A UNE ÉPLORÉE
Cachez vos pleurs, madame, et votre épaule Si vous voulez; — mais là, sincèrement. — Que le bon Dieu calme votre tourment; Ne chantez plus la romance du Saule!
C'est la coutume aux dames de la Gaule
D'avoir le cœur en plein déchirement,
Et de rogner trop sur le vêtement :
Leur deuil n'est triste, hélas 1 que de son rôle.
Donc il faudrait qu'un ange vînt des cieux Pour étancher les pleurs de vos beaux yeux?.,. Et vous brillez un peu plus qu'une étoile I,
Dame» Dieu fit les anges, s'il vous plaît, Pour admirer la beauté qui se voile Et consoler la douleur qui se tait.
Que serait-ce, à présent, si je citais d'autres passages, Dans la montagne. Paysages bretons, Miron, la Vie du château, presque tous les vers, et les neuf dixièmes de la prose? On y reconnaîtrait une rare variété d'inspirations et de couleurs. Dans cet homme que Ton représente comme n'ayant d'autre génie que celui de la haine et de l'insulte, on découvrirait, je le répète, une veine poétique et descriptive, une sensibilité (pardon du mot, vieilli, mais non remplacé) d'autant plus vraie qu'elle est plus sobre, quelque chose comme un trésor conservé et mis sous clef au milieu des orages de la polémique, mais visité et retrouvé aux heures d'apaisement et de silence. On songerait alors à ces poèmes de chevalerie qui nous montrent, dans un coin de forêt ou de paysage, un guerrier à la sombre armure, se reposant à l'ombre près d'une source vive, entr'ouvrant sa visière et sa cuirasse pour laver dans cette eau limpide la poussière du combat ou le sang de ses blessures. Est-ce une goutte de sueur, est-ce une larme que j'aperçois sous cette visière à demi baissée? Je l'ignore, mais voilà que le clairon sonne; l'armure se rajuste, et malheur aux infidèles ! On le voit, nous sommes loin de ce Pantagruel fanatique et enragé auquel certains coryphées de la révolution et de la bohème se sont obstinés à réduire le talent de M. Louis Veuillot, probablement pour s'indemniser de ces terribles volées de bois vert dont ls portent encore et porteront longtemps les meurtrissures. Comment se fait-il pourtant que ce portrait de fantaisie, ce type légendaire garde encore quelque créance, non-seulement stupres des intéressés, mais de bon nombre
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d'indifférents? Je crois pouvoir l'expliquer par un effet d'optique, de proportion relative entre M. Veuillot, son temps, ses adversaires, l'arme, le combat, l'arène ; et cette explication me servira finalement à indiquer quelques réserves, à demander à l'auteur de Çà et Là quelques retouches, quelques ratures pour ses éditions prochaines.
Au dix-septième siècle, dans une société profondément aristocratique, la littérature sacrée était représentée par des évêques, des prédicateurs, des religieux, des solitaires, dont le génie avait pour auxiliaire Tordre social luimême, et dont l'autorité était si imposante, si incontestée, que la littérature profane, parfois leur antagoniste, jamais à visage découvert, était obligée de se faire humble, discrète, respectueuse, pleine de précautions et de réticences: parfois même, cédant au penchant universel des âmes, elle se rapprochait d'eux par la foi ou le repentir, et devenait leur alliée. La polémique restait dans les plus hautes régions de la controverse et n'avait pas besoin de descendre. Ce n'étaient pas des athlètes de la vérité et de l'erreur échangeant leurs coups et mesurant leurs forces; c'étaient des maîtres, des docteurs, des apôtres, accablant, au nom d'une vérité souveraine, des égarés et des rebelles. Au siècle suivant, la scène change ; les rôles sont intervertis, mais le caractère de la lutte reste encore aris tocratique. Voltaire, aristocrate des griffes aux dents, n'a ou du moins ne pourrait avoir d'adversaires sérieux que des évêques, des magistrats, des hommes investis d'une puissance quelconque, religieuse, sociale ou politique, si par malheur l'Église de France, lasse de produire des merveilles de génie, de science et de vertu, n'était entrée dans une phase d'épuisement etdefaiblesse, si un souffle d'irréligion et de ruine n'avait fait de toutes les puissances
terrestres autant de complices de ces influences destructives qui commençaient par attaquer le cerveau avant de s'emparer du corps tout entier. Quant à des cuistres tels que Fréron ou Desfontaines, de mœurs presque aussi décriées que celles de leurs ennemis, on me permettra de ne pas les compter. Enfin, au commencement de ce siècle, après cette formidable enjambée qui va de 1789 au Consulat, un nouvel aspect se produisit dans la polémique religieuse, philosophique et littéraire. Le succès, le haut du pavé, le côté des rieurs appartint un moment aux défenseurs de la vérité, aux détracteurs de l'impiété philosophique et de l'esprit révolutionnaire : mais à quel prix? dans quelles conditions ? entre les mains de quels hommes? La lutte et la victoire semblaient commandées d'avance et réglées dans les bureaux de ministères, par ordre, avec autorisation, patente et privilège : les apôtres, les apologistes, les chefs de cette réaction chrétienne contre Voltaire, Diderot et Jean-Jacques s'appelaient Dussault, Geoffroy, Féletz ; des gens d'esprit qu'on eût aimé à croire convaincus, mais qui , fort probablement, n'en étaient pas eux-mêmes très-sûrs. Cette croisade d'après coup ne s'adressait pas à des convictions, mais à des rancunes : elle fut courte et h peu près stérile. L'esprit français, toujours mobile, changea encore une fois de courants et de pente : on sait ce qui en advint. Des révolutions nouvelles furent à la fois le châtiment et la conséquence de l'oubli de Dieu ; leur effet le plus clair, le plus positif, en dehors de toutes les vicissitudes de royauté, <!c république et d'empire, fut de démocratise!* la société. C'est donc sur une table rase, sur un terrain nivelé par la démocratie moderne, sans aucun caractère officiel, sans autre pouvoir qu'une plume, à un poste d'avant-garde que ne pouvaient occuper ni les évêques, ni les prêtres,
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ni même, — il faut savoir tout dire, — les aristocrates du catholicisme, c'est là que Ton a vu pour la première fois un laïque, catholique ardent, maximant ses pratiques, pratiquant ses maximes, combattant corps à corps, avec des armes plus fortes que polies, l'irréligion voltairienne ; mais l'irréligion descendue de plusieurs degrés, s'étant faite, elle aussi, bourgeoise d'abord, puis démocratique, et prompte à recouvrir d'un habit noir, d'une blouse ou d'un oripeau les broderies et le velours de Voltaire. La tâche dont ce laïque s'acquittait, l'épiscopat et le sacerdoce ne pouvaient pas l'accomplir. Dans les occasions solennelles, en face des grands périls, sur les questions capitales, en présence d'adversaires manifestes ou cachés dont l'intervention a le caractère d'un événement, la grande voix de I'épiscopat doit s'élever, et certes , ni l'éloquence ni le courage ne font défaut à l'accomplissement de ce devoir. Hais on ne peut pas exiger d'un évêque qu'il descende tous les matins dans la lice politique et littéraire pour dire à M. À. . . qu'il est un sot, à H. B. . . qu'il est un hâbleur, à M. C... qu'il est un drôle, et cependant il faut que la chose se dise ; car cette hâblerie, cette drôlerie, cette sottise, ont cinquante mille abonnés, cinq cent mille lecteurs, des millions de crédules, d'admirateurs et de partisans; et c'est de cette collection de sottises, de hâbleries, de drôleries, d'admirations et de crédulités que se forment la corruption, la dégradation et la ruine d'un pays. Il faut que la chose se dise, et nul ne l'a dite mieux, plus haut, plus fort, plus vertement que M. Louis Veuillot. Ces vérités, adressées à des démocrates, en pleine démocratie, en plein nivellement révolutionnaire, il les a parfois dites en démocrate, sinon, à Dieu ne plaise ! de sentiment et de principes, au moins d'allures et de ton. Pouvait-il faire autrement? Je ne le
crois pas : mettre des manchettes, des gants jaunes ou un jabot de dentelles pour se battre contre une littérature en chemise sale, recourir aux malicieuses élégances d'académie et de salon pour confondre les vulgarités du mensonge et du vice, c'eût été un métier de dupe. Il fallait, non pas précisément riposter aux gens dans leur langue (elle est trop laide!), mais raviver, regaillardir la langue française, débilitée par trois siècles de bel-esprit et de belles-lettres, remonter aux sources, se refaire Gaulois plutôt qu'Athénien, remplacer notre prose désossée par une prose plus ferme, dont les arêtes, les saillies et les nervures entrassent plus profondément et fissent saigner à la fois la chair et Pépiderme. Voilà, et bien mieux encore, ce qu'a été le Louis Veuillot de la polémique, et c'est celuilà qui a prévalu dans l'opinion de ses lecteurs, abusés d'ailleurs par les rancunes de ses victimes. L'autre, le poète, l'artiste, l'écrivain délicat et charmant de bien des chapitres de Çà et Là, est resté secondaire, reconnu seulement et salué par quelques esprits plus attentifs. H. Louis Veuillot s'y attendait; il s'y résignait, et c'a été là un des sacrifices de cet énergique talent à sa tâche vengeresse.
Cependant n'y a-t-il rien à dire? Pour que cette figure si accentuée, cette plume si vigoureuse, cette puissance si redoutable ne rencontrât plus devant soi et contre soi que ses ennemis naturels, n'y aurait-il rien à faire ? Nous répondrons sans sortir de nos attributions et de ce livre, dont le mérite et le succès ne pouvaient être passés sous silence. En combattant démocratiquement des passions, des sophismes, des sottises, des ignominies démocratiques, H. Louis Veuillot a contracté certains plis qui tiennent aux habitudes mêmes de la lutte, au caractère de ses antagonistes plutôt qu'à ses propres tendances. Il oublie Darfois aue l'ensemble des vérités qa*il
défend a besoin d'une notion générale de respect et d'autorité dont on ne saurait offenser la moindre partie sans faire tort au reste; que toute irrévérence envers les images du passé, envers les grandeurs trois fois consacrées parla tradition, la vertu et le malheur, entr 'ouvre une porte, et qu'il suffit d'une porte entr'ouverte pour que l'armée des démolisseurs y passe et ruine l'édifice. Cest ainsi que, dans Çà et là, je voudrais effacer une anecdote qui n'ajoute pas beaucoup de prix au livre, et où il est question du général de Coëtlosquet, de Saint- Cloudet de 1830 1 . Je voudrais aussi qu'il fît abnégation de je ne sais quels ressentiments personnels peu dignes de lui et qu'il cessât de réunir, dans ses attaques meurtrières, des noms qui ne devraient pas se rencontrer ensemble. Puisqu'il est bien convenu que nous nous réconcilions dans une même émotion de douleur et d'angoisse, évitons désormais tout ce qui pourrait rendre le raccommodement moins complet et moins durable. En lui adressant cette cordiale prière, j'obéis à la fois à un intérêt général et à une pensée égoïste : 11 y a en effet un plaisir plus vif encore que celui d'admirer; c'est de voir s'amoindrir et disparaître les nuances qui nous séparent de ceux que nous admirons et que nous aimons.
1 M. Louis Veuillot, dans les éditions suivantes, a bien voulu me sacrifier cette page.