‹ Les semailles; pièce en trois actesChapitre 18 sur 32 · SCENE V HARCLAIR — FERRUEL · texte numérisé non relu

SCENE V HARCLAIR — FERRUEL

HARCLAIR {après un silence)

Elle évite de se trouver avec nous deux. Pourquoi?

FERRUEL Je l'ignore.

{Un silence. Harclair regarde Ferruet).

HARCLAIR

Tu lui as dit ?

Quoi?

Tu lui as dit ?

Je n'ai rien dit.

FERRUEL HARCLAIR FERRUEL

HARCLAIR

Elle sait. Je sens qu'elle- sait.

FERRUEL

Comment voudrais - tu qu'elle n'eût point deviné?

HARCLAIR Ah!

FERRUEL

Tu as voulu faire durer cette situation impossible créée par ma présence ici, par cette comédie cruelle, et que tu joues mal, surtout en ce moment...

HARCLAIR

Surtout en ce moment ?

FERRUEL

OÙ vous devriez pleurer ensemble, et où tu t'éloignes d'elle pour pleurer seul. Il ne faut pas

beaucoup de clairvoyance pour s'apercevoir du malaise de nos gestes, de nos regards, de nos paroles. Ah ! c'est un beau supplice ! Tu te venges bien!

HARCLAIR

Tu crois que je me venge? Non, tu ne crois pas. Je me vengerais sur moi-même aussi. Je ne me venge pas : je préserve ceux qui n'ont pas mérité de souffrir. Depuis des mois, des mois d'angoisse, je parviens à supporter ta présence, à ne jamais céder à la tentation de crier ma détresse, à parler à Françoise avec la môme foi que naguère, ou presque... car il y a des jours où, tout de même, je défaille... {Ferruel ne répond pas. Un silence. Harclair se promène nerveusement.) Ah! elle sait... Eh! bien, alors, il est inutile de continuera feindre. Tu ne viendras plus. Aussi bien, c'était vraiment trop pénible. Je suis trop bien vaincu, et tu as trop raison.

FERRUEL Moi?

HARCLAIR

Oui; ton pessimisme, ton scepticisme triomphent. J'étais ridicule de croire en l'humanité. Je m'obstinais encore dans ma détresse personnelle. Mais la guerre a tout emporté. Je suis bien complètement désemparé, toutes mes idées sont en lambeaux. C'est vrai. Seulement, je ne veux pas subir les tiennes tout de même.

FERRUEL

Les miennes? Les miennes aussi sont en lambeaux. J'en vois d'autres, d'autres dont la fraîcheur me baigne et dont la beauté m'attriste de regrets, parce que je ne puis plus la servir : je la connais trop tard pour l'aimer utilement. Tu crois que je triomphe ? Au contraire, je me sens humble, piteux. Je suis comme un failli dont chaque jour verrait s'accroître le nombre des créanciers qu'il ne pourra jamais payer. Chaque jour, je me découvre des dettes nouvelles, écrasantes. Et je suis pauvre. Je t'envie, toi qui a payé d'avance.

HARCLAIR Je ne te comprends pas.

FERRUEL

Tiens : tout à l'heure, ta femme m'a dit la beauté de la mort de Jean. C'est une dette encore.

HARCLAIR

Tu as adopté une nouvelle attitude ?

FERRUEL Je suis très malheureux.

HARCLAIR

Vraiment !

Je suis très malheureux. Et beaucoup d'autres hommes, d'ailleurs, doivent l'être comme moi : ceux qui n'ont rien à l'actif des grands comptes. J'ai vécu toute une vie dans la conviction, sincère, que je n'étais rien aux autres, et que les autres ne m'étaient rien. J'ai vécu orgueilleusement sans servir personne, sans servir une cause, sans servir à rien. Et voici que de toutes parts surgissent des hommes qui me servent ; voici que je me sens attaché, par la révolte, par la colère et par l'espoir à tout un vaste groupe, et à une cause pour laquelle meurent des milliers de mes semblables. Ils meurent pour moi. Et ils meurent superbement. Je leur dois quelque chose.

HARCLAIR Ils meurent. Ils meurent... Mon pauvre Jean!

FERRUEL

Jean, oui. Et tant d'autres! Tant d'autres que je ne connais pas, que je ne voulais pas connaître, que je méconnaissais. Il y en a que j'ai bafoués naguère; je les dédaignais, je les raillais, je les méprisais. Ils sont morts Je suis leur débiteur. Il y en a, comme toi, dont le fils est tombé : je leur dois quelque chose. Il y en a même que je haïssais, tiens, comme de Famel, tu te rappelles, avec qui j'eus cette altercation. Il est mort en héros. Je lui dois, je lui dois quelque chose. Je n'ai rien fait de

ma vie, rien pour mériter ma part de ce que tant de sacrifices nous gardent ou nous conquièrent. Je suis trop vieux; )e ne puis plus m'acquitter. Cela m'écrase. J'ai honte lorsque je passe à côté de femmes en deuil. J'avais calomnié leurs fils et leurs époux. La guerre montre les hommes, ces hommes dont je ne voulais pas être le frère, et qui meurent pour nous, pour moi, plus grands que je ne les voyais. Je suis humble, humble et inquiet, et je ne raille plus.

Plus grands que tu ne les voyais... Mais tu les voyais très petits, et les liens que tu découvres aujourd'hui, tu les ignorais...

FERRUEL Toi, tu les connaissais. C'est toi qui avais raison.

HARCLAIR

Mais je les croyais forts, je croyais qu'ils allaient plus loin. J'estimais impossible qu'ils fussent encore violemment rompus, que mes fils dussent tuer et qu'on me les tuât, et que l'humanité redescendît... Mon rêve crédule était trop haut.

FERRUEL

Mon scepticisme était trop bas. Tu étais plus près que moi de la vérité, beaucoup plus près. Ton rêve allait-il aussi haut que la magnanimité de Jean?

HARCLAIR Mon rêve voyait impossible tant de haine.

FERRUEL Et possible tant d'amour?

HARCLAIR C'est toi qui parles ainsi!

FERRUEL C'est moi. Et c'est toi qui me contredis!

HARCLAIR

Oui, moi, moi, qui ne puis plus croire en un geste, en une parole sincères, depuis quand tu sais. Moi, qui ne crois plus à aucun espoir depuis que s'est écroulé l'édifice de civilisation bâti par nos pensées optimistes. Moi, dont un fils est mort, mort pour des hommes comme toi ! Moi, qui ai trop, trop souffert, et qui ne vit plus aujourd'hui que par la sensation d'une angoisse : Daniel!

FERRUEL {dans un élan) Daniel ! C'est pour lui qu'il faut tout espérer !

HARCLAIR (le regardant) Comme tu as dit cela !

FERRUEL

N'ai-je pas raison?

HARCLAIR [s' approchant de lui)

Comme tu as dit cela î (f/n5z7ence)Avec quel élan, et quelle anxiété! Et comme te voilà changé!... Dis-moi : mon angoisse serait-elle ridicule! Seraitce la suprême duperie, la suprême naïveté?

FERRUEL Je ne te comprends pas.

HARCLAIR

Tu me comprends très bien. Car tu n'es pas naïf, toi. Tu me comprends. Dis-moi : dois-je trembler pour Daniel? Dis.\ Ou bien est-ce toi, toi qui trembles? Est-ce en lui que tu trouves soudain l'humanité si belle? Hein?...

FERRUEL Paul ! Tu es fou !

HARCLAIR

Ah ! il faut que je sache, que je sache si celui qui reste' est à moi. Il faut, il faut, il faut! {Violent) Réponds-moi !

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