FRANÇOISE — JEAN
FRANÇOISE Bonjour Jean... Jean !...
JEAN Bonjour, ma petite Françoise.
FRANÇOISE Le maître de m^ vie.
JEAN Non.
Tu ne veux pas?
JEAN Non.
i8 PREMIER ACTE
FRANÇOISE Oh!
Jean Je veux t'obéir.
FRANÇOISE Je ne veux pas.
JEAN
Alors, qu'allons-nous faire? {Riant.) Il n'est plus possible de nous entendre.
FRANÇOISE Il y a peut-être un moyen.
JEAN Voyons.
FRANÇOISE
Nous continuerons à vouloir ensemble, en même temps, à penser ensemble, comme nous l'avons toujours fait depuis — que je suis vieille ! — depuis seize ans.
JEAN
Depuis seize ans, oui. Tu sais que je me rappelle très clairement, très nettement, ton arrivée. Je n'avais que huit ans.
FRANÇOISE Moi, quatre.
JEAN
Tu étais grande comme ça. Et dans mon importance de petit bonhomme j'ai été convaincu qu'on t'amenait à mon intention, pour moi seul.
FRANÇOISE Je te le disais : le maître de ma vie.
JEAN
Non.
FRANÇOISE
Ce fut cela tout de suite. J'avais conscience de ce que l'on faisait pour moi, pour la petite fille recueillie, à qui l'on donnait de nouveaux parents, un nouveau père. Cela me paraissait énorme. Je te regardais comme quelqu'un à qui l'on aurait pris, pour me la donner, une part de quelque chose d'infiniment précieux. Je me demandais si tu n'allais pas te fâcher. Et comme tu ne te fâchais pas, toi pourtant si grand déjà, je t'ai aimé tout de suite, tout de suite, passionnément.
Jean M a petite Françoise ! Ma petite sœur.
FRANÇOISE
Oh! non. Non, ne dis plus cela. Cela m'a fait mal souvent. C'est pour cela que j'ai pris Thabi-
tude de penser comme toi. J'avais entendu dire que frère et sœur se disputaient. Je ne voulais pas me disputer avec toi. Je ne voulais pas être ta sœur : je n'aurais pas pu t'épouser. Et je serais redevenue orpheline si tu en avais épousé une autre. Quand tu m'appelais ta sœur, avant que tu ne m'aimes...
Jean
Avant que je ne te le dise...
FRANÇOISE
Je me disais que si tu ne m'aimais pas, j'aurais éternellement le regret de n'avoir rien donné à cette douce maison... Et tu ne me disais rien.
Jean Je n'osais pas.
FRANÇOISE Tu ne voyais donc rien ?
JEAN
Je voyais que tu nous aimais bien tous deux, Daniel et moi.
FRANÇOISE
Tu es fou! Daniel, lui, c'est autre chose : c'est mon frère, c'est le petit. Mais toi! Toi, tu es...
JEAN Je suis?
{Françoise ne répond rien. Ils échangent un baiser.)
JEAN
Ma Françoise! (Changeant de ton.) Maintenant, il va falloir, mademoiselle, que je mette votre oncle au courant de nos projets et que je lui demande votre main. Comme il est mon père, je crois qu'il m'agréera.
FRANÇOISE
Attends encore...
JEAN
Pourquoi ?
FRANÇOISE
Quelques jours... Cela me gêne... J'aurais préféré que Ton devinât d'abord. Mais tu me traitais si bien en sœur, que personne. . .
JEAN Alors, fixons un terme.
FRANÇOISE
Ehl bien, quinze jours, veux-tu? D'ici là, peutêtre, ils s'apercevront... Je serai moins confuse.
JEAN
Soit. Je vais travailler, Françoise. Et toi, que vas-tu faire? Tu vas lire, sans doute, lire un roman ?
FRANÇOISE
Non. Je n'en lis plus. Je pense au nôtre. C'est bien plus beau !
JEAN Conte-le moi.
FRANÇOISE Je viens de te le conter.
JEAN Tu n'as pas dit la fin.
FRANÇOISE Oh ! c'est bien simple. Ils s'aiment...
JEAN Ils?...
FRANÇOISE
Puisque c'est un roman... Ils s'aiment tendrement jusqu'au bout, jusqu'à la mort...
JEAN Ma chérie !
FRANÇOISE
Il ne leur arrive rien d'extraordinaire, ni grandes infortunes, ni bonheurs exceptionnels. Ils rencontrent les joies et les douleurs de tout le monde. Ils vivent vaillamment une vie normale, faite de beaucoup de luttes, de quelques défaites et de quelques succès, pour lui.
JEAN Pour eux.
FRANÇOISE
C'est la même chose... Mais à la fin de leur vie, aux dernières pages, ils ont l'impression d'une victoire tranquille. Ils ont vécu, ils se sont aimés, ils ont peut-être été utiles ; ils ont l'orgueil d'avoir vu grandir des enfants, de voir commencer d'autres vies et d'autres espoirs, de se rappeler quelques émerveillements, quelques heures de douceur, dans la douceur encore de se serrer les mains, de vieilles mains qui commencent à trembler, mais pas de peur... {Ils se serrent les mains.) C'est très banal, tu vois...
JEAN C'est très beau.
FRANÇOISE Alors, commençons tout de suite. Va travailler.
JEAN A tantôt, Françoise.
FRANÇOISE A tantôt, Jean. {Jean sort.)