SCENE I
FRANÇOISE — M^e HARCLAIR
Françoise est seule. Elle écoute le chant d'un violon venant d'une autre partie de la maison,
Que fais-tu là, Françoise?
FRANÇOISE J'écoute.
Mme HARCLAIR Daniel ?
FRANÇOISE Le violon.
M^^ HARGLAIR Sais-tu ce qu'il joue ?
FRANÇOISE Non. Sans doute, Daniel improvise.
Mme HARGLAIR (écoutant) Il est très en train aujourd'hui.
FRANÇOISE
C'est beau. La musique est toujours belle. C'est curieux : beaucoup de gens n'y puisent que du rêve. Elle me donne à moi, au contraire^ le désir d'agir, avec une confiance, une confiance illimitée ! . . .
M°ie HARGLAIR Même quand elle est triste?
FRANÇOISE
Je ne la trouve jamais triste tout-à-fait, quand elle est belle.
Mme HARGLAIR
Cela dépend. Je me demande souvent pourquoi j'entends du désespoir dans la musique d'à-présent. Je n'en entendais pas dans les romances les plus mélancoliques de ma jeunesse ; elles me fai-
PREMIER ACTE ii
saient pleurer parfois, mais c'était très doux. C'était moins compliqué, moins particulier. La tristesse existait pour nous, mais c'était l'accident. Nous ne la cultivions pas. Le bonheur devait revenir. Tu n'imagines pas comme les gens de mon âge sont déroutés aujourd'hui lorsqu'ils entendent...
FRANÇOISE
Vous parlez de votre âge comme si vous étiez vieille, tante Louise. {Souriant) Vous n'avez que vingt-quatre ans de plus que moi. Je ne veux pas être vieille dans vingt-quatre ans.
Mme HARCLAIR
Peut-être la musique n'a-t-elle pas changé. Ce n'est pas elle qui est triste : c'est moi.
FRANÇOISE
Vous? Pourquoi? Vous avez un mari illustre, et qui vous aime, deux fils dont vous devez être fière : un savant et un artiste.
Mme HARCLAIR
Ce pauvre Daniel ! Je tremble pour lui.
FRANÇOISE
Encore! Mais il se porte bien maintenant. Ecoutez comme il joue avec frénésie.
M"ie HARCLAÎR
Oui, quand il joue, quand il joue comme en ce moment, sa musique, il se transfigure, et il donne rillusion de la force, de l'enthousiasme. Mais dès qu*il ne chante plus, dès qu'il parle, son beau regard s'éteint, l'illusion s'en va, et de nouveau, s'exprime l'inquiétude fiévreuse. Il me semble que son chant nous leurre et le trompe lui-même.
FRANÇOISE
S'il avait le bel équilibre de Jean, sans doute il ne serait pas un artiste : il serait un philosophe calme et réfléchi comme son père, à qui Jean ressemble. Tandis que Daniel...
(On n'entend plus le violon.)
Mn»e HARCLAIR Tu trouves que Daniel ?
FRANÇOISE
Daniel ne lui ressemble pas du tout. {Riant) C'est de vous, tante Louise, c'est de vous qu'il tient sa nature inquiète et le génie dont il est tourmenté.
Mme HARCLAIR
De moi? Oh! ma petite, je ne suis pas une artiste.
FRANÇOISE
Peut-être... sans le savoir. Ah!... je crois que voici Jean.
PREMIER ACTE i3