ÉPOQUE HELLÉNIQUE
— ive siècle
— époque romaine ....
Chorseia, Béotie, ive siècle. . . .
Moyenne, série Nicolucci exclue.
Sous la domination romaine, la population de la Grèce, considérablement réduite au commencement de notre ère, devient de plus en plus faible. A l’époque de Plutarque, elle aurait pu fournir tout au plus 3.000 soldats, ce qui suppose environ 30.000 habitants. L’IIellade était devenue un désert, et la race hellénique avait disparu. Quelques gouttes du plus noble sang du monde, mêlé à celui des esclaves et des immigrés de toute origine, ne permettent pas de regarder comme de véritables Grecs ces derniers habitants de la Grèce.
Les Grecs modernes et la nationalité grecque. — Le désert se repeupla peu à peu. Les siècles de féconde misère y furent pour quelque chose, les immigrations encore plus. Jusqu’à la fin du Moyen-Age, des populations d’origine fort diverse s’implantèrent sur le territoire de l’Ifellade, et parmi elles de nom-
breux éléments brachycéphales. M. Nicolucci, constatant que dans les régions vraiment grecques de la Grèce actuelle la dolichocéphalie est encore fréquente, est pris d’enthousiasme. « L’antropologia... proclama i Greci odierni discendenza légitima di quel popolo que riempi el mondo del suo nome et délia sua gloria, e che fu el modello, in tutti i tempi, di ogni excellenza non pure di scienze e di lettere e di arti belle, ma delle piu splendide virtu cittadine ». Je ne sais pas si les modernes Hellènes brillent par de splendides vertus civiques, j’en doute seulement, mais je suis bien certain qu’ils n’excellent ni dans les sciences, ni dans les lettres, ni dans les beaux-arts.
Les diverses séries de Grecs anciens donnent des indices moyens compris entre 75 et 76, soit environ 77 sur le vivant. Les séries modernes sont plus voisines de la brachycéphalie. Nicolucci a trouvé 79 pour moyenne de 18 crânes grecs modernes, ce qui suppose plus de 80 sur le vivant : cela aurait pu lui ouvrir les yeux. Tous les anthropologistes qui ont étudié les Grecs ont trouvé des moyennes plus élevées encore. M. Weisbach donne pour moyenne de 50 crânes de Grecs d’Europe 81.7. De même M. Apostolides a trouvé 81.6 sur 18 Grecs vivants. De mes registres je tire une moyenne de 81.7 déduite de 17 étudiants grecs de Montpellier, représentant l’aristocratie intellectuelle du pays. Les dimensions du crâne sont petites, plus petites que chez les Grecs anciens. La longueur des crânes anciens de Nicolucci était de 182 millimètres, celle des crânes modernes n’est que de 177. Nicolucci a trouvé une largeur un peu plus grande, 140 au lieu de 138, mais qui ne constitue point une compensation.
Si l’élément dolichocéphale subsiste en grand nombre dans certaines régions riches et peuplées, le type blond a cédé devant les types bruns méditerranéens, et presque partout l’élément brachycéphale introduit par infiltrations successives depuis
deux mille ans prédomine. La brachycéphalie est extrême en Epire, et le courant constant d’émigration vers l’Uellade relève à la fois l’indice dans la montagne et dans la plaine. Toute la région montagneuse comprise entre les Alpes des Grisons et l’Epire est d’ailleurs un des centres où YAcrogomis se trouve en plus grande abondance. Les plaines et les villes de l’Hellade et des lies où les dolichocéphales sont nombreux me paraissent devoir surtout la moyenne avantageuse de leur indice céphalique au phénomène de la concentration des dolichocéphales dans les milieux privilégiés.
Il serait très utile de procéder au cadastre anthropométrique de la Grèce moderne. L’opération ne serait pas d’ailleurs sans difficultés techniques, et les résultats auraient besoin d’une sévère critique si Ton voulait étendre le travail à tous les pays où survit la nationalité grecque. Il est resté sur toute l’étendue de l’ancien Empire d’Orient des populations fidèles à la religion grecque et à la langue, mais sans autre rapport avec les anciens Grecs que d’avoir été compris dans le monde byzantiù, grec de langue et de culture. Je fais surtout cette remarque à propos de la belle série d’observations publiées par M. Neophytos (Le Grec du N. E. de l'Asie Mineure, Anthropologie, 1891, 1).
Il trouve pour un lot de 7 crânes un indice céphalique moyen de 84.4 et pour un autre lot de 87.2. Dans ce dernier lot il n’y a pas un individu au-dessous de 80 et la série se prolonge jusqu’à 95. Les Grecs dont il s’occupe sont de la région de TE. de Trébizonde, et n’ont rien d’hellénique. Il faudrait bien se garder de faire entrer en ligne de compte dans une étude comme la nôtre les Grecs de M. Neophytos. Chez les Grecs de M. Neophytos il y a 20 °/0 environ d’yeux clairs, et 65 de foncés, 5 °/0 de cheveux clairs et 82 de foncés. Mes observations sont trop restreintes pour pouvoir être mises en parai-
K'ie avec les siennes, car elles ne portent que sur 32 individus de 1 Hellade ou de 1 Archipel, étudiants et marins du commerce. Elles me donnent près de 20 °/o cheveux clairs, mais pas de blonds, excepté deux sujets dont la provenance purement hellénique est douteuse.
En ne tenant compte que des Grecs habitant le territoire des anciens peuples helléniques, nous excluons les Grecs de nationalité qui ne le sont pas aussi de race, mais ceux-ci diffèrent cependant tellement des anciens que nous ne pouvons pas voir dans les uns les descendants des autres. Les substitutions successives que nous montre l’anthropologie sont expliquées par Phistoire et l’expliquent à leur tour.
L’œuvre des sélections. — Les sélections qui ont déterminé ces substitutions nous sont connues d’une manière précise depuis le vm° siècle avant J.-C. Les documents relatifs à la période antérieure sont eux-mêmes fort nombreux. Nous pouvons envisager dans son ensemble ce grand drame sélectionniste, et l’étude en est d’autant plus précieuse que nous voyons finir la pièce : c’est pourquoi l’exemple du monde hellénique est plus suggestif que celui d’aucun peuple, dont on ne sait trop comment il a commencé, et dont la plupart n’ont pas encore fini.
Les sélections militaires ont joué un rôle considérable dans l’évolution historique de la Grèce. Divisée en peuples à peu près aussi nombreux que ceux de l’Europe actuelle, la Grèce était sans cesse déchirée par des guerres d’autant plus féroces que le contact était plus intime, les affinités plus grandes. La foi de plus grande concurrence des formes les plus voisines se vérifie en matière historique. Dans la période ancienne les guerres paraissent produire de bons résultats, elles substituent des races meilleures à celles qui détenaient antérieurement le
pouvoir. Il est probable même que la sélection intérieure causée par la guerre améliore davantage la race. Les Grecs des temps héroïques n’étaient pas des sauvages, mais la sélection militaire agissait cependant sur eux plutôt comme sur les barbares que comme sur des peuples civilisés. A l’époque de la plus haute civilisation, l’effet de la sélection militaire devient au contraire constamment désastreux. Le duel d’Athènes et de Sparte prépare la destruction complète du monde hellénique.
La sélection politique fut partout intense. Luttes de classes, luttes de groupes d’ambitieux, meurtres, guerres civiles, proscriptions, les cités se déchirent au dedans avec une férocité dont nous avons peine à nous faire une idée. Le régime révolutionnaire de 1792-93, le coup d’Etat de décembre et la Commune sont des crises isolées : à peu d’exceptions près, toutes les cités grecques ont vécu à peu près en permanence clans le tumulte et le sang.
Les sélections religieuses furent au contraire particulièrement faibles. Il n’y avait pas ou presque pas de célibat religieux dans le monde grec, l’élasticité des formules religieuses ne permettait pas la formation de sectes hostiles, et les Grecs, plus occupés de mythes que de théologie, n’avaient point une foi ombrageuse et malveillante. Les quelques procès de sacrilège enregistrés par l’histoire, le meurtre juridique de Socrate, les guerres sacrées reconnaissent des causes où l’élément religieux est bien secondaire. On peut affirmer que l’influence de la religion sur les destinées du peuple grec fut plutôt bienfaisante. La religion était favorable à la propagation de 1 espèce. Elle ne jetait aucune défaveur sur l’acte sexuel, auquel présidait toute une hiérarchie divine. Vénus, la déesse blonde, était bien grecque et aryenne. Les anciens archéologues lui attribuaient une origine orientale, mais les fouilles récentes ont établi que la déesse nue apparaît à une époque
tardive dans le Panthéon oriental, que scs représentations la montrent sons la forme d’une statuette posée sur un socle, et non d’un être vivant, et que le type de ces statuettes se trouve déjà répandu dans la région égéenne trois mille ans avant J.-G. On en a déduit avec une grande vraisemblance que celte divinité était d’origine égéenne, que son culte avait été introduit en Orient avec des exemplaires de statuettes sacrées, et s’était développé dans le monde assyro-chaldéen et phénicien en se greffant sur celui de divinités orientales. De son côté, le culte des ancôtres poussait fortement au mariage et à la propagation. Chaque individu n’ayant d’autre moyen d’assurer le repos à son ombre que de laisser des enfants capables d’accomplir les sacrifices rituels, chacun était intéressé à laisser une postérité aussi nombreuse que possible, pour multiplier les chances d’accomplissement indéfini des rites. Tant que dura la foi religieuse, les mariages furent, malgré tous les obstacles, réguliers et féconds. Avec la décadence religieuse la population diminua, et quand, les croyances disparues, il ne resta plus de la religion que les cérémonies et les pratiques de convenance ou de superstition, la fécondité tomba si bas que la Grèce devint déserte.
La panmixie, l’absence de l’instinct de reproduction, l’individualisme absolu, la dissolution du peuple en individus, caractéristiques des périodes de décadence, s’observent dans le monde grec dès le commencement de son déclin. Les phénomènes étudiés plus haut à propos de la dépopulation de la France, nous les retrouvons dans l’histoire de la Grèce au moment où commence la dislocation ethnique. Après Cberonée, on peut dire que la sélection militaire a cessé de sévir sur la Grèce; la sélection politique devient moins active et ne tarde pas à s’éteindre complètement sous la domination romaine. Dans ces conditions relativement favorables, la diminution de
la population se produit avec une rapidité sans cesse croissante. Chacun est familiæ caput et finis, n’éprouve aucun désir de laisser des enfants et se garde d’en procréer, sachant que son ombre n’aura point besoin de leurs sacrifices.
Les sélections économiques sont les seules dont l’action ait duré depuis les temps préhistoriques jusqu’à ceux de la Grèce byzantine. Leur rôle fut très marqué à toutes les époques, et nous les trouvons sous toutes les formes.
Le luxe était intense dès l’époque mycénienne, mais la contagion était empêchée par des obstacles sociaux. Il devient prodigieux à l’époque classique et à l’époque romaine, et la contagion fut d’autant plus facile que la plupart des Etats vivant sous un régime à peu près démocratique, le désir d’imiter plus riche que soi torturait davantage la classe aisée, peut-être la classe pauvre. On vit alors, comme chez nous, des écrins pleins et des berceaux vides.
La ruine ne venait pas que des dépenses inutiles et de la contagion du luxe. La société économique comporte trois éléments : les riches, les travailleurs libres, les esclaves. L’industrie est presque tout entière pratiquée au compte des riches par les esclaves. L’esclave grec n’était pas à plaindre, il était mieux traité que l’ouvrier moderne; son maître étant intéressé à son bien-être et à sa conservation, il avait plus de facilités que l’homme libre pour vivre et reproduire. L’organisation des ateliers serviles permettait cependant la production à un prix très bas qui maintenait au même niveau le salaire du travailleur libre. La classe ouvrière libre se trouvait, comme la classe riche, hors d’état de nourrir de nombreux enfants. Aussi la voyons-nous s’éteindre, à partir d’une certaine époque, avec une extrême rapidité, à mesure que le nombre des esclaves allait croissant.
A Athènes nous voyons, dès la plus brillante période de son
histoire, les ruraux, ruinés et dépossédés, affluer dans la ville et s employer comme ils peuvent. Les thètes athéniens, incapables de lutter contre la concurrence du travail servile et les industries des métèques n’ont plus pour vivre que le parasitisme politique. De là ces hommes libres que nous montre Aristophane, à la merci des politiciens, et attendant l’occasion de juger pour pouvoir vivre de leur salaire de juges!
Les découvertes archéologiques de notre époque ont multiplié à l’infini les renseignements relatifs à l’état économique de la Grèce aux diverses époques. Les comptes d’administration des temples, en particulier, nous indiquent maintenant d’une manière précise le salaire des diverses catégories de travailleurs dans les diverses régions de la Grèce et à peu près à toutes les époques. Mauri (// salariato libero e la concarrenza servile in Atene, Studi e documenti di Storia, xvi, 103) évalue à 1 drachme le salaire d’un ouvrier athénien au ve siècle; au ive le salaire varie de 15 à 7 oboles, soit une mine et demie. Le blé coûtait alors de 3 à 5 drachmes le médimne. D’après le calcul de Boeck, le salaire suffisait à faire vivre une famille de 4 personnes quand l’ouvrier travaillait, mais il ne travaillait pas tous les jours. Cette situation vraiment intolérable des classes pauvres explique d’une manière très claire la lutte politique des classes, les incessantes guerres civiles et la facilité avec laquelle se constituaient les factions.
Les dissociations par déplacement ont joué un rôle considérable dans la destruction de la race hellénique. Les Grecs étaient grands navigateurs et grands colonisateurs. Ils ont couvert de colonies, empruntées à la population libre et généralement à la classe pauvre, une immense étendue de côtes dans les deux bassins méditerranéens et môme dans la mer Noire. Aux époques de vigueur juvénile, où la population ne tendait pasencorc à fléchir, l’essaimage régulier a dispersé danstoutes
les directions des excédants qui auraient pu être utilement employés à développer les cités mères.
Le Grec était urbain par nature. Rarement nous le trouvons isolé dans la campagne. Il habitait les villages quand sa profession agricole ne lui permettait pas de vivre dans les grandes villes. Quand il le pouvait, le propriétaire rural faisait cultiver ses champs par des esclaves de provenance quelconque et allait vivre de ses revenus à Corinthe, à Athènes, à Argos. L’urbanisme faisant son œuvre, au bout d’un laps de temps assez court, l’homme libre avait disparu, l’esclave devenu libre le remplaçait à la ville et' d’autres esclaves venus on ne sait d’où venaient, attendre, en remuant la glèbe, le moment de le remplacer à leur tour.
Nous allons étudier plus en détail l’évolution historique des peuples principaux de la Grèce. Dès à présent nous en savons assez pour comprendre l’intensité extrême et la courte durée de la splendeur hellénique. Le régime entier de la vie sociale tendait à donner à la Grèce un incomparable éclat et à la replonger dans l’obscurité après avoir usé toutes ses forces en un seul moment.
La stratification sociale. — Les peuples grecs n’ont jamais compris comme les Romains l’exercice du pouvoir. A Rome, dès une époque très ancienne, la population entière, à part les esclaves, d’abord peu nombreux, jouit du droit de cité, et si la participation du plébéien au pouvoir est moindre que celle du patricien, elle ne diffère que dans la quantité. Rien de semblable chez les Grecs. Les premiers occupants, réduits en servage ou conservant leur liberté, ont été mis hors de l’Etat politique, et ils n’ont que par exception, l’époque de la décadence, obtenu une partie des droits du citoyen. Leur mission sur la terre grecque était de travailler pour permettre à leurs
maîtres de faire la guerre ou de se reposer. Les citoyens n’ont jamais été qu’une très petite minorité, et si l’on veut se faire une idée exacte du peuple athénien à l’époque de la démocratie, il faut le prendre comme une grande chambre de députés nourrie par une masse d’individus sans droits politiques.
La constitution de Sparte est le type de cette hiérarchie. Audessus, les Spartiates, la plus vaillante des tribus doriennes, mais aussi la plus dure pour les vaincus. Ils s’appelaient entre eux les Egaux, ils vivaient d’une vie de soldat en caserne et ne s’occupaient que des affaires de l’Etat et du métier de la guerre. Ils vivaient de 9000 lots, correspondant au nombre des familles primitives, et qui avaient été attribués aux conquérants à l’origine. Ces lots formaient les 9/12 du sol et assuraient à la classe dominante une subsistance suffisante. Les 3/12 restés aux Laconiens étaient distribués en 21.000 lots. Les Laconiens étaient demeurés hommes libres, mais ils ne comptaient pas comme citoyens. Le travail était l’apanage des llilotes, dont la situation correspond à notre servage du Moyen- Age. Ottfried Muller estime qu’à l’époque de la seconde guerre médique la population de la Laconie s’élevait à 380.000 habitants, dont 36.000 Spartiates, 120.000 Laconiens, 224.000 TTilotes.
Les Doriens de Messénie et d’Argos, et ceux des colonies des Iles donnèrent une constitution analogue à leurs Etats, avec des variantes locales. Les Thessaliens réduisirent également au servage sous le nom de Pénestes les anciens habitants.
L’Attique ne subit pas l’action directe de l’invasion. Occupée surtout 'par des Ioniens superposés à des éléments ethniques plus anciens, elle servit de premier lieu de refuge aux Grecs chassés par les Doriens. De toutes parts affluèrent des fugitifs dont une petite partie seulement parait s’ètre fondue avec la population attique. Cette élite des peuples vaincus ap-
porta à la cité athénienne des trésors d’eugénisme. Le reste prit le chemin de la mer.
Dans les premiers temps de l’époque classique, nous voyons en Attique une aristocratie foncière, les Eupatrides, seuls propriétaires du sol. Au-dessous, les Thètes, qui n’étaient point réduits à l’état de sujets, mais n’avaient de fait que peu d’influence politique, au-dessous encore une quantité considérable d’esclaves domestiques et agricoles, résidu des anciennes populations vaincues, étrangers enlevés par les pirates, prisonniers de guerre vendus, par l’Etat. Après que les Thètes furent arrivés à la vie politique le nombre total des citoyens n’en reste pas moins encore plus bas qu’à Sparte. En 444, sur 300.000 habitants de l’ Attique il n’y avait que 14.000 citoyens dont les familles faisaient au plus 70.000 personnes. A ce moment Athènes dominait dans les îles et sur les côtes de la. mer Egée, et son empire ne comprenait pas moins de quinze millions de sujets. Ces chiffres sont de ceux qu’il faut retenir quand on raisonne sur le fonctionnement de la démocratie athénienne, et il faut aussi remarquer que dès ce moment le nombre des habitants d’Athènes étrangers au monde grec, soit métèques, soit esclaves venus de la mer Noire, de l’intérieur de l’Asie ou d’autres pays barbares, dépassait assurément celui des Athéniens libres et de race hellénique.
La colonisation. — Entre l’époque mycénienne et l’époque hellénique les mers furent pendant plusieurs siècles au pouvoir des Phéniciens. La ruine de Sidon et l’invasion dorienne marquent le commencement d’une période nouvelle d’expansion maritime. Les expulsés de toute la Grèce s’embarquent et se réfugient dans les îles et sur les côtes de l’Asie Mineure. Les Eoliens s’installent à Lesbos et sur le littoral depuis l’ïïellespont jusqu’au fleuve Ilermos, les Ioniens colonisent Chios et
les îles voisines, les Doriens eux- mêmes s’installèrent en Crète, au sud de l’Ionie, et jusque sur la côte phénicienne à Doros.
Ces colonies étaient fondées à peu [très toutes dans des pays où avait déjà fleuri la civilisation mycénienne. Elles y trouvèrent un fonds grec plus ou moins asianisé. Les colonies ne tardèrent pas à briller d’un plus vif éclat que la métropole, mais, en contact avec des masses trop puissantes de populations barbares et avec des Etats de toute autre importance, les villes grecques ne purent maintenir longtemps la pureté de la race et l’indépendance politique.
A partir de ce premier mouvement d’émigration, les Hellènes ne cessèrent de couvrir de colonies toutes les côtes de la mer Noire, de l’Archipel, de la mer Ionienne, même la Sicile, le sud de l’Italie, quelques points du nord de l’Afrique et des côtes d’Espagne et de Gaule. Sans cohésion, ces colonies n’ont guère fait qu’affaiblir la Grèce. Certaines acquirent cependant uue certaine importance. A un moment, Crotone aurait pu équiper jusqu’à 120.000 hommes, et Sybaris 300.000, mais il y avait dans ces cités une telle quantité d’éléments hétérogènes que si la civilisation restait grecque la race ne tardait pas à se mélanger.
Les Grecs ont disparu si vite en Grèce qu’on ne doit pas s’étonner du sort des colonies où l’élément grec était en minorité intime. Sur bien des points d’ailleurs le mélange se fit dès la première heure. Ainsi les Ioniens, au rapport d’Hérodote (i, I4G), se substituèrent simplement à la population masculine qu’ils avaient massacrée, et s’unirent aux veuves et aux filles .des Carions.
La colonisation grecque peut être comparée à une saignée constamment répétée. Elle a contribué à débiliter la Grèce et à la vider. Dans certains cas cependant elle a eu pour effet de maintenir une cohésion utile entre des lugitils chassés pai la
conquête ou par les vexations des partis politiques. Ainsi les Messéniens dépossédés par les Spartiates, et les nombreux bannis d’Athènes, de Corinthe, etc., se firent de nouvelles patries. Les vaincus s’assuraient ainsi le repos, mais la métropole restait affaiblie d’autant.
Il y eut un moment où près des deux tiers des Grecs se trouvaient bannis de leurs cités, par la rapide succession des partis et l’acharnement inintelligent des politiciens vainqueurs. Les villes grecques étaient encombrées de ces fugitifs. Les colonies rendirent un grand service à la race grecque en servant de refuge à. un grand nombre de ces bannis. Ceux qui 11e pouvaient trouver asile en pays hellénique se retiraient chez les Barbares. Dès CIO le roi d’Egypte Apriès avait 30.000 de ces réfugiés à son service. Cinquante ans plus tard la dispersion prenait des proportions formidables, et les colonies ne purent empêcher la dissémination et l'absorption de ces Grecs éparpillés dans tout l’Orient.
Premiers siècles de Sparte. — A l’apogée de la grandeur grecque, la population hellénique de condition libre ne parait pas avoir atteint un demi-million d’individus, superposés à plusieurs millions de sujets et d’esclaves réputés grecs euxmêmes, issus de la même race que les hommes libres ou de races plus ou moins voisines. Des éléments ethniques de plus en plus différents constituaient la population très hellénisée d’un véritable empire grec, vers le nord de la mer Egée, dans la mer Noire, en Italie, en Sicile.
Tour à tour cet empire appartenait à Athènes ou à Sparte. L histoire des populations répandues sur ce vaste territoire tient donc dans celle de la petite classe des hommes libres, et encore parmi les Grecs ceux-là seulement ont compté qui ont eu l’hégémonie, les Spartiates et les Athéniens. En résumant
l’histoire de Sparte et d’Athènes et celle du conflit des deux peuples, je montrerai comment celte population vraiment grecque disparut.
Implantés au milieu du Péloponèse, les Spartiates mirent plusieurs siècles à s’affermir en détruisant leurs voisins, au prix de guerres incessantes dont les plus célèbres sont celles qu’ils firent aux Messéniens. Doriens comme eux, arrivés avec eux, les Messéniens étaient à tel point les égaux des Spartiates que dans la longue guerre d’extermination entre les deux peuples le hasard seul empêcha la destruction de Sparte. A la fin les Messéniens furent dépossédés, obligés de s’expatrier, mais le développement de Sparte fut arrêté par leur résistance, et jamais les pertes subies ne furent intégralement réparées.
D’après Théopompe, il fallut même dès cette époque altérer le sang dorien pour le perpétuer, et donner des maris achéens aux femmes Spartiates faites veuves par les armes messéniennes. L’historien appelle Epeunactes ces intrus qui ne furent pas élevés au rang de citoyens. C’est à peu près l’histoire que l’on racontait autrefois au sujet de la noblesse de Champagne. La même altération fut plusieurs fois apportée au sang Spartiate dans les siècles qui suivirent, quand la sélection militaire avait trop réduit la population virile.
Les Argiens, autre peuple dorien, subirent aussi les agressions des Spartiates. Ils furent arrêtés dans leur développement par ceux-ci et dépossédés ensuite d’une partie de leur territoire. Ces luttes furent aussi acharnées que possible. Hérodote raconte un combat de 300 Argiens contre 300 Spartiates. Trois hommes survécurent, dont un seul Spartiate.
Ces guerres épuisantes, dont 1’effet est de paralyser le développement des peuples qui y prennent part, sont générales dans toute la Grèce, mais pour les Spartiates, les plus belli-
queux de tous les Grecs, elles sont une cause constante de sélection. La sélection militaire est d’ailleurs la seule qui s’exerce sur eux à cette époqu6: pas de sélection religieuse, pas de sélection politique, pas d’autres sélections sociales, et cet état de choses durera longtemps à Sparte.
Au vie siècle avant J.-C., Sparte est arrivée à l’hégémonie de la Grèce. Favorisant partout les partisans de l’oligarchie, elle se trouvait intervenir dans les affaires de tous les autres peuples et avoir des partisans partout. Cette étrange république à deux rois, socialiste et conservatrice, défendait ainsi la cause des plus purs éléments helléniques.
C’est dans cette situation que les guerres médiques viennent la surprendre. Chose singulière, ce peuple qui versait son sang dans des luttes continuelles contre ses voisins nejoua qu’un rôle effacé dans le défense de la Grèce. A part l’épisode des Thermopyles, les Spartiates ne paraissent guère dans l’histoire de cette épopée glorieuse, et l’hégémonie acquise par une longue série de guerres si meurtrières passe d’un coup aux Athéniens.
Les premiers siècles d’Atliènes. — Sparte ne subit guère dans les premiers siècles que la sélection militaire: Athènes au contraire fut dès ses commencements travaillée aussi par la sélection politique. Les Spartiates furent surtout un peuple de soldats et les Athéniens un peuple de politiciens. La raison en est peut-être dans la manière différente dont s’organisèrent les deux Etats. Tandis que la situation des Spartiates était celle de conquérants, c’est-Là-d ire fort nette, ouvertement basée sur la force et sur l’oppression d’une race par une autre, les citoyens de l’Attique ne paraissent pas avoir été aussi nettement séparés des non-citoyens par la race, et l’origine obscure de la distinction des classes peut être cherchée dans
une sélection sociale accomplie dans les temps antérieurs à l’histoire.
Au moment où la constitution athénienne commence à nous être connue, la terre, le pouvoir politique et l’exercice du culte sont entre les mains des nobles ou Eupatrides. On distingue comme à Rome une période royale antérieure, demilégendaire, demi-historique, mais déjà l’aristocratie a depuis longtemps aboli la royauté. Au-dessous, des hommes libres, citoyens mais sans rôle politique, des esclaves et d’autres catégories vaguement connues d’artisans et d’agriculteurs.
Toute la vie interne d’Athènes se résumera dans la lutte des nobles et des non-nobles, jusqu’au moment où il n’y aura plus d’ Athéniens du tout par l’usure réciproque des deux classes. Son histoire est une série de luttes entre personnages et entre coteries, de discordes à main armée, de séditions et de révolutions, de proscriptions, de massacres, d’inquisition et de tyrannie, les guerres extérieures brochant presque toujours sur le reste et compliquant d’ordinaire les guerres civiles.
Dès l’époque de Solon, les nobles avaient été obligés de renoncer au privilège exclusif de la propriété foncière. Ce fut le point de départ de la réforme de Solon, qui rend les fonctions accessibles aux non-nobles en répartissant la population en classes d’après la fortune, et en ouvrant l’accès des diverses fonctions aux membres de classes déterminées. Solon donne enfin une part d’influence même aux plus pauvres citoyens en établissant ce que nous appellerions aujourd’hui le suffrage universel.
L’assemblée d’Athènes, ainsi ouverte à tous sans distinction de naissance et de fortune, et à la seule condition d’être citoyen d’Athènes ira en agrandissant ses attributions jusqu’à devenir le plus redoutable des despotes. La constitution de Solon n’empêcha pas d’ailleurs les troubles dans la rue et dans l’assem-
blée et le législateur put voir lui-même sou parent Pisistrate établir la tyrannie, c’est-à-dire se substituer avec l’appui de la plèbe à tous les pouvoirs réguliers.
Pisistrate fut renversé au moins deux fois, mais finit par mourir au pouvoir. Un de ses fils fut assassine, 1 autre expulse par les Spartiates qui intervenaient de temps en temps les armes à la main quand le parti populaire devenait trop oppresseur. Après les Pisistratides, les luttes politiques continuent de plus belle. Les partisans de l’oligarchie, soutenus par une expédition de Spartiates, bannissent Clisthènes, le chef du parti populaire, et expulsent d’un seul coup sept cents familles. Peu après, les bannis rentrent et les chefs du parti aristocratique sont exécutés. Les Spartiates reparaissent, et avec eux les Thébains, et toute une coalition qui se forme contre la démocratie athénienne. Après une série de combats, force reste pour un temps au parti démocratique.
L’épopée médique. — Par un de ces jeuxde hasard qui touchent au paradoxe, la grande épopée des guerres médiques coûta moins aux Athéniens que ces petites luttes entre citoyens et entre cités. Commencée par les Athéniens eux-mêmes qui vinrent au secours des Ioniens d’Asie révoltés contre le Grand- Roi, la guerre s’annonça sous des apparences formidables. A Marathon, dix ou douze mille Grecs, presque tous Athéniens, eurent à combattre plusieurs centaines de mille hommes. Les historiens grecs n’avouent que 192 tués dans l’armée des Hellènes, et portent à 6.400 hommes la perte des barbares. L’invraisemblance de tous ces chiffres est manifeste, mais on voit que les pertes de Marathon n’ont pas exercé une sélection militaire bien forte sur les Athéniens.
Dans la seconde guerre, d’aprèslcs récits vraisemblablement exagérés d’Hérodote, Xerxès aurait lancé sur la Grèce plus de
cinq millions d’hommes. Il est fâcheux que l’intendant-général de cette armée ne vive plus, il aurait sans doute pu donner de précieux conseils aux successeurs chargés de l’approvisionnement éventuel des grandes armées modernes. Les Grecs auraient, d’après leurs historiens, détruit sans pertes considérables ces armées ou plutôt ces bandes immenses.
La vraie bataille des guerres médiques fut Platées. Mardonius n’avait que 300.000 hommes, mais de vraies troupes. Les Grecs furent 110.000 sous les ordres du Spartiate Pausanias. 11 y avait 5.000 Spartiates avec 5.000 Laconiens et 35.000 I-Tilotes, les soldats athéniens étaient 8.000, ceux de Corinthe 5.000, ceux de Sicyone 3.000, ceux de Mégare 3.000, ceux de Tégée 1.500. La lutte ne fut que partielle : les Spartiates, les Athéniens, les Tégéates d’un côté, l’élite des Perses de l’autre. Les Spartiates n’auraient perduque 91 hommes, les Athéniens 52, les Tégéates 16. D’après Diodore, au contraire, la victoire coûta aux Grecs 10.000 hommes.
Même en admettant ce chiffre plus vraisemblable, les pertes des Grecs n’eurent rien d’excessif, et la sélection militaire directement exercée par les guerres médiques se réduit à peu de chose. Les effets indirects ont dû être considérables : la ville d’Athènes anéantie, la population embarquée et transportée ailleurs, les fatigues et les privations, tout le côté matériel de la lutte a dû coûter beaucoup d’existences moins en vue mais non moins précieuses que celles des hoplites.
La fin des guerres médiques est comme le signal de l’épanouissement et de la grande splendeur de la Grèce. Les plus illustres de ses grands hommes prirent part encore jeunes â ces luttes glorieuses ou naquirent dans les années suivantes. La véritable vie de la Grèce se condense en quelque sorte entre la bataille de Marathon et celle de Chéronée. Marathon est de 490, Chéronée de 338. C’est dans cette courte période que
les Grecs trouvèrent le moyen d’anéantir par leurs divisions leur puissance et leur race même.
Luttes d’Athènes et de Sparte. Guerre du Péloponèse. — Les
Perses chassés de la Grèce, Athènes qui avait joué dans le passé un rôle secondaire se trouva dépasser la renommée de Sparte même. Elle devint le centre de la Grèce ionienne, et son influence croissante arriva à l’apogée quand les lies et les cités d’abord confédérées avec elle devinrent ses sujettes. Pour la première fois il y eut dans le monde grec un Etat de dimensions raisonnables, bien que fait de parcelles beaucoup trop dispersées. Peut-être Athènes serait-elle arrivée à faire de la Grèce un seul tout, peut-être à fonder un vaste empire, si les vicissitudes de sa politique intérieure l’avaient permis.
Aristide eut l’idée malheureuse d’ouvrir à la classe la plus inférieure, aux Thètes, l’accès de toutes les fonctions, la plupart électives, quelques-unes distribuées par la voix du sort. La corruption électorale déjà extrême prit un essor inouï, la direction des affaires fut toute subordonnée aux caprices passionnés de la multitude, les hommes les plus illustres, et Aristide même, bannis ou envoyés à la mort. En cent ans de démocratie pure la plus grande et la plus brillante cité de la Grèce fut réduite d’abord au rang de protégée des Perses pour devenir ensuite une dépendance du royaume de Macédoine.
Pendant que la plèbe s’amusait à frapper Miltiade et Thucydide, Alcibiade et Thémistocle, exilait Aristide parce qu’il était trop honnête, faisait périr dans leurs cachots Phidias et Socrate, Athènes tout en s’usant elle-même trouvait le moyen d’user aussi Sparte, et la Grèce tout entière se trouva mure pour la servitude le jour où les deux peuples en lutte tombèrent épuisés.
C’est un spectacle douloureux que cette guerre du Pélopo-
nèse, atroce et sans répit, guerre de race entre Sparte dorienne et Athènes ionienne, guerre de principes entre Sparte aristoe ratique et militaire, Athènes démocratique et politicienne.
La période de 431 à 421 n’est qu’une suite d’égorgements de détail, avec quelques batailles plus sanglantes. Ce sont surtout les alliés qui souffrent dans cette période. Les Eginètes sont expulsés de leur île. Sur la proposition de Cléon la plèbe athénienne vote le massacre total des Mityléniens, mais elle croit être magnanime en épargnant les femmes et les enfants, d’abord compris dans la sentence de mort. A Sphactérie, d'un seul coup 420 Spartiates sont tués ou faits prisonniers. De leur côté les Spartiates anéantissent les Platéens. A Amphipolis, les Athéniens laissent mille citoyens sur le champ de bataille. Sparte et Athènes épuisées, ayant dépensé leurs dernières ressources et levé leurs derniers soldats, font la paix. s
Cette paix fut une trêve qui dura juste le temps de reprendre des forces. Un an après, Alcibiade recommençait les hostilités. En 419, défaite des Athéniens à Mantinée; en 418, massacre par les Athéniens de la population de Mélos. Les Athéniens grisés par le succès entament l’expédition en Sicile qui devait amener leur perte. Il s’agissait de conquérir toute la partie de la Sicile occupée par les Doriens, et d’abord la puissante Syracuse. Athènes envoya en Sicile toutes ses forces : 8000 hommes en 413, 8000 autres en 413. L’expédition après avoir traîné, trois ans finit par un désastre. Tout fut pris ou tué, par l’impéritie des généraux.
D’effroyables guerres civiles, des proscriptions en masse, marquèrent les dernières années de l’agonie d’Athènes. Les derniers Athéniens furent d’ailleurs par le courage à la hauteur de leurs pères, mais ils étaient réduits à un trop petit nombre. En vain les métèques sont appelés au droit de cité,
et on l’accorde à tous ceux qui voulaient bien porter les armes pour Athènes. Après des efforts surhumains, après la sanglante défaite infligée à la marine Spartiate aux Arginuses, tout ce qui demeurait de la puissance athénienne s’écroula le jour d’Aegos Potamos. Il ne restait que six vaisseaux. Ce fut la fin, et la chute d’Athènes, terminant ces effroyables et absurdes conflits, fut un soulagement pour toute la Grèce (404).
Les derniers temps de la Grèce. — Il n’y avait plus guère d’Athéniens, plus guère de Spartiates. La plupart des cités grecques avaient vu diminuer le nombre de leurs citoyens par les guerres civiles et par leur participation aux grandes luttes d’Athènes et de Sparte. A peu près partout, en Ionie et à Athènes, et tout aussi bien dans les cités alliées de Sparte, il y avait des garnisons Spartiates. Il y eut une époque d’oppression politique extrême. Rien qu’à Milet, Lysandre fit exécuter 800 citoyens. Jamais la politique de Sparte n’avait été plus grossière, plus sanguinaire, plus imprévoyante que depuis son triomphe.
Cette oppression ne tarda pas à porter ses fruits logiques. Dès 395 tout le nord de la Grèce, et Argos même est en guerre avec Sparte. Lalutte fut dèsle commencement laborieuse pour les Spartiates. Lysandre est tué à Ilaliarte. La puissance éphémère de Thèbes commence à se révéler : désormais ce n’est plus Athènes, c’est Thèbes qui jouera le rôle principal dans les guerres de la Grèce. A Corinthe, à Coronée, dans des batailles furieuses, les Spartiates parviennent encore à maintenir leur supériorité, mais ils sont écrasés sur mer et l’hégémonie de la mer Egee leur échappe. Sparte est réduite à se placer sous le protectorat perse.
Après un intervalle de quelques années, juste suffisant pour permettre aux enfants d’arriver à l’âge de porter les armes,
la guerre reprend. C’est le dernier acte. A Leuctres, 400 Spartiates sur 700 restent sur le terrain. Epaminondas envahit la Laconie avec 50.000 hommes. Les Athéniens étonnés d’abord, bientôt jaloux et inquiets, se placent sous le protectorat perse pour échapper à la puissance qui surgissait à leurs portes. A Mantinée on trouve les Athéniens à côté des Spartiates contre les Thébains (362). Epaminondas périt dans la bataille, et les Thébains victorieux rentrèrent dans l'obscurité, mais ils avaient achevé d’anéantir Sparte.
Athènes mit encore quelques années à disparaître de la scène. Dès Tannée 355 elle a perdu son influence dans les îles. Appauvrie, encombrée de gens de toute origine qui étaient arrivés à la cité, elle végète. Le premier ennemi puissant devait l’anéantir. Ce fut Philippe de Macédoine. Guettant les Grecs amusés à leurs querelles de politiciens, envenimant les discordes pour provoquer des guerres civiles, il les amène au dernier degré de la faiblesse. A Chéronée (338) il écrase d’un seul coup Thèbes et Athènes. Thèbes est occupée, Athènes passe sous l’hégémonie macédonienne. Quelques années après, les conquêtes d’Alexandre ne firent plus qu’un seul empire de la Grèce, de la Macédoine et de l’état des Perses. La civilisation hellénique va rayonner sans rivale dans l’Orient tout entier, mais faite toute de souvenirs, car la race des héros, des poètes et des artistes était morte. Athènes, devenue ville cosmopolite, devait rester par son commerce et sa brillante culture une des grandes cités de l’Orient. Sparte, plus profondément déchue, ne compte aux temps du tyran Nabis que quelques centaines de citoyens, la plupart mendiants et tous indignes du nom de Spartiates.
En résumé, l’histoire de la Grèce comprend deux périodes de durée très inégale.
Dans la première, dont les secousses sont peut-être plus vio-
lentes mais certainement moins fréquentes, les divers éléments ethniques se déposent en couches successives, suivant l’ordre des invasions. Il s’opère dans la masse des tassements, des classements, une sélection sociale dont nous ne saisissons point le mécanisme dans tous ses détails, mais dont les effets sont manifestes. Dans cette période, les hommes se mettent à leurs places, les meilleurs en haut, Aryens ou pas Aryens, Hellènes ou non. C’est le phénomène des liquides de densité différente, agités dans un même flacon, qui se séparent et se superposent quand on leur laisse le temps nécessaire.
C’est l’aristocratie naturelle ainsi formée par une lente précipitation des éléments sociaux qui fournira tous les hommes illustres de l’époque classique. Même à Athènes, il ne sortira presque rien des autres classes, ni des pauvres citoyens, les Thètes, ni des Métèques, parfois très riches, mais non citoyens.
Il a fallu six siècles d’hellénisme pour préparer la splendeur de la Grèce. Au moment précis où tout est prêt, deux phénomènes simultanés se produisent, l’essor brusque de la brillante culture athénienne et celui de la démocratie, qui reçoit d’abord un lustre inattendu du développement des lettres et des arts, mais qui ne tarde pas à en tarir la source.
A mesure que la démocratie devient plus démagogique, les phénomènes de sélection destructive se succèdent avec une rapidité foudroyante. La sédition et les proscriptions en permanence au dedans, les guerres étrangères provoquées par les démagogues désireux de pêcher en eau trouble, anéantissent le capital eugénique amassé pendant les siècles précédents. Les efforts désordonnés des Athéniens usent par frottement réciproque Sparte et la plupart des autres cités grecques, et les secousses continuelles communiquent le désordre à l’Hellade tout entière. Enfin il ne reste plus nulle part trace de I ancienne classe des citoyens, et surtout de ses éléments les
plus élevés. Les cités sont remplies de gens de toute origine, arrivés à la qualité de citoyens : encore une Grèce, mais plus de Grecs.
Depuis les premiers temps helléniques, la période aristocratique avait duré six siècles au moins. Il avait fallu tout ce temps pour préparer la grandeur de la Grèce et le brillant essor d’Athènes. La démocratie prit la puissance athénienne en pleine floraison; en moins d’un siècle et demi elle eut tout détruit. La réforme de Clisthènes, l’organisation des dix tribus et l’accession à la cité du premier ban d’étrangers et d’affranchis est de 510. L’établissement définitif de la démocratie par Aristide et l’ouverture de toutes les fonctions électives à la plèbe eurent lieu trente ans plus tard. La guerre de 461 est déjà une guerre de principes politiques. La guerre du Péloponôse éclate en 431. La prise d’Athènes est de 404. Le combat d’IIaliarte, début ues guerres thébaines, date de 398, la bataille de Mantinée de 362. La bataille de Chéronée et la suprématie de la Macédoine datent de 338. La sélection politique avait fait son œuvre.