‹ Les semaines littérairesChapitre 7 sur 23 · M. GU1Z0T · texte numérisé non relu

M. GU1Z0T

qui réconcilient et rapprochent ceux que d'autres événements avaient séparés, on doit également se méfier de deux excès contraires : ou tin entêtement étroit et irritant à ne pas céder un pouce de ce terrain que le troisième larron va peut-être vous prendre tout entier; ou une facilité puérile à se proclamer désonnais, sur toutes choses, du même avis que ceux que l'on a contredits pendant quinze ou vingt ans ; facilité commode, mais dangereuse, qui donne aux violents, aux roués et aux sceptiques le droit de nous demander s'il en est pour nous de telle ou telle révolution, comme des Pyrénées dans Pascal : « Erreur en deçà, vérité au delà. » Or la révolution de Février a bien pu prouver à quel point il était insensé de demander pour la France plus de liberté qu'elle n'en avait, de biseauter, au profit de la république, les cartes de la réforme électorale /d'accuser de nous coûter trop cher le gouvernement à bon marché, de méconnaître les grandes qualités de tel prince, les excellentes intentions de tel ministre, etc., etc. Hais elle n'a pas prouvé, tant s'en faut, qu'une première infraction aux lois fondamentales de l'autorité ne dût pas en amener plusieurs autres, ni qu'une façon éclectique, hésitante, saccadée, de traiter, par expédients et accommodements, les grandes questions sociales, morales, religieuses, politiques, ne dût pas aboutir à des solutions imprévues et accablantes pour ceux-là même qui y avaient apporté le plus d'habileté, de bonne foi et de lumières.

Pour les lecteurs superficiels, ces deux chiffres, 4 832- 1836, ne sont que deux dates ordinaires : dans le fait et dans la pensée de M. Guizot, ce court espace de quatre années représente une phase particulière ; l'établisse* ment, l'entrée en fonctions définitive de la politique dont l'illustre écrivain devait être plus tard la personnification la plus éloquente, et qu'il installa dès lors comme mû*

nistre de l'instruction publique. Le récit de ses travaux, de ses entreprises dans ce ministère qui lui convenait si bien, occupe la plus large part de ce volume et n'en est pas la portion la moins intéressante. Sous la plume d'un homme médiocre, ces détails didactiques eussent paru sans doute plus instructifs qu'attrayants. Il faut que H. Guizot soit bien sûr de lui-même, de sa puissance sur les esprits sérieux, de son talent à élever, à agrandir les questions et à y attirer après soi un public rassasié de curiosités frivoles, pour avoir fait une si longue halte au milieu de ses vieux cartons. À vrai dire, dès qu'il touche aux questions générales, non-seulement il ne soulève et ne peut soulever aucune objection, mais il doit rencontrer chez les honnêtes gens de tous les partis un assentiment respectueux, proche voisin de l'admiration. Quoi de plus beau, quoi de plus vrai que ce passage : « Nous assistons depuis trois quarts de siècle au spectacle de l'insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne le sort, etc?... » Argument sans réplique où la nécessité d'une éducation forte chez les classes élevées apparaît d'autant plus éclatante que les révolutions ont mis dans les hiérarchies sociales plus d'incertitude et de désordre ! Quoi de plus concluant que les considérations de l'auteur sur ^ situation exceptionnelle des races royales, à propos de ce sinistre épisode de l'arrestation de Madame, duchesse de Barry, qui saignera toujours comme une plaie vive au fond de tous les cœurs royalistes ? — « Quand une personne a été le symbole permanent du pouvoir social suprême, rien ne peut faire qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du côté de ceux qui* prétendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir pas de rois : on ne juge pas les rois ; et l'histoire est là pour nous apprendre que la prétention de les

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juger n'a jamais produit que des iniquités funestes; car la conscience publique n'a jamais vu, dans les arrêts de cette prétendue justice, que les coups de la haine ou de la peur. » — Tout ce morceau est merveilleux de logique, d'éloquence et de grandeur. Lorsque H. Guizot nous parle de l'insurrection des ouvriers de Lyon, de ces assassinats politiques, pareils à ces rechutes subites dans une maladie chronique, qui prouvent que le malade n'est pas guéri et ne peut pas guérir, de ces procès où la sellette des accusés et le banc des avocats servaient de piédestal et de tribune à des esprits infiévrès d'orgueil, de haine, d'utopies insensées ou d'ambitions misérables, qui ne se rallierait à cette pensée siferme, à cette autorité si grave, à la sagesse de ce noble vaincu, moins embarrassé de ses défaites qu'il ne le fut jadis de ses victoires? Et quand M. Guizot anime ses revues rétrospectives au moyen de ces portraits où il excelle, quand on voit passer dans ses souvenirs tantôt l'expressive et généreuse figure de Rossi, tantôt la pâle et mélancolique physionomie de Théodore Jouffroi, tantôt le maréchal Soult, bizarre et original assemblage des qualités et des défauts du vieux capitaine transplanté dans la vie politique, tantôt enfin le sombre et bilieux visage de l'abbé de Lamennais, « tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps (le mot ne s'effacera plus), » on ressent ce bien-être de l'esprit qui résulte d'une parfaite communauté d'idées avec l'homme supérieur qui nous guide en nous charmant : on se livre à une sensation analogue à celle que nous avons tous éprouvée sur les hautes montagnes, alors que, respirant un air vi' et pur, regardant à nos pieds dans un lointain voilé de brume et d'ombre les plaines et les villes, il nous semblait que les soucis laissés au départ ne nous attendraient plus. Hais on voyage dans les montagnes, on n'y vit pas.

Si nous descendons quelques échelons, — et il le faut bien, même avec un guide tel queM.Oujzot, — si nous nous reportons vers ces temps qu'il évoque avec la double magie d'une foi sincère et d'un talent incomparable, nous sommes forcés d'en rabattre, de chicaner quelque peu et de contredire. Nous sommes contraints de nous avouer à nous-méme que ces vues si hautes, si fermes, si fécondes, furent bien souvent frappées de stérilité ou suspectes d'inconséquence, soit par la faute des circonstances, soit par celle des hommes. M. Guizot nous dit, avec un admirable bon sens, que nos révolutions périodiques, en étant toute certitude aux supériorités acquises ou transmises, ont rendu plus nécessaires, pour les fils de familles nobles ou riches, les bienfaits d'une éducation forte : mais alors pourquoi avoir si longtemps entrave la liberté d'enseignement? Pourquoi condamner des parents dont on n'avait pas à juger les préventions et les scrupules, à laisser leurs fils grandir dans le désœuvrement et l'ignorance, s'ils ne voulaient ou les donner à des écoles dont se méfiaient leurs consciences de royalistes et de chrétiens, ou, chose mauvaise à bien des points de vue, les faire élever hors de France? Vous avez beaucoup fait pour les corporations religieuses qui s'occupent de l'éducation du peuple, et vous nous dites sur vos relations avec leurs supérieurs des choses aussi honorables pour eux que pour vous : mais alors pourquoi livrer une partie de cette instruction primaire à ces instituteurs laïques, désespoir permanent des curés et des maires , demi-lettrés trop savants pour se reposer dans ce qu'ils ignorent, trop ignorants pour se méfier dé ce qu'ils savent, et presque toujours en révolte contre cette autorité morale qu'ils devraient représenter? Et puis toute l'éducation du peuple* toute l'éducation de la jeunesse

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