parlé dans la première édition des Sélections sociales, et avec plus de détail, dans mon mémoire sur V Hérédité dans la science i politique . J’ai même eu à exercer quelquefois Y expert guidance dont parle M. lliram M. Stanley, et notamment à résoudre la question suivante, singulière au premier aspect, mais d’une grave importance pratique : « Est-il licite et expédient pour une jeune fille à laquelle le mariage répugne, de recourir à la fécondation artificielle. » Je ne sais pas si M. Stanley ne songe point à quelque chose de pareil quand il dit : « La véritable
perfection (: re finement ) qui refuse d’admettre les choses des sens, et la vraie pureté qui refuse de s’y associer avec plaisir sont parfaitement compatibles avec la connaissance la plus étendue et l’action qui en résulte. »
La psychologie de sa race se trouve tout entière dans cette réflexion de M. Stanley, à propos des calculs qui menacent de prendre la place « de cette belle fleur de la civilisation chrétienne, la poésie et le roman de l’amour. » Mais, dit-il, « les lois de la nature que la science révèle sont les lois du devoir et les lois de Dieu, et quand elles auront été acceptées comme telles par la morale et la religion, elles deviendront la base de tout ce qu’il y a d’élevé dans l’émotion et de généreux (■ chivalrous ) dans l’action. »
Le Prof. Ilaycraft est médecin et ne regarde ni si haut ni si loin. Son petit livre Darivinism and Race progress (London, Sonnenschein, New-York, Scribner, 1894) est excellent pour les personnes dont l’éducation scientifique n’est pas assez étendue pour leur permettre d’aborder la question du sélectionnisme dans toute son ampleur. L’exposé général est fort sommaire, fort élémentaire, mais il y a deux ou trois questions que l’auteur a traitées avec soin et compétence : influence désastreuse des progrès de l’hygiène et de la médecine, qui permettent la reproduction des individus autrefois condamnés à une mort précoce, influence non moins désastreuse de la charité chrétienne, qui entretient une quantité de fainéants et empêche l’élimination de la race des gredins.
« Les microbes et les autres agents sélectifs ont amélioré la race, ou tout au moins l’ont empêchée de se détériorer dans les siècles passés; il n’en résulte aucunement que l’on doive leur permettre de continuer leur action dans l’avenir... Mais si le microbe sélectif doit disparaître, nous devons le remplacer par autre chose... Si nous écartons les influences sélectives
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sans les remplacer par d’autres, la décadence de la race est certainement et inévitablement suspendue sur nous. A présent les gens fortement atteints de folie ou de phtisie se marient librement... Un homme sera officiellement réprimandé s’il néglige d’envoyer son fils à l’école, mais à présent l’opinion publique ne se prononce point fortement contre celui qui engendre en connaissance de cause un fds appelé à souffrir toute sa vie de folie ou de tuberculose, et jusqu’à présent les maladies évidentes ne sont pas une tare sur le marché matrimonial (p. 81-87). »
« Nous pouvons perfectionner notre race en adoptant une méthode, la seule efficace, celle de la reproduire exclusivement à l’aide des meilleures et des plus précieuses lignées (s trains). Nous pouvons être aussi certains du résultat que le jardinier qui arrache les mauvaises herbes et sème de bonne graine, sachant qu’il peut produire les plantes qu’il désire par un choix soigneux des semences. L’être humain varie autant ou plus que le chien ou le pigeon, et il n’y a pas de doute que, par la sélection, tout comme les variétés de chiens et de pigeons ont été tirées d’une ou deux souches originaires, on puisse produire des races humaines aussi différentes des nôtres que le culbutant du pigeon sauvage, et le bouledogue du vieux chien Sussex. Ce sont là les possibilités extrêmes de l’avenir, nous n’avons guère à nous en occuper. Pour le moment, l’humanité serait bien heureuse d’être représentée par des hommes et des femmes de nos meilleurs types, sains des poumons, des membres et du cerveau, pleins de vigueur physique et capables à la fois des exercices du corps et de l’esprit. On ne saurait douter un moment que, par la sélection, l’Angleterre ne puisse dans cent ans avoir une population aussi bien douée en moyenne, de corps et d’esprit, que les meilleurs sujets actuels. Ce n’est pas trop demander à la sélection, cet agent puissant
qui a formé les animaux les plus élevés et l’homme lui-même en prenant pour point de départ les formes les plus inférieures, et crée par évolution les innombrables variétés de structure et de forme que nous voyons autour de nous (p. 153-156). »
Les procédés pratiques recommandés par le Prof. Haycraft sont un peu insuffisants. 11 faut renoncer a s’occuper exclusivement des individus, des intérêts individuels. Il faut prendre en considération les enfants à naître. Il faut s’arranger pour entraver la reproduction des inutiles et des nuisibles, puisque la ségrégation n’est pas encore possible. Il faut préparer les voies à cette ségrégation. « Cette idée n’est pas nouvelle, puisque pour des motifs religieux des hommes et des femmes se sont, dans beaucoup de pays, dans tous les temps, séparés de leurs concitoyens... 11 est arrivé ainsi que des millions d’hommes parmi les plus intelligents et les plus droits ont dans le passé commis cette fatale erreur de laisser au restant de l’humanité le soin de continuer la race. Ce fut une ségrégation volontaire qui a eu les plus désastreux elfets sur la race. Celle dont nous parlons serait une ségrégation obligatoire dans le but d’éliminer quelques-uns des défauts de la race, (p. 164). »
Il serait indispensable de familiariser les masses avec les idées et les phénomènes d’hérédité, d’évolution, de sélection, de développer un courant d’opinion contraire au mariage des individus tarés de corps et d’esprit, de bien faire comprendre la nature et les devoirs du mariage et de la paternité. « La vie est le cerveau et le muscle, la richesse et la position sont en dehors et accessoires. Dans le mariage nous devons avoir à l’esprit son but et sa fin, que chaque individu vit seulement pour se reproduire, que chaque génération vit seulement pour produire la suivante (p. 169). » « Avec une sélection judicieuse des sujets destinés à devenir reproducteurs, il n’y aurait rien
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à craindre des soins que la civilisation et la médecine préventive donnent également à tous les individus. Si l’humanité commençait à faire sa propre sélection, il n’y aurait plus besoin de l’influence sélective des microorganismes de la coqueluche, de la scarlatine et de la tuberculose (p. 170). »
Ilaycraft est ainsi partisan surtout de la méthode passive. Beaucoup de criminalistes et de médecins ont écrit dans le même sens depuis vingt ans, recommandant divers moyens pour empêcher la propagation des malfaiteurs, des aliénés, des syphilitiques, des tuberculeux. A côté des sociétés qui préconisent les procédés actifs, il y en a qui ont pour but l’élimination de ces diverses catégories d’individus tarés, et pas davantage. Il est vrai que ces sélectionnistes modérés n’y vont point toujours, comme on dit, de main morte, puisque certains préconisent, comme nous l’avons vu, la séquestration,- la [castration et la décapitation I
Sélectionnistes français et allemands. — Les doctrines sélectionnistes ont trouvé beaucoup moins d’apôtres sur le continent de l’Europe que partout ailleurs, et elles ont revêtu un caractère différent. Les sélectionnistes anglais, américains, japonais se préoccupent peu d’anthropologie, d’indices céphaliques et d’échelles chromatiques. Sur le continent, c’est compas en mains que l’on discute, et la question n’est guère sortie des milieux anthropologiques. Pour être plus exact, le sélèctionnisme a été envisagé surtout au point de vue pratique par les uns, tandis que les autres ont été amenés par des recherches de science pure sur la sélection à formuler des vues relatives à l’application des données nouvellement acquises.
J ai sommairement exposé mes vues personnelles dans mon travail primitif sur les sélections sociales, paru en 1887. J’ai repris cette question délicate dans les dernières pages de mon
étude suri 'Hérédité dansla science politique {R. d’Anthr., 1888, p. 188 sqq.).
« La théorie de l’eugénisme et du progrès de l’humanité par l’emploi de la sélection raisonnée est une application directe de l’hérédité... Que la question soit surtout aryenne est une vérité d’évidence pour quiconque est fixé sur la provenance anthropologique des hommes d’une organisation complète et d’un mérite éminent. Les Aryens, leurs sous-races et leurs métis fournissent seuls et par privilège' les esprits de type supérieur que je vous ai décrits l’an dernier... Le type intellectuel à se proposer devrait donc se confondre avec le type aryen. Le type physique, également supérieur comme force et comme taille, comme beauté et comme dignité, de la race aryenne pure serait à conserver. Toutes ces conditions entraînent comme conséquence nécessaire que la sélection devrait être faite à l’aide des éléments eugéniques aryens ou dérivés de la race aryenne qui existent autour de la Baltique et de la Mer du Nord, en Angleterre, aux Etats-Unis et sur quelques autres points. Un type déterminé avec précision, des sujets qui le réalisent en nombre et quelques-uns tout à fait, c’est plus qu’il n’en faudrait en zootechnie... C’est, à mon avis, aux éléments eugéniques de faire eux-mêmes leurs affaires, de se reconnaître, de se grouper... Transformer le self restraint en moyen de progrès,... c’est à la fois rendre possible la réalisation des programmes de l’évolution consciente et les concilier avec les sentiments d’humanité qu’une longue civilisation a gravés dans nos cœurs. »
La question a été traitée en Allemagne de la même façon par Ammon et par Nietzsche. Je me bornerai à renvoyer aux deux ouvrages capitaux du premier, Die Natuerlichc A us le se et Die Gesellschaf tsordnung und dire natuerlichen Grundlagen (hrna, Fischer, 1895). J’analyserai sommairement un livre
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moins connu ( Die Aristocratie des Geistes als Losung der sozialen Frage, Leipzig, Friedrich, 1894) dont l’auteur se place à un point de vue moins scientifique, et ne tient pas compte du côté race de la question. Il représente assez bien la conception anglo-américaine du sélectionnisme, mais modifiée par l’esprit allemand. La sélection systématique proposée comporte deux opérations. La première est l’élimination des sujets inutilisables : dégénérés, pervers, etc. On y parviendra en les attirant et les concentrant dans certaines villes sacrifiées, où l’alcool gratis, les maisons de tolérance et de jeu largement hospitalières les retiendront et les feront disparaître tato, cito et jacunde. L’extinction de leur race n’est qu’une question d’argent. La seconde est la séparation des éléments utiles en deux classes, ou plutôt en deux castes fermées : travailleurs intellectuels, travailleurs manuels, les premiers sans cesse améliorés dans le sens psychique, les seconds ramenés sans cesse au minimum mental nécessaire à l’accomplissement de leur fonction économique. Cette conception aristo-socialistc du sélectionnisme repose sur le consentement de tous et a pour effet direct le consentement de chacun. C’est la première fois, à ma connaissance, que la redoutable question de la division du travail et de la spécialisation, si bien résolue dans les sociétés animales, se trouve abordée de front à l’égard des sociétés humaines.
Les possibilités scientifiques. — L’exposé sommaire des principales doctrines sélectionnistes nous amène d’une manière naturelle à nous demander dans quelles limites théoriques et pratiques ces idées sont susceptibles de réalisation.
Il est évident tout d’abord qu’au point de vue de la science pure, les possibilités de réalisation en sont très étendues. Les limites doivent être cherchées fort loin. L’expérience des hor-
ticulteurs, des éleveurs montre l’amplitude des oscillations que peuvent fournir les formes animales et végétales. Les recherches récentes ont établi que, chez les chiens par exemple, la variation s’était faite autour de plusieurs formes spécifiques et non d’une seule, que par suite l’amplitude des oscillations était inférieure aux appréciations premières. Le minimum observé reste au dessus du nécessaire en anthropotechnie. Il est rigoureusement certain que par .une sélection sévère il serait possible d’obtenir en un temps limité un nombre voulu d’individus présentant tel indice céphalique, telle taille, tel degré de l’échelle chromatique. Le type racial ainsi réalisé, il’faudrait très peu de temps pour arriver à la perfection esthétique des individus, la beauté idéale étant d’autant plus facile à atteindre que l’incohérence aurait disparu avec les tendances hétérogènes. A trois générations par siècle il suffirait de quelques centaines d’années pour peupler la terre d’une humanité morphologiquement parfaite, si parfaite que nous ne pouvons imaginer aucun mieux possible au delà.
Ce délarpourrait être abrégé dans des proportions considérables en employant la fécondation artificielle. Ce serait la substitution de la reproduction zootechnique et scientifique à la reproduction bestiale et spontanée, dissociation définitive de trois choses déjà en voie de se séparer : amour, volupté, fécondité. En opérant dans des conditions déterminées, un très petit nombre d’individus masculins d’une perfection absolue suffirait pour féconder toutes les femmes dignes de perpétuer la race, et la génération ainsi produite serait dune valeur proportionnelle au choix plus rigoureux des reproducteurs mâles. Le sperme, en effet, peut être sans perdre ses propriétés, dilué dans divers liquides alcalins. La solution au millième dans un véhicule approprié reste efficace à la dose de deux centimètres cubes injectés dans l’utérus. Minerve remplaçant
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Eros, un seul reproducteur en bon état de santé suffirait ainsi pour assurer deux cent mille naissances annuelles. Le sperme peut aussi être transporté; dans une de ces expériences d’imbécile que recommande Darwin, j’ai obtenu à Montpellier une fécondation avec du sperme envoyé de Béziers par la poste, et par suite sans la protection d’une étuve. Ces propriétés du sperme, très importantes en zootechnie, où cependant on néglige de les utiliser pour la reproduction des races précieuses, prennent une valeur théorique de premier ordre dans le calcul des possibilités qui nous intéressent.
Au point de vue du caractère, de l’intelligence, des instincts et des aptitudes, il n’est pas davantage douteux que l’on ne puisse, théoriquement, arriver à la réalisation d’un type psychique voulu. Il y aurait peut-être un peu plus de difficulté à obtenir l’uniformité rigoureuse, en raison du polymorphisme naturel des aptitudes, mais cette considération est de peu d’importance, car on ne peut supposer qu’il s’agisse jamais de fabriquer une humanité où les cerveaux fussent identiques et les aptitudes uniques et invariables : la pièce interchangeable dans un mécanisme est une belle création de l’industrie moderne, mais autre chose est l’identité des pièces destinées à se remplacer, et celle des pièces du mécanisme entre elles. Celles-ci sont naturellement différentes et appropriées à leur but. Nous savons comment la sélection religieuse a créé d’une manière nécessaire notre société irréligieuse. Pratiquée en sens inverse elle eut donné des individus aussi religieux que possible. De même on pourrait sans conteste obtenir un niveau intellectuel uniforme égal à celui des esprits les plus élevés de la société actuelle. De même aussi l’on pourrait fabriquer une humanité de musiciens, de gymnastes, de naturalistes, ou, pour tenir compte d’autre chose que des possibilités en soi, une société où il y aurait des races de musiciens, de gym-
nastes, de naturalistes, de pécheurs, d’agriculteurs, de forgerons. Le problème à résoudre serait encore au-dessous de celui que la nature a résolu toute seule chez les fourmis, les termites, les abeilles et les méduses. Le triomphe de la politique serait enfin de fabriquer par sélection une société d’optimistes qui soient toujours contents de tout ; le problème du bonheur général serait alors tout résolu, et, sérieusement, je ne vois pas qu’il comporte d’autres solutions, car le cercle de nos désirs croit sans cesse avec celui de nos connaissances, et l’homme se sent plus malheureux à mesure qu’il semble avoir moins raison de l’être.
Gai ton, dans ses Inquiries, manifeste la crainte de voir une sélection faite dans le sens du plus grand développement intèllectuel déterminer un affaiblissement physique, et aboutir par conséquence indirecte à la production d’un nombre infini de dégénérés. La production d’une quantité de déséquilibrés et de déments lui parait aussi inévitable, en raison de la fréquence plus grande des psychoses dans les classes les plus affinées et les plus intelligentes. De son côté, Jacoby a consacré son ouvrage principal {La sélection dans ses rapports avec /’ hérédité chez l'homme , Paris, Baillière, 1881) à démontrer que toute aristocratie finit par la débilité, la névrose ou l’aliénation. L’étude minutieuse de la famille des Césars, celle de diverses dynasties anciennes et modernes, une série d’autres documents relatifs aux aristocraties intellectuelles laissent le lecteur sous l’impression que la nature se venge, en effet, de toute tentative faite pour sortir du niveau commun, et que le triomphe final de la médiocrité est inévitable. Jacoby, très catégorique sur l’effet désastreux des sélections sociales, l’est encore plus sur celui des tentatives qui pourraient être faites pour échapper à la catastrophe dont est menacée l’humanité. Moreau de Tours et beaucoup d’aliénistes sont aussi d’avis que
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le perfectionnement psychique d’une famille aboutit nécessairement à la psychose. Enfin la thèse de l’identité fondamentale de la folie et du génie est soutenue par Lombroso et par plusieurs savants ou écrivains de mérite.
Je ne crois pas qu’il faille s’arrêter à ces conclusions qui varient de l’appréhension au plus franc pessimisme. Des faits allégués, et dont la plupart sont hors de toute discussion possible, il résulte seulement que le jour où l’on ferait de la sélection il ne faudrait pas procéder par demi-mesures. Il ne faut pas confondre l’homme supérieur, cui mens sana in corpore sano, avec le dégénéré supérieur. Excluez le second de la reproduction, et je crois que le danger sera considérablement réduit. Le triage, assurément, ne serait pas toujours facile. On obtiendrait d’abord beaucoup de psychopathes, mais la diminution serait rapide à mesure que l’expérience ferait reconnaître les familles tarées. Il ne devrait pas, par définition, se produire de dégénérés dans les familles hautement eugéniques. L’opération ne comporte pas d’ailleurs le cercle vicieux supposé par M. Guntram Schultheiss quand il compare les eugéniques à une porcelaine renommée dont on reconnaît seulement l’authenticité à la cassure. Cet écrivain semble croire que la qualité d’eugénique se reconnaît seulement au mérite des descendants. Idée fausse, car les eugéniques peuvent être appréciés d’après leurs parents avant d’avoir engendré eux-mêmes. L’eugénisme étant le talent héréditaire ne débute jamais brusquement par l’individu; il comporte une progression régulière. Il suffirait de tenir, ce que toute tentative de sélectionnisme suppose, un Man-Book comme on tient un Stud-Book et un ITerd-Book. Quant à la débilité congénitale, elle a des caractères tellement évidents que l’élimination des individus mal venus se ferait sans difficulté.
Si les Césars, si les anciennes maisons de Savoie, de Naples et d’Espagne, si les Plantagenêts, les Yorks, les Tudors, les Stuarts, les Valois, les Bourbons ont mal fini, c’est qu’il suffit d’un dégénéré pour faire dégénérer toutes les familles auxquelles s’allie sa descendance, et que les maisons royales s’alliant entre elles, au bout d’un siècle le sang du névropathe coule dans les veines de tous les princes, menaçant leurs rejetons des plus redoutables psychoses suivant que les alliances viennent doubler ou non les chances de catastrophe. De nos jours encore nous voyons le cancer des Ilohenzollern et la folie de la maison d’Angleterre miner sourdement toutes les dynasties régnantes. Dans un milieu où l’on ferait de la sélection, de pareilles unions ne se rencontreraient jamais. De ce que des familles ou des dynasties où l’on ne pratiquait point la sélection se sont trouvées détruites au bout de quelques siècles, il résulte tout au plus la présomption qu’une conduite inverse les aurait conservées. Les objections faites à la sélection se retournent donc en sa faveur, à la condition qu’il s’agisse d’une sélection conduite avec une rigueur scientifique.
La perfection psychique est indépendante du type physique comme l’eugénisme. 11 faut supposer seulement, en raison de ce qui a été dit sur les effets du métissage, la pureté aussi grande que possible de la race soumise à la sélection. D’un groupe d’Australiens d’une race pure, ou de Boschimans, ou d’Esquimaux, il est en soi possible de faire sortir une humanité parfaite, tout comme d’un groupe de purs dolicho-blonds. Si le gouvernement hawaïen ou l’empereur du Maroc s’en avisaient, et si les possibilités pratiques le permettaient, une aristocratie régénératrice sortirait au bout d’un temps donné de leurs peuples assez éloignés pourtant de l’idéal proposé. H. Europæus est assurément bien plus près du but que les autres espèces composant l’humanité, il n’en est pas moins
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vrai que chacune des autres est en soi apte à l’atteindre. L’avantage des races supérieures est de posséder à présent un fonds d’individus supérieurs suffisant pour servir de base à l’évolution à venir ; les races inférieures devraient commencer par de laborieux efforts pour se créer un personnel équivalent. Les chances de H. Europæus, dans le cas d’une tentative générale de réforme sélectionniste, consistent donc en une avance naturelle d’un nombre de générations variable avec la race mise en parallèle : elles ne constituent point une garantie absolue de succès, la promptitude du départ ou l’allure résolue de la marche pouvant permettre à un certain nombre d’adversaires de se constituer en concurrents dangereux.
Les possibilités sociales. — Tout ce qui vient d’être dit est théorique, et il est superflu d’insister sur l’importance des obstacles que trouverait en dehors du domaine biologique le peuple assez hardi pour entreprendre une réforme sélectionniste absolue. La science contemporaine a découvert le mode d’emploi de deux forces formidables, l’hérédité et l’électricité, habiles à transformer d’une manière radicale la vie matérielle et la vie sociale. De ces deux découvertes, la plus importante c’est la première. La seconde ne la devance pas moins de beaucoup dans l’application. Les institutions et les idées n’ont pas entravé les progrès de la dynamo, mais il n’en est pas de même pour la sélection. Toute notre civilisation est en complète antinomie avec son emploi, la civilisation musulmane et celle de l’Orient jaune ne sont guère mieux appropriées à une tentative de refonte sélectionniste.
Il n’est point douteux cependant que des tentatives se produisent.dans un avenir rapproché. Les Etats-Unis et l’Angleterre comptent déjà un nombre respectable de sélectionnistes
résolus. Le mouvement se propage un peu partout. Les chances de succès offertes au peuple qui saura utiliser la sélection contre ses concurrents sont trop tentantes pour ne pas amener promptement des efforts dont l’idée même entre avec difficulté dans nos esprits. La clef qui ouvre les portes de l’avenir est jetée dans le champ clos. Qui saura s’en emparer? s’en servir?
Le difficile n’est pas l’impossible. Les institutions et les idées qui font obstacle à l’emploi de la sélection ne sont pas éternelles. L’organisation sociale et les conceptions morales ont déjà changé bien des fois, et il ne faut pas être dupe de la lenteur apparente avec laquelle les transformations s’opèrent. Nous jugeons comme si le milieu dans lequel nous vivons, les idées de notre pays, de notre génération, devaient toujours durer. Eu fait il n’y a pas deux coteries dans une ville, deux villes dans un pays où l’identité des jugements sur un point quelconque soit parfaite et d’une génération à l’autre la divergence est prodigieuse. Rcjportez-vous aux journaux et aux livres de la Restauration ou de la seconde République, et vous éprouverez l’impression singulière d’une société différente, dont nous ne comprenons plus les idées, et où l’on n’aurait ni compris ni apprécié celles qui régnent aujourd’hui sans conteste.
Il est donc difficile pour un Français de comprendre la façon dont le sélectionnisme pratique est susceptible d’être envisagé par un Yankee ou par un Japonais, encore plus difficile de prévoir l’accueil que lui fera la génération nouvelle.
Nous sommes à un des tournants les plus importants de l’histoire. La seule chose certaine, c’est que demain sera profondément différent d’hier. Dans cinquante ans, l’Argentine et l’Australie pèseront aussi lourd que la France ou l’Allemagne, il y aura des stationnaires japonais et chinois dans la Manche, la Russie aura pris un accroissement suffisant pour balancer et soumettre de gré ou de force à ses vues le reste de l’Europe.
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Les probabilités sont en faveur d’une infinité de faits singuliers. Il est possible que la judaïsation très avancée de l’Europe centrale et occidentale soit un fait accompli, que tout un idéal nouveau se soit substitué à l’idéal chrétien, par l’effet de la prédominance extrême des éléments juifs dans les classes intelligentes. Le remplacement des populations actuelles par H. Alpinus, et surtout par Acrogonus, dont la psychologie est mal connue, peut réserver d’autres surprises. Il est possible que les progrès constants du socialisme aient abouti à une modification déjà profonde des institutions et des idées. Il est possible enfin que l’Occident, dont la suprématie appartient désormais au passé, soit déjà arrivé à la phase ultime, à l’écrasement économique et peut-être militaire par les peuples de l’Amérique et de l’Extrême-Orient. Tout cela sans compter l’imprévu, qui a pour lui la plus grande somme de probabilités. Les Richelieu et les Bismark ont, malgré leur génie, atteint un but différent de celui qu’ils visaient, ou plutôt inverse, et il en est ainsi des prévisions des hommes d’Etat depuis l’origine. Celles des écrivains ne se sont jamais réalisées non plus.
À la veille d’événements qui vont changer entièrement la marche de l’histoire, modifier si profondément et d’une manière inconnue l’équilibre des peuples, il serait difficile de prophétiser avec une vraisemblance quelconque sur le temps, le pays et la mesure dans laquelle le sélectionnisme sera mis en pratique. Quelque chose se fera, cela est certain, car la chance est trop belle à courir, mais c’est à peu près tout ce qui peut être prévu, et chacun est libre d’espérer à sa guise.
Les possibilités sociales du sélectionnisme, quelles qu’elles puissent devenir dans la civilisation de demain, sont par leur nature même différentes selon l’étendue du programme proposé. La sélection peut être essayée dans des proportions quelconques. Il faut donc distinguer, au point de vue des conditions
et des difficultés de réalisation, suivent le degré du programme. On peut se proposer en effet :
1° de constituer une aristocratie naturelle chez un peuple déterminé;
2° de constituer des castes spécialisées et séparées;
3° de transformer intégralement un peuple à un degré déterminé;
4° de créer une race dominante ubiquiste ;
5° de refondre entièrement l’humanité à l’aide des types locaux les plus parfaits;
6° de substituer à l’humanité actuelle une race unique et parfaite; etc.
La constitution d’une aristocratie naturelle est relativement facile. Elle peut être réalisée sans le concours direct des pouvoirs publics, et à la seule condition de n’être pas entravée par des lois destinées à l’empêcher. La volonté individuelle, fécondée par l’association, peut venir à bout de l’entreprise.
L’exemple des Juifs montre avec quelle facilité une catégorie particulière d’individus peut arriver à s’isoler, tout en prenant la part la plus active au mouvement des affaires. Les deux obstacles fondamentaux, la morale chrétienne et le régime ploutocratique, ne sont pas insurmontables. La morale sexuelle du christianisme n’est obligatoire que dans les parties sanctionnées par la loi : monogamie, prohibition des alliances proches. En attendant que l’on puisse faire modifier les textes, il est facile de les tourner, les Mormons des Etats-Unis nous montrent comment il faut s’y prendre. Quant aux prescrits non sanctionnés par la loi, il suffit d’opposer coterie à coterie, opinion à opinion. Les peuples asiatiques ont toutefois sur ce point un avantage considérable sur les peuples chrétiens. L’obstacle du régime ploutocratique n’est pas non plus partout aussi redoutable qu’en France, et précisément dans les pays où
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le fléau sévit davantage la réaction socialiste paraît sur le point de se faire.
La constitution d’une hiérarchie de castes spécialisées et fermées n’est pas aussi facile, même en supposant l’existence déjà acquise d’une aristocratie naturelle. Le concours effectif des pouvoirs publics est à peu près nécessaire. Une telle réorganisation suppose d’une manière à peu près nécessaire un régime socialiste, et de là vient une autre difficulté : le socialisme jusqu’ici s’est montré surtout niveleur et péjoratif. On se heurtera probablement à une opposition politique plus redoutable que celle des Eglises et du capital. Un régime socialiste ne peut cependant durer sans une refonte de l’homme même, et tout Etat socialiste qui ne serait pas sélectionniste serait sûr de n’avoir qu'une durée éphémère. Sur ce point Platon voyait plus clair que les politiques modernes.
La transformation intégrale, limitée à un peuple, est à la fois plus facile et plus difficile. Elle est plus facile en ce sens que l’esprit d’envie mettrait un moindre obstacle à une réforme tendant à faire tous les citoyens également parfaits et à rendre chacun apte à des fonctions très élevées. Elle supposerait encore une organisation socialiste, mais sans spécialisation, c’est-à-dire où le môme individu partagerait son existence entre le travail intellectuel et le travail manuel. La difficulté principale consisterait dans le nombre prodigieux d’individus auxquels il faudrait persuader de disparaître sans postérité. La transformation intégrale supposerait, en effet, que l’ensemble de la nation disparût et fût remplacé par la seule postérité de l’aristocratie naturelle.
La création d’une race dominante ubiquiste n’est pas sensiblement plus difficile que la constitution d’une aristocratie naturelle dans un seul pays. Le problème est aujourd’hui à peu pic, s résolu par les Juifs. Le peuple d’Israël est loin de
constituer une race pure, et malgré son mérite, il est loin de représenter l’aristocratie naturelle idéale. Son existence n’en prouve pas moins la facilité relative avec laquelle un programme de ce genre pourrait être réalisé. L’homogénéité absolue ne devrait d’ailleurs jamais être cherchée, cela résulte de ce qui a été dit plus haut. Il faudrait former des sous-races capables de se perpétuer dans les régions équatoriales, ou affectées à des buts spéciaux.
La refonte entière de l'humanité à l’aide des types locaux les plus parfaits est un procédé qui évite les difficultés de l’acclimatement d’une race unique dans tous les pays, et de la formation des sous-races locales.
La substitution à l’humanité actuelle d’une race unique et parfaite est la généralisation du troisième cas.
Je ne m’arrêterai point davantage à ces spéculations dont le tort principal est de rappeler par leur contingence et leur vague les fantômes de théories qui remplissent les ouvrages de sociologie, et je terminerai par deux remarques d’ordre pratique sur les possibilités sociales du sélectionnisme.
Toute tentative de réforme qui aurait son point de départ chez un peuple faible ne manquerait probablement pas d’attirer sur lui l’attention malveillante des Etats en retard, et son essor prématuré pourrait être arrêté d’une manière brutale. D’autre part, les petits peuples qui attendraient la mise en mouvement des plus grands risqueraient fort d’être détruits, faute d’avoir acquis en temps utile un degré suffisant d’amélioration. Dans l’un et l’autre cas leur sort est à peu près clair. La réforme parait ne pouvoir être tentée que par les très grandes nations, en état par leur masse de défier toute tentative de destruction : Etats-Unis, Angleterre, Russie, Chine. Il ne faut pas se laisser illusionner par la puissance apparente mais éphémère de petites nations comme la France et l'Aile-
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magne, dont le territoire limité ne comporte pas un accroissement futur de population suffisant pour leur permettre de faire figure quand commencera l’ère des grandes luttes.
Dans toute société, si perfectionnée qu’on suppose la machinerie de l’avenir, il y aura du travail manuel à faire, et parfois du travail pénible et répugnant. Qui sera chargé de le faire? Dès aujourd’hui l’homme qui a un peu d’instruction refuse de faire œuvre de ses mains. Voyez-vous Goethe, Raphaël ou Cuvier mineur de houille, égoutier ou trempeur d’allumettes? M. Tarde a publié dans la Revue Bleue une fantaisie intitulée les Géants chauves, où il suppose l’humanité arrivée à la perfection, non pas il est vrai par la sélection, mais par un modelage mécanique du cerveau. Cette humanité finit fort mal, et ne vit que par le travail de singes perfectionnés par le même procédé (Rev. pol. et 1 i tt. „ 1893, II, 611).
Madame Clémence Royer, M. Meunier, ont essayé de résoudre par la domestication des anthropoïdes le problème redoutable du travail manuel dans la société parfaite. Cela ne me parait pas très sérieux. Les. anthropoïdes ne s’acclimatent point aisément, môme dans les régions équatoriales; ils deviennent rarement adultes en domesticité et ne se reproduisent pas, enfin leur structure les rend impropres au travail. J’ai passé des heures nombreuses à étudier les mouvements des anthropoïdes, j’ai eu la bonne fortune de pouvoir disséquer des exemplaires des trois grands genres, et je n’ai jamais saisi l’indice d’une possibilité de transformer en ouvriers ces animaux incapables de se tenir d’aplomb. Il faudrait une sélection très prolongée pour arriver à réaliser imparfaitement ce programme. Quant à l’hybridation, je ne regarde pas comme impossible à 'priori d’obtenir des hybrides des grands anthropoïdes entre eux et même avec l’homme. L’écart est moindre qu’entre les macaques d’un côté, les papions et les cercopithèques de l’autre, et ces singes de
familles différentes ont plusieurs fois donné des hybrides. Avec la fécondation artificielle on pourrait arriver à créer des demihommes, mais il serait peut-être prématuré de tabler sur l’emploi d’hybrides hypothétiques dont aucun exemplaire n’a encore été procréé.
11 faut donc chercher la solution du problème dans une autre direction. Les anciens l’avaient résolu par l’esclavage de leurs congénères, les planteurs modernes l’ont résolu par celui d’une espèce inférieure d’hommes. L’auteur du Trenn ungsays tem ne nous offre pas autre chose qu’une servitude volontaire et fort douce de la classe inférieure réduite au minimum psychique. Le système des ca: tes fermées, spécialisées, sous-espèces artificielles, est le dernier mot de l’évolution. Il comporte l’adaptation parfaite de chaque groupe à sa fin spéciale, c’est la division du travail sous la forme la plus adéquate. Il n’est peut-être pas impossible cependant d'arriver à sortir de difficulté sans recourir à ce procédé. Le travail manuel n’est pas incompatible avec les facultés les plus élevées, à la condition de n’ètre pas excessif. Combien de savants et d’écrivains passent six ou huit heures par jour à gratter sans utilité du papier administratif, qui aimeraient tout autant manier le marteau, si l’opinion le permettait? Le travail agricole laisse des périodes considérables de repos. Le jour où la somme moyenne de travail manuel serait fortement abaissée par une meilleure organisation sociale et une machinerie plus perfectionnée, il ne resterait à régler que la question de certains travaux répugnants. Comme dans toute civilisation il y a des individus de rebut, ne pourrait-on pas trouver là un emploi de ces déchets inévitables?
Les méthodes. — C’est très sommairement aussi que nous allons faire l’inventaire des moyens proposés pour arriver à la
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réforme sélectionnisle. Les méthodes ont nécessairement pour but : 1° l'élimination des éléments inutilisables; 2° le perfectionnement des éléments supérieurs.
L’élimination des malades héréditaires, des dégénérés, des vicieux, des incapables peut être obtenue par un grand nombre de petits moyens. En premier lieu, il faut ranger la pression de l’opinion : il faudrait arriver à imposer cette idée que le dégénéré, le tuberculeux, le syphilitique, l’incapable commet une mauvaise action en engendrant. Il serait indispensable de frapper d’une incapacité radicale de contracter mariage tous les individus incapables de donner des produits utiles à la société. Le plus large encouragement au self-restraint s’impose en tous cas à leur égard, et la tendance à la stérilité volontaire, si répandue de nos jours, est un précieux auxiliaire pour l’avenir. Un jour n’est peut-être pas très éloigné où il faudra imposer le service sexuel comme on impose le service militaire, et alors il y aura lieu de faire un choix. Il faudrait aussi faire en sorte qu’une charité mal entendue ne vienne pas faciliter la reproduction des individus tarés.
Il est ainsi possible d’éviter les procédés violents préconisés surtout en Angleterre et en Amérique, la castration, la séquestration, la mise à mort. La castration est un procédé radical, mais dangereux, surtout chez la femme. Je conseillerais aux partisans de la castration la fréquentation des pavillons d’opérations, où les malades entrent avec une apparence à peu près normale, d’où elles sortent semblables à des mortes, sans que le chirurgien puisse jamais affirmer si la péritonite ne viendra pas enlever la femme la plus habilement privée do ses ovaires. La séquestration, la relégation ne sont pas applicables à des individus qui se chiffrent par centaines de mille dans chaque pays, et j’ai déjà dit que la mort par décapitation est en soi moins inhumaine.
Il est très ingénieux d’arriver à la destruction en quelque sorte à l’amiable des dégénérés en leur facilitant l’alcoolisme, la débauche, la vie oisive. L’auteur du Trennungssyslem n’est point l'inventeur du procédé : la disparition des Peaux-Rouges, de diverses populations océaniennes a été largement facilitée par l’alcool à bas prix. Les nègres de l’Afrique commencent à être fort entamés par les eaux-de-vie de grains dont ils sont très avides. Il est probable que l’on en viendrait à bout, en exploitant contre eux cette passion dangereuse. Au Groenland, les Esquimaux ne subsistent que grâce aux mesures prises par le gouvernement danois : l’accès du pays est interdit sans autorisation spéciale, et l’introduction de l’alcool prohibée sous des peines sévères. Je crois volontiers que s’il y avait une ville en France où l’alcool fût gratis, les alcooliques ne manqueraient pas de s’y concentrer, comme les limaces d’un jardin sous la feuille de chou beurrée, piège succulent et fatal. Le goût de la paternité et de la maternité surtout est très peu répandu chez les dégénérés de toute espèce; l’acte sexuel n’est pour eux qu’une affaire de plaisir. Dispositions excellentes à encourager! Il suffit de leur procurer l’outillage nécessaire, et tous les quincaillers débitent à bas prix injecteurs et appareils d’Esmarch. Si la réforme de l’humanité pouvait ainsi se faire par le simple jeu des passions humaines, sans avoir â sacrifier ni à violenter personne, elle aurait chance de marcher d un pas plus rapide.
Comme l’élimination des mauvais, le perfectionnement des bons peut se faire de deux manières, par voie spontanée ou par ordre, par l’initiative des individus ou par 1 intervention de la puissance publique. C’est incontestablement aux associations qu’il appartient de préparer le chemin, les gouvernements ne pouvant guère imposer d’emblée à une nation entière certaines mesures dont l’utilité n’ait pas été d abord
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démontrée par des expériences très variées faites dans toutes les directions. En sens inverse, à partir d’un certain point, la réforme ne pourrait être généralisée que par l’inflexible autorité des gouvernements.
La première chose à faire est d’instruire et de conquérir l’opinion. C’est en ce sens que les sélectionnistes anglais et américains travaillent le plus, et avec raison. La propagation de saines notions sur le devoir envers l’espèce est indispensable, et l’accomplissement de ce devoir ne doit comporter aucune faiblesse, aucun sacrifice aux préjugés de la morale ascétique, ni à l’esprit'des lois. Un eugénique résolu à donner naissance au plus graud nombre possible d’enfants peut arriver, malgré les obstacles de l’opinion et des lois, à laisser une postérité incroyable. Cela ne lui coûtera pas beaucoup plus de soins et de diplomatie que des conquêtes stériles. De même pour la femme le devoir qui prime tous les autres est de choisir le père de son enfant parmi les plus eugéniques; toute autre considération est immorale, si conforme qu’elle soit à l’opinion et à la loi. Les lois qui régissent la sélection sont absolues, les notions morales et les prescriptions légales varient suivant les pays et se modifient sans cesse.
On peut regarder comme un moyen très puissant les associations qui ont pour but la production des eugéniques, en mettant les sujets en contact, facilitant les unions, aidant à l’éducation de leurs enfants, et leur facilitant les moyens d’en augmenter le nombre. Les distinctions signalant les individus d’un mérite eugénique hors ligne, les dotations, les établissements pour l’éducation des enfants sont d’excellents moyens d’action, mais qui nécessitent presque tous des fonds considérables. Le jour où les sommes annuellement dépensées en faveur d’œuvres pieuses ou charitables et généralement nuisibles prendraient cette direction, il y aurait un double avantage de réalisé.
Les associations, par leur force collective, peuvent exercer une pression utile sur le législateur, et le contraindre à abroger les lois inspirées parla morale chrétienne et contraires à l’intérêt social. Certaines réformes dans l’organisation de la famille sont particulièrement nécessaires. Il est indispensable que la civilisation euro-américaine reprenne les chances de succès que la polygamie assure aux peuples de l’Extrême- Orient. Il est indispensable aussi que les empêchements pour cause de parenté puissent être levés, sans distinction de degré, par des dispenses dont il conviendrait d’ailleurs de ne pas abuser. Tous les obstacles apportés aux unions par la loi ne s’appliquent d’ailleurs qu’aux mariages réguliers, à la famille civile, et l’on peut calculer le moment où dans tous les pays l’élévation croissante des naissances naturelles arrivera à rendre nul le nombre des naissances légitimes. A mesure que l’émancipation de la femme mariée rend le mariage légitime moins avantageux pour l’homme, celui-ci s’en éloigne, et nous marchons vers des formes nouvelles de la famille.
Les mesures coercitives supposent d’une manière presque nécessaire une organisation socialiste, où la fonction reproductrice serait spécialisée, obligatoire comme tout autre travail, et l’élevage des enfants à la charge de la société. C’est seulement dans des conditions pareilles qu’il serait permis d’interdire absolument à la majorité des individus la faculté de produire des enfants, en imposant les mesures préventives, l’avortement ou même l’infanticide, selon l’idée de Platon. Seul aussi le même régime permettrait d’imposer aux femmes reconnues les plus aptes une fécondité régulière et intensive, et de désigner les sujets masculins hors ligne chargés d’une manière exclusive de fournir les matériaux nécessaires. Cette manière de procéder serait ù peu près adéquate iï 1 idéal sélectionniste, mais elle a le défaut d’être fortement conditionnelle.
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Dans des cas pareils, les pêcheurs du Poitou disent : « Si la mer bouillait, le poisson serait tout cuit. »
L’avenir nous réserve cependant des choses plus singulières peut-être. Les faits dépassent toujours les prophéties, dans un sens d’ailleurs tout autre et imprévu.
7’ elles sont les propositions qui résument les programmes et les voies et moyens du sélectionnisme pratique, tout au moins à ma connaissance. Elles représentent ainsi toute une échelle de doctrines, depuis le sélectionnisme terre à terre des médecins d’hôpitaux jusqu’au sélectionnisme mystique : fit Deus. Il est utile de les méditer par notre temps de faillite générale, car si la sélection ne fait point faillite aussi, pour des causes encore imprévues, c’est d’elle que viendra le salut.
Conclusions. — Toute l’évolution sociale est dominée par la sélection. En vertu de leur organisation psychique, cérébrale et crânienne, les éléments ethniques se multiplient ou s’éliminent. Les événements engendrent ainsi des mouvements sélectifs, et la sélection produit les événements historiques. A mesure que la civilisation est plus avancée, la sélection sociale devient plus péjorative, et l’usure se produit avec d’autant plus de rapidité que la vitesse du progrès est plus grande. La période d’arrêt et de recul approche pour les races les mieux douées et pour l’humanité tout entière. La sélection systématique parait le seul moyen possible d’échapper à la médiocratie prochaine et à la déchéance finale. Si difficile qu’elle puisse être en pratique, on ne doit pas la regarder comme impossible. Il n’y a point à s’occuper outre mesure des obstacles que lui apportent les idées du temps : dans l’avenir, et à défaut chez des races qui pensent et sentent autrement ces obstacles disparaîtront en tout ou en partie. Des horizons dont nous ne pouvons avoir la moindre idée peuvent s’ouvrir ainsi devant
l’humanité. Trêve d’orgueil toutefois. Si l’homme est un dieu en formation, le dieu est mortel, et si inconcevable que puisse être le progrès futur, sa fin viendra. Quand le soleil aura cessé de féconder la terre, mère de toutes choses, l’heure aura sonné, et la mort viendra glacer le dernier de ces prodigieux génies, le cerveau gros de la science universelle, et vaincu par la matière 1