SCENE II
FRANÇOISE — Mnie HARCLAIR
Mnie HARCLAIR {entrant)
Je viens travailler auprès de toi, Françoise. (Elle s'installe.) Et toi, Daniel, tu ne fais rien ?...
DANIEL Je vais lire. (// sort),
Mme HARCLAIR {en brodant)
il erre dans la maison, désœuvré et sombre. On dirait qu'une pensée, une obsession le rongent. Il ne te dit rien ?
FRANÇOISE
Rien.
Mme HARCLAIR (timide) Il ne t'a pas demandé... de l'aider?
FRANÇOISE Comment l'aiderai-je, tante Louise?
M^ne HARCLAIR Si tu faisais de la musique avec lui...
FRANÇOISE Oh!... Maintenant!...
Mnie HARCLAIR Cela lui ferait tant de bien !
FRANÇOISE Je ne pourrais pas. Je ne pourrais plus.
M^^e HARCLAIR^
Tu sais bien, ma pauvre petite, tu sais bien que ma douleur est profonde. Elle est sans remède. Il ne s'agit plus pour moi d'être heureuse. Pour moi toute musique est désormais désespérée, même celle de Daniel. Mais ce serait pour lui le labeur, le salut. On peut donc l'entendre ici. Ce serait le bonheur, peut-être, pour lui. pour lui, puisque lui seul reste... {Un silence.) Tu ne réponds pas?...
TROISIEME ACTE ii3
FRANÇOISE
Je ne pourrais pas, je ne pourrais pas!... Si je
pouvais ! Je vous jure, tante Louise, oh ! si je
pouvais !
{Un silence. Toutes deux travaillent.)
Mme HARCLAIR Pourquoi ne travaille-t-il plus ?
FRANÇOISE Je ne sais pas.
Mme HARCLAIR Il ne t'a jamais dit?
FRANÇOISE Jamais. Je ne sais pas. {Nouveau silence.)
Mme HARCLAIR C'est qu'il n'ose pas.
FRANÇOISE (troublée) Il n'osée. .
Mme HARCLAIR i'u n'as rien vu ?
FRANÇOISE [baissant la tête) Rien. •
Mme HARCLAIR
Ecoute, ma chérie, écoute... Pourquoi te défiestu de moi? Pourquoi feins-tu d'ignorer?
FRANÇOISE (apeurée) Tante Louise!...
Mme HARCLAIR
Je suis un peu ta mère, à toi aussi. Crois-tu que son seul bonheur m'occupe ? Pourquoi n'as-tu pas confiance ?. . . Tu sais. . tu sais que Daniel t'aime. . .
FRANÇOISE {la tête toujours baissée) Oh!...
Mme HARCLAIR
Et qu'il se désespère de lîe pas être compris. {Silence. Françoise a cessé de travailler; mais elle demeure la tête penchée sur sa broderie.)
Mme HARCLAIR
Françoise, regarde moi. {Françoise, lentement, lève la tête) Tes yeux sont pleins de larmes ! . . . Tu ne l'aime pas !
FRANÇOISE
Je voudrais qu'il fut heureux et je voudrais qu'il fût grand ! Je voudrais ardemment refaire ici du bonheur. Toute la tendresse d'une sœur...
TROISIEME ACTE ii5
Pour lui, tu es une femme...
FRANÇOISE
Oh ! non... oh ! non.
Mme HARCLAIR
Tu ne l'aimes pas.
FRANÇOISE Pas comme une femme.
Mme HARCLAIR
Peut-être, tu ne te rends pas compté. Tu es très pure, ma petite Françoise. La femme n'est pas éveillée; la jeune tille ne sait pas et s'effarouche. Tu ignores l'amour...
FRANÇOISE {immobile)
Oui, j'ignore... Donc, je ne Taime pas. Oh! Tante Louise, vous êtes un peu ma mère, c'est vrai. Ne me torturez pas... Ne ne torturez pas! J'ai tant de chagrin !
Mme HARCLAIR Il n'y a plus de bonheur possible.
FRANÇOISE
Ne dites pas cela... Ne dites pas que par moi souffriront ceux à qui je dois tout ! Je n'ai rien fait ! Je n'ai rien fait !
ii6 TROISIEME ACTE
Mme HARCLAIR
Tu n'as rien fait, non. Et pourtant c'est ta présence. Sans elle il n'y aurait point eu cette tristesse encore. Tu es là. Et par toi seule Daniel peut être heureux...
FRANÇOISE
Vous êtes cruelle.
Mme HARCLAIR
Tu l'aimeras peut-être plus tard. Il est beau. C'est un artiste. La gloire lui est promise. Cela dépend de toi.
FRANÇOISE
Je ne l'aime pas.
Mme HARCLAIR (durement)
Eh ! Qu'importe ! 11 t'aime, lui. Il a besoin de toi!
FRANÇOISE
Oh! tante Louise... Tante Louise!
[Un silence.)
Mme HARCLAIR
Pardoime-moi, Françoise, ma chérie, pardonnemoi. C'est vrai, je suis cruelle; mais je suis afFoléeJi Daniel, vois-tu, c'est maintenant toute ma vie. J'ai perdu un enfant déjà. Celui qui reste souffre, et je tremble. Si tu es mère un jour, tu comprendras. Une mère volerait ce qu'un enfant désire,
même si le désir est mauvais. Celui de Daniel est noble. Je te connais, je sais tout ce que tu lui apporterais de douceur, déloyauté et de courage... J'ai la tentation de te voler pour lui... Pardonnemoi. Mais ne dis pas durement non, ne dis rien de définitif. Laisse-moi espérer encore, espérer pour lui. Il t'aime, Françoise, il t'aime, et sans toi, plus jamais...
{Nouveau silence. Entre Harclair.)