GAttSEKlES/UTtÉRAIRES
qu*ori à pris cette attitude de redresseur de torts, qu'on m a déclaré cette guerre d'extermination aux infidèles, aux ki modérés et aux tièdes, on est tenu d'être soi-même im- t\ peccable et de pratiquer ses maximes. Si, par malheur, >
on s'oublie un moment dans les jardins d'Armide, si l'on i interrompt ses exercices de voltige ou d'escrime absolu- «; tiste pour raconter des histoires dont une fille bien élevée r
doive interdire la lecture à sa mère, l'on donne contre i soi un immense avantage aux malintentionnés, aux scep- ■ j tiques, à ces modérés surtout que l'on a dénoncés comme coupables de connivence avec les mauvaises doctrines. Justement, je trouve à la page 344 du quatrième volume d'Hippolyte Rigaulfc une preuve du parti que peut tirer un écrivain spirituel et sensé de cette situation bizarre, de ce contraste qui serait scandaleux s'il n'était, avant tout, grotesque.
Sérieusement, nous croyons qu'à des époques troublées comme la nôtre, dans un monde vieilli où les idées et les caractères s* amoindrissent de compagnie, il faut des critiques d'avant-garde et de bonne volonté, décidés à faire, de temps à autre, un exemple, à prendre une initiative hardie contre des œuvres dangereuses et de fausses gloires; de même que, dans une armée, il faut des soldats prêts à marcher en avant et à se faire tuer pour établir un point d'attaque ou enlever un poste important. Ma comparaison est ambitieuse, mais je la crois juste. Eh effet, le critique dont je parle doit savoir d'avance qu'il est sacrifié, et compléter, en s'y résignant sans amertume, la tâche à laquelle il s'est consacré. Quatrevingts ans de révolutions ont si bien morcelé, dans les meilleurs esprits, les notions du mal et du bien, du faux et du vrai ; tant d'opinions, d'intérêts, de sentiments, de souvenirs, ont été tour à tour froissés, vengés, déplacés,
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divisés, contredits, qu'il est presque impossible aujourd'hui de ne pas offenser par un endroit ceux-là même que Ton satisfait par un autre, et qu'un critique tout d'une pièce, condamnant ou approuvant au nom de vérités indivisibles, s'expose sans cesse à rencontrer, non pas, hélas! des adhésions parmi ses adversaires, mais des contradictions parmi ses amis. Ce n'est pas tout encore : de deux choses lune ; ou il s'attaque à des renommées, à des œuvres trop vigoureusement constituées, trop bien gardées par la faveur populaire pour qu'il puisse les entamer ; et alors sa stérile tentative d'iconoclaste n'excite que la raillerie; — ou bien il frappe juste, mais trop tôt, sur des idoles dont le pied d'argile n'est encore aperçu que par une minorité clairvoyante; et alors il lui arrive un accident singulier : au moment même de l'attaque, sa témérité lui attire une grêle de sarcasmes et d'invectives; puis, quand l'heure est venue où la statue tremble décidément 'sur sa base, et où il y a concurrence de marteaux pour la renverser, on se garde bien d'en faire revenir l'honneur à celui qui porta le premier coup : non, il est oublié, il ne compte "plus, il a eu le tort d'avoir raison trois ou quatre ans avant les habiles et les illustres; il a le plaisir de retrouver ses idées, ses aperçus, ses phrases, confisqués par quelque docte personnage, trop occupé d'histoire et de philosophie transcendante pour soupçonner même son existence. On le voit, cette critique offensive, ce rôle de tirailleur d'avant-poste au service de la vérité, a plus d'épines que de fleurs. Hais ceci n'est qu'un désagrément personnel : ce qu'il y aurait de pire, à un point de vue plus général, c'est que, dans ce système exclusif, si l'on y bornait les attributions de la crititique, on arriverait à trop restreindre son influence et son domaine, à décourager une foule d'intelligences dont la
neutralité répugne aux partis extrêmes, à supprimer, en littérature, tous ces milieux dont on ne saurait se passer, puisqu'ils sont^ quoi qu'on fasse, les traits d'union les plus ordinaires entre l'art et la société, entre les ouvrages de l'esprit et l'immense majorité des lecteurs. Annuler ces intermédiaires, ne vouloir reconnaître, dans les lettres, que deux grandes classes, les prédicateurs et les corrupteurs, rompre violemment avec tout le reste, ce serait exactement comme si, dans les temps fabuleux de nos Chambres constitutionnelles, on avait voulu faire de la politique avec l'extrême droite et l'extrême gauche, sans admettre ni centre gauche ni centre droit.
Nous n'éprouvons donc aucun embarras en abordant des noms et des livres tels que ceux de Rigault et de M. Cuvillier-Fleury, et en les recommandant sans autres réserves que celles qu'indique tout naturellement la différence des situations et des guérites. D'ailleurs, quelle dissidence de détail ne s'effacerait dans' le sentiment de tendre et douloureuse sympathie qu'éveille le souvenir de Rigault? Ce confrère dont nous étions fiers, si jeune encore et déjà si mûr, si fidèle à l'indépendance et à l'honneur des lettres , d'un atticisme si exquis qu'il avait fini par triompher de l'esprit de collège, nous était enlevé, il n'y a pas plus de deu* ans, au moment où son talent avait paru, dans de nouveaux cadres, redoubler de verve, de souplesse et de grâce. Il succombait dans tout l'éclat de sa belle et laborieuse jeunesse, dans tout le charme de ce bonheur domestique que le travail littéraire nous rend à la fois plus nécessaire et plus doux; aimé de tous, même de ceux qu'avaient effleurés ses légères malices; honoré de tous, même de ceux qui eussent voulu le voir prendre un parti plus décidé entre la vérité et l'erreur. Sans abuser de ces formules où la
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conjecture ressemble presque à une offense contre la réalité, on peut dire, on peut croire que cet excellent esprit, sous une précieuse et charmante influence, se serait de plus en plus rapproché de nous, qu'il se fut de plus en plus débarrassé de cette pointe semi-voltairienne, de ce grain de sel universitaire qui ne manque pas de saveur, mais qui parfois contrarie les gosiers très-délicats. Il est possible enfin que Rigault, en présence de certains événements récents, eût cessé d'être retenu et éloigné de nous par cette idée, très-fausse assurément, mais naguère fort répandue, que la religion catholique, étant trop aimée, trop protégée par le pouvoir, y contractait je ne sais quel air officiel et convenu, plus fâcheux que les persécutions, et fait pour détourner les esprit indépendants. Voilà bien des sujets de sympathie et de regrets, et ces regrets s'accroissent encore à mesure qu'on lit ces quatre beaux volumes publiés par H. Hachette avec un zèle si intelligent, un si honorable dévouement à la bonne littérature et à la mémoire de Rigault.
- L'avouerons-nous? Une pensée moins noble et plus égoïste se mêle à la sérieuse estime que ces livres nous inspirent. Leur mérite et leur succès sont au nombre des meilleurs arguments que nous puissions opposer aux esprits chagrins ou superbes, lesquels, s'appuyant sans doute sur les œuvres monumentales dont ils ont doté ou doteront un jour leur siècle et la postérité, traitent de haut en bas les écrivains assez présomptueux pour rassembler et remettre sous les yeux du public une série d'articles de journal : « Faites un livre ! » disent-ils dédaigneusement à l'homme qui, depuis dix ans, vingt ans peut-être, consume son temps et ses forces à lire les livres des autres, à en extraire le suc et la sève, à y chercher souvent ce que l'auteur n'a pas su y mettre, à ré-
sumer le tout en quelques pages, et à y attirer l'attention de milliers de lecteurs qui, sans lui, connaîtraient à peine l'œuvre et l'ouvrier. Si Ton nous accorde que la tâche privilégiée de l'esprit français pourrait se caractériser en trois mots : c Vulgariser, simplifier, abréger, » si Ton conviait que parmi les écrivains, même distingués, de second ordre, qui tiennent pourtant depuis trois siècles une place assez notable dans notre littérature, il en est peu, bien peu, dont on lise l'œuvre tout entière ; que pour la plupart, on se borne à lire ou à rappeler un chapitre, des pages, de rares bonnes fortunes de pensée ou de style, on sera amené, j'en suis sûr, à faire les parts moins inégales et à reconnaître qu'un recueil d'articles piquants, substantiels, ingénieux, tels que ceux d'Hippolyte Rigault ou de M. Cuvillier-Fleury, n'est pas absolument inférieur, sur l'échelle des productions de l'intelligence, à une comédie blafarde, à un drame larmoyant, à un roman médiocre, voire même à un gros traité de morale ou d'économie politique. Voilà un critique, un journaliste pris au dépourvu par la mort : il n'a pas pu faire ce qui est notre devoir à tous, grands et petits : retoucher, remanier, rajuster au point de vue du lendemain ces articles, destinés, semblait-il, à naître, à vivre, & réussir et à passer du matin au soir. Et. cependant ils offrent une lecture trèsintéressante et ils auront une valeur durable : ils seront lus encore lorsque les pièces de H. Doucet et les livres de H. Capefigue seront depuis longtemps oubliés. Que dis-je? Rigault lui-même va me fournir la plu» complète de mes preuves : le premier volume de cette publication posthume se compose en entier de son Histoire de la querelle des anciens et des modernes; un livre, cette fois, dans toute l'acception du mot, et un livre des plus estimables, auquel nous avons rendu, dans le temps, l'hommage qu'il
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méritait. Eh bien! je parierais volontiers que ce n'est pas cette partie de son œuvre que les lecteurs iront chercher de préférence, qu'un attrait plus vif les ramènera vers ces délicates études sur Chapelle et Bachaumont, sur Bussy-Rabutin, sur le livre burlesque de M. Nicolardot, sur Charles de Bernard ; vers ces charmantes esquisses, les Jouets d'enfans, X Oiseau, la Morale au théâtre, les Prix de vertUy où Bigault essaya avec tant de succès une nouvelle manière, et acheva, avant de disparaître, de préciser son aimable physionomie. Est-ce frivolité puérile de la part de ses lecteurs? Non ; c'est que ces petits cadres, où se jouait en mille traits heureux ce -bon sens aiguisé d'esprit, répondaient mieux au goût du temps, à ces procédés expéditifs que nous appliquons à toutes choses, qu'il s'agisse de lire ou de voyager, de nous amuser ou de nous instruire.
Les positions bien établies, le genre bien accepté, que nous reste-t-il à faire pour que notre sympathique témoignage ne ressemble pas à une louange banale? À marquer les différences de points de départ, d'origines et de conclusions qui séparent cette critique de la nôtre; à rechercher quelles supériorités et aussi quels désavantages résulteraient, à talent égal, de ces différences; à découvrir enfin ce que la critique peut exiger, attendre, espérer ou craindre de la société, suivant qu'elle apporte dans ses jugements plus d'accommodements ou plus de rigueurs. Il est bien entendu, encore une fois, que la question de talent est ici mise hors de cause : sûr ce terrain nous ne pourrions que nous incliner devant nos supérieurs et nas maîtres.
Au commencement de ce siècle deux forces se trouvèrent en présence dans la littérature comme dans le monde : la Révolution, disciplinée, ajournée, mais non pas vaincue,.
et l'âme de toutes les grandes choses qu'elle s'était proposé de détruire et vers lesquelles on était ramené tout ensemble par l'impression, chaude encore et saignante, de ses terribles étreintes et par le penchant naturel à l'esprit humain, toujours prêt à regretter ce qu'il a perdu. La religion, la monarchie, la philosophie spiritualiste, toutes les beautés, toutes les poésies du passé eurent d'illustres défenseurs, d'éloquents interprètes, et l'on put un moment croire que cette réaction religieuse et monarchique serait l'inspiration dominante de cette nouvelle phase littéraire qui s'inaugurait sur des ruines. Un peu plus tard, à ce premier prestige s'en joignit un autre que rendaient plus précieux vingt années de servitude. La li~ berté apparut comme l'alliée naturelle de cette renaissance royaliste, spiritualiste et chrétienne que l'Empire avait traitée en ennemie, qui rendait au pays son passé, ses souvenirs, son âme, et ouvrait aux imaginations, longtemps enchaînées dans les glaces de la tradition païenne, de poétiques horizons et des rivages enchantés. Oui, l'esprit humain, au dix-neuvième siècle, a eu un instant ce singulier bonheur, que les deux principes qui se le disputent, celui qui le règle et celui qui le féconde, l'autorité et la liberté, ont pu, ont dû même cesser de se combattre, se compléter l'un par l'autre et faire de cette alliance l'élément d'une vie nouvelle, prompte à se répandre dans les lettres, dans les arts, dans les institutions politiques. Comment ne pas déplorer les malentendus qui troublèrent et rompirent ce traité de paix? Comment se croire un rétrograde, un détracteur systématique, un chevalier de Véteignoir, parce qu'on rattache à cette date ses regrets et ses doctrines, parce qu'on explique par cette rupture les progrès d'une décadence, avouée aujourd'hui par les moins pessimistes? Dis aliter
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visitm : de vieux fantômes effrayèrent- les jeunes intelligences ; de vieux partis abusèrent les jeunes idées, et la Révolution prévalut. Or, en politique, la Révolution nous a donné tous les biens dont nous jouissons ; mais, en littérature, il était clair que, partie du paganisme, elle ne pouvait aboutir qu'au matérialisme et à l'anarchie. Une fois que le mouvement littéraire et poétique des belles années de la Restauration n'avait plus pour lumière, pour règle et pour force ces croyances monarchiques et chrétiennes dont le souffle avait fait éclore tant de fleurs sur tant de débris, on pouvait prévoir et marquer d'avance les phases qu'il allait suivre. Il était évident que, chevaleresque d'abord, puis adopté et un moment ennobli par l'aristocratie intellectuelle, il ne tarderait pas, sous le feu d'une révolution nouvelle, à devenir purement et simplement révolutionnaire, puis démocratique, puis anarchique. Les pavés de Juillet n'écrasèrent pas seulement une royauté, ils tuèrent aussi une littérature ; ils furent cause que le libéralisme littéraire, ainsi qu'il s'intitula lui-même, après avoir eu son 1814, eut son 1830, son 1848, sans compter la suite : car, dans un temps comme le nôtre, la veille n'assure jamais le lendemain.
À présent, il est facile de déterminer les distances entre la critique que j'appellerais du juste-milieu, si ce mot n'éveillait de désobligeants souvenirs et d'injustes épigrammes, et celle que nous voudrions défendre contre les reproches d'obscurantisme pu de fanatisme. Les liens les plus honorables, les opinions les plus sincères, les satisfactions les plus légitimes attachèrent des écrivains tels que M. Cuvillier-Fleury, et, plus tard, tels qu'Hippolyte Rigault , aux institutions et aux personnes qui remplacèrent, en 1830, la royauté restaurée en 1814; et, ne l'oublions jamais, chez ceux qui eurent, comme Rigault
fO CAUSERIES LITTÉRAIRES.
et M. Cuviilier-Fleury, Fhoimeur d'approcher des princesr auxquels leurs adversités nous permettent de rendre justice, cette persistance d'optimisme en faveur des hommes,, des idées et des oeuvres de 1850, n'a été qu'une qualité de plus. Nous voyons même, dans l'intéressante notice de H. Saint-Marc-Girardin, que Rigault allait un peu plus loin ; que, sans être républicain, il appartenait à l'opposition dynastique; et l'on ne peut se défendre d'un mélancolique sourire en songeant qu'il y eut une époque où ce charmant esprit ne trouvait pas assez libéral un gouvernement qui a constamment donné à ses ennemis et à ses amis assez de liberté pour le détruire. Quoi qu'il en soit, voilà les nuances clairement indiquées. Tout ce qui triompha ou parut triompher à cette date où nous fûmes les vaincus, le libéralisme élargi et appliqué, l'esprit universitaire, les idées de 89, la succession vohairienne tempérée par la philosophie spiritualiste ou éclectique, tels sont les points de repère où se reposa, où se repose encore cette critique, trop confiante, trop intéressée dans la question pour admettre que ce qui flattait ses opinions pût jamais amener des choses déplaisantes pour son goût. Elle prit pour un établissement ce qui n'était qu'une halte, et pour un but atteint ce qui ne fut qu'une étape dans cette marche irrésistible dont nous subissons les entraînements. Même après des expériences, des mécomptes^ des fautes communes qui ont eu au moins le mérite de nous conduire à des concessions réciproques, c'est toujours là l'inspiration préférée, je dirai presque le dada de ces écrivains, si ingénieux, si supérieurs dès qu'il ne s'agit plus que d'exprimer avec charme des pensées justes et fines & propos des accidents de la vie littéraire et des ouvrages de l'esprit. Leur goût est pur, leur conscience honnête» leur morale saine; un fonds de sincérité et de droiture
se reconnaît jusque dans les pages où se trahissent leurs préventions et leurs antipathies. Mais, tandis que, pour affermir nos jugements, pour donner à nos doctrines l'unité, l'autorité et la certitude que chercherait en vain notre faiblesse, nous remontons droit à la source de toute ' vérité, de toute liberté, de toute beauté, ils s'arrêtent à mi-côte : ils n'acceptent le christianisme qu'avec une sorte de neutralité respectueuse, aussi empressée de gburmander les excès de zèle que de repousser les attaques impies. Tandis que nous essayons de faire de notre critique une chaîne dont le premier anneau va se rejoindre à l'époque qui nous a paru la plus favorable au libre et fécond développement de l'esprit moderne, ils restent volontairement en deçà, prodiguant leurs préférences au régime suivant, qui eut droit à leur affection, qui a droit à leurs regrets* Ouvrez les volumes de Rigault et ceux de H. Cuvillier-Fleury : immédiatement l'envie vous prend d'y faire deux parts ; celle des morceaux où le critique, se trouvant sur un terrain neutre, n'a eu besoin que d'y dépioyerses qualités d'honnête homme et d'écrivain ; et eellc où, traitant des sujets plus délicats, plus disputés, il a eu à heurter (aussi poliment que possible) son voisin de gauche et surtout son voisin de droite. La comparaison est facile : voyez Rigault, par exemple, lorsqu'il esquisse, à propos de Chapelle et de Bachaumont, le parallèle des voyages d'autrefois avec les voyages d'aujourd'hui, lorsqu'il parle poésie, roman, jouets d'enfant, vie élégante, villégiature, comédie, duel, prix de vertu, ou bien lorsque, plus sérieux et plus érudit, il écrit quelques pages de maître sur Homère, sur Ménandre, sur Horace, sur Shakspeare, sur Dante, sur Montaigne. Voyez M. Cuvillier-Fleury, lorsque, par un des procédés où il ex.celle, s'emparant dune de ces données qui, à certains moments,
se produisent au théâtre et dans les livres avec une simultanéité bizarre et comme une matière de collège dictée à vingt écoliers à la fois, il la traite â sa façon* l'éclaircit, la résume, explique comment celui-ci a penché de tel côté, comment celui-là est tombé de tel autre, rend au sujet sa physionomie la plus juste et la plus piquante, et répand la lumière et la vie sur cette tâche de critique, si souvent accusée de stérilité et de froideur. Voyez-le encore, lorsqu'il entreprend une de ces exécutions courtoises, où le patient, criblé de politesses, comblé d'épigrammes, égratigné de caresses, sent à la fois le velours le plus moelleux et la griffe la plus délicate lui chatouiller r épiderme, et arrive à la fin de son délicieux supplice sans bien savoir s'il doit maudire tant de malice ou remercier tant d'urbanité. Ce sont là. des modèles, et Ton oublie vite, en les lisant, d'importunes dissidences, comme on oublie aux bains de mer ou dans les voyages d'agrément les soucis et les affaires pour jouir plus complètement de la société de compagnons aimables. Mais viennent ces questions inévitables, terribles, qui se mêlent, malheureusement, denos jours, à presque toutes les productions de la pensée, depuis la grave histoire jusqu'aux chansons et aux romans, chacun reprend sa place et son domicile politique : il semble que l'on rentre chez soi et qu'on laisse sa carte â ses compagnons de tout à l'heure, en se promettant de les revoir, mais avec moins de familiarité et d'abandon. Comme il est, en définitive, plus commode de se quereller avec les morts qu'avec les vivants, c'est Hippolyte Rigault qui me fournira mes exemples, et je me restreindrai sur deux points, qui donnent vue sur tout le reste : ses études sur les ouvrages de M. Alfred Nettement, Y Histoire de la littérature française sous la Restauration, et F Histoire de la littérature française sous le gouvernement
de Juillet, et ses articles sur les prédicateurs du Carême, sur la dévotion du temps, sur ces côtés extérieurs de la vie chrétienne que nous ne voulons pas, à Dieu ne plaise ! interdire à la polémique mondaine, mais où un esprit fin et sage doit apporter d'autant plus de réserve et de respect, que l'arène est plus ouverte, l'enceinte moins bien gardée, et quelques-uns des agresseurs plus perfides et plus grossiers.
Le reproche capital queRigault adresse à M. Nettement, c'est d'avoir écrit des œuvres de parti plutôt que des œuvres littéraires. Il est vrai que M. Nettement, dans ses deux Histoires successives, tout en donnant de fréquentes preuves de son esprit naturellement sympathique et bienveillant, a maintenu et fixé ces dates intellectuelles que nous avons essayé d'indiquer ; qu'il a démontré, avec son remarquable talent et son admirable sincérité, que la régénération des lettres et de l'art, dans la première partie de ce siècle, avait été étroitement unie au réveil de l'esprit chrétien et monarchique ; qu'en s'écartant de cette forte et salubre origine les génies les mieux doués étaient graduellement devenus moins vigoureux et moins purs, et que l'histoire de ces décadences individuelles ou collectives s'expliquait par celle des événements qui avaient de nouveau précipité la société moderne dans les voies révolutionnaires et démocratiques. Nous nous déclarons atteint et convaincu sur tous ces points ; mais nous ajoutons qu'il nous paraît bien difficile à un historien de la littérature contemporaine de ne pas appuyer l'ensemble de ses jugements sur un principe quelconque, de ne pas donner à son édifice une clef de voûte, de ne pas échelonner au-dessous d'une idée mère tous ces groupes, toutes ces œuvres, tous ces noms, qui, passant par trois ou quatre révolutions et y laissant, à chaque secousse, un peu de
leur force, de leur grandeur et de leur sagesse, vont du Génie du Christianisme, des Soirées de Saint-Pétersbourg T de la Législation primitive y des livres de madame de Staël, aux drames réalistes du Vaudeville ou du Gymnase et aux volumes galants de Michelet. Que M. Nettement, écrivain religieux et monarchique, ait été induit par ses convictions à mal choisir son point de départ ; que sa thèse ne soit pas juste ; qu'un partisan de la Révolution eût sujet de le contredire, ceci est affaire de discussion : mais soyez certain que tout homme sérieux et avisé, ayant à raconter la littérature française depuis cinquante ans, ne procéderait pas autrement. Quelle que fût sa foi religieuse, philosophique et politique, il refuserait de s'aventurer dan» ce vaste champ sans fil conducteur ; il reconnaîtrait la nécessité de soutenir son récit par des doctrines» et de subordonner ses doctrines à ce qu'il croirait la vérité : il prendrait, en un mot, parti dés les premières pages, sous peine de n'arriver qu'à la confusion et au chaos, ou de faire éprouver à ses lecteurs cette sensation de froid contact que nous cause l'indifférence. Quoi ! vous avez un critique parvenu à une perfection magistrale, ingénieux, subtil, attrayant, rusé, expert en curiosités tentatrices, plein d'agréables faux-fuyants et de complaisantes perspectives, et vous lui refusez votre estime* sous prétexte qu'indépendant à sa manière, il s'est franchement placé au premier rang des neutres ; vous avez eu un critique profond, grave, universel, impassible, d'une incroyable probité littéraire, et vous l'avez laissé mourir dans la solitude et le silence, et vous l'enveloppez d : oubli, parce qu'en jugeant les œuvres de son temps, il s'est constamment isolé de ce temps lui-même, parce qu'il a refusé de tenir compte des événements, des tendances, des fuites, des misères sociales ou morales dont ces œuvres
étaient les conséquences ou les complices, les commentaires ou les démentis ; — et vous interdiriez à un homme convaincu, écrivant cette histoire littéraire qui est l'envers de notre histoire politique, de l'imprégner de ses couleurs, d'y communiquer cette vie intérieure qui s'attaohe à tous les mouvements de la pensée comme la viematérielle s'attache à tous les traita delà physionomie, à toutes les habitudes du corps ! Est-ce sa foute, est-ce celle du temps, est-ce telle du hasard, si nos auteurs célèbres* à mesure qu'ils ont déserté leurs inspirations primitives et cédé au courant révolutionnaire, ont faibli, grimacé, se sont compliqués, violentés, assombris, amoindris ? Chateaubriand, Victor Hugo, Lamennais, Lamartine, que de noms, que de souvenirs, que de preuves! Vous dont le goût est si exquis et si pur, oseriez- vous dire, que vous préférez le Victor Hugo des Contemplations on de la Légende des Siècles h celui des Odes et Ballades, le Lamartine des Girondins ou de la Chute d'un Ange à celui des Méditations ; que vous ne préférez pas le Chateaubriand des Martyrs à celui des Mémoires, le Lamennais de Y Essai sur V Indifférence au Lamennais démagogique? Est-ce notre faute si nos illustres d'après 1850, les Balzac, les- Musset, les George Sand, semblent déjà, toute morale à part, de moindre taille et de proportions moins justes que ks talents du premier groupe, et si, en revanche, ils paraissent des géants, comparés aux petits génies qui piétinent, leurs réclames à la mam, dans les bas-fonds du réalisme et de la bohème? Est-ce notre faute enfin, si des hommes tels que Paul-Louis Courier et Béranger, qui se posèrent dès l'abord en ennemis de la Restauration et lui firent tant de mal, ont donné prise contre eux aux écrivains monarchiques, soit, comme Courier, par leur vie privée et leur mort misérable, soit, comme Béranger, par cet
énorme déchet posthume qui menace d'engloutir tout cet héritage de gloire dans les frais d'enterrement? Que disje? ces critiques que nous étudions en ce moment sontils eux-mêmes impersonnels, indifférents, attentifs à éloigner de leurs appréciations littéraires toute ombre de politique? Peuvent-ils écrire vingt page3 sans que le bout de l'oreille perce à travers ce tissu souple et ferme, solide et brillant? Celui des ouvrages de M. Cuvillier-Fleury qui a obtenu le succès le plus retentissant, les Portraits politiques et révolutionnaires, n'a-t-il pas, Dieu merci, les vives et chaleureuses allures d'un livre de parti? M. Cuvillier-Fleury, admirateur de Béranger tant qu'il ne voit en lui qu'un classique élégant et correct, un poète populaire et patriote, et fronçant le sourcil dès que le malin chansonnier lui est dénoncé par des confidences d'après coup comme s'étant un peu moqué du personnel de la monarchie de Juillet, n'obéit-il pas à des opinions, à des affections qui l'honorent même auprès de ceux qui le combattent? Est-il bien sûr que la décadence poétique de M. de Lamartine lui semblerait aussi complète, si la lyre du moderne Amphion n'avait fini, de prodige en prodige, par soulever les pavés de Février? Je lis dans le troisième volume de Rigault une étude sur les œuvres complètes de Casimir Delavigne : si l'estimable auteur des Vêpres Siciliennes n'avait pas pratiqué, dans sa poésie et dans sa vie, ce juste-milieu inclinant au centre gauche où se complaisait Rigault, ce juge d'un tact si supérieur ne se serait-il pas demandé pourquoi les pièces de Casimir Delavigne, chaque fois qu'on essaye de les reprendre, font eau et ennui de toutes parts? Aurait-il si intrépidement loué ce talent faux, froid; guindé, fait de transactions, d'ajustements et d'à-propos, qui ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni le Meyerbeer ni le Delaroche de la versification française ? Non ;
l'impartialité absolue, le détachement complet de nos opinions politiques, de nos convictions religieuses, n'est ni possible ni désirable dans la critique littéraire. Gomment en serait-il autrement? Depuis 1789, les vicissitudes publiques ont tenu une place considérable dans la destinée, dans les ambitions, dans le rôle, dans le bien-être ou le malheur de chacun : tout individu un peu intelligent a été appelé, ne fût-ce qu'une fois, à délibérer, à choisir, à diriger dans tel ou tel sens une question de personnes ou de parti : la tribune, les élections, les journaux surtout, ont introduit dans toutes les habitudes de notre existence la préoccupation des affaires du gouvernement et du pays ; effet qui survit à ses causes, et nous donne encore les soucis de la politique à défaut de ses libertés. Gomment donc la littérature resterait-elle étrangère à cette impulsion générale de l'esprit moderne, elle qui y a tant contribué, elle qui, depuis plus de deux siècles, a eu presque toujours le secret de commander ce qu'elle semble servir et de précéder ce qu'elle a l'air de suivre? Quel genre, sérieux ou mêùie frivole, peut échapper à cette réciprocité constante, à cette intime alliance, dangereuse souvent, mais vivifiante, entre la politique et les lettres? Histoire, mémoires, philosophie, roman, théâtre, poésie lyrique, tout cela tient par quelque côté ou aux grands intérêts qui préoccupent les esprits graves, ou aux questions vitales qui décident de la moralité humaine et du repos des empires, ou aux passions mobiles qui agitent les multitudes, ou aux événements qui vibrent dans les imaginations sonores. Or, si les productions de la littérature ne peuvent se dérober à cette alliance, comment pourrait s'y dérober la critique qui les juge ? Conservons donc nos nuances : ne craignons pas d'offenser les sereines immunités de l'art en restant armés pour ces luttes pacifiques. Seulement,
quand nous avons l'honneur de rencontrer des adversaires tels que Rigault et H. Guvillier Fleury, dont nous rapprochent bien des points de contact et qui méritent toutes nos sympathies, saluons-les de l'épée et tâchons de nous unir le plus souvent possible contre l'immoralité, la déraison et le mauvais goût.
Nous serons plus bref à propos des articles, légèrement empreints de persiflage, où Rigault a abordé ce qu'il ap. pelait les abus de la dévotion à la mode et les défauts de l'éloquence de la chaire au dix-neuvième siècle. Ces articles, où le bel esprit s'accuse un peu trop et garde un lointain accent de collège, il les eût regrettés, effacés peut-être, si la mort ne l'avait surpris. Rigault* appartenait à un petit groupe d'esprits très-distingués, trop droits assurément et trop honnêtes pour haïr la religion ou même s'en détourner tout à fait, mais qui se figurent que le christianisme d'aujourd'hui n'est plus celui d'autrefois, qu'il a dégénéré en une sorte de dévotion facile, d'orthodoxie commode et mondaine qui fait son salut en grande toilette, court les sermons entre un bal et un concert, quête au profit des pauvres et des modistes, et se donne rendez-vous pour écouter des prédicateurs romantiques, parlant une langue mélangée de Massillon et de Lamartine. Rigault, jugeant les orateurs sacrés de notre époque, n'est pas un impie, à beaucoup près, ni même un railleur, mais plutôt un classique, un attardé volontaire dit dix-septième siècle, s' offensant de quelques dissonances, de certaines enluminures trop modernes, comme il s'offenserait, dans un drame, de le trouver trop différent des tragédies de Racine, ou dans un roman, d'y voir si peu de ressemblance avec ceux de madame de là Fayette. Nous ne sommes pas digne de plaider ces questions délicates : c'est à nos lecteurs à se demander si les familles catholi-
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ques qu'ils connaissent, si notre clergé, si nos évêques, si ces milliers d'âmes vouées à l'apostolat, aux missions, à tous les devoirs, â tous les martyres de la charité, ont jamais offert rien de commun avec cette dévotion brodée au tambour qui minaude dans les salons, chuchote de pieux marivaudages et oublie, en de futiles pratiques, les mâles austérités de l'Évangile. Quant au grief purement littéraire, au penchant de quelques-uns de nos prédicateurs à altérer, par des enjolivements et des concessions au goût du jour, la belle et chrétienne simplicité du grand siècle, nous admettons qu'il soit juste et que la critique ait le droit de le discuter : qu'en faudrait-il conclure? que les prédicateurs sont des hommes, et, qui plus est, des hommes de leur temps ; que, vivant dans une atmosphère dont l'influence se fait sentir dans toutes les formes de l'a pensée, ils ont subi cette influence ; que, s'adressant à des auditoires insoucieux de la tradition, peu familiers avec les modèles, façonnés à des expressions nouvelles par les idées, les habitudes, la littérature du moment, ils ont craint d'être séparés d'eux par de trop grands espaces et d'y perdre leurs moyens d'action sur les âmes, s'ils maintenaient l'éloquence de la chaire sur les sévères hauteurs de Bossuet et de Bourdaloue. Cette éloquence est, de tous les genres auxquels s'applique le talent de la parole, celui qui a le plus besoin de rencontrer des coopérateurs parmi ses auditeurs; car, si elle oublie un moment que sa mission n'est pas de plaire, mais de persuader, elle cesse d'être, elle tombe au-dessous de l'éloquence profane. Comment donc ne s'inquiéterait-elle pas des solutions de continuité qu'elle pourrait établir entre elle et ses audi» teun, en évitant trop obstinément de parler leur langue! Les hommes tels qu'Hippolyte Rigault se laissent aller, sur ce chapitre, à une contradiction bizarre. Us trouvent très»
bon que tout soit repétri, tout nivelé, tout déclassé ; que le temps ait effacé les hiérarchies, amoindri le dogme de l'autorité et du respect, forcé le prince, le noble, le prêtre, le bourgeois, le plébéien, à vivre de plain-pied et de la vie commune ; et ils s'étonnent, ils s'affligent que ce bouleversement radical n'ait pu s'accomplir sans que toutes les manifestations de l'intelligence, à commencer par la plus haute, en aient ressenti le contre-coup ! Ils voient les effets que nos conquêtes démocratiques ont produits dans tout l'ensemble, dans tous les détails de la littérature, et ils sont surpris que cette partie de la littérature, qui sert de trait d'union entre les vérités célestes et l'esprit de chaque époque, ne soit pas restée exactement la même qu'au temps où le prédicateur, avant d'être une persuasion, était une puissance! Ils s'applaudissent de voir la chaire chrétienne descendue au niveau de la foule qui l'entoure, d'être libres de la discuter et de la contrôler comme un volume de poésie et de prose, et ils se scandalisent qu'elle ne parle pas aux lecteurs de Victor Hugo, de Michelet et de Théophile Gautier absolument le même langage qu'aux contemporains de Corneille, d'Arnauld et du grand Condé ! Ceci nous amène à indiquer le reproche, selon nous, le plus sérieux, que méritent ces spirituelles incartades de Rigault contre la prédication et la dévotion modernes. On les justifie, il les justifiait lui-même en citant la Bruyère : « Le discours chrétien est devenu un spectacle, » disait déjà la Bruyère dans l'âge d'or de l'éloquence sacrée ; et ailleurs : « Je viens d'entendre ce qu'il y a de plus nouveau au monde ; un prédicateur qui prêche l'Évangile. » — Si la Bruyère a pu, sans être traité d'impie ou de sacrilège, écrire ces lignes en plein règne de Louis XIV, sous le régime de l'autorité et du respect par excellence, comment des remarques analogues se-
raient-elles coupables aujourd'hui? C'est justement cette différence des temps qui doit nous retenir. Les sobres épigrammes de la Bruyère contre les grands , contre les enfants des dieux, contre la cour, contre les prédicateurs, n'étaient que le discret et timide essai d'une force encore inconnue en présence d'une force toute-puissante. Ce qu'effleurait ainsi la Bruyère était protégé, consacré, mis hors de contrôle par les lois, par les mœurs, par tous les pouvoirs, toutes les habitudes de la société. Maintenan ce qui s'essayait triomphe : ce qui dominait n'est plus gardé contre les insultes que par ces barrières invisibles qui ne sont pas du ressort des hommes. Un signe d'irrévérence, une parole moqueuse, grossie d'échos en échos, peut aussitôt se répandre, s'envenimer, se traduire en blasphèmes sur des lèvres brutales. Ces attaques, si courtoises qu'elles soient, sont donc à la fois moins généreuses et plus dangereuses. N'insistons pas davantage. Aussi bien, si nos lecteurs pensent qu'il y ait en ce moment dans le clergé et l'épiscopat français décadence de talent, de vertus et de courage, nos plus beaux discours seraient inutiles.
Il est facile maintenant d'indiquer les supériorités et les désavantages de cette critique. Elle s'est spirituellement qualifiée elle-même de défensive : si l'on adopté ce mot, si on lui donne toute son extension stratégique, on pourrait dire qu'en fait de croyances, de morale, de décence et de goût, cette critique défend tout ce qui est acquis, incontesté, ratifié par la moyenne^ c'est-à-dire par l'immense majorité des esprits et des consciences ; gardant courageusement la place, ne se permettant que de rares sorties, évitant de se porter sur des points plus disputés, plus découverts, où ses entreprises soulèveraient plus de résistance et de tumulte. Dans les conditions ordi-
naires, dans ces larges espaces qui lui appartiennent, on conçoit que son gouvernement soit tranquille et assuré ; que, demandant moins, elle obtienne davantage, et que rien ne dérange le plaisir de ses lecteurs, surtout quand Hippoiyte Rigault ou M. Cuvillier-Fleury tiennent la plume. Se bornant à ces zones tempérées, n'aspirant qu'à \adhésion des modérés et des sages, elle peut, sans qu'on l'accuse d'inconséquence, d'arrière-pensée ambitieuse ou personnelle, distribuer le miel de ses éloges à des ouvrages et à des hommes de nuances bien différentes. Si elle a pour l'Académie française ce goût qui est en littérature ce que le goût de la bonne compagnie est pour les gens du monde, elle peut, sans que nul songe à en médire, concourir vaillamment aux succès légitimes des académiciens illustres, joncher de fleurs, à chaque séance, les marches du palais Mazarin, tout vanter chez les immortels* depuis le talent de bien écrire jusqu'à «celui de lire admirablement, comme certains collèges de province donnent des prix de croissance et de propreté aux élèves faibles en narration française ou en discours latin. Elle est en droit de railler doucement et finement — et Rigault ne s'en fait pas faute, — ceux d'entre nous qui, guidés dans leurs jugements littéraires par des vérités plus inflexibles et des doctrines plus absolues, se laissent cependant tenter sept fois par jour, comme le juste, par le démon académique et accrochent de temps en temps leur rigorisme aux patèresde l'Institut, sous le frivole prétexte qu'il n'est pas défendu aux conscrits de fouiller tous les matins leur giberne pour tâcher d'y découvrir leur bâton de maréchal. Enfin, t- et ceci vaut mieux que nos innocentes plaisanteries, — comme cette critique se fâche plus rarement, il en résulte que ses rares colères sont plus éloquentes et plus efficaces. Quand nous avons accepté ou subi ce titre bar-
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bare que nos victimes se hâtent de nous infliger, le titre û'éreinteur, chacune de nos expéditions produit d'autant moins d'effet qu'aux yeux des gens intéressés ou prévenus die semble tenir à un système, à un plan général d'agressions et de violences. Mais, quand un ouvrage scandaleux met en rumeur la littérature, quand la société et la morale, se sentant outragées, demandent aide et vengeance, et quand la critique défensive, sentinelle prudente, mais fidèle, se fait l'énergique interprète de cette indignation, quand elle répond à un de ces cris de la conscience publique qui dominent les calculs de la vanité, les amorces de la luxure et les fanfares du charlatanisme, la sensation est profonde, et la tâche de l'écrivain victorieusement accomplie. M. Guvillier - Fleury a eu plusieurs fois, de ces bonnes fortunes d'honnête .homme, de ces ut de poitrine de la critique défensive, et il s'est dit, j'en suis sûr, que, de tous les succès que mérite son talent, celui-là est le meilleur.
Parlerons-nous des désavantages? Nous ne pourrions y insister sans craindre de tomber .dans des redites. Evidemment le côté faible de cette critique est de ne pas toujours accepter, comme diraient des pédants, toutes les prémisses de ses conclusions et toutes les conclusions de ses prémisses. Il y a dans le bien, dans le beau, dans le vrai quelle honore et qu'elle défend, des filiations et des origines dont elle croit pouvoir se passer : il y a dans le mal qu'elle attaque et dont elle s'alarme des gradations, des enchaînements logiques qui l'importunent et qu'elle néglige. À tout moment, si ses lecteurs n'étaient pas, en général, beaucoup plus inconséquents qu'elle-même, ils. auraient le droit de lui dire : Hais pourquoi, si cela est vrai, ceci est-il faux? Pourquoi, si cela est mal, ceci estil bien? Pourquoi, si cela est laid, ceci est-il beau?
La décence est-elle toute la vertu? Le goût est-il la conscience? Dans les lettres comme dans le monde, suffit-il de sauver le$ apparences pour être glorifié ? La notion du bien et du mal n'est-elle pas variable et fragile, si elle ne s'appuie sur d'impérissables vérités ? — Questions indiscrètes, je le sais, gênantes pour la critique, gênantes pour l'art, mais qui ont pourtant leur valeur !
Choisissons un seul exemple : cette détestable prépondérance que la littérature et le théâtre ont laissé prendre de nos jours à la courtisane. Les dernières prouesses du réalisme en ce genre ont indigné la critique défensive comme la nôtre : bien ! Montons un peut plus haut, à la Dame au Camélias. H. Cuvillier-Fleury a écrit, à son sujet, de charmantes pages pleines de justesse, de bonne morale et de bon sens : nous voilà d'accord. Montons plus haut, à Fleur de Marie : le Journal des Débats fut jadis son piédestal; mais enfin il s'en est repenti, et que celui de nous qui n'a pas péehé lui jette la première pierre ! Montons encore : nous voici à Esméralda, à Marion Delorme, à la Tisbé, à cette antithèse, si chère à l'art moderne, de la bassesse dans la grandeur, de l'héroïsme dans l'opprobre. Ici l'on discute : c'est paradoxal, mais c'est beau ; l'auteur est un grand poète ; de belles mains peuvent, sans se salir, feuilleter ses livres et applaudir ses pièces ; bref, les avis se partagent. Encore un pas : voici Béranger plaçant sur la même ligne la fille d'Opéra et la sœur de charité. C'est affreux... mais c'est charmant ! Le chansonnier est si exquis, si correct, si national ! N'y touchez pas ! En tout, cinq échelons : nous allons jusqu'au dernier, la critique défensive s'arrête au troisième. Tout à l'heure je parlais philosophie : permettez-moi, à présent, de parler médecine. La critique défensive ne s'émeut que quand le malade est en danger;
la critique offensive commence à s'agiter dès qu'elle aperçoit les premiers symptômes.
. Et la société? il est impossible de la passer sous silence en parlant de la critique : car, si Ton a pu dire que la littérature est l'expression de la société, c'est encore plus vrai de la critique, qui ne devrait être quela société elle-même, confiant à quelques lettrés le soin d'interpréter ses blâmes ou ses suffrages»de défendre ses intérêts, de sauvegarder son honneur, de la protéger contre ses propres faiblesses. En est-il toujours ainsi? Hélas! non. A qui la faute? A nous tous peut-être. M. Guvillier-Fleury, en publiant, sur les œuvres d'HippolyteRigault, une de ces études toujours trop rares au gré delà bonne compagnie etde la bonne littérature, a de nouveau recherché, avec autant de sagacité que de grâce, quels étaient lesrapports véritables entre la société et la critique, laquelle des deux alliées manquait le plus souvent aux clauses du traité, où s'arrêtait l'autorité de l'une, jusqu'où allaient les exigences, les caprices, les inconséquences de l'autre, et il a très-sagement conclu qu'un honnête homme, écrivain èminent, critique supérieur, tel que Rigault, avait le droit d'accomplir sa tâche et de poursuivre son chemin sans trop s'inquiéter ni des réticences qu'on lui conseille ni des vivacités qu'on lui demande. Rien de plus vrai ; mais ce n'est là, selon nous, qu'un des côtés de cette question délicate. Oui, la société, celle de notre époque surtout, qui a complètement cessé d'être homogène, est capricieuse, changeante, inconséquente, comme chacun des individus et des intérêts dont elle se compose : elle interdit à celui-ci ce qu'elle permet à celui-là : elle a des heures de rigorisme et des années de complaisance. Elle a des engouements irréfléchis et des dédains inexplicables. Elle cache sur la table à ouvrage de ses femmes les plus distinguées le mauvais
roman dont elle nous engage à faire prompte et éclatante justice ; et, si cette justice est en effet trop éclatante, nous sommes à peu prés sûrs que le livre en aura deux ou trois éditions de plus. Elle refuse de faire elle-même la police; et, si nous nous croyons autorisés à la faire à sa place, elle se plaint, tantôt que nous la faisons mal, tantôt que nous la faisons trop. Tout cela est exact, et nous savons mieux que personne tout ce qu'il y a d'illusoire à se croire soutenu par la société quand on attaque ses ennemis, ou à lui demander un peu de consistance et de logique quand on essaye de signaler ses périls, de flétrir ses corrupteurs, de classer ses sujets de rancune. Hais ne pourraiton pas répliquer que la société n'est pas seule coupable» qu'il y aurait dans ses rapports avec la critique plus de solidité et d'ensemble, si celle-ci avait constamment plus d'unité et de tenue, si, négligeant un peu plus le soin de ses propres succès, elle affirmait mieux son autorité, si elle l'appuyait de doctrines plus fortes, plus nettes, plus capables de discipliner la foule des esprits superficiels et secondaires ? — Si la question de morale, de religion, de goût, de vérité, d'erreur, ne se juge et ne se résout que du plus au moins, qui fixera ce moins et ce plus ? À qui persuadera-t-on qu'une forme plus élégante, des précautions plus habiles, des rideaux mieux tirés, suffisent pour faire amnistier ici ce que l'on condamne là-bas? Qui voudra croire que, dans le partage entre la foi et le doute, le bien et le mal, l'éloge et la flétrissure, la justice puisse se faire par accommodement et se distribuer par doses? Si la critique, entre les mains d'honnêtes gens servis par un esprit d'élite, peut faire, sans se tromper, cette distribution et ce partage, comment n'y aurait-il pas un peu de confusion et de méprise dans la masse des lecteurs, dans le gros du public, dans la société enfin, qui n'est pas
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tenue d'avoir autant d'esprit et de conscience qu'Hippolyte Rigault ou 11. Cuvillier-Fleuryî — « Vous êtes deg philosophes vis-à-vis les jésuites, et des jésuitçs vis-à-vis les philosophes, » disait à Rigault un des fougueux apôtres de la réaction voltairienne, chauffée aux poêles de L'École normale. Il avait tort sans doute, et Rigault subissait là le sort des modérés ; mais cette violente apostrophe évaluait à sa manière la somme d'incertitudes que la critique défensive peut laisser aux esprits vulgaires. D'ailleurs les passions mauvaises, patrones naturelles de la mauvaise littérature, la curiosité, le goût du fruit défendu, les révoltes de l'intelligence, les grossiers appétits de la matière, sont toujours là, prêts à passer par toutes les mailles, à tirer parti de toutes les réticences, et d'autant plus âpres au jeu qu'on leur laisse plus de cartes dans les mains. On le voit, la même discussion reparait sous tous les aspects : la question des rapports de la société avec la critique reste en suspens : il existe bien un moyen delà résoudre, mais ce moyen est trop douloureux, trop désespéré pour que nous le désirions jamais. Quand sonne l'heure des catastrophes, quand la société a peur, elle se jetterait volontiers dans les bras de la critique offensive, ne trouvant plus alors ni ses points de départ trop absolus, ni ses déductions trop rigoureuses, ni ses conclusions trop sévères. Elle lui livre en pâture, elle traîne à son tribunal les œuvres, les hommes, les noms auxquels elle attribue une part de ses malheurs et de ses angoisses, et, si dure que soit la sentence, elle est toujours tentée de la déclarer trop douce. Depuis quinze ans, nous avons pu établir pour notre édification personnelle une singulière échelle de proportion entre les phases, alarmantes ou rassurantes, de notre histoire politique et les opinions rudes ou faciles d'une foule d'honnêtes gens. Nos lecteurs*
seraient bien étonnés si nous leur nommions certains personnages qui exaltent aujourd'hui la Révolution italienne, raillent agréablement les dévots, font bon marché des droits de l'Église, et qui, en 1848, réclamaient à grands cris l'inquisition, les cours prévôtales et les lettres de cachet.
Il est donc permis, — et l'aveu est trop triste pour que nous y cherchions une revanche, — 3e dire que les rapports de la société avec la critique, l'influence de la critique sur la société, le plus ou moins de rigueur ou d'indulgence dont elles se donnent mutuellement l'initiative et l'exemple, que tout cela dépend, non pas, hélas ! de l'unité, de l'inflexibilité des doctrines que la critique applique à ses jugements, non pas des phénomènes de logique qu'elle rencontre chez ses lecteurs, mais des vicissitudes publiques qui effrayent ou tranquillisent, de l'épouvante qui dessille les yeux en faisant trembler les cœurs, ou de la sécurité, souvent trompeuse, qui rend aux cœurs leur calme et aux yeux leur aveuglerofent.
Que cette pensée nous apprenne à rester modestes, alors même que nous serions tentés de nous croire plus complètement dans le vrai que Rigault et H. Cuvillier- Fleury. Fermeté et conciliation, ces deux mots qui, grâce au ciel, ne s'excluent pas, doivent être plus que jamais notre devise, à nous qui regardons, à tort ou à raison, la littérature comme intimement liée à l'ensemble de nos destinées. Si nous ne nous trompons, les événements qui s'accomplissent sous nos yeux, et dont les échos arrivent jusqu'à notre paisible domaine, portent avec eux ce double enseignement : d'une part, se créer dans sa conscience une force capable de résister, s'il le fallait, à toutes les puissances pour accomplir tous des devoirs ; de l'autre, tendre la main à ceux qui, dans des sentiers différents,
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aiment et honorent la vérité, l'honnêteté, la liberté et la justice. Là-dessus nos expériences nous parlent si haut, que nous serions impardonnables si nous restions incorrigibles. On passe des années sans se parler et sans se voir ; on énumère avec une fiévreuse complaisance les griefs, les points en litige, les sujets de querelle, les raisons que Ton a pour ne se rapprocher jamais. On se croit séparé par des abîmes, et, comme l'encre a son ivresse tout autant que le vin, le sang et la poudre, on trouve parfois opportun de s'injurier un peu pour entretenir les antipathies. Puis, tout à coup, un changement s'opère ; une ruine se fait ; un gouvernement s'élève ou tombe ; un événement imprévu remue violemment les âmes, range du même côté les vaincus de diverses dates, efface les classifications partielles et divise en deux grandes classes la raison du plus fort et le sentiment du plus faible. On regarde autour de soi, on s'interroge, on se recueille, et il se trouve que nos ennemis de la veille sont devenus nos amis; quelques dissidences subsistent encore : on les maintient, mais sans amertume, et l'estime que l'on éprouve pour ses adversaires donne aux débats du procès les allures d'une conversation amicale. Si, en outre, ces adversaires sont d'excellents écrivains, on se souvient, en les discutant, du plaisir qu'on a eu à les lire. Enfin, si l'un d'eux, mort avant l'âge, nous lègue à travers sa tombe les témoignages d'un sérieux et charmant esprit, les derniers dissentiments s'effacent dans une larme, et rien ne trouble la religieuse tristesse qui s'attache à cette mémoire : car l'image de la mort, en passant sur les luttes de la vie, leur imprime quelque chose de sa sérénité et de sa paix. Voilà, bien sincèrement, ce que j'ai ressenti en refermant ces deux livres qui tiendront un haut rang dans la critique contemporaine. En littérature comme ailleurs,
ces redoublements de fidélité, ces effets de conciliation, en présence d'hommes telsxjue Rigault et M. Cuvilliei -Fleury, sont au nombre des joies les plus vives de la conscience» des f lus douces consolations de la défaite.
Il n'est pas, pour une femme supérieure, d'épreuve plusdélicate, mais aussi plus décisive que celle-ci : Pendant longues années, elle a fait de son salon le centre d'une société choisie, brillamment et sérieusement spirituelle, oùtout le monde pouvait se parler à demi-voix et s'entendre à demi-mot; ces esprits d'élite allaient au-devant du sien et le complétaient à force de le comprendre : elle s'inspirait d'eux en les inspirant. On savait, dans ce cercle intime*, qu'à ces heures de recueillement et de solitude, cette femme avait l'habitude d'écrire pour elle-même, pour ses amis peut-être, des extraits de ses méditations, de ses causeries, de ses lectures; que, chaque soir, elle détachait de son Ame quelques pensées fines et profondes, comme une beauté mondaine détache, en rentrant du bal, les colliers et lesperles de sa parure. On a d'abord deviné, puis on a connu
* UaéameSwetàibte, miketêescntvreê> pubHées par M. le comtedé Falloux.
ce mystérieux trésor : on s'en est ému autour d'elle; quelques confidences discrètes ont redoublé l'admiration des rares privilégiés. Mais rien encore ne s'en est ébruité au dehors : on eût craint de profaner en divulguant. Cependant les années s'envolent ; un jour on apprend que cette âme, depuis longtemps mûre pour sa patrie céleste, a cessé d'habiter parmi les hommes. On se demande alors si on laissera dans l'ombré ces écrits si bien faits, nonseulement pour recevoir la lumière, mais pour la répandre ; s'il ne sied pas d'élargir l'auditoire de cette belle intelligence, défaire profiter le public de ce qui n'a été jusque-là que le charme et l'enseignement des amis. La réponse est unanime : un intérêt bien plus élevé que celui d'une gloire terrestre ou d'une jouissance littéraire conseille la publication de ces œuvres inconnues qui peuvent être un bienfait, une clarté et un baume. Quelle revanche d'ailleurs pour cette noble cause du spiritualisme, sans cesse outragée, de nos jours, dans la littérature et dans l'art ! On publie donc. Voilà le moment critique. Ce. qui avait paru merveilleux sous cette première forme et dans cet aimable clair-obscur supportera-t-il le grand soleil et l'air extérieur? Le nom, la personne, l'ouvrage, seront-ils de force à braver ce redoutable passage des caresses de l'amitié aux exigences du public, de l'anse paisible à la pleine mer, de la douce température d'un salon aux intempéries d'un cabinet de lecture? Encore une fois, l'épreuve est dangereuse, souvent mortelle : dire que madame Swetchine en a triomphé, ce serait déjà lui rendre un éclatant hommage ; ce serait trop peu pourtant ; car bien des pages de ces deux volumes assignent désormais à madame Swetchine une place au premier rang de nos moralistes, parmi les plus purs classiques du spiritualisme chrétien.
En prenant l'initiative de cette publication si intéressante, M. de Falloux a accompli un pieux devoir légué à ses soins par la femme illustre dont il s'est fait l'éditeur testamentaire. II existait d'elle à lui une de ces maternités spirituelles et adoptives où se consolent et se complaisent les cœurs auxquels Dieu a refusé les véritables joies maternelles. Aussi, lorsqu'on apprit la mort de madame Swetchine, tous ceux qui l'avaient connue désignèrent M. de Falloux comme son introducteur auprès de tous ceux qui méritaient de la connaître. En dehors même des œuvres de cet esprit sérieux et charmant (c'est de madame Swetchine que je parle ; on pourrait aisément s'y tromper), il me suffirait d'invoquer, comme preuve de toute sa valeur intellectuelle, la liste de ses amitiés. Je me contente ici de deux noms : elle commença par le comte de Maistre, et elle a fini par H. de Falloux ; on ne pouvait mieux commencer ni mieux finir.
Nous serions sûrs de déplaire au biographe de madame Swetchine, s'il nous arrivait de trop le louer ou si nous avions l'air de trop l'apercevoir dans ce livre où il s'efface le plus possible derrière la personne dont il nous raconte la vie et dont il nous présente les ouvrages. Cependant, comme la notoriété de madame Swetchine s'était jusqu'à présent maintenue dans une sphère restreinte, comme elle n'avait pas une de ces physionomies populaires qui accréditent tout d'abord et propagent les souvenirs de madame de Staël ou de madame Récamier, il convenait de nous initier dès les premières pages aux rapports qui s'établirent entre les sentiments de cette âme et les événements de son temps ; de nous faire bien connaître le milieu où madame Swetchine était née, où elle avait vécu, d'où elle était partie pour arriver parmi nous, s'y développer dans toute sa force et toute sa grâce, trou-
ver le secret de devenir française sans trahir jamais son ancienne patrie, et refléter les divers épisodes de notre histoire contemporaine, comme une eau limpide reflète les orages sans y rien perdre de sa transparente pureté. C'est cette tâche dont M. de Falloux s'est acquitté en maître. À peine a-t-on fait avec lui quelques pas dans cette histoire de Russie, orageuse, troublée, sanglante, sans cesse partagée entre un abus de dispotisme et un complot de palais, à la fois sensuelle et raffinée comme la civilisation orientale, on sent que cette intelligence, éprise d'idéal chrétien, de grandeur, de beauté et de liberté morale, ne pouvait s'acclimater dans une pareille atmosphère, qu'elle y aurait trop souffert, que notre France, malgré ses fautes et ses folies, était bien plus favorable au complet épanouissement de cette plante rare, plus amoureuse de soleil, d'air pur et de rosée, que des sucs grossiers de la terre.
Sophie SoymonofF, celle qui devait être un jour madame Swetchine, naquit à Moscou le 22 novembre 1782. Ce fut au milieu des révolutions de cour, des voluptueux caprices de Catherine, du règne inégal et rapide de Paul, de la tragique catastrophe qui termina son règne et sa vie, ce fut à travers ce bizarre assemblage de licence et d'arbitraire, de crimes punis par d'autres crimes, de conflits terribles où des passions barbares, servies par un pouvoir sans mesure, dépassaient constamment ou Violentaient la nature humaine, que s'écoulèrent l'enfance et l'adolescence de Sophie Soymonoff. On voit d'ici tout ce que ces spectacles, esquissés à grands traits par M. de Falloux, devaient suggérer de réflexions graves et tristes â cet esprit précoce, méditatif et pénétrant. Déjà la lecture était devenue sa passion favorite et sa consolation préférée. Rien de plus curieux que cette première bouchée
de littérature, dégustée par une femme de dix-neuf ans, mariée depuis deux ans à peine. Madame Swetchine, à cette date/n'est pas encore catholique : elle ne connaît guère le christianisme que par oui-dire; elle butine un peu au hasard dans les livres, s'égarant de bonne foi, acceptant Rousseau, craignant Voltaire, ne proscrivant ni la Harpe, ni madame de Genlis, prenant au sérieux le Bélisaire de Marmontel et les Nuits d'Young, mais ayant déjà tous les instincts de l'abeille, d'une abeille qui, avec des fleurs communes ou insalubres, saura faire un miel délicieux. Les extraits de ces premières lectures ne forment pas moins de trente-cinq volumes, et ce début nous prépare aux prodiges de compilation intelligente auxquels «e livrera madame Swetchine dans la circonstance la plus importante de sa vie, celle de sa conversion au catholicisme. Bientôt le comte de Maistre apparaît dans cette existence, qu'attirent toutes les affinités de génie et de vertu. Ambassadeur sans argent d'un roi sans trône, il vient passer en Russie ces années fécondes qui donneront aux lettres françaises les Soirées de Saint-Pétersbourg. C'est M. de Maistre qui nous apprend le premier à admirer et à aimer madame Swetchine; et il y a vraiment une sorte de prédestination divine dans le rapprochement de ces deux âmes, venues des deux extrémités de l'Europe et réunies dans un môme amour de la vérité. Si elles sont poussées Tune vers l'autre par des attractions invincibles, si elles se reconnaissent comme deux exilés parlant la même langue sur une terre étrangère, bien des contrastes les séparent. Ce qui domine chez M. de Maistre, c'est une simplicité grandiose, que M. de Lamartine a follement confondue avec je ne sais quel type de génie fruste et sauvage. La foi du charbonnier, et par là-dessus d'admirables facultés fortifiées et animées par une admirable
entente de la vie morale; quelque chose de sain, produisant sur Fâme cet effet de sécurité que produisent sur l'oreille les voix trop parfaitement justes pour pouvoir jamais chanter faux, voilà ce qu'il préfère et ce qu'il pratique. Or, madame Swetchine n'est pas simple; c'est la seule qualité qui lui manque. Il y a dans cette nature, avant que l'esprit français se la soit assimilée, un mélange de génie slave et de subtilité grecque, un arôme incomparable, formé de plantes odorantes dont les unes se sont baignées dans les brumes du Nord, dont les autres se sont parfumées sous le soleil d'Orient. Aussi, lorsqu'arrive l'heure décisive et que madame Swetchine accumule, en d'immenses lectures les matériaux de sa conversion, H. de Haistre blâme cette méthode. 11 la met au défi, croyant plaisanter, de lire la masse d'in-quarto qui doivent la renseigner sur le pour et le contre; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que la gageure est tenue et gagnée. Madame Swetchine se convertit après avoir lu, annoté et copié de quoi remplir la vie de dix bénédictins. Une fois catholique, madame Swetchine est déjà plus qu'à demi française; elle n'a plus qu'à faire le voyage pour se retrouver à sa vraie place, entourée de ses véritables compatriotes.
On était en 1816, à l'aube de cette Restauration dont on ne pouvait dire encore si elle serait un jour serein ou un jour d'orage, mais qui répondait aux généreux élans de toutes les nobles âmes. Madame Swetchine revoyait à Paris l'élite — hélas! décimée par la mort — de cette colonie française que l'émigration avait jetée, vingt ans auparavant, sur les bords de la Neva, et qui avait payé l'hospitalité russe par de brillantes leçons, d'utiles services et de beaux exemples. La princesse de Tarente n'existait plus; mais le duc de Richelieu et l'abbé Nicolle
étaient là, et madame Swetchine saluait en eux tout ensemble les souvenirs de son pays natal et les espérances de sa nouvelle patrie. Madame de Hontcalm appelait autour d'elle les célébrités politiques. La duchesse de Duras et ses filles tendaient la main à cette étrangère, dont elles pressentaient le génie avant d'en avoir sondé la profondeur. Madame de Staël vivait encore ; madame Récamier, toujours belle, était encore jeune. One poésie nouvelle allait éclore; la Muse de Chateaubriand planait sur ce monde d'un jour, suspendu entre deux abîmes. Madame Swetchine ne pouvait choisir de meilleur moment pour se faire naturaliser Française. Si les femmes du premier Empire ont pu être justement citées comme types de beauté plastique et sculpturale, celles de la Restauration eurent d'autres avantages, plus en harmonie avec le temps, les sentiments, les distinctions, les images qu'elles représen! aient en les rajeunissant. Jamais on ne vit plus de femmes spirituelles, plus attentives à toutes les manifestations de l'intelligence : l'esprit détrônait la force et la forme. Madame Swetchine, qui fut une âme plutôt qu'un corps, n'eut qu'à rester elle-même pour entrer dans ce mouvement d'idées et y prendre une des premières places. Après un voyage en Italie, dont elle rapporta de vives impressions artistiques et religieuses, elle fit à Paris son établissement définitif, et eut à son tour un salon, qui, sauf de rares intervalles, ne se ferma plus qu'à sa mort. M. de Falloux nous en fait les honneurs, et il y excelle. Pendant trente-deux ans, elle fut une de ces souveraines dont le règne est plus ou moins officiel, que Paris accepte sans toujours savoir jusqu'où s'étend leur royaume, mais qui garderont leur aimable influence tant que nous ne serons pas tout à fait devenus un peuple d'agioteurs ou de rapins, de yankees ou de
m i CAUSERIES LITTÉRAIRES.
bohèmes. En décrivant la physionomie de ce salon, ces habitudes de bienveillance sans banalité et de tolérance sans scepticisme, ce parfont de bonne et intelligente compagnie, ces clartés discrètes de la lampe sous l'albâtre et de-l'âme dans la causerie, cette autorité d'autant plus obéie qu'elle ne s'imposait jamais, cette souplesse féminine adoucissant les aspérités et conciliant les dissidences, ce je ne sais quoi où les natures délicates respiraient à l'aise, qui excitait l'esprit et dilatait le cœur, M. de Falloux nous fait bien comprendre le charme que madame Swetchine exerçait autour d'elle, et il nous rappelle, en F exprimant ainsi, combien il était cligne de le ressentir. Nous la voyons en intimité ou en correspondance avec les hommes et les femmes illustres de ce temps, qui tous apprécient la justesse de ses vues et la sagesse de ses conseils. Ses lettres, cette grande supériorité des femmes supérieures, nous montrent déjà sous un jour familier, mais avec toutes ses perfections naturelles ou acquises, cet esprit qui se révélera plus tard dans ses beaux traités de philosophie chrétienne et dans ses remarquables Pensées. Bientôt Ton vok de nouveau s'assombrir le ciel de la France : la trêve est rompue entre la révolution et cette monarchie tutèlaire dont on n'a mesuré les bienfaits qu'après l'avoir perdue. Les jours d'angoisse et d'épreuve recommencent pour les personnes qui, comme madame Swetchine, espérant mieux de leur sièele et de leur pays, avaient fondé leurs espérances sur une réconciliation possible entre des préventions et des souvenirs. Quelques mois suffisent à changer l'aspect de la société parisienne : l'élément démocratique la menace ; l'élément bourgeois la domine. De nouveaux noms, de nouvelles forces se manifestent dans cette crise, qui en présage d'autres. Aux orages de la liberté poli*
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tique se mêlent les efforts de la liberté religieuse. Deux jeunes gens d'une piété fervente, d'une entraînante éloquence, H, de Montalembert et Y abbé Lacordaire, inaugurent avec éclat; sous les inquiétants auspices de M. de Lamennais, cette brillante carrière h laquelle ne manquera aucune gloire, pas même celle de s'être trompés noblement. Avec eux, pour eux, pour les empêcher de tomber du côté où ils penchent, madame Swetchine modifie son rôle ; elle se fait vieille femme -, elle n'est plus reine; elle est mère. Rien de plus mtéressant que cette phase de sa vie, de plus touchant que ses lettres, où éclatent à la fois la tendresse la plus dévouée et la clairvoyance la plus attentive. Elle prévoit que ses deux jeunes amis seront un jour l'honneur et la forée de leur sainte cause; mais elle prévoit aussi que l'homme qu'ils ont choisi pour leur chef est à la veille de s'égarer hors de la vraie route et de marcher aux précipices avec l'orgueil pour guide et le schisme pour issue. Toujours soigneux de s'effacer dans son livre» M. de Failoux ne nous dit pas, mais nous devinons que, vers cette même époque, un autre jeune homme se joignit à ces deux-là dans les affections de madame Swetchine, et qu'elle ne tarda pas à ressentir pour lui un goût particulier, une préférence. S'il y a, comme on ne peut en douter, des familles d'esprits, et si ces parentés idéales se reconnaissent, comme les parentés réelles, à certains traits de ressemblance, ce jeune homme à la physionomie fière et douce, aux façons aristocratiques, ayant su se préserver de toute maVaria révolutionnaire, se fiant peu au traitement homœopathique de la religion par la révolution, préludant à toutes les sérieuses habiletés de l'homme d'État par toutes les sérieuses élégances de l'homme du monde, devait être plus sympathique que tout autre à madame Swetchine, et
la suite a prouvé que nul n'était entré plus avant dans ce cœur qui se multipliait en se partageant.
La révolution de Juillet avait affligé et effrayé madame Swetchine: la révolution de 1848 l'agita sans l'étonner . Elle y apporte, comme toujours, son jugement si net, si pénétrant, parfois si prophétique : elle rend pleine justice à ceux qui essayent de faire un peu de bien en empêchant beaucoup de mal : à M. de Lamartine après le 24 février ; au général Cavaignac après les journées de juin. Elle parle admirablement de la candidature du digne général à la présidence de la république, et elle ajoute les lignes suivantes ; je ne puis résister au plaisir de les transcrire : « Quanta son compétiteur... c'est un corps transparent à travers lequel chacun voit ce qu'il veut, le prenant lui* même pour quelque chose qui se traverse. Le mouvement qui le fait préférer est peut-être assez immoral : on le traite comme l'œil louche traite l'objet qu'il fixe, voyant à un tout autre point que celui où il semble regarder. Où ce système conduira-t-il? Les grandes déceptions n'attendent-elles pas ces combinaisons qui semblent percer l'avenir si avant? C'est toute la lumière et toute la sagesse de ce monde ; il sera curieux de voir les effets qu'elles porteront... »
Madame Swetchine, dans cette dernière période de sa vie, fit encore de nouveaux pas vers la perfection chrétienne. Sa charité, admirable toujours, devint plus ingénieuse et plus active. Tous ceux et toutes celles qui, dans ces jours troublés, consolèrent les douleurs de l'Église, Donoso Cortès et le père de Ravignan, H. de Melun et la sœur Rosalie, le prince Albert de Broglie et Frédéric Ozanam, passèrent tour à tour dans son existence, et gardèrent de leur contact avec elle une précieuse empreinte. Fidèle à la plus glorieuse amitié de sa jeunesse, elle eut
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l'honneur de réfuter le passage des Confidences où M. de Lamartine traçait de H. de Haistre ce portrait de fantaisie dont je parlais tout à l'heure, et qui pouvait faire préjuger de ses aptitudes de critique. Mais déjà la santé de plus en plus chancelante de madame Swetchine inspirait à ses amis de cruelles inquiétudes. Il faut lire, à la fin du premier volume de cet ouvrage, le récit de cette longue agonie et de cette pieuse mort, adressé, sous forme de lettre, à M. de Montalembert par M. de Falloux. Nous croirions manquer de respect à ces pages en y signalant le talent de l'écrivain. Une émotion profonde, communicative, une onction pénétrante, la douleur de l'ami, les consolations du chrétien, voilà ce qui nous va au cœur dans cette narration quasi-filiale, et ce qui mouillera les yeux les plus indifférents : « Quelques instants après, sans aucun signe de souffrance, elle était au sein de Dieu, » nous dit M. de Falloux en finissant. — « Sa première prière jaillit de sa première épreuve, et ne pouvant plus dire : Mon père ! elle s'écria : « Mon Dieu ! » nous avait-il dit bien éloquemment, dans son premier chapitre, à propos de la mort de M. Soymonof et de la douleur poignante qui fit tomber sa fille à genoux. Madame Swetchine tout entière est comprise entre ces deux lignes et ces deux dates.
Jusqu'ici, je ne me suis presque occupé que de la femme; et cependant c'est l'écrivain que M. de Falloux tient surtout à nous faire connaître. Mais était-il possible de les séparer? La personne, la vie,l'âme, le livre, ne sont-ils pas intimement unis, ne semblent-ils pas mutuellement solidaires du bien qu'ils ont fait, du bien qu'ils feront encore? En un temps où la matière gouverne tant d intelligences, où elle a sa littérature, son art, son théâtre, sa cour, sa poétique, il m'a paru qu'une des figures, une des œuvres le
plus profondément imprégnées de spiritualisme, les plus dégagées de la lourde atmosphère de nos passions et de nos vices, méritait mieux qu'une mention rapide. Puisque le seul désavantage de madame Swetchine, à côté de renommées plus attrayantes, est d'être moins connue, d'avoir enfermé dans un cercle plus étroit son action et son influence, c'est le devoir de la critique d'y suppléer de son mieux et de vulgariser, pour ainsi dire, ce qui, à force de ne pas être la vulgarité, risquerait de tomber dans l'excès contraire.
Je crois pouvoir affirmer que madame Swetchine, de son vivant, n'a pas eu d'ennemis. Est-ce à dire que ses écrits n'en aient pas, qu'ils ne rencontrent pas du moins, dans certaines nuances, des antipathies clandestines, habiles à se produire ou plutôt à se dissimuler sous ces formes diplomatiques mises à la mode par un critique célèbre? Il est bien entendu que je ne parle pas seulement ici de ceux à qui déplairaient, en madame Swetchine, le sentiment religieux, les opinions royalistes, la physionomie aristocratique ; triple sujet de disgrâce auprès des écrivains révolutionnaires. Il y a, il peut y avoir des hostilités moins déclarées, mais non moins réelles, des détracteurs plus respectueux, plus polis, plus spirituels, et d'autant plus dangereux. Madame Swetchine était trop bienveillante et trop charitable pour médire de personne; mais ses œuvres médisent de beaucoup de choses qui font en ce moment dans le monde une assez brillante figure : de la versatilité des opinions, des abus de la force, de l'adoration du succès, du sacrifice des doctrines
aux intérêts, des capitulations de conscience. Ceux qui ne se sentent pas absolument impeccables sur ces chapitres délicats peuvent avoir peur de ce livre, comme les âmes faibles ont peur de ces vertus austères qui leur font l'effet de reproches muets ou d'épigrammes en action. 11 existe aussi des esprits distingués, mais étourdis, qui, effrayés d'une semblable lecture ou absorbés par d'autres soucis, parcourent négligemment ces pages sérieuses, et trouvent commode de juger sommairement le mérite de l'œuvre d'après leurs distractions volontaires ou fortuites. Leur urbanité dédaigneuse se gardera bien d'attaquer ouvertement ce qu'Os veulent amoindrir; elle prendra, au contraire, les allures de la louange. Les illusions de l'amitié, que dis-je? de la piété filiale, sont si respectables et si sacrées ! il est si facile de comprendre que des hommes éminents, ayant vécu dans l'intimité d'une femme supérieure et goûté les délices de cet échange où ils recevaient beaucoup et donnaient davantage, attachent aux productions de sa plume un prix inestimable, indépendant de la valeur réelle de ces écrits, mais relevé dans leur esprit par le charme des souvenirs, par leur propre complicité dans les évolutions de cette intelligence ! Ce talent est à eux, puisqu'ils ont été les premiers à en jouir et longtemps les seuls à le connaître, et ils y apportent la partialité légitime de la propriété, ou au moins de la découverte. Hais le grand jour est moins favorable à ces beautés de salon et de crépuscule : le gros des lecteur^ est plus difficile, et sera peut-être d'avis que les ouvra^: de madame Swetchine ne sont pas tout à fait à la hauteur de cet enthousiasme amical et posthume; qu'en passant de l'état de confidences à l'état de publications, ils ont perdu quelque chose de leurs grâces délicates et de leurs mystérieux parfums. En somme, l'œuvre est inférieure
à l'âme, à la vie, à la physionomie morale de madame Swetchine. N'importe ! ses amis ont bien fait de publier. Légataires pieux et fidèles, ils ne pouvaient rien retrancher de cet héritage : seulement le public, cet autre héritier, jaloux de ses droits au bénéfice d'inventaire, rognera telle partie, puis telle autre, et qui sait? pourra bien finir par tout supprimer. On le voit, la thèse est spécieuse et courtoise; elle réduit la question à ses termes les plus simples. Madame Swetchine a été une femme admirable ; sa vie fut exemplaire, son âme profondément chrétienne ; son esprit a offert un rare mélange d'élévation et de délicatesse : son biographe s'est acquitté de sa pieuse tâche avec cette ferveur et ce talent qui feraient gagner même les causes douteuses. — Maintenant, madame Swetchine a-t-elle été, oui ou non, un écrivain ?
Je réponds hardiment oui, et j'aurais, pour le prouver, un moyen bien séduisant et bien facile ; il ne s'agirait que de citer. Presque tous ceux qui ont écrit sur madame de Sévigné se sont attiré cette remarque, que, pour que leur ouvrage fût tout à fait délicieux, ils n'auraient eu qu'à retrancher leur prose et à y substituer celle de l'adorable épistolière. Je pourrais faire de même, et tout le monde applaudirait. Je cueillerais presque au hasard parmi les Airelles, panni les Pensées ; je transcrirais quelques pages des traités sur la Résignation et sur la Vieillesse ; puis tout serait dit : j'aurais convaincu les plus incrédules, charmé les plus difficiles, et jamais, hélas ! mes lecteurs ne se seraient trouvés à pareille fête. Mais je ne puis résister au plaisir d'essayer une étude un peu plus égoïste snr ces écrits dont le parfum original et pénétrant s'est iilîaché à ma pensée comme une fleur dont l'odeur suave vous poursuit et s'attache à vos habits et à vos mains longtemps après les avoir touchés. Je ne veux pas pourtant
ressemblera ces avocats qui cachent les pièces du procès, et demandent qu'on les croie sur parole : je vous supplie, au contraire, de ne point me croire, de recourir au texte, de ne vous tenir pour persuadés qu'après avoir lu et relu : vous vous en trouverez bien ; car, si jamais lecture fut douce et balsamique, c'est assurément celle-là. Pour moi, ma seule prétention serait d'écrire quelques lignes en marge de ce livre, et d'indiquer les trois traits principaux qui m'y ont particulièrement frappé: l'union intime de l'âme avec l'écrit; l'onction religieuse; et enfin cette nuance ingénieuse, un peu subtile, un peu complexe, où se reconnaît le mélange de deux civilisations, et qui ajoute encore à l'originalité de l'ensemble.
Ceux qui, tout en rendant hommage à l'âme de madame Swetchine, contestent la valeur de ses ouvrages, ne se sont pas aperçus qu'ils commettaient un non-sens ; qu'ils cédaient à ce penchant déplorable des littératures en décadence, d'après lequel l'art de l'écrivain se sépare peu à peu de sa pensée, pour vivre, à part, d'une vie parasite et factice, où il ne s'agit plus que d'amuser et d'éblouir par le faux éclat des broderies et des ciselures. Si j'avais à formuler brièvement une doctrine littéraire, je dirais que la beauté d'une œuvre est plus pure et plus complète suivant qu'elle s'unit plus étroitement avec l'âme qui l'inspire ; qu'elle se ternit à mesure qu'elle s'en éloigne, et que la perfection même n'est que la présence absolue de cette âme se manifestant à nous dans la transparence de cet écrit. C'est là que réside toute la supériorité de la littérature du dix-septième siècle sur la nôtre, ou, si vous aimez mieux, du spiritualisme littéraire sur le matérialisme . Si donc Ton convient que l'âme de madame Swetchine aété d'une élévation rare, d'une délicatesse exquise, qu'une foi sincère et réfléchie l'a sans cesse éclairée des lumières
d'en haut, que tout, dans les habitudes de sa vie, était en harmonie avec ces clartés intérieures et ces fécondes influences, soyez bien certains que, du moment que sa vocation ou ses aptitudes Font poussée à écrire, elle n'a rien pu écrire de vulgaire ni de médiocre : car, si elle eût été dépourvue de la faculté de s'exprimer, elle eût aussi, dès l'abord, été saisie de la disproportion entre son idéal et son œuvre, et elle se fût arrêtée à la dixième ligne. Puisque, sans nécessité de profession, sans préoccupation d'écrivain*, sans arrière-pensée de vanité, elle a persévéré, ne croyant écrire que pour elle-même ou pour quelques amis dignes d'elle, c'est qu'un infaillible instinct lui révélait l'accord de son expression avec son idée et la suprême harmonie de toutes deux avec cette vérité et cette beauté célestes dont elle ne cessait pas de s'inspirer. Moins elle se sera inquiétée de son métier, du côté matériel de son travail, du style et de la forme, plus il est probable que la forme et le style lui auront été donnés par surcroît. Ici j'achève de prouver en citant : j'ouvre le livre, au chapitre de la Réàignation, et je lis cette page :
« Entre l'homme-Dieu et ses imitateurs, il n'y a, hors la grâce, pour combler l'abîme, que la douleur et sa puissante plénitude. Cest par la souffrance que Dieu a été le plus homme ; c'est par là souffrance que l'homme s'approche le plus de Dieu.
« Demandez aux affections de la terre si la crainte de souffrir arrêta jamais dans l'amour une âme généreuse, et si l'infaillible signe d'un cœur touché n'est pas de compter pour rien le sacrifice et l'obstacle ?. ..
« Malgré notre avidité de bonheur, malgré notre répugnance pour des épreuves trop nécessaires, la satiété est au bout de toutes nos jouissances ; il n'est pas un senti-
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ment élevé, profond et pur, qui n'ait pour volupté une sainte tristesse.
« Cet attrait secret vers l'indicible inquiétude se mêle aux affections de toute âme d'élite. Les éléments de joie et de mélancolie existent dans un même cœur et souvent bien près Tua de l'autre ; ils s'y confondent, et, s'ils présentent une contradiction, cette contradiction ne signale que mieux l'heureuse inconséquence qui ressort de notre double nature.
a Au milieu de toutes les recherches de l'ambition et du plaisir, au sein de toutes les appréciations factices et vaines, ce sont encore ceux qui courent la carrière des prospérités que dévore le plus sûrement, sous les yeux du public frivole qui les envie, le dégoût prématuré.
« Au contraire, interrogez les âmes pieuses ; elles vous diront la richesse, la vie et la paix que roule ce fleuve de Dieu, coulant toujours à pleins bords. Ah! pourquoi l'amour n est-il pas plus aimé? Il n'y aurait plus en ce monde ni aridité m désert... »
Je le demande aux sceptiques : est-ce là un écrivain ? est-ce de I3 prose d'amateur? et peut-il être question ici des illusions de l'amitié? Je n'ai pas eu l'honneur de connaître madame Swetchine ; un critique vieilli a peu d'illusions ; et pourtant j'ose dire crûment : cette page est d'une grande beauté, et il y en a plus de cent, dans le vplume, qui valent celle-là.
L'onction chrétienne, che? madame Swetchine, a une physionomie particulière. Madame Swetchine est pieuse avec amour, ce que les hommes sont rarement ; mais sa piété offre un caractère très-accentué et très-pratique, et c'est là ce qui a pu effrayer ou dépayser quelques lecteurs mondains. Notre idéal se forme généralement d'un assem-
blage de souvenirs classiques ou païens, avec cette religiosité un peu artificielle qui a inspiré Fart au commencement de notre siècle, jusqu'à ce que le romantisme, de sa main hardie, et le réalisme, de sa main brutale, vinssent éteindre les cierges de la profane chapelle. Or madame Swetchme nous ramène à un langage profondément et précisément chrétien, que nous ne supportons plus guère aujourd'hui que lorsqu'il nous vient directement de l'Église et de la chaire. Je prendrai pour exemple un sujet où il est difficile de persuader les autres et de se persuader soi-même, et où l'on voudrait bien pouvoir ne pas juger en connaissance de cause; la vieillesse. Nous avons tous ou presque tous lu le De Senectute de Cicéron. Ce lettré par excellence, imprégné des doctrines platoniciennes, a discouru sur les avantages de la vieillesse en homme d'esprit et en sage, et il s'est consolé de vieillir à force d'être éloquent, comme il se consolait, dit-on, de la mort de sa fille Tullia en songeant à toutes les belles phrases qu'allait lui inspirer sa douleur. Hais enfin la question subsiste, et ce n'est pas le paganisme, même platonicien, qui peut la résoudre. De deux choses Tune : ou la vieillesse est le soir d'un jour sans lendemain, et alors je vous défie d'en embellir les frimas et les ombres; ou elle est l'aube d'un jour nouveau, et alors le christianisme seul a le secret de ces clartés qu'il allume à l'horizon au moment où la nuit descend et enveloppe les derniers pas du voyageur. Franchissons des siècles : voici Chateaubriand, cette grande imagination que la vieillesse devait, si douloureusement assombrir, qui nous dit dans le Génie du Christianisme: « L'enfance n'est si heureuse que parce qu'elle ne sait rien, la vieillesse si malheureuse que parce qu'elle sait tout : heureusement pour elle, quand les mystères de la vie finissent, ceux de la mort commencent.» —
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Littérairement, c'est très-beau ; mais est-ce là toute la solution chrétienne? Non; dans l'espèce de vague poétique où il se plaçait, cherchant à réconcilier avec le christianisme les imaginations plutôt que les âmes, Chateaubriand négligeait à son insu le vrai caractère de la religion, celui qui consiste à être la contradiction divine de l'humaine nature, de la nature corrompue, à immoler dans l'homme tout ce qui est l'homme, pour y régénérer tout ce qui est Dieu. Or, dans Tordre de la nature (Cicéron lui-même y perd son latin), la vieillesse est un mal, une infirmité, une souffrance. Elle est sombre, elle est morose, elle a la tristesse d'un sursis dans une prison sans espoir, éclairée par un jour sans soleil. Eh bien , par cela même qu'il est impossible de lui trouver une consolation naturelle, elle devient à la fois l'objet et la preuve d'une consolation divine. Par cela même qu'elle est la fin de toute espérance terrestre, elle est le commencement des espérances supérieures et immortelles qui vivent de ses misères, sourient de ses tristesses, s'enrichissent de ses pertes et rayonnent de ses ombres. Tel est le point de vue où madame Swetchine a étudié la vieillesse : cette élude si vraie, si persuasive, suffirait à la placer au rang des moralistes qui consolent, et qu'on me permettra de préférer aux moralistes qui désespèrent. Et ne croyez pas que cette rectitude chrétienne lui fasse perdre le sentiment de la beauté et delà grâce ! Les fleurs bénies sont encore des fleurs. Je n'en voudrais pour preuve que le passage suivant, où éclate cette poésie du Nord dont madame Swetchine, dans sa nouvelle patrie, avait gardé l'ineffaçable empreinte : « Qu'y a-t-il d'entièrement déshérité dans la nature ? Où donc a-t-on vu Dieu abandonner complètement l'œuvre de ses mains? L'hiver n' a-t-il pas ses beautés? Ses sévérités ne font-elles pas ressortir ses
douceurs? Sous nos climats rigoureux, le ciel n est-il pas profond et bleu? Le soleil ne couvre- t-il pas de diamants tous les givres, ne fait-il pas scintiller la neige brillante ? Dans le rude hiver, n'y a-t-il pas, pour contraste avec la tempête mugissante ou le froid glacial du dehors» le retour au foyer, près de ce feu resté couvert et chaud à travers ses cendres, et qui représente si bien la chaleur contenue et tempérée du cœur du vieillard ; douce et tiède chaleur, toujours la même au sein de toutes les destructions et de toutes les intempéries des variables saisons humaines !...»
Nous voici bien près des Pensées, des Airelles; car l'airelle est une humble amie de ces neiges, qui» comaoa la vieillesse chrétienne, réchauffent de leur manteau blauc et doux les végétations glacées par l'hiver. Je me souviens d'avoir vu, dans les bois de sapins, sur les montagpes 4e. la Haute-Loire, cette petite baie qu'on pourrait appeler une violette-fruit, et qui dessine ses grappes légères sur des tapis de mousse. Elle mûrit en France au mois d'août, en Russie au mois d'octobre, et là, pour qu'elle, perde son âpreté primitive, on lui fait passer l'hiver sous la neige : elle est la joie et parfois la richesse de ces popu-* lations pauvres, pour qui elle remplace la cerise et le raisin. Il était impossible de trouver un titre plus charmant et plus modeste pour ces Pensées qui, & elles aussi, ont mûri sous les neiges et se sont colorées, comme cette petite baie rouge, au feu du soleil intérieur. » — Hais je dois ajouter que j'ai goûté du vin d'airelles» et ici cesse la comparaison. Ce vin n'était pas précisément du nectar» et les Pensées de madame Swetchine ressemblent à une liqueur délicieuse dont la saveur s'est accrue avec les an-t nées, à une précieuse essence qui devient plus suave en* core en se donnant goutte à goutte, et dont la valeur re-
double à mesure que le flacon qui la renferme se fait plus petit et plus portatif.
C'est dans cette partie du volume que je trouve surtout ce tour ingénieux, cette manière un peu subtile, qui m'a paru un des traits distinctifs de madame Swetchine. Estce un défaut? est-ce une qualité? Ni l'un ni l'autre ; c'est plutôt une date; c'est le signalement d un passe-port étranger visé en France. J'ai déjà nommé madame de Sévigné : (Rassurez-vous ; je n'ai pas la plus légère envie d'essayer le parallèle; il ne pourrait d'ailleurs procéder que par les contrastes.) On se souvient peut-être de ce passage des Lettres de madame de Sévigné, ou, excitée et piquée au jeu par le voisinage et l'exemple du duc de la Rochefoucauld, elle cherche, elle aussi, à aiguiser son esprit en maximes, en pensées : elle en envoie à sa fille quelquesunes dont elle ne semble pas trop mécontente ; et il se trouve que ces maximes, ces pensées , cherchées, travaillées par le plus ravissant génie qui ait jamais égayé de son sourire maternel une admirable littérature, sont, en définitive, assez ordinaires, assez médiocres * Madame de Sévigné ne s'aperçoit pas que ce qu'il y a de merveilleux chez elle, c'est justement ce naturel de tous les jours qui Vient de disparaître un moment dans ce travail, danâ cette recherche de penseur et d'écrivain. Madame de Sévigné, en deux mots, est aussi naturelle que vraie, et la vérité, chez elle, n'a besoin que de s'exprimer dans totit l'aimable abandon de son esprit et de son cœur : madame Swetchine est plus vraie que naturelle, et elle n'en réussit que mieux dans ce genre où un peu de subtilité ne déplaît pas, où un léger grain de coquetterie paradoxale sied bien à la vérité, où je demande à l'auteur, non-seulement de me persuader, mais de me faire réfléchir ; où enfin je ne sais si je n'aimerais pas mieux^ Sènèque que Cicéron. Ici
il faudrait tout citer; il faudrait vider jusqu'au fond ce panier d'airelles, supérieures à nos fraises les plus exquises, pour vous forcer à me croire en me goûtant. La Bruyère attendri, la Rochefoucauld réconcilié, Joubert féminisé, M. de Latena, dans ses pages les plus ingénieuses et les plus délicates, seraient comparables, mais non préférables à madame Swetchine :
« Les êtres qui paraissent froids et qui ne sont que timides adorent dès qu'ils osent aimer.
« Qu'est-ce que se résigner? C'est mettre Dieu entre la douleur et soi.
« Il y a des questions si indiscrètes, qu'elles ne méritent ni la vérité ni le mensonge.
* Le plus coupable des excès de la liberté est de se nuire â elle-même.
« A l'égard des princes, je dirai comme les protestants pour un plus haut maître : le service sans le culte.
« Qui a cessé de jouir de la supériorité de son ami a cessé de l'aimer.
« Les cœurs aimants sont comme les pauvres : ils vivent de ce qu'on leur donne.
« Il est des choses qu'on ne peut s'empêcher de savoir, mais qu'il n'est jamais permis de s'avouer.
« Les chaînes qui nous serrent déplus près sont colles qui nous pèsent le moins.
MAJDAME SWETCHIÎIE. 53
« Allons toujours au delà des devoirs tracés, et restons toujours en deçà des plaisirs permis.
« On s'attend à tout» et on n'est jamais préparé à rien.
« C'est prodigieux tout ce que nt peuvent pas ceux qui peuvent tout !
» Au fond, il n'y a dans la vie que ce qu'on y met.
« La langue même nous dit l'infériorité des collectifs en comparaison du singulier. À le prendre très-haut, comparez ce qui se passe en nous en prononçant les dieux et Dieu ! l'homme et les hommes ! En descendant toujours, assurer de son amitié c'est promettre l'affection ; offrir ses amitiés n'est qu'une politesse. On peut parler de ses amis sans avoir ni donner l'idée qu'on possède un ami. Le respect est chose grave pour celui qui le ressent ; il est le comble de l'honneur pour celui qui l'inspire : mes respects ne sont qu'une formule. Un intérêt dans la vie est tout ce qu'on y cherche : des intérêts sont à peu près rien. 11 y a plaisir aux occasions qui réclament un compliment : mes compliments courent les rues. Tout le monde a des ennemis; un ennemi, c'est autre chose.... »
Je suis forcé de m'arrêter là; et maintenant il me semble que je n'ai pas choisi le meilleur. Mille autres pensées me charment et m'attirent, et il faut pourtant résister à cet entraînement ; il faut fermer le livre : mes lecteurs le rouvriront et ne le quitteront plus jusqu'à la dernière page ; ils compléteront ce que j'ai dit si mal et
si peu ; puis il se demanderont si les amis de madame Swetchine ont, en publiant ses œuvres, cédé * une illusion ou accompli un devoir. Je suis sûr d'avance de leur réponse, et je ne veux pas, pour madame SwetcMne et pour M. de Falloux, d'autre louange ni d'autre hommage.
Encore madame dp Longueville ! diront quelques lecteurs indifférents ou blasés. — Et pourquoi pas ? Longueville for ever, si la persistance d'un grand écrivain sur la trace de cette illustre mémoire nous vaut des œuvres sérieuses et charmantes, faites pour servir de correctif et de contre-poids aux scandaleuses équipées de la, basse littérature ! Mais cette fois nous n'avons pas même besoin de maintenir à H. Cousin le droit de reparler de cette femme, qui lui a inspiré déjà tant de belles pages; et ce? a par une bonne raisoïj; c'est que malgré 9a beauté et ses mérites, Anne-Geneviève de Bourbon n'est pas, à vrai dire, l'héroïne de ce volume ; il y en a une autre, ou du moins nous en avons trouvé une autre, plus grande, plus aimable que madame de Longueville elle-même : cette héroïne, c'est la Royauté, ou, si l'on veut, c'est la France; car pour M. Cousin comme pour noue ces deux images
1 Madame de Longueville pendant la Fronde, 1651-1653.
n'en font qu'une. Arrivé à ce point de son récit, entré, peut-être à contre-cœur, dans la phase orageuse et coupable de cette noble vie, M. Cousin n'a pas hésité, et ce courageux parti-pris lui a doublement porté bonheur : Sous sa plume éloquente, cette biographie d'une femme est devenue un excellent livre d'histoire, et le souvenir des fautes de celle qu'il eût tant voulu trouver irréprochable lui a servi à rappeler, avec une autorité toujours croissante, les maximes les plus vraies, les plus fécondes, de la politique française.
En effet, qu'on ne s'y trompe pas : dans cette période courte et troublée, les objets de la prédilection constante et des hommages de H. Cousin, ce ne sont ni le grand Condé, ni sa sœur, ni ces figures brillantes qui font des divers épisodes de la Fronde autant de chapitres de roman; c'est la reine Anne d'Autriche, c'est Mazarin, c'est ce jeune Roi dont il fait pressentir, par une gradation habile, le génie et la grandeur. Le charme et l'originalité do cet ouvrage résident justement dans cet antagonisme, ce contraste des sentiments personnels de l'auteur pour ces glorieux coupables, et de sa haute raison, de son patriotisme éclairé, qui cherchent, ailleurs, dans le camp opposé, l'intérêt réel et le salut de la France. Or, si l'on nous accorde que rien ne donne à la passion plus dévie, d'énergie et de vraie beauté que la lutte inférieure, Fidée de combat et de sacrifice, on nous permettra d'ajouter que les œuvres où cette passion s'exprime ne sont jamais plus attrayantes que lorsqu'on y découvre cette lutte d'un esprit sincère se débattant entre son penchant et la vérité. Chose remarquable! si M. Cousin eût, dès l'abord, annoncé l'intention d'écrire, à propos de la Fronde, un livre tout à fait royaliste, tout à l'honneur de Mazarin et de la Reine, 11 eût moins complètement convaincu son lecteur de l'ex-
cellence de leur cause; et, d'autre part, s'il se fût obstiné, malgré l'évidence, à amnistier partout et toujours madame de Longueville, il n'eût pas, en définitive, obtenu pour cette gloire qui lui est si chère tout l'effet que produit son ouvrage, où ces fautes si douloureusement avouées n'apparaissent que comme une éclipse passagère, propre à faire mieux ressortir encore les célestes clartés du soir et les splendeurs radieuses du matin.
Il ne faut cependant pas croire que M. Cousin abandonne dans cette période critique madame de Longueville à ses calomniateurs, à ses ennemis. Il veut bien déclarer que le triomphe décisif de la Fronde, de Condé et de sa maison fut compromis par l'impolitique rupture du projet de mariage entre la prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse , et que madame de Longueville n'a pas été étrangère à cette rupture; il veut bien constater que, sacrifiant à l'orgueil de famille , séduite par la grandeur de son rôle, enivrée de la gloire de son frère, entraînée par son amour pour un homme peu digne d'elle, l'illustre princesse se lança de nouveau et précipita tous les siens dans les hasards de cette Fronde abâtardie et envenimée qui mit la France à deux doigts de sa perte , et plaça un moment sur le même plateau de la balance Fépée du grand Condé et le couperet du boucher Duretète. Enfin, aveu plus cruel encorel il consent bien à reconnaître que, pour ramener ou punir un amant attiédi, pour combattre les dangereuses influences de la belle duchesse de Châtillon, madame de Longueville eut un instant de faiblesse pour le duc de Nemours, donnant ainsi un texte aux ressentiments et aux mauvais propos de La Rochefoucauld, grossièrement traduits plus tard par Bussy-Rabutin. Hais là s'arrêtent, et à très-juste titre, les concessions de M. Cousin. Quant aux calomnies de celui qui aurait dû
épargner le plus madame de Longuevilie, quant aux mensonges qui la représentent, non plus comme une héroïne se trompa»! de route, mais comme une coquette changeant de eafprice, non plus comme une Mandane, mais comme une Céiïmèae, 11, Cousin en fait bonne et Taillante justice. Cette réfotati®» passionnée de l'amant contemporain par l'amant d'outre-stèeles, le singulier spectacle de cette passion rétrospective, ptos délieate, plus respectueuse, plus constante, plus attentive au Me», plus incrédule au anal que celle qu'auraient dû retenir la présence de l'objet aimé et le souvenir même de ses bontés, tout cela, relevé par un styte incomparable où te» perfections du grand siècle se colorent et se réchauffent au feu d'un sentiment vrai, forme un ensemble don! rien n'égale le grave et irrésistible attrait.
Pour nous , dent l'admiration pour M. Cousin et ce brillant épisode de sa vie littéraire a déjà eu mainte occasion de se produire, et qui sommes un peu intimidé pat toutes ces belles duchesses, nous aimons mieux extraire de ce livre quelques enseignements historiques qu'il est toujours bon de rappeler, et qui, présentés par 1'éminent écrivain, ont à la fois une valeur plus sérieuse, une physionomie plus persuasive et mie actualité plus piquante : c'est pourquoi nous choisirons, comme point culminant du récit, le chapitre intitulé : Triomphe de Mamrin, et portant cette date mémorable : 5 février 1653.
Les esprits communs sont si enclins à généraliser, et nos révolutions innombrables sont, sous certains rap^ ports, de si mauvaises institutrices, qu'il n'est pas rare de voir confondre, en politique ou en histoire , les éléments les plus divers, les événements les plus contraires. Sous prétexte que la Fronde menaçait la royauté , soûle-" vait les pavés> chansonnait un premier ministre et appe-
M, VICTOR COUSIJJ. 60
I»H à son aide l'émeute et l'agitation populaires, beaucoup de gens la reconnaîtraient volontiers pour l'héritière du grand mouvement religieux du seizième siècle et pour l'aïeule du grand mouvement politique de 1789. Rien n'est plus faux. Les chefs de la Fronde, ceux qui entreprirent ou prolongèrent cette guerre impie, plus quant einlia bella, n'étaient pas, tant s'en faut, des émancipateurs, des promoteurs ou des martyrs d'une liberté, d'une égalité antidatées, nais des grands seigneurs dépossédés dé leurs attributions féodales, des ambitieux sentant diminuer leur râle dans la monarchie régénérée par Henri IV et RicheHe», et, avant d'échanger l'armure du feudataire contre l'habit brodé dh* courtisan, marquant par une convulsion violente l'agonie de leur puissance. La Fronde, c'est le moyen âge, c'est la féodalité, c'est tout ce que F esprit moderne a eu mission d# renverser et de haïr, essayant une dernière partie, une dernière revanche contre ce régime nouveau qui grandit à travers les orages et qui se compose de l'alliance tutélaûre entre la royauté et ses vrais appuis, hp bourgeoisie et le peuple;, entre la nation et son alliée la plus sûre, la monarchie. Voilà ce que comprit Hazaria, grâce à la merveilleuse finesse de son sens politique, et ce qu'il eut le mérite de mettre en pratique sans uni seul de ces moyens terribles qui avaient ensanglanté le règne de Richelieu; avec us habile mélange de patience et d'astuce, substituant, pour chacun de ses principaux adversaires* Futtérétbien entendu à l'ambition mal inspirée, et de plus en plus certain de réussir sans violence, à mesure que s'éteignaient les mâles ardeurs des premières luttes, que les caractères perdaient de leur vigueur et de leur rudesse, que les douceurs de la vie devenaient plus nécessaires , et que foreurs, orgueil, haines, passions généreuses* ou perverses, succombaient dans
une égale lassitude. Là où Richelieu, patriote et despote (le mot est de H. Guizot), avait été forcé de se montrer sanguinaire, Mazarin peut se contenter d'être adroit : les doigts agiles de l'un achevèrent de dénouer ce que la rude main de l'autre avait commencé à briser. On le voit, la liberté, le progrès, les réformes, l'égalité civile, l'abolition des corvées et des privilèges, n'avaient rien à démêler avec ces révoltes de grands seigneurs et de grandes dames, acharnés à faire reculer le temps, à ébranler le trône, à affamer le peuple, à déchirer le royaume, à s'allier aux ennemis de la France, plutôt que de consentir à cesser d'être un pouvoir pour n'être plus qu'une noblesse. S'il est vrai, comme le croit H. Cousin, que 89 ait rêvé et réalisé ces conquêtes, quoi de plus opposé à ses inspirations et à son œuvre que cette guerre entreprise pour maintenir ou aggraver tout ce qu'il a détruit ? S'il est vrai, comme nous le croyons plus fermement encore, que ces conquêtes précieuses, confiées à l'initiative de la monarchie, eussent été plus promptes, plus complètes et moins chèrement achetées, quoi de plus contraire à leur développement ou à leur principe que ces rébellions seigneuriales , toujours prêtes à mettre la royauté en question ou en tutelle, et à rompre les liens séculaires qui unissaient le roi au peuple et le peuple au roi ? La gloire, la force de Mazarin, ce fat , à cette date décisive, d'avoir compris l'état de la question, d'avoir deviné que tôt ou tard l'intérêt général, la raison publique, le génie même de sa patrie adoptive, l'aideraient à triompher de ces brillants mirages où s'agitait l'ombre du passé , mêlant le cliquetis de ses épées aux refrains de ses chansons. Aussi, lorsqu'après avoir été persécuté, proscrit, forcé de s'enfuir , après avoir vu le Parlement voter son exil éternel, la confiscation de ses
biens, la vente de ses tableaux, l'heureux cardinal rentra au Louvre, le 3 février 1653, son triomphe — M. Cousin en fait la très-juste remarque — fut le triomphe de la France elle-même, qui, dans ses flancs déchirés par la guerre civile, avait déjà senti tressaillir le siècle de Louis XIV. Appuyé d'une main sur la reine, que son bon sens, son instinct royal, son amour maternel préservèrent contre ses rancunes de femme, ses préjugés d'étrangère, contre les engagements de sa reconnaissance et de ses amitiés, il put tendre l'autre main, avec le fin sourire des pardons faciles, aux Vendôme, aux Bouillon, aux La Rochefoucauld, aux Chevreuse , à tous ces illustres mécontents de la veille, que la royauté restaurée allait indemniser , dicipliner , assouplir et amoindrir. Ce fut merveille de voir tous ces fiers seigneurs , toutes ces hautes et puissantes dames faire leur paix et s'incliner à demi sous cette main gantée de velours, remplie de dons assez solides pour dédommager l'orgueil par la vanité et l'héroïsme par le calcul. Il y eut là une de ces scènes de dénoûment qui se répètent constamment à la fin des révolutions ou des guerres civiles , qu'elles soient d'origine seigneuriale ou bourgeoise, aristocratique ou populaire ; une distribution d'amnisties, de places, de faveurs entre tous les chefs réconciliés, pendant que les dupes comptent leurs blessures en face de leur caisse vide et de leur maison brûlée, pendant que le peuple affamé demande du pain, et que les villages incendiés fument encore. C'est le cas d'appliquer, avec variantes , le quidquid délirant reges... Seulement, ces rois dont le délire retombe sur les petits en misères de toutes sortes, ce ne sont pas toujours les rois proprement dits, ceux qui portent sceptre et couronne : ce sont tantôt les orgueilleux de haute race, tantôt les ambitieux de bas étage; tantôt ceux qui
ne veulent rien abdiquer de ce que leur dérobe la fuite des siècles, tantôt ceux qui veulent saisir trop vite ce que leur apporte la marche des années : ce sont aussi les rois de la pensée, ceux qui, investis du droit divin du génie, ayant mission de guider et d'éclairer les peuples, les aveuglent et les égarent, étalent à leurs yeux d'impossibles chimères, et leur font trouver, au bout de ces menteuses promesses , le contraire de ce qu'ils leur ont promis.
La Fronde, à proprement parler, finit à cette date que H. Cousin a fixée en quelques pages magistrales : la Fronde à Bordeaux ne fut que l'enjeu désespéré d'une partie perdue, quelque chose de pareil à ce frémissement des vagues, se soulevant au loin tandis que s'apaise le foyer même de la tempête. Le Midi apporta à ce regain ses passions ardentes : tout s'exaspéra et s'abaissa : la cause de ces patriciens de la révolte perdit ses derniers prestiges en d'indignes alliances, soit avec l'étranger, soit avec les chefs de la populace. La faction de TOrmée , la Montagne de cette Gironde , tint pendant quelque temps entre ses mains grossières le fil de ces complots, de cette guerre qu'avaient inaugurée l'héroïque génie du grand Condé et les grâces enchanteresses de sa sœur. Commencée sur les degrés du' trône , la Fronde allait expirer sur l'étal d'un boucher. Longueville et Duretête ! ces deux noms écrits par une dérision du sort sur la page finale de cette histoire, nous semblent en marquer les deux points extrêmes. M. Cousin a bien fait de nous conduire jusqu'au bout de ce contraste, de cette leçon qu'il retrace avec cette vivacité éloquente dont il a Je secret. On y voit comment les plus grands cœurs, les âmes les plus fier es, peuvent perdre leur dignité par un sentiment outré de leur grandeur; corn*
ment , après avoir été le rempart et l'ornement de la royauté, on peut devenir l'esclave et le jouet de la multitude.
S'ensuit-il <jue les fautes du grand Condé, de la duchesse de Longueville, de leurs nobles compagnons, de leurs belles complices, soient irrémissibles, que l'historien n'ait plus qu'à les condamner et à les flétrir ? Assurément non : si tel devait être le dernier mot de cette histoire, soyez sûrs que M. Cousin se serait bien gardé de récrire. Ce qui en fait au contraire le piquant et le charme, c'est, nous le répétons, qu'au milieu de leurs égarements et de leurs faiblesses, ces grands coupables n'en restent pas moins intéressants, que le héros est toujours intrépide, magnanime, grand homme de guerre, l'héroïne toujours séduisante, majestueuse, poétique : l'imagination (elle n'en fait jamais d'autres !) plaide pour ce que la raison blâine. J)ans l'histoire comme dans le roman, dans la représentation, idéale ou vraie, de la vie humaine, comme dans la vie elle-môme, la perfection a bien moins d'attrait que ces assemblages de lumière et d'ombre, de grandeurs et de chutes, où l'homme se retrouve tout entier , dans le mal qu'il fait et dans le bien qu'il rêve, et reconnaît avec un mélange d'humilité et d'orgueil le double ascendant de ses deux natures et de ses deux origines. D'ailleurs, s'il fallait condamner, au point de vue politique, les fautes du grand Condé et de madame de Longueville , quel serait celui de leurs contemporains illustres à qui l'on ne devrait pas jeter la pierre? Tous ou presque tous y passèrent, et le Nobiliaire du dix-sept siècle pourrait servir de table de matières à l'histoire delà Fronde. Quant aux faiblesses plus personnelles et plus délicates de la duchesse de Longueville, elles sont regrettables sans doute ; mais M. Cousin les a si vivement res-
64 CAUSEBIES LITTfiRMRES.
senties, que Ton a presque envie d'absoudre l'héroïne pour consoler l'historien.
Et puis quels retours! quelles revanches! quelle époque que celle où les coupables s'appellent Condé, Turenne, Longueville, Chevreuse, Retz, La Rochefoucauld, et présentent à la postérité , comme rançon de leurs fautes, des batailles gagnées, des villes prises, nos frontières reculées, des livres immortels, d'inimitables modèles de pensée et de style, des trésors de beauté, d'esprit, d'élégance volontairement ensevelis dans une longue et austère retraite ! Voilà ce que l'on ne doit pas oublier, et ce que H. Cousin nous rappelle avec un éclat qui défie désormais l'oubli. Grouper sur un premier plan où rayonne l'aurore du grand siècle une société admirable que notre société démocratique aurait tût ou tard cessé de comprendre; ressusciter par un prodige de talent tous ces hauts faits et toutes ces grâces, éclairer du côté du ciel, à la double lueur de la foi et du repentir, les grandeurs et les fautes de ce groupe splendide, faire circuler à travers son œuvre un souffle de ce temps regretté et disparu, enfin élever au héros et à l'héroïne de la Fronde un monument qui porte sur son fronton le chiffre et le drapeau de la royauté, voilà la tâche que M. Cousin a entreprise et qui touche glorieusement à son terme. Qu'il y ait apporté cette ardeur, cette passion qui rapproche les temps comme les distances, et qui transforme le véritable artiste en contemporain de son sujet, qui en doute? qui oserait en sourire Ou s'en plaindre ? Rien de beau ne se fait sans passion; le tout est de bien choisir , et les livres de M. Cousin nous prouvent qu'il a bien choisi.
M. «CIZOT
Le dirai-je? ce n'est pas sans une appréhension secrète que j'ai ouvert ce troisième volume. Etant donnée la méthode que M. Guizot a adoptée pour ses Mémoires et qui consiste à ne se raconter que dans ses rapports avec les ' événements de son temps, on pouvait craindre que l'intérêt de son livre ne s'affaiblît à mesure que les événements s'amoindrissent. Assurément, dans la période que ce volume embrasse et qui va de 1832 à 4837, des incidents bien notables se produisirent; l'insurrection lyonnaise, l'arrestation de Madame, duchesse de Berry, les tentatives anarchiques, les procès politiques, l'attentat de Fieschi, les vicissitudes ministérielles et parlementaires qui toutes avaient leur portée et leur sens : cependant, à distance, séparés que nous sommes de cette époque par nn entassement de catastrophes, ces divers épisodes ne pous offrent plus, semble-t-il, ce caractère général et
* Mémoires pour servir à l'histoire ete mon temps, tome III.
absolu qui maintient les souvenirs personnels à la hauteur de l'histoire. Ce sont, pour ainsi dire, les stations intermédiaires de cet immense chemin de fer qui nous entraîne à travers les révolutions, et où les voyageurs pressés et blasés ne veulent plus s'arrêter qu'aux grandes gares. C'est le malheur des temps comme les nôtres, saturés d'imprévu, surmenés par les événements et les surprises, que le passé d'hier y perde ces effets de proximité qui unissent entre elles les phases successives de la même histoire, et donnent les impressions de la veille pour commentaires aux émotions du lendemain. On dirait, tant nous avons vécu, vieilli, douté, désespéré, oublié, que nous ne sommes plus nos propres contemporains, et que les récits d'un personnage, — même le plus éloquent et le plus illustre, — mêlé à un ordre d'idées et de faits disparu dans la fosse commune, ne pourrait intéresser que nos grands-pères.
Mes craintes étaient vaines, et, si j'y persistais, le succès de ce troisième volume me donnerait un démenti. On pourrait même ajouter que les deux premiers volumes ont fait, au profit des suivants, l'éducation du public ; de ce public qui, aimant à assaisonner d'un grain de curiosité malicieuse ou indiscrète ses plaisirs littéraires, induit en erreur par de célèbres et dépïorables exemples, avait peut-être demandé d'abord aux Mémoires de M. Guizot autre chose que ce qu'il y trouvait, et qui, ramené aujourd'hui à une appréciation plus juste et plus saine, comprend la supérionté de ce mâle et noble langage, de cette sobre et délicate réserve, sur ces expansives confidences où la vie publique n'est qu'un prétexte aux étalages de la vie privée. Des sympathies unanimes accueillent ce retour d'un esprit éminent vers une époque qui aurait pu lui laisser bien des germes de rancunes im-
M. GUIZOÎ. 67
placables et de récriminations amères, et d'où il n'a rapporté que l'exposition magistrale de ses actes, l'explication lumineuse de ses vues, l'étude sereine de ses
souvenirs, et tout au plus quelques courtes échappées, moins caustiques encore que hautaines, contre ses adversaires les plus acharnés. Quand on songe au parti qu^une intelligence moins élevée ou plus vindicative aurait pu tirer de la ridicule impuissance dont firent preuve, ajprèg sa chute, ses ennemis devenus ses vainqueurs, on honore, on admire cette modération imperturbable, qui, une fois l'arène fermée, ne songe plus qu'à se rendre compte dfcs épisodes de la lutte. En même temps, comme nous lie devons jamais négliger de prendre en passanj^une leçon de littérature, comme la politique, Dieu merci! ne doit être qu'accessoire et accidentelle dans ces causeries, xemarquons deux choses : M. Guizot fût-il le plus raçcuneux des hommes comme il paraît en être le plus lorçganime, cette extrême sobriété de représailles l'eût mille fois mieux servi qu'un débordement d'injures ou de sarcasmes. Une seule pierre, bien dirigée et lancée de trèshaut, peut tuer son homme, qu'une grêle de projectiles lancés au hasard et de trop près meurtrirait à peine. Lorsque M. Guizot dit à propos de M. Armand Marrast : « Ce fut l'intarissable fiel d'un lettré vaniteux et envieux, irrité de vivre dans une situation au-dessous (Je son esprit, et qui s'en venge en exhalant ses prétendions et .ses haines sous le voile de ses idées. » Ne vpug §emble-t-il pas voir toute la misérable coterie du National fustigée jusqu'au sang par ce seul coup dte férule ? Lorsqu'il dit de M. Etienne : « M. Etienne, écrivain-né du tiers parti, était un esprit mou et terne, avec une clarté apparente et un agrément de mauvais aloi, fui sans diatjrçctipn, habile $ laisser entendre sans dire, à nuire sans frapper. » Ne
croit-on pas entendre prononcer un arrêt sommaire et sans appel contre cette pitoyable race d'écrivains pré- J
parés au libéralisme par le servilisme, également propres à manier la plume du Constitutionnel et le ciseau de la censure ; race qui ne se perd jamais, alors même que le romantisme et le réalisme y ont passé? Dans une gamme tout autre d'idées ou plutôt de sentiments, n'y a-t-il pas, dans l'excessive réserve apportée par M. Guizot aux confidences de sa vie intime, comme une sorte de coquetterie suprême et involontaire qui donne bien plus de prix aux passages trop rares où un souvenir douloureux et cher, une date funèbre, un trop vif battement de cœur, l'arrachent à son impassibilité apparente, nous montrent l'homme dans le politique et nous font pénétrer dans cette âme fermée au dedans, ouverte au dehors ! Tous ceux qui ont lu l'admirable page inspirée à M. Guizot par le malheur domestique qui le frappa le 11 mars 1833, page trop citée pour que je la reproduise, compléteront aisément ma pensée. Là encore, l'effet se produit par le contraste, — que dis-je? par l'harmonie entre ce que l'écrivain sait taire et ce qu'il sait dire : immortelle loi de l'art, dont '' oubli explique nos intempérances et nos aberrations littéraires!
Le succès est donc grand, et il faut s'en réjouir, alors même qu'on eût pensé autrefois ou que l'on penserait encore aujourd'hui autrement que M. Guizot sur quelques points discutés ou quelques faits racontés dans cette partie de ses Mémoires. S'ensuit-il que ces dissidences passées ou présentes doivent complètement disparaître dans une admiration justifiée par l'élévation des idées, la dignité du langage, la sincérité des convictions, la perfection des portraits, la beauté du style? Nous ne le croyons pas. Après ces grandes catastrophes, ces communes défaites