SCENE VIII HARCLAIR — FRANÇOISE
(Harclair a regardé sortir sa femme. Il demeure un moment immobile encore, la tête dans les poings serrés. Puis il se lève, cherche un instant, et ramasse la lettre de Daniel. Il la regarde.)
FRANÇOISE [entrant) Oncle Paul.
HARCLAIR {avec douceur) Ah ! c'est toi, petite...
FRANÇOISE Oncle Paul... Il faut écrire...
HARCLAIR
C'est toi, ma douce petite Françoise... Viens; viens près de moi. (Françoise s'approche) Cela me fait du bien de te voir. Toi, toi seule...
FRANÇOISE Moi seule ?
HARCLAIR
Toi, ton regard limpide et confiant, qui ne ment pas; toi et ta vaillance... Tu es ma meilleure force. Et j'ai besoin de ton secours.
FRANÇOISE
De mon secours, oncle Paul ? Je suis moi-même si désemparée, si effarée, si tremblante.
HARCLAIR
De ton secours. Tu es le seul être à qui j'ai su donner assez d'énergie pour oser à mon tour lui en demander un peu, sans craindre de le décourager. En toi, je revois toute ma pensée d'hier, jeune, vigoureuse, presque instinctive ? A toi je puis confesser que cette pensée défaille. Trop de désastres l'ont atteinte...
FRANÇOISE Jean...
HARCLAIR
Jean, et d'autres désastres encore.
FRANÇOISE Daniel...
HARCLAIR
Oui, J'ai peur... Tout sombre, toute ma foi. Je dois me maîtriser pour ne pas démentir toute ma vie, tout mon labeur, pour les regarder sans rire.
g6 DEUXIEME ACTE
Je n'oserais plus répéter ce que je disais hier aux jeunes gens à qui j'enseignais la ijoie : ils liraient dans mes yeux le désespoir. Je pense des choses amères et lâches. Je ne puis plus promettre un bonheur auquel je ne crois pas.
FRANÇOISE
Mon oncle, il reste Daniel.
HARCLAIR
Il reste Daniel... {un silence) Les choses s'acharnent. Tout s'écroule. Tout est sarcasme à ma niaise confiance d'hier. En même temps que les hommes s'entr'égorgent, redeviennent sauvages, d'autres meurent dans une secousse de la terre. Tandis que je pense à Jean, je guette les nu;)ges dans le ciel, j'appréhende l'orage, et je me demande si la minute prochaine ne sera pas la dernière, n'effacera pas pour toujours l'œuvre avortée de millénaires de douleurs.
FRANÇOISE Oncle Paul, je ne vous reconnais pas.
HARCLAIR
Jadis j'évoquais le lointain avenir. L'avenir! Savons-nous s'il doit être d'une heure encore? Demain, n'est-ce pas un peu de poussière éparpillée dans l'éther, la poussière de nos œuvres et de nos corps?...
FRANÇOISE
Onde Paul, j'ai besoin de courage; car il faut en donner à Daniel. Il y a Daniel...
HARCLAIR
II y a Daniel... C'est l'insoluble encore. Il attend de nous des mots que nous ne pouvons lui dire.
FRANÇOISE
Je voudrais relire sa lettre.
HARCLAIR
Sa lettre? (// cherche sur le meuble) La voici. {Françoise prend la lettre et lit.)
FRANÇOISE (en un crt) Oh 1 je n'avais pas vu !
HARCLAIR Quoi?
Elle est datée de Saint-Eloi! Il était à Saint- Eloil
HARCLAIR {debout)
Où l'on vient de se battre; où tout un régiment !..^0h! le pauvre petit, le pauvre petit! Lui aussi ! lui aussi ! Ce serait horrible! Quel régiment est-ce, dis. Sais-tu lequel?
FRANÇOISE
Je ne sais pas. Mais le journal d'hier... Où est-il ?
HARCLAIR
Attends... (// cheixhe fiévreusement parmi les />fljt?zer5) Attends... Voici... (// ouvre le journal, le'parcourt) Ah ! ici... Ce n'est pas le sien. Cest le 29c. Ce n'est pas le sien... D'ailleurs, nous aurions été frappés en lisant hier... Tu as eu peur, Françoise, et pourtant, pourtant, tu ne l'aimes pas, lui... J'ai tremblé aussi... Pourtant...
FRANÇOISE
Je l'aime autrement. J'aime tous ceux qui se battent. Et parmi ceux-là, il est le soldat que je connais, il est mon frère, il est votre fils... Il est notre soldat.
HARCLAIR
Mon fils... Et tous ceux qui se battent...
FRANÇOISE
Et j'ai réfléchi. Je sais. Je sais parmi les mots qu'il attend, ceux que je puis, ceux que je dois lui dire ; je les devrais même au soldat inconnu, qui ne serait pas mon frère, et qui attendrait le réconfort d'une tendresse.
HARCLAIR
Tu vas mentir, Françoise.
FRANÇOISE
Non, je ne mentirais pas. Je ne dirai pas ce que je disais à Jean. Mais je serai sincère en disant l'émoi éperdu avec lequel je pense à lui. Oui, je pense à tous. Mais lui, c'est le visage familier, c'est mon frère dans leur foule. Je dois donner du courage au plus anonyme d'entre eux. D'abord à lui, le pauvre Daniel. On en peut donner sans aimer, sans aimer... autrement? On peut promettre le bonheur sans l'apporter soimême, et en pleurant silencieusement... Je vais écrire.
HARCLAIR
Et si ton émotion le trompe? S'il croit... si plus tard...
FRANÇOISE
Plus tard, nous seronslibres. Plus tard, il n'aura plus besoin d'être aussi vaillant. Nous ne serons plus devant la mort, devant leur sacrifice. Je n'ai pas le droit de penser à plus tard. Je n'ai même pas le droit de penser à hier, et de pleurer. Aujourd'hui, il faut avant tout qu'ils soient forts!...
HARCLAIR
Tu as raison... Je te le disais : c'est toi l'énergie, L:\st toi rhéroïsme. Je suis plus fort quand tu es
FRANÇOISE
Je suib faible.
loo DEUXIEME ACTE
HARCLAIR
Je voudrais que tu fusses toujours à mes côtés. Quand tu parles, il me semble qu'il fait plus clair; quand tu parles, me reviennent des mots que je ne puis dire qu'à toi seule.
• FRANÇOISE Oh! ne parlez pas comme Jean...
HARCLAIR
Il te disait?... Mais tu es ma fille, vraiment ma fille. Tu ne sais pas le sens éclatant et doux de ce mot. Une fille, vois-tu, une fille, pour le père, — et je suis ton père, Françoise, — une fille, c'est toute la douceur de la femme et toute sa beauté, sans rien de ce qui rend parfois cette douceur trouble et cette beauté cruelle. Une fille, c'est un miracle, parce que c'est la femme toujours pure, dont on n'attend que de la tendresse, dont on est siir qu'elle ne trompera jamais. Une fille, c'est la grâce féminine que l'on peut admirer noblement. C'est la caresse chaste: ce sont les deux belles mains que l'on espère, sur son front, à la minute suprême...
FRANÇOISE (avec ferveur) Mon père... Nous allons écrire à Daniel.
HARCLAIR
Oui. Nous allons écrire. Moi d'abord. Mais reste là, reste là. Toi présente, ma pensée sera plus
DEUXIEME ACTE loi
sereine, plus courageuse, ma main sera plus assurée. Nous allons écrire ensemble. Veux- tu ?
Je veux bien.
{Harclair prend une feuille de papier et écrit)
HARCLAIR
« Mon cher enfant... »
(// s'arrête et semble chercher,)
FRANÇOISE
Dites-lui que je lui écris, de mon côté, n'est-ce pas?... Je lui écris.
HARCLAIR
Oui. « Mon cher enfant... » (Des larmes dans la voix). « Mon cher enfant... »
RIDEAU
Le décor du premier acte. Au lever du rideau Françoise est assise et brode. Daniel est debout devant elle.