‹ Les semailles; pièce en trois actesChapitre 28 sur 32 · SCENE VIII HARCLAIR — FERRUEL · texte numérisé non relu

SCENE VIII HARCLAIR — FERRUEL

UNE SERVANTE (entrant) Monsieur, c'est Monsieur Ferruel...

HARCLAIR [surpris) Ferruel!...

FRANÇOISE Il y a longtemps!... Pourquoi ne vient-il plus?

HARCLAIR

Je... je ne sais pas... Ferruel!... Soit... Faitesentrer. {La servante sort). Laisse-moi, Françoise. Veux-tu? Nous reparlerons de tout cela. Mais tu ne partiras pas. Je ne veux pas que tu t'en ailles ; je ne veux pas. . Nous trouverons..,

{Françoise sort en secouant la tête. Elle croise Fenniel qui entre. Il est vieilli, paraît ^naïade),

FRANÇOISE Bonjour, Monsieur Ferruel!

TROISIEME ACTE i35

FERRUEL Bonjour, Françoise.

FRANÇOISE {le regarde. En sortant :)

Oh!...

HARCLAIR (à Ferruel) Toi!

FERRUEL

Oui, moi. Tu ne m'as pas répondu... Je t'avais demandé... Je suis venu tout de même.

HARCLAIR Nous ne devions plus nous voir. Je t'avais dit...

FERRUEL

Nous devions, aujourd'hui, absolument, une dernière fois. Aujourd'hui, parce que demain je n'aurai plus la force... (// chancelle.)

HARCLAIR {qui Va regardé avidement)

Assieds-toi.

FERRUEL

Oui, je te remercie. Debout, je ne pourrais pas. (// s'assied. Un silence.) Je voulais... avant de mourir.

HARCLAIR

i36 TROISIEME ACTE

FERRUEL

Je vais mourir. Tu devais savoir comment, pourquoi, afin que ce ne fût pas inutile.

HARCLAIR Tu...

FERRUEL {haletant)

Non, je t'en prie, ne parles pas, ne dis rien. Je suis épuisé!... Je n'ai que juste ce qu'il faut de souffle... Regarde, regarde battre mon pouls .. Vois mes tempes... la sueur... J'agonise, Paul...

HARCLAIR {allant vers lui)

Mais, il faut...

FERRUEL

Laisse... Tout serait vain... J'ai voulu mourir... Je mourrai bientôt... C'est très facile.

HARCLAIR Tu t'es tué !

FERRUEL

Non. J'ai encouragé la mort. C'est plus simple. Le revolver, le poison... D'autres auraient su. Toi seul devais savoir... J'étais malade, d'un mal que je connais. Je n'ai rien tenté pour le vaincre... Au contraire. Tu sais que j'ai fait de la médecine...

HARCLAIR (ému) Tu t'es tué!

TROISIEME ACTE iSy

FERRUEL

C était le seul remède. J'étais l'obstacle. Moi vivant, tu ne pouvais pas t'apaiser. Après, peutèire, cela te sera plus facile, surtout si tu sais bien que je suis mort pour cela...

HARCLAIR Toi!...

FERRUEL

Moi... Oui, c'est étrange. Moi. Mais, je te l'ai dit déjà : je ne suis plus le même homme... La guerre m'a changé... Elleax:hangé tant de choses! Tant d'hommes sont morts allègrement pour des causes... pour des causes plus abstraites que... que celle-ci... On nous a si bien appris à mourir!...

HARCLAIR {songeur) La guerre a changé...

FERRUKL

Je te l'avais dit : je sentais peser sur moi de lourdes dettes... Je paie... Oh ! très peu, car c'est une pauvre vie déjà vieille, très usée, très souillée.. . [Avec un vague sourire) On fait ce qu'on peut... Mais peut-être, tu t'apaiseras, tu regarderas cet enfant sans colère; de nouveau, tu voudras lui inspirer l'enthousiasme, le conduire à l'action... ht peut-être son génie rayonnera... Alors, j'aurai payé ma part...

i38 TROISIEME ACTE

HARCLAIR (éperdu) Ferruel ! Ferruel ! Toi ! toi !

FERRUEL

Tu vois : les hommes sonl compliqués. Mais tu avais raison...

HARCLAIR

Les hommes sont grands !

FERRUEL Dans la tourmente... un peu plus grands...

HARCLAIR Ferruel ! Il ne faut pas mourir...

FERRUEL

Si, si... Il faut. Il me semble que, moi aussi, je meurs bien. C'est une fin inespérée. Mes derniers jours ont une beauté, une douceur que je ne méritais pas. Figure-toi., figure-toi que je vois le monde... comme tu le voyais naguère... quand je te raillais... Oh! je vois. Paul, je vois!... Tu te rappelles, un jour tu m'as dit : « Je contemple la perfectibilité humaine ». Je la vois dans tout ce qui vient de se passer, dans tout ce sacrifice, dans tout cet héroïsme surgissant de la hideur... Je la vois en la haine accablant ceux qui firent cette hideur. Je la vois en moi-même devenu soudain meilleur... Et je m'en vais en souriant à l'huma-

TROISIEME ACTE i3g

nité, qui me sourit... Elle est très belle ! Peut-être parce que déjà je m'éloigne d'elle, ou parce que je suis arrêté et qu'elle marche. Elle est dans la lumière lointaine. Elle est belle... Quand on la regarde ainsi en étant encore bien vivant, on doit être miraculeusement fort!... Et je comprends, je comprends qu'on la serve bien... Tu avais raison : même si l'on se trompe, c'est ainsi que l'on vit... Je te demande pardon... pardon d'avoir altéré... de t'avoir fait me regarder...

HARCLAIR Tu me reconduis vers la vision perdue.

FERRUEL Je mourrai donc doucement.

9ARCLAIR Non! Ferruel! non. Il ne faut pas mourir!

FERRUEL Si. Si. C'est presque fait...

Page 1