SCÈNE II LES MÊMEà — JEAN
JEAN (entrant)
Bonjour, maman. Bonjour, Françoise. {Il embrasse sa mère.)
FRANÇOISE Tu viens du laboratoire ?
JEAN
Oui. Mais on n'a guère travaillé. On a beaucoup parlé des nouvelles, qui sont alarmantes.
Mme HARCLAIR
Quelles nouvelles ?
JEAN On redoute la guerre. Père ne t'a rien dit?
Mme HARCLAIR
Les nouvelles alarmantes, tu le sais, n'existent pas pour lui. Son optimisme les ignore. Et tous les événements le trouvent armé de deux considérations opposées : l'une le fait se réjouir de ce que l'autre lui aurait fait déplorer.
FRANÇOISE Il a raison.
JEAN
Je voudrais voir la vie toujours comme il m'a enseigné à la considérer.
C'est vrai : tu as entendu ses leçons, toi.
JEAN
Ça ne sont pas des leçons qu'il donne. Il se montre, il se raconte simplement. Il se raconte. Et c'est admirable. Mes premiers regards éblouis d'enfant devant la nature, mes premières découvertes des prodiges du monde ne m'avaient pas apporté les révélations merveilleuses de sa parole calme et claire, les allégresses dont elle m'a bouleversé.
Mi°e HARCLAIR Il est très éloquent.
FRANÇOISE Il croit !
JEAN
Oui, c'est cela; il croit. D'autres sont plus éloquents que lui. Mais il croit. C'est étrange : il ne croit qu'en des choses évidentes et dont per-
PREMIER ACTE i5
sonne, jamais ne devrait douter. Et il nous les révèle; nous ne les avions jamais bien contemplées avant qu'il ne nous les montrât ; ou trop de raisonnement nous les avait fait oublier. Parfois, il me semble que sans lui, je n'aurais jamais vu la splendeur d'un arbre, d'un papillon dans le soleil, de l'eau claire, du ciel; il me semble qu'il m'a appris à respirer. C'est cela, c'est cela surtout qu'il enseigne : à respirer de toute la force de nos poumons, à sentir avec confiance se gonfler nos poitrines, à goûter la volupté d'être énergique et d'aspirer la vie, d'être son amoureux, son esclave et son maître !
FRANÇOISE
Tu parles comme lui.
Hélas! on n'est pas le maître de la vie. •
JEAN
Il faut le croire quand même. Il nous le fait croire.
Mme HARCLAIR
Si nous étions les maîtres de la vie, Daniel serait bien portant et joyeux.
JEAN Mais Daniel se porte beaucoup mieux...
i6 PREMIER ACTE
M°ie HARCLAIR
Sa nervosité l'épuisé. Et ses découragements m'épouvantent. Devant lui, ton père n'est plus optimiste.
FRANÇOISE
Peut-être. Pourtant c'est devant lui surtout qu'il est admirable, et puissant ! Vous dites que si mon oncle était le maître de la vie, Daniel serait joyeux. Mais alors, il est le maître : il inspire à Daniel la volonté et Torgueuil de se vaincre, de créer de la joie sonore. Par lui, l'être fragile se transfigure quand il parle de son art. Je le sais bien : c'est en écoutant ce qu'il dit à Daniel que j'ai appris, moi aussi, l'énergie et la volonté.
JEAN
C'est vrai. Et même souvent, dans son cours j'ai retrouvé les mots... Il en est qu'il prononce avec une émotion particulière : dans sa pensée, c'est à Daniel qu'ils s'adressent. Il les répète souvent : « Nos investigations hardies peuvent nous conduire à beaucoup de conceptions inattendues. Il n'en faut jamais formuler une seule que l'on ne voudrait voir adopter par son fils. » Je me rappelle les mots. Ils lui servent à condamner le pessimisme.
FRANÇOISE
C'est pour les avoir entendus souvent que Daniel trouve pour sa musique, des accents de victoire.
JEAN C'est l'œuvre de père. Il est le maître...
Mme HARCLAIR
Personne, personne n'est le maître... Je vais retrouver Daniel. Il ne faut pas qu'il se fatigue.
{Elle sort.)