SCENE 1 FRANÇOISE— DANIEL
DANIEL Françoise.
FRANÇOISE Daniel ?
DANIEL
Pourquoi me fuis-tu?
Je ne te fuis pas.
DANIEL
Si ; depuis mon retour, depuis cinq mois, tu m'évites? On dirait que tu regrettes ce retour, que tu aurais souhaité...
io6 TROISIEME ACTE
FRANÇOISE Oh! Daniel...
DANIEL
Et pourtant, tes lettres, tes douces lettres, m'avaient aidé à vivre... Maintenant tu me fuis... Jadis, nous vivions si intimement unis, jadis, quand, tu chantais mes chansons. Tu ne les chantes plus...
FRANÇOISE
Je n'oserais plus chanter, Daniel. Tes parents sont en deuil...
DANIEL Quand tu travaillais avec moi.
FRANÇOISE Tu ne travailles plus.
DANIEL C'était pour toi.
FRANÇOISE C'était pour ton art.
DANIEL
Pour toi. Et toi seule pourrais me donner le courage, comme tu m'as donné celui de me battre. Toi seule, dans cette triste maison où je ne retrouve aucune tendresse intacte. Que s'est-il donc passé?
FRANÇOISE Tu le demandes?... Jean...
DANIEL
Oui, je sais bien. Je sais... Je le pleure, moi aussi. Mais il y a autre chose. Est-ce parce que Jean est mort que l'on a peur de moi? Car on dirait vraiment que l'on a peur...
FRANÇOISE Peur de toi ? Voyons...
DANIEL
Oui. Toi d'abord : tu trouves, dès que nous sommes à deux, un prétexte pour me quitter. Et tu trouves mal : je vois, je sens. Père ensuite, père est plus désespéré dès que je parais; et maman, maman elle-même, est tendre seulement lorsque nous sommes seuls. Non, je ne travaille plus. Je n'ai plus rien autour de moi de ce qui me stimulait naguère, ni la parole de père, ni ton sourire. Je n'ai que tes lettres, je n'ai que tes lettres... De la pitié seulement...
FRANÇOISE
Mes lettres ?
DANIEL
Je les ai gardées. C'était mon talisman dans la guerre. Mais quand je les relis, ton indifférence d'à présent me semble plus cruelle; je regrette les jours
io8 TROISIEME ACTE
horribles et si clairs où je puisais en elle la force, la volonté de vivre; je regrette de n'être pas mort avec l'illusion...
Daniel ! .
FRANÇOISE
DANIEL
Je regrette... Travailler? A quoi bon? Pourquoi?
FRANÇOISE
A quoi bon? Et toi-même? Et tout ce qui se fait autour de toi, autour de nous, tout ce qui se crée, tout ce qui s'édifie, l'exemple innombrable? Ah ! si j'étais un homme, et si comme tel je pouvais espérer (lonner ma part de la tâche commune ! . . .
DANIEL
L'exemple? Je le vois. Il m'obsède et il m'humilie, mais en vain. Il y a cinq mois, au retour, je l'apportais, avec mes compagnons. J'étais comme eux ivre de volonté et d'orgueil. J'allais avec eux rebâtir le pays, le faire grand, grand comme notre rêve élevé plus haut par chaque bataille. Notre rêve! Il était prodigieux! Il était sans limites! Tout ce qui tombait dans l'affreuse lutte s'accumulait pour en porter la cime plus près du ciel ! A chaque désastre, à chaque œuvre détruite, à chaque idée abattue, nous pensions, les poings crispés I « Nous les referons, nous les referons plus belles! » Il faut qu'entre eux et nous soit plus grande tou-
jours la distance de la beauté, qu'elle soit infranchissable! Entre eux et nous, entre leur force hideuse et notre force créatrice.
FRANÇOISE
N'est-ce pas?
DANIEL
Les ruines nous paraissaient splendides. Nous ne voyions en elles que de l'avenir. En elles nous regardions les chantiers où nous allions bâtir, sur une terre ennoblie, palpitante, et dont nous étions amoureux î
FRANÇOISE
Hé! bien; cette volonté, qu'en fais-tu?
DANIEL
Nous n'étions pas amoureux d'elle seule. On aime le pays où l'on aime une femme. Cela doit être ; la terre veut des couples. Ce sont eux qui font la race pour laquelle on espère. Mes compagnons, eux aussi, gardaient de douces lettres que parfois, comme moi, dans la tranchée, dans l'ombre, ils baisaient frénétiquement.
FRANÇOISE Daniel, tais-toi!...
DANIEL
Pour eux, et pour celles qui leur écrivaient, l'amour aussi avait été grandi par la guerre. Et il
iio TROISIEME ACTE
les exalte, il les stimule, il les fait puissants aujourd'hui. Ils travaillent, je sais, ils travaillent éperdiiment à toutes les tâches. Je sens autour de moi la fermentation de leur labeur. Je sais que leur effort enthousiaste fait naître un monde. Mais rien ne peut naître sans l'amour.
FRANÇOISE Daniel, tais-toi!...
DANIEL
Et il n'y a pas d'amour pour moi. Je suis le soldat que n'attendait pas une femme. Je ne puis rien de ce que j'avais rêvé, rien pour ce qui s'accomplit. Il faut l'amour! Il faut l'amour ! Et tu me le refuses...
FRANÇOISE
Tais-toi! Tais-toi!
DANIEL Toujours, tu vois bien : je te fais peur.
FRANÇOISE
Non, Daniel... Mais il est des mots qu'il ne faut pas dire dans les maisons en deuil.
DANIEL Les entendras-tu jamais?
TROISIEME ACTE m
FRANÇOISE
Je t'en prie, tais-toi.
DANIEL
Je jne tais ; je me tais dé espérément. Toutes les voix qui étaient en moi se taisent. Tu ne les entendras plus. Rassure-toi.
FRANÇOISE Mais je veux, au contraire...