‹ Les semailles; pièce en trois actesChapitre 24 sur 32 · SCENE III HARCLAIR — Mme HARCLAIR · texte numérisé non relu

SCENE III HARCLAIR — Mme HARCLAIR

HARCLAIR Françoise, as-tu recopié cette note?

FRANÇOISE

Pas encore.

Veux-tu ?

HARCLAIR

FRANÇOISE

Tout de suite, oncle Paul.

[Elle sort. Harclair qui l'a jegardée curieusement, la suit.)

M»ne HARCLAIR [au moment où il va sortir)

Paul... (Harclair s'arrête) Paul, je voudrais te parler. (Harclair revient sur ses pas) Ne reste pas

ii8 TROISIEME ACTE

silencieux, je t'en supplie. Je ne puis plus, je ne puis plus vivre dans ce silence et dans cette anxiété. Tu te venges sur lui ! Tu te venges sur lui, dis?

H ARC LAI R Sur Daniel ?

M^e HARCLAIR

Il est si malheureux! Il est si malheureux !

HARCLAIR

Tout le monde est malheureux. A qui la faute? Je ne puis rien. (// se dirige vers la porte)

Mme HARCLAIR [l'arrêtant] Ne t'en va pas! Ne t'en va pas! Je veux...

HARCLAIR (avec hauteur) Tu veux ?

/ Mme HARCLAIR

Je sais, je sais l'étendue de ma faute, je sais l'horreur de la situation qu'elle a créée. Je sais que tu ne me pardonneras jamais Je comprends. J'accepte. Mais je veux, je veux savoir mon sort et celui de Daniel. Je veux savoir à quelle peine tu nous a condamnés, s'il doit la subir, lui, ou si je dois l'arracher au supplice. J'accepte tout, tout, pour moi. Mais pas pour lui, pas pour lui !

HARCLAIR Je n'ai condamné personne.

Mine HARCLAIR

Tu exécutes.

Personne.

Tu le hais.

HARCLAIR

Mine HARCLAIR

Je ne le hais pas. C'est un pauvre enfant que je regarde avec épouvante, et que je plains... A qui la faute?

Mn»e HARCLAIR

Pas à lui. Et c'est lui qui souffre.

HARCLAIR Il ne souffre pas seul.

Mine HARCLAIR

Pas seul. Mais nous sommes vieux. Et il est jeune. Et c'est toute une vie qui se décide. Tu sais qu'il ne travaille plus. Tu n'entends plus jamais, plus jamais son violon. (Un silence.) C'est qu'il avait besoin de toi, de ta parole, de ta force. Et c'est le silence toujours, le silence pour lui mystérieux, pour lui injuste ! Ah ! ce silence qui fut mon supplice, ce silence qui nous fit tant de mal. C'est par lui que je suis tombée !

HARCLAIR Vraiment!...

Mme HARCLAIR

Par lui, oui. Je me suis accusée. Je me suis humiliée. Et pourtant j'aurais pu te dire qu'ail y avait de ta faute. Tu m'as abandonnée.

HARCLAIR

Moi?

Mme HARCLAIR

Tu m'as abandonnée aux paroles d'un autre. Je t'avais aimé pour le langage ardent, au rythme de conquête, dont tu m'avais enveloppée, qui m'était dédié. La conquête accomplie, tu n'as plus rien dit, plus rien pour moi.

HARCLAIR Je te disais toute ma pensée.

Mme HARCLAIR

Plus rien pour moi. Plus rien de ce que j'aimais entendre, de ce qui m'avait grisée. Tu te taisais pendant des jours entiers. J'étais dans ton ombre, pas dans ta vie.

HARCLAIR ,

Je travaillais.

Mme HARCLAIR J'étais seule. Et je n'étais. plus ton but.

HARCLAIR {après ravoir longtemps regardée)

Oui... Et pourtant, pourtant tu étais parmi les plus capables de comprendre. Oui... L'amour n'est

pas pour rhomme qui travaille et qui médite. Il est pour celui qui parle aux femmes, qui leur parle d'elles-mêmes, et de lui... Pourtant, toi, tu étais intelligente, et tu paraissais...

Mme HARCLAIR J'avais besoin...

HARCLAIR

D'être chaque jour conquise. Et moi, je te croyais définitivement à moi, fière de mon labeur. Mais Ferruel avait le temps de parler. Ne discutons pas cela. A quoi bon ? C'est une histoire banale. Parlons de Daniel.

Mi^e HARCLAIR

Il est si malheureux !

HARCLAIR Il sait que nous pleurons Jean.

Mme HARCLAIR Il a besoin de toi. lia besoin de toi !

HARCLAIR

Je suis incapable de lui donner une aide.

Mme HARCLAIR Tu le hais...

HARCLAIR

Non, je ne le hais pas. Tu sais bien... On dirait vraiment que tu as oublié... ou que c'est moi...

M"ie HARCLAIR

Ce n'est pas lui.

HARCLAIR

Je ne le hais pas. Au contraire, je lutte pour ne pas trop l'aimer. Il y a toute son enfance durant laquelle j'ai fait son âme, toute cette enfance sur laquelle j'ai veillé en tremblant; il y a son talent que J*ai vu naître, que j'ai guidé, dont j'étais fier; il y a sa conduite de soldat, sa belle conduite crâne. J'aime tout cela comme mon œuvre, car tout cela ne vient pas de. .. Je ne veux pas le haïr. . . Mais dès qu'il est devant moi, je le regarde, j'interroge ses traits, je me souviens, et je me demande si je n'ai pas travaillé à l'œuvre d'un autre... Je me tais. {Un silence.)

Jadis, tu fortifiais l'âme de ceux qui ne t'étaient rien. Et tu te passionnais ! Tu le hais!

HARCLAIR Jadis. Oui... Tu as fait de moi un autre homme.

Mme HARCLAIR

Soit. Tu ne veux rien, tu ne peux rien. Soit. Mais tu ne souhaites pas qu'il soit malheureux ?

TROISIEME ACTE i23

HARCLAIR Non.

M™e HARCLAIR

Eh ! bien, quelqu'un peut le sauver.

HARCLAIR Quelqu'un.

Mm« HARCLAIR

Françoise. Il l'aime. Il l'aime éperduement. Si Françoise le veut, il reprend son élan.

HALCLAIR (inquiet)

Tu lui as parlé, à elle ? tU'est pour cela que je viens de la voir si... La pauvre enfant ! Elle t'a dit, n'est-ce pas, qu'elle ne l'aime pas?

Mme HARCLAIR

Oui. Mais elle t'aime beaucoup, toi. Tu as sur elle un pouvoir absolu. Si tu entreprenais de...

HARCLAIR

Tu voudrais que je la sacrifie? Tu voudrais que la pure et douce Françoise, innocente de tout le mal, Françoise, le seul être sur qui je vois encore rayonner le soleil, tu voudrais l'offrir en holocauste, pour racheter nos hideurs. Françoise! Mais c'est mon seul enfant ! Et tu voudrais que moi!... Jamais !

Mn»e HARCLAIR Si tu voulais, elle l'aimerait peut-être un jour.

HARCLAIR

Jamais.

M«« HARCLAIR

Ce n'est pas impossible. Pourquoi? Pourquoi?

HARCLAIR

Si. C'est impossible.

Mme HARCLAIR Tu ne veux pas ! J'essayerai, moi, quand même.

HARCLAIR

Je te le défends !

M^^ HARCLAIR M3is pourquoi ?

HARCLAIR

Tu veux savoir? Parce que... parce que Françoise... aimait... mon fils.

(M^^ Harclair demeure un moment immobile, puis se laisse tomber sur un siège, écrasée.)

HARCLAIR

Tu vois bien que c'est impossible, et que je ne puis rien.

TROISIÈME ACTE i25

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