‹ Les semaines littérairesChapitre 23 sur 23 · XX1I · texte numérisé non relu

XX1I

Lorsque Ton apprit la mort si soudaine de H. Eugène Scribe, il fut aisé de prévoir que les agressions violentes qui avaient poursuivi, dans ces derniers temps, l'infatigable écrivain, allaient être immédiatement réparées et rachetées par l'excès contraire. On le sait, l'esprit français, l'esprit parisien surtout, a de ces variations, de ces réactions subites ; mais elles ne se produisent pas toujours dans le même sens, et il serait peut-être assez triste de rechercher les causes de ces différences. C'est ainsi que nous avons rappelé récemment, à propos d'un homme de génie — il ne s'agissait pas de M. Scribe, — comment une vieillesse trop longue, trop solennellement imposée à l'admiration et à la louange publique, trop soigneusement maintenue dans une atmosphère factice, avait pu préparer à la gloire de H. de Chateaubriand, pour ses premières années d 'outre-tombe, non pas, grand Dieu! une déchéance, mais une sorte d'éclipsé passagère et de déchet. C'est que M. de Chateaubriand,

pendant les quinze ans qui précédèrent sa mort, était un prestige, une autorité, un monument, un ancêtre : il n'était déjà plus un chiffre. Les jaunes ou soi-disant tels pouvaient être importunés du bruit qui s'attachait à son nom ; ita ne le rencontraient plus sur leur chemin ; il ne leur prenait pas leur place au soleil. Sa mort les débarrassait d'une admiration, mais non pas d'une concurrence. Avec H. Scribe c'a été tout le contraire. Jusqu'à la fin, jusqu'à la veille de cette mort subite, tous ceux (et le nombre en est grand) qui travaillent ou aspirent à travailler pour le théâtre avaient en H. Scribe un concurrent redoutable, et se figuraient volontiers que, s'il n'eût pas existé, ils seraient arrivés plus facilement et plus vite. La place qu'il occupait, et que personne très-probablement ne sera capable d'occuper après lui, leur semblait prise en détail sur l'espace qu'ils convoitaient. Son nom obstruait toutes les affiches ; ils se heurtaient à ses manuscrits sur le seuil de toutes les directions théâtrales, et ces portes, fermées pour eux, s'ouvraient pour lui. Son activité prodigieuse, que l'on a tant vantée, et qui, selon nous, n'était plus en harmonie avec «on âge, avec sa célébrité, sa fortune, avec ce sérieux qui sied au déclin des carrières brillantes et bruyantes, cette activilé désespérait tous ceux qui avaient plus besoin que lui de se faire jouer et applaudir: il n'est donc pas étonnant qu'ils aient cherché à la longue sa condamnation dans leur supplice. H. Scribe lui-même — et nous sommes loin de l'en blâmer, — en contribuant plus que tout autre à faire du théâtre une branche de revenu aussi productive que les maisons ou les terres, en organisant le budget et le ministère des finances de la littérature dramatique, aurait pu quelquefois reconnaître son propre ouvrage dans ces âpretés de concurrence qui fontsonger auxrivalitéscomnîerclales et ajoutent

aux mobiles ordinaires de la vanité et de l'envie la valeur positive et chiffrée d'une question d'argent. Delà, contre cet homme si inoffensif, et, dit-on, si aimable, ces attaques passionnées, ces émeutes d'étudiants en révolte contre leur professeur, ces colères sans cesse soulevées par sa persistance à produire, et à demi justifiées, il faut en convenir, par la faiblesse de ses dernières productions. Hais aussi, dès que Ton a su que H. Scribe, qui ne pouvait être forcé à l'inaction que par la mort, allait se reposer pour toujours, dès qu'à la place de cet obstiné travailleur on n'a plus vu qu'un cercueil, colères et railleries ont disparu : on s'est accusé d'injustice et d'ingratitude envers cet amuseur (ne disons pas cet enchanteur ; réservons ce mot pour Lamartine ou pour Rossini), à qui nous devions tant d'heures charmantes, tant d'agréables soirées. Puis, l'émotion du regret, l'exagération de l'amitié se mettant de la partie, sont venues les grandes phrases de génie et de vertu ; si bien qu'un étranger, un provincial, trompé par cet enthousiasme funèbre, aurait pu croire, en ce premier moment, que nous venions de perdre à la fois, dans le même grand homme, un Vincent de Paul et un Corneille.

La nuance vraie — est-il besoin de le dire? — se trouve, comme toujours, entre ces deux extrêmes, et nous allons essayer de la chercher. Nous ne prétendons pas, bien entendu, offrir à nos lecteurs la biographie de M. Scribe, ni l'exacte appréciation de son talent et de son genre, ni le dénombrement de ses ouvrages ; un volume ne suffirait pas à la plus sèche nomenclature! Nous voudrions plutôt, dans cette vie si pleine, dans ce répertoire si immense, dans cette physionomie si populaire, saisir quelques traits distinctifs qui pourraient servir un jour à recomposer l'ensemble de la figure. Nous voudrions sur-

tout, même en face de ce regain de popularité et de gloire, sauvegarder les droits de l'idéal, de la poésie, de l'art vrai, de la vraie littérature, de la vraie morale, de celle qui ne s'occupe pas d'empêcher la fille d'un boutiquier de se faire enlever par un commis de magasin, et qui dédaigne de combattre de petites passions par de petits calculs mis au service de petits intérêts et de petites causes.

Pour rendre notre tâche plus facile et plus brève, nous grouperons par masses cette vie et ces œuvres; nous les suivrons parallèlement aux trois époques que H. Scribe a traversées: la Restauration, où il eut le théâtre de Madame pour centre et point culminant de ses succès; le régime de 1830, où il s'étudia à suivre le courant de l'esprit public, où il chercha à agrandir ses cadres et s'essaya dans la comédie historique et politique; enfin les années qui ont suivi la Révolution de février, et où il multiplia, éparpilla à droite et à gauche les produits d'un talent, tout aussi vivace peut-être, mais désormais moins puissant sur le public, que l'heureux auteur avait trop mis dans la confidence de ses procédés, de ses surprises, des fils de soie de ses marionnettes, des merveilles de ses prestidigitations dramatiques.

C'est dans ses jolies pièces du Gymnase, dont un gracieux patronage avait fait le Théâtre de Madame, que M. Scribe s'est révélé dès l'abord tout entier; c'est là qu'il a été tout à fait lui-même, presque original, presque créateur, et c'est cette partie de son répertoire que nous n'hésitons pas à préférer aux autres, en y ajoutant cependant, comme chefs-d'œuvre du genre, quelques poèmes d'opéra et d'opéra-comique. On a beaucoup parlé, et souvent en fort bons termes, de la politique de la Restauration: peut-être resterait-il quelque chose à dire de la société

d'alors. Composée d'éléments bien divers, parfois même bien contraires, resserrée entre un passé de la veille qu'elle ne pouvait ni aimer ni oublier , et un avenir imminent qu'elle pressentait sans pouvoir le conjurer, cette société brillante et éphémère n eut pas le temps de se fondre en un tout homogène : elle naquit, régna, lutta et mourut, sans que ses traits fugitifs et mobiles eussent pu se former, s'accentuer, se fixer en physionomies, an caractères, en personnages saisissables pour l'observateur et le poète comique. Nous aurions défié Molière et Lesage eux-mêmes, s'ils étaient venus à ce moment, de s'y reconnaître, d'opérer le triage, de faire passer dans l'immortelle galerie humaine ces frêles tableaux de lanterne magique. Aussi, tandis que, dans cette période féconde, les autres branches de l'art se ravivaient tout II coup et se couvraient d'éclatante verdure, pendant que la rêverie et l'histoire, la poésie et le roman, la philosophie et l'éloquence, se retrempaient à des sources nouvelles et y puisaient de nouvelles magnificences, la comédie contemporaine était d'une pauvreté incroyable : la comédie des Duval, des Etienne, des Andrieux, des Picard, des Casimir Bonjour, échappe à l'analyse. Ses personnages, ses Dupré, ses Dermont, ses Derville, ses Saint-Phar, ses Saint-Clair, ne sont plus les Clitandre et les Célimène, les Dorante et les Araminte, ces types prêtés à l'observation par la fan» taisie, ces souples et vivantes personnifications de nos ridicules et de nos vices; ils ne sont pas encore les hommes et les femmes de notre temps; ils n'appartiennent à aucune époque, à aucune société, à aucune classification possible. Ce sont des mannequins habillés de costumes de transition et chargés de réciter des dialogues et des tirades pour le plaisir de spectateurs bénévoles et assoupis. L'art et le bonheur de H, Scribe furent de comprendre que la co-

médie de son temps n'était pas là ; il ne se sentit pas de force à la créer» à la porter tout entière : il en détacha un fragment et se l'appropria avec une adresse incomparable ; il devina qu'elle devait procéder par réductions, que, pour plaire également à tous au milieu de ces partis irrités, de ces plaies vives, de ces vanités saignantes, de ces dépits, de ces rancunes, de ces castes en méfiance ou en colère Tune contre l'autre, il fallait émousser les aspérités, arrondir les angles, adoucir les saillies, râpe* tisser les tailles et les figures de façon à les rendre réciproquement supportables, installer en un mot des miniatures dans une bonbonnière. Tout ce petit monde coquet et charmant, vu en diminutif sous un verre rose, ces généraux, ces banquiers, ces colonels, ces grognards, ces notaires, ces élégants, ces amoureux, ces ingénues, ces grandes dames, ces veuves, ces diplomates, tous d'une vérité très-contestable à les regarder séparément, devenaient, en se rassemblant dans cet étroit espace, d'une vérité relative : ils s'expliquaient, s'éclairaient, s'en* jolivaient, s'harmonisaient, se rendaient probables les uns par les autres. Les originaux se seraient querellés ou tout au moins se fussent tourné le dos dans un salon ou dans la rue; ils se réconciliaient, se trouvaient mutuellement agréables et de bonne humeur dans ces portraits sur ivoire, assez flattés pour leur paraître ressemblants. Le conflit, un moment ravivé, entre la noblesse et la bourgeoisie, s'oubliait dans ces attrayants marivaudages, dans les gracieux méandres de ces intrigues finement arrangées, où la gaieté se contentait de sourire, où la sensibilité s'arrêtait à sa première larme. Une part convenable était faite au sentiment national, surexcité et attristé par nos récentes défaites» On a dit, avec beaucoup trop d'emphase, que M. Scribe avait consolé et vengé par

ses couplets et ses refrains la France vaincue. Dieu merci! la France eut, à cette époque, des consolations plus sérieuses et meilleures. Les lauriers, les guerriers, les succès, les Français de M. Scribe, tels que les hn rappela malicieusement H. Villemain dans une circonstance solennelle, ne prétendaient venger ni consoler personne : ils amu» saient innocemment cette petite manie patriotique et militaire que nous conservons même en temps de paix, et qui se rallume machinalement au feu de la rampe : ils étaient aux chansons de Béranger ce qu'un fleuret moucheté est à une lame d'acier poli. Les jeunes officiers de la garde royale pouvaient parfaitemeut fraterniser avec les brigands de la Loire en présence de ces militaires de fantaisie qui n'avaient à changer ni d'uniforme, ni de cocarde, ni de langage, pour passer de la Bérésina au Trocadêro. Le grain de libéralisme et de partialité bourgeoise répandu çà et là sur ces amusantes esquisses comme pour donner le ton et la date, faisait tout au plus l'effet de ces contradictions légères qui ajoutent à la conversation plus de piquant et d'entrain : nous ne pensons pas que l'auguste protectrice du théâtre où régnait M. Scribe se soit jamais préoccupée de ces velléités sans amertume et sans conséquence. Somme toute, il y eut là, pour M* Scribe et son public, une dizaine d'années charmantes, une gerbe de fleurs, un peu fanées aujourd'hui, mais qui eurent leurs saisons de fraîcheur, d'éclat et de parfum; une riche et nombreuse famille de petits prodiges d'ingéniosité, de souplesse, de curiosité, d'enjouement, de finesse et de grâce, : citons au hasard le Mariage de Raison, la Demoiselle à marier, YHéritière, la Marraine, Michel et Christine, le Charlatanisme, les Premières Amours, le Nouveau Pourceaugnac, le Menteur véridique, le Diplomate, Simple Histoire, la Mansarde des Artistes, la Qua-

rantaine, et beaucoup que je ne sais ou que j'oublie. Ce fut le printemps de M. Scribe, et nous serions tenté d'ajouter que c'était aussi le nôtre. Plusieurs de ces jolies pièces, chauffées par les beaux yeux de mademoiselle Léontine Fay, jouées à ravir par des acteurs qui semblaient faits exprès pour elles, comptent encore, dans nos lointains souvenirs, entre un chapitredeWalter Scott, une ode de Victor Hugo et une cavatine de madame Halibran. Qu'y avait-il, dans ce printemps, d'artificiel ou de vrai? de quoi étaient faites ces fleurs et ces charmilles? n'était-ce pas, dans une feuillée de toile peinte que gazouillaient ces oiseaux jaseurs? Et ces oiseaux eux-mêmes n'avaient-ils pas des gosiers à ressorts et des ailes de carton? Nous l'ignorons, et nous n'avons pas envie de nous en assurer : celui qui chicane trop les doux mensonges de sa jeunesse ne mérite pas d'avoir été jeune.

Dans ce répertoire si varié, H. Scribe déployait déjà cette précieuse faculté d'assimilation qui ne lui fit jamais défaut. Il profitait de l'esprit d'autrui comme du sien ; il imprimait à la collaboration son empreinte personnelle, la vivifiait de son contact et lui ôtait, en la faisant sienne, la plupart de ses inconvénients. 11 était sans cesse aux écoutes, attentif à la nouvelle du jour, à l'anecdote de la matinée, au ridicule ou à la mode du moment. Il récoltait et engrangeait, pour ses provisions d'automne ou d'hiver, les bons mots ensemencés dans les journaux, les Mémoires et les recueils d'anas. Gomme Molière, et ce fut le seul point de ressemblance, il prenait d'avance son bien où il le trouvait. Surtout il tirait parti des excès grotesques du faux lyrisme, du faux romantisme d'alors, qui préludait à ses luttes et à ses victoires par des folies d'adolescent. Fidèle représentant de l'esprit français dans ce qu'il a de sensé, de moqueur

et parfois d'un peu vulgaire, H. Scribe rencontra îles lors une sorte d'originalité approximative en traitant au rebours et par les contraires certaines exagérations sentimentales et romanesques, bon nombre d'idées reçues, de données toutes faites et passées, au théâtre ou dans les livres, à l'état de lieu commun et de dogme à l'usage des âmes sensibles. Cette poétique à l'envers eut un grand succès, et l'heureux auteur, sans pé* dantisme aucun et sans rigorisme, faillit y gagner la réputation d'un moraliste. L'insurmontable empare d'une première tendresse, les mariages d'inclination, le rêve d'une chaumière et son cœur, la raison battue par le sentiment, l'exaltation d'un jeune cœur prenant ses premiers battements pour le dernier mot de sa destinée, le héros fascinateur, l'héroïne en quête de son idéal, le beau ténébreux, la passion échevelée menaçant d'un suicide la pauvre fille d'Eve qu'elle épouvante et subjugue, tout cela était contredit, sapé, démoli, mais d'une façon si adroite et d'une main si légère, que les intéressés eux»* mêmes applaudissaient à cette ruine charmante de leurs songes et de leurs chimères. Avocat du bon sens contre le roman, M. Scribe trouvait moyen d'avoir pour lui les accusés, les plaideurs, le public et les juges. Jusqu'à quel point fallait-il prendre au sérieux cet essai de moralisation par le couplet, cette école de sagesse par le vaudeville? On a rappelé récemment, pour notre édification, 1 histoire de cette jeune fille qui, sortant d'une représentation de Malvina, se jeta en pleurant dans les bras de sa mère, lui avoua qu'elle devait s'enfuir, le soir même, avec un Lovelace inédit, et ajouta que, grâce à M. Scribe, elle était à jamais guérie des enlèvements et des eoups de tête; si bien que, le lendemain, la mère et la fille allèrent faire une visite de remerciaient su prédica-

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teur vaudevilliste. — « Sauvée, mon Dieu S sauvée ! » durent-ils s'écrier en chœur sur un aie de Boïeldieu ou d'Adolphe Adam. C'est très-attendrissant, mais peut-être ne faudrait-il pas, en thèse générale, trop se fier à ce moyen de conversion : un peu de catéchisme n'y aurait probablement rien gâté. Pour épuiser ce chapitre et en finir avec cette partie désagréable de notre étude, c'est ici le lieu d'apprécier la moralité du théâtre de H. Scribe, ou plutôt ce que nous appellerions son immw alité, si ce gros mot ne nous répugnait horriblement à propos d'un si aimable esprit, si la crainte d'appuyer trop fort ne devait toujours se mêler à l'envie de frapper juste. Mais enfin il faut être conséquent, en morale plus que dans tout le reste ; trop d'indulgence sur un point ne pourrait que discréditer trop de sévérité sur un autre. Que George Sand, par exemple, et Balzac soient immoraux, nous le savons, et nous croyons l'avoir assez dit; pourtant la grandeur de l'œuvre, la splendeur du talent, sont là comme des préservatifs, insuffisants sans doute, mais réels ; le danger en est, sinon conjuré, au moins ennobli : invo» lontaire ou prémédité, le travail du corrupteur disparait ou peut disparaître dans l'admirable travail de l'artiste. A cette immoralité grandiose, s'exhalant dans un vaste espace, en face de larges horizons qui en allègent les miasmes, je ne préférerai jamais celle qui vit terre à terre, se compose de ménagements et de transactions, s'accommode à la faiblesse, ou, qui pis est, à la sagesse humaine, et règle elle-même ses bienséances, ses euphémismes, ses supercheries et ses limites. Chute pour chute, j'aime mieux tomber du haut d'une montagne dans un abîme que d'un troisième étage sur un pavé. Du moins, avant de périr, j'aurai respiré l'air des Alpes, la saveur des neiges et l'arôme des plantes sauvages.

L'immoralité, chez M. Scribe, n'est pas, à Dieu ne plaise ! un désir réfléchi d'égarer ou de corrompre : elle est plutôt le fait d'une organisation particulière, exceptionnelle, pour qui rien n'existait qu'au théâtre, pour le théâtre et par le théâtre. Dès le début, H. Scribe se mit en contact intime et continuel avec son public, ne songea plus qu'à lui, non pas pour le dominer, le combattre, le précéder dans la bonne voie, l'arrêter dans la mauvaise, mais pour lui plaire, pour se tenir au courant de ses goûts, de ses idées, de ses caprices, et l'amener à s'applaudir lui-même en l'applaudissant. Le succès et le public, deux mots magiques qui furent tout le vocabulaire, toute la grammaire, toute la philosophie, toute la politique, tout le credo de M. Scribe. Pour séduire l'un et obtenir l'autre, tout lui était bon, dût-il pencher un peu trop du côté que lui désignaient les préjugés et les erreurs de ce puissant souverain, qu'il flattait, comme tous les courtisans, pour en faire son esclave. Sa vie, son œuvre, son système dramatique, ne furent qu'une joute constante avec le parterre ; joute courtoise, amusante, curieuse, fertile en évolutions de toutes sortes, en tours de force et surtout d'adresse, mais dont le secret consistait dans la connivence du vainqueur avec les vaincus. Dès lors, que lui importait-il? d'éclairer ce public, de le rendre meilleur, d'assainir ses instincts, de l'intéresser aux nobles causes, de lui donner d'utiles leçons? Hélas ! non, mais de lui tâter constamment le pouls, afin de savoir jusqu'où on pouvait aller sans l'effaroucher. H. Scribe traita la morale comme l'histoire, les consciences comme les événements et les personnages. L'immoral fut pour lui quelque chose de pareil à l'invraisemblance : une difficulté à créer pour le plaisir de la résoudre, une gageure à proposer pour le plaisir de la gagner. Les données les

plus scabreuses, les mots les plus risqués, les situations les plus hasardées, devenaient entre ses doigts agiles, non pus des moyens de corruption ou de vulgaires amorces, mais des écheveaux un peu plus embrouillés que les autres et qu'il y avait plus de mérite à dévider, des cartes nouvelles à introduire dans un jeu connu afin d'en varier les combinaisons et d'en rendre les péripéties plus piquantes. Imperturbable dans cette partie qui a duré prés de cinquante ans, et qu'il a si rarement perdue, très-peu soucieux, excepté dans leurs rapports avec le théâtre, des événements et des catastrophes du dehors, M. Scribe aura offert ce singulier phénomène : un homme très-populaire, très-actif, assez influent, très-riche, très-charitable, ayant traversé un demi-siècle tout rempli de révolutions et d'orages, ayant eu entre ses mains un instrument d'une portée universelle et ne paraissant pas se douter que le théâtre, à certains moments de péril, de crise et de folies, pût avoir à remplir une tâche, à prendre une initiative de conseils et de remontrances. Ses amis ont raconté à sa louange, et comme preuves de cette vocation souveraine, deux détails qui peuvent trouver place ici. Dans un voyage en Suisse, entrepris pour sa santé et pour se remettre de ses premières fatigues, H. Scribe, surveillé de près par un camarade ou un médecin spécialement chargé de l'empêcher de travailler, n'avait emporté qu'un petit agenda de poche, sur lequel il écrivait çà et là quelques notes au crayon, dictées, semblaitil, par ses inspirations du moment et les magnificences du paysage. Au retour ces notes furent rassemblées: c'étaient les deux charmants actes du Mariage de raison. Vingt-quatre ans après, pendant les journées de Février, au plus fort de cette fusillade et de ces barricades où la démocratie, semblable à l'ours de la fable, écrasa la

liberté sous ses pavés, M. Scribe, dans son cabinet de travail, tissait paisiblement un librelto d'opéra , qui b* joué plus tard avec un grand succès sur un de aos théâtres lyriques. Archimède, dit-on, en avait fait autant, mais Archimède n'écrivait pas de vaudevilles. Sans citercher là un sujet d'admiration ni de blâme, on peut dire que de pareils traits expliquent et précisent cette physionomie, telle que nous croyons la connaître et que nous essayons de l'esquisser. Peut-on s'étonner ou se plaindre que l'homme qui, en face delà Yung-Frau ou du Righà, se détachait assez complètement de ses émotions pittoresques pour ne songer qu'aux amours de Bertrand et de Sùzette, l'homme qui, au milieu des hurlements de l'insurrection triomphante, savait assez bien s'abstraire de ses angoisses politiques pour filer une scène de ténor et de première chanteuse, en sût agi avec les vérités morales comme avec les montagnes de l'Oberland et les barricades de Paris ?

Quels que fussent les événements, les écarts de la conscience publique, les dangers de cette société qui avait prodigué à H. Scribe, en échange de ses plaisirs, la célébrité et la gloire, il suivit constamment le courant au lieu d'essayer parfois de le remonter. On peut même rappeler que ce fut aux approches et à la suite de la Révolution de 1850, dans cette phase si critique qui va de la fin du ministère Martignac à la mort de Casimir Pèrier, que H. Scribe se fit plus particulièrement le complaisant de ces préventions, de ces idées hostiles qui renversèrent le roi des Tuileries et ébranlèrent le roi du Gymnase. Le théâtre de H. Scribe a tellement couvert de son éclat le reste de ses œuvres, que personne, malgré la popularité de son nom, n'a prêté la moindre attention à ses romans, et c'était assurément le plus grand service à rendre à sa

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gloire ; car nous ne connaissons rien de plus insignifiant et de plus misérable que Piquillo Alliaga, Maurice, Fleur rette, Noêlie, et autres productions ensevelies dans le feuilleton du Siècle et du Constitutionnel. Il y a pourtant un petit volume, édité par Charles Gosselin en i 840, qui mérite une mention, ne fût-ce qu'à titre de renseignement. Ce volume est intitulé Proverbes et Nouvelles, et se compose de morceaux publiés, pour la plupart, dans la Revue de Paris. Au printemps de 1829, M. Véron fonda, on le sait, cette première Revue de Paris, qui popularisa les noms de MM. Mérimée, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve, Jules Janin, Philarète Chastes, Loève-Weimar, etc. Il appela à lui tous les talents à la mode, et M. Scribe, en* tre autres, répondit h son appel. Seulement, les pièce» injouables (c'est le mot) qu'il publia dans ce recueil ne semblaient écrites que pour faire accepter par le lecteur, à l'aide des mêmes stratagèmes et des mêmes équivoques, ce que les spectateurs n'auraient pas pu supporter. Les bienséances, alors plus respectées, eussent assurément fait bannir de la scène des gravelures telles que Un Ministre sous Louis XV , le Jeune Docteur, Potemkin, la Conversion, le Tête-à-tête, et Ton eût dit que M. Scribe ne les imprimait que faute de pouvoir les représenter. Il y avait quelque chose de triste à voir un auteur, déjà célèbre et populaire, arrivé à sa seconde jeunesse, dé* penser à ce libertinage la menue monnaie de son esprit, et essayer, à plus forte dose, sur le public des livres, ces escamotages qu'il appliqua si souvent au public des théâtres. Dans ces esquisses où la gaze était plus indécente que le nu, M. Scribe se faisait, en outre, le complice ou l'écho de fausses rumeurs, d'opinions fâcheuses qui allaient bientôt se traduire en désordres et en violences. tymsteÇonversion, il attaquait la confession et le célibat

des prêtres; dans \e Tête-à-tête, )e retrouve ces lignes, qui donneront une idée de l'esprit du moment et de la façon dont H. Scribe le courtisait :

Un postillon : — <t Voilà la maison de campagne de « l'archevêque (Conflans , à Hgr de Quélen), et à côté « le séminaire : ils sont là une bande de malins qui « s'en donnent joliment... Des séminaristes, il y en a « partout, et heureusement, car toutes les routes qui « conduisent chez eux sont toujours soignées et ré- « parées » (nous le croyons bien : une route royale» à la porte de Paris! « Tenez, voilà les corbeaux qui sor- « tent... ôtez donc votre chapeau, not' bourgeois... « Hein ! En v'ià-t-il? sont-ils gros et gras ! tous jeunes « gens ! quels beaux soldats ça aurait fait pour Alger ! » (Juin 1830!)

Quelques années après, H. Scribe publia dans le feuilleton de la Presse une nouvelle intitulée Judith ou une loge d'Opéra, qui se trouve aussi dans ce petit volume, et dont il fit plus tard, sous le titre de la Figurante (1858), un opéra-comique, mis en musique par H. Glapisson. Ce récit, dont Fauteur avait eu cependant assez de temps et de révolution pour réfléchir, nous montrait un jeune homme de haute naissance, neveu d'un prélat tout puissant à la cour, et que son oncle, en dépit d'une vocation militaire très-prononcée, voulait forcer à entrer au séminaire, sous prétexte qu'en 1829 l'Église menait à tout et que l'épaulette ne menait à rien : comme si un jeune gentilhomme) un brillant officier, plein d'esprit, de feu et de bravoure, n'eût pas fait son chemin sous un régime qui combla de dignités et d'honneurs même les anciens généraux de l'Empire, et dont les homme d'État s'appliquèrent avant tout et réussirent à se refaire une armée! On le voit, H. Scribe continuait, même après coup, ces

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petites adulations au profit des lieux communs et des préjugés populaires : ce ne fut pas précisément héroïque, mais ce fut habile, et, encore une fois, cela se traduisait dans une langue qui n'avait que deux mots, deux synonymes : le public et le succès.

Ce succès pourtant eut une ou deux années d'interrègne et de lassitude après 1830. Le romantisme, qui ne s'appelait plus Ipsiboé ni Jean Sbogar, mais Gromwell et Hernani, menaçait d'envahir et de saccager des ses rudes mains ce joli parc, éclairé au gaz, planté d'acajou et de palissandre, où une comédie musquée promenait en souriant ses amoureux en souliers vernis et ses ingénues à tablier de soie. La révolution politique hâtait et envenimait la révolution littéraire. Les grosses voix d'Antony et de Buridan, mises au diapason de l'émeute, étouffaient les gazouillements légers de Frédéric et d'Henriette, de Gustave et d'Ernestine, de Malvina et de madame Pinchon. Toujours docile au fait accompli, toujours prêt à suivre le goût public, parfaitement dégagé de toute doctrine personnelle, aimant mieux tirer parti des événements qu'en gémir ou leur résister, M. Scribe essaya quelques concessions, quelques échappées romantiques, ou, comme on dirait aujourd'hui, réalistes. Les vieux archivistes de théâtre se souviennent d'un certain drame de Dix Ans ou la vie d'une Femme, où l'auteur du Mariage de raison avait aventuré le talent de madame Dorval en des lieux où le marivaudage n'a rien à faire. Cette équipée lui réussit peu, et M. Scribe, averti par cet échec, trop spirituel pour récidiver, comprenant d'ailleurs que les excès allaient mal à son tempérament, chercha et trouva une nouvelle issue. 11 se dit, cette fois avec raison, que la fièvre romantique, comme la fièvre démagogique, n'aurait qu'un temps ; qu'il ne pouvait pas,

en définitive, lui, le créateur, le représentant le plus exquis de la comédie bourgeoise, être détrôné par une révolution qui inaugurait ou précisait le règne de * la bourgeoisie; que ce n'était pas logique, et que la logique, bien qu'elle n'eût pas toujours gourverné ses vaudevilles, devait gouverner le monde. Il ne s'agissait que d'imaginer d'autres cadres, de les élargir au besoin, d'appliquer les mêmes instruments d'optique à d'autres points de vue mis en relief par cette révolution, d'ajuster à la politique et à l'histoire ces procédés de réduction ingénieuse et de contradiction piquante qui s'étaient primitivement exercés sur les illusions et les exagérations du sentiment. Par respect pour ces nouveaux sujets, H. Scribe crut devoir monter en grade et passer au Théâtre-Français, où il n'avait fait jusque-là que de trèscourtes haltes ; car Valérie n'existait que par la douce voix de mademoiselle Mars, elle Mariage d'argent (1828) n'avait obtenu qu'un médiocre succès. Dans Bertrand et Raton, Y Ambitieux, le Verre d'eau, la Camaraderie, le Fils de Cromwell, la Calomnie, le Puff, M. Scribe crut peutêtre s'être renouvelé, avoir changé et agrandi sa manière : par le fait, il resta le même. Ses personnages, au lieu de se vêtir en banquiers, en militaires, en jeunes veuves, en pensionnaires, en tuteurs, en marraines, s'habillèrent eh princes, en princesses, en hommes d'État, en ministres, en ambassadeurs. Ils furent conduits par les mêmes ressorts pour arriver aux mêmes effets. Le roman, ou, pour parler plus juste, Y idéal politique et historique, joua ce même rôle sacrifié qu'avait précédemment joué l'idéal romanesque. Ce n'étaient plus les songes radieux de la vingtième année, la poésie juvénile, l'exaltation du cœur, les élans de l'imagination, les mystérieuses ardeurs de la passion, toutes ces belles cl

cbères foires, que le spirituel auteur immolait sous forme d'un traité de paix entre le sentiment et le bon sens; c'était un mélange de crédulité» yt de croyances, d'erreurs généreuses et de vérités générales, un ensemble d'aspirations, de doctrines, de souvenirs, assez vivace, assez absolu pour résister ou survivre à la défaite, que l'on offrait en sacrifice à un traité d'alliance entre l'intérêt et le succès. École de sagesse, si l'on veut, mais aussi école de scepticisme, et, au fond, enseignement triste, spectacle pénible contre lequel protestent la conscience et l'âme pendant que l'esprit y adhère et s'y amuse. Ces grandes comédies (sans couplets) de M. Scribe ne sont pas très -vivantes; elles sont encore moins gaies : le sourire y pince les lèvres, jamais ce bon rire épanoui et confiant que font éclater la comédie vraie et même — qu'on nous le pardonne ! — la bouffonnerie réussie. Il arrive toujours dans ces pièces un moment, vers le troisième ou le quatrième acte, où une sorte de contrariété, sinon d'ennui, s'empare du spectateur, où l'on sent que le souffle manque, que toute l'habileté de l'auteur échoue contre la sécheresse de son système et ne suffit plus à combler les vides qu'il a creusés. Ses bons mots, prifc un peu partout, fatiguent à la longue comme des redites. Quant au style, nous n'en parlerons pas, de peur d'abuser du proverbe : les absents ont tort. En somme, malgré leurs ingénieuses allures, ces comédies n'ont pas plus de valeur littéraire que les vaudevilles de la première manière ; elles ont l'inconvénient d'être plus longues, et l'on n'y rencontre plus cette fraîcheur de ton, cet air de jeunesse, que, même en un genre faux, le talent sait toujours donner à sa première expansion, à ses floraisons printanières. Et cependant telle est la sûreté de main de M. Scribe, tel est le pouvoir du bon

sens mis au service de l'esprit, telle est aussi la pauvreté du théâtre contemporain, que la plupart de ces ouvrages sont restés au répertoire : l'on y revient, après avoir épuisé des programmes plus fastueux, subi des individualités plus superbes. Là encore, et pour la seconde fois, l'heureuse étoile de H. Scribe Ta fait triompher par comparaison. Lors de ses débuts, il avait dû à l'inanité de la comédie dite de la Restauration de voir ses vaudevilles accueillis avec enthousiasme par les gens du monde et même par les lettrés, et salués comme la seule comédie du moment. Sous le régime suivant et jusqu'à la veille de la Révolution de février, les défaillances, les apostasies ou les excès des romantiques le maintinrent ou le ramenèrent au premier plan, sur cette scène où l'on nous avait promis des Shakspeare et où l'on nous donnait des Burgraves. Ge ne fut pas une des moindres singularités de notre époque féconde en surprises, que cet immense déploiement de forces conjurées pour révolutionner de fond en comble l'art dramatique, aboutissant aux triomphes d'une jeune fille dans les tragédies de Corneille et de Racine et aux succès d'un auteur dont le genre pourrait se définir l'antipode du romantisme. Puisque H. Scribe a réalisé, à son profit et à son honneur, le type longtemps fabuleux de l'écrivain propriétaire, qu'on nous permette une comparaison qui ne nous éloignera pas trop de notre sujet et surtout de notre temps. Dans la littérature moderne, il nous fait l'effet d'un homme riche sans excès, sage sans génie, ne livrant rien au hasard, possédant une fortune bien nette en immeubles ou en rentes sur l'État, ne dépensant que son revenu, ayant un train de maison plus comfortable que magnifique, mais qui sera tel, dans un an, qu'il l'est aujourd'hui : ses équipages sont parfois un peu fanés, ses chevaux un peu

vieux, son cuisinier se répète, les tentures de son appartement datent de la saison dernière; ses habitués savent par cœur ses collections, ses tableaux et ses potiches : oui, mais tout cela dure et fait bonne contenance ; on est sûr, si l'on va lui demander à dîner demain, de retrouver sa maison, ses gens, son argenterie et sa table à la même place. Pendant ce temps, les millionnaires poussent à la Bourse comme les champignons au soleil ; ces insolents favoris de la prime et de l'agiotage traitent notre homme de pauvre et de routinier : ils l'étourdissent de leur cliquetis et l'éclaboussent de leur luxe : où est-il? on ne le voit plus, on ne le connaît plus; il a disparu dans ces tourbillons de poudre d'or : patience ! un nuage crève, petite pluie abat grand vent : le tourbillon se dissipe : notre propriétaire est toujours là, souriant et paisible, et ceux qui se moquaient de lui sont à Clichy, à Hazas ou en Belgique : voilà l'histoire de M. Scribe : elle fait l'éloge de son talent et de sa sagesse : elle fait surtout la satire de ses contemporains.

Parmi ces comédies en cinq actes pour lesquelles on m'aura peut-être trouvé trop sévère, il en est une pourtant qui m'a toujours paru très-supérieure aux autres et qui n'a rien à démêler avec la politique et l'histoire : c'est Une Chaîne. Le sujet de cette pièce, pris au cœur même de la société et de ses misères, a été traité par M. Scribe avec une adresse inouïe, avec un remarquable mélange de hardiesse et de convenance : à tout moment, il semble que la comédie va tomber dans le drame, que le drame va se briser contre les récifs dont se hérissent ces dangereux . parages. C'est là qu'excelle M. Scribe, et il faut même lui pardonner de s'exagérer un peu du côté où il excelle. Un coup de rame ou de gouvernail donné à propos relève la barque au moment

même où elle penchait sur le gouffre, sauve les passagers et épargne aux spectateurs la vue d'un naufrage. Si la pièce révélait quelque souci d'écrivain, si l'horizon s'ouvrait et se rehaussait de temps à autre, si un semblant de poésie se mêlait parfois à ces réalités de la vie mondaine, Une Chaîne occuperait le premier rang dans le répertoire moderne. L'autre soir, en assistant à une représentation des Effrontés, de M. Emile Augier, joués, pour la cinquantième fois, devant une salle pleine, en retrouvant dans la partie dramatique et romanesque de cette œuvre des points de ressemblance avec Une Chaîne, je me sentais, je l'avoue, fort disposé à amnistier, que dis-je? à admirer cet ancien que nos nouveaux-venus les plus vantés imitent sans l'égaler, et je me demandais si la nouvelle école du bon sens ne fournirait pas, par hasard, après la comédie de la Restauration et la faillite du romantisme , un troisième sujet de parallèle tout à la gloire de M. Scribe.

Après la Révolution de février, cette gloire eut encore une éclipse, et celle-là fut plus décisive. Cette fois, Talliée, l'amie, la muse de H. Scribe, la bourgeoisie était vaincue, et de la plus sotte des défaites, celle que Ton s'attire par imprévoyance et que Ton subit par surprise. La démocratie entrait en scène, et, avec elle, un monde nouveau, très-peu sensible à l'art délicat qui débrouille les pelotons de fil, aimant autant les voir casser, prêt à demander aux auteurs plus de couleur que de nuances, plus de saillie que de souplesse, des tons plus crus, des types plus accentués, une lutte plus brutale avec le réel» qui est au vrai ce que le corps est à l'âme. A dater de ce moment, H. Scribe nous échappe, non pas , hélas! qu'il ait cessé de produire, mais parce que ses productions n'offrent plus aucun trait, aucun caractère où puisse se

rattacher une étude d'ensemble, D persiste, il se prodigue, il écrit des rôles pour mademoiselle Rachel, des comédies pour le Théâtre-Français, des pièces pour les théâtres de genre, des opéras pour Meyerbeer et pour Auber. Son nom se multiplie sur les affiches et au bas des feuilletons ; mais le charme est rompu ; les attractions magnétiques qui ont si longtemps existé entre la public et lui n'agissent plus qu'à de rares intervalles : on dirait un magicien, un Robert-Houdin dramatique, ayant vidé son sac à malices et répétant ses tours, de mémoire» pendant que les curieux gagnent la porte et que la "salle se vide. M. Scribe aurait pu peut-être retarder cette décadence, ranimer sa verve, donner du moins, en guise de succès, plus de dignité à cette phase de sa carrière s'il était enfin sorti de son indifférence, si, prenant parti pour la société menacée, il avait flagellé de ses bons moû les mensonges et les ridicules révolutionnaires. Il ne parut pas y songer, et il eût souri sans doute si on y avait songé pour lui. Au plus fort des tempêtes socialistes, il fit jouer Advienne Lecouvreur, un drame où l'actrice domine la duchesse, où la noblesse de France, personnifiée dans une anecdote apocryphe, est livrée à l'indignation et aux risées de la foule. Plus tard, il écrit les Doigts de Fée, une comédie qui apprend aux duchesses pauvres à se faire couturières riches afin d'épouser leurs cousins, et qui sollicite aux dépens de la noblesse de province les mêmes éclats de rire qu' Advienne Lecouvreuv aux dépens de la noblesse de cour et d'ancien régime. Bientôt H. Scribe expie ces derniers succès, d'assez mauvais aloi. La Czarine, la Fille de trente ans, les Trois Maupin, Feu Lionel, Manon Lescaut, sont les Perthavite et les Agésilas de cette liste qui ne compte pas de Cinna ni de Polyeucte, mais qui se rattrape de la qualité sur la quantité. Le

dirons-nous? les bravos prodigués, comme par pressentiment, huit jours avant sa mort, à sa dernière pièce, à la Circassienne, ne diminuent pas, bien au contraire, le sentiment pénible que nous inspire le déclin de cette carrière. Nous ne partageons point l'opinion de ceux qui signalent comme un suprême bonheur de cette heureuse existence cette mort soudaine, repentinam inopinatamque, cette gloire d'être mort debout, un manuscrit de théâtre dans une main, un laurier de théâtre dans l'autre. Il ne s'agit pas d'invoquer ici ces vérités chrétiennes, auxquelles l'incrédulité elle-même rend un hommage involontaire, en désirant mourir sans avoir le temps de s'en effrayer. A tous les points de vue, ne fût-ce que par respect pour cette intelligence, pour cette âme, émanation divine de l'être divin, par égard pour cette gravité de la vieillesse et de la mort, qui n'admet pas le vaudeville en cheveux blancs , il est triste de s'être amusé à habiller M. Hontaubry en femme et à exhiber le personnel d'un sérail peu d'heures avant celle où tout finit, où tout commence. N'insistons pas : M. Scribe, si bon, si obligeant, si serviable, menant une vie si honorable et si bien réglée, intéressé dans toutes les bonnes œuvres par une douce et charmante influence, méritait mieux que cela : il méritait d'avoir quelques années, quelques mois du moins de recueillement et de repos entre la vie et la mort, entre la comédie et dénoûment.

Cette pensée mélancolique ne doit pas nous rendre injuste envers une partie du répertoire de Scribe, que nous avouons placer très-haut dans l'ensemble de ses ouvrages , Puisqu'il est bien convenu qu'en parlant de lui on ne parle pas tout à fait littérature, qu'aucune de ses œuvres n'a de valeur littéraire dans la complète acception du

mot, pourquoi nous interdirait-on, un peu au-dessous des vaudevilles de son bon temps, une préférence pour ses poèmes d'opéra et d'opéra-comique? Ils renferment, nous le savons bien et il le savait aussi, d'incroyables licences de versification et de grammaire, dont il riait tout le premier; ils s'accordent assez mal avec un idéal d'académicien. Académicien! M. Scribe aurait pu dire en variant le mot de H. Michaud marié : « Je le suis si peu ! » En revanche, ils sont admirablement conçus, distribués et coupés, non-seulement pour éveiller la verve du com* positeur, mais pour soutenir ou exciter l'intérêt du public. Robert-le-Diable, les Huguenots, la Juive, la Muette, le Prophète, et, dans un genre plus badin, la Dame- Blanche, Fra-Diavolo, la Fiancée, le Domino noir, les Diamants de la Couronne, intéressent ou amusent par eux-mêmes, et pourraient presque se jouer sans musique, s'il le fallait absolument. Je n'ose pas dire à quel point Robert-le-Diable, entre autres, me semble un chef-d'œuvre, tout en reconnaissant que Meyerbeer n'y a pas nui. Là M. Scribe est sans rival, et, pour apprécier sa supériorité, il suffit de lui comparer tout ce qui s'est écrit d'insipide dans ce genre avant, pendant et après lui. Dans ces pièces, outre le mouvement, l'intrigue, les incidents, les situations, l'art de tenir sans cesse la curiosité en éveil, de s'embarrasser à plaisir pour se débrouiller à souhait, on sent, pour ainsi dire, une vitalité musicale si puissante, que même les profanes, comme nous, comprennent le parti qu'a dû en tirer le compositeur, et ne pourraient plu* se figurer cette musique séparée de ces paroles. Nous serait-il possible d'indiquer cette impression souvent ressentie, sans saluer d'un hommage la fraternelle alliance, si profitable à nos plaisirs, la collaboration presque toujours heureuse de MH. Scribe et

Auber? Pendant trente-huit ans, de la Neige à la Circassienne, ces deux inspirations ont été presque inséparables et elles se sont constamment porté bonheur. Ces deux esprits sont si bien acclimatés l'un à l'autre, qu'on les distingue à peine dans l'œuvre commune, et que l'on se demande si ce n'est pas le musicien qui a écrit et l'écrivain qui a chanté : même absence de passion et de poésie, même note railleuse, se mêlant à tout propos aux sentiments tendres ou aux émotions dramatiques; même haine des formules pédantes, des Tannhauser de la littérature et de la musique; même bonhomie spirituelle et narquoise; même talent d'amuser sans éblouir, de plaire sans agiter, de donner de bonnes soirées sans mauvaises nuits ; chez tous les deux, un je ne sais quoi de svelte, d'ingénieux, de leste, de pimpant, aussi éloigné du violent que du sublime, aussi à l'aise avec les cavernes de brigands qu'avec les caquetages de salons, et prêt, s'il le faut, à faire un salon d'une caverne, à faire chanter et danser un bandit comme un homme du monde ; qualités toutes françaises, exclusivement françaises, et par cela même universelles, puisque le génie français, par sa grâce expansive, accommodante et familière, a le don de pénétrer et de séduire ceux qui s'en éloignent le plus et qui sembleraient devoir lui être le plus antipathiques; témoin les Allemands, passionnés pour la musique de H. Àuber et même pour les pièces de M. Scribe, que le grave et savant Schlegel préférait germaniquemenÇ à Tartuffe et au Misantrope. Ne terminons pas ce chapitre sans exprimer le regret que M. Scribe n'ait pas été le librettiste de Bossini. S'il avait écrit les paroles de Guillaume Tell, le succès de cette partition merveilleuse n'eût pas été entravé et retardé par un poôme idiot, et peut-être le maître immortel ne fût-il pas rentré sous sa tente, avant quarante ans, dans

toute la forée de l'âge et du génie, le lendemain de «on chef-d'œuvre.

Maintenant, que peut-on, que doit-on conclure de cette rapide esquisse? Une conclusion serait difficile, une ap« préciation ne pourrait être qu'incomplète. M. Scribe n'a été ni un poète ni un écrivain que Ton puisse juger d'après les conditions ordinaires. On a classé, subdivisé de bien des manières les hommes dont la pensée se mêle avec plus ou moins d'autorité, de séduction et d'influence, à la pensée de leur temps ou de tous les temps, de leur pays ou de tous les pays. Il y aurait lieu peut-être de les partager en trois classes : ceux qui s'isolent et se renferment dans leur œuvre, l'élaborent lentement, s'y incarnent à force de patience et de génie, lui donnent une immense valeur intrinsèque, en font un monument de l'intelligence et forcent le public à venir les y chercher; travail long, chanceux, difficile, mais qui, lorsqu'il s'accomplit, réalise, dans son idéal le plus élevé, le type de l'écrivain, l'action d'une âme sur toutes les âmes. II y a ensuite l'homme qui, sans complaisance comme sans dédain pour la foule, fidèle aux grandes lois de l'art, aux vraies notions du beau, aux recherches patientes du détail et du style, jaloux de donner à son ouvrage le degré de correction ou de perfection qu'il croit pouvoir atteindre, n'abdiquant jamais sa physionomie personnelle, se soumet pourtant, à un contrôle, à un contact fréquent avec ses auditoires ou ses lecteurs, étudie, consulte le goût public pour le dompter, le guider ou l'assouplir, et, imposant à la foule plus de concessions qu'il ne lui en fait, trouve dans cette espèce de royauté représentative l'élément d'un succès légitime et durable. Il y a enfin l'homme qui, peu soucieux de la ciselure, médiocrement épris de l'idéal et du beau, admirablement organisé pour le travail expêdi-

tif et la production facile, merveilleusement doué de qualités secondaires, mais innombrables, dont l'ensemble forme la collection ou le miroir de milliers d'esprits prêts à se reconnaître et à se complaire dans le sien, s'infuse dans la pensée générale, s'identifie avec la société de son époque, avec les goûts de ses contemporains au point d'y perdre sa valeur précise, de ne plus offrir aux regards de contours bien arrêtés, d'oeuvre bien distincte, mais de regagner en revanche tous les avantages que cette assimilation assure au chef de la communauté. Il cesse d'être un écrivain sui generis pour devenir quelque chose de moins et de plus; une force, une puissance, un instrument de propagande populaire, vivant de la vie collective et imprimant à cette vie ses propres trésors de fécondité, d'activité, d'impulsion. Tel est H. Scribe. Jugé isolément, aucun de ses ouvrages n'a d'importance et ne mérite d'être placé haut dans la hiérarchie littéraire : réunis, ils s'appellent le théâtre de Scribe, c'est-à-dire un œuvre et un plaisir qui ont pris les proportions d'une gloire et d'une richesse nationales. C'est un régiment démocratique, dont le colonel n'est pas mieux vêtu que ses soldats, mais qui n'en a pas moins fait le tour du monde comme les drapeaux d'Arcole et d'Aboukir. A Paris, dans certains centres de bel esprit et de littérature, tel critique méticuleux ou profond a pu faire en masse le procès des œuvres de H. Scribe, réduire à néant son talent et son répertoire, se moquer agréablement de son style, signaler ses bévues historiques et grammaticales ; mais faites un voyage à Saint-Pétersbourg ou à Philadelphie, à Stockolm ou à Calcutta : partout où vous rencontrerez un théâtre, fût-ce une masure avec deux paravents pour décor et un flageolet pour orchestre, vous trouverez le nom, les pièces, les couplets de M. Scribe. A

l'étranger, on lui attribue les ouvrages mêmes qu'il n'a pas écrits, comme on attribuait à M. de Talleyrand les bons mots qu'il n'avait pas dits : usurpation légitime et caractéristique, qui prouve que, dans l'opinion universelle, H. Scribe, comme les vieux types de l'ancienne comédie, n'était plus un individu, mais un symbole, la personnification de l'esprit français dans ses rapports avec le théâtre, le vaudeville fait homme et parcourant d'un pied léger le monde moderne pour le distraire de ses affaires et de ses ennuis. Le domaine de tout auteur célèbre a sa surface et sa profondeur, et souvent la surface est d'autant plus petite, que la profondeur est plus grande. Chez M. Scribe c'est le contraire : la profondeur est imperceptible; la surface est immense.

C'est surtout de H. Scribe que l'on a pu dire que sa vie était tout entière dans ses ouvrages : il y aurait de l'injustice à ne pas faire remarquer tout ce que celte discrétion, cette réserve, ces habitudes d'ordre et de régularité ont ajouté de valeur et presque de sérieux à cette vie, enfermée, semblait-il, dans les choses de théâtre, absorbée dans ces futilités brillantes. Là encore et par l'effet des contrastes et du voisinage, la juste considération obtenue par M. Scribe s'accroissait de tout ce que perdaient des célébrités plus ambitieuses, des génies plus grandioses, tombés du haut de leurs rêves superbes dans toutes les misères d'une existence déréglée, discrédités par leurs efforts mêmes pour rester populaires, pour ramener sans cesse et réveiller l'attention publique aulour de leur nom, pour nous mettre dans le secret, non-seulement de leurs œuvres et de leur talent, mais de tous les détails de leur intérieur, de tous leurs portraits de famille, de tous les souvenirs de leur enfance, de tons les faits et gestes de leur vie privée. Chose remarquable !

H. Scribe, homme de théâtre, c'est-à-dire ayant demande ses succès à un genre qui n'existe que par son contact avec le public, qui constitue forcément une sorte d'exhibition et d'estrade permanente, a su se maintenir dans cette pénombre discrète, aussi favorable à la dignité de la vie qu'à la fécondité du travail, aussi propice à la coquetterie qu'à la pudeur : il a su garder sa personne et ne se livrer que dans ses ouvrages : et, pendant ce temps, des renommées acquises dans un ordre de littérature plus élevée, plus méditative, mieux accoutumée aux silencieux hommages de la lecture, s'éparpillaient en plein vent et contractaient ce je ne sais quoi de théâtral qui met un personnage à la merci de la curiosité banale des indifférents et des badauds. H. Scribe n'a jamais publié, que nous sachions, ni manifeste, ni mémoires, ni confidences, ni préface. Il n'a jamais pris la plume pour formuler ses théories ou pour expliquer ses œuvres. Dans l'intérêt de son amour-propre comme de tout le reste, il fit du public son chargé d'affaires. Longtemps même, il s'abstint de lire les innombrables articles où Ton parlait de lui, et, s'il finit, dit-on, par déroger à cette excellente habitude, ce fut dans ces dernières années, pendant cette phase critique où les vaudevillistes de Paris peuvent ressembler aux archevêques de Grenade. Ce n'est pas tout, et il manquerait un trait essentiel à cette physionomie , si nous n'ajoutions à cet essai d'étude littéraire et morale un mot d arithmétique. Tandis que l'argent se fondait dans d'au-* très mains tout aussi productives, tout aussi largement payées que les siennes, M. Scribe comprenait et pratiquait, avec honneur et bonheur, ces conditions nouvelles de la société moderne, qui, isolant chaque classe dans Fétat et chaque individu dans sa classe, délivrant l'homme de lettres de toute dépendance, mais le privant de tout

patronage, lui défendent de se conduire désormais avec la prodigalité ou l'imprévoyance d'un pupille surveillé par ses tuteurs et l'engagent à s'occuper lui-même de ses intérêts et de sa fortune. Il sut s'appliquer et appliquer aux autres la loi du travail conduisant à la richesse, l'emploi delà richesse acquise par le travail, et se déversant, à son tour, sur les pauvres, sur les naufragés, sur ceux qui, plus malheureux ou plus faibles, ont défailli et sont tombés en chemin. La bienfaisance, toujours si douce à exercer, l'est mille fois plus encore lorsqu'elle opère sur l'argent que Ton a vaillamment gagné, qui représente pour nous notre pensée, notre œuvre, les peines et les joies de la création intellectuelle : cet argent est mieux à nous ; nous l'aimons davantage, et nous avons, par conséquent, plus de plaisir à le donner. Il nous semble qu'en l'offrant à ceux qui souffrent nous leur offrons quelque chose de nous-mêmes, un peu de notre esprit et de notre âme, et que cette intime union qui s'établit entre le bienfaiteur et l'obligé en devient plus étroite et plus tendre. Ce n'est plus une aumône, c'est un partage, admirablement conforme à la laborieuse destinée de l'homme en ce monde et à l'égalité chrétienne du riche et du pauvre devant Dieu. Pour M. Scribe surtout, si fécond et si constamment applaudi, ce plaisir de donner greffé sur la joie de réussir, cette consécration du succès répondant tout ensemble aux satisfactions légitimes de l' amour-propre et aux élans chaleureux de la charité, ces contributions volontaires levées chaque soir sur l'oisiveté par le travail au bénéfice de l'indigence, durent être la source de jouissances exquises. Non-seulement il fit le bien, mais il l'organisa : transportant dans cette sphère cet esprit vif et délié qui avait si bien prospéré ailleurs, il créa, entre autres, cette Société des auteurs dramatiques, qui est, dit-on, le mo-

déle du genre, le triomphe du théâtre dans ses rapports arec les affaires. Grâce à lui, les auteurs seront désormais obligés de le faire exprés pour finir à l'hôpital, et, ce qui vaut mieux encore, ils échapperont à ces humiliations qui abaissaient autrefois le poète devant l'acteur et rendent si comiques et si tristes certaines pages de GU Bios. Pourquoi faut-il que les meilleures choses humaines, quand elles ne sont qu'humaines, aient leur côté vulnérable ? Cette organisation administrative et commerciale de Fart dramatique, avec règlements, patentes et conseil judiciaire, donne parfois à cette partie de la littérature, et, par contagion, à la littérature tout entière, un air de ressemblance avec la Bourse ou le tribunal de commerce. La propriété d une idée, le revenu d'une scène, l'usufruit d'un couplet étant traduisibles en bons écus sonnants, deviennent aussi matière à des débats, à des calculs où l'art et l'idéal sont nécessairement un peu sacrifiés. On se demande alors si le Parnasse (vieux style) est une montagne de la basse Normandie, et Ton s'étonne de la quantité de procès que peut renfermer un vaudeville. Ces mœurs de comptoir et de basoche alourdissent l'inspiration, gênent l'essor de la Muse, ôtent au métier des lettres cette liberté d'allures, cette insouciance des intérêts matériels, qui figuraient autrefois parmi les attributions du talent ; mais que voulez-vous? H. Scribe est de son temps : il en a connu et flatté les instincts : il a voulu qu'un art bourgeois, destiné à une société bourgeoise, fût bourgeoisement enrichi par elle, et il a fait faire à la littérature un mariage de raison. C'est le complément naturel d'un théâtre fondé sur l'alliance de l'utile et de l'agréable : Utile dulci.

Nous nous sommes efforcé, dans tout le cours de cette étude, de rester impartial, et» l'avouerons-nous? de lutter

contre un sentiment qui n'est pas de l'antipathie, mais de l'indifférence. On peut rendre justice à une vie honorable et active, à une série d'œuvres ingénieuses et amusantes^ à un talent remarquable par l'heureux équilibre et l'habile emploi de ses facultés, sans se croire obligé, pour cola, de brûler ce que Ton a adoré, d'adorer ce que l'on a brûlé, d'oublier que Ton a aimé, admiré, espéré tout autre chose que ce que ce talent a pratiqué et servi. Les années décisives de notre jeunesse se sont passées à pour* suivre un idéal, à croire aux promesses d'un art diamétralement contraire à celui du Bertrand et Raton ou du Verre d'eau, et dont le naufrage a fait la place si large au théâtre de H. Scribe. D'un côté, l'enthousiasme poétique, te lyrisme passionné, l'aspiration ardente vers les espaces infinis, vers les cimes inconnues, le goût des aventures et des sentiers difficiles, la confiance en des forces nouvelles qui allaient, pensions-nous, régénérer et retremper, dans toutes leurs profondeurs, la vie intellectuelle et sociale, la philosophie et l'histoire, la poésie et la critique, la littérature et le monde; de l'autre, le chemin battu, l'ironie enjouée, le sourire sceptique aux dépens de tous les efforts de l'homme vers quelque chose de plus grand que lui , une main légère accrochant les grands effets aux petites causes, un dissolvant imperceptible, mais actif, appliqué à toutes les facultés admiratives, à tout ce qui console du mal et du vulgaire par le pressentiment de l'idéal et du mieux ; la poésie métamorphosée en un songe de pensionnaire, la passion tournant dans un cercle étroit, soulevant et apaisant ses tempêtes dans une pièce d'eau ; le culte du succès, du fait accompli ; le soin d'ajuster aux nécessités de la vie, aux laideurs de la réalité l'intelligence et le cœur. Entre ces deux inspirations opposées notre choix est fait et nous y persistons:

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l'une a réussi, l'autre s'est égarée, peu importe : le procès n'est pas vidé, parce que Tune des deux parties a compromis sa cauae par ses égarements et ses folies. Noua avions rêvé, soit; mieux valait le rêve que le réveil. Était-ce un rêve d'ailleurs? Était-ce un mensonge ? De ce que la société moderne n'a pas été plus capable do porter le romantisme que le libéralisme, de oa qu'elle a laissé sombrer l'un dans le matérialisme réaliste et l'autre dans la démocratie servile, doit-on en conclure que le romantisme vrai, que le libéralisme sincère, étaient des erreurs et des chimères ? Parce qu'il ne nous est resté que la corps, doit-on dédaigner et insulter l'âme? Doit-on surtout s'incliner à jamais devant ce que l'on nous a donné à la place de ces chers et nobles objets de nos premières amours, de nos jeunes espérances? Non : il faudrait désespérer de toute croyance, étouffer la voix intérieure qui nous pousse vers le beau et vers le bien, anéantir en nous cette mystérieuse inquiétude qui est notre supplice et notre force, s'il suffisait du fait pour détruire l'idée, s'il suffisait des extravagances et des fautes de quelques esprits superbes, prêtres apostats de leur propre culte» pour renverser le temple ou l'ouvrir aux débitants d'imaginations au rabais, d'inventions réglées d'après l'ordonnance d'une société qui ne sait plus ni aimer, ni rêver, ni croire, ni même se tromper noblement. C'est pourquoi soyons sans rancune envers la mémoire d'un homme aimable ; tenons-lui compte des bons moments que nous devons à son infatigable esprit : applaudissons même, de temps à autre et sans trop de conséquence, ses agréables pastels, avant que les variations du goût public aient achevé de les effacer ; mais relisons Corneille et Shakspeare, Polyeucte et le Roi Lear; n'oublions pas, n'oublions jamais que celui-là seul satisfait aux grandes 4t vraies

conditions de l'art, qui, au lieu de l'abaisser à notre niveau et de le rendre notre complice, nous prend dans notre petitesse et dans notre misère pour nous élever vers lui au nom de la beauté suprême, de la vérité immortelle.

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