SCENE VI LES MÊMES — HARCLAIR
HARCLAIR {entrant, à Ferruel) Tiens, te voilà.
FERRUEL Comment vas-tu ?
HARCLAIR Mais très bien.
FERRUEL Très bien. Comme l'univers tout entier.
HARCLAIR {haussant les épaules)
Mais oui, comme l'univers tout entier, qui, malgré les orages et les cataclysmes, garde toutes ses beautés.
FERRUEL Le cataclysme menace. La guerre...
HARCLAIR La guerre, à notre époque ! C'est impossible.
FERRUEL
Impossible? C'est vite dit. Pourtant les choses prennent une tournure ! ... Tu n*as pas lu les journaux?
HARCLAIR
Il n'est plus d'hommes assez monstrueux pour prendre, devant la conscience universelle, la responsabilité...
FERRUEL Ce sont de grands mots. Mais la réalité...
Les grands mots finissent toujours par être de grandes choses. C'est impossible, impossible !
FERRUEL Tu crois qu'une conscience gouverne le monde ?
HARCLAIR
Une conscience se forme, et...
3o PREMIER ACTE
FERRUEL Elle est bien distraite.
HARCLAIR
Nous verrons? Et même si la guerre se déchaînait, je croirais encore en elle. Ce serait elle qui vaincrait.
FERRUEL
Tu vois les hommes...
HARCLAIR
Il ne s'agit pas des hommes. Il s'agit deThumanité. Les hommes, je les vois tels qu'ils sont, c'est-à-dire souvent très laids. Mais l'Homme, c'est autre chose... {A sa femme). Et Daniel?...
Mme HARCLAIR Il travaille.
HARCLAIR
Ah ! (A Ferruel). J'étais inquiet. Hier, il avait de la fièvre.
Tu étais inquiet, toi l'optimiste !
HARCLAIR Ah ! quand il s'agit de lui !
PREMIER ACTE 3i
FERRUEL
Ce qui prouve que roptimisme, le vigoureux optimisme s'attache seulement aux choses auxquelles on est indifférent.
HARCLAIR
Ne plaisante pas. Je suis désolé de voir cet enfant si fragile. Pourtant, j'ai veillé sur lui au point de négliger Jean.
Mme HARCLAIR
Mais il devient plus fort et plus beau. Car il est beau!
HARCLAIR
N'est-ce pas qu'il est beau?
FERRUEL
Pour nous qui vieillissons, il est évidemment la beauté miraculeuse.
HARCLAIR
Il me semble que si, devant lui, mon optimisme défaille, ton scepticisme désarme.
FERRUEL Il s'attendrit.
Ah!
FERRUEL
Mais il ne faiblit pas. C'est devant l'enfant que l'égoïsme des hommes me paraît le plus monstrueux.
HARCLAIR Tu vas faire encore du paradoxe,
FERRUEL Le paradoxe est la vérité...
HARCLAIR De demain. C'est entendu.
FERRUEL
Non. C'est la vérité qui te gêne. Nous nous réjouissons de voir grandir Tenfant que nous aimons, de le voir avancer dans la vie...
HARCLAIR C'est une conquête.
FERRUEL
Pour la vie, peut-être, pas pour lui. Nous savons vers quelles douleurs il va, et combien chaque jour l'amoindrira en le rapprochant de nos laideurs. L'enfant deviendra ce que nous sommes. Et nous n'avons pas pitié de lui !
Fermel !
Tu regardes sans joie un enfant?
FERRUEL
Assurément, non. Mais ce que je regarde, je m'en rends bien compte, c'est ma propre jexmesse. Je retrouve, avec une curiosité étonnée, des fraîcheurs oubliées. Je suis ridicule et féroce.
HARCLAIR Féroce ?
FERRUEL
Parfaitement. Sais-tu de quoi je me fais Teffet, après, quand je réfléchis, quand je me rappelle, froidement, à quoi nous le conduisons, l'enfant? Je songe au bactériologiste admirant la grâce des jeunes cobayes qu'il soigne en vue de ses expériences.
HARCLAIR
Tu t'amuses selon ta manière ordinaire.
FERRUEL Je dis ce que je pense.
Mme HARCLAIR
Mais. non.
FERRUEL
Mais si.
Et tu ne peux penser, là-dessus, normalement. Tu ne sais pas.
FERRUEL Je vois.
HARCLAIR
Tu n'as pas d'enfants. Tu ne t'es pas vu, en un enfant, revivre toi-même.
FERRUEL Revivre toi-même! Egoïsme, tu vois bien!
HARCLAIR
Egoïsme? Non. Espoir. Espoir vaste, espoir éperdu...
FERRUEL De se survivre.
HARCLAIR
Pas seulement cela. Espoir plus pur. On a travaillé beaucoup. On a cherché fiévreusement les mots et les actions qui doivent grandir les hommes et les rendre plus heureux. On regarde l'enfant avec l'espoir que la tâche l'aura servi. On essaie de voir en lui l'humanité de demain, un peu plus clairvoyante, un peu plus sage, un peu plus généreuse, un peu plus paisible que celle d'aujourd'hui.
En chacune de ses sensations, des idées qui s'éveillent, on mesure le progrès accompli de nous à lui. On retrouve non point soi-même, mais une transformation de soi-même, dans un avenir supérieur au temps qu'on a vécu. La vie future dont parle le Christ, c'est peut-être cela : celle des hommes à venir, celle des enfants d'aujourd'hui.
Tu crois que les enfants d'aujourd'hui feront des hommes meilleurs que nous?
HARCLAIR
Un peu. Et leurs fils plus encore. Je contemple en l'enfant la perfectibilité humaine.
FERRUEL Tu vois ce que tu veux voir. L'enfant...
HARCLAIR Tais-toi. Daniel vient.